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Paroles d'Actu

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5 août 2024

« Au Moyen-Orient, il est minuit moins une », par Olivier Da Lage

L’élimination par Israël du chef du Hamas, Ismaïl Haniyeh, le 31 juillet en plein Téhéran, fait craindre dans les territoires concernés, et dans nombre de chancelleries, un embrasement inédit entre l’État hébreu d’une part, l’Iran, ses organisations clientes (Hezbollah, Houthis) et ses alliés de circonstance (Hamas) d’autre part. Et dans ce panorama, pas grand chose à espérer du leadership américain pour modérer les ardeurs des uns et des autres : à Washington, c’est une atmosphère de fin de règne et de grandes divisions, y compris, fait relativement peu fréquent, sur les grandes options en matière de politique étrangère.

 

D’après Olivier Da Lage, ancien journaliste de RFI fin connaisseur de cette partie du globe, on n’aurait pas connu situation plus tendue, plus explosive même, dans la région depuis le tout début des années 1990, au moment de l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein. Je vous laisse découvrir le texte inédit qu’il a bien voulu composer, sur ma proposition : je le remercie. Sur le fond, l’analyse, précise, n’a pas de quoi rendre optimiste : pour lui, au Moyen-Orient, il serait « minuit moins une »... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« Au Moyen-Orient,

il est minuit moins une »

par Olivier Da Lage

 

Jamais, depuis les premiers jours de 1991, à la veille de l’opération Tempête du désert menée contre l’Irak par une vaste coalition dirigée par les États-Unis, le Moyen-Orient n’a été confronté à pareils périls. Pas même après les attaques terroristes du 11-Septembre ordonnées par Oussama Ben Laden sur le territoire américain. Les représailles attendues – et effectivement menées par les États-Unis n’avaient alors pas débordé du territoire de l’Afghanistan, puni pour avoir hébergé et soutenu Ben Laden et son organisation al-Qaïda.

 

Aujourd’hui, nous sommes à la veille d’un cataclysme, également annoncé et prévisible dont on ne sait encore s’il restera, lui aussi, relativement contenu ou s’il débouchera sur une apocalypse régionale. Quoi qu’il en soit, tous les éléments sont en place pour que le pire, dont on dit rituellement qu’il n’est jamais sûr, soit au moins possible et, malheureusement, probable.

 

« Aujourd’hui, nous sommes

 

à la veille d’un cataclysme »

 

Les ingrédients sont connus. En fait, tout, ou presque, est sur la place publique, ce qui rend d’autant plus difficiles les efforts diplomatiques pour conjurer l’inéluctable, toute concession de l’une ou l’autre des parties risquant d’apparaître à la face du monde comme un signe de faiblesse, une faiblesse impardonnable alors que chacun des acteurs essaie de rétablir une dissuasion dont la crédibilité a fortement été ébranlée par les événements récents.

 

Pour Israël, il s’agit de laver l’affront du 7 octobre 2023, lorsque des combattants du Hamas, manifestement peu impressionnés par la puissance militaire d’Israël, ont lancé cette attaque terroriste dont l’ampleur a sidéré les dirigeants politiques et militaires de l’État hébreu qui à l’évidence ne l’avaient tout simplement pas imaginée possible.

 

Pour l’Iran, accusé par Israël d’être le parrain régional de cette alliance offensive anti-israélienne composée du Hamas, du Hezbollah libanais et des Houthis yéménites – ce qui est difficilement contestable – il s’agit également de laver un affront, ou plutôt plusieurs  : le double assassinat à quelques heures d’écart d’un haut responsable du Hezbollah, Fouad Chokr, tué à Beyrouth le 30 juillet, puis, peu après, à Téhéran, du chef politique du Hamas, Ismaïl Haniyeh, pulvérisé par l’explosion d’un engin dans la chambre de la résidence mise à sa disposition par les Gardiens de la Révolution iranienne quelques heures seulement après avoir assisté à l’intronisation du nouveau président iranien et avoir été reçu par le guide suprême, l’ayatollah Khamenei.

 

Lorsqu’en avril, un commandant des Gardiens de la Révolution avait été tué par un missile israélien visant une annexe du consulat iranien à Damas, les Iraniens avaient promis une vengeance. Ce fut le bombardement massif d’Israël par des drones et des missiles, presque tous interceptés par le fameux «  dôme de fer  » antimissiles sans faire la moindre victime. Il faut dire que les Iraniens avaient abondamment prévenu de leurs intentions, et même de la date de leur riposte, très certainement calibrée pour ne pas entraîner les deux belligérants dans un engrenage imprévisible.

 

Tel n’est pas du tout le cas cette fois-ci. Khamenei n’a pas perdu de temps pour faire connaître, le jour même, sa décision de tirer vengeance de cette humiliation. Dans les jours suivants, les Iraniens ont martelé le même message. Depuis quelques jours, la propagande iranienne publie des images de drones déferlant sur Tel Aviv. Personne ne se risque à prendre la menace à la légère. Les ministres arabes se ruent à Téhéran (comme ce fut en vain le cas à Bagdad, en 1990 avant l’invasion du Koweït et à nouveau six mois plus tard, pour tenter de convaincre Saddam Hussein de se retirer de l’émirat avant qu’il ne soit trop tard). Mais c’est pour s’entendre rétorquer fermement par leurs interlocuteurs iraniens que la République islamique ne reculera pas, quelles qu’en soient les conséquences.

 

 

« La République islamique entend

 

fermement tirer vengeance

 

de l’humiliation qu’elle a subie »

 

Les ministres du G7 ont publié un communiqué, l’ONU s’alarme, les Russes envoient à leur tour un proche de Poutine, Sergueï Choïgou à Téhéran… Toutes ces tentatives semblent dérisoires. L’Iran semble avoir pris sa décision, conséquence directe de celle du premier ministre israélien d’ordonner l’assassinat de Chokr et Haniyeh.

 

Car le chef du gouvernement israélien, qui onze mois après le début de la guerre de Gaza et quelque 40 000 morts plus tard, a fait la démonstration que le sort des otages capturés par le Hamas lui importait moins que son maintien au pouvoir, a pris cette initiative en connaissance de cause, cherchant à entraîner les États-Unis malgré eux dans un conflit régional dans lequel l’existence même d’Israël pourrait être menacée, ce qui oblige les Américains à fournir une assistance quasi-automatique à l’État hébreu.

 

Pour Netanyahou, la «  fenêtre de tir  » est relativement courte et se refermera après l’élection présidentielle américaine de novembre. Pour l’heure, le président Biden est, comme on dit un «  canard boiteux  » (lame duck), politiquement affaibli par sa décision de ne pas se représenter, Kamala Harris n’est encore qu’une candidate et, en cas d’élection, ne sera présidente qu’en janvier. Quant à Donald Trump, le choix de cœur de Netanyahou, il est encore à l’écart et, dans le cas le plus favorable pour lui, ne sera aux affaires qu’à partir du 20 janvier. Dans la logique égotique du premier ministre israélien, obsédé depuis des décennies par le désir de s’en prendre à la République islamique d’Iran, c’est le moment ou jamais. La fragmentation du paysage politique israélien lui en donne l’occasion, qui ne se représentera peut-être jamais.

 

 

« Netanyahou nourrit depuis des années

 

une obsession envers la République

 

islamique d’Iran. D’après sa logique,

 

c’est le moment ou jamais... »

 

En d’autres termes, sous les regards atterrés des voisins de ces deux pays et du reste du monde, le duel qui se dessine comporte un potentiel de destruction incalculable pour les pays de la région, d’abord, mais par ricochet, pour l’économie de la planète tout entière et, à l’heure où sont écrites ces lignes, on voit mal ce qui pourrait arrêter le compte à rebours vers le désastre majuscule qui s’annonce.

 

Au Moyen-Orient, il est minuit moins une. Les soixante prochaines secondes s’égrènent déjà.

 

le 5 août 2024

 

Olivier Da Lage 2022

Olivier Da Lage est l’auteur du récent Les Indiens

et leurs langues, paru aux éditions Bibliomonde (juin 2024)

 

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4 juillet 2024

Frédéric Quinonero : « Françoise Hardy ne se considérait pas comme quelqu'un d'important »

Sans lui, je n’aurais probablement pas eu l’opportunité, disons même le privilège inouï, d’échanger avec Françoise Hardy dans les derniers mois de sa vie. Frédéric Quinonero connaissait bien mieux que moi la vie, la carrière de celle qu’il adora dès son adolescence : elle le touchait au cœur, comme personne, en chantant si justement ce que lui vivait. Il écrivit ensuite pas mal de bio de ses idoles, dont Françoise, en 2017. Françoise avec laquelle un échange à distance s’installa, à partir de 2019, alors qu’il avait entreprit d’écrire l’histoire de Jacques Dutronc.

 

Sa bio de Françoise Hardy, finement intitulée Un long chant d’amour, vient d’être rééditée dans une version actualisée (L’Archipel, juin 2024). Un document rigoureux et en même temps, plaisant à lire, empreint de la tendresse que l’auteur portait à cette artiste exceptionnelle. Un hommage dans le meilleur esprit, hommage auquel je ne peux évidemment que m’associer. Parce qu’on n’a pas fini de découvrir l’œuvre de Françoise Hardy. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU. Q. : 16/06 ; R. : 01/07.

Frédéric Quinonero : « Françoise

 

Hardy ne se considérait pas

 

comme quelqu’un d’important »

 

Françoise Hardy, un long chant d’amour (L’Archipel, juin 2024)

 

Frédéric Quinonero, bonjour. On s’y attendait depuis longtemps, ce moment on le craignait, ça y est Françoise Hardy est partie... Raconte-moi un peu comment sa musique était entrée dans ta vie, comment elle avait trouvé sa place dans tes playlists, entre Johnny, Sheila, Sylvie, etc. ?

 

Enfant, je préférais les chansons de rythme, de préférence joyeuses, et je trouvais Françoise Hardy austère et triste. La première chanson qui m’a accroché et dont j’ai voulu le disque, c’est Message personnel en 1973. J’avais 10 ans. C’est dire si cette chanson avait un potentiel fou, capable de toucher le public le plus large. J’ai découvert le répertoire de Françoise Hardy à l’adolescence, lorsque ses textes ont parlé au cœur d’un amoureux qui passait son temps – comme elle – à attendre désespérément quelqu’un. J’ai découvert alors la magie des chansons tristes, qui sont souvent les plus belles, surtout lorsqu’elles subliment les sentiments humains et élèvent l’esprit. C’est le cas de beaucoup de chansons de Françoise Hardy.

 

>>> Message personnel <<<

 

Je suis bien placé pour le savoir : de toutes les personnalités dont tu as dressé le portrait, Françoise était, de loin, celle avec laquelle tu avais su tisser le lien le plus durable. Depuis quand échangiez-vous ? Tu as vraiment pris cela comme un privilège ?

 

Depuis son départ, j’ai rassemblé tous les mails que nous avons échangés, toute ma correspondance avec elle  : elle commence exactement le 13 septembre 2019. J’écrivais alors la biographie de Jacques Dutronc. Nous nous étions ratés lorsque j’écrivais la sienne. Mon éditeur m’avait communiqué une adresse mail qui était obsolète et la lettre que je lui avais adressée via son éditeur ne lui avait pas été remise. Plus tard, elle m’écrira  : «  Vous pensez bien que si j’avais reçu une telle lettre, j’aurais répondu.  » Et on pouvait la croire sur parole. J’hésitais à l’aborder, je la savais malade et craignais de l’importuner. Je cherchais une façon légère et délicate d’entrer en contact avec elle. Je l’ai trouvée un jour en découvrant une chanson que j’aimais beaucoup et qui m’a fait penser à elle : La rose et l’armure d’Antoine Élie. J’ignorais alors qu’elle aussi l’écoutait en boucle depuis quelques semaines – elle parlera de son engouement pour ce titre plus tard dans son livre Chansons sur toi et nous (2021). Elle était très surprise de cette synchronicité. Je n’ai pu m’empêcher d’y voir un signe du destin. Pour répondre à mes questions sur Jacques Dutronc, elle voulait qu’on se rencontre, mais la distance nous séparait, puis le Covid-19. Alors elle répondit à mes questions par écrit. C’est mon plus grand regret  : ne l’avoir jamais approchée. En cinq ans, nous avons communiqué sur divers sujets, la musique surtout, Thomas, Jacques, les livres, la politique… Cette correspondance s’est achevée le 25 mai, elle m’annonçait son départ «  imminent  ». Elle écrivait souvent qu’elle était «  aux portes de la mort  ». Cette fois c’était vrai.

 

>>> La rose et l’armure <<<

 

Elle t’appelait «  Quinero  », et cela aussi, ça restera. Que retiens-tu de tous tes échanges avec elle ? As-tu réellement appris des choses à son contact direct ?

 

Elle avait nommé «  ITW QUINERO  » le fichier word envoyé en 2019 de ses réponses à mes questions sur Dutronc (rires). On m’a rapporté aussi ses propos au sujet de mon livre sur elle  : «  La biographie de Quinero est juste sur le fond, très bien écrite pour la forme  », ce qui venant d’elle était un compliment précieux. En revanche, elle avait interrompu sa lecture au moment où j’évoque un épisode qu’elle ne souhaitait pas voir apparaître et me l’avait fait savoir de façon abrupte, selon son habitude. J’aimais sa franchise, sa sincérité, sa sensibilité. C’est ce que je retiens d’elle. Elle ne raisonnait pas en termes d’intérêt personnel, elle fonctionnait au feeling et ne se souciait pas de l’importance des gens, de leur notoriété. Elle n’avait pas l’attitude d’une star, ne se prenait pas pour une idole, une icône, jamais. Elle entretenait avec les gens des rapports d’une grande simplicité. Elle ne s’embarrassait pas non plus de formules de politesse, de salutations, de formules cérémonieuses. Ses réponses étaient directes et concises. Cela pouvait surprendre parfois. Une seule fois, elle m’a écrit «  Mon cher Frédéric  », car elle était touchée d’un compliment que je lui avais fait.

 

Ta bio de 2017, Un long chant d’amour, est rééditée par L’Archipel, dans une version actualisée, augmentée. Est-elle une version définitive ? Je précise ma question : as-tu encore des interrogations, que peut-être tu n’aurais pas osé ou pas pu lui soumettre directement, à propos de Françoise Hardy ?

 

Je n’aime pas le terme de «  biographie définitive  ». Comme si on ne pouvait plus rien écrire après. Je ne veux pas m’interdire cette possibilité-là. On a toujours des interrogations sur un artiste à l’œuvre aussi riche. J’ai plein de questions en suspens, des sentiments, des émotions dont je n’ai pas osé lui faire part. J’espère qu’on lui rendra encore longtemps l’hommage qu’elle mérite.

 

Dans une interview Françoise Hardy m’a confié avoir voulu écrire son autobiographie précisément pour éviter que des choses fausses ne soient écrites sur elle. Mais, a contrario, dans quelle mesure t’es-tu justement attaché, en tant que biographe, à aller au-delà de ce qu’elle-même a pu raconter ?

 

Elle me disait même qu’elle ne comprenait pas qu’on puisse encore écrire sur elle alors qu’elle estimait avoir tout dit dans son autobiographie. Mon livre, même si elle le trouvait bien écrit, faisait partie du lot de ceux auxquels elle faisait allusion (rires). Un jour, elle m’a clairement demandé pourquoi j’avais jugé nécessaire de sortir ce livre. J’avais répondu que Le désespoir des singes, son autobiographie, était l’histoire de sa vie personnelle, le reflet de ses états d’âme et le récit de tout ce qui paraissait essentiel à ses yeux dans le domaine privé comme professionnel. Et que mon livre était arrivé ensuite comme un complément, relatant des épisodes qu’elle avait occultés, ou simplement oubliés, mais qui intéressaient ses admirateurs. Il était aussi un regard extérieur porté sur sa carrière, son œuvre. Elle avait admis que j’avais sûrement raison. D’autant que certains fans qui correspondaient avec elle lui disaient beaucoup de bien de mon livre.

 

A-t-elle jamais été heureuse à ton avis ? Peut-on dire, à cet égard, qu’elle n’a pas eu de chance, ou plutôt qu’elle plaçait tellement haut la barre de ses attentes, pour les autres, pour la vie, pour elle-même surtout, qu’elle ne pouvait jamais être réellement satisfaite ? Masochiste, ou simplement d’un grand réalisme ?

 

Je ne dirais pas ça. On peut penser qu’elle a été au moins heureuse d’avoir le privilège de vivre de son métier, de sa passion. De bénéficier tout au long de sa vie d’un confort matériel et de la liberté de ses choix. Pour tout ce qui est d’ordre sentimental, on évolue selon différents critères liés à l’enfance, à l’éducation. On cherche souvent chez l’autre ce qui nous a manqué. Et la dépendance affective découle de ce qu’on est systématiquement attiré par le même genre d’individu, que l’on considère comme un idéal amoureux et qui ne se sent pas forcément à l’aise sur le piédestal où on l’a érigé et s’avère difficilement capable de combler votre besoin, votre manque, votre attente. Masochiste  ? Non. Lucide, assurément. On n’est jamais satisfait lorsqu’on est en quête d’absolu. Et de cette complexité des sentiments, Françoise a fait une œuvre, un long chant d’amour…

 

Elle était drôle aussi, parfois sans le vouloir...

 

Ah oui  ! Elle l’était, et probablement qu’elle aimerait qu’on retienne cela d’elle. Sa vivacité et sa franchise implacable prêtaient souvent au rire. Je raconte une anecdote dans le prologue de mon livre  à propos d’un jour d’anniversaire. Elle estimait qu’à partir d’un certain âge, prendre une année de plus n’était pas forcément un événement joyeux. De même pour les vœux de nouvel an, elle ne trouvait pas approprié que l’on souhaite une bonne année à une personne âgée et malade. Alors, pour lui manifester mon affection en ces jours particuliers, je cherchais un prétexte  : le clip d’une chanson, une anecdote, une photo. Ce jour que je raconte dans mon livre, j’avais choisi une photo de Jacques et d’elle riant aux éclats en trinquant au champagne. Je l’avais trouvée sur le Net, elle n’était pas d’une grande qualité, ce devait être une photo tirée d’un magazine de l’époque genre Bonne soirée ou Ciné revue. C’était pour le clin d’œil de les voir ensemble et joyeux. Elle avait répondu  : «  Quelle vilaine photo  !  » Puis, en dessous  : «  Mais merci quand même  ». J’en ris encore.

 

La photo en cause. À chacun de juger. ;-)

 

Comment qualifier, justement, le couple mythique, mais compliqué, qu’elle forma avec Jacques Dutronc ?

 

Un couple atypique. Jacques a coutume de dire qu’il s’est comporté avec Françoise à l’inverse des autres hommes  : absent au début - et préoccupé de ses copains -, plus présent ensuite. Françoise reconnaissait que cette relation intermittente expliquait en partie la durée de leur histoire. L’absence, l’attente ont inspiré ses plus belles chansons. Ce que je trouve admirable dans l’attitude de Françoise, c’est d’avoir accepté que son mari vive auprès d’une autre femme tout en restant «  l’homme de sa vie  ». Elle en parle magnifiquement lorsque je l’interroge à ce sujet. Le plus beau de leur histoire est sans doute d’avoir su rester complices jusqu’au bout, au point de s’appeler tous les jours.

 

>>> Tant de belles choses <<<

 

Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes le 16 juin, et c’est l’anniversaire de son fils Thomas, son rayon de soleil et sa grande fierté. Ont-ils souvent travaillé ensemble ? Que peux-tu nous dire sur leurs liens, leurs ressemblances, leurs différences aussi ?

 

Elle ne vivait que pour Thomas, les dernières années. Elle disait qu’elle ne voulait pas lui faire de la peine en partant trop tôt. Que, sans lui, elle serait morte depuis longtemps. Il était sa plus grande fierté, oui, sa plus belle réussite. Il avait l’avantage sur Jacques de ne jamais l’avoir fait souffrir. Leur relation était fusionnelle. Ils ont travaillé une fois ensemble, en 2005, pour l’album Tant de belles choses, dont la chanson-titre a été écrite à son attention. Il se dit moins sérieux que sa mère pouvait l’être dans le travail, plus décontracté, plus proche en ce sens de son père. Mais il a en commun avec sa mère la simplicité et une certaine forme de générosité. Comme avec sa mère, j’ai pu échanger quelque temps avec Thomas, lors du second confinement. Au fil des jours, il me faisait le compte-rendu de la lecture de ma biographie de son père, dont il écrira ensuite la préface.

