Canalblog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Paroles d'Actu
Publicité
30 mai 2026

« Marie-Odile », par Amelle Gassa

Lorsque j’ai fait mon entrée à l’université Lyon II, en 2003, j’avais bien des raisons de ne pas m’y sentir naturellement à mon aise. Déjà, j’avais été le premier de ma famille à avoir le Bac, alors la fac, vous pensez... Ensuite, très solitaire et assez renfermé - je me suis un peu soigné depuis mais pas tant que ça -, je n’étais pas vraiment du genre à me créer facilement ces amitiés qui aident à rendre plus doux ce qui n’est pas simple, pas évident. Curieux, mais pas vraiment lettré, ni versé dans les maths, je m’étais dirigé, après un bac ES, vers une filière AES (avec option Histoire), qui m’a ouvert à des tas de sujets qui m’ont passionné, du droit constitutionnel à l’éco internationale (mais pas la compta ni le droit administratif, sorry).

 

Parmi mes professeurs, il y eut, à partir de l’année de licence me semble-t-il, Marie-Odile Nicoud, qui enseignait avec Loïc Chabrier le droit constitutionnel comparé. Il avait fallu bûcher, pas mal des étudiants qui suivaient ces cours venaient eux de formations purement juridiques. Mme Nicoud a clairement été de ceux qui ont su me mettre à l’aise. Elle était rigoureuse dans ses enseignements, mais par sa décontraction elle savait les rendre vivants et concrets. Elle était à l’écoute, attentive aux uns et aux autres, pas parce que c’était convenable de s’intéresser un peu aux étudiants, mais parce que c’était sa personnalité, sa sensibilité. Moi, j’ai continué mon parcours, jusqu’au M2. Sans avoir, après, de voie de sortie évidente, mais toujours la curiosité d’apprendre en compagnie de ces personnes inspirantes. Le M2 Action économique et coopération des collectivités territoriales en Europe, mon M2, c’est elle qui le dirigeait. Peut-être même l’avait-elle créé ? Elle n’avait en tout cas pas été pour rien dans mon choix. À la fin du printemps, ou au début de l’été 2008, j’étais sorti rapido de mon job étudiant pour fêter avec mes camarades de M2, avec elle et d’autres enseignants, notre diplôme. Et grâce à Facebook, réseau sur lequel elle m’avait fait l’honneur, l’amitié même de m’accepter, j’ai pu garder le contact avec elle. Pas mal d’échanges au fil des ans, sur l’actu, sur la fac (elle a été Doyen de la faculté de Droit plusieurs années durant), sur la vie tout court.

 

Elle m’avait confié il y a sept mois être malade et devoir s’éloigner temporairement de l’université pour se soigner. Mais, m’avait-elle dit, "si je n’ai guère le moral pour la fac, je l’ai pour moi". Début mars, elle me parlait du traitement qui suivait son cours, avec "de lourds effets secondaires", mais avec le moral, toujours. Un cancer, encore... Je lui ai fait part d’un cas me touchant de près dans ma famille, ses mots furent sans surprise bienveillants et encourageants. Et moi je lui ai promis de prendre de ses nouvelles régulièrement. J’ai attendu un peu, je ne voulais pas l’embêter ou la fatiguer. Mon message suivant, je le lui ai envoyé au début de mai. Plusieurs jours, pas de réponse. Les soins, l’épuisement, pensais-je. Et un matin, alors que précisément je me baladais dans une rue de Lyon, pas si loin de mes premiers pas à l’université, j’ai eu comme une pensée, peut-être un pressentiment. J’ai tapé son nom sur Google, et suis tombé sur le communiqué de Lyon II annonçant son décès, survenu fin avril. Choc et peine : à 62 ans, elle avait encore tant à vivre, tant à apporter. Elle était, parmi mes correspondants, un regard précieux, qui m’encourageait, et autant te dire ami lecteur que ça n’a jamais été inutile pour moi.

 

J’ai tenu à lui rendre hommage sur Paroles d’Actu, que je lui avais fait découvrir, et qui lui avait inspiré des retours chaleureux. Sa réaction à mon article autour de mes 40 ans en 2025, où je me racontais : "Il manquait beaucoup celui là !". Elle avait raison, bien sûr. Deux mois avant elle avait réagi à mon évocation dAnne-Marie Comparini, ancienne présidente de Rhône-Alpes : "elle avait un sens inné de l’autre, de tous les autres". Je ne l'aurais pas mieux écrit, et ça valait bien pour l’une et pour l’autre.

