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Paroles d'Actu

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3 février 2025

Nicole Bacharan : « Donald Trump représente bien la tentation illibérale aux États-Unis »

Lors de notre précédente interview pour Paroles d’Actu réalisée en février 2024, alors que l’année électorale s’ouvrait outre-Atlantique, l’historienne et politologue Nicole Bacharan me confia ceci : « Le plus grand défi [pour le prochain président des États-Unis] sera peut-être de maintenir l’unité nationale, de convaincre ses concitoyens qu’ils font partie du même pays, et peuvent continuer à vivre ensemble. » Un an après nous connaissons la suite - pas la fin - du film : le retrait en catastrophe de la candidature Biden au profit de la vice-présidente Kamala Harris, la dynamique de l’été au profit de la démocrate puis, surprise de novembre, la énième pour lui, une victoire nette, collège électoral ET vote populaire, de Donald Trump qui se paya le luxe, dans un des comebacks les plus retentissants de l’histoire, de remporter sans contestation possible l’ensemble des swing states en jeu.

 

Lorsqu’on assista, le 20 janvier, au discours d’investiture du président Trump, mais surtout le même jour à la causerie revancharde offerte à ses fans, il fut évident pour tous que l’heure était plutôt aux règlements de comptes qu’à la réconciliation nationale. Ainsi, alors que le mandat du 47è président des États-Unis n’est vieux que de deux semaines, peut-on déjà tirer une première lecture de long terme de ce moment particulier de l’histoire américaine ? Vous l’aurez compris, pour ce nouvel entretien, c’est autant à la politologue qu’à l’historienne, récemment co-autrice, avec Dominique Simonnet, d’une version augmentée des Secrets de la Maison Blanche (Perrin), ouvrage fort instructif, que j’ai voulu m’adresser. Un regard sur l’Histoire, qui s’écrit peut-être en direct. Merci à Nicole Bacharan pour le temps qu’elle a bien voulu m’accorder. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (novembre '24 à février '25)

Nicole Bacharan : « Donald Trump

 

représente bien la tentation

 

illibérale aux États-Unis. »

 

Illustration : capture d’écran, investiture D. Trump, 2025.

 

Nicole Bacharan bonjour. La nouvelle élection de Donald Trump a été beaucoup plus nette qu’attendu, alors même que chacun avait en tête les événements de janvier 2021. Le phénomène Trump sera-t-il à votre avis une étrange parenthèse dans l’histoire des États-Unis, ou bien y a-t-il véritablement une mutation de l’électorat républicain, et comme une forme de lassitude des Américains pour la démocratie telle qu’elle a été exercée jusqu’à présent, peut-être une "tentation illibérale" ?

 

Force est de constater que dans notre histoire contemporaine, la parenthèse était la présidence de Joe Biden, qui n’était qu’un répit entre deux mandats Trump. La vague populiste est bien là, elle est forte, mondiale, et elle va durer. Certes, la victoire de Donald Trump n’est pas un raz de marée, mais elle est nette, indiscutable, et il a été porté au pouvoir par des électeurs qui savaient qui il était, qui l’avaient vu à l’œuvre, et en toute connaissance de cause, ont souhaité le réinstaller à la Maison Blanche. Certes, on pourrait aussi énoncer bien des éléments qui ont poussé les électeurs qui n’étaient pas particulièrement “MAGA” ni fanatiques de Trump, à se détourner des démocrates : l’inflation et la vie chère, alors que le premier mandat Trump, dans les années avant la pandémie, avait connu une inflation au plancher ; l’âge de Joe Biden qui le rendait inapte à un second mandat, et son retrait trop tardif, qui a frustré les électeurs d’une période de primaires où les candidats démocrates auraient pu se faire connaitre, exposer leurs différences et leurs programmes, et peut-être faire émerger une personnalité plus convaincante que Kamala Harris ; les excès de ce qu’il est convenu d’appeler le “wokisme” parmi les élites démocrates, non seulement dans le parti, mais aussi dans la presse, l’université, les médias, l’édition, avec ces analyses destinées à tronçonner la société en niches de plus en plus fines selon les origines ethniques, les genres, les orientations sexuelles, apparaissent très loin des préoccupations d’une immense majorité d’électeurs… Mais le résultat est là : a été porté à la Maison Blanche un homme qui a toujours refusé de reconnaître sa défaite en 2020, qui a fomenté une émeute pour tenter de se maintenir au pouvoir, qui, à force d’avocats et de manœuvres judiciaires a réussi à échapper – et pour toujours – à toute condamnation. Le parti républicain, bon gré, malgré, s’est soumis, tandis que nombre d’élus plus traditionnels renonçaient à la politique. Le parti de Reagan a disparu, le vieux GOP est devenu le parti de Trump, et cela va durer. La lassitude face à une démocratie souvent inefficace est bien là, avec le désir de bousculer le monde politique. Oui, Trump représente bien la tentation illibérale.

 

L’historienne que vous êtes pressent-elle, au vu des premiers éléments que l’on a de l’administration Trump, et au regard de la longue épopée américaine, que quelque chose de réellement unique, something completely different, va se jouer au cours du nouveau mandat ? Va-t-on vivre un réel tournant s’agissant du rôle de l’Amérique dans le monde tel qu’elle-même le conçoit depuis 80 ans ?

 

Je crois que nous sommes en train d’assister, en effet, à something completely different. J’en veux pour preuve cette hallucinante cérémonie d’investiture, dans la Rotonde de Capitole, qui, le 6 janvier 2021, avait été saccagée, désacralisée par des émeutiers envoyés par Trump. Le nouveau président a ainsi prêté serment sur la Bible, s’engageant à défendre la Constitution, qu’il avait violé en 2021, et tente à nouveau de violer à travers ses premiers décrets, comme celui sur l’abolition du droit du sol, en contradiction directe avec le 14ème amendement. Il a gracié quelque 1500 émeutiers qui avaient attaqué des policiers.

 

Depuis 1945, les États-Unis étaient les garants de l’ordre mondial tel qu’ils avaient tant contribué à le mettre en place. Aujourd’hui, cet ordre est attaqué de toutes parts, par la Russie, par la Chine, par le “Sud global”… Mais, et c’est une première, cet ordre est maintenant attaqué par le président des États-Unis, qui remet en cause les frontières intangibles et la souveraineté des États. C’est une recette pour le chaos.

 

Les Secrets de la Maison Blanche (Perrin, octobre 2024)

 

Considérant la personnalité de Donald Trump tel qu’on le connaît, on imagine mal le cas de figure où il aurait été à la Maison Blanche en octobre 1962, en pleine crise des missiles soviétiques à Cuba... Mais est-ce que vous lui reconnaissez malgré tout des atouts qui peuvent in fine être utiles à son pays ?

 

Donald Trump, toujours en colère, toujours prêt à l’affrontement, à la provocation, paradoxalement, n’aime pas la guerre, et surtout pas la guerre nucléaire. Je suis persuadée que non, il n’aurait pas “appuyé sur le bouton”… Aussi, aujourd’hui, s’il parvient à imposer un certain apaisement dans les zones les plus “chaudes” de notre globe, je le reconnaîtrai et m’en féliciterai.

 

Si vous pouviez, les yeux dans les yeux, poser une question à Donald Trump, quelle serait-elle ?

 

Tristement, je dois admettre que je n’en aurais aucune. Je n’ai rien à lui dire, ni à lui demander. Ne vous méprenez pas : je ne conteste nullement son élection, ni la nécessité de réformer l’État, et particulièrement de revoir et contrôler les gaspillages d’argent public qui existent bien. Mais cet homme – il l’a si amplement démontré – n’a aucune parole, aucune structure morale, aucune empathie. Il ment à tout propos. Il est en rage, en guerre contre tout et tout le monde. Il entraîne le monde dans sa colère.

 

 

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3 février 2025

Daniel Pantchenko : « Nougaro cherchait, il inventait, encore et encore... »

Je ne présenterai pas au lecteur fidèle et attentif de Paroles d’Actu Daniel Pantchenko. Journaliste respecté (pour l’Huma et Chorus par le passé) et auteur de nombreuses bios d’artistes de la chanson française, il a à plusieurs reprises accepté de me parler de son sujet du moment : en 2014 et 2021 Aznavour ; en 2022 Cabrel ; Anne Sylvestre l’année d’après. et habitué de Paroles d’Actu. Cette nouvelle interview tourne autour d’un autre grand de la chanson française, qui prouva que le français aussi, ça pouvait swinguer. Claude Nougaro, puisque, vous l’aurez deviné, c’est de lui qu’il s’agit, lui avait accordé plusieurs entretiens entre 1983 et 2002 (soit deux ans avant sa mort).

 

L’an dernier, il y eut pour les vingt ans de sa disparition pas mal d’évènements hommages au fameux Toulousain qui chanta si bien sa ville, dont quelques concerts et conférences tout près de chez moi à Vienne (Isère), dans le cadre du festival jazz de la ville. Claude Nougaro, « Je suis un ouvrier du rêve » (Le Bord de l’eau, janvier 2025) est un recueil qui reprend les échanges entre Pantchenko et Nougaro, dans leurs versions non tronquées, avec quelques témoignages bonus de musiciens avec qui il a travaillé, ou qu’il a inspirés. Le tout ne pourra que ravir celles et ceux qui vibrent encore à l’écoute des sons et de la voix si particulier de l’artiste. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (fin janvier 2025)

Daniel Pantchenko: « Nougaro cherchait,

 

il inventait, encore et encore... »

Claude Nougaro, « Je suis un ouvrier du rêve » (Le Bord de l’eau, janvier 2025).

 

Daniel Pantchenko bonjour. Qu’est-ce qui vous a incité à écrire ce recueil d’entretiens avec Claude Nougaro plutôt qu’une bio, comme vous l’avez fait pour beaucoup d’artistes ?

 

L’idée n’est pas de moi. Elle vient de Jean-Paul Liégeois, grand amateur et connaisseur de la chanson française, en particulier de Georges Brassens à propos duquel il a initié différents ouvrages. En 2016, après que j’ai écrit quatre biographies chez Fayard (sur Charles Aznavour, Jean Ferrat, Anne Sylvestre et Serge Reggiani) il est devenu mon directeur éditorial au Cherche Midi pour un livre en partie biographique sur Léo Ferré. En 2021, j’ai poursuivi l’aventure avec lui pour un ouvrage différent sur Aznavour, cette fois aux éditions Le Bord de l’eau au sein desquelles il a créé la collection Le Miroir aux chansons avec Salvador Juan. Par ailleurs, à la demande des éditions EPA/Hachette, j’ai signé deux «  beau livres » (très illustrés), sur les discographies respectives de Jean-Jacques Goldman et de Francis Cabrel. Là encore, il y avait une forte partie biographique, dimension que l’on retrouve de fait dans mon livre sur Claude Nougaro, puisque c’est toujours et d’abord l’œuvre qui m’intéresse. Autre précision, c’est Jean-Paul Liégeois qui a demandé à François Morel s’il acceptait qu’on utilise en prologue de ce livre une chronique enregistrée pour France Inter à propos de la chanson Assez ! Chose amusante, c’est un extrait d’une autres de ses chroniques que j’ai utilisé en 2023 à la fin de la mise à jour de ma biographie d’Anne Sylvestre !

 

>>> Assez ! <<<

 

Ce qui m’a frappé, à la lecture de ses réponses, c’est la grande qualité littéraire des phrases de Nougaro, très recherchées même dans la réflexion immédiate d’une interview. Ça n’est pas donné à tout le monde... C’était je l’imagine d’autant plus impressionnant de l’interroger, comme jeune et moins jeune journaliste.

 

Oui, ce qui frappe, c’est la fibre native de ses réponses. Il y a chez Nougaro un mélange constant de spontanéité (presque de réflexe naturel) et de choix de mots qui sonnent autant qu’ils réfléchissent. Un pur bonheur pour quelqu’un comme moi. C’était certes impressionnant à l’époque, mais jusqu’en 1985 j’ai été également auteur-compositeur-interprète (j’ai fait des premières parties, j’ai croisé alors pas mal d’artistes) et avant lui, j’avais interviewé des personnalités elles-mêmes très marquantes comme Dick Annegarn, Catherine Ribeiro, Angélique Ionatos, Serge Reggiani, Michel Jonsaz, Fabienne Thibeault, Robert Charlebois ou Julien Clerc.

 

Un rapport de confiance et même, par moments, d’affection s’est instauré entre vous. Il vous a d’ailleurs offert le texte d’une de ses chansons récentes pour votre anniversaire. On a dans le livre les mots qui se sont dits, mais quid de sa présence physique, de son langage corporel ? Comment avez-vous cerné le Nougaro que vous avez rencontré ? Sincèrement généreux ? Avec ses failles  ?

 

C’est vrai que lorsqu’un artiste connu - important comme lui -, vous demande en souriant « Ça ne vous dérange pas si je mets en fond sonore un disque d’Eddy Louiss ? », c’est un peu déstabilisant. À l’époque, j’utilisais un magnétophone à cassettes qui n’était pas au top (finalement pas si mal, puisque je peux encore transférer de nombreux enregistrements), mais je savais que dans les cafés et autres lieux publics d’interviews ce n’était pas mieux. Après, il y a la personnalité de l’artiste, le personnage, son caractère du moment, la période qu’il traverse… Avec Nougaro, cela n’a jamais été pareil  : je l’ai rencontré dans des endroits très différents, dans des états très différents et – comme pour d’autres, notamment au cours de festivals – j’ai renoncé parfois à mon idée première de l’interviewer, au profit de la découverte de jeunes artistes comme Jeanne Cherhal en mai 2001 au 16e Festival de Montauban (dans le numéro 36 de Chorus, je lui ai consacré un encadré intitulé La folie Jeanne Cherhal). C’était ainsi. Je n’ai jamais cherché à faire des selfies avec les personnalités connues. Ça a pu arriver mais on voit surtout ma nuque, comme sur la 4e de couverture du livre). Bien sûr, il avait un côté spontané, généreux, mais pas que…  Et c’est pourquoi, avec lui on s’est tantôt vouvoyés, tantôt tutoyés.