 

>>> Ma jeunesse fout le camp <<<

 

Si tu devais ne garder que cinq, six ou sept chansons d’elle, pas forcément les plus emblématiques, mais celles qui te touchent le plus, quelles seraient-elles ?

 

Quelques chefs-d’œuvre, comme Tant de belles choses, Message personnel, Mon amie la rose, L’amitié, Ma jeunesse fout le camp et La question. Et encore Soleil, Tu ressembles à tous ceux qui ont eu du chagrin, À quoi ça sert, Tu es un peu à moi, Dans le  monde entier, Il vaut mieux une petite maison dans la main qu’un grand château dans les nuages, Personne d’autre, Que tu m’enterres… J’ai beaucoup aimé aussi, quand j’étais ado  : J’écoute de la musique saoule.

 

>>> J’écoute de la musique saoule <<<

 

Les hommages à sa musique ont été nombreux depuis son départ. Comment la positionnerais-tu dans le paysage musical français ? S’inscrit-elle dans une tradition particulière, et a-t-elle des héritiers ou héritières évident(e)s ?

 

En 2023, elle était désignée par la revue Rolling Stone comme la seule Française parmi les 200 meilleurs chanteurs de tous les temps  ! Un honneur amplement mérité. J’avais alors saisi l’occasion pour lui présenter mes vœux de nouvel an. Je lui avais écrit ces mots qui l’avaient touchée  : «  Ce classement salue votre créativité, votre voix unique et votre interprétation magique. Je m’en réjouis pour vous.  » Oui, je pense qu’elle était unique. Déjà, enrôlée à ses débuts dans le clan Salut les copains, elle était à part. Différente des autres. Plus grave, plus impliquée. Elle a inspiré plus d’une chanteuse, comme Clara Luciani et Juliette Armanet qu’elle aimait beaucoup – nous nous sommes un peu disputés, elle et moi, à leurs propos, car je trouvais les textes de Luciani un peu faiblards et je ne goûte guère la voix aiguë d’Armanet (rires). Mais elle reste incomparable.

 

Que retiendras-tu de Françoise Hardy, l’artiste que nous admirons tous, et au-delà, la femme que tu as connue ? Penses-tu avoir saisi quelque chose de sa vérité profonde ?

 

Je ne l’ai pas vraiment connue. Je le regrette. Si j’avais habité Paris et eu l’opportunité de lui rendre visite, peut-être aurions-nous davantage sympathisé. Cependant, même si je sais qu’elle communiquait beaucoup par mail, je me sens privilégié d’avoir partagé quelques mots et quelques coups de cœur avec elle pendant cinq ans. Ce que j’ai retenu d’essentiel, c’est qu’elle ne se considérait pas comme quelqu’un d’important. Et cela faisait qu’elle pouvait s’attacher à quiconque parvenait à l’émouvoir, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne.

 

Entretiens-tu toujours l’espoir d’établir un tel lien avec d’autres artistes que tu aimes, comme Sheila ou Sylvie Vartan, ou bien estimes-tu, un peu fataliste, que ce que tu as vécu avec Françoise était exceptionnel, parce qu’elle l’était ?

 

Je penche pour la seconde estimation, mais je laisse la porte entrouverte à toute bonne surprise.

 

Tes projets et surtout, tes envies pour la suite ? D’autres parutions à venir notamment avec La Libre Édition ?

 

À la rentrée, on relance la promotion de mon livre sur Sylvie Vartan, Les chemins de sa vie, avec la sortie aux éditions Mareuil d’un coffret qui va le coupler avec le best-seller de Patrick Roussel, ancien chauffeur et garde du corps de Johnny Hallyday, Tout le monde l’appelait Johnny. Un projet qui me réjouit car il fait l’objet d’une sympathique rencontre et de possibles dédicaces à deux. Je pense proposer à La Libre Édition un roman que j’avais autoédité en 2013 mais que je ne trouvais pas vraiment abouti, donc j’y retravaille… Côté chanson, j’attends que des projets se concrétisent, mais cela devient de plus en plus difficile.

 

Un dernier mot ?

 

Une pensée, plutôt  : je pense que Françoise, qui s’intéressait beaucoup à la politique, n’aimerait pas beaucoup ce qui est en train de nous arriver… Dieu s’il existe l’en a préservée.

 

Frédéric Quinonero avec Thomas Dutronc.

 

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>>> La piste cachée <<<

17 juin 2024

« Françoise Hardy en toutes lettres » par Stéphane Barsacq, son éditeur

Immédiatement après l’annonce de la disparition de Françoise Hardy, le 11 juin, les réseaux sociaux ont vu fleurir, par centaines de milliers, des hommages d’anonymes et de célébrités pour cette artiste populaire qui savait parler au cœur de qui l’écoutait.

 

Parmi ceux, innombrables, que j’ai vu passer, quelques mots touchants signés Stéphane Barsacq, dont je connaissais le nom pour l’avoir lu de la plume de Françoise Hardy elle-même, lors de la dernière interview qu’elle m’a accordée (mars 2024) : il était l’éditeur qui l’avait « harcelée » pour qu’elle écrive ses Mémoires. Deux ouvrages naîtront de leur rencontre : Le Désespoir des singes... et autres bagatelles, cette fameuse autobiographie (2008), et l’unique roman de la chanteuse, L’Amour fou (2012). Deux ouvrages et, je crois, une belle amitié.

 

J’ai demandé à Stéphane Barsacq (13 juin), avec lequel l’échange a tout de suite été facile, s’il accepterait de se saisir d’un espace que je pourrais lui offrir dans Paroles d’Actu, pour évoquer la Françoise Hardy qu’il a connue à titre personnel, et le travail considérable qui fut accompli avec elle. L’idée lui a plu, et son texte m’est parvenu très rapidement (16 juin). Dans cette tribune inédite, sensible et tendre à l’image de l’affection qu’elle lui inspirait, son auteur fait découvrir au lecteur une femme qu’il ne connaissait pas forcément. Merci pour le partage, M. Barsacq. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Stéphane Barsacq, éditeur, est également écrivain. Il a publié récemment Renaître avec Hélène Grimaud (Albin Michel, 2023). Son prochain livre paraîtra le 21 août  : Dominique suivi de Epectases de Sollers (Le Clos Jouve).

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

 

Cette (très belle) photo de F. Hardy a été sélectionnée par S. Barsacq.

Si sa publication devait enfreindre quelque droit, je la retirerais aussitôt.

 

 

« Françoise Hardy en toutes lettres »

par Stéphane Barsacq, le 16 juin 2024

 

Lorsque j’ai édité et publié les Mémoires de Françoise Hardy, les éditions Robert Laffont ont organisé une petite fête  : je nous revois avec Françoise, mais aussi Nicole Lattès, Bernard Pivot et Philippe Tesson lever notre verre. Tous sont désormais morts. Parmi les vivants, il y avait Étienne Daho, mais aussi les plus proches de Françoise, ceux dont les media ne parlent guère à l’ordinaire. Aussitôt Le Désespoir des singes, du nom d’un arbre qui symbolisait son destin, pensait-elle, a été un succès – numéro 1 des ventes - , dont Françoise a été la première surprise  : en quelques semaines, un demi-million d’exemplaires ont été vendus. Et depuis lors, avec l’édition poche, Françoise a atteint des ventes dignes d’un Goncourt classé «  Grand Cru  ». Comment les choses ont-elles débuté  ? Ce devait être vers l’an 2000. À l’époque, Françoise était sous le choc de sa découverte de la jeune pianiste Hélène Grimaud. Étant ami avec l’une, je suis devenu ami avec l’autre. Sans doute était-ce écrit  ! C’était d’autant plus commode qu’Hélène ne vivant pas en France, et étant en tournée de par le monde, je pouvais faire le lien entre elles, au point que je leur ai proposé un jour de faire un duo, ce qui a abouti à la chanson La valse des regrets présente sur l’album Parenthèses. Dans ce disque, paru en 2006, Françoise chantait en duo avec ses meilleurs amis, de Bashung à Daho. La valse des regrets est la seule chanson où Françoise est en solo avec Hélène en vis-à-vis qui l’accompagne depuis son piano ailé et berlinois. Je dois le dire  : les choses avec Françoise étaient extrêmement simples  : ou elle vous adoptait - quel que soit votre rang -, ou elle vous rejetait, fussiez-vous puissant. Dans les deux cas  : «  à jamais  », mais aussi quels que soient les soubresauts de l’amitié  ! J’ai donc passé tous les examens  : astrologique, graphologique et musical, puisqu’à l’époque Françoise me questionnait sur les grands pianistes, surtout Richter, Gilels et Gould.

 

 

En 2001, étant devenu directeur littéraire pour les éditions Robert Laffont, j’ai proposé à Françoise d’écrire ses Mémoires. Elle y a opposé le plus ferme des refus. C’était naturellement une invitation à la convaincre, ce à quoi je me suis employé le plus volontiers du monde. De courrier en courrier – je dois en avoir plus de deux mille  ! -, Françoise s’est peu à peu prise au jeu. Si elle me racontait si bien tel ou tel détail, tel ou tel souvenir, pourquoi ne pas en faire un livre  ? Je dois préciser que Françoise avait une double nature  : très fragile et très forte. Elle doutait - ce qui n’était pas une pose ou une coquetterie -, mais une fois qu’elle avait pris une décision, elle s’y tenait. Je lui ai d’abord lancé le défi de faire un chapitre, puis un autre, et ainsi de suite, jusqu’à la publication. Ce fut l’aventure de plusieurs années. Dès lors, après l’avoir «  harcelée  », comme elle l’a répété avec humour, j’ai été littéralement «  harcelé  » à mon tour. Je pouvais recevoir jusqu’à cinq mails par jour de Françoise qui s’interrogeait sur ce qu’il valait mieux  : un adverbe ou pas, un point ou un point-virgule, un passé simple ou un passé composé, à l’infini. Ce fut du travail d’orfèvre. J’ai su d’emblée qu’elle était une vraie écrivaine parce qu’elle était possédée par son sujet. Son univers était devenu - à égalité - la peinture de Bob Dylan ou de David Bowie et celui des conjonctions et des participes. Par ailleurs, dans la même lettre, elle pouvait alterner une dispute sur la place d’un substantif et s’interroger sur le destin du monde  : une même aventure intellectuelle qui l’apparentait à Mme de La Fayette. Françoise répondait aux vers de Gilbert Lely  : «  Il n’est rien d’ineffable au prix d’un long acharnement / Alors cette idée du poème : moins intraitable que la vie,  il permet qu’on le recommence.  »

 

Notre aventure ne s’est pas arrêtée avec ses Mémoires, puisque j’ai édité son seul roman, L’amour fou en 2013. Ce fut le même scenario  : elle doutait et ne voulait pas l’éditer, quand j’ai réussi à la convaincre à nouveau. Ce fut le même travail  : mot à mot, ligne à ligne, page à page. J’aimais que Françoise soit si honnête. Elle ne cherchait pas le style, ni quoi que ce soit de nouveau. Elle cherchait à écrire avec justesse ce qu’elle ressentait, et comment elle le ressentait selon une palette de nuances qui faisaient penser à la garde-robe de ce gentilhomme qui se présentait toujours devant le roi, habillé tout de gris, mais selon une teinte différente. Françoise mettait plus haut que tout la lucidité  ; elle désirait voir et rendre visible sa vision. Elle voulait transmettre ses vertiges, ses effrois et ses détresses sur un mode où elle les dominerait. C’était un travail harassant, obsédant, littéralement fou, une manière de s’emparer des mots pour leur faire avouer des variations infinitésimales dans l’expression des passions humaines. Si désemparée devant le monde, Françoise obtenait des mots qu’elle scrutait, ce que la vie lui avait refusé.

 

 

Avec Françoise, les souvenirs sont nombreux, entre autres avec Hélène Grimaud qu’elle aimait maternellement, ou à l’occasion de voyages, - je me souviens en particulier être parti en Belgique avec elle, où chaque minute nous transportait dans un roman de Simenon, ce qui la faisait rire.  Pour moi, je lui garde la reconnaissance de m’avoir choisi alors que j’étais dans ma vingtaine. Au moment de terminer ce trop bref hommage, je relis ce que je lui ai envoyé après la remise du manuscrit de ses Mémoires : «  D’un point de vue formel, tu es un écrivain. Tu écris avec des mots qui ont une âme : on découvre un fil duquel tu ne tombes jamais. Ensuite ce que tu racontes est passionnant à tous égards : on voit par tes yeux si voyants. On est admis dans la présence et l'amitié d’artistes que nous aimons. Mais surtout tu parles avec force, dans la retenue, l'une s’arc-boutant sur l’autre, selon une alchimie supérieure, de choses à la fois très intimes et universelles. Avec cette lucidité qui est la vraie générosité pour le lecteur. Tu as la même puissance d’analyse qu’un Ingmar Bergman : cette capacité à raconter, sans tout dire, de sorte que l’essentiel est à la fois transmis et préservé. Tu tiens un livre de première importance  : tu es bien née "l’étoile au front", comme le disait Raymond Roussel des âmes choisies.  »

 

Le poète Georges Henein avait raison d’écrire en 1962 : «  Elle a l'expression immobile des gens qui ont beaucoup voyagé, sans croire au changement et beaucoup aimé, sans renoncer à leur solitude. Elle sourit au ralenti comme dans un rêve et ce sourire ajoute on ne sait quelle mélancolie à ce visage lointain, trop précis pour le brouillard, mais trop fragile pour le soleil.  » Une dernière chose  : Françoise aimait que je termine mes mails par l’expression  :  «  N’aie crainte  ». Elle l’avait reprise dans sa chanson L’amour fou, le même titre que son roman, composée par Thierry Stremler. Aujourd’hui nul doute que toutes ses craintes soient levées.

 

Photo privée, prise par Stéphane Barsacq. Merci à lui pour le prêt !

 

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15 juin 2024

Françoise Hardy : dernier message et hommage personnel

Tous ceux qui, ces dernières années, ces derniers mois, avaient suivi les nouvelles concernant Françoise Hardy s’attendaient, malheureusement, à apprendre à assez court terme sa disparition tant on la savait diminuée par la maladie. Son décès, survenu ce mardi, le 11 juin, a été annoncé par son fils Thomas via un tendre message posté sur les réseaux sociaux. Si elle n’a pas surpris grand monde, l’information a provoqué une vague importante et sincère de tristesse, et aussi d’amour : l’occasion fut saisie par nombre de célébrités, et par énormément d’anonymes - pas simplement d’ailleurs en terres francophones -, de rendre hommage, via le partage de titres qu’ils aimaient, à cette belle artiste qui incarnait la douceur, l’élégance et la mélancolie.

 

Que sait-on, au fond, de la personnalité d’un artiste, en-dehors de ce qu’il veut bien donner à voir de lui dans son œuvre ? Françoise Hardy se racontait beaucoup dans ses chansons, y compris dans celles qu’elles n’avait pas écrites : il y était souvent question de ces amours douloureuses qui frustrent, qui font mal et qui rendent triste. Elle avait même écrit son autobiographie, Le désespoir des singes... et autres bagatelles (2008), ouvrage dans lequel elle se livrait avec une sincérité désarmante. Malgré tout, lire des mémoires, par définition subjectifs, suffit-il à saisir le vrai d’une personne ? « Qui êtes-vous, Françoise Hardy ? » Permettez-moi, histoire d’apporter un élément de réponse à cette question, de vous raconter une anecdote personnelle qui s’étale sur cinq mois, les cinq derniers de sa vie.

 

 

Une précision, avant de poursuivre : l’objet de cet article n’est pas de réaliser une analyse détaillée de la carrière ou du répertoire de Françoise Hardy. Je ne dirais que des banalités, d’autres, bien meilleurs connaisseurs de la musique en général et de la sienne en particulier, le feraient et l’ont déjà fait bien mieux que moi. Je me lance par ailleurs, y réfléchissant au moment où j’écris cette phrase, dans un exercice qui ne m’est pas familier. Le lecteur indulgent ne jugera pas trop sévèrement je l’espère la lourdeur de ce texte, son manque de style, que sais-je. Mais je tiens à l’écrire, pour des raisons que vous allez comprendre. Venons-en au fait.

 

17 janvier 2024. Les 80 ans de Françoise Hardy. J’aime cette artiste, pour sa sensibilité, la classe qu’elle dégage, pour sa discrétion aussi. Et pour ses chansons, d’où émane tant de sensibilité, et une grâce naturelle. Parmi celles-ci, ce titre que j’ai régulièrement partagé sur Facebook, un de mes morceaux préférés, tous artistes confondus : Mon amie la rose. Je ne suis pas un grand connaisseur de son œuvre je l’ai dit, bien d’autres seraient plus qualifiés que moi pour en parler. Mais ce que je connais d’elle me plaît. Et sa personne m’inspire beaucoup de sympathie. Sur les réseaux, beaucoup d’hommages chaleureux, émus déjà, à l’occasion de cette date symbolique.

 

L’ami Frédéric Quinonero, qui a écrit une bio d’elle en 2017 - joliment intitulée Un long chant d’amour - est en contact régulier avec Françoise Hardy, par messages électroniques. Après réflexion, je lui demande, en fin d’après midi, s’il accepterait de me donner son mail, pour que je puisse lui écrire un message pour son anniversaire, lui dire mon admiration et, connaissant son mauvais état de santé, lui transmettre mes bonnes pensées. Je le lui envoie le soir même, évidemment, et lui propose, si elle est d’accord, une interview. Qui ne tente rien... on verra.

 

 

Le lendemain, sur ma boîte mail, un message de Françoise Hardy (!), qui m’invite à lui envoyer des questions auxquelles ajoute-t-elle, elle répondra si elle le peut. Ravi, pensez donc, je les écris aussitôt. Dès le 20 janvier, je recevrai ses réponses. Joie. Je pourrais même vous dire où j’étais au moment précis où j’ai ouvert ce mail et son fichier texte - au centre commercial de Lyon Confluence, pour ceux que ça intéresse. Le fruit de cet échange, je l’ai publié dans cet article daté du 21 janvier. Françoise Hardy, une de nos plus grandes artistes, une icône pour beaucoup (même si elle déteste l’idée), a pris le temps de me répondre à moi, journaliste amateur de 38 ans qu’elle ne connaît ni d’Ève ni d’Adam ! Grande émotion.

 

Quelques jours après, j’ai voulu approfondir ma connaissance de l’artiste. J’ai acheté quelques CD que je n’avais pas, et son autobio, citée plus haut. J’ai lu celle-ci rapidement, l’envie bien sûr, et aussi comme un sentiment d’urgence. En redécouvrant sa vie, que j’avais déjà explorée quelques années plus tôt en lisant le rigoureux ouvrage de Frédéric Quinonero, d’autres questions me sont venues à l’esprit. Je lui ai proposé une seconde interview par mail. Elle a été surprise par la démarche, mais je crois que les questions lui ont plu puisque, peu après, je recevais un nouveau mail d’elle, avec ses réponses.

 

Je veux à ce stade du récit m’arrêter sur un point. La souffrance faisait largement partie du quotidien de Françoise Hardy à la fin de sa vie, mais sa plume n’avait rien perdu de sa beauté et de sa souplesse. Chacune de ses réponses m’a été écrite dans un français parfait et dans la langue inspirée et délicate qu’on lui a toujours connue. Son corps n’était plus que douleur sans doute, mais son esprit est je crois resté jusqu’au dernier jour, ou en tout cas jusqu’aux derniers jours, d’une grande vivacité et d’une complète lucidité.

 

Après le second échange, qui a eu lieu au tout début de mars, elle m’a demandé si l’article serait à nouveau publié sur Paroles d’Actu. Je lui ai dit que je n’avais jamais fait autrement, que je n’étais pas journaliste pro, et que d’ailleurs, je n’avais jamais rien gagné ou touché sur un article. Elle eut un autre souhait, et rapidement je compris pourquoi : cette interview, elle la présentait comme étant sa dernière. Forcément, lire cela m’a fait de la peine. J’espérais bien qu’elle se trompait, et je le lui ai dit. Je ne voulais aucunement de cette « gloire » qui consisterait à avoir réalisé la dernière interview de Françoise Hardy. Cela aussi, je le lui ai dit. Elle m’a demandé d’utiliser mon réseau pour trouver au plus vite un gros média qui accepterait de diffuser cette interview, sa dernière donc. Elle fut surprise d’apprendre que je n’étais pas journaliste, que mon « vrai » boulot était plutôt dans la logistique, dans un entrepôt froid, et que donc, je ne connaissais pas vraiment de rédacteurs en chef sur la place de Paris.