 

Rapidement, j’ai eu l’idée de proposer à Amelle Gassa, maître de conférences associée en droit public, de se saisir d’une tribune pour l’évoquer. À l’époque de mon passage comme étudiant, elle débutait sa carrière et je l’avais eue comme chargée de TD sur des cours dont s’occupait Mme Nicoud. Avec nous elle était exigeante mais complice : peu d’années avant elle était à notre place. Je savais qu’elles étaient proches, et je me rappelle un conseil municipal folklorique, dirons-nous, auquel elles assistèrent ensemble, et où je m’étais trouvé avec mon père, pour un exercice d’immersion démocratique. Avec elle aussi, l’échange n’a pas été interrompu, pour mon plus grand plaisir.

 

Le texte qu’elle m’a envoyé, très beau et très touchant, est daté du 3 mai. Elle l’avait d’abord écrit, comme une confidence intime, impossible peut-être, pour Marie-Odile Nicoud, et pour la compagne de celle-ci. Je la remercie beaucoup d’avoir accepté qu’il soit ici publié, et m’associe de nouveau, chaleureusement et avec émotion, à la douleur de celles et ceux, nombreux, qui l’aimaient et qu’elle aimait. Pour ma part, je n’ai pas vraiment suivi les chemins que ma formation appelait naturellement, mais à son contact, sous ses enseignements, j’ai appris beaucoup : elle a contribué, avec d’autres, à une forme d’émancipation. À travers cette évocation, c’est un hommage à toutes celles et à tous ceux qui transmettent, et qui le font avec bienveillance. Pour tout cela, et pour cette amitié qui n’était pas feinte, où que vous soyez je vous remercie Marie-Odile... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Amelle Gassa et Marie-Odile Nicoud, lors d’un repas

avec leurs étudiants. Sa dernière promo...

 

 

Marie-Odile

par Amelle Gassa, le 3 mai 2026

 

Marie-Odile,

 

Je pense à toi.

 

Tu nous as quittés le 28 avril 2026.

 

La première fois que je t’ai rencontrée, j’étais étudiante. Tu étais chargée de cours en droit des collectivités territoriales, et Hélène, ton grand amour, assurait les travaux dirigés. C’est ainsi que je vous ai rencontrées toutes deux, ensemble, comme vous l’étiez dans la vie, indissociables, lumineuses, chacune à votre manière. Je ne savais pas encore, à ce moment-là, que cette rencontre allait traverser toute mon existence.

 

Tu laisses derrière toi le rayonnement d’une universitaire et d’une femme dont la trace ne s’effacera pas. Non pas parce qu’elle est gravée dans du marbre, mais parce qu’elle vit, elle continue de vivre dans la façon dont j’enseigne, dont j’écoute, dont je regarde ceux qui sont en face de moi.

 

Je voudrais dire ce que tu as été pour moi, et ce que tu as été pour celles et ceux qui ont eu la chance de te rencontrer.

 

Je me souviens de mon tout premier cours, en droit des collectivités territoriales. Je n’avais jamais enseigné. J’étais arrivée devant toi avec mes doutes, le sentiment de ne rien savoir, la peur de ne pas être à la hauteur. Et toi, toi qui savais, toi qui portais des décennies de pensée juridique avec une aisance tranquille, tu m’avais accueillie avec ce mélange si rare de douceur et d’exigence. Tu m’avais dit, simplement, que tu avais confiance en moi. Pas de discours. Pas de mise en scène. Juste ces mots, posés là, comme une évidence. Tu étais d’une telle simplicité dans ce milieu universitaire où beaucoup s’enveloppent de leur savoir comme d’une armure.

 

Je n’oublierai jamais ce premier appel téléphonique. T’entendre me dire que les étudiants t’avaient fait des retours positifs. Avec le recul, je crois bien qu’il n’y en avait pas eu vraiment, ou pas comme tu le décrivais. Mais tu avais compris quelque chose que je n’avais pas encore compris de moi-même, que j’avais besoin d’une main tendue, pas d’une évaluation. Que la confiance, donnée avant même d’être méritée, est parfois le seul terreau dans lequel quelqu’un peut commencer à grandir.