 

>>> Nougayork <<<

 

Nougaro refusait d’être présenté comme un artisan, parce qu’un artisan, vous a-t-il expliqué, aussi respectable soit-il, va parfaire sa maîtrise d’une technique, alors que lui entendait se renouveler à chaque fois, d’où la préférence pour la jolie expression d’"ouvrier du rêve". Diriez-vous que son œuvre a réellement été une œuvre de renouveau, de prise de risque permanents ?

 

Comme chez nombre de ses collègues, il a connu différentes périodes, liées à des choix très personnels, à divers moments de sa vie privée, à des rencontres artistiques et professionnelles, et bien sûr à son âge. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il a décidé en 2002 (à 72 ans, soit deux ans avant sa mort) de dire ses textes, assis, et de tourner dans des salles plus intimistes de 400/500 places. Après s’être renouvelé à de nombreuses reprises (notamment après son voyage à New York en 1986), il a trouvé là un moyen plus posé de valoriser sa fibre de comédien, ses mots étant comme jamais mis en avant. C’était une autre forme de prise de risques, en solitaire, après avoir multiplié les expériences musicales et très scéniques, avec des virtuoses d’origines diverses.

 

En novembre 2000. Par Francis Vernhet.

 

Il y a dans ces interviews, qui s’étalent sur à peu près 20 ans, des éléments de son actualité du moment (tel album, telle tournée), mais aussi des réflexions intemporelles sur l’art, sur le métier, sur la vie. Qu’est-ce qui vous a marqué particulièrement dans ce qu’il vous a confié  ?

 

Quelque part, sans doute, ses contradictions. Contradictions qu’il reconnaît volontiers au fil des discussions, mais qui le conduisent justement à chercher, inventer encore et encore. Il dit la «  sympathie spontanée  » qu’il éprouve pour Johnny Hallyday parce que «  cela fait 30 ans qu’il mouille  », mais il apprécie la jeune génération du moment, des artistes beaucoup moins médiatisés comme Sanseverino, Thomas Fersen et bien sûr Allain Leprest. Pour un sanguin de sa trempe, difficile de concilier les excès liés à la célébrité médiatique et son ouverture généreuse à la découverte. L’alcool (auquel il fait lui-même allusion en interviews) n’a pas facilité les choses, mais il est certain que sa rencontre avec Hélène - «  la femme de ma mort  » comme il s’est plu à le souligner – lui a apporté une stabilité inédite. Sa confidence qui m’a précisément marquée, c’est «  le coup initial dont je suis issu a été tiré à Saïgon  » (p. 44). Comme je l’ai précisé en ouverture du chapitre, c’était dans un contexte particulier (la maquette d’un nouvel album + la bouteille de whisky bien entamée + le fait de nous revoir trois semaines après ma deuxième interview ) et je ne crois pas qu’il l’ait exprimé de cette façon à d’autres journalistes. Quelques années après son décès, j’ai d’ailleurs donné à Hélène (que je croisais de temps en temps dans des salles de spectacles) une copie CD de cette interview.

 

Nougaro, son œuvre, ça a été la conjugaison de son amour pour les mots, la poésie, le jazz et la world music. Il a d’ailleurs, c’est indiqué aussi dans le livre, fait comprendre que le français ça pouvait "swinguer" aussi. A-t-il ouvert une brèche dans laquelle d’autres se sont engouffrés, ou bien cette page-là, du jazz en français, s’est-elle un peu refermée après lui  ?

 

Depuis la fin de la revue Chorus, en juin 2009, date de mes dernières activités journalistiques importantes, j’aurais beaucoup de mal à répondre. Ce que l’on percevait en tout cas, du vivant de Nougaro, c’était l’arrivée de personnalités comme Sanseverino (qu’il cite), Catherine Lara et Maurane qui – de leur propre aveux – lui devaient beaucoup. Ces dernières années, on constate également une multiplication des spectacles qui lui rendent hommage, notamment un créé par des artistes que j’ai bien connus : Tribu Nougaro, avec Laurent Malot, Franck Steckar et Christophe Devillers, dans une mise en scène de Xavier Lacouture.

 

>>> Il y avait une ville <<<

 

Quelles chansons de Nougaro mériteraient particulièrement d’être découvertes ou redécouvertes à votre avis  ?

 

Comme toujours, il y en aurait beaucoup au fil des époques et c’est d’abord une question de goûts personnels. Je citerai donc la toute première de 1958, Il y avait une ville, qui résonne avec Il s’est passé quelque chose, clin/deuil en 2005 de la Toulousaine Juliette à la catastrophe d’AZF de 2001. Ensuite, disons À bout de souffle (1966, d’après le Blue Rondo à la Turk de Dave Brubeck), la déjà écolo Assez ! et Le Coq et la pendule (1980, amical salut à son complice Maurice Vander qui en a composé la musique et qui est interviewé dans le livre), Nougayork (1987), L’Île Hélène et – évidemment – Mademoiselle Maman (2000) dans laquelle, il confirme les origines saïgonnaises qu’il m’avait avouées 13 années plus tôt.

 

>>> Mademoiselle Maman <<<

 

Nougaro en trois mots  ? Pour l’anagramme ça risque d’être compliqué  ?

 

Là, les trois mots, il me les a offerts lui-même, précisément lors de ma troisième interview en décembre 1987 et c’est quasi devenu le titre de mon livre : Ouvrier du rêve.

 

Côté anagrammes, on peut dire que (le tempétueux) Claude Nougaro / Coule d’ouragan, qu’il représente un trésor toulousain voire un Or au Languedoc. Qu’il reste une marque de référence, mais qu’on peut s’interroger, d’autres ayant trouvé que parfois il ne se foulait pas  : AOC ou glandeur ? D’autres encore ont estimé que son parcours scolaire tourmenté a transformé L’ado en couguar.

 

Que retenez-vous de vos années Chorus, Daniel  ? Cette époque vous manque  ? Faire encore, comme vous le faisiez alors, du journalisme plus immédiat, ça pourrait vous tenter  ?

 

Vaste question. Là, il me faudrait un livre entier pour y répondre. J’ai collaboré à ce trimestriel de 1992 à 2009 après 15 années à l’Humanité, au cours desquelles j’avais déjà écrit de nombreux articles et réalisé de multiples interviews. Toujours comme pigiste, je m’inscrivais dans la continuité, ce que l’on constate d’ailleurs via la construction de mon bouquin sur Nougaro. Bouquin dont, la photo de couverture (+ celle de la 4e de couv’) est comme toujours de mon ami Francis Vernhet, que j’ai précisément connu à Chorus. À l’époque, j’y ai créé le site Internet, j’’ai animé différentes rubriques et je me suis très bien entendu avec toute l’équipe, à commencer par son couple créateur, Fred et Mauricette Hidalgo. Cela étant, pour moi comme pour pas mal d’autres, il y a eu un avant et un après Marc Robine, qui nous a quittés beaucoup trop tôt à 52 ans en août 2003, victime du même cancer que Nougaro l’année suivante. C’est à partir d’un début de biographie d’Aznavour écrite par Marc (environ 150 pages), que j’ai publié mon premier livre chez Fayard au printemps 2006, en le co-signant bien sûr avec lui et en gardant le sous-titre qu’il avait trouvé  : «  le destin apprivoisé  ».

 

>>> Cécile ma fille <<<

 

Aujourd’hui, je n’oublie rien, mais c’était la vie d’avant. Elle ne me manque pas, je suis officiellement à la retraite, mais j’ai la chance de pouvoir continuer à écrire des livres. On m’en suggère (à l’image de ce Nougaro), je collabore – surtout comme correcteur, dit «  Monsieur Virgule  » - au trimestriel de mon quartier de Bacalan à Bordeaux et je continue à animer régulièrement des conférences audiovisuelles (cf. mon site http://www.pantchenko.fr), par exemple le 3 avril sur Francis Cabrel à Bacalan et en juillet sur Anne Sylvestre à Antraigues en Ardèche.

 

Vos projets et surtout vos envies pour la suite  ? Des bios en projet  ? Pourriez-vous réitérer l’expérience du recueil d’entretiens avec d’autres artistes  ?

 

Aujourd’hui pour moi, plus que jamais, il y a la vie de famille, avec un petit-fils de deux ans et demi. J’ai décliné quelques projets de bios, je ne refuserai pas certaines propositions, mais au coup par coup, donc forcément de façon limitée. Outre les conférences que je viens d’indiquer, je travaille sur un livre d’anagrammes autour de la chanson que j’espère terminer d’ici deux ans.

 

Un dernier mot  ?

 

Round terminé ! C’est la réponse-anagramme incluse dans cette dernière question.

 

Photo : Claudie Pantchenko.

 

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20 janvier 2025

« Préjugé(s), quand tu nous tiens... » par Christine Taieb

J’ai eu la chance, à plusieurs reprises, de vous proposer ici des textes inédits de Christine Taieb, une septua parisienne bien dans sa peau que j’ai rencontrée dans le cadre d’un article fait il y a quelques années autour de la fameuse coach Véronique de Villèle, dont elle est élève. Il était question, dans ses mots, de réflexions inspirantes, fruit d’un partage de ses expériences, et de sa bonne hygiène de vie.

 

Christine Taieb, avec laquelle j’avais pu longuement discuter, de tout et rien, de choses futiles et de choses plus graves, lors d’un séjour à Paris, se définit elle-même comme une "militante engagée pour la paix et un meilleur vivre-ensemble". De confession juive, elle est présidente de l’AJMF Paris (Amitié Judéo-Musulmane de France). À ce titre, je lui avais proposé, après l’attaque tragique du 7 octobre 2023 en Israël, et alors que Gaza commençait à être noyé sous les bombes, une tribune libre. Tribune qu’à l’époque elle refusa poliment, après y avoir beaucoup réfléchi. Je crois que la situation était trop douloureuse pour elle, et qu’en tout cas, elle sentait que le moment n’était pas venu.

 

Le 18 janvier, soit il y a deux jours, elle m’a contacté par mail, avec en pièce jointe un texte dont elle venait de terminer l’écriture. Un texte né d’une expérience récente qui l’a marquée. Elle me proposait de le publier en avant-première sur Paroles d’Actu. Après l’avoir lu, j’ai aussitôt accepté. Ce témoignage, touchant, interroge sur le vivre-ensemble et les préjugés que l’on peut avoir, les uns et les autres, sans même que ce soit forcément conscient. Il est d’autant plus précieux qu’il provient d’une femme qui s’est toujours montrée volontaire pour faire un pas vers l’autre. Puisse-t-il pousser qui le lira (il est publié tel qu’écrit au départ) à un surcroît de réflexion. Merci à vous Christine ! Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« Préjugé(s), quand tu nous tiens... »

par Christine Taieb, le 11 janvier 2025

 

 

DÉCOR

 

Paris. Porte de Saint-Ouen. 16h30 : Tea-time.

 

Une dame est assise à la terrasse d’un café.

 

Fin Octobre : le ciel est encore clair et l’air déjà frais. Les passants se pressent alentour vers leur métro, RER ou domicile. Les klaxons vocifèrent. Chacun veut imposer son rythme.

 

Partie de bon matin, voilà plus de six heures que cette femme a arpenté le tour de Paris à pied, en empruntant tous les boulevards des maréchaux. Le tout fera 40 km jusqu’à son arrivée à son domicile. Elle est entraînée et sait qu’au Kilomètre 33, une pause est bienvenue pour se réhydrater, reposer ses jambes alourdies et repartir d’un bon pied jusqu’au final.

 

Sac à dos posé au sol sur sa gauche, sa chaise est tournée face au boulevard Ney, où la longue file de véhicules est entrecoupée à chaque passage du T3b.

 

Son cerveau est en mode ralenti. Beaucoup d’informations visuelles et sonores. Pourtant, aucune ne retient son attention. La fatigue et l’introspection conjuguées par sa déambulation, la rendent sourde au brouhaha de la rue. Elle n’a adressé la parole à personne depuis son départ au lever du jour.

 

Il commence à faire froid. Il est grand temps de déguster cet Earl Grey tant attendu. Elle remue d’abord les deux sachets de sucre brun, puis contemple les volutes du nuage de lait qui s’étirent dans le liquide bien chaud. Leurs arabesques évoluent tel un caléidoscope qui l’hypnotise. Elle pense à ses amis anglais qui auraient peut-être versé le lait en premier ? La septuagénaire a adopté ce rituel d’un plaisir familier. Sa cuillère tourne, tourne...

 

SCÈNE DE RUE

 

Au même moment, un petit groupe de jeunes garçons, sans doute cinq ou six, vêtus de couleurs sombres, s’avance le long des tables alignées du café et frôle la dame sur sa droite. L’un d’eux hurle « BONJOUR ! ».

 

Elle entend l’interpellation, mais ne réagit pas, ni ne regarde ce passant qui vient d’apostropher : apostropher qui ?

 

Sans doute un copain du quartier ? Le serveur en quête d’un pourboire ? Un voisin ? Elle ne connait personne ici et apprécie cet anonymat parisien : juste une dame qui s’apprête à savourer un thé dans le repli d’une pause justifiée.

 

La bande dépasse à peine le niveau de la dame.

 

Dans son dos, elle entend, d’une autre voix de la même équipée : « ELLE (N’) AIME PAS LES ARABES ! ».

 

Seulement trois secondes pour prononcer ces six syllabes, lourdes de sens, et reçues comme autant de flèches dans son cœur. Trois secondes qui lui imposent mille questions depuis.

 

RÉFLEXIONS

 

Cette histoire est la mienne. Sidérée, je n’ai pas bougé, ni même tourné la tête. Depuis, cette scène de rue, de vie, me taraude et m’incite à partager mes réflexions à l’infini.

 

Comment aurais-je dû réagir pour faire face à la situation, peut-être banale pour certains, mais si déstabilisante à mes yeux ?

 

CIRCONSTANCES ou EXCUSES

 

LA FATIGUE ? L’effort accumulé me clouait sur ma chaise et la réactivité m’a manqué pour déplier mes jambes douloureuses et rattraper les jeunes en mouvement. D’ailleurs, ils ne se sont pas arrêtés et n’attendaient peut-être pas de réponse, comme un K.O. sans appel, ou un jeu de mots habituel ? Se sont-ils retournés pour s’inquiéter de ma réaction ?

 

LA PEUR ?  Le manque de courage d’une femme seule et surprise, face à des jeunes hommes, ostensiblement bruyants et excités.