 

J’ai parlé de cette situation, embêtante dans la pratique et émotionnellement chargée pour moi, à Frédéric Quinonero. Spontanément, il m’a suggéré de proposer l’interview à Marianne. L’idée m’a plu, moins à Françoise Hardy, qui pour Dieu sait quelle raison, était persuadée que Natacha Polony, directrice de l’hebdo, ne l’aimait pas. Mais elle ne s’est pas opposée à l’idée, et peu après, j’échangeais directement avec le rédacteur en chef du service Culture de Marianne, Emmanuel Tellier, qui se montra intéressé par ma proposition. Je ne vous cache pas que la suite fut compliquée. Françoise Hardy avait pour cette interview des souhaits bien précis : qu’elle soit accessible au plus grand nombre, et non tronquée. Les négociations capotèrent après désaccord sur un point essentiel pour elle : Emmanuel Tellier, pour des raisons de choix éditorial bien légitimes, refusa de diffuser l’entièreté de la dernière réponse de la chanteuse, dans laquelle elle évoquait sa vision du monde, et une prophétie portant sur l’avenir.

 

La fin des négociations avec Marianne fut acté. Il n’était évidemment pas question pour moi d’aller contre les volontés de Françoise Hardy. Dans le même temps, son état de santé se dégrada fortement. Je le sus par une dame qui l’assistait, et par elle-même, qui n’hésita plus dès lors, utilisant parfois des termes très explicites, à évoquer sa fin prochaine. À la mi-mars, elle émit un dernier souhait, qui venait s’ajouter aux autres, et face auquel je compris rapidement qu’il était inutile d’essayer de discuter : cette interview ne serait diffusée qu’après sa mort. Là encore, je ne vous cache pas que cette demande m’a fait de la peine, ça m’a même travaillé pendant plusieurs jours. Je préférais de loin l’idée qu’elle soit là pour voir les réactions, que j’imaginais pour l’essentiel chaleureuses, que l’interview ne manquerait pas de provoquer. Et l’heure du départ de cette incroyable correspondante semblait se rapprocher de manière inéluctable. Mais soit, nous ferions ainsi...

 

Les échanges avec elle ont été plus rares à partir de la mi-mars. Elle était je l’imagine au bout du bout de ses forces, elle qui lutta si longtemps contre la maladie. J’osais moins la contacter, de peur de la déranger, de la fatiguer pour rien, ou pire, de prendre le risque de la contrarier pour une futilité. Il y eut, toutefois, d’autres échanges informels. Connaissant son goût pour les questions économiques, je lui proposai de lui envoyer, avant publication, le fichier texte de mon interview avec Charles Serfaty. Sa réponse en dit long sur la modération dont elle faisait preuve en matière de politique : « Oui, si ce n’est pas un économiste d’extrême gauche ou droite, bref si ce n’est pas un idéologue. Il faut n’avoir aucune idéologie quand on est un bon économiste. Depuis plusieurs années, mon économiste préféré est Pierre-Antoine Delhommais. » Elle apprécia beaucoup cette lecture, et prit la peine de me le dire. Peu après, le 13 mars, jour de mon anniversaire, je lui demandai quels pans de l’Histoire l’intéressaient, dans l’optique de lui envoyer d’autres de mes articles. Réponse : « Bien que j’aie terminé récemment la lecture passionnante de Marie Antoinette de Stefan Zweig, l’Histoire ne m’intéresse pas beaucoup. Seule la période des années 30 et de la Seconde Guerre mondiale m’intéresse. »

 

J’ai appris sa disparition au milieu de la nuit, mercredi 12 juin. Grande tristesse. Je savais qu’il y aurait un point négatif au fait d’avoir ces échanges intimes avec elle : quand elle partirait, il y aurait pour moi une forme de deuil. Coïncidence ou pas, le soir précédent, je l’ai pas mal écoutée, un best of d’elle et son album Tant de belles choses (réécoutez la chanson titre, sublime), et j’ai pour la première fois prêté une oreille attentive à Étienne Daho, auquel je ne m’étais pas beaucoup intéressé jusqu’alors, et qui quelques heures plus tard rendrait à son amie Françoise un bouleversant hommage sur les réseaux. Au moment où j’écoutais l’une et l’autre, le mardi soir donc, le second était au chevet de la première pour ses ultimes instants passés dans cette vie-ci.

 

Dans la foulée, je relançai Emmanuel Tellier et d’autres responsables de presse. Un accord fut finalement trouvé avec le journaliste de Marianne auquel je confiai alors le texte : l’interview serait publiée le matin du 12, en accès d’abord limité puis dans un second temps, ouvert à tous. Il acceptait également d’au moins mentionner dans la dernière réponse l’histoire de médium et de prophétie à laquelle tenait tant Françoise Hardy, et moi de mon côté, je serais autorisé à en publier sur Paroles d’Actu la version intégrale. Je signale au lecteur que, si elle tenait tant à ce que cette interview soit lue, c’était en grande partie pour cette dernière réponse, qui passe pour son ultime message à ses contemporains. Je vous le livre à la suite, avec la question qui l’a suscité. Ses mots sont datés du 4 mars.

 

Nicolas Roche : Il est forcément beaucoup question d’astrologie dans votre livre, mais aussi de spiritualité, de philosophies parfois venues de loin mais auxquelles vous vous êtes intéressée, faisant montre d’une grande ouverture d’esprit, et d’une vraie sensibilité. Est-ce que tout cela combiné, ce patchwork de croyances combiné à une pratique scientifique de l’astrologie, vous a aidée à mieux comprendre le monde, les Hommes, et en définitive à mieux vivre ?

 

Françoise Hardy : Question trop « patchwork » en effet pour moi. Je peux juste dire que le monde actuel me consterne, me terrifie et m’angoisse pour mon fils et pour tous les enfants, tous les jeunes d’aujourd’hui, pour tout le monde en fait. Il y a pas mal d’années, je me suis intéressée de près aux contacts d’un « Initié » de l‘au-delà avec un petit groupe de Suisses via un médium. Voici la fin de son dernier contact en juin 1994 : « Il va y avoir une pause dans bien des secteurs. La politique va s'embourber ainsi que l'économie, l'inspiration va se raréfier afin que les vieux systèmes s'écroulent et disparaissent. Cette pause qui équivaut à quelques secondes pour l'énergie, peut représenter des années, des générations pour la Terre ou pour certains groupes humains, selon l'énergie à laquelle ils sont reliés. Pause signifie que la créativité ne sera guère possible, mais, grâce aux fissures que la pause aura produites, des graines seront semées d'où un nouvel arbre prendra racine. Le passé doit être détruit. On ne peut pas amorcer le moindre changement dans ce monde humain-ci, sans avoir eu la précaution d'opérer une énorme destruction, même si cela ne doit aboutir qu'à un petit changement. » C’est ce qui a commencé à se passer et ça n’aide pas à mieux vivre.

 
La tonalité pas franchement optimiste du message ne surprendra pas grand monde. On associe beaucoup plus naturellement, à raison sans doute, d’autres termes que « optimiste » à Françoise Hardy. « Mélancolique », par exemple. La lecture de son autobio m’a pourtant permis de la découvrir sous d’autres facettes. Plus d’une fois, on l’y voit rire aux éclats. Je ne vais pas refaire ici un résumé de mes deux interviews faites avec elle, de tous les sujets abordés ensemble, je vous renvoie à leur lecture, la première donc dans Paroles d’Actu, la seconde dans Marianne. Mais, parmi mes dernières questions, il y eut celle au sujet des comédies qu’elle aimait, et elle en a cité quelques unes - en la matière aussi elle avait fort bon goût. Au moment du dernier message que je lui ai envoyé, le 28 mai, je sentais bien qu’elle allait très mal. Je venais de lire une chouette BD sur la Seconde Guerre mondiale et lui ai demandé si elle lisait parfois des BD, et si les films des Monty Python, Sacré Graal et La vie de Brian notamment, comptaient parmi ceux qui lui ont plu. Je n’ai jamais eu de réponse, mais je suis content a posteriori que cet au revoir involontaire ait été plutôt léger.

 

Je remercie celles et ceux qui auront eu l’indulgence de me suivre jusqu’à ces lignes. Ce que j’ai voulu vous raconter, c’est une correspondance improbable. Cette femme, une vedette respectée comme on en a peu en France, était très diminuée, elle ne savait rien de qui j’étais, eh bien, elle a tout de même fait preuve à mon égard de beaucoup de générosité, et m’a consacré pas mal de son temps, alors même qu’elle savait puiser dans ses dernières forces. Sans doute Françoise Hardy avait-elle un côté misanthrope, mais elle ne faisait pas la distinction entre quelqu’un que la société qualifierait d’important, et quelqu’un qui le serait moins. Et, je le redis, elle se fichait pas mal de la statue qu’on lui avait érigée. Franche, elle l’était absolument, et tant pis si ça devait lui nuire. Elle était d’une grande lucidité et possédait un sens aigu du discernement. Humaine, elle l’était profondément, et cela je peux l’écrire, pour en avoir fait l’expérience.

 

Elle avait ses failles, et ne cherchait en rien à les dissimuler. J’ai été tenté de lui poser une question qui, grosso modo, aurait été formulée ainsi : « Vous avez une image de grande exigence, pour les autres mais surtout pour vous-même. N’avez-vous pas le sentiment d’avoir franchi très franchement les limites du masochisme ? ». Et je me suis dit que ça n’apporterait rien, et que de ressasser ces questions-là, encore et encore, à ce moment-là, ne lui ferait peut-être pas de bien, alors j’ai laissé tomber. Ce que j’aurais aimé lui dire en revanche, mais peut-être l’a-t-elle senti, c’est qu’au-delà de mon respect pour elle en tant qu’artiste et en tant que femme, j’ai d’autant plus apprécié nos échanges que je me retrouve largement dans les failles qui furent les siennes, et qu’elle sut sublimer par sa musique et par ses textes.

 

Merci à toi, Frédéric (elle t’appelait « Quinero »), de m’avoir permis de partager ces moments avec elle. Mon seul regret est de ne pas t’avoir demandé son contact plus tôt... Ce long chant d’amour que tu as décrit en racontant sa vie, c’était un message d’amour que tu lui as adressé. Permets-moi de m’y associer.

 

Merci pour ces échanges, chère Françoise. Pour tout. Croyez bien qu’on ne vous oubliera pas de sitôt. Et qu’en tout cas moi je ne vous oublierai pas. Je vous redis une dernière fois cette phrase que je vous ai écrite plusieurs fois, non sans une forme de fierté : je vous embrasse ! Où que vous soyez. Vous allez nous manquer, à Thomas, à Jacques surtout, bien sûr, mais votre musique, tantôt mélancolique, tantôt souriante, nous accompagnera toujours. Pour le reste, pour remettre de la couleur à l’ensemble, il suffit de regarder autour de soi. Tant de belles choses. Tiens là, une rose qui éclot.

 

Par Nicolas Roche, le 15 juin 2024.

 

Françoise Hardy 1

Crédit photo : Jean-Marie Périer. Photo fournie par F. Hardy.

8 juin 2024

Alcante : « J'aimerais bien avoir un projet d'adaptation audiovisuelle qui se concrétise »

Parmi les invités qui me font l’honneur de répondre toujours présents pour mes sollicitations Paroles d’Actu, je peux citer Alcante, et ça tombe bien, c’est lui que vous retrouverez en vedette de cet article ! Didier Swysen, c’est son vrai nom, est un des auteurs de BD les plus talentueux et prolifiques de la scène francophone actuelle (pourquoi juste francophone d’ailleurs ?) - et en plus de ça, avouez que ça ne gâche rien, c’est un gars bien sympa. Je ne vais pas faire un listing de ses créations, mais vous inviter simplement à lire ICI les interviews qu’il m’a déjà accordées, et surtout à prêter attention à son dernier bébé en date, un récit comme il les aime où la petite histoire rejoint, ou mieux, fabrique la grande.

 

Dans La diplomatie du ping pong (Coup de tête, mai 2024), Alcante nous raconte, avec son talent de conteur - il est accompagné, au dessin, du non moins talentueux Alain Mounier, que je salue -, ces matchs de ping pong qui contribuèrent, au tout début des années 70, à rapprocher l’Amérique de Nixon et la Chine de Mao, et qui, tout aussi important sans doute, virent la naissance d’une belle amitié entre deux pongistes que sur le papier tout opposait. Si cette histoire ne vous dit rien, pensez-y à deux fois, vous en avez forcément entendu parler si vous avez vu Forrest Gump... Je remercie Alcante pour les réponses qu’il a bien voulu apporter à mes questions, dans les premiers jours de mai, et pour toutes ses confidences. Et je vous recommande sans réserve cet album qui, pas inutile par les temps qui courent, fait du bien, en plus d’apprendre des choses... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

>>> Forrest Gump <<<

 

La diplomatie du ping pong (Coup de tête, mai 2024).

 

Alcante : « J’aimerais bien avoir un projet

 

d’adaptation audiovisuelle qui se concrétise »

 

EXCLU PAROLES D’ACTU

 

Alcante bonjour. Combien de temps s’est-il écoulé entre le moment où tu as pris connaissance de cette histoire de ping pong et d’amitié sino-américaine, et le moment où tu as décidé d’en faire une BD ?

 

Alors d’abord une petite présentation pour vos lecteurs qui ne connaîtraient pas le contexte de cette histoire. Si vous avez vu le film Forrest Gump, vous vous souvenez sûrement de ce match de ping pong entre Forrest et un Chinois devant des milliers de spectateurs ? Ce match a réellement eu lieu, et ma BD raconte l’histoire réelle derrière celui-ci. « La diplomatie du ping pong » se réfère donc à des matchs amicaux de tennis de table qui ont eu lieu en 1971 entre la Chine et les USA, alors que ces deux pays n’entretenaient plus de relations diplomatiques depuis l’arrivée au pouvoir de Mao en 1949. Les joueurs américains sont devenus les premiers Américains à mettre le pied en Chine depuis plus de 20 ans, et ces matchs ont permis une reprise des relations diplomatiques entre les deux pays, ainsi que l’entrée de la Chine à l’ONU ! Tout cela a fait suite à l’amitié inattendue et improbable qui s’était nouée entre un pongiste chinois et un pongiste américain lors des championnats du monde de 1971 au Japon.

 

Je ne sais plus exactement quand j’ai entendu parler pour la première fois de cette histoire, mais cela doit remonter à très longtemps. Quand j’étais enfant, fin des années 70, début des années 80, nous jouions mon frère et moi dans un club de tennis de table, et nous avions une vieille table de ping pong dans notre garage. Par ailleurs, nous avions des amis chinois et mon père était assez passionné par la Chine. Tout ceci explique que j’ai dû prendre connaissance très tôt de cette histoire, du moins dans les grandes lignes.

 

Quand j’ai appris fin 2020 que les éditions Delcourt lançaient une collection (« Coup de tête ») sur des événements sportifs qui ont dépassé le cadre purement sportif pour avoir un impact sociétal, j’ai immédiatement voulu raconter cette histoire. J’en ai parlé au scénariste Kris, qui œuvre comme directeur de collection sur ce coup-là, et il était directement partant car lui-même est pongiste et connaissait aussi vaguement cette histoire. C’est seulement alors que je me suis renseigné en détail sur celle-ci, et quand j’ai vu que le protagoniste américain était en plus un jeune hippie au look fantasque, cela m’a persuadé que je tenais vraiment une chouette idée de scénario !

 

Ça a été quoi le processus de création, et le travail pour cet album ? Avec Alain Mounier, le dessinateur et coloriste, vous vous connaissiez ? Comment vos échanges se sont-ils déroulés, s’agissant notamment des souhaits de l’un et de l’autre ?

 

Comme d’habitude, je suis d’abord passé par une bonne phase de documentation, puis j’ai écrit le synopsis d’une vingtaine de pages, très détaillé donc. Il s’est écrit très facilement et je dois dire que j’en étais très content. Kris a adoré le scénario, donc on s’est mis à la recherche d’un dessinateur. Il y a eu quelques essais non concluants avant qu’on tombe sur Alain Mounier, qui a beaucoup aimé le scénario et était partant.

 

Je connaissais bien son travail, notamment sur Le Décalogue ou plus récemment sur Ambulance 13, mais je n’avais jamais travaillé avec lui, et je ne l’ai même jamais rencontré puisque jusqu’à présent tous nos contacts se sont faits par téléphone ou e-mail. Je lui ai envoyé le découpage par gros morceaux d’une vingtaine de planches à chaque fois, et tout a été très facilement après les quelques ajustements habituels. Alain travaillait en couleurs directes et nous envoyait directement ses planches finalisées. Il n’encre pas, passant directement d’un crayonné apparemment très sommaire au dessin fini, c’est impressionnant. D’habitude j’aime bien recevoir les storyboards, les crayonnés, l’encrage et puis les couleurs, mais là j’ai reçu directement les planches terminées. Heureusement, son travail était vraiment bon.

 

Quels éléments de documentation as-tu utilisé justement pour mener à bien ce projet ? Les grandes lignes de l’époque mais surtout, les petits détails de la vie du début des années 70, côté Chine et côté US ?

 

Je lui ai fourni pas mal de documentation visuelle, comme d’habitude, mais Alain est plus âgé que moi et était déjà ado au début des années 70, il connaît donc bien ces années-là et était content de pouvoir dessiner des chemises à col en pelle à tarte et des pantalons pattes d’éléphant qui lui rappelaient sa jeunesse 😊.

 

C’est surtout au niveau du tennis de table proprement dit que j’ai dû aider Alain qui ne joue pas du tout au ping pong et méconnaissait d’ailleurs totalement les règles. Il avait même dessiné un joueur en train de reprendre une balle de volée, alors que c’est bien évidemment interdit au tennis de table 😊. Pour l’aider, je lui ai envoyé pas mal de vidéos, et de photos. Sur ces dernières, j’ajoutais des lignes de mouvement (une pour la trajectoire de la raquette, une pour la trajectoire de la balle) et je faisais une croix à l’endroit où l’impact de la balle avait lieu. Au début il a eu un peu de difficulté à représenter des mouvements réalistes, mais il a vite progressé et s’en tire finalement vraiment bien. Il y a juste les rebonds des balles qui sont exagérément hauts, mais on a laissé ça comme ça car ça donne un meilleur impact visuel.

 

Il y a aussi un rappel sur les horreurs qui ont pu être commises par le régime de Mao, histoire aussi de bien planter le décor. Ça a été rendu nécessaire par l’histoire de notre champion ?

 

L’album présente effectivement deux épisodes historiques complètement dingues qui ont lieu durant le règne de Mao. Le premier, c’est ce qu’on a appelé « le Grand Bond en avant ». En 1958, Mao a créé d’énormes exploitations agricoles afin d’augmenter considérablement la productivité de l’agriculture, permettant ainsi de déplacer la main d’œuvre dans la sidérurgie. Cela a été un fiasco complet car d’un côté l’acier produit était de très mauvaise qualité et de l’autre ses politiques centralisées dans l’agriculture et ses quotas irréalistes ont abouti à de très mauvaises récoltes. Cela a provoqué d’effroyables famines qui ont causé des millions de morts !

 

Suite à cela, Mao a été mis sur le côté. Mais pour revenir au premier plan, il a provoqué un deuxième épisode peut-être encore plus dingue : la révolution culturelle. Avec son petit livre rouge, il a réussi à faire une espèce de lavage de cerveau auprès des jeunes qu’il a transformés en gardes rouges, leur faisant croire que les nouveaux dirigeants étaient des traîtres à la nation, des capitalistes corrompus etc. Il s’en est suivi une espèce de chasse aux sorcières hystérique, avec des lynchages en publics, des profs d’unifs et autres « élites » envoyés en camp de redressement, etc, etc.

 

Le champion du monde chinois, Zhuang Zedong, a lui-même été victime de tout ça, réellement ! C’était non seulement très intéressant, mais aussi extrêmement passionnant pour le scénariste que je suis, car je me suis ainsi retrouvé avec deux personnages principaux totalement opposés l’un de l’autre : d’un côté ce teenager américain hippie rebelle un peu déjanté, qui rêve de gloire malgré un niveau médiocre, et qui est ultra-individualiste et n’a de cesse de se mettre en avant ; et de l’autre, ce trentenaire chinois, triple champion du monde mais qui a été broyé en tant qu’individu par le régime communiste et qui doit toujours s’effacer devant l’intérêt supérieur de sa nation et du Parti ! Comme scénariste, on ne peut pas rêver mieux ! Et quand on sait que c’est une histoire vraie en plus, c’est du pain béni !