 

Il faut que tu saches, Marie-Odile, que cet appel a tout changé. J’enseigne le droit des collectivités territoriales depuis 2002, sans interruption. Et chaque année qui passe, je me dis que cette continuité-là, je te la dois. L’université, ce lieu de savoirs et de sachants, n’est pas seulement un lieu de transmission de connaissances. C’est aussi, pour celles et ceux qui ont eu cette chance, un lieu de rencontres qui orientent toute une vie. Tu as été cette rencontre, pour moi. Tu m’as offert ma première expérience d’enseignement, et bien davantage, ton amitié, tes conseils, des fous rires, et cette sensation précieuse de n’être jamais seule sur le chemin.

 

Ce qui te rendait si singulière, c’était cette congruence, ce mot que tu aurais aimé, j’en suis sûre, entre ce que tu pensais, ce que tu disais, et ce que tu faisais. Tu dispensais les enseignements sans réserve, sans calcul, dans cette générosité intellectuelle qui te caractérisait. Mais cette générosité n’était pas que de principe, elle se lisait dans le moindre de tes gestes. Dans la façon dont tu te souvenais du prénom d’un étudiant croisé deux ans auparavant. Dans la façon dont tu t’arrêtais dans un couloir, vraiment, pour demander comment ça allait et pour écouter la réponse, toute la réponse. Tu étais disponible, cultivée, bienveillante sincèrement. Tu étais exigeante, parce que tu savais que c’est ainsi qu’on respecte vraiment les autres. Et tu étais attentive, avec une attention presque physique, à ne jamais blesser.

 

Ton approche, faite de questionnements plutôt que d’assertions, d’hypothèses plutôt que de certitudes, ouvrait des espaces de dialogue où chacun pouvait penser à voix haute, douter, chercher, sans crainte d’être jugé. Tu savais que la connaissance ne se dépose pas, elle se construit et que cette construction demande de la sécurité, de la confiance, une présence qui ne juge pas mais qui guide. Tu incarnais cela, dans chaque cours, dans chaque échange, dans chaque couloir traversé ensemble.

 

Tu pouvais parler de tout. De droit public, bien sûr, et de droit des collectivités territoriales avec cette finesse et cette autorité tranquille qui n’appartiennent qu’à celles et ceux qui ont véritablement habité une matière. Mais aussi de littérature, de culture, de société, de la vie, de cette vie que tu regardais avec curiosité et bienveillance. Tu portais une vraie érudition, sans jamais en imposer le poids. Et tes étudiants comme tes collègues ne s’y trompaient pas, ils venaient te trouver non seulement pour une correction de dissertation ou un avis sur un plan, mais pour te confier leurs doutes, leurs difficultés, parfois leurs peines. Ils savaient que tu serais honnête, lucide et humaine. Que tu les regarderais, eux, et pas seulement leur travail.

 

Je me souviens des repas de fin d’année avec les étudiants. Des fous rires, parfois, parce que je ne comprenais pas la question qu’on me posait, et que tu prenais le relais avec ce sourire complice, ce regard qui disait je suis là, on fait ça ensemble. Tu savais que le métier d’enseignant ne tient pas seulement dans les murs des amphithéâtres. Il tient aussi dans ces moments partagés, dans cette joie sobre et vraie qui faisait que chacun, autour de toi, se sentait vu.

 

Considérée. C’est le mot qui revient, toujours. Pendant vingt-cinq années à tes côtés, je me suis sentie considérée, vraiment vue, vraiment entendue. Et je sais qu’il en a été de même pour des générations entières d’étudiantes et d’étudiants, de collègues, de doctorants. Tu donnais à chacun le sentiment d’avoir, en face de toi, quelqu’un qui voyait ce qu’il valait et qui le croyait capable de davantage.

 

Marie-Odile, le droit public perd l’une de ses voix les plus justes. L’université perd une enseignante qui en incarnait la promesse la plus haute. Et nous perdons, nous toutes et tous qui t’avons connue, une amie, une référence, une présence, une de celles qui font que l’on revient à soi-même un peu mieux après les avoir croisées.