 

LE REGARD DES AUTRES ? C’est une chose que d’être accoutumée à la fréquentation d’un café en territoire masculin. Cela en est une autre de prendre le risque de se donner en spectacle : mélange de gêne, honte ou lâcheté ?

 

LA TORPEUR ? La marche est un temps propice à l’introspection. Elle m’offre une mise à distance du quotidien, de son réel, comme une forme de méditation active. Je prends souvent quelques notes sur mon petit calepin pour ne pas perdre les fulgurances qui fleurissent en marchant.

 

LA SURPRISE ? La probabilité de croiser quelqu’un de connu dans le secteur était faible. Pourtant, j’y ai longtemps réalisé des maraudes pour venir en aide aux femmes en situation de rue et tissé des liens fraternels avec la communauté musulmane.

 

L’INTIMITÉ ? Le premier jeune a joué le caïd en fanfaronnant son « Bonjour ». La réponse violente de son copain participe peut-être d’un jeu de rôle bien rôdé ? Qui n’attendait aucune réponse ?

 

Bref : Je n’ai pas répondu et je le regrette depuis ce jour.

 

PART DE PRÉJUGÉS

 

Je revendique un engagement dans la lutte contre le racisme et les préjugés. 

 

Pourquoi ? Alors que je ne les ai pas regardés, et ne pourrais pas reconnaître leurs visages, mais seulement entendu leur ton « tiéquar », pourquoi ai-je imaginé le groupe en survêtements et casquettes retournées ?

 

Dois-je comprendre que, pour des jeunes parisiens en 2024, il suffit qu’une dame soit blonde aux yeux bleus, pour « ne pas aimer les arabes » ?

 

Important de faire rouler le « L-l-l-l » de blonde dans la bouche, comme dans les sketches de Gad Elmaleh. Il donne aux blonds une saveur particulière : c’est celui - dit-il - qui n’a pas la mayonnaise qui coule quand il mange un sandwich ! (lol)

 

Dois-je admettre que n’ayant pas l’habitude d’être interpellée par des inconnus, et donc d‘y répondre, je suis présumée coupable de racisme ? de mépris ? ou d’indifférence ?

 

Est-ce tout simplement facile, et tellement lâche, de proférer du venin sur une personne isolée ?

 

La différence d’âge peut-elle expliquer, à elle seule, une telle incompréhension dans nos comportements respectifs ? 

 

Si j’avais été accompagnée d’une amie voilée, aurais-je eu droit au respect de leur part ? 

 

J’ai réalisé ainsi, en six secondes, comment on peut être ostracisé par sa seule apparence physique. 

 

Bien sûr, je suis une « étrangère » dans ce quartier. Préjugé pour préjugé, les joggeurs blonds déambulent plus couramment dans les rues de l’ouest parisien ! 

 

Faut-il que nos affublements, soient encore, les signatures de nos idées ?

 

Ce jour-là, survêtement élimé et baskets aux pieds, je ne portais aucun des attributs de la bourgeoise au collier de perles… forcément xénophobe. 

 

Sur mon front, rien d’inscrit sur mes engagements. Seules des rides qui traduisent l’âge d’une grand-mère qui aurait dû imposer le respect des anciens par des jeunes.

 

QUESTIONS

 

Est-ce un fait divers insignifiant ou bel et bien un fait de société comme les médias s’appliquent à souvent les souligner ?

 

Qu’avons-nous raté depuis que nous militons contre les préjugés et le racisme ?

 

Qu’avons-nous fait ? pas fait ? mal fait ? pour en arriver là !

 

Que n’ai-je pas fait ? quelle est ma part ?

 

Qu’en penseraient leurs parents ?

 

Comment intégrer le rôle du décalage, voire du conflit, de génération ?

 

Quand j’ai été traitée de « sale juive » lors de mes études à la faculté d’Assas : c’était logique dans la bouche de Gudiens, face à qui j’affichais ma judéité et mon soutien aux juifs d’URSS. Pas d’effet de surprise à l’époque, entre étudiants qui affrontaient leurs idéaux naissants.

 

Est-ce encore l’un des effets indésirables de la parole qui se déli(t)e ?

 

REGRETS

 

Cette expérience me poursuit parce que je l’ai laissée sans suite … donc sans fin.

 

J’aurais dû bondir de ma chaise, les rattraper et leur dire : « Eh, les garçons, venez partager un verre avec moi et parlons ! parlons-nous ! parlons-en ! »

 

Je leur aurais expliqué le pourquoi du comment sur le racisme, les préjugés avec tout le barnum pédagogique de mes années de militantisme.

 

Je leur aurais dit tout mon respect et mon attachement envers la communauté musulmane.

 

Je regretté que mon arabe balbutiant ne m’ait pas permis de leur répondre spontanément et dresser un pont immédiat sur ce gouffre abyssal qu’ils ont mis entre nous.

 

LEÇON

 

Une histoire courte qui (m’) en dit long.

 

Elle m’interroge sur les actions efficaces qu’il faut rapidement mettre en œuvre dans le combat contre les préjugés, auprès de la jeunesse.

 

Restent, beaucoup d’autres questions … toutes sans réponse encore : 

 

Que serait-il advenu si sur mon front, avait été écrit « JUIVE » ?

 

Ces 5 secondes d’une histoire banale, sans violence physique, m’aide à mieux comprendre ceux qui subissent le racisme au quotidien.  C’est peut-être la meilleure des leçons.

 

 

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5 janvier 2025

2025, année charnière ?

J’ai pas mal hésité, depuis la fin 2024, avant de me lancer dans l’écriture de ce texte. Dans mes articles Paroles d’Actu, j’aime interroger les autres pour les mettre en avant, parfois les titiller un peu. Moi je reste en retrait, c’est souvent là que je me sens le mieux. Les écrits plus personnels, tout ce qui ressemble à une forme d’introspection trop poussée, en général je fuis. Mais j’ai conscience aussi de l’importance que peut avoir pour moi le fait de coucher sur papier, ou papier numérique, des pensées, des ressentis que d’ordinaire j’aurais plutôt tendance à laisser de côté, voire à réprimer. L’importance aussi, peut-être, de les partager en les publiant. Sans parler de thérapie, les grands mots... quelque chose qui peut ressembler à un travail sur soi.

 

Ce qui m’a convaincu d’entamer cet écrit ce jour, ce 5 janvier, c’est une nouvelle que j’ai lue sur Internet et qui m’a attristé : la disparition dans la nuit, à 77 ans, de l’ancienne présidente de la Région Rhône-Alpes, Anne-Marie Comparini. Cet évènement me ramène presque 22 ans en arrière, à 2003. Après mon Bac ES, que je venais de décrocher, sans mention mais avec fierté parce que premier de ma famille à l’avoir, je m’apprêtais à découvrir la fac, à Lyon. Je ne savais pas que j’allais découvrir aussi des galères administratives inattendues, notamment avec le Crous, organisme en charge de la vie étudiante et des bourses. Boursier, au vu des revenus de mes parents, je devais normalement l’être, mais d’après les modes de calcul alors en vigueur, on avait estimé que je ne pouvais jouir des points qui auraient fait la différence dans mon dossier, parce qu’à moins de 20 km de distance de l’université à vol d’oiseau. Mais, comme j’avais la conviction, après vérification sur les différentes cartes, d’être à plus de vingt bornes de l’établissement, et que de toute façon je n’avais pas de jet privé à disposition pour m’y rendre en ligne droite, j’ai décidé d’entamer des démarches, de faire des mails par-ci par-là pour défendre mes arguments.

 

J’ai reçu quelques réponses qui m’expliquaient poliment qu’on avait bien reçu mon message, et qu’on transmettait. Je n’attendais rien de mieux de mes mails adressés à l’Élysée, à Matignon, au ministère de l’Éducation nationale (oui tant qu’à faire, j’avais essayé de taper assez haut). Mais, parmi les réponses, il y eut celle d’Anne-Marie Comparini, qui était alors, je l’ai dit plus haut, présidente de la Région, et en même temps députée de Lyon. Elle fut envers moi, malgré l’importance de ses mandats d’alors, d’une grande bienveillance, et sincèrement intéressée par mon sort, et par ma démarche ; peu après, j’obtins la bourse tant espérée. Je ne sais si je la lui dois ou non, ce que je sais en tout cas, c’est que j’ai été touché par le temps qu’elle avait bien voulu m’accorder.

 

Par la suite, et ce parallèlement à mes études, j’ai commencé à faire ce que je développerais à partir de 2011 avec Paroles d’Actu : interviewer des gens a priori difficilement accessibles, en n’étant connu ni d’Ève ni d’Adam. Ces témoignages recueillis, je les partageais sur un forum que j’animais et qui malheureusement a été englouti depuis, le Forum 21. Et parmi ces personnes qui m’ont répondu donc, il y eut Anne-Marie Comparini. Je crois qu’elle l’a fait à chaque fois que je l’ai sollicitée, tout au long d’une séquence politique difficile pour elle : défaite aux régionales de 2004, défaite aux législatives de 2007, sur fond d’hostilité parfois marquée de personnalités de droite à son égard. Il faut préciser qu’elle avait été élue présidente de la Région en 1999, en partie grâce aux voix de gauche, suite à l’invalidation de celle de Charles Millon qui lui avait été élu grâce à l’appui des conseillers du Front national. Qu’en 2004, la gauche unie a gagné seule la Région et qu’en 2007, la droite a remporté les législatives dans la foulée de l’élection de Nicolas Sarkozy. Et que les alliés de François Bayrou, dont elle était, avaient entamé une démarche coûteuse pour proposer une voie différente et faire émerger en France, un centre réellement autonome.

 

Je n’ai malheureusement rien conservé du fruit de mes entretiens avec elle : le forum je l’ai dit, n’existe plus, et je n’ai plus aucun accès à mon ancienne adresse mail, disparue depuis longtemps. Mais j’ai, en revanche, maintenu le contact avec elle, et tous les ans, lorsque je n’oubliais pas de le faire, je lui envoyais mes bons vœux pour l’année qui s’ouvrait. Ce matin, j’ai relu mes archives, et suis tombé sur sa réponse à mon message de l’an dernier, qu’elle m’avait envoyée le 7 janvier 2024, et que je me permets de retranscrire à la suite. « Le centre d’intérêt que vous aviez dans votre jeunesse, développer un blog ouvert à tous ceux qui veulent approfondir les questions complexes caractérisant nos sociétés, ne vous a pas abandonné. Pour ma part j’ai un peu réduit mes activités bénévoles. D’une part parce que la Rayonne, un tiers lieu social n’est plus un projet, mais une réalisation inaugurée en octobre dernier et d’autre part parce que les années passent et rendent mes engagements plus difficiles à mener à bien. Aussi me permettrez vous de vous souhaiter une bonne année 2024 porteuse d’espoirs, la planète avec ses guerres, ses défis à engager résolument est bien triste, notamment pour la jeune génération... »

 

Lors de nos interviews, toujours en distanciel, et alors que j’étais encore étudiant, elle m’avait proposé d’un jour nous rencontrer, elle souhaitait m’inviter au restaurant pour ce faire. Moi, si timide à l’époque - j’ai un peu, pas tant que ça, évolué depuis -, j’ai eu toutes les peines du monde pour chercher un bon argument pour décliner poliment l’offre. L’opportunité de la voir ne s’est jamais représentée depuis. Je pensais qu’on aurait le temps de le faire, elle n’était pas si âgée que ça, et puis voilà, elle est partie... Je veux lui rendre hommage, comme j’ai rendu hommage, sur mes réseaux, à l’ancien président des États-Unis Jimmy Carter il y a quelques jours. Drôle de comparaison me direz-vous, mais je trouve à ces deux personnalités politiques des points communs. Ils étaient des militants sincèrement dévoués au service du bien commun, empreints d’humanisme et d’une humilité à toute épreuve. Prêts à agir dans l’ombre pour ce qu’ils estimaient être bien, sans faire parler d’eux. Tout le contraire des grandes gueules ou des influenceurs bidons qui ont tant la parole de nos jours et dont vous l’aurez compris je ne suis pas fan.

 

Je n’ai jamais eu la chance de pouvoir vous offrir, à vous lecteurs de Paroles d’Actu, un article avec Anne-Marie Comparini, la première pourtant parmi mes interviewés fidèles, bien avant Frédéric, Pierre-Yves, Olivier ou Didier, mais je veux, avant d’attaquer la deuxième partie de mon texte, vous donner à voir le visage de cette femme politique qui mérite le respect de tous, pour le prix qu’elle accordait au respect de ses convictions, et pour la dignité avec laquelle elle a exercé ses mandats au service des citoyens.

 

 

« Le centre d’intérêt que vous aviez dans votre jeunesse, développer un blog ouvert à tous ceux qui veulent approfondir les questions complexes caractérisant nos sociétés, ne vous a pas abandonné. » C’est vrai. 2024 fut à cet égard une année particulière. Une année réjouissante, avec de belles rencontres pas forcément attendues (je ne peux toutes les citer ici). Une année touchante aussi. Je ne peux évidemment pas ne pas évoquer Françoise Hardy, qui en répondant à deux reprises à mes questions, alors qu’elle était très malade, m’a fait un honneur rare (elle décéderait trois mois après notre seconde interview, qui fut peut-être sa dernière). J’ai aussi une pensée pour Alain Pompidou, le fils de l’ancien président, que j’avais interviewé en 2022 et qui tout récemment nous a quittés. Et pour une autre personnalité, avec laquelle j’aurais également aimer faire un article : Daniel Gouffé, l’ancien patron de Merial, qui fut président de l’association rhônalpine de développement économique ERAI, où je fis mon premier stage, et dont j’ai appris le décès il y a quelques semaines.