 

Tu as longtemps pratiqué toi-même le ping pong, tu le rappelais tout à l’heure. Tu en vantes d’ailleurs les vertus, et les mérites en tant que sport qui peut être partagé par et avec tous, dans ta postface. Qu’est-ce qui t’a tenu particulièrement à cœur dans la manière dont il fallait le représenter dans l’album ?

 

En Belgique, nous avons eu la chance d’avoir un joueur exceptionnel, Jean-Michel Saive, qui a été champion d’Europe en 1994 et n°1 mondial aussi cette année-là. Le « ping » était alors très médiatisé en Belgique car la Belgique avait une très très bonne équipe avec notamment le frère de Jean-Michel Saive, Philippe Saive, qui était aussi un excellentissime joueur - je pense qu’il a été top 30 mondial -, avec un magnifique style de jeu. L’équipe belge est d’ailleurs arrivée en finale des championnats du monde de 2001, après avoir aligné 4 quarts de finales lors des championnats précédents. En 2001, ils ont perdu contre la Chine en finale. Mais par après, ils ont rejoué contre la Chine lors d’un match amical en mars 2002 et l’ont battue 3-0 ! C’est apparemment la dernière défaite de l’équipe nationale chinoise ! Tout ça pour dire que le « ping » belge a été d’un excellent niveau, d’autant plus qu’au niveau des clubs, la Villette de Charleroi a été plusieurs fois championne d’Europe également. Les matchs étaient retransmis à la télé, il y avait une ambiance de malade.

 

Bref, le public belge est plutôt connaisseur en tennis de table, et le public français pas mal aussi, et de plus en plus avec les frères Lebrun qui sont dans le top mondial pour l’instant (avant eux, la France a connu de beaux champions dans la discipline, tels Jacques Secrétin et Jean Philippe Gatien). Partant de là, on ne peut pas raconter ni montrer n’importe quoi ! 😊

 

Comme spectateur de film ou de séries TV, et comme lecteur de BD, je déteste quand je vois des mouvements sportifs qui ne ressemblent à rien alors qu’ils sont censés être exécutés par des professionnels de ce sport. Je garde par exemple en tête le film de Woody Allen Match Point avec Scarlett Johansson et Jonathan Rhys-Meyers, dans lequel ce dernier joue le rôle d’un prof de tennis qui a été auparavant joueur professionnel et a fait partie du top 100. La première fois qu’on le voit jouer, il entraîne une dame avec un panier de balles. Quand il lui envoie la première balle avec sa raquette, on voit directement qu’il n’a jamais tenu de raquette de tennis de sa vie en réalité, tellement sa prise est incorrecte et son mouvement peu fluide. Bref, en un clin d’œil, on voit que cet acteur n’y connaît strictement rien en tennis alors qu’il est censé être un pro ! Pour ce film, qui est un surtout un thriller / drame qui finalement n’a quasiment aucune scène de tennis, ce n’est pas très grave, même si c’est un peu dommage.

 

Je voulais donc en tous cas éviter ce genre d’erreurs flagrantes dans notre BD où on voit quand même les championnats du monde et les meilleurs joueurs de l’époque, ça n’aurait pas été crédible, on aurait directement perdu de la crédibilité par rapport aux lecteurs pongistes, ça m’aurait ennuyé ! C’est pour cela que j’ai vraiment insisté auprès d’Alain pour qu’il fasse un effort de réalisme à ce niveau-là. Non seulement dans les différents mouvements en plein jeu, mais également avec les habitudes et petits tics des joueurs, comme par exemple le fait de faire rebondir la balle sur la table avant de servir, de râler en shootant dans les séparations des aires de jeu, etc... 😊 Je voulais que les pongistes reconnaissent qu’on sait de quoi on parle 😊.

 

Ces matchs amicaux de ping pong ont lancé un processus de réchauffement des relations entre la Chine de Mao et Zhou Enlai et les États-Unis de Nixon et Kissinger, dans un contexte de tensions accrues entre Moscou et Pékin. La Chine communiste a obtenu son siège à l’ONU, 30 ans avant celui à l’OMC. 50 ans après, on n’est plus vraiment dans l’entente cordiale entre Washington et Pékin, mais ça restera pour toi, réellement, un tournant dans l’Histoire ? Une semaine qui aura « changé le monde », dixit Nixon ?

 

Je me souviens que quand j’étais jeune ado, j’ai vu le téléfilm La Troisième Guerre mondiale (World War III) à la télé, ça devait être en 1983. Le film parle de tensions entre l’URSS et les USA qui finissent par dégénérer en guerre mondiale, et en guerre nucléaire. À l’époque, cela m’avait quand même fort marqué et m’avait fait peur. Tout ceci pour dire que la guerre froide était une période d’énormes tensions mondiales ! Que les USA et la Chine se soient rapprochés quelque peu, et que cette dernière prenne un peu ses distances avec l’URSS à l’époque, ça a dû quand même un peu diminuer toutes ces tensions.

 

>>> Tintin au Tibet <<<

 

Dans ta postface tu expliques également bien tes motivations par rapport à ce sujet. Au cœur de tout cela, il y a une belle histoire d’amitié, aussi improbable que possible, entre un pongiste américain assez médiocre, hippie jusqu’au bout des ongles, et un grand champion de la Chine maoïste, forcément très réservé. Une amitié qui, dis-tu, fait écho pour toi à celle de Tintin avec Tchang dans Tintin au Tibet, et à ta propre amitié avec un jeune japonais. L’amitié c’est une valeur cardinale pour toi, un thème qui te touche particulièrement ? Dirais-tu que tu t’en es fait dans le métier, de purs amis ?

 

Oui, l’amitié est quelque chose d’évidemment très important et à laquelle je suis très sensible, surtout quand elle parvient à dépasser et à transcender les différences. Je me souviens par exemple d’avoir été particulièrement ému dans une des dernières scènes de Danse avec les loups, quand le guerrier indien s’en vient faire ses adieux au personnage de Kevin Costner.

 

La plupart de mes amis sont des personnes rencontrées avant l’âge de 20 ans mais, oui, je m’en suis fait quelques-uns également dans le milieu de la BD.

 

Crois-tu qu’au-delà du cas exceptionnel comme celui présenté dans l’album, l’amitié entre deux êtres est capable de renverser un ordre établi, a fortiori quand on considère les relations internationales ?

 

Difficile à dire car quand on parle de relations internationales, les dirigeants sont censés faire passer l’intérêt de leur pays avant leurs sentiments personnels. Mais c’est clair que le fait que Reagan et Gorbatchev, par exemple, s’entendaient plutôt bien, facilite les choses. Et bien sûr, a contrario, des inimitiés personnelles les compliquent.

 

Tu as avoué avoir, pour les besoins du scénario, modifié un peu l’histoire, notamment s’agissant des matchs entre les deux amis. L’idée étant, j’imagine, de mettre en avant une réflexion sur l’amitié, l’honneur, le patriotisme et le courage. As-tu hésité avant de faire ces changements ?

 

Mon idée était surtout d’illustrer la phrase que je mets en exergue à la fin : « Everybody can learn from everybody » (tout le monde peut apprendre de tout le monde), qui est vraiment l’idée centrale de l’album, et qui figure sur la photo souvenir que Zhuang Zedong remet en cadeau à la fin à Glenn Cowan. Ce qui est assez étrange, c’est que je ne sais même plus s’il a vraiment écrit cette phrase, ou si c’est quelque chose que j’ai inventé. Il me semble que c’est plutôt une invention de ma part, c’est ce que j’ai écrit dans le dossier en fin d’album, mais je n’en suis plus sûr du tout. En tous cas, dans mon esprit, cette phrase aurait très bien pu être écrite par Zhuang pour Glenn, ça c’est sûr.

 

Et c’est vraiment ce qui se passe dans l’album : Glenn l’individualiste à l’égo un peu trop développé apprend une certaine forme de modestie et d’empathie grâce à Zhuang. Et ce dernier fait le chemin inverse : grâce à Glenn, lui qui était contraint de se fondre dans le moule dicté par le Parti communiste et de toujours servir l’intérêt (supposé) du Parti avant le sien, va se rebeller et retrouver sa fierté en montrant de quoi il est réellement capable.

 

Pour faire ce chemin, il fallait leur donner un certain temps, qu’ils n’ont pas vraiment eu dans la réalité historique, puisque l’équipe chinoise était restée au Japon quand les Américains se sont rendus en Chine. Glenn et Zhuang ne s’y sont donc pas retrouvés, contrairement à ce que je montre dans la BD. C’est un écart volontaire de ma part. Je ne suis pas un historien qui doit présenter fidèlement et objectivement une suite de faits réels, mais un scénariste dont le but est de raconter une bonne histoire. S’il faut un peu tricher avec la réalité historique, allons-y. Je n’étais pas ici dans la même démarche que dans La Bombe où tout est rigoureusement authentique vu la gravité du sujet traité. Ici j’aborde certes un événement historique important, mais par le biais de personnages finalement assez peu connus.

 

Ces changements me sont vraiment venus naturellement. C’était quelque part trop « embêtant » que Zhuang soit absent de la seconde partie du récit, je l’y ai donc remis. Mais j’explique cela dans le dossier en fin d’album, et y raconte ce que ces deux personnages sont ensuite devenus.

 

Si tu avais pu rencontrer certains des personnages, humbles ou très haut placés de cette histoire, leur poser des questions, ça aurait donné quoi ?

 

Oh la la, c’est compliqué comme question ! Je pense que j’aurais été trop impressionné si j’avais rencontré Nixon, Mao, ou Kissinger pour vraiment pouvoir leur poser des questions, et je ne suis pas sûr que ça m’aurait intéressé tant que ça. Je préfère lire des livres sur eux… Par contre, j’aurais bien aimé rencontrer les champions de tennis de table de l’époque. Donc pour répondre à la question, j’aurais bien voulu rencontrer Zhuang Zedong et lui demander « on tape quelques balles ensemble ? » 😊

 

Les JO de Paris vont s’ouvrir bientôt. Il y a tu le rappelles tout un historique d’évènements sportifs, notamment olympiques, qui ont-ils contribué là encore, à faire bouger les lignes, lignes parfois diplomatiques, ou en tout cas à marquer les esprits. Est-ce que le sport peut, y compris dans les temps troublés que nous vivons, être source de dialogue, de rapprochement ?

 

Je pense qu’il peut faire bouger les lignes, oui, car le sport est quelque chose d’extrêmement populaire, dans tous les sens du terme, et lorsque des sportifs donnent le bon exemple (ou le mauvais d’ailleurs, ça marche dans les deux sens malheureusement), cela peut avoir un impact. Symbolique sans doute, mais la symbolique est quelque chose d’important !

 

Tu as expliqué être passionné par l’Histoire et par ces petites histoires qui font la grande. Quelles lectures privilégies-tu pour justement déceler et te saisir de ces destins sans prétention qui vont justement, l’air de rien, changer le cours des choses ?

 

Je n’ai pas vraiment de lecture privilégiée, pas de magazine d’histoire spécifique par exemple. En général, ça commence souvent en surfant sur le Net. Je trouve un article qui parle de quelque chose qui attire mon attention, je le lis et puis hop j’ai envie d’en savoir plus, je fais quelques recherches sur le net et souvent ça me passionne de plus en plus, j’ai l’impression que je tire sur un fil et qu’il y a toute la pelote de laine qui se délie petit à petit. Je creuse, je creuse, et alors seulement je vais chercher des références bibliographiques, qui elles-mêmes en contiennent d’autres et ainsi de suite. C’est un peu une quête sans fin, et c’est le piège dans lequel j’ai tendance à tomber : je veux toujours en savoir plus, plus, plus et c’est très chronophage.

 

Il y a quelque chose de solaire, qui rend optimiste, dans cette BD. Es-tu quelqu’un d’optimiste, pour toi et pour la collectivité ?

 

Non, je ne pense pas, objectivement, je suis plutôt quelqu’un de pessimiste. Pourtant j’aime bien les happy ends, mais force est de constater que mes histoires se finissent souvent mal. Mais c’est moins le cas depuis quelques années cependant, et j’ai pris énormément de plaisir à écrire Whisky San par exemple, duquel émane selon moi un vrai sentiment « feel good ». Idem pour La diplomatie du ping pong, pour lequel j’ai même plutôt un peu embelli la fin, en ne parlant pas dans la BD (mais bien dans le dossier) de ce qui se passa après l’histoire pour Glenn et Zhuang, et qui ne fut pas particulièrement réjouissant, ni pour l’un ni pour l’autre. Dans un autre registre, j’ai d’ailleurs « escamoté » dans ma BD le fait que l’entrée de la Chine de Mao à l’ONU en avait parallèlement éjecté Taïwan. J’avais vraiment envie d’écrire une histoire positive, je me suis donc concentré sur les aspects positifs. On a besoin de positif à notre époque, non ?

 

Ken Follett t’a rendu sur les réseaux un bel hommage il y a quelques jours, louant ton adaptation des Piliers de la terre. Une sensation unique j’imagine. À quand la version en anglais ? D’autres langues en projet ?

 

Oui, Ken Follett a fait un post sur les réseaux sociaux à l’occasion de la journée de la BD. Il a écrit qu’il n’avait jamais écrit de BD lui-même mais qu’une équipe « talentueuse » avait fait une adaptation « fantastique » des piliers de la Terre. Ça fait évidemment plaisir... 😊

 

La BD est déjà parue en allemand, et d’autres langues vont suivre, mais cela prend plus de temps que d’habitude car il y a plus d’intervenants à la discussion, ce qui rend les choses plus complexes.

 

Whisky San sera-t-il adapté en japonais ? En anglais ?

 

Là, il est vraiment trop tôt pour le dire. En japonais, ça me ferait certainement plaisir. Nous avons proposé l’album pour le « Japan International Manga Award », on croise les doigts.

 

Un album d’Alcante adapté en film ou en film animé, c’est toujours pas pour demain ? Aucune négo allant dans ce sens en ce moment ?

 

Par le passé, j’ai déjà eu trois albums pour lesquels des droits audiovisuels avaient été optionnés.

 

Le premier, c’était Quelques jours ensemble, pour lequel l’option avait d’ailleurs même carrément été levée par une maison de production belge qui voulait vraiment l’adapter en film. Le scénario avait été écrit, mais malheureusement la boîte a fait faillite avant de pouvoir aller plus loin.

 

Le second, c’était pour ma série Re-Mind qui avait carrément attiré l’attention d’un tout gros producteur américain et qui avait aussi mis un scénariste sur l’affaire pour en tirer un long métrage. Mais le film Source Code avec Jake Gyllenhaal est sorti, qui comportait quelques similarités avec mon histoire, et cela a mis malheureusement fin au projet.

 

Le troisième, c’est La Bombe, sur lequel un grand producteur français avait pris une option et cherchait des co-producteurs. Mais le film de Nolan, Oppenheimer, a été annoncé et là aussi ça a mis fin au projet, ce qui est un peu bête à mon avis car La Bombe a une approche différente d’Oppenheimer. D’ailleurs un autre producteur est venu aux nouvelles récemment. Puisque nous avons récupéré les droits, nous allons peut-être donc avoir une seconde option sur cette BD.

 

Au-delà de tes projets du moment, on en a déjà parlé ensemble récemment, de quoi as-tu envie, qu’est-ce qui te fait rêver ?

 

J’aimerais bien avoir un projet d’adaptation audiovisuelle qui se concrétise justement. Je trouve que j’ai plusieurs albums qui s’y prêtent vraiment bien. Outre les trois que j’ai mentionnés à la question précédente, je trouve que ma série Jason Brice a du potentiel. Et j’en suis carrément convaincu pour Whisky San, La diplomatie du ping pong et mon prochain album G.I. Gay.

 

Un dernier mot ?

 

Lisez des BD, c’est bon pour la santé ! 😊

 

Alcante 2023

(Réponses datées du 11 mai 2024.)

 

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31 mai 2024

Tommy : « Cette BD est bel et bien une histoire des JO modernes »

Il y a sept mois, j’avais la joie de vous présenter ma première interview avec le dessinateur de presse Tommy, coauteur avec Pascal Boniface des deux tomes de Géostratégix, une série d’ouvrages qui, mariant la géopolitique et la BD, se payait le luxe d’apprendre des tas de choses au lecteur tout en étant accessible, et même ludique. En ce mois de mai - qui vit ses dernières heures au moment où j’écris ces lignes - est sorti un troisième opus de leur saga, Un monde de Jeux (Dunod, mars 2024) : cet album se focalise plus spécifiquement, vous l’aurez deviné, sur les Jeux Olympiques. Et quand on le lit, on se rend bien compte effectivement de tous les enjeux des Jeux, passés et présents, qui vont bien au-delà du sport... Ce livre mérite d’être lu, il constitue un bon entraînement, non pas pour participer aux Jeux, n’exagérons rien, mais pour les comprendre... Exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Tommy : « Cette BD est bel et bien

 

une histoire des JO modernes »

 

Un monde de Jeux (Dunod, mars 2024).

 

Tommy bonjour. Comment cette idée d’un troisième tome de Géostratégix vous est-elle venue, avec Pascal Boniface, et quel a été le calendrier de sa réalisation ?

 

L’idée originale vient de Pascal, qui avait déjà publié un ouvrage sur le sujet. Il a travaillé de manière générale sur la géopolitique du sport depuis plusieurs années, à une époque où elle était considérée comme une sous-catégorie sans intérêt, avant donc que cela ne devienne une discipline reconnue.

 

Qu’est-ce qui a changé dans votre façon de travailler, entre les esquisses préparatoires du premier Géostratégix, et les dernières retouches apportées à celui-ci ?

 

Pour le premier tome, j’ai réalisé le dessin en noir et blanc sur feuille et les couleurs à la tablette, tandis que pour le tome 2 et ce dernier opus, j’ai tout fait à la tablette. Même si c’est toujours étrange de faire un BD entièrement « virtuelle » (on n’a pas le paquet de feuilles entre les mains pour voir le chemin parcouru), cela me permettait d’aller plus vite sur les esquisses et les retouches.

 

Dans l’album, qui relate 130 ans d’histoire des Jeux Olympiques - pour ne parler que de leur époque moderne -, il y a des personnages récurrents, qui constituent comme un fil rouge pour la narration. Comment pense-t-on l’agencement, la construction narrative d’un tel récit ? J’imagine qu’à cet égard c’est un travail que vous faites à deux, via des échanges d’idées ?

 

On est resté sur le même modèle de collaboration sur les 3 tomes : Pascal me transmet l’intégralité du texte, que je découpe et que j’anime par des petites touches d’humour. Il relit régulièrement les planches à leurs diverses étapes (crayonné, encrage, couleur) et on échange, mais comme nous sommes très souvent sur la même longueur d’ondes, il y a peu de retouches. On a eu la volonté d’intégrer des narrateurs pour en effet tirer un fil tout au long de l’ouvrage, construire une histoire plus qu’une liste chronologique d’événements. En tant que dessinateur, j’ai beaucoup apprécié l’exercice de se familiariser avec ces personnages (surtout le lutteur !), on est presque tristes de les quitter lorsque la dernière planche est bouclée !

 

J’imagine que vous avez dû, pour ce livre, vous renseigner sur tel ou tel sport, etc ? Sur quels points votre travail préparatoire a-t-il été particulièrement important ?

 

Je ne vise pas un dessin académique avec des proportions et des positions corporelles parfaites (vous avez dû vous en rendre compte…). Cependant, j’essaie quand même de m’appliquer pour que le lecteur puisse différencier un lancer de javelot d’un saut à la perche ! J’ai aussi essayé de varier les sports présentés, de ne pas toujours mettre de l’athlétisme par exemple. J’ai bien aimé découvrir les sports paralympiques, on les présente sur une pleine page, j’avoue que j’étais très ignorant dans ce domaine, j’ai comblé quelques lacunes grâce à des vidéos en ligne.

 

Est-ce qu’avant de travailler pour le présent ouvrage, vous aviez conscience de l’importance des Jeux Olympiques dans le grand jeu des États et des nations, ou plutôt de l’importance des États, des hiérarchies géopolitiques et de l’argent dans les JO ? C’est un peu déprimant non, ou bien quand on creuse, y a-t-il quand même, à la marge, une part d’imprévu dans ce spectacle qui laisserait une place au rêve ?