 

Mais ce que tu as semé reste. Les cours que je donne aujourd’hui, je les dois à ta confiance. La façon dont j’accueille un étudiant qui doute, je te la dois. Les étudiants que je rencontrerai demain, je les accueillerai en m’inspirant de ta manière, cette manière d’être là, vraiment là, présente et entière. Ce que tu as transmis ne s’éteint pas avec toi. Il continue, à travers chacun d’entre nous, comme une flamme douce et tenace.

 

Merci, Marie-Odile. Merci pour la confiance que tu m’as accordée, alors que je ne savais pas encore si je la méritais. Merci pour ces années de transmission, d’écoute, de fidélité. Merci pour ta finesse, ta culture, ton humour, ta dignité. Merci pour ton amour de l’autre, cet amour discret, jamais démonstratif, mais toujours là, toujours juste. Merci pour toutes ces années de réconfort et d’encouragements. Merci d’avoir été, simplement, qui tu étais, dans un monde où cette simplicité-là est, je crois, la chose la plus difficile et la plus rare.

 

Merci Marie-Odile d’avoir été, simplement, qui tu étais dans un monde que je trouve si compliqué.

 

Marie-Odile Nicoud, avec le mignon Rigoletto (photo : emprunt Facebook).

 

Un commentaire ? Une réaction ?

Suivez Paroles d’Actu via FacebookTwitter et Linkedin... MERCI !

Publicité
10 mai 2026

Axel Monnier (P2) : « Les États-Unis sont déjà en état de guerre civile froide »

Trois jours après la mise en ligne de la première tranche de mon entretien fleuve avec Axel Monnier, journaliste indépendant spécialiste des États-Unis, en voici la suite et conclusion, très temporaire. Des développements essentiels, parce que touchant à des problématiques profondes, fondamentales même, au sein de la société U.S. Il a longuement été question, lors de notre échange par WhatsApp du 5 février (donc avant le déclenchement de la guerre d’Iran), de l’état réel de l’union américaine sous la seconde présidence Trump, neuf mois avant des élections de mi-mandat redoutées par les Républicains, et cinq mois avant le 250e anniversaire de la fameuse Déclaration d’Indépendance, qui fut l’acte officiel fondateur de la rupture des Treize Colonies d’avec la métropole britannique. Je remercie chaleureusement M. Monnier pour ses réponses précises et détaillées, illustrées de multiples exemples pris dans la rue, dans des meetings ou chez Mr. and Mrs. Doe. Autant vous spoiler d’entrée : il n’est pas très optimiste quant à la capacité du peuple américain pris dans son ensemble à « refaire nation » de sitôt... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

>>> la 1e partie, ici <<<

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Axel Monnier : « Les États-Unis

 

sont déjà en état de guerre civile froide... »

Visuel réalisé par ChatGPT, d’après la requête de votre serviteur. N.R.

 

Axel Monnier, vous êtes arrivé aux États-Unis en 2017, donc l’année de la première investiture de Donald Trump.  Quels sont les changements qui vous ont le plus frappé dans la manière dont les Américains parlent de politique au quotidien depuis cette période ?

 

Bonne question. Je pense que les Américains ne sont pas comme les Français, ils n’ont pas trop de mal à parler de politique et à s’ouvrir sur ceux qu’ils soutiennent et sur ceux pour qui ils votent. Mais je pense que sans grande surprise, ce qui a vraiment changé, c’est l’éloignement des uns et des autres et l’agacement systématique des Démocrates contre les Républicains et des Républicains contre les Démocrates. Ce sont des gens qui ne se parlent plus du tout, et il n’y a rien qui semble aller dans l’idée d’une réunion. Ils sont toujours plus éloignés, la polarisation est toujours plus forte et il n’y a vraiment aucun terrain d’entente. C’était déjà un petit peu le cas il y a neuf ans, mais je pense que ça a complètement changé, surtout avec la radicalisation des Républicains, depuis le second mandat de Trump. Je pense que ça a encore éloigné les deux partis. Il reste toujours des gens qui sont vaguement au centre-droit et au centre-gauche, mais ils ne sont pas audibles et c’est difficile pour eux de faire ce travail-là. Je pense que c’est ça, le fait majeur, c’est cette polarisation extrême dans laquelle vit désormais le pays...

 

Est-ce que vous diriez que justement la présidence de Trump a été plutôt un accélérateur de fractures qui était déjà existantes ou un vrai point de rupture dans la société américaine ?