 

S’agissant de mon parcours personnel, des éléments contradictoires, du positif, des points petit à petit mieux assumés. Mais, en cette année 2025, une étape marquante, au moins sur le plan psychologique. J’aurai 40 ans en mars, un âge où l’on fait des bilans. Un cap un peu difficile quand on estime, ce qui est mon cas, n’avoir pas nécessairement "construit" quelque chose, qu’on ne se sent pas pleinement épanoui. J’ai fait pas mal de choses avec retard, après des cheminements sinon chaotiques, parfois douloureux pour des raisons sur lesquelles je ne m’étendrai pas trop ici. Le fait est que, professionnellement parlant, si mon emploi chez Casino est maintenu pour l’instant (ce ne fut pas le cas de bien des collègues auxquels je pense), je n’ai pas réellement pu avancer dans ma volonté d’aller vers un emploi qui me permettrait de faire ce que j’aime avec Paroles d’Actu : donner la parole à des gens qui ont des choses à dire, recueillir des témoignages, les retranscrire, participer à une forme de transmission. Ma deuxième interview avec Françoise Hardy a été, sur son insistance, l’occasion pour moi d’être pour la première fois publié - et payé pour ce faire - par un grand média, en l’occurrence Marianne, en 2024. Mais ce fut au prix d’âpres discussions, et j’ai vite compris qu’il me serait difficile, en l’état, d’être un pigiste régulier : plusieurs autres interviews ont été proposées par la suite, toutes ont été refusées. Mais l’ouverture est là, j’entends m’y accrocher.

 

Égoïstement, et j’emploie là encore la première personne, j’espère trouver en 2025 la voie non d’un apaisement, c’est encore bien tôt pour ça, mais d’un réel épanouissement professionnel et personnel. J’ai multiplié les démarches l’an dernier, auprès de journaux, d’associations, de musées : j’ai des diplômes, j’ai la curiosité, des atouts, et je peux assez vite avoir l’enthousiasme. Mais toujours, une forme d’aversion face à la nécessité de devoir me "vendre", et un restant de manque de confiance en soi. Mais communiquer pour et sur les autres, ça je sais et j’aime faire ! Avis à qui me lirait et m’aurait déjà lu : si mon profil vous intéresse pour faire un bout de chemin ensemble, non seulement je suis prêt à écouter votre proposition, mais vous pourriez en plus me faire sacrément du bien. ;-) 2025, année de mes 40 ans, année du renouveau ? J’espère. Et si cela doit impliquer de bouger à Paris, ou ailleurs, si le challenge est excitant et qu’il apporte un surcroît d’utilité, alors go !

 

Je ne suis pas à l’aise dans l’exercice dans lequel je me suis embarqué, ça doit se sentir : c’est poussif, peut-être un peu lourd, je le concevrais sans peine. Mais je suis reconnaissant envers qui m’aura lu jusqu’au bout. Cette aventure Paroles d’Actu, entamée il y a presque deux septennats, me permet de maintenir ma curiosité en éveil, une curiosité largement nourrie par mes études à la fac (même si je n’ai pas exercé par la suite d’emploi directement en lien avec elles). Et, je l’ai dit, de faire de très belles rencontres humaines et intellectuelles. Je ne gagne pas d’argent avec ce site, mais cet aspect-là, ces échanges, ça n’a pas de prix. Que vous en soyez toutes et tous remerciés. Cette motivation je l’ai toujours. S’il y a des gens, dont vous me faites peut-être l’amitié d’être, qui apprécient mes articles, alors c’est pour moi un vrai cadeau. N’hésitez pas à venir me le dire, je vous assure que ça me fera du bien !

 

Chères lectrices, chers lecteurs, je veux vous souhaiter, au sein de ce monde compliqué à l’avenir incertain, des petits cocons de paix pour une année 2025 aussi chaleureuse et souriante que possible. Une santé aussi robuste que possible pour vous et pour chacun de ceux que vous aimez. De beaux projets intellectuellement stimulants, ou juste de bons moments fun, en solo ou si possible, en partage avec d’autres. Ce que je vous souhaite, j’essaie aussi de me le souhaiter à moi, parfois en me faisant violence : il faut profiter de chaque instant, la vie est toujours trop courte, et c’est trop con de rater une occasion de passer un bon moment, de faire une belle rencontre. Je l’ai un peu mieux compris ce jour.

 

Nicolas R., le 5 janvier 2025

 

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30 décembre 2024

Bernard Violet : « Delon a façonné un personnage dont il a fini par devenir prisonnier »

La disparition, à 88 ans, d’Alain Delon au cœur de l’été fut à l’évidence un des évènements marquants, sur le plan culturel, de cette année 2024 qui s’achève. Delon, c’était un grand acteur, mais c’était aussi un magnétisme étonnant, que n’expliquait qu’en partie son physique avantageux. J’ai eu il y a un peu plus de trois mois la chance d’interviewer Samuel Blumenfeld, critique cinéma au Monde, pour un regard conjoint - et critique - sur les carrières cinématographiques d’Alain Delon et de Jean-Paul Belmondo.

 

Pour ce dernier article de l’année (sans doute), je vous propose le fruit d’un autre entretien, différent : l’objet en est toujours Delon, mais vu cette fois, principalement à travers le prisme non de son œuvre, mais de sa vie - à supposer que l’un et l’autre puissent être distingués. Pour ce faire, j’ai lu Les derniers mystères Delon (Robert Laffont, novembre 2024), un ouvrage très documenté, une véritable enquête qui a pas mal fait parler il y a quelques semaines. Dans la foulée, j’ai pu interviewer son auteur, Bernard Violet. Et je dois dire que ce biographe, redouté des grandes stars, s’est montré avec moi d’une grande gentillesse, je l’en remercie.

 

Si vous voulez en savoir plus sur Delon, qui fut dans sa jeunesse un des personnages les plus fascinants de la culture française, mieux en connaître le clair ET l’obscur, alors ce livre est fait pour vous. Bonne fin d’année à toutes et tous ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (fin décembre 2024)

Bernard Violet : « Avec le temps,

 

Delon a façonné un personnage dont

 

il a fini par devenir prisonnier »

Les derniers mystères Delon (Robert Laffont, novembre 2024).

 

Bernard Violet bonjour. Y a-t-il eu des hésitations, de votre part et de celle de votre éditeur, avant la parution de ces Derniers Mystères Delon ? La version publiée est-elle exactement celle que vous aviez écrite, celle que vous avez voulue ?

 

En 2000, les premiers Mystères Delon s’étaient imposés comme un best-seller, dépassant la barre des 100 000 exemplaires vendus. Pourtant, ils ne racontaient pas toute l’histoire. Je n’avais pas pu en effet tout écrire, par crainte de représailles judiciaires de la part du très procédurier Samouraï.

 

Près de 25 ans plus tard, une nouvelle version, intitulée Les Derniers Mystères Delon, a finalement vu le jour chez Robert Laffont. Mon éditeur a peut-être misé sur mon regard expérimenté pour apporter une perspective inédite. Ce livre est très différent du précédent, tant par son style que par sa tonalité. Plus distanciée, la nouvelle biographie n’hésite pas à manier l’humour, tout en dévoilant de nombreux faits inédits sur la star et son entourage, toujours omniprésents dans l’actualité.

 

De nombreux commentaires post-parution ont mis l’accent sur la bisexualité d’Alain Delon dans sa jeunesse, point que d’ailleurs vous n’affirmez pas catégoriquement mais que vous estimez probable sur la base d’un faisceau d’indices et de témoignages. Les réactions vous ont-elles surpris, et en quoi pensez-vous que cette bisexualité si elle est avérée dit quelque chose de Delon, et pas uniquement de sa vie intime ?

 

L’une des révélations phares de la nouvelle biographie a en effet fait grand bruit : la bisexualité d’Alain Delon. Bien que connue de certains cercles, cette réalité n’avait jamais été exposée publiquement. C’est Le Parisien/Aujourd’hui en France qui, à la sortie du livre, a choisi de mettre en lumière cet aspect. Mais les autres médias se sont contentés de reprendre cette information sans même lire mon ouvrage. La paresse journalistique…

 

Quoi qu’il en soit, mes affirmations reposent sur plusieurs témoignages recoupés et fiables. En même temps, soyons clairs : Delon était un adulte consentant, libre de ses choix. Mais, à l’époque, il lui était impensable de parler de sa bisexualité. Cela aurait grandement contredit l’image qu’il projetait : celle d’un symbole absolu de la virilité.

 

Au-delà des témoignages que j’ai recueillis, il y a aussi celui d’un biographe de Romy Schneider confirmant cette orientation en se basant sur des confidences reçues de proches de l’actrice. Aujourd’hui, je peux également vous révéler une anecdote et marquante provenant d’une amie intime de Nathalie Delon, qui avait écrit au juge lors de l’enquête sur l’assassinat en 1968 de Stevan Markovic, l’homme à tout faire de l’acteur.

 

Dans ce témoignage, l’amie rapporte une scène troublante survenue lors d’un déjeuner chez Alain Delon. « Avant de passer à table, Alain s’était enfermé dans son bureau avec un homme surnommé Jeannot le Corse. Après son départ, une dispute a éclaté entre Alain et Nathalie. Furieuse, elle a hurlé : ‘‘Tu n’es qu’un jaloux, un pauvre type. J’ai fait de toi un homme, alors que tu n’étais qu’un pédéraste !’’ Alain, imperturbable, a continué son repas comme si de rien n’était. »

 

Ce moment, chargé de tension, illustre l’ambiguïté d’un personnage qui a toujours cultivé le secret, mais dont chaque révélation éclaire un peu plus les zones d’ombre.

 

La beauté rare d’Alain Delon jeune, le magnétisme qui était le sien l’ont évidemment servi. Mais cette beauté a-t-elle été aussi, au cours de sa vie, comme un cadeau empoisonné ? 

 

Alain Delon, figure mythique du cinéma, a mené une existence marquée par la complexité et les contradictions. Cette double, voire triple vie, qu’il a adoptée aura contribué à mon sens à un mal-être profond perceptible par ceux qui l’entouraient. Il se mentait à lui-même et donc aux autres. Était-ce par crainte de confronter sa véritable nature ? Pourtant, sur le thème de l’amour, il s’est souvent montré audacieux, clamant qu’ « en amour, tout est permis ».

 

Delon avait compris très tôt que son physique avantageux était une arme puissante, autant auprès des femmes que des hommes. Il en a tiré parti tout en s’imposant par son intelligence, son ambition et son acharnement au travail. Cela lui a permis de collaborer avec des cinéastes de renom pour des œuvres devenues des classiques. Toutefois, cette beauté s’est parfois révélée être un fardeau, notamment lorsqu’il a cherché à s’en affranchir, comme dans Le Professeur de Valerio Zurlini (1972).

 

>>> Le Professeur <<<

 

Delon a vous le suggérez voulu réécrire son histoire, sans doute pour mieux écrire sa propre légende. À quels sujets cela est-il le plus évident ? L’Indochine par exemple ?

 

Comme beaucoup de célébrités, Delon a souvent enjolivé sa propre histoire. Il aimait inventer des récits valorisants, comme celui de son passage en Indochine, où il fut pourtant renvoyé de la Marine pour indiscipline et chapardages. Des anecdotes qu’il aurait parfois puisées dans des livres, une pratique qu’il partage avec d’autres comédiens. François Périer, par exemple, avait intitulé ses mémoires Profession : menteur.

 

Cependant, chez Delon, ce phénomène va plus loin. Avec le temps, il a façonné un personnage qu’il a fini par incarner pleinement, jusqu’à en devenir prisonnier. Reste à savoir s’il a choisi des rôles à son image – souvent des rebelles ou des truands – ou s’il a cherché à ressembler à ses personnages, brouillant encore davantage la frontière entre l’homme et l’acteur.

 

Parmi les témoignages très intéressants de votre ouvrage, celui de France Roche, avec notamment cette phrase très parlante que j’ai relevée : "À ses débuts il faisait la cour à tout le monde. Il pensait évidemment à sa carrière. Lorsqu’il a estimé être arrivé, il est devenu infect." C’est aussi votre analyse ?

 

France Roche, critique acerbe, résumait Alain Delon en des termes tranchants. Elle n’était pas la seule. À travers mes nombreuses rencontres, j’ai noté que beaucoup admiraient l’acteur, mais beaucoup moins l’homme. Une opinion partagée jusque dans son propre entourage professionnel.

 

Conscient très jeune du pouvoir de la séduction, Delon a appris à manipuler : flattant les vanités, comblant les attentes avec des cadeaux somptueux. Mais derrière cette façade de conquérant se cachait un individualisme assumé.

 

L’utilisation de la troisième personne pour parler de lui-même – une habitude née en 1969 avec Borsalino – illustre cet égotisme. C’est à cette période qu’il adopte une posture plus dure et intransigeante, marquée par une personnalité parfois cassante.

 

Vous développez des éléments au moins aussi instructifs que sur sa bisexualité présumée, à propos de ses rapports personnels, notamment avec, disons cela pudiquement, de "mauvais garçons". Si l’on doit reconnaître une qualité, un trait honorable à Delon, c’est sans doute sa grande fidélité en amitié. Ses amitiés l’ont sans doute bien servi à ses débuts. Ont-elles pu lui nuire par la suite ?

 

Dès sa jeunesse, Delon a entretenu des relations étroites avec des voyous, animées par un goût de la transgression et le besoin de combler l’absence d’un père. L’image paternelle, rapidement effacée par une mère autoritaire, aurait laissé un vide qu’il a cherché à combler dans ces amitiés à la fois viriles et dangereuses.

 

Son cercle s’est ensuite élargi à des figures issues des milieux yougoslaves, des hommes aussi charismatiques qu’encombrants. Parmi eux, son « ami » Stevan Markovic devenu maître chanteur, aura été l’un des plus problématiques. Leur relation, mêlant fascination et conflit, faillit faire basculer la carrière de l’acteur dans le chaos. Autant de révélations qui contribuent à éclairer les multiples facettes d’une légende du cinéma, oscillant entre lumière et ombre, entre gloire et abîme.

 

Vous proposez d’ailleurs un long développement sur la fameuse affaire Markovic, et faites un tour complet me semble-t-il des pistes étudiées par la justice, avec notamment un témoignage riche du principal suspect du meurtre, François Marcantoni. Sans jamais trancher complètement au final, pas plus que la justice elle-même n’a tranché. Avez-vous à ce sujet une intime conviction ? Delon, qu’il ait été impliqué ou non, a-t-il eu à payer pour les graves retombées politiques qu’elle a eues ?

 

Par honnêteté intellectuelle, j’expose tous les éléments de l’affaire Markovic que j’ai réussi à réunir. Au final, près de 2000 pages et PV et autres rapports judiciaires. Mais ma conviction personnelle est claire :  Delon aurait été victime d’un chantage au sexe, orchestré par Markovic. L’objet du chantage ? Une photo compromettante montrant l’acteur dans les bras d’un jeune prostitué homosexuel, dont le témoignage, long et détaillé, est rapporté dans le livre.