 

J’en étais conscient comme tout le monde je dirais, on sait bien que le sport est traversé d’enjeux politiques (il suffit de penser à la dernière Coupe du monde de la FIFA, au Jeux en Chine, à Sotchi, etc.). Mais n’étant pas un fan inconditionnel des grands événements sportifs mondiaux, je ne réalisais pas l’influence des Jeux, à la fois sur le public (l’engouement qu’il créé) et sur les dirigeant.e.s qui placent de grands espoirs de gains économiques et politiques dans cet événement.

 

Même si je ne me fais pas d’illusion sur le sport business, le sponsoring, les inégalités entre pays/sportifs, je pense que les Jeux racontent aussi leur époque et qu’à chaque édition on peut trouver une petite histoire à raconter, souvent loin des podiums mais pleine d’intérêt quand même. Par exemple, la course du nageur Eric Moussambani aux Jeux de Sydney en 2000. Originaire de Guinée équatoriale, il arrive aux JO en short de bain, après s’être entraîné dans la piscine d’un hôtel, dans un bassin de 20m. Il réalise une course incroyable, que je vous laisse découvrir page 78… On est loin de l’argent, loin des rivalités de pouvoir, mais Moussambani devient du jour au lendemain une star mondiale grâce aux Jeux.

 

Plus politique, il y a aussi le cas de l’athlète biélorusse Krystsina Tsimanouskaya aux Jeux de Tokyo. Après avoir critiqué les autorités de son pays, elle a été reconduite de force à l’aéroport de Tokyo, où elle a été interceptée par la police nippone, protégée par le CIO puis accueillie par la Pologne (pays dont elle défendra les couleurs aux Jeux de Paris). Le comité olympique biélorusse étant présidé par… Viktor Loukachenko, fils du président Alexandre Loukachenko.

 

De beaux exemples individuels. Mais on songe tout de même au CIO et à son réseau tentaculaire, on pense aussi, forcément à la FIFA. Un monde où le sport resterait un jeu, et où les athlètes concourraient pour la beauté du geste, pas pour la gloire de leur drapeau ou pour séduire les annonceurs, c’est une idée définitivement perdue ?

 

À partir du moment où les sportifs sont professionnels, donc que l’argent entre en jeu (sans mauvais jeu – décidément - de mots) je pense qu’en effet, les dérives sont inéluctables. Pour ne garder que « la beauté du geste » il aurait fallu conserver le statut amateur des athlètes, tel que mis en place par Coubertin. Les JO se sont ouverts aux sportifs professionnels seulement à partir des années 1980 (même si dans les faits de nombreux sportifs étaient faussement amateurs précédemment). La question est ensuite de savoir si les sportifs seraient aussi performants, feraient autant rêver, avec un statut amateur, sans rémunération ni carrière dédiée à leur pratique, pendant des années…

 

L’émergence d’une communauté internationale qui puisse passer aussi par le sport, vous y croyez ?

 

Elle existe déjà, que ce soit via le CIO ou la FIFA, avec une diplomatie du sport et un réel soft power. Regardez le Qatar, s’il investit dans la Coupe du monde et le PSG, ce n’est pas parce que ses dirigeants sont fans du championnat de Ligue 1… Mais cette communauté internationale du sport n’est pas vectrice d’unité ou de paix, c’est plutôt un nouveau terrain de rivalité pour des puissances concurrentes. Tant que ce terrain reste sportif, c’est un moindre mal. Si on pouvait régler les conflits avec un arbitre, un ballon et un terrain, ça se saurait…

 

C’est votre rapport au sport, Tommy ? Quelques autres faits héroïques qui, gamin ou moins gamin, vous ont fait rêver, aux JO comme ailleurs ?

 

C’est avant tout un rapport direct, puisque je pratique le sport en compétition, depuis tout petit. Aujourd’hui encore, j’ai match presque tous les week-ends et entraînement plusieurs fois par semaine, avec mes coéquipiers. C’est une habitude qui m’est indispensable, physiquement et socialement, surtout quand je passe mes journées en solitaire, enfermé à plancher sur une bande dessinée !

 

En terme de faits « héroïques », je dirais la Coupe du monde 1998 et l’Euro 2000, j’avais une dizaine d’années, c’était les premières compétitions que je suivais réellement. Je pense que c’est aussi pour ça qu’elles m’ont plus marquées, parce que c’était les premières (et que la France a gagné). Depuis mon intérêt pour ce type de compétition est allé décroissant. Je n’ai pas regardé la dernière Coupe du monde par exemple (pour des raisons politiques aussi !). Pascal a su me convaincre de participer à cet ouvrage grâce à la perspective historique qu’il trace, ce n’est pas un livre de promotion des Jeux de Paris, mais bien une histoire des JO modernes.

 

Paris 2024, en tant que Français, la perspective vous inquiète, vous fait rêver malgré tout, ou bien est-ce déjà la promesse de nombreux dessins de presse à venir ?

 

Je ne suis pas inquiet, j’espère bien sûr que tout se passera au mieux maintenant que l’événement est inéluctable. Je n’irai pas voir de match par contre, j’estime que les prix des places sont trop exorbitants. Surtout, dans une ville, ou plutôt un territoire, où de nombreuses inégalités sont visibles et ne demandent parfois « que » quelques investissements et de la bonne volonté pour être réduites, je trouve assez indécent de dépenser des sommes aussi folles pour quelques jours de jeux. Si on veut apprendre aux jeunes de Seine-Saint-Denis à nager, il ne faut pas construire une piscine olympique, il faut plus de professeurs d’EPS, payés décemment, qui fassent cours dans des locaux de qualité en nombre suffisant. Donc oui, de nombreux dessins de presse en vue !

 

Lors de notre interview de novembre dernier, vous évoquiez une envie que vous aviez, réaliser votre BD à vous, de l’histoire aux dessins, de A à Z, ça en est où ? D’autres projets ?

 

La question qui fâche ! L’idée est toujours là, mais n’a malheureusement pas beaucoup avancé. En même temps, j’ai terminé Un monde de Jeux en mars, le temps de souffler et de boucler quelques autres petits projets, les semaines se sont vite écoulées. D’autant que j’ai aussi eu la chance d’avoir un enfant entre-temps, qui pourrait bien être la source d’inspiration de mon prochain projet personnel, plus tourné vers l’illustration jeunesse… La collaboration avec Pascal et Dunod étant toujours d’aussi bonne qualité, nous sommes aussi en train de discuter d’un futur album sur un sujet majeur, que je ne peux évidemment pas vous révéler pour l’instant !

 

Un dernier mot ?

 

Merci pour vos questions qui traduisent une lecture attentive de la bande dessinée, en tant qu’auteur cela fait plaisir de se savoir lu et bien lu !

 

Entretien réalisé en mai 2024.

 

Tommy, autoportrait.

 

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29 mai 2024

Arnaud de la Croix : « L'histoire est un continuel work in progress, ça la rend passionnante »

Raconter la Seconde Guerre mondiale dans toute sa complexité dans une BD de moins de 300 pages ? Un défi gonflé, un peu fou même qu’un éditeur et écrivain belge, Arnaud de la Croix, s’est mis en tête de relever. Ce fut chose faite, non sans difficultés on l’imagine, avec la complicité de Vincent Cifuentes, au dessin, et leur enfant commun s’apprête désormais à rejoindre les librairies (à partir du 31 mai).

 

La Seconde Guerre mondiale en BD (Le Lombard, mai 2024), c’est un ouvrage remarquable, sur la forme (un dessin réaliste, précis et inspiré), mais aussi sur le fond : cette histoire monumentale et tragique y est racontée avec finesse, en évitant les poncifs et en laissant des questions ouvertes, et de la place pour les discussions. Je ne peux que recommander sa lecture aux amateurs d’Histoire, de scénarios fous, de BD tout simplement. Et remercie Arnaud de la Croix pour le temps qu’il a bien voulu m’accorder. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

PS : Si vous souhaitez lire ou relire mes articles avec François Delpla, cité dans cet entretien par M. de la Croix, cliquez ICI.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (Q. : 26/05 ; R. : 28/05).

Arnaud de la Croix : « L’histoire

 

est un continuel work in progress,

 

 ça la rend passionnante... »

La Seconde Guerre mondiale en BD (Le Lombard, mai 2024)

 

Arnaud de la Croix bonjour. Vous vous intéressez à Hitler, aux nazis et à la BD depuis longtemps, mais quelle a été l’histoire de ce projet un peu fou, très ambitieux en tout cas, consistant à raconter dans un récit graphique, en un seul tome, toute la Seconde Guerre mondiale ? Je précise ma question : à partir de quand le projet a-t-il été lancé de manière définitive, comment vous êtes-vous rencontrés, avec le (remarquable) dessinateur Vincent Cifuentes, et comment vous êtes-vous organisés ?

 

Fameuse question ! Il y a déjà quelques années, trois je pense, je me suis rendu au sandwich bar des éditions du Lombard - il s’agit d’une réunion périodique où éditeurs et auteurs de la maison se rencontrent de façon assez informelle, conviviale... Suite à quoi j’écrivais ceci (j’ai retrouvé mon courriel à ce sujet) : « Faisant suite au sympathique sandwich bar récent du Lombard, j’ai réfléchi à un projet d’album de plus de 200 p. (20 x 9 planches + textes) permettant aux jeunes - et aux autres - de prendre connaissance de façon à la fois synthétique et "vivante" des tenants et aboutissants comme des principales étapes qui ont marqué le dernier conflit mondial.

Plusieurs épisodes se déroulent, soit dit en passant, dans l’actuelle Ukraine et en Crimée...

Un dessinateur de type réaliste, ou semi-réaliste penchant vers le réalisme, serait l’idéal pour mener à bien ce projet ambitieux qui, je l’espère, vous séduira. »

 

Quelques mois se sont écoulés, j’ai bien cru que le projet était mort... Puis Gauthier van Meerbeeck, le directeur éditorial, m’a répondu que le projet les intéressait. Le Lombard avait à l’époque été contacté par le dessinateur espagnol Vicente Cifuentes, qui jusque-là travaillait pour les Américains et souhaitait collaborer avec une maison européenne. J’ai soumis quelques dessins-tests à Vicente : un avion allemand dans le ciel anglais, un soldat de la Wehrmacht fuyant devant un char soviétique, Churchill, ce genre de choses, mêlant décors, personnages, actions. Ce test nous a paru très prometteur, à moi comme à l’éditeur. Vicente est adepte d’un trait à la fois précis - dans le domaine historique, c’est essentiel - et vivant. L’histoire, affirmait le géant Michelet, consiste à ressusciter les morts... J’ai découpé une planche par jour, l’éditeur a lu attentivement mon découpage et nous avons discuté ensemble de modifications par endroits. Puis Vicente a crayonné les pages et nous avons commenté chaque crayonné avant de passer à l’encrage. Ce n’est qu’ensuite, au vu de la qualité du travail accompli en noir et blanc, que la décision a été prise de risquer un album imprimé en noir : je pense que cela cadre bien avec le drame que nous relatons.

 

Il y a eu on l’imagine bien, et la biblio à la fin le confirme, un travail très minutieux de documentation pour mener à bien ce travail. Ça a été important pour vous, de vous assurer que l’ouvrage intègre les dernières avancées historiographiques ? Quelques exemples, y compris par rapport à ce que vous pensiez savoir par rapport à cette époque ?

 

La somme récente d’Olivier Wieviorka, Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale, parue aux éd. Perrin en août 2023, m’a ouvert des horizons : l’auteur tente une vraie mondialisation de l’histoire. Étant Européens, nous la percevons et racontons encore trop de manière européo-centrée. Même si cela reste capital : Hitler est bien celui qui a mis le feu aux poudres. La rencontre avec l’historien Jacques Pauwels, auteur d’un remarquable essai sur La Guerre juste, montrant pourquoi et comment l’intervention des Etats-Unis était "intéressée", m’a également marquée. Enfin, voilà plusieurs années que j’entretiens un dialogue enrichissant avec François Delpla, l’un des grands spécialistes français de la question nazie, et quelqu’un - c’est assez précieux et rare - qui n’a pas sa langue en poche...

 

Quelles ont été les grandes difficultés rencontrées pour ce projet ? Avez-vous parfois manqué renoncer devant l’ampleur de la tâche ?

 

L’éditeur m’a beaucoup soutenu et suivi de près : chacun de nos échanges m’a conduit plus loin. Néanmoins, oui, il y eut des moments de découragement. Un ami journaliste, Alain Gulikers que je remercie en fin de volume, grand voyageur et passionné de géopolitique, m’a constamment aidé et relancé dans ces moments, même si nous n’étions pas en accord sur tout... L’histoire est un continuel work in progress. Mais c’est cela, aussi, qui la rend passionnante.

 

Pouvez-vous préciser dans quel esprit vous avez entamé ce projet ? Quelques éléments peuvent étonner : le fait que par exemple, très peu de place soit accordée au Débarquement en Normandie, et quasiment rien au régime de Vichy. Entre les chapitres vous y allez de vos réflexions, intéressantes et mesurées, qui posent souvent des questions ouvertes. Au-delà de la nécessité d’adapter le récit au format, y’a-t-il un parti pris, celui justement de raconter une histoire à la fois "mondiale" et "équilibrée" de cette guerre ?

 

Vous avez bien perçu la teneur du projet. L’envie, en effet, d’étonner, parfois même de surprendre, comme j’ai moi-même été étonné. D’apprendre, par exemple, que les dirigeants de la République de Weimar, haïs par Hitler, avaient en sous-main, dès les années 1920, entamé une collaboration confidentielle avec la Russie soviétique Ils anticipaient, ce faisant et très curieusement, sur le Pacte germano-soviétique à venir. Mais après tout, l’Allemagne n’est-elle pas condamnée à s’entendre avec son grand voisin russe ? La valse-hésitation des gouvernants allemands, à laquelle nous assistons aujourd’hui, semble bien le montrer. La bataille de Khalkin-Gol, qui voit en 1939 s’affronter Japonais et Russes en Mongolie extérieure, apparaît également, rétrospectivement, comme bien plus qu’une anecdote. Elle explique sans doute la réticence du Japon à s’engager aux côtés d’Hitler, après Barbarossa (juin 41), dans la lutte contre Staline...

 

Vichy ou le Débarquement (j’ai malgré tout montré l’existence, parfois méconnue, de celui de Provence) constituent des sujets à part entière. M’y engager, après les ouvrages de Paxton sur Vichy, me semblait excéder mon propos : le sujet reste, qu’on le veuille ou non, sujet à controverse. Surtout en France, et c’est bien compréhensible. Or, en effet, j’ai voulu ouvrir la perspective. L’album, d’ores et déjà, doit paraître en Espagne... Pour ce qui est du Débarquement, j’ai surtout insisté sur les échanges et discussions, du côté des Alliés, qui y ont finalement mené. Derrière les grandes batailles, il y a, avant tout, de grandes décisions. Ces "décisions fatales" dont par l’historien britannique Ian Kershaw.

 
Vous avez beaucoup travaillé au cours de travaux précédents sur le penchant que pouvaient avoir Hitler et les pontes du Troisième Reich pour l’ésotérisme, et leur haine pour la franc-maçonnerie. Est-ce que ces éléments disent véritablement quelque chose de leur idéologie, et ont-ils pesé lourd dans la prise de décisions importantes ?

 

Autre question difficile ! Ces éléments ont leur importance dans la constitution de l’idéologie nationale-socialiste. Hitler est l’héritier de ce texte sans auteur (on a cru l’identifier, mais ce n’est plus le cas désormais), ce bréviaire haineux, complotiste et... plutôt bien tourné que constituent Les Protocoles des Sages de Sion. Il les cite dans Mein Kampf. L’idée que la franc-maçonnerie aurait pour maîtres secrets les Juifs, ou encore que le Kremlin, de même que Wall Street, seraient aux mains des Juifs (il faut le faire, tout de même...), tout cela puise ses racines dans les Protocoles, comme dans les obscures petites revues, telle Ostara qu’Hitler a vraisemblablement lue à Vienne (cela ressort, du moins, du témoignage de son ami de jeunesse August Kubizek). Les "aryosophes" étaient d’aimables illuminés - qu’Hitler critique d’ailleurs à ce titre, mais à ce titre seulement - dans Mein Kampf, cependant ils ont aidé le futur chancelier de l’Allemagne à élaborer sa "vision du monde" ultra-conflictuelle et, à ce titre, ils ont leur part de responsabilité, au moins indirecte, dans le déclenchement de la guerre. Il est l’homme qui, au départ d’obscures théories, est passé à l’acte.

 

Si par extraordinaire vous pouviez, dans toute cette histoire tragique de la Seconde Guerre mondiale, intervenir disons à trois moments avec vos connaissances d’aujourd’hui, avec qui et quand choisiriez-vous de vous entretenir pour modifier le cours des choses ?

 

Alors là, c’est vous qui me surprenez. S’il y a bien une chose que je pense, c’est qu’il est impossible de réécrire l’histoire. J’apprécie pourtant les récits dystopiques, comme l’extraordinaire Maître du Haut-Château de Philip K. Dick. Après tout, nous sommes pétris de contradictions... Bon, discuter avec le Führer était inutile, il y a suffisamment de témoignages en ce sens, et plusieurs de ses généraux ont pu éprouver sa "volonté d’airain" qui a mené l’Allemagne à la catastrophe. Il n’était peut-être pas utile que les Alliés bombardent les populations civiles allemandes : un entretien avec Churchill aurait-il modifié les choses à ce sujet ? J’en doute, car il semble qu’il ait lui-même eu mauvaise conscience... Surtout, j’aurais aimé savoir pourquoi les états-majors n’ont pas, plutôt, essayé de mettre hors service les voies ferrées conduisant aux camps d’extermination...

 

Vous y avez un peu répondu mais, à qui cette BD est-elle destinée, dans votre esprit ? Au-delà des férus d’histoire, j’imagine que vous visez aussi le grand public, et mieux encore les jeunes ? Est-ce que vous croyez, pour avoir déjà pratiqué l’exercice à plusieurs reprises, que la BD peut être utilisée aussi comme quelque chose de pédagogique, et que tout bien pesé c’est un outil intéressant pour apprendre en même temps que se divertir ?

 

Ce qui m’a frappé, dans cette histoire - dont j’ai beaucoup entendu parler enfant, mes grands-parents ayant connu les deux guerres mondiales, mon père étant jeune adolescent durant la Seconde -, c’est que les points de fracture, les points conflictuels entrent en résonance avec les conflits armés actuels. Alors, oui, je pense qu’un album comme celui-ci peut intéresser un public jeune et le grand public, qui, j’en suis persuadé, va découvrir bien des choses en le lisant... Pour ce qui est des historiens, je leur fais confiance pour que certains points de l’album prêtent à discussion, et c’est tant mieux.

 

Vos projets et surtout, vos envies pour la suite, Arnaud de la Croix ?

 

Eh bien, figurez-vous qu’avec Vicente Cifuentes et un ami co-scénariste, nous nous sommes lancés dans une nouvelle bande dessinée, qui racontera, sous un angle neuf, l’histoire des sept Rois des Belges. Les guerres mondiales y joueront à nouveau un rôle... Pour le reste, je prépare avec une complice, Karin Schepens, un livre consacré à une étonnante religieuse du XIIe siècle, Hildegarde de Bingen. Puis j’ai un projet confidentiel, qui fera, je pense, l’effet d’une bombe. Mais là, pour l’instant, c’est "secret défense".

 

 

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9 mai 2024

Véronique Dabadie : « Jean-Loup a toujours su garder l'enfant qui était en lui... »

Le 24 mai 2020, en plein Covid première période disparaissait Jean-Loup Dabadie, un de nos plus brillants paroliers et scénaristes. On avait tous vu passer à un moment ou à un autre son beau sourire à l’écran. Surtout, on a tous, forcément, entendu, écouté, fredonné même une des chansons qu’il a écrites. L’homme avait, dans bien des domaines, du talent à revendre. J’en ai découvert tout le détail, toute l’ampleur, toute la palette, à la lecture de Jean-Loup, tant d'amour (L’Archipel, mai 2024), un bel ouvrage écrit par sa veuve Véronique et par Françoise Piazza (voir : notre interview à propos de Barbara), et riche de témoignages incroyables.