 

Ça c’est difficile à dire, mais je pense qu’il a su capter un électorat qui était déjà là et qui était déjà sur des positions un peu plus extrêmes que le Parti républicain de l’époque. D’ailleurs ça se voyait, il y a eu le Tea Party, qui a été une sorte de transition entre le Parti républicain un peu classique et modéré, et le trumpisme. Ça n’a pas vraiment marché. Ils n’ont peut-être pas trouvé la bonne incarnation. Sarah Palin, qui en était un des visages, n’était peut-être pas la bonne personne. Il y avait d’autres gens, mais on l’a beaucoup vue et entendue à ce moment-là (autour de 2008-2010, ndlr). Et donc ça n’a pas vraiment été un succès concret mais ça a ouvert les portes et je pense que Donald Trump, ses équipes et les éminences grises qui l'entouraient à l’époque ont bien vu ça. Donc lui est arrivé, et il a décomplexé une partie de cet électorat qui pensait déjà à ce genre de choses. Sauf que dans un système bipartite, avec un parti de droite et un parti de gauche, c’est compliqué d’aller vers des idées un peu plus radicales. Sauf que Trump est arrivé, et il l’a fait. Donc je pense qu’il n’a pas créé cette radicalité. Je pense qu’elle était déjà intrinsèque. Qu’elle existait dans cette société et qu’elle ne demandait qu’à sortir, et il a réussi à le faire.

 

A-t-il entraîné le Parti républicain comme un bloc avec lui ?

 

Ça a mis du temps à se faire, parce que ce n’était pas le cas lors de son premier mandat. Le Parti républicain arrivait encore, alors, à exister de façon autonome. Il y avait encore beaucoup d’élus qui n’étaient pas des trumpistes au sein du Parti républicain, et Donald Trump et ses équipes ont bien compris ça après sa défaite de 2020. Ils savent aussi qu’il a été lâché par une partie de l’establishment et du coup, l’un des projets sur lesquels il a vraiment travaillé entre les deux présidentielles, pendant les quatre ans où Joe Biden était au pouvoir, c’était justement de reprendre la main sur toutes les structures, et notamment sur le parti. Il y a nommé des très proches. Il a réussi à se débarrasser de l’ancien président du parti et y a placé notamment des membres de sa famille. Donc, il a réussi à retourner cela et à presque dégoûter les Républicains modérés, ou en tout cas non trumpistes, qui siégeaient encore au Congrès, que ce soit au Sénat ou à la Chambre des représentants. Et ceux-là ont, pour la plupart, « pris  leur retraite », ou en tout cas choisi de ne pas se relancer, de ne pas continuer à travailler au sein d’un Parti républicain qui n’était plus le leur.

Donc au début, il n’a pas réussi à avoir ce contrôle, mais aujourd’hui clairement il a réussi à faire du Parti républicain, dans sa très large majorité, un parti trumpiste. Ça pourrait très vite changer si demain il n’était plus là et si quelqu’un d’autre arrivait, parce qu’il y a beaucoup eu d’opportunisme chez certains élus. Mais en tout cas pour l’instant, clairement, il a les structures du parti avec lui.

 

Vous dites que ça pourrait très vite changer s’il n’était plus là, mais si c’était le vice-président J.D. Vance qui reprenait le flambeau, peut-être que ce serait à peu près la même chose...

 

Oui, bien sûr. C’est difficile de faire des plans sur la comète. Je veux dire que tous les élus républicains ne sont pas devenus sincèrement trumpistes du jour au lendemain. Certains le sont parce qu’ils savent qu’ils lui doivent l’élection, sinon ils auront un candidat en face d’eux et que c’est plus facile pour eux d’être dans le parti en étant pro-Trump qu’en étant anti-Trump. La suite de l’histoire, personne ne la connaît malheureusement.

 

Vous évoquiez tout à l’heure ces Amériques parallèles qui ne se croisent plus géographiquement, culturellement et médiatiquement parlant.  Est-ce que vous sentez de manière un peu diffuse que, comme disait un ancien ministre de l’Intérieur français, ces deux Amériques-là pourraient un jour se retrouver face à face ?

 

En guerre civile, vous voulez dire ?

 

Peut-être pas forcément en ces termes-là, connotés historiquement, mais peut-être une « guerre