 

Selon ma thèse, Delon, homme de caractère, n’aurait pas cédé à ce chantage. Le rôle d’exécutant d’une punition qui aurait dégénéré serait revenu à Marcantoni. Mais par humilité, je dois aussi avouer que  la vérité définitive, si elle existe, est enterrée avec les protagonistes.

 

>>> Notre histoire <<<

 

Je rebondis sur la phrase de France Roche. À peu près après l’affaire Markovic, après Le Cercle rouge, Delon semble vouloir prendre un contrôle nouveau sur sa carrière. Dès lors il ne fera plus vraiment de grand film, à l’exception de Monsieur Klein et peut-être de Notre histoire. L’égo hypertrophié de l’acteur-producteur (et j’ajoute, businessman plus ou moins avisé) Delon a-t-il été néfaste à sa carrière d’acteur, ou bien imputez-vous ce déclin à un changement dans l’écosystème cinématographique (la disparition d’une génération de cinéastes avec lesquels Delon était plus en phase) ?

 

Delon a brillé sous la direction de réalisateurs d’exception comme Luchino Visconti et René Clément. Pourtant, à partir du moment où il a voulu cumuler les rôles de comédien, réalisateur et producteur, la qualité de ses films a décliné. Par ailleurs, il ne s’est pas rendu compte que le public ne voulait plus de lui, avec pour exceptions notables quelques œuvres qui ont marqué les esprits : Monsieur Klein en effet, et Notre histoire.

 

Quel regard portez-vous, comme biographe et comme spectateur, sur sa carrière, qui au moins pendant les 15 ou 16 premières années, fut remarquable ? L’a-t-il globalement bien menée, avec toutes les nuances apportées plus haut ? Quel est le Delon qui vous "parle" le plus, et quels sont ceux de ses films que vous ajouteriez volontiers à votre panthéon ciné perso ?

 

Les dix premières années de sa carrière, commencée en 1958, demeurent un sommet inégalé, et plus précisément  jusqu’au Samouraï de Jean-Pierre Melville. Un chef d’œuvre grâce à la sobriété des dialogues et son esthétique maîtrisée. Et un rôle magistralement interprété qui a inspiré la fameuse critique de François Mauriac : « Alain Delon ne parle jamais si bien que quand il se tait. »

 

>>> Le Samouraï <<<

 

Alain Delon n’était pas le personnage public qui, spontanément, inspirait la plus grande sympathie. Mais on ne pouvait que la ressentir pour lui, à la fin de sa vie, le sachant très malade et déprimé, avec comme climax pathétique la guerre de succession que se sont livré ses enfants de son vivant. Delon à son crépuscule était touchant, bien malgré lui. Est-ce qu’à d’autres moments de sa vie, cette jeunesse où il se cherche, ou sa première grande histoire d’amour avec Romy Schneider, il vous a touché ?

 

La fin de vie de l’acteur, que je qualifie de « pathétique », pose question. Pourquoi ce choix d’avantager sa fille au détriment de ses deux fils ? Pour moi, une décision d’autocrate devenu star.

 

En revanche, son idylle avec Romy Schneider reste l’un des épisodes les plus fascinants de sa vie privée. Ces deux-là surnommés « les petits fiancés de l’Europe » formaient un couple apparemment idyllique, mais l’amour d’Alain était-il sincère ? J’émets des doutes. Notamment à travers les tensions, les disputes, et autres épisodes troublants qu’on m’a rapportés. Ou à l’image de cette « partouze » à Megève en 1961 que rapporte une note policière inédite évoquant une soirée agitée à l’hôtel du Mont d’Arbois, réunissant Delon, Schneider, et six Yougoslaves, avec à la clé, deux lits cassés et une facture réglée par l’acteur.

 

Même dans les colonnes de Paris Match, les critiques sur le tandem furent parfois acides. Ainsi lorsque Michel Clerc, grande plume de l’hebdomadaire, écrit dans un large portrait de Rocco/Delon : « Romy Schneider, folle de lui, devient son esclave, la fiancée, la couverture romanesque dont il a besoin pour faire pleurer les chaumières. »

 

Y a-t-il encore à vos yeux, de vrais mystères Delon ?

 

Je pense que d’autres révélations vont émerger, moins sur le talent du Guépard que sur ses zones d’ombre. Le pire est peut-être à venir.

 

Si vous aviez pu faire face à Delon, un échange entre quatre yeux, et si alors vous aviez pu lui poser une question une seule, quelle aurait-elle été ?

 

Johnny Hallyday, à qui je demandais en 2003 l’épitaphe qu’il aimerait voir figurer sur sa pierre tombale, m’avait répondu, levant son étonnant regard bleu avant d’articuler d’une voix nette : "Rappelez-vous de moi comme d’un homme sincère". Et vous Alain Delon, pourriez-vous faire vôtre cette magnifique formule de Johnny ?

 

Trois adjectifs pour définir au mieux cet Alain Delon que vous avez tant étudié, et tel que vous croyez l’avoir compris ?

 

Le comédien : surdoué. L’homme : charmeur et démoniaque. Une double facette qui continue de fasciner et d’interroger.

 

Vos projets et surtout vos envies pour la suite ?

 

Je travaille sur de nouveaux éléments que j’ai recueillis ces dernières semaines et qui enrichiront une future réimpression de mon ouvrage. Des détails inédits, des pistes non explorées, et des secrets encore bien gardés, à commencer par ceux que je vous ai livrés aujourd’hui. De quoi peut-être relancer le débat autour du personnage magnifique et complexe que fut Alain Delon.

 

Selfie raté, dixit son auteur, mais néanmoins sympathique !

 

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13 décembre 2024

Alain Frèrejean : « Churchill, un maître dans l’art de garder des secrets... »

Combien de pages noircies, combien de livres écrits sur Churchill depuis, au minimum, 1940 ? Bien courageux serait celui qui essaierait d’en faire un recensement exhaustif. Ayant cela en tête, je ne savais pas trop à quoi m’attendre, ou qu’attendre de plus en commençant la lecture de Churchill le visionnaire (L’Archipel, novembre 2024), écrit de la plume de l’historien Alain Frèrejean. Bonne surprise que cet ouvrage, qui commence par une lumineuse préface d’Hubert Védrine, et qui prend le temps de tout explorer de ce qui importa de la vie et de l’action du Britannique. Un récit agréable, avec des focus bienvenus sur ses intuitions, remarquables, sans rien occulter de ses mauvaises idées ou erreurs de jugement. Un homme qui, non content d’être dans l’Histoire, la fit plus que tout autre peut-être au XXème siècle. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (début décembre 2024)

Alain Frèrejean : « Churchill, un maître

 

dans l’art de garder des secrets... »

 

Churchill le visionnaire (L’Archipel, novembre 2024).

 

Alain Frèrejean bonjour. Qu’est-ce qui vous a motivé à entreprendre d’écrire cette nouvelle bio d’un homme, Churchill, qu’on a déjà tant raconté ?

 

D’abord, parce que Churchill a été un homme exemplaire. Et que le souvenir de grands hommes, d’hommes de bien, d’hommes qui ont su prévoir l’avenir et se concentrer sur l’essentiel, comme Roosevelt, Truman, de Gaulle et lui, cela fait du bien. Si nos contemporains s’inspiraient davantage de Churchill, nous aurions moins à souffrir de leur vision à court terme et de leur égocentrisme.

 

Ensuite, j’ai voulu lever le voile sur certains aspects peu connus de son parcours : sa passion de l’aventure, de l’aéroplane, de la peinture, sa vie familiale, ses amours et ses amitiés, sa curiosité pour les inventions. Mais aussi sur ses chagrins et ses erreurs, comme ses rapports avec Tito, le drame de Varsovie, l’Opération Impensable ou la famine du Bengale. Car Churchill n’est pas seulement un visionnaire et un pragmatique, c’est aussi un émotif, dont la vie se lit comme un roman, plein de dépressions et de rebondissements.

 

L’ancien ministre des Affaires étrangères et diplomate respecté Hubert Védrine vous a offert la préface du livre. Parlez-nous un peu de cette rencontre ?

 

Hubert Védrine avait déjà gracieusement préfacé mes Discours des prix Nobel de la Paix. Avec la même grâce, il vient d’honorer d’une superbe préface Churchill, le visionnaire. Pourtant, je ne l’ai jamais rencontré. Je n’ai correspondu avec lui que par courrier et téléphone. Si j’ai eu le culot de lui demander ces préfaces, c’est que les écrits de Védrine m’ont toujours emballé. J’admire sa finesse d’analyse, son ouverture d’esprit, son absence de préjugés, son aptitude à concilier, comme Churchill, vision du monde et pragmatisme.

 

Churchill a perçu très tôt, vous l’expliquez fort bien, les dangers qu’allaient représenter le bolchevisme puis le nazisme. Avait-il la passion des libertés telles qu’on les concevait dans l’Empire britannique d’alors (y compris s’agissant de l’équilibre des puissances en Europe) ? Était-il fondamentalement un ennemi des idéologies ?

 

À mes yeux, Churchill n’est pas un homme de parti. Tour à tour, il a été député conservateur, libéral, puis à nouveau conservateur. Et, de 1940 à 1945, il a dirigé sans aucune bavure un gouvernement de coalition associant conservateurs, libéraux et travaillistes.

 

C’est un démocrate convaincu. Chaque fois qu’il a été mis en minorité, il s’est incliné. Et, lorsqu’il a été ministre de l’Intérieur, il a été tourmenté par la crainte de se tromper chaque fois que se posait la question d’exercer ou non le droit de grâce. Pour autant, ce n’est pas un fanatique des libertés, car il s’est longtemps opposé au droit de vote des femmes ainsi qu’à l’indépendance de l’Inde, et il a apprécié la dictature de Mussolini au début des années 1920.

 

Il a toujours été anticommuniste. Mais, à deux reprises, par pragmatisme, il a mis son anticommunisme au placard. D’abord, de 1941 à 1945, lorsqu’il lui a semblé un moindre mal que le nazisme. Puis, de 1953 à 1955, lorsqu’il a tenté de négocier un modus vivendi avec les successeurs de Staline.

 

Y avait-il à cet égard, au-delà des intérêts particuliers des pays, unité de vues entre Londres et Washington ?

 

De 1919 à 1941, la majorité des Américains, à l’instar de Ford, de Lindbergh et de Joe Kennedy, est plus favorable aux Allemands qu’aux Anglais. Tandis que Churchill prend dès 1932 feu et flammes contre le péril nazi, Roosevelt n’en prend conscience qu’en 1938 et le peuple américain qu’en décembre 1941. De même, en 1945, tandis que Truman et les Américains sont obsédés par la guerre contre le Japon, Churchill est obsédé par l’asservissement des Polonais au joug de Staline.

 

L’élément le plus intéressant de votre ouvrage réside à mon avis dans l’exposition précise et détaillée de toutes les intuitions que Churchill a pu avoir, s’agissant notamment de l’importance des chars en tant qu’unité compacte et de l’aviation en temps de guerre moderne, mais aussi de ce qu’il a entrepris et encouragé en matière de stratégies audacieuses, de décryptage de codes, de subterfuges en tous genres pour tromper l’ennemi... Combien de ses initiatives ont été décisives pour le cours de la Seconde Guerre mondiale ?

 

Sa première initiative est sans doute d’avoir refusé l’offre d’Halifax de demander l’armistice à Hitler par l’intermédiaire de Mussolini.

 

La seconde est d’avoir sans relâche resserré les liens avec Roosevelt, auquel Churchill a, en cinq ans, adressé plus de 1700 lettres et messages, et qu’il est allé rencontrer huit fois, dont cinq en Amérique.

 

La troisième a été son alliance avec Staline, marquée aussi par quatre rencontres, dont deux en tête-à-tête à Moscou.

 

Et la quatrième, qui a certainement raccourci la guerre d’un an, est le soutien qu’il a apporté à Alan Turing pour développer et dissimuler le système Ultra de déchiffrement des messages codés adressés par la Kriegsmarine à ses U-boote chargés de torpiller dans l’Atlantique les transports alliés de troupes et de matériel.

 

Peut-on dire que, pour ce qui concerne Churchill, la France doit une fière chandelle à Strasbourg (qui l’avait particulièrement marqué dans sa jeunesse), et ladite ville une fière chandelle à l’ex-Premier ministre britannique ?

 

La France doit plusieurs chandelles à Churchill. D’abord, Churchill a “inventé” de Gaulle, qu’il a armé, financé et « lancé comme une savonnette » selon les propres paroles de de Gaulle. Puis, en janvier 1945, Churchill a sauvé Strasbourg d’une contre-offensive allemande en intervenant auprès d’Eisenhower pour annuler son ordre d’évacuation de l’Alsace. Enfin, à Yalta, il a arraché à Staline et Roosevelt leur accord pour octroyer à la France une zone d’occupation en Allemagne ainsi qu’un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies, avec droit de véto.

 

Si par extraordinaire vous pouviez poser une question à Sir Winston, quelle serait-elle ?

 

Si je pouvais rencontrer Churchill, je lui demanderais comment il a réussi l’exploit de préserver le secret sur des points essentiels.

 

Certes, on sait que, grâce à l’Opération Fortitude et aux ruses de Pujol, il a réussi à faire croire à Hitler pendant trois semaines capitales que le débarquement en Normandie était une simple diversion et que les Alliés allaient incessamment débarquer en  force aux Pas de Calais. Mais comment a-t-il pu préserver le secret sur le débarquement en Afrique du Nord ? Sur le fait que, grâce en partie aux secrets qu’il avait transmis à Roosevelt, les Américains préparaient des bombes atomiques ? Et comment a-t-il fallu attendre vingt ans pour apprendre que, grâce au système Ultra et à l’équipe de Bletchley Park, les Anglais déchiffraient tous les messages envoyés par les Allemands à leurs sous-marins ? Et trente ans pour apprendre que Churchill a demandé en juin 1945 à son état-major de planifier une guerre contre Staline pour libérer la Pologne, l’Operation Unthinkable, l’Opération Impensable ?

 

Monsieur Churchill, comment avez-vous réussi à préserver si longtemps le secret ?

 

Il y a une autre question que je me garderais cependant de lui poser : sur son absence et celle de sa femme, suite peut-être à une dépression, aux obsèques de leur fille Diana, lorsque celle-ci s’est suicidée.