 

Ce que j’ai découvert aussi, c’est à quel point l’homme, raconté par celles et ceux qui l’aimaient, était attachant. Je remercie Véronique Dabadie, Françoise Piazza mais aussi le jeune Thomas Patey (voir : son hommage à Charles Aznavour) pour les réponses qu’ils ont bien voulu apporter, chacun, à mes questions. Cet article, hommage à huit mains pourrait fort bien, comme le livre, s’intituler Everybody loves Jean-Loup, et c’est vrai que cet homme-là, j’aurais moi aussi aimé le rencontrer... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Jean-Loup, tant d'amour (L’Archipel, mai 2024).

 

Véronique Dabadie : « Jean-Loup

 

a toujours su garder l’enfant

 

qui était en lui... »

 

 

EXCLU PAROLES D’ACTU

 

I. Thomas Patey, le passionné

 

Thomas Patey bonjour. C’est la troisième fois que je te retrouve sur Paroles d’Actu. La première fois pour un hommage à Aznavour, la seconde pour le livre auquel tu as participé sur Barbara, et aujourd’hui pour cet autre ouvrage, également signé Françoise Piazza (et Véronique Dabadie), sur Jean-Loup Dabadie. Tu y rends un hommage à Marcel Amont qui chanta cette chanson superbe de Dabadie, Dagobert. Je pense comme toi qu’on devrait parler beaucoup plus de Marcel Amont, l’écouter surtout, d’autant plus que la période n’est pas marrante... Que représentait-il à tes yeux ?

 

>>> Dagobert <<<

 

Bonjour cher Nicolas. C’est un plaisir pour moi de répondre de nouveau à tes questions, qui plus est, pour parler chansons. Oui Françoise Piazza m’a proposé de rendre hommage à Marcel Amont dans son ouvrage, et je l’en remercie car j’y ai pris un grand bonheur. Lorsque Marcel m’envoyait du courrier, il signait ses lettres en qualité et profession de saltimbanque. Voilà, je le crois, un des mots qui correspond le mieux à ce qu’était ce grand homme de music-hall. Il était un acrobate, et incroyablement scénique. Je l’ai vu sur scène à presque quatre-vingt dix ans faisant des cabrioles, c’était magnifique. Dire ce que Marcel Amont représentait à mes yeux est délicat, tant il a été important dans ma vie d’adolescent. Il m’a offert quelques leçons de vie, des cadeaux qui redonnent foi en l’humanité, et que je n’expose pas ici par pudeur. Aussi, pour le décrire, et je le disais encore il y a peu à Marlène, son épouse, on peut dire que Marcel était tout simplement un « type bien ». C’est simple comme description, mais c’est si rare, au fond, ces hommes à qui l’on ne peut rien reprocher, et envers qui on ne peut ressentir que de la tendresse et de l’admiration. Fidèle aussi, il l’était. Je lui écrivais ou lui téléphonais par exemple chaque année pour son anniversaire, et il me renvoyait la donne le lendemain pour me souhaiter le mien. Parfois, sans raison, je retrouvais dans ma boîte aux lettres des petits mots d’amitié provenant de chez lui... un chic type, je vous dis.

 

>>> Mon école <<<

 

Marcel Amont est victime d’un silence qui n’est pas acceptable, ou du moins, qui n’est pas recommandé. Évidemment que certaines des chansons de son répertoire font partie de notre grand patrimoine populaire de la chanson, comme Le Mexicain, Le Chapeau de Mireille ou L’Amour ça fait passer le temps. Mais il a aussi été l’interprète de magnifiques chansons qui mériteraient d’être réécoutées. Je pense par exemple à Au bal de ma banlieue, ou les deux textes que Dabadie lui a en effet offerts, Dagobert et Mon École, mais aussi les chansons qui sont écrites de sa main. Marcel était un amoureux de son métier, et de la chanson. Il suffit de visionner l’entretien qu’il a accordé à Bernard Pivot pour Bouillon de Culture en 1994, il est je crois disponible en ligne. Érudit, généreux, talentueux, Marcel Amont est l’incarnation de l’artiste complet, il me manque, et je ne l’oublie pas.

 

Merci pour ce bel hommage. Revenons-en à Jean-Loup Dabadie, qui a aussi écrit des chansons incroyables pour Reggiani, pour Polnareff, pour Julien Clerc, pour Sardou, j’en passe... Comment définirais-tu à la fois sa patte particulière, et sa place dans le patrimoine de la chanson française ?

 

>>> Le petit garçon <<<

 

Jean-Loup Dabadie est un parolier fascinant à bien des égards, le premier étant qu’il a su rendre populaires des chansons extrêmement ciselées, ce qui est loin d’être un travail évident. Il s’inscrit dans la même lignée que Pierre Delanoë ou Claude Lemesle, celle d’auteurs qui ont écrit des chansons incontournables de notre patrimoine, exigeantes mais aussi très efficaces. Évidemment que les interprètes jouent un rôle essentiel et ont su porter les textes de Dabadie, mais il faut reconnaître l’efficacité rigoureuse de cette écriture. Dès les premiers mots de L’Italien pour Reggiani par exemple, le public est pris dans l’histoire, le cadre est posé. Il a prouvé que la chanson française pouvait être un art majeur et en même temps extrêmement populaire, tant ses chansons ont été fredonnées sur toutes les lèvres. La liste des succès de Dabadie est assez fascinante à explorer. Et, en même temps, il est le premier parolier, auteur de chansons, à avoir été admis à l’Académie Française, poste refusé à Charles Trenet quelques années avant lui. C’est dire si, grâce à une personnalité comme la sienne, la chanson française a obtenu ses titres de noblesse.

 

Tu as justement lancé il y a peu, avec des camarades, une belle association, Le Panthéon de la Chanson, qui vise à la faire vivre et à lui rendre hommage, notamment auprès des plus jeunes. Votre soirée inaugurale aura lieu le 24 mai, jour des 100 ans de Charles Aznavour. Raconte-nous un peu ce projet, vos premiers retours de la vie de cette asso, et ce que vous en espérez ?

 

Merci beaucoup de me poser cette question. Je suis assez heureux de la tournure que prend cette association, et nous avons déjà reçu les beaux parrainages de Charles Dumont, Francesca Solleville, Marie-Paule Belle, Marie-Thérèse Orain, Fabienne Thibeault, Bernard Joyet, Gilles Dreu ou encore Jacqueline Boyer. Nous avons le soutien de nombreux artistes de toute notoriété, et de tout âge, car là est notre force : le dialogue des générations. Le 24 mai, pour le spectacle que nous organisons, soixante-dix ans séparent l’artiste le plus jeune du plus confirmé, c’est magnifique. Pour en parler rapidement, Le Panthéon de la chanson est une association opérant selon une logique patrimoniale en ce qui concerne la préservation et l’étude de la chanson française. Créée et dirigée par trois jeunes, Carla Scalisi, Léopold Thievend et moi-même, cette initiative vise à rassembler les artistes, les passionnés et les chercheurs de la chanson francophone, dans le dessein de constituer un lieu de conservation, d’exposition, de création et d’échange, où chacun peut s’intéresser à l’histoire de la chanson, à son actualité et à son avenir.

 

Nous travaillons avec des spécialistes et des passionnés pour mettre au mieux possible ce patrimoine incroyable, et unique en France. Nous souhaitons également rassembler la communauté autour d’un projet d’inscription de la pratique de la chanson au rang de patrimoine immatériel, d’abord à l’échelle nationale et, ensuite, à l’UNESCO. En tant que pratique culturelle transmise d’une génération à l’autre et reflet de l’identité de notre communauté, la chanson mérite une reconnaissance et préservation particulière, notamment dans le cadre d’une potentielle inscription à l’inventaire du PCI. Nous avons un site internet, encore en construction mais qui ne tardera pas à être plus complet, où tout le monde pourra trouver plus en détails nos aspirations, et nos actions. J’invite tous les amoureux de la chanson française, et francophone (les amis belges, québécois et créoles sont aussi de la partie), à suivre nos aventures et, s’ils le peuvent, à nous aider en adhérant. Nous penserons évidemment à Aznavour le 24 mai, lui qui espérait tant atteindre les cent ans.

 

>>> Les deux guitares <<<

 

Si tu devais retenir 10 chansons de tout le patrimoine, les 10 que tu pourrais écouter pour toujours, quelles seraient-elles ?

 

Ça c’est une question impossible pour moi, tant une telle liste changerait d’un jour à l’autre. Je peux toujours tenter, mais repose moi la question demain, ça ne sera plus la même...

 

  • Charles Trenet, J’ai connu de vous (Charles Trenet)

  • Catherine Sauvage, Nana’s Lied (Boris Vian, Bertold Brecht, Kurt Weill)

  • Patachou, Le Tapin tranquille (André Maheux, Gérard Calvi)

  • Les Frères Jacques, Quartier des Halles (Bernard Dimey, Hubert Degex)

  • Barbara, Gueule de nuit (Barbara)

  • Charles Aznavour, Les deux guitares (Charles Aznavour, musique folklorique russe)

  • Jean Sablon, Vous qui passez sans me voir (Charles Trenet, Johnny Hess)

  • Marie-Thérèse Orain, L’Amour en cage (Boris Vian)

  • Juliette Gréco, Il n’y a plus d’après (Guy Béart)

  • Gilbert Bécaud, Les Tantes Jeanne (Maurice Vidalin, Gilbert Bécaud)

 

Évidemment il manque sur cette liste Cora Vaucaire, Damia, Jacques Brel, Léo Ferré, Claude Nougaro, Agnès Capri, Gribouille, Georges Brassens, Pierre Perret, Édith Piaf, Germaine Montero, Lucienne Boyer, Annie Cordy, Marcel Amont, Ray Ventura, Jean Tranchant, Mireille... et tant d’autres qui rendent ma vie plus belle.

 

La belle chanson française telle que tu la conçois a-t-elle un avenir ? Est-ce qu’il y a notamment parmi les jeunes des artistes qui t’inspirent et t’attirent aujourd’hui ?

 

Tout a un avenir, et heureusement. La chanson a et aura un avenir, mais comme toute chose elle évolue et se construit selon les attentes d’une société, la nôtre, qui est un peu perdue depuis quelque temps. La chanson française est souvent taxée du « c’était mieux avant », je ne vais pas dire que tout me plaît aujourd’hui, mais en cherchant bien, et dans des styles musicaux parfois inattendus, on trouve des choses magnifiques, et trop peu médiatisées. Ce que j’espère pour la chanson française, du fond du cœur, c’est un retour à des endroits plus intimistes où la pratiquer. Je ne suis pas certain que la chanson à texte soit compatible avec les zéniths et les palais des Congrès, où le partage et l’échange sont moins faciles à entreprendre. Nous avons tant de théâtres en manque de chansons. J’aimerais aussi assister à un retour en force de la profession d’interprète, je ne désespère pas. Je remarque, depuis quelques mois ou petites années, un retour en force des textes et la présence d’une jeunesse en manque de quelque chose... de quoi ? Nous le verrons bien. Mais cela peut être à l’origine de biens des jolies chansons qui viendraient enrichir encore notre patrimoine. Parmi les jeunes artistes, j’avoue par exemple être envoûté par quelques interprétations de Solann qui, sur les réseaux sociaux, reprend parfois de très grandes chansons. Elle possède une voix assez impressionnante, qui ne manque pas de caractère et de singularité. L’ennui naquit un jour de l’uniformité, je le répète toujours, il ne faut pas avoir peur de bousculer les choses pour espérer relancer un grand mouvement, tout en ayant évidemment une connaissance du passé, et un respect pour ce dernier.

 

>>> Rome <<<

 

Tes projets et surtout tes envies pour la suite ?

 

Je viens de rendre un mémoire d’anthropologie pour l’École du Louvre, il consistait à mener une enquête de terrain auprès de chanteurs de cabarets parisiens. Pour ce faire, je me suis entretenu avec Serge Lama, Marie-Paule Belle, Marie-Thérèse Orain, Francesca Solleville, Claude Lemesle et Jean-Pierre Réginal. De ces entretiens est née toute une réflexion sur la chanson de cabaret, et la place du cabaret dans une carrière d’auteur ou d’interprète. J’aimerais que ce mémoire d’étude aboutisse sur quelque chose, mais quoi, à suivre... Ma seule envie est celle de continuer à prendre du plaisir dans ce que je fais, à rencontrer des gens, et tenter de poser ma petite pierre dans l’édifice qui valorisera notre patrimoine, de la chanson certes, mais notre patrimoine tout court. Le reste, on verra. Je crois en l’avenir finalement, je reste optimiste sur ce qui arrivera demain. Dans l’immédiat, je souhaite un grand et beau succès à ce Jean-Loup, tant d’amour !

 

(Réponses datées du 8 mai 2024.)

 

  

II. Françoise Piazza, la biographe

 

Françoise Piazza bonjour. Que vous inspiraient le personnage et l’œuvre de Jean-Loup Dabadie avant d’entreprendre ce travail, et qu’en est-il maintenant ?

J’avais aperçu Jean-Loup Dabadie un soir à l’Olympia (année ? spectacle ?) et sa beauté charismatique m’avait subjuguée. Pour moi il était surtout lié à Reggiani et au Petit Garçon (j’avais vu Reggiani en première partie de Barbara à Bobino), et à toutes les autres chansons écrites pour lui car il reste mon interprète masculin préféré (en particulier L’Absence, Hôtel des voyageurs, Les Objets perdus, Le temps qui reste et Un menuisier dansait pour Casque d’or) Pour le cinéma, c’était Les Choses de la vie et César et Rosalie, où j’enrageais que Romy préférât Montand au craquant Sami Frey !

 

>>> Les choses de la vie <<<

 

L’ayant découvert en le regardant et en l’écoutant sur les archives de l’INA, j’ai été confortée dans l’idée que ce magnifique sourire cachait une angoisse profonde née de certains moments de solitude durant son enfance. Qu’il pouvait être torturé mais avait l’extrême courtoisie de n’en rien montrer.

 

Racontez-nous la rencontre, les échanges avec sa veuve Véronique, et le travail que vous avez effectué ensemble ? Je pense notamment à l’accès à leur incroyable carnet d’adresses, à ces demandes de témoignages dont les réponses (souvent positives ?) ont dû beaucoup vous réjouir...

J’ai rencontré Véronique en février 2023, recommandée par une de mes lectrices, Nevine Stephan, notamment de Barbara à livre ouvert, venue à la séance de dédicaces à la librairie Delamain et amie de Véro. Un climat de confiance s’est immédiatement instauré et nous avons foncé tête basse, sans éditeur !

 

Chaque fois que j’ai pu contacter un(e) ami(e) ou interprète de Dabadie (comédiens, chanteurs) grâce aux nombreux liens déjà créés au fil des années et aux contacts mis à ma disposition par Véronique, la réponse a été positive et immédiate. Les deux seules à avoir superbement ignoré mes SMS pour la première, mes WhatsApp pour la seconde sont Isabelle Boulay, je ne sais pas pourquoi, et Emmanuelle Devos, tellement imbue d’elle-même qu’ une réponse ou même un accusé de réception m’eût stupéfiée... J’ai contacté à deux reprises, sans succès, Elsa via son agent, parce que j’avais une photo d’eux noir et blanc ravissante (certains agents ne font pas suivre quand ça ne leur rapporte rien). Une seule a été pénible : Nicoletta. J’ai fini par renoncer « Je pars au restaurant », « Je reviens du restaurant », « Je suis avec des amis », etc… Quand on pense à l’adorable message d’Isabelle Adjani m’offrant une page entière et la légende d’une photo, et me demandant si je pouvais lui accorder 48 heures pour rédiger son texte car elle rentrait de tournage ! C’est le monde à l’envers !

 

Quid de Catherine Deneuve ?

J’ai envoyé un courrier postal à Catherine Deneuve en lui demandant si elle acceptait de légender une des deux photos jointes à ma lettre Deux jours plus tard j’ai reçu un mail avec le choix de la photo et une légende écrite à la main.

 

Marie-Anne Chazel a aussi fourni un beau témoignage...

Oui, elle garde un souvenir ébloui de Jean Loup. Elle est d’ailleurs venue à l’église Saint Germain des Prés ce fameux 23 septembre où un hommage lui a été rendu.

 

>>> Lettre à France <<<

 

Avez-vous essayé de contacter Michel Polnareff ?

Non car c’est le seul avec lequel les rapports n’ont pas été exceptionnels. Il continue d’importuner Véronique en demandant s’il peut changer les paroles d’une chanson de Jean-Loup en gardant la musique, etc… J’ai contacté le journaliste qui vient de sortir un livre sur lui à L’Archipel. Réponse : Polnareff est impossible à interviewer...

 

Et qu'est-ce qui vous a incitées à recueillir ce joli message de Serge Lama qui, à ma connaissance, n'a jamais travaillé avec Jean-Loup Dabadie ?

Je l’ai trouvé par hasard sur le Net.

 

Comment s’est construit l’ouvrage ? Avez-vous attendu de recevoir tous les témoignages pour en établir le plan, ou bien tout cela a-t-il été mobile ?

Vous savez que je déteste les biographies traditionnelles qui vont de la barboteuse au cimetière. Mais le lecteur a évidemment besoin d’un fil conducteur. Il a fallu y réfléchir ! Jean-Loup allant d’un sketch à une chanson et à un scénario, impossible de suivre le fil des années. Donc j’ai imaginé assez vite le plan qui est resté le plan définitif. En même temps, je travaille d’une manière atypique, je peux écrire dix lignes sur une chanson de Reggiani et une heure après raconter la rencontre avec Sautet.. Je ne structure pas vraiment à l’avance. Les témoignages sont venus peu à peu se glisser au fil des chapitres Je n’écris jamais le texte dans l’ordre où il sera finalement donné, je m’ennuierais trop et je n’écrirais plus depuis longtemps...

 

Est-ce que Jean-Loup Dabadie c’est une plume particulière que vous sauriez définir en peu de mots ? Était-il d’une espèce en voie de disparition ?

L’écriture de Jean-Loup est une musique de l’âme. Le moule est cassé.

 

Il est beaucoup question dans le livre du sur-mesure que pratiquait M. Dabadie, notamment en tant que scénariste : il mettait dans la bouche des acteurs les mots qu’il les « entendait » prononcer face à telle ou telle situation. Une des raisons de son succès ?

Sans doute. « Les acteurs sont les souffleurs des auteurs », disait-il. Les mots qui venaient sous ses crayons de toutes les couleurs collaient d’emblée aux acteurs pour lesquels il les avait écrits.

 

>>> Le mauvais homme <<<

 

Jean-Loup Dabadie c’est un peu l’homme de l’ombre qui est quand même une star, et je songe là au parolier (pour Clerc, pour Reggiani, pour Polnareff, pour Sardou...) et au scénariste (pour Robert, pour Sautet, pour Pinoteau, pour Becker). Est-ce qu’il n’est pas un peu une exception s’agissant de ces métiers de l’ombre qui sont très peu mis en avant par ailleurs ?

Totalement ! Sa beauté, son sourire, son élégance ont fait beaucoup aussi !

 

Je vous sais attachée Françoise à l’importance des mots, de la belle construction des phrases, comme Dabadie forcément. Estimez-vous avoir fait progresser votre plume à vous depuis vos premiers livres ?

J’espère que mon écriture a évolué, c’est en tout cas ce que me disent mes amis, en même temps il reste une certaine musique des mots dont j’espère qu’elle est immédiatement identifiable.

 

Est-ce que, d’ailleurs, l’idée, l’envie d’écrire vous-même de la fiction, sous toutes les formes qu’a pu explorer Dabadie, a pu ou pourrait vous tenter ?

Non, je ne songe pas à la fiction pour l’instant. Écrire pour le théâtre serait le rêve, mais je n’ai pas le sens des dialogues.

 

Vos projets et surtout, vos envies pour la suite ? Sans forcément trop développer sur ce point, est-ce que certaines des prises de contact occasionnées par ce livre vous ont inspiré des idées de projet ?

Je suis en train d’écrire un livre sur la magnifique et trop méconnue Jacqueline Danno, une amie très proche, une seconde grande sœur. Fabuleuse comédienne et chanteuse. Je sais déjà combien ce sera difficile de trouver un éditeur !

 

Un livre sur Isabelle Adjani… oui… mais en serais-je capable ? et me donnerait-elle son accord ? Car, vous le savez, je n’écris jamais sans l’accord de l’artiste. C’est la moindre des courtoisies. De l’artiste ou de ses proches comme, dans les cas très rares – Marie Trintignant, Mireille Darc - où l’artiste n’était plus là. (Pour Barbara, livre écrit avec deux co-auteurs et plusieurs dessinateurs, nous avons cheminé seuls). Je pense aussi à une autre actrice iconique , plus âgée et vivante, mais chut…

 

Un dernier mot ?

Véronique a eu de la chance de rencontrer Jean-Loup, je l’aurais volontiers volé au passage !

 

(Réponses datées du 5 mai 2024.)

 

 

III. Véronique Dabadie, l’épouse

 

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire ce nouveau livre sur Jean-Loup Dabadie, Véronique Dabadie, et comment la rencontre, le travail avec Françoise Piazza se sont-ils organisés ?

Je voulais que ce livre existe car au moment du Covid, du départ de mon mari, il n’y a pas eu à proprement parler d’hommage, de documentaire sur son personnage et son œuvre, si riche et diversifiée... J’avais une mission impérative du cœur à faire ce livre.

 

>>> Ma préférence <<<

 

Françoise Piazza était la personne que le destin m’a apportée, au bon moment... Elle a à son acquis écrit avec talent, finesse et culture un nombre de livres passionnants sur Juliette Gréco, Barbara, Petula Clark, Francis Huster, et tant d’autres... Poser des mots et des pensées sur Jean-Loup fut un enchantement pour elle, car elle nourrissait depuis longtemps  ce projet... C’était le bon moment, la bonne personne, grâce à une amie qui me l’a présentée. Nous avons donc conçu ce livre à quatre mains.

 

Ça a été difficile d’écrire sur lui à l’imparfait ? Ou bien le fait de relater sa vie, de recueillir tous ces témoignages très vivants vous a-t-il finalement aidée dans votre processus de deuil ?

Je ne fais pas le deuil de mon mari et ne le ferai jamais... Tous ces témoignages m’ont montré que sa personnalité et son univers ont suscité une réelle affection et admiration, extrêmement présente... et écrire à l’imparfait, oui c’est troublant, inacceptable pour moi mais il est si présent, encore et toujours...

 

Quand on écrit sur un homme public qu’on a tant aimé et que le public aime sans forcément le savoir, est-ce qu’on ne craint pas de se trouver dépossédé de sa mémoire, même si forcément on garde son jardin secret ?

J’ai vécu des moments de vie extraordinaires, uniques avec lui, bien qu’étant arrivée un peu tard dans sa vie malheureusement... Je me suis nourrie à ses côtés du premier jusqu’au dernier moment. Ce n’est pas rien, le quotidien avec un homme tel que lui... J’avais un trésor à mes côtés. Je ne suis dépossédée de rien. Sauf de sa présence... Un manque abyssal, au quotidien.

 

Pouvez-vous nous dire comment il avait vécu le Covid première période, moment au cours duquel il est malheureusement parti, en mai 2020 ?

Nous étions à l’île de Ré, je venais de me faire opérer du genou. On avait absolument voulu quitter Paris. Deux semaines passées avec les fleurs du printemps et les chants des oiseaux pour nous accompagner... Puis un matin, la vie a basculé, le début de la nuit... Nous étions loin de Paris et le Covid ne m’a pas permis de l’accompagner à l’hôpital... Nous étions  séparés, très malheureux et ensuite le drame absolu a fait petit à petit son nid... Quand il a été admis à la Salpêtrière, tout est allé très vite, et l’enfer est devenu mon quotidien...

 

Au-delà du déchirement qu’on imagine aisément avez-vous vécu comme une forme de symbole triste ou de mauvaise blague du destin le fait que Guy Bedos disparaisse si peu de temps après lui ? Eux deux c’était vraiment quelque chose ?

Oui coup du destin étrange et troublant, vraiment... C’était un binôme exceptionnel, deux frères qui s’aimaient vraiment beaucoup, quoique différents politiquement, mais ils savaient cultiver un humour et une amitié qui n’appartenaient qu’à eux deux... Il était écrit que la vie et leur départ les rassembleraient ainsi... Ils sont maintenant, je pense, tous les deux à deviser ensemble sur notre monde...

 

Dans quelle mesure diriez-vous que son enfance, dont il est beaucoup question dans le livre et dans son œuvre, a marqué et imprégné sa vie et son travail ?

C’est valable pour qui que ce soit : on ne quitte pas totalement son enfance... Sa première chanson pour Reggiani, Le petit garçon, c’est un peu son histoire... son père quitte sa mère... la séparation, l’abandon, le chagrin furent des thèmes récurrents dans ses écrits.

 

Quand on lit cet ouvrage on est impressionné par la diversité de la palette artistique de votre mari, qui s’est illustré tant comme auteur de chansons bien sûr que comme scénariste de films, de théâtre, de sketchs, comme romancier aussi. Est-ce qu’il était un bourreau de travail, et comment cela se traduisait-il dans ses journées ?

Mon mari a toujours été habité par l’inquiétude, l’angoisse, par le travail acharné au prix de sacrifices qui ont fait qu’il n’a quelquefois pu voir l’été que derrière une fenêtre ....

 

Ses journées commençaient après la lecture des journaux, sa longue toilette où l’imagination faisait son nid pour la suite de la journée... Puis il passait, après le déjeuner - il était gourmand et gourmet -, dans ses deux pièces de travail du fond de l’appartement, cherchant la meilleure lumière, et s’installait avec ses feutres de toutes les couleurs... Et il allait et venait, parfois dans le couloir à la recherche d’un baiser ou d’une parole pour le rassurer... Il aimait la solitude accompagnée... Nous dînions un peu tard, la vie d’artiste n’est pas toujours lisse et régulière... et c’est tant mieux.

 

Quand on découvre cet homme que vous aimez et dont vous dressez le portrait, on se dit, je me suis dit en tout cas que j’aurais aimé, adoré même le rencontrer, être son ami tant il paraissait fin, intéressant et en même temps solaire, autant que le suggérait son sourire. Mais cet homme-là avait bien des défauts, non ? Son perfectionnisme dans le travail n’était-il pas parfois pesant, d’abord pour lui ?

Oui, il a dû se priver de doux moments de vie parfois, tant que la copie n’était pas rendue à son goût… Il était parfois impatient et il s’ennuyait, sans trop le montrer bien sûr, dans des dîners trop longs ou mondains... Il pensait déjà à rentrer et relire ce qu’il avait écrit dans la journée...

 

Il aimait les moments avec ses vrais amis, artistes, académiciens ou potes sportifs car il aimait passionnément le rugby, le tennis et l’athlétisme. Il aimait aussi la solitude, plongé dans ses lectures, et regarder ses matches de rugby... Je me devais de respecter ses moments de détente à la maison... La difficulté d’écrire jusqu’au résultat qu’il souhaitait était de toute évidence une souffrance pour lui, bien sûr. L’inquiétude, toujours l’inquiétude...

 

Il avait à l’évidence, vous venez de l’évoquer, le culte de l’amitié. Quels ont été, dans le métier, ses vrais amis, ceux qui ont invariablement été les vôtres, pendant et après lui ?

Les fidèles d’avant... Reggiani, Lino, Mastroianni, Yves Robert, Claude Sautet, Pinoteau, Julien Clerc, Bertrand de Labbey, son agent et confident pour son travail, Pierre Bénichou, Didier Barbelivien... Enrico, d’autres artistes encore... Et certains académiciens et académiciennes... Après, la vie change : mon mari parti, j’ai gardé quelques uns de ses amis, mais c’est plus difficile...

 

>>> Ta jalousie <<<

 

Est-ce qu’il a pu vous arriver parfois de ressentir une forme de jalousie, ou d’insécurité au regard du charisme, du charme qui émanait de lui et des personnes avec lesquelles il était amené à travailler ?

Quand on aime un homme tel que lui, on l’admire, on le protège et on est fier de lui... Les personnes qui l’entouraient pour un projet, c’était toujours bienveillant... Le sentiment de jalousie ne m’a jamais effleurée...

 

Il est beaucoup question du sur-mesure qu’il pratiquait pour adapter au mieux les textes à qui allait les dire. Vous écrivez qu’il « sentait » très vite les gens, instinctivement. Ça se ressentait aussi dans votre vie de tous les jours ?

C’était un intuitif instinctif... Il se trompait rarement sur quelqu’un. Un don quelque part, qui l’a aidé dans son travail et dans sa vie.

 

>>> Ça n’arrive qu’aux autres <<<

 

Vous rendez justement hommage dans le livre à ce qui est connu et aussi à ce qui est moins connu de lui (je pense notamment à la sublissime Ça n’arrive qu’aux autres écrite pour Polnareff). Qu’est-ce qui, dans sa vaste œuvre, je pense aux chansons mais aussi aux scénarios, aux romans peut-être, vous touche particulièrement à titre personnel ? Votre « Panthéon » Dabadie en somme ?

Il a écrit tant de textes qui m’ont souvent mis le cœur dans la gorge car sa sensibilité était à fleur de peau. Sa dernière chanson pour Reggiani, Le temps qui reste, me bouleversera toujours. La chanson d’Hélène aussi... Il écrivait pour tel ou telle artiste, il lui fallait cette chose magique qui allait donner ce que l’on sait... il pouvait dire non quelquefois mais avec élégance, toujours l’élégance du cœur chez Jean-Loup.

 

>>> Le temps qui reste <<<

 

Vous êtes sans doute la personne qui le connaît le mieux : dans quels éléments de son œuvre, dans quels textes a-t-il mis le plus de lui ? Qu’est-ce qui, dans son œuvre, est autobiographique ou presque ?

Difficile de choisir... Rien d’autobiographique, ou quelquefois, avec pudeur et encore, toujours avec l’élégance... Il disait toujours que les acteurs, les chanteurs sont les souffleurs des auteurs... il fallait la magie de la rencontre... Il aimait particulièrement Les choses de la vie...

 

Trois adjectifs pour qualifier au mieux ce Jean-Loup Dabadie que vous connaissez si bien ?

C’est trop réducteur  trois adjectifs... Il a su garder toujours l’enfant qui était en lui, curieux de tout et éternellement inquiet...

 

Est-ce que le moule dont était issu Jean-Loup Dabadie s’est cassé avec lui ?

Il est venu à une époque où il a connu et travaillé pour des acteurs (trices), des chanteurs(euses) et des réalisateurs d’une si grande qualité... quelle richesse ! Ces années 70 à 90, quelle inspiration pour lui, et quelle vision il a eue pour la majorité de ses films ! Le moule n’est pas cassé car certains ont pu continuer ce style d’écriture... Il aimait les films choraux, la bande de potes à l’Italienne dont il aurait adoré aussi partager l’écriture pour le cinéma italien...

 

Qu’auriez-vous envie qu’on dise de lui dans vingt ans ?

Une certaine intemporalité.

 

Je ne sais pas dans quelle mesure vous avez vous-même la fibre artistique, Véronique Dabadie, mais est-ce que le fait de voir votre époux à l’œuvre pendant 25 ans, de voir le bonheur que ça lui procurait, vous a donné envie d’écrire, que sais-je, des chansons, des scénarios, un roman ?

Non. Je peins un peu, pour m’évader de ce présent si difficile sans lui à tous points de vue... Laissons l’écriture aux professionnels.

 

Vos projets et surtout vos envies pour la suite Véronique Dabadie ?

Retrouver la paix de l’esprit que l’on ne me laisse toujours pas... et faire des choses dont il serait fier.

 

Un dernier mot ?

« Merci mon amour... Je t’aimerai toute ma vie. Tu me manques tant ! J’ai tant reçu de toi... Je te retrouverai un jour, pour danser avec toi... »

 

(Réponses datées du 6 mai 2024.)

 

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17 avril 2024

Fabien Rodhain : « Parmi mes créations, Whisky San est clairement mon chouchou ! »

En cette période où l’actu est morose, pour ne pas dire anxiogène, je veux vous proposer de me suivre pour un récit, pour un voyage. Le voyage nous conduira au Japon et en Écosse. Le récit, c’est celui d’une histoire inspirante, comme le cinéma sait en inventer. Celle-ci est vraie : c’est celle de Masataka Taketsuru, un sympathique Japonais qui, bravant les traditions (qui au Japon de son temps avaient presque force de loi), se battit pour créer un whisky qui soit propre au pays du Soleil Levant (oui, ça relevait quasiment du sacrilège). 

 

Cette histoire-là nous est contée avec beaucoup de talent, de cœur aussi ai-je envie d’écrire, dans une BD, Whisky San (Grand Angle, février 2024), avec aux manettes Fabien Rodhain, Didier (Alcante) Swysen (un habitué prestigieux de Paroles dActu !) et Alicia Grande, qui ont tous trois accepté de répondre à mes questions (toutes datées du 30 mars), ce dont je les remercie. Un chouette album que je ne peux que vous recommander ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Whisky San (Grand Angle, février 2024).

 

Fabien Rodhain : « Parmi

 

mes créations, Whisky San est

 

clairement mon chouchou ! »

 

EXCLU PAROLES D’ACTU

 

I. Alicia Grande, la dessinatrice

 

Alicia Grande bonjour. Parlez-nous un peu de votre parcours, de votre goût pour le dessin ? À partir de quand avez-vous su que vous feriez de la BD ?

 

Je suis un grand lectrice du manga depuis l’enfance, j’ai toujours essayé de dessiner mes personnages préférés, mais c’était à l’école de Beaux-Arts que j’ai vraiment découvert la BD, grâce à quelques professeurs qui travaillent dans les maisons d’éditions françaises.

 

Vous êtes espagnole et avez je crois grandi à Barcelone, ville ô combien connue pour son art. Est-ce qu’il y a quelque chose de votre art qui à votre avis tient de ces influences espagnoles, et comment se porte l’industrie de la BD, dans votre pays ?

 

Oui, je suis Barcelonaise ! Mes influences espagnoles ont été dessinateurs et dessinatrices que j’admire comme Jordi Lafebre, Teresa Valero, Purita Campos, Guarnido... Je pense qu’ils font extra attention à l’expressivité des personnages : quand je regarde leur BD, j’étudie les gestes du corps, les dynamismes, la transmission des émotions... Des points auxquels je suis sensible moi aussi. L’industrie de la BD en Espagne n’est pas florissante comme en France ou en Belgique, c’est un peu un mystère, par contre il y a de très grands professionnels.

 

Le Japon, à la base, c’est un pays, une culture qui vous intriguent ?

 

Je trouve la culture japonaise fascinante. La lecture de mangas a beaucoup contribué à sa découverte, mais ayant pu, l’an dernier, visiter le pays, j’ai réalisé à quel point c’était un autre univers. J’y ai connu de nombreux chocs culturels très intéressants.

 

Qu’est-ce qui vous a intéressée, touchée dans l’aventure Whisky San ?

 

Le destin de Masa résonnait en moi comme dessinatrice, et je pense que son histoire est similaire à celle de beaucoup de créateurs et créatrices qui doivent faire face à un entourage qui est contre leur décision, ou qui ne veut pas regarder leur métier sérieusement. Persévérer dans un monde artistique implique un travail marathonien, plein de moments d’abnégations, de victoires et d’échecs.

 

Comment s’est passé ce projet, et la collaboration avec Fabien Rodhain et Alcante ? Comment avez-vous travaillé ? En étudiant en amont pas mal de photos d’époque j’imagine ?

 

C’était Fabien qui m’a contacté, grâce à Laurent Galandon, scénariste avec qui j’ai travaillé dans le dyptique Retour de flammes. J’ai travaillé très confortablement, ils avaient de la documentation, mais pendant la réalisation du storyboard, j’ai cherché beaucoup de documentation sur le Japon et l’Écosse, et aussi tout ce que le scénario me demandait : vêtements, gestes spécifiques (comme servir le saké par exemple), etc... j’ai aussi lu des épisodes historiques pour comprendre l’ambiance dans les rues, etc... J’ai pris mon temps, pour la documentation ! Mais c’est une chose que j’adore !

 

Avez-vous joui d’une vraie liberté pour vos dessins, ou bien vos deux coauteurs ont-ils exprimé de manière précise ce qu’ils voulaient ?

 

Vraiment, Fabien et Alcante, m’ont donné pleine liberté pour m’exprimer dans la narration et dans le dessin, j’ai pu parler avec eux des planches tout en respectant toujours le scénario et ce qu’ils voulaient expliquer.

 

Est-ce que vous avez dessiné cette histoire d’une manière particulière, notamment du fait que l’histoire se passe, justement, en partie au Japon, en partie en Écosse ?

 

Fabien et Didier voulaient exprimer les paysages des deux pays, donc j’ai fait attention au dessin, pour des planches qui respireraient plus en profitant des beaux paysages du Japon et de l’Écosse.

 

Dessiner, c’est quelque chose qui vous fait du bien ?

 

Oui, pour moi dessiner est un vrai moyen d’expression, je peux rester des heures devant une planche en oubliant le monde extérieur !

 

Quels sont vos projets, et surtout vos envies pour la suite, Alicia Grande ?

 

Mon prochain projet est avec Fabien aussi, et ça se passe dans la Drôme ! Vraiment mon envie, c’est de continuer à dessiner des BD, et de raconter de belles et humaines histoires, comme le parcours de Masa.

 

(Réponses datées du 2 avril 2024.)

 

Masataka Taketsuru et son épouse Rita.

 

II. Alcante, le scénariste

 

Alcante bonjour. J’ai lu que cette aventure Whisky San était intervenue pour toi pendant, disons, un coup de mou. Ça t’arrive fréquemment, ces besoins de te remettre en question, de prendre un nouvel élan ?

 

Il faut préciser le contexte, qui était très particulier.

Fabien Rodhain est à l’origine de cet album. On travaillait déjà ensemble sur Les Damnés de l’Or brun, ça se passait très bien et il a donc eu la bonne idée de me proposer de collaborer à nouveau sur ce projet.

Mais le moment où il m’a contacté était doublement particulier car on était alors en avril 2020, c’est-à-dire en plein premier confinement Covid. À l’époque, les librairies étaient fermées, comme tout le reste, et l’épidémie était en plein essor. L’incertitude était totale, il y avait quand même une ambiance de fin du monde, et il était donc difficile de se projeter !

De plus, j’avais déjà pas mal de projets sur le feu, et j’avais un peu envie de ralentir le rythme après avoir travaillé comme un fou sur La Bombe pendant les années précédentes. Pour toutes ces raisons, j’ai d’abord dit non à Fabien quand il est venu avec cette proposition de nouvelle collaboration, avant même de lire le projet en question. Puis j’ai lu le projet, et voilà, l’histoire m’a tellement plu, que je me suis quand même lancé  dans cette nouvelle aventure. 😊

Sinon, de manière générale, oui, de temps en temps, j’éprouve le besoin d’un peu me ressourcer, de lire beaucoup, de regarder de nouveaux films ou de nouvelles séries, de découvrir de nouvelles choses de manière générale pour un peu me récréer une sorte de réservoir dans lequel j’irai chercher de nouvelles idées.

 

Après La BombeWhisky San donc, raconte l’épopée de l’invention du, ou plutôt des deux premiers whiskies japonais. Ce Japon qui décidément te suit, presque te colle à la peau ! C’est un pays, une culture qui t’intriguent depuis longtemps ? Qu’est-ce que tu ressens de particulier quand tu penses à ce pays, pour t’y être rendu plusieurs fois ?

 

Au-delà du Japon, j’aime vraiment bien l’Asie en fait. J’ai eu la chance d’y voyager plusieurs fois (trois fois au Japon, mais aussi en Chine, en Thaïlande, en Inde, en Indonésie et en Birmanie) et à chaque fois j’adore tout : la culture, les paysages, le climat, l’architecture, la nourriture.

Je ne sais pas pourquoi, mais l’Asie m’a toujours attiré, depuis que je suis petit. J’ai sans doute été asiatique dans une vie antérieure. 😊

 

Whisky San, c’est aussi, j’ai envie de dire avant tout une histoire humaine, touchante, inspirante, celle de  Masataka Taketsuru, jeune homme né à Hiroshima (!) qui, pour aller au bout d’un rêve fou (créer un whisky au pays du saké) s’est installé bien loin de chez lui après avoir dû avancer face aux vents contraires portés par le poids des traditions, familiale, culturelle. Du pain bénit pour un auteur ?

 

Oui, il y a tout dans cette histoire ! Le simple fait d’imaginer un Japonais qui voyage en Écosse en 1918, ça a déjà attisé mon imagination ! Mais en plus de ça, il y a une rivalité, plein d’obstacles à surmonter, des paysages magnifiques, une belle histoire d’amour, de l’Histoire avec un grand H, et un happy end, vraiment il y a tout ce qu’il faut ! Pourtant, je ne m’intéresse absolument pas au whisky, et je n’y connais vraiment rien. Mais par contre, je m’y connais en histoires, et celle de Masataka Takesturu est vraiment une très, très bonne histoire. 😊

 

Qu’est-ce qui résonne en toi dans le parcours de Masataka Taketsuru ?