 

Vos projets et surtout vos envies pour la suite, M. Frèrejean ?

 

Des tournées de conférences dans des maisons de retraite pour seniors sur des sujets particuliers de l’œuvre et de la vie de Churchill, tels que « Churchill et la peinture, comme passe-temps et remède contre la dépression ».

 

Source : Babelio.

 

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11 décembre 2024

Alcante : « 2024 aura peut-être été ma meilleure année professionnelle »

Le formidable scénariste de BD Didier Swysen, alias Alcante, compte depuis quelques années maintenant parmi les invités qui toujours répondent à l’invitation de Paroles d’Actu, et je l’en remercie. En cette fin d’année, à l’occasion de la parution chez Glénat du tome 2 de son adaptation graphique des fameux Piliers de la terre de Ken Follett, il a accepté de s’exprimer longuement sur les coulisses de ce volume, et de tirer un bilan de son année 2024 qui, au moins à titre pro (le reste ne me regarde pas ^^), fut très riche. Si vous aimez l’univers de Follett, le médiéval, ou tout simplement les grandes histoires, vous aimerez forcément Les Piliers à la sauce Alcante. Je le salue, ainsi que ses talentueux compères Steven Dupré, Jean-Paul Fernandez, Nicolas Ruffini-Ronzani... sans oublier Quentin Swysen. ;-) Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

>>> À (re)lire aussi, le premier article Paroles d’Actu

sur Les Piliers de la terre (2023) <<<

 

Les Piliers de la terre : Le feu de Dieu (Glénat, octobre 2024).

 

Alcante : « 2024 aura peut-être été

 

ma meilleure année professionnelle »

 

EXCLU PAROLES D’ACTU

 

Didier bonjour. Franchement, avoir, dans toutes les (bonnes) librairies, le tome 2 des Piliers de la terre avec pour couverture une cathédrale qui flambe, alors qu’en France on rouvre Notre-Dame martyrisée, c’est pas du racolage ? Alcante, opportuniste ? ;-)

 

Haha ! C’est clair que la coïncidence est assez incroyable. :-) Pour m’amuser, j’ai d’ailleurs fait un post Facebook dans lequel je faisais passer la réouverture de Notre-Dame pour une action marketing de notre part afin de célébrer la sortie du tome 2 ! Je remercie d’ailleurs Emmanuel Macron, Anne Hidalgo et le Pape François pour leur collaboration !

 

Tu as évoqué longuement lors de notre première interview, la conception du premier tome, des travaux préparatoires jusqu’aux touches finales. Quelles sont les difficultés, les écueils à éviter pour un bon tome 2 ? Raconte-nous un peu les coulisses de celui-ci ? S’est-il construit dans la foulée du premier ?

 

Oui, après le T1, j’ai assez rapidement enchaîné avec le T2, tout comme d’ailleurs j’ai enchaîné sur le T3 après le T2. Le T1 a vraiment bien marché, donc on était tous assez enthousiastes pour cette suite. Tout le travail préparatoire avait déjà été fait pour lancer le T1, à savoir la maquette 3D du prieuré et de la cathédrale (réalisée par mon fils), le fait d’avoir trouvé un historien médiévaliste qui nous aide, toutes les recherches de personnages pour Steven etc. Donc il n’y a pas eu de difficultés pratiques rencontrées sur cet album, pour sa réalisation. Ou alors juste le timing qui était quand même fort serré (d’ailleurs finalement on a sorti l’album une semaine plus tard que le T1).

 

Au niveau de l’histoire, le tome 1 était un très bon tome d’introduction, avec déjà pas mal d’action, mais maintenant pour ce T2, il faut encore davantage entraîner le lecteur dans un tourbillon d’action, il faut que tout s’enchaîne bien, que les tensions augmentent encore d’un cran, etc, et de ce côté-là le tome 2 ne déçoit pas, je pense. Tom le bâtisseur et le prieur Philip doivent lutter contre un terrible incendie, puis contre les Hamleigh et l’évêque Waleran qui manigancent contre eux. Aliena et Richard se retrouvent sans ressources et à la merci de la violence... Je pense que le lecteur s’attache à beaucoup de personnages car il leur arrive plein de coups du sort contre lesquels ils doivent se défendre, alors qu’ils sont tout le temps en position de faiblesse : pauvres contre riches, prieur contre évêque, jeunes adolescents contre adultes etc. En tous cas, toutes les réactions des lecteurs sur les forums ou en dédicaces sont d’ailleurs vraiment très bonnes. De même pour les retours des libraires.

 

Au niveau des coulisses, je peux parler de deux points qui nous ont donné du fil à retordre...

 

Le premier (!!! attention spoiler !!!) c’est la manière dont Jack sort de la cathédrale dans laquelle il a été enfermé et alors que celle-ci est en feu et menace de s’écrouler. Dans le roman, Jack sort en fait par la tour qui était déjà en partie effondrée, mais cela posait plusieurs soucis. Le premier, c’est que ça semblait vraiment terriblement risqué car il allait devoir descendre le long d’une façade sur une hauteur de 20 mètres. Certes la façade était très abimée et donc avec des points d’appuis, mais quand même ça nous semblait un parcours vraiment trop "casse-cou". En fait, on aurait peut-être dû représenter cette tour différemment pour rendre cette scène plus crédible, mais nous n’y avions pas pensé lors de l’élaboration du tome 1. Mais même si on y avait pensé, il y aurait eu un autre problème : logiquement les moines et les serviteurs et visiteurs se seraient amassés dans la cour devant l’église lors de l’incendie, et ils auraient alors forcément vu Jack descendre, ce n’est pas possible autrement. Bref, quand on lit la scène dans le roman, ça marche très bien, mais quand on essaye de la représenter de manière crédible, c’est un vrai casse-tête ! D’ailleurs, tant les réalisateurs de la série télé que ceux du jeu vidéo ont eu visiblement le même problème car dans les deux cas, ils ont escamoté cette scène ! Dans la série télé, Jack finit par sortir tout simplement par la porte, sans que personne ne le remarque, profitant de la confusion (ce qui semble peu probable ou réaliste). Tandis que dans le jeu vidéo, ils ont fait encore plus simple : on voit Jack au sommet de la tour en flammes, regardant vers le bas (la tour effondrée), et on se demande bien comment il va pouvoir descendre... et hop l’image d’après on passe à autre chose et on le retrouve en bas sans savoir du tout comment il a bien pu se débrouiller :-) ! Finalement, nous, nous l’avons fait sortir par une fenêtre de la tour (les autres fenêtres étant inaccessibles), il se laisse ensuite tomber sur le toit du cloître et puis marche sur celui-ci (côté cour intérieure), et sort ensuite par le côté sud du cloître. Honnêtement, c’est nous qui avons fait le parcours le plus réaliste :-) !

 

Le deuxième point un peu délicat, c’était les plans de la future nouvelle cathédrale, que Tom réalise et va présenter à Philip. Dans le roman, ils sont décrits en détails mais ce n’était pas évident, loin de là, ni de comprendre (car il y a pas mal de termes techniques) ni de les visualiser et encore moins de les représenter de manière réaliste. Pour ce faire, je suis alors entré en contact avec Pascal Pigeot, le responsable du site RomanGothique.fr, un site qui fourmille de photos et d’explications sur les cathédrales romanes et gothiques. Je lui ai expliqué notre souci et lui ai demandé s’il pouvait nous aider, et il a été extrêmement gentil et utile, en nous donnant toutes sortes d’explications et en dessinant lui-même les plans qu’on voit aux pages 52 et 53 de l’album. C’est pourquoi nous le remercions à la fin de l’album. Là aussi je suis assez fier de dire que nos plans sont plus fidèles au roman, et plus réalistes, que ceux montrés dans la série télé :-)

 

Intéressants éléments de coulisses ! Quelques éléments supplémentaires du contexte et de l’intrigue, pour inciter nos lecteurs à s’emparer de ce tome 2 des Piliers ?

 

Eh bien, à la fin du tome 1, les Hamleigh avaient attaqué et pris le château du Comte Bartholomew de Shiring, et fait prisonnier celui-ci. Cela a eu comme conséquence que Tom et sa famille, qui venaient d’être engagés par le comte, se retrouvent de nouveau à devoir errer sur les routes pour trouver de quoi subsister. De même, Aliena et Richard, les enfants du Comte déchu, doivent apprendre à survivre seuls, eux qui ont été habitués au grand luxe. Aliena va devoir faire face à William Hamleigh, qu’elle avait humilié en refusant de l’épouser, et il a la dent dure... Quant à Tom et sa famille, ils vont arriver au prieuré de Kingsbridge. Ils espèrent pouvoir y être engagés car ils ont appris qu’un nouveau prieur vient d’y arriver, et que celui-ci veut redynamiser ce centre religieux. Malheureusement, celui-ci n’a pas d’argent pour les engager et ils devront repartir le lendemain... Mais durant la nuit, un violent incendie éclate et ravage la cathédrale. Sa reconstruction va alors donner lieu à des tensions entre le prieur et l’évêque mais aussi les Hamleigh, chacun ayant des intérêts différents...

 

Est-ce que pour toi cette histoire a des résonances par rapport à notre actualité des années 2020 (en-dehors de la cathédrale en feu bien sûr) ? 

 

Arf... Joker ! Je réponds par quelque chose qui n’est pas vraiment en rapport avec la question, mais j’ai vraiment une fascination pour ces bâtisseurs médiévaux. Quand on pense aux gigantesques cathédrales qu’ils ont réalisées sans ordinateur, sans électricité, sans calculatrice, etc... C’est incroyable !

 

À quand une collaboration plus directe avec Ken Follett, qui ne tarit pas d’éloges sur votre travail ? Partager le rôle de scénariste avec lui pour un projet en commun, pourquoi pas ?

 

Je ne pense pas que ce soit vraiment de l’ordre du possible, mais qui sait... ? J’aimerais bien en tous cas pouvoir le rencontrer et échanger avec lui, certainement ! Et peut-être lancer une adaptation d’un autre de ses romans...

 

 

Question liée : en quoi dirais-tu que ton travail de scénariste se rapproche, ou bien s’éloigne de celui du romancier ?

 

Ce qu’il y a de semblable, c’est que nous devons imaginer une histoire avec des rebondissements, du suspens, des personnages crédibles. On partage aussi le fait qu’on doit chercher de la documentation souvent, en tous cas pour les histoires historiques, mais même dans d’autres cas. On doit avoir une certaine curiosité intellectuelle.

 

La grosse différence évidemment, c’est qu’un romancier travaille seul, tout ce qu’il écrit a vocation d’être lu par les lecteurs, donc il doit soigner la moindre phrase. De notre côté, nous les scénaristes de BD, nous travaillons avec des dessinateurs et finalement la seule chose que nous écrivons et qui est lue par les lecteurs, ce sont les dialogues de nos personnages. Tout ce qui est descriptif est lu par le dessinateur et transposé en dessin par celui-ci. C’est à travers le dessin que le lecteur va ressentir une certaine atmosphère, percevoir les décors, etc.

 

Donc dans un certain sens, les scénaristes vont sans doute plus droit au but, car une partie du boulot va être faite par les dessinateurs (et les coloristes). Souvent d’ailleurs quand je lis un roman, je me fais la réflexion que je pourrais résumer 100 pages de roman en quelques pages de BD ! C’est ça la force du dessin. Comme on le dit "un petit dessin vaut mieux qu’un long discours"... ^^ Mais je ne cherche pas du tout à dénigrer les romanciers, j’ai beaucoup d’admiration pour les "belles plumes".

 

Du nouveau s’agissant de tes rêves d’adaptation audiovisuelle ? Quid de la possibilité, qui serait aussi chouette à mon avis, de travailler avec des gens de l’animation pour un long-métrage qui adapterait une de tes BD ?

 

C’est une possibilité, et d’ailleurs pour La Bombe, on est en train d’explorer cette voie-là avec un producteur qui a pris une option sur les droits.

 

Qu’as-tu envie de dire à celles et ceux qui prétendent encore que la BD, ce n’est que pour les gamins ?

 

Haha ! Je n’ai pas envie de leur dire grand chose en fait. ^^ Quand on voit tout ce qui se fait et tout ce qui s’est déjà fait en BD, il faut vraiment ne rien y connaître ou être de mauvaise foi pour dire ça. Si c’est par méconnaissance, il suffit de leur donner quelques chefs d’œuvre de la BD pour les faire changer d’avis. Mais si c’est de la mauvaise foi, par exemple par une sorte de vision élitiste, là, on ne peut rien faire...

 

Quel bilan tires-tu, à titre professionnel (et personnel si tu le souhaites), de cette année 2024 qui s’achève et qui pour toi aura été intense ?

 

Je pense que professionnellement 2024 aura été peut-être ma meilleure année. En tous cas, je suis très fier de mes sorties : Les Damnés de l’or brun T2, Whisky San (tous les deux coécrits avec Fabien Rodhain), G.I. Gay, La Diplomatie du ping-pong et Les Piliers de la terre, je peux pas me plaindre ! Ça va être dur de refaire une si belle année...

 

Tes projets et surtout, tes envies pour la suite ? 2025, un peu moins de travail ? ;-)

 

Au niveau des scénarios, là je suis justement en train de terminer le T3 des Piliers. J’hésite entre deux options, une avec un peu plus de suspens et d’ambiance; l’autre plus directe mais qui me permettrait de placer un beau flash-back qui figurait bien plus tôt dans le roman... Je me demande si je ne vais pas écrire les deux versions pour pouvoir choisir en connaissance de cause. Ensuite, il y a un très beau projet avec Laurent-Frédéric Bollée et Denis Rodier, mes comparses de La Bombe, ça va bien m’occuper en 2025 mais c’est un peu tôt pour en parler. En fait, j’ai pas mal de projets mais ils sont tous assez embryonnaires pour l’instant. J’aimerais bien réécrire quelque chose de tout à fait inventé aussi, pour me "reposer" un peu de toute cette recherche de documentation.

 

Mais sinon, si vous voulez vraiment me souhaiter quelque chose, j’espère que mes proches et moi garderons la meilleure santé possible, c’est le principal... :-)

 

Un message pour tes camarades des Piliers ?

 

J’en profite pour remercier Steven Dupré, ça fait des années qu’on se connaît, depuis 2004, vingt ans déjà, et je suis super heureux de son travail sur Les Piliers. Je suis très content car c’est moi qui l’ai amené sur le projet, et c’était une très bonne idée. :-) J’adore recevoir ses planches et les agrandir sur mon PC pour voir tous les détails et la finesse de son encrage !

 

Et j’en profite aussi pour remercier Jean-Paul Fernandez qui a fait un super boulot sur les couleurs de ces deux tomes, mais qui ne sera pas sur les suivants car il prend sa retraite, que je lui souhaite la plus agréable possible !

 

Et tant que j’y suis, un tout grand merci aussi à Nicolas Ruffini-Ronzani, l’historien médiévaliste dont l’aide est aussi précieuse qu’agréable !

 

Un dernier mot ?

 

Euh... Joyeuses fêtes de fin d’année à toutes et tous, et ce serait pas mal si les tensions pouvaient un peu retomber au niveau mondial !

 

Interview : début décembre 2024.

 

 

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2 décembre 2024

Luc Mary : « À quoi rêvez-vous, Thomas Pesquet ? »

J’ai eu il y a neuf mois la joie de vous proposer une interview avec l’historien et passionné d’espace Luc Mary, autour de sa bio d’Elon Musk. Depuis, Donald Trump a été élu une seconde fois à la présidence des États-Unis, et son allié Musk a, un peu à la surprise générale, accepté un job dans la future administration républicaine. De cela, de cette histoire encore à écrire, il sera question dans ce nouvel article, fruit d’un deuxième entretien avec M. Mary. Mais on y parlera surtout d’une personnalité beaucoup plus solaire que les deux personnages cités plus haut : le spationaute Thomas Pesquet, sujet (lui aussi passionnant) d’un autre ouvrage fort intéressant et instructif de mon interlocuteur : Thomas Pesquet, l’enfant des étoiles (L’Archipel, juin 2024). Merci à lui pour ses réponses et pour sa disponibilité ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (fin novembre 2024)

 

Luc Mary : « À quoi rêvez-vous,

 

Thomas Pesquet ? »

 

Thomas Pesquet, l’enfant des étoiles (L’Archipel, juin 2024).

 

Luc Mary bonjour. Thomas Pesquet est un modèle formidable pour la jeunesse, et pas simplement pour la jeunesse d’ailleurs : brillant, entreprenant, pugnace, inspirant. À quel moment décide-t-on d’écrire la bio de Monsieur Parfait ? Qu’est-ce qui vous a poussé dans cette démarche ?

 

Historien des sciences et surtout suivant pas à pas toutes les étapes de l’exploration du Cosmos, j’ai d’abord suivi les traces d’Elon Musk et de Jeff Bezos, les champions du New Space. Après avoir retracé leur épopée, il me semblait naturel de me pencher sur ce «  Tom Cruise de l’espace  » qu’est Thomas Pesquet. A la fois héros des enfants et pionnier d’une nouvelle ère, Thomas Pesquet est en effet un modèle d’excellence. S’il est le dixième français à avoir tourné autour de la Terre, il n’en reste pas moins le premier à avoir su communiquer sa passion pour le Cosmos, mieux encore à avoir réconcilié les Français avec la conquête de l’espace, en la faisant apparaître plus proche, plus humaine et plus concrète, et c’est en cela un grand champion. Car Thomas Pesquet est autre chose qu’un simple spationaute, c’est le champion d’une nouvelle race d’hommes, celle des «  Homo Spatiens  »,  à savoir un colon qui a à la fois le regard tourné vers le lointain Cosmos et vers la Terre, mettant ainsi en garde ces concitoyens contre les dangers de la pollution et du réchauffement climatique à court et à long terme.  Scientifique, technicien mais aussi musicien, sportif et polyglotte, il coche toutes les cases du parfait astronaute. En d’autres termes, la conquête de l’espace n’est pas seulement une aventure technologique, c’est aussi une philosophie de l’avenir.

 

« Thomas Pesquet a réconcilié

 

les Français avec la conquête de l’espace... »

 

Le parcours de Thomas Pesquet tel que vous le racontez est en effet exceptionnel : celui d’une élite intellectuelle qui va se frotter aux plus grandes des exigences physiques et mentales. Ces personnalités-là sont-elles, plus encore qu’il y a trente ou soixante ans, des exceptions qui tranchent avec le reste de l’humanité ?

 

Exceptionnel, Thomas Pesquet l’est évidemment, puisqu’il a remporté un énorme concours à l’échelle européenne. En 2009, seulement six astronautes sur un total de plus de 8 000 candidatures ont ainsi été recrutés par l’Agence spatiale européenne pour participer à la grande aventure de l’ISS, perchée à quelque 400 kilomètres d’altitude. Cela étant, les spationautes ne sont pas des «  surhommes  », seulement des hommes et des femmes qui doivent faire preuve d’une exceptionnelle endurance, d’une solidarité à toute épreuve et d’une réactivité impeccable. « Pour pouvoir aller dans l’espace, il faut savoir rester terre à terre » précise Thomas Pesquet. Car si l’aventure à bord de l’ISS est un privilège, c’est loin d’être un luxe. L’inconfort, l’insécurité et l’exiguïté sont ainsi totales.  On peut même parler de véritable camping sous l’œil de l’infini. Dans le milieu de l’apesanteur, les hommes doivent en effet réapprendre à dormir, à boire et à manger. À seul titre d’exemple, il est impossible de boire de l’eau dans un verre ; il faut l’aspirer d’un sachet au moyen d’une paille. Et la plupart du temps, cette eau n’est autre que de l’urine d’astronaute recyclée. Qui plus est, c’est le dépaysement le plus total. À seulement 400 kilomètres au-dessus du plancher des vaches, il n’y a plus de haut ni de bas, plus de jour ni de nuit, le Soleil se lève toutes les quatre-vingt-dix minutes. Pour couronner le tout, nos aventuriers de l’espace perdent à la fois des muscles, des os, des globules rouges, de l’acuité visuelle et même du capital-vie ! Autant dire que les spationautes, à défaut d’être des gens au-dessus du commun des mortels, sont surtout des êtres doués d’une santé exceptionnelle.

 

 Si vous pouviez, à l’occasion de cette interview, lui poser une question, quelle serait-elle ?

 

Après avoir effectué près de 400 jours dans l’espace au terme de deux longues missions, celles de Proxima avec les Russes, et d’Alpha avec les Américains, respectivement en novembre 2016 et avril 2021, Thomas Pesquet n’est toujours pas rassasié d’espace mais aspire encore à flirter avec les étoiles. Son ambition première est de marcher sur la Lune. Il l’a dit et répété plusieurs fois devant les caméras. D’une certaine façon, pour paraphraser un célèbre publicitaire, je dirais qu’un astronaute qui ne contemple pas la Terre depuis la Lune a raté sa carrière. Jusqu’à présent, seuls douze hommes, douze Américains, ont arpenté l’astre sélène. N’en déplaise aux complotistes, les traces des six missions Apollo (1969-1972) sont toujours imprimées sur le sol lunaire. Ma question à Thomas serait la suivante : ses rêves de conquête spatiale s’évanouiraient-ils s’il n’était pas désigné pour marcher prochainement sur la Lune, disons avant 2030 ? Comment verrait-il alors son avenir ? Grand communiquant devant l’Éternel pour prêcher la colonisation et la connaissance du Cosmos, ou alors aspirerait-il à un rêve encore plus grand malgré tout, celui d’être le premier Français à marcher sur la planète rouge ?

 

« Trump-Musk ? On ne peut imaginer

 

deux Jupiter sur le mont Olympe... »

 

Dans quelle mesure peut-on comparer Thomas Pesquet à Elon Musk, auquel vous avez aussi consacré un livre ? Par ailleurs, Donald Trump, qui vient d’être de nouveau élu président des États-Unis, a nommé son allié Musk à la tête d’une nouvelle administration qui sera chargée de rationaliser les dépenses fédérales américaines. Croyez-vous que ce sera faisable ? Que Musk devra céder le contrôle de certaines de ses sociétés, pour être confirmé ? Et que l’attelage Trump-Musk, deux personnalités fortes qui n’ont pas les mêmes idées sur tout, tiendra ?

 

Même s’ils partagent le même rêve, celui d’explorer l’espace lointain, Thomas Pesquet et Elon Musk sont vraiment aux antipodes. L’un rend l’espace attractif, l’autre veut y transporter toute l’Humanité. Quand Pesquet veut marcher sur la Lune, Musk veut mourir sur Mars. Le premier est astronaute, ingénieur et bardé de diplômes ; le second est un autodidacte patenté mais doué d’une énergie et d’une imagination débordantes. Encore une fois, notre Normand de 45 ans symbolise l’excellence, la rigueur, le courage, le dynamisme et la soif de découvertes. En comparaison, même si on ne peut pas nier l’esprit pionnier et aventurier de l’ex-Sud Africain de 53 ans, Elon Musk se distingue aussi par son éclectisme mais surtout par ses folies et ses extravagances. L’image féérique du Docteur Jekyll du spatial est aussi quelque peu ternie par le Mr Hyde du social ; Elon Musk considère ainsi ses employés comme des pions que l’on peut jeter d’une minute à l’autre. Ces derniers temps, le Walt Disney de l’espace s’est même transformé en un Kissinger un peu déjanté de la diplomatie mondiale. Pour couronner le tout, depuis la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américaines, Elon Musk a accepté en effet un poste en tant que ministre de l’efficacité gouvernementale. À ma grande surprise. À mon humble avis, cette expérience politique ne durera pas. Elon Musk n’aime ni les règles, ni les normes, contre lesquelles il peste régulièrement quand elles le freinent dans ses affaires. Il pourrait aussi profiter de son poste pour en finir avec ses adversaires, comme Boeing ou Lockheed. Son ambition est aussi de gérer les États-Unis comme il préside X (ex-Twitter), c’est-à-dire en se fichant radicalement du quotidien des Américains. Enfin, Elon Musk a un ego surdimensionné, à l’égal de Donald Trump. Leur collaboration ne peut donc pas tenir à long terme. On ne peut imaginer deux Jupiter sur le mont de l’Olympe. Parions qu’il reviendra vite à ses premiers objectifs, offrir la planète Mars à l’Humanité.

 

 

Vos projets et surtout vos envies pour la suite, Luc Mary ?

 

Depuis la parution de mon livre sur Thomas Pesquet, je n’ai pas quitté le domaine de l’espace. Mieux encore, j’ai pris un billet pour le lointain Cosmos en imaginant un voyage au cœur de notre Galaxie, à près de 1 500 années-lumière de notre berceau céleste. Intitulé Vers l’infini mais pas au-delà, il s’agit d’un vrai routard galactique,  le premier guide touristique interstellaire pour être précis. À bord d’un vaisseau spatial construit d’ici mille ans, nous explorons ainsi toutes les planètes du Système solaire, mais surtout toutes les exoplanètes exubérantes et sidérantes qui gravitent dans un rayon relativement proche. À la fois ludique et scientifique, ce guide d’un genre nouveau répartit ainsi les planètes en quatre catégories, des plus fréquentables aux plus infernales en passant par les plus incontournables et les plus improbables. Ces planètes sont parfois aussi fascinantes qu’étranges. Certaines sont ainsi éclairées par deux soleils quand d’autres sont littéralement collées à leur étoile. D’autres encore interdisent toute implantation d’un club Med ; à l’exemple d’Osiris, une planète infernale tapie à 154 années-lumière où les vents dépassent plus de 10 000 km/h. À l’inverse, d’autres mondes s’avèrent presque aussi hospitaliers que notre vieille planète, comme Kepler 452-b, une super terre cachée dans la constellation du Cygne. Voyez-vous, la conquête de l’espace nous réserve encore plusieurs siècles de surprises. Nous vivons aujourd’hui encore dans la préhistoire de l’exploration du Cosmos…

 

« Nous vivons aujourd’hui encore dans la

 

préhistoire de l’exploration du Cosmos… »

 

 

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25 novembre 2024

Anny Duperey : « Les gens ont actuellement un besoin désespéré de rire »

Lorsque j’ai raconté autour de moi que j’avais réalisé en début d’année une interview avec Anny Duperey, je n’ai eu que des retours positifs, du genre : "Elle je l’aime bien, en plus elle est sympathique". L’échange s’est prolongé depuis, par mail. Elle a notamment accepté, avec enthousiasme, ma proposition de mettre en ligne sur YouTube ce film "perdu" auquel elle tient tant et qu’elle créa avec Bernard Giraudeau, La Face de l’Ogre (au jour de cet article, plus de 38.000 visionnages). Ces derniers temps, elle prend avec la joyeuse troupe du Duplex plaisir à faire rire le public. Mais un autre spectacle, plus confidentiel, plus personnel, lui tient à cœur.

 

C’est précisément pour l’inviter à parler de cette création, Viens Poupoule !, bel hommage au caf’conc’ de la Belle Époque (une représentation à venir, le 10 décembre), et aussi de son prochain livre, que je lui ai proposé ce nouvel entretien, qui s’est fait à la mi-novembre. J’ai aussi demandé dans la foulée à son jeune complice Arzhel Rouxel d’écrire quelques mots pour évoquer leur travail ensemble. Merci à eux... allez les applaudir, ça leur fera du bien, et à vous aussi! Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

 

partie 1 : le témoignage (surprise)

« Anny et moi avons été mis en contact grâce à une amie commune, Anne-Lise Gastaldi, qui fut ma professeure de piano durant mes études au Conservatoire national supérieur de Musique et de Danse de Paris. Être pianiste sur le spectacle Viens Poupoule !, c’est comme devenir éleveur de poules pondeuses : je m’efforce de connaître les spécificités d’Anny et Charlène, puis de créer les conditions musicales idéales pour qu’elles puissent pondre leurs plus beaux œufs. »

 

« Au-delà des exquises répétitions avec mes deux oiseaux préférés, je dois avouer que les potages, tourtes et haricots du jardin, cuisinés par Anny, m’ont particulièrement ému. On retrouve dans ses préparations culinaires la même générosité qui l’habite lorsqu’elle monte sur scène. »

Arzhel Rouxel, le 25 novembre 2024

 

Anny Duperey dans Viens Poupoule !. Photo : capture d’écran (B.A.).