 

Il a eu un rêve, très original, voir insensé pour son pays et son époque. Il s’y est accroché malgré tous les obstacles, à commencer par le poids des traditions et sa propre famille qui s’opposait à son projet. Il a osé sortir de sa zone de confort, c’est le moins qu’on puisse dire  ! Il est allé à la rencontre d’une autre culture, l’a épousée (littéralement  !) et y a apporté sa propre expérience pour en faire quelque chose de magnifique. Il a fait preuve d’une résilience incroyable. Franchement, on ne peut qu’être admiratif de ce parcours !

 

Fabien Rodhain, ton coauteur, tu le connais bien tu l’as rappelé, notamment pour votre travail en commun sur Les Damnés de l’or brun. Comment ça s’est passé, cette collaboration entre deux scénaristes, notamment sur la définition du rôle de l’un et de l’autre ?

 

Fabien est un gars super, il est très enthousiaste, on s’entend vraiment très bien et c’est un plaisir de travailler avec lui. Je trouve que cette collaboration sur Whisky San a vraiment été parfaite. On a vraiment tout écrit à deux, dans le sens où chacun faisait relire ses scènes à l’autre, puis on en discutait parfois longuement, on se faisait des propositions alternatives etc. Globalement, Fabien trace les grandes lignes et puis moi j’aime bien peaufiner en partant de ce qu’il propose. C’est lui aussi qui s’est chargé des parties plus techniques sur la fabrication du whisky car d’une part je n’y connais rien et d’autre part, après La Bombe, je voulais un peu moins m’investir dans la compréhension de mécanismes complexes.

 

Différents visuels préparés pour la couverture.

 

Au dessin, une jeune artiste espagnole, Alicia Grande. Une belle rencontre ? Ça a été quoi, le calendrier, les grandes étapes de la création de l’album ?

 

En fait, je n’ai encore jamais rencontré Alicia pour de vrai  ! Nous n’avons eu des contacts que par e-mail ! Mais oui, Alicia a tout d’une « Grande ». 😊 Elle a vraiment un dessin très agréable, je trouve qu’elle est très forte dans les expressions des personnages, on comprend bien leurs émotions, et ça convenait tout à fait à l’histoire. En plus son dessin a un petit côté manga qui correspond parfaitement pour cette histoire « japonaise »  ! Elle a été vraiment très à l’écoute, n’a jamais rechigné à la tâche quand il fallait refaire un storyboard ou quoi que ce soit, et elle a amené aussi de belles idées, notamment sur les doubles planches qui sont très chouettes !

Je voudrais aussi mentionner la coloriste, Tanja Wenisch, qui a fait elle aussi de l’excellent boulot, amenant vraiment sa touche personnelle  ! Vraiment, on a formé une très chouette équipe !

 

Au compteur désormais, pas mal d’interviews ensemble pour de la BD, de La Bombe jusqu’à Whisky San en passant par Les Piliers de la Terre... et beaucoup de projets en cours ! À quoi ressemble ta vie quand tu ne penses ni BD ni écriture ?

 

Alors quand je ne travaille pas sur mes scénarios, je donne des cours de math (4H par semaine en première secondaire), je lis (des BD, des romans, des articles, etc…), je regarde des films ou des séries, je fais du sport (surtout du padel pour l’instant), je passe du temps avec ma famille…  

 

As-tu envie d’écrire d’autres histoires qu’on pourrait qualifier de biographiques, comme ce Whisky San ? Des personnages dont tu aurais envie, secrètement ou non d’ailleurs, de brosser le portrait ?

 

Oui, certainement, j’aime beaucoup les récits historiques ou tirés de faits réels. Je suis très fan de la série The Crown (sur la reine Elizabeth), j’ai beaucoup aimé Le cercle des neiges (sur l’accident de l’avion paraguayen dans les Andes) ou encore Insubmersible (sur cette femme de 60 ans qui tente de relier Cuba à la Floride à la nage !), toutes des histoires vraies passionnantes.

 

C’est trop tôt pour en parler, mais oui j’irai certainement vers ce genre d’histoires à l’avenir, et d’ailleurs mon prochain album qui sort début juin est également basé sur une histoire vraie, celle du pongiste (joueur de ping pong/ tennis de table) américain qui en 1971 fut à la base du rapprochement entre la Chine et les USA, mettant fin à plus de 20 ans de crise diplomatique entre ces deux pays. Vous vous souvenez de Forrest Gump qui joue au ping pong en Chine ? Eh bien mon album racontera la véritable histoire derrière ce match (il s’agit de La diplomatie du ping pong, à paraître dans la collection Coup de tête, chez Delcourt, avec Alain Mounier au scénario, on aura certainement l’occasion d’en reparler)...

 

Avec le recul désormais, quel premier bilan tires-tu de la diffusion en langues étrangères de La Bombe, notamment aux États-Unis ? Notamment au Japon pour ceux qui y ont eu accès ? Il y a eu un accélérateur Oppenheimer ?

 

En fait, on a très peu d’info, malheureusement, sur la manière dont notre album La Bombe s’est réellement vendu dans les différents pays (15 versions étrangères pour l’instant). On a quand même eu le prix de la meilleure BD « étrangère » en Corée et au Portugal. De ce que je vois, je pense que l’album s’est bien comporté aussi en Italie, en Allemagne, et en Espagne. Je n’ai pas vraiment de retours sur les ventes aux USA et au Japon.

Sinon, oui, il y a clairement eu un effet Oppenheimer cet été, les ventes sont remontées au moment de la sortie du film.

 

Tes projets, tes rêves pour la suite ? Que peut-on te souhaiter ?

 

D’abord j’aimerais que Whisky San, ainsi que mes prochains albums (La diplomatie du ping pong en juin, GI Gay en septembre et le tome 2 des Piliers de la Terre en octobre) marchent bien. Ce sont franchement des bons albums auxquels je suis attaché. J’aimerais bien aussi que des producteurs se penchent sur les trois premiers, qui pourraient franchement faire de bons films.

 

Alcante 2023

(Réponses datées du 31 mars 2024.)

 

III. Fabien Rodhain, scénariste et initiateur du projet

 

Fabien Rodhain bonjour. Parlez-nous un peu de vous, de votre parcours ?

 

C’est un peu un lieu commun, mais j’ai l’impression d’avoir eu plusieurs vies, de ma naissance à Metz à mon installation dans la Biovallée... De mon apprentissage de l’informatique à 16 ans à celui de l’art du scénario à presque 50, en passant par l’Armée de Terre (comme sous-officier) pendant 5 ans, ou encore la direction d’un service dans une grande coopérative agricole du sud-est de la France !

 

Qu’auriez-vous envie qu’on découvre de vous, les travaux dont vous êtes le plus fier, pour mieux vous connaître ?

 

Ce dont je suis peut-être le plus fier, c’est d’avoir suivi mes rêves d’écriture (romans et pièces de théâtre, puis BD), alors que ma vie professionnelle ne s’était pas du tout lancée sur ces rails !

En termes de scénario, je suis heureux de m’être lancé seul et d’être allé au bout de ma première saga, Les seigneurs de la Terre (6 tomes), même si je lui vois aujourd’hui pas mal de défauts ! J’aime aussi beaucoup Les damnés de l’or brun (en cours), même si mon « chouchou » est clairement Whisky San !

 

Diriez-vous que vous êtes un écrivain engagé, et que quelque part, dans chacun de vos écrits, dans chacune de vos œuvres, ces engagements se retrouvent ?

 

Absolument, même si c’est moins flagrant dans Whisky San car il n’y est pas question de mes combats habituels (écologiques et/ou sociétaux).

 

Whisky San, c’est l’histoire d’un rêve un peu fou, surtout une belle histoire humaine, touchante, inspirante, un petit gars qui avance face aux contraintes et au poids des traditions. Quand vous avez commencé à vous documenter sur cette histoire, le coup de cœur a été immédiat ?

 

Oui, et même avant : au cours de ma toute première dégustation de whisky japonais, j’ai entendu parler de quelques éléments de l’histoire de Masatake, et les images défilaient devant mes yeux ! Je devais en faire une BD, c’était une évidence...

 

C’est quoi votre histoire, ou en tout cas l’imaginaire que vous associez au Japon ?
 

Pas grand chose, à vrai dire ! Pêle-mêle, les films Le dernier samouraï, Soleil levant ou encore Kill Bill - que je vénère ! ;-) -, les BD de Taniguchi...

Je me représente un pays plein de contrastes, entre modernité extrême et respect de la tradition... Et depuis que je suis enfant, je suis frappé par ce qui me semble être une caractéristique de ce peuple japonais : lorsqu’ils s’intéressent à quelque chose, d’abord ils le copient avant de l’améliorer puis d’exceller... Je l’ai observé avec les automobiles : enfant, avec mon frère nous nous moquions des Toyota mais aujourd’hui, qui est le premier constructeur mondial ? Il me semble que c’est aussi ce qui s’est passé avec l’électronique, l’informatique ou encore... le whisky. Je suis assez fasciné par leur sens de la qualité, de l’honneur, de la résilience... Mais également touché par le mal-être que cela contribue à créer auprès d’une part non négligeable de leur population !

 

Racontez-nous un peu la manière dont les contacts ont été pris, et dont le travail s’est fait, avec Alcante, que vous connaissez bien, et avec Alicia Grande, que vous connaissiez moins ?

 

Toutes les étoiles se sont alignées autour de la création de cette BD : une fluidité hors-normes a régné entre nous 5 (Didier et moi bien sûr, mais également Alicia, Tanja Wenisch - la coloriste - mais aussi l’éditeur, qu’il ne faudrait pas oublier !)

J’ai d’abord contacté Didier, qui a initialement refusé car il était totalement débordé. Je l’ai alors un peu « piégé » en lui demandant « seulement » son avis sur ma note d’intention. Et le charme a opéré, d’autant plus qu’il est fan du Japon et que Masataka était natif d’Hiroshima, que connaît Didier !

Nous avons mis plusieurs mois à trouver notre dessinatrice, et avons effectué beaucoup d’essais. Mais lorsque nous avons reçu les planches de test d’Alicia, cela a mis tout le monde d’accord ! Avec Didier, nous nous sommes partagé toutes les phases (scénario puis découpage) puis nous avons fonctionné classiquement avec Alicia (découpage, story-board puis encrage). Ce que je trouve extrêmement agréable avec elle, c’est qu’elle comprend très bien nos intentions en matière de sentiments, de réactions etc., et qu’elle est capable de les traduire à sa manière. Ce fut réellement précieux pour la tonalité dont nous rêvions ! Par ailleurs, elle est d’une grande souplesse.

 

Est-ce que la BD, c’est décidément un art qui, de plus en plus, gagne à être connu, et reconnu ?

 

Cela nous ferait du bien, en tout cas ! ;-) Une bonne chose serait que les jeunes publics (ados et jeunes adultes) s’y intéressent davantage. Car la vague des mangas a un peu tout balayé, en particulier en France, et j’espère que nous allons assister à un rééquilibrage car le niveau de la qualité de la BD dite franco-belge le mérite bien, selon moi. Il y a de la place pour tout le monde bien sûr, mais je suis un peu triste quand j’entends de jeunes adultes dire qu’ils n’ont jamais lu de BD !

 

Est-ce que la BD, c’est un véhicule pertinent pour alerter, faire prendre conscience aux lecteurs ?

 

Je le crois, car la BD réunit l’image et le son (que le lecteur a dans la tête). Et puis bien sûr, c’est un média qui permet en premier lieu la fiction, qui porte en elle-même une force incroyable : celle des personnages ! C’est à eux et à leur histoire que s’accrochent les lecteurs et c’est ainsi qu’on peut leur faire passer quelques « graines de conscience » ou « d’interrogations »... La difficulté étant alors de ne basculer ni vers un didactisme excessif, ni vers le prosélytisme. Un risque omniprésent pour moi, dès lors que je suis dans mes combats écologiques et/ou sociétaux ! Il faut alors que je « calme la bête » en moi, qui voudrait en faire trop...

 

Vos projets et surtout, vos envies pour la suite ?

 

Toujours avec Alicia, nous sommes en train de créer un roman graphique sur l’histoire de la Biovallée (vallée de la Drôme), région dont je suis « néo-natif » (je sais, c’est un oxymore... mais c’est tellement vrai !)
Et je projette, entre autre, d’écrire une histoire mêlée de SF (proche) et de politique - dans le bon sens du terme (« gestion de la cité »). Je suis très inspiré par la pensée de Damasio (lui-même inspiré par le philosophe Yves Citton), qui consiste à « pré-scénariser des combats désirables » (plutôt que de « décrire des avenirs désirables »). Dit autrement, je suis à la recherche d’une forme d’équilibre entre récit utopique et dystopique, plutôt que de les opposer comme on le fait trop souvent à mon goût.

 

Un dernier mot ?
 

Il est trop tard pour être pessimistes ! ;-)

 

(Réponses datées du 15 avril 2024.)

 

Fabien Rodhain et Didier Swysen en pleine... réunion préparatoire. ;-)

 

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10 avril 2024

Jean-Dominique Brierre : « Alain ​​​​​​​Souchon s'est longtemps vu comme étant 'absent au monde' »

Après Françoise Hardy mi-janvier, c’est un autre artiste emblématique, Alain Souchon, qu’on célébrera dans un mois et demi, à l’occasion de ses 80 ans. Demain 11 avril sort justement une bio fort intéressante qui lui a été consacrée par Jean-Dominique BrierreAlain Souchon, « La vie, cest du théâtre et des souvenirs » (L’Archipel). L’auteur, qui a déjà brossé le portrait de Johnny, de Ferrat, de Bob Dylan ou encore de Leonard Cohen, s’appuie ici sur un matériel précieux, unique : de longs entretiens qui lui ont été accordés sur la durée par Souchon himself. L’occasion de rendre hommage à un de nos auteurs et chanteurs les plus attachants, de ceux qui, l’air de rien, nous racontent le monde avec une implacable lucidité. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

>>> Foule sentimentale <<<

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (ITW : 10/04).

Jean-Dominique Brierre : « Alain

 

Souchon s’est longtemps vu comme

 

étant "absent au monde"... »

 

Alain Souchon, « La vie, cest du théâtre et des souvenirs »

(L’Archipel, avril 2024)

 

Jean-Dominique Brierre bonjour. (...) Dans votre livre sur Alain Souchon, vous racontez que c’est lui qui vous a contacté au départ : il avait lu votre bio de Fabrice Luchini, elle lui avait plu, il avait eu envie de vous le dire, et peut-être de faire quelque chose avec vous. Le début d’une relation particulière, qui va un peu au-delà de la « simple » interview ?

 

Ce n’est pas une simple interview puisque, pendant une année entière, nous nous sommes vus presque chaque semaine, à chaque fois deux heures. Au fil des semaines, une vraie relation s’est forgée. Je dirais une complicité.

 

Cette relation de confiance qui s’est établie, vous êtes-vous pris à espérer qu’elle devienne de l’amitié ? Ça vous est déjà arrivé avec d’autres « sujets d’étude » ?

 

Se pose le problème de la célébrité. La célébrité a tendance à fausser les relations. C’est pourquoi il serait imprudent de parler d’amitié.

 

>>> J’étais pas là <<<

 

Dans quelle mesure diriez-vous que son enfance, un peu instable parce que ballottée entre deux pères, deux familles pour deux cultures différentes, a contribué à forger en lui son sentiment d’être désaxé - ou mieux, « misfit » - par rapport aux autres et à la société ?

 

C’est ce qu’il explique à longueur de pages dans mon livre. Il dit même que s’il n’avait pas eu cette enfance tourmentée il n’aurait peut-être pas été chanteur. Il n’a jamais eu le sentiment d’être « un désaxé », plutôt d’être absent au monde.

 

Alain Souchon s’est cherché assez longtemps, avant même de déceler en lui une fibre artistique empreinte de sa sensibilité, et surtout d’oser la présenter à d’autres. Il aurait fort bien pu n’être jamais artiste, mais travailler de ses mains, dans la nature et avec plaisir ?

 

Oui, avant d’être chanteur, pour gagner sa vie, il a exercé différents métiers manuel : peintre en bâtiment, menuisier. Ce côté matériel lui servira par la suite à trouver des métaphores dans certaines chansons : L’amour à la machine, Caterpillar, Les filles électriques.

 

>>> L’amour à la machine <<<

 

La rencontre avec Laurent Voulzy, autre être timide, constitue le point de départ de ce qui restera probablement comme la plus belle et fertile « bromance » artistique de la chanson française. On présente souvent un peu rapidement Souchon comme l’auteur et Voulzy comme le compositeur, mais vous expliquez bien que c’est plus subtil que ça. Qu’est-ce l’un apporte à l’autre dans le fond ?

 

Quand ils font une chanson ensemble, il y a un échange constant entre Souchon et Voulzy. Par exemple pour des raisons de rythme de la phrase, Laurent peut demander à Alain de changer un mot. Celui-ci s’exécute.

 

Vous illustrez ce point à plusieurs reprises : souvent il a tendance à laisser le bénéfice du doute aux gens, à voir eux ce qu’il y a de bon, et ça lui a parfois été reproché. Misanthrope, on ne peut pas dire qu’il le soit ?

 

C’est Voulzy qui a tendance « à voir le bon chez les gens ». Souchon n’est pas vraiment misanthrope, je dirais plutôt lucide, pour ne pas dire désespéré.

 

>>> Allô, maman, bobo <<<

 

Point également bien documenté dans votre ouvrage, son agacement parfois face à une vision un peu biaisée qu’on peut avoir de lui. Par exemple, qu’on le voie trop uniformément comme un petit être fragile, sur la base d’une vision caricaturale de Allô, maman, bobo, alors que lui n’hésite pas à parler de sa virilité, de son goût pour les activités physiques. Est-ce qu’il a du mal avec l’image qu’il peut, comme toute vedette, renvoyer ?

 

Il a longtemps été agacé par l’image « d’homme fragile ». Il trouvait cela réducteur. Avec le temps il a compris qu’il était difficile de contrôler l’image qu’on renvoie. Ce n’est plus un problème pour lui.

 

Sa vision du monde, telle qu’il l’exprime dans ses chansons, est-elle à votre avis pessimiste, ou carrément désespérée ?

 

Plutôt sans illusions.

 

Françoise son épouse, ça aura été un pilier essentiel pour lui, y compris dans sa quête d’une confiance en soi ?

 

Elle l’a toujours encouragé, conseillé. Elle est sa première « auditrice » quand il fait une nouvelle chanson.

 

J’ai eu le privilège, fin mars, d’interviewer Serge Lama. Parmi les artistes qu’il admire, il a cité spontanément Cabrel et Souchon, qu’il admire, reconnaissant à ce dernier d’avoir su et pu créer un univers bien à lui. Vous diriez cela, que Souchon a créé un univers qui ne ressemble à celui d’aucun autre ?

 

Chaque chanteur a un univers spécifique. Celui de Souchon mêle mélancolie et élégance.

 

Il a été acteur un temps avant de revenir à la chanson. L’exercice lui a moins plu ?

 

Pour lui le cinéma cela a été surtout des rencontres importantes, avec des actrices notamment : Isabelle Adjani, Catherine Deneuve, Jane Birkin. Mais il ne s’est jamais vraiment senti comédien. Il avait l’impression de tricher, c’est pour cela qu’il a arrêté.

 

C’est un poète Souchon ? Qu’est-ce qui au fond caractérise son art, sa place dans la chanson française ?

 

Lui même ne se considère pas comme un poète. C’est plutôt un « écrivain de chansons », un « songwriter », comme disent les anglo-saxons.

 

>>> Dix-huit ans que je t’ai à l’œil <<<

 

Quelles sont à votre avis les chansons dans lesquelles il se dévoile le plus, lui qui est si pudique ?

 

Dix-huit ans que je t’ai à l’œil, qui fait référence son père mort quand il avait quatorze ans. Ou encore J’étais pas là, sur cette absence au monde dont je parlais.

 

Qu’est-ce qui anime cet homme-là à votre avis ?

 

Exister grâce à ses chansons.

 

Alain Souchon aura 80 ans le 27 mai prochain. Ce serait quoi, le cadeau idéal pour lui ?

 

Pouvoir retourner quarante ans en arrière.

 

Trois qualificatifs pour brosser au mieux le portrait d’Alain Souchon, tel que vous pensez l’avoir compris ?

 

Nostalgique, élégant, taquin.

 

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