 

partie 2 : l’interview

Anny Duperey : « Les gens ont

 

un besoin désespéré de rire »

 

 
Anny Duperey bonjour, je suis ravi de faire cette nouvelle interview avec vous. Comment vivez-vous le beau succès du Duplex, dans un contexte je crois difficile pour le théâtre ?

 

Nous avons eu une chance extraordinaire avec ce spectacle ! Partis pour 30 représentations exceptionnelles, nous avons décidé de reprendre la pièce jusqu’au 5 janvier car, suivant ma propre formule : "Il faut être poli avec la chance !". Rendre, quand elle vous donne un tel succès.  C’est une comédie de mœurs. Les gens ont actuellement un besoin désespéré de rire... Nous ferons une grande tournée du Duplex de septembre à mi-janvier 2026.

 

L’actualité qui vous tient à cœur en ce moment, c’est aussi votre spectacle Viens Poupoule !, dans lequel vous vous êtes beaucoup investie, et qui connaîtra une représentation exceptionnelle le 10 décembre. Viens poupoule ! c’est votre bébé, vous avez je crois une tendresse particulière pour cette création...

 

Avec mon/ma complice et partenaire Charlène Duval, artiste de music hall, nous ADORONS ce spectacle. Nous l’avons concocté ensemble d’abord pour clore les très sérieuses "Journées Marcel Proust" de Cabourg, pour lesquelles j’avais plusieurs fois fait des lectures. Nous avions découvert un magnifique texte de Proust sur le café-concert : Éloge de la mauvaise musique ! Ce fut le point de départ de cette aventure musicale très gaie. Puis nous avons écrit des textes, des enchaînements, émaillés de 17 chansons de cette époque (souvent légèrement grivoises), qui donnent un aperçu - assez culturel mine de rien, sous la légèreté ! - de ce que fut le phénomène du café-concert, les personnages, le comique troupier, etc... Nous l’avons joué de loin en loin, quelques jours au théâtre de Passy, à la maison de la culture d’Orleans, en ouverture du festival de Houlgate en septembre... etc.  Nous sommes ravis de l’offrir de nouveau ce 10 décembre au théâtre de la Michodière ! On va beaucoup s’amuser ! Un de mes amis appelle joliment ce spectacle « Un bijou hors du temps ».

 

>>> Viens Poupoule ! (pour réserver) <<<

 

Qu’auriez-vous envie de dire à nos lecteurs pour les inciter à venir vous applaudir le 10 décembre, et pour que d’autres dates lui succèdent ?

 

Venez nombreux ! C’est un remède à la mélancolie !!! Et vous en apprendrez sur cette époque si touchante, et le répertoire est si drôle... C’est une page de NOTRE HISTOIRE (sic), étonnamment joyeuse et folle, alors qu’elle se situe exactement entre les deux affreuses guerres de 1870, puis celle de 14/18. Le personnage du «  comique troupier  », par exemple, sorte de clown habillé en militaire de l’époque (Charlène me fait pleurer de rire en l’interprétant, coiffée de la traditionnelle casquette de "tourlourou" !), devait servir à exorciser l’horreur de ces millions de morts. J’avoue que nous nous amusons nous-mêmes énormément ! Et nous avons, comme traditionnellement au café-concert, nos propres costumes. Plumes, paillettes et résilles aux jambes, on ose ! J’ajoute que nous avons un magnifique jeune pianiste, notre "bébé" Arzhel Rouxel, déjà professeur dans un conservatoire...

 

Cette "Belle Époque", dont les chansons et l’imagerie sont mises à l’honneur dans Viens Poupoule !, c’est un temps où vous vous seriez vu vivre malgré tout ? Ou bien, tout considéré, vous êtes quand même bien dans vos baskets à notre époque ?

 

On se plaint toujours de l’époque dans laquelle on vit. L’avenir ne nous apparaît pas rose, il est vrai... Mais ladite "Belle époque" était de fait épouvantable ! Ces millions de morts par les guerres, une condition féminine terrible, la misère paysanne et citadine, dans des villes encore souvent insalubres... Les gens qui fréquentaient les cafés-concerts, au répertoire si léger, devaient avoir eux aussi un « besoin désespéré de rire »… !

 

>>> La Face de l’Ogre (YouTube, complet) <<<

 

Depuis notre échange du mois de janvier j’ai vous le savez pu mettre en ligne votre très beau film, La Face de l’Ogre, qu’avait réalisé Bernard Giraudeau. Ça avait été difficile de scénariser et de jouer un tel film sur le deuil, au vu de votre histoire, ou bien cela a-t-il au contraire été comme une thérapie qui allait annoncer, quatre années après, Le Voile noir ?

 

Un psy, rencontré un jour dans une émission, pour mon roman plutôt sombre qui avait précédé Le Voile noir, (Le Nez de Mazarin) constatant que je n’avais perçu à l’écriture (ni d’ailleurs à la re-lecture) aucun des symboles révélateurs de mon déni du deuil, m’avait dit : "Vous avez un inconscient admirablement organisé - continuez comme ça, il travaille." Je n’ai pas, non plus, compris pourquoi j’étais si à l’aise en écrivant le scénario de La Face de l’Ogre. J’étais en quelque sorte "chez moi" dans ce sujet. Aucune véritable prise de conscience lucide. Mais l’écriture du Voile noir a suivi... Mon inconscient avait encore bien travaillé !

 

Bernard Giraudeau avait-il d’ailleurs joué un rôle pour vous encourager notamment à écrire Le Voile noir ?

 

Non, pas du tout. Ce livre a été écrit seule, parallèlement à notre vie de couple et notre vie professionnelle, puisque nous jouions beaucoup au théâtre ensemble. Il ne s’en mêlait pas du tout - un peu effrayé, me semblait-il, par ce travail psychologique que j’étais en train d’accomplir...

 

Je me promenais il y a quelques jours dans une librairie spécialisée dans la BD, et ai constaté à quel point il y a maintenant beaucoup de témoignages qu’on retranscrit, de fort belle manière, en roman graphique. Comment réagiriez-vous si quelqu’un vous proposait d’adapter Le Voile noir en BD... ?

 

Je ne l’imagine pas une seconde ! J’ai même refusé, je m’en souviens, une proposition d’en faire une adaptation théâtrale, une lecture... Il est vrai que ce livre est un peu "sacré", pour moi. Je pense que chacun doit recevoir les mots, en silence, en intimité. Et se faire soi-même, intimement, les images qu’il peut susciter d’après le récit... Mais je me trompe peut-être !

 

Vous m’aviez confié il y a quelques jours avoir achevé votre nouveau livre, un roman je crois. Vous m’en parlez un peu ?

 

Ce sera mon quatorzième livre ! Je me demande quelquefois si, au lieu d’être une « comédienne qui écrit », je ne serais pas plutôt « une écrivaine qui joue » ! Je suis venue à la comédie par l’écriture… Ce prochain « bébé de papier » ne sera pas un roman. Ce sont des souvenirs, des manières de nouvelles, évocations liées à une petite phrase marquante qui m’est restée obstinément en mémoire. Les sujets en sont donc extrêmement variés. Anecdotes du métier, souvenirs personnels… J’ai donné comme titre à ce livre la première phrase qui m’est restée obstinément en mémoire : celle que me disait invariablement ma grand-mère, quand on m’emmenait respirer le « bon air marin », sur le port de Dieppe, qui puait le gasoil et le poisson pourri : « Respire, c’est de l’iode ! » Mais il y a aussi :
- Merci, je n’ai besoin de rien.
- Suce-la, bon Dieu, suce !
- Faire humblement son métier de star.
- Oh, vous n’avez pas de boucles d’oreilles !
- Il ne peut pas être beau, il est bête… Etc, etc !

 

>>> Le Tour des arènes <<<

 

Dans votre roman dont je viens d’entamer la lecture, Le Tour des arènes, il y a la notion d’évasion qui permet de voir la vie autrement. L’envie d’évasion, d’Ailleurs, vous la ressentez parfois ?

 

Aucune envie d’évasion, je suis une voyageuse nulle ! Je ne cherche que des «  chez moi  », donc quand j’en trouve un… j’y retourne. Le Tour des arènes est un roman sur le thème de l’inconscient, l’instinct et le hasard - c’est à dire le thème de ma vie ! J’ai adoré écrire ce roman, que je qualifiai, pour ce qui arrive à mon personnage Solange, comme «  une psychanalyse sauvage  ».

  
Vos projets théâtre, ciné, télé à venir ?

 

J’adorerais interpréter un jour le personnage de « la clocharde » dans un Tour des arènes adapté pour la télévision. Mais… c’est une sorte de conte. Et me semble que les décideurs sont très très très axés sur le policier, le suspens, les rebondissements… ou éventuellement sur le social. Les rebondissements de cette histoire sont psychologiques - faudrait lancer la mode !

 

Puissiez-vous être entendue ! Vos envies surtout pour la suite ? Que peut-on vous souhaiter Anny Duperey ?

 

Une belle reprise de Viens Poupoule !, pour notre moral et notre joie à tous ! De nombreux lecteurs pour mon Respire, c’est de l’iode, qui sera en librairie le 4 avril. Ce serait déjà pas mal, non ?

 

  

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15 novembre 2024

Enzo Enzo : « Mon coeur est toujours en mouvement »

Il y a trente ans, Enzo Enzo enchantait le public ET la critique avec son titre emblématique, Juste quelqu’un de bien. Depuis, on l’a moins vue, moins entendue dans les médias, mais elle n’a jamais cessé de faire le métier qu’elle aime. Son dernier album en date, Pantoum (actuellement disponible), est une déambulation poétique et sensible autour de textes piochés avec gourmandise dans le patrimoine. Un joli moment à prolonger en live le 19 novembre : elle se produira ce soir-là au Théâtre de la Tour Eiffel. Merci à elle pour ses réponses : allez l’écouter ! Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Enzo Enzo chantera, parlera... au Théâtre de la Tour Eiffel le 19 novembre prochain.

Crédit photo : Marian Andreani.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU (15/11/24)

Enzo Enzo : « Mon cœur

 

est toujours en mouvement »

 

Enzo Enzo bonjour. Le grand public vous connaît principalement pour la chanson Juste quelqu’un de bien (1994), qui vous a valu un beau succès populaire et critique. Ce titre reste votre carte d’identité, votre porte-bonheur ? On vous en parle encore souvent, 30 ans après ?

 

On me parle de cette chanson bien sûr, et c’est très bon de constater comme cet attachement à la chanson est fort. J’aime toujours autant la chanter, et entendre le public la chanter avec moi est doux et fort.

 

>>> Juste quelqu’un de bien <<<

 

Vous avez poursuivi depuis votre petit bout de chemin : entre 1994 et le nouvel album, Pantoum, il y a eu tout de même dix albums originaux qui vous ont permis d’explorer pas mal de choses différentes. Le plaisir, c’est cela qui vous a toujours guidée dans vos choix artistiques ? En quoi diriez-vous que l’artiste que vous êtes a appris, évolué par rapport à celle d’il y a trente ans ?

 

Il y a eu tellement de rencontres avec des auteurs, musiciens, publics, que j’ai pu m’améliorer et prendre de plus en plus de plaisir à me produire en scène. À plonger dans l’interprétation. Je connais bien mieux ma voix aussi.

 

Pantoum, c’est un recueil musical et chanté de poèmes plus ou moins contemporains que vous avez soigneusement sélectionnés. Quel est votre rapport à la poésie au quotidien, dans votre quête d’inspiration en tant qu’artiste, et quelle place tient-elle dans votre équilibre personnel, j’ai presque envie de dire, "intime" ?

 

Il y a les poèmes qu’on peut lire, avoir certains recueils favoris en chevet sur le temps d’une vie, ceux qu’on rencontre. Il y a la poésie du quotidien, de la vie, des instants. Certains ont une facilité à la voir, d’autres doivent s’y efforcer. Je suis de celles qui la trouvent sans avoir à faire d’effort, et c’est un cadeau.

 

Les thèmes abordés dans cet album sont souriants, tendres ou mélancoliques, il y a de la révolte et de l’optimisme. Ce patchwork de sensations, ça ressemble à la femme que vous êtes aujourd’hui ?

 

Ces thèmes parlent de l’humain. Dans toutes ses émotions. De toutes les époques. Le besoin d’aimer, la capacité à ressentir la joie et la colère sont de toute éternité. Je me sens à peine plus mature que lorsque j’étais une très jeune fille... Mon cœur est en mouvement.

 

>>> Cousus ensemble <<<

 

Parmi les textes du disque, il en est deux qui font allusion à la Russie, un conte de Victor Hugo et une chanson d'Allain Leprest. C’était important pour vous d’évoquer, par les temps qui courent, cette terre par son imagerie, par sa musicalité ? Diriez-vous que vos racines slaves ont fait de vous quelqu'un de particulier ?

 

Mes racines slaves n’ont pas à voir avec ces deux textes. Ce sont tout simplement l’histoire de cet ogre amoureux et de cet aventurier de l’espace qui sont au centre.

 

Quel est votre rapport à l’écriture, à la composition ? À quels moments ressentez-vous l’envie, le besoin, de vous confier plutôt, soit à une feuille de papier, soit à un instrument de musique ?

 

J’ai toujours envie d’intégrer puis partager ce qui me frappe quand c’est beau ou quand c’est fort.

 

Mardi 19 novembre vous serez au Théâtre de la Tour Eiffel pour un spectacle unique autour de ces poèmes, "chantés et dits". Comment abordez-vous ce rendez-vous ? Il y aura des surprises ?

 

Pas de surprise cachée pour cette occasion, d’invité particulier. C’est déjà un pari de présenter un tel répertoire, alors…

 

>>> Vous ne saurez jamais <<<

 

Si, parmi tous vos albums, vous deviez nous citer, pour nous les faire découvrir, celles de vos chansons qui vous tiennent le plus à cœur, quelles seraient-elles ?

 

J’aime certaines chansons un peu plus que d’autres c’est vrai. Je pourrais vous citer Vous ne saurez jamais (dans Pantoum), Cousus ensemble dans Têtue, Des jours avec... dans Eau Calme, Les naufragés volontaires

 

Vos projets et surtout, vos envies pour la suite, Enzo Enzo ?

 

Aimer. Être aimée. Chanter. Trouver des champignons. Faire rire. Aider...

 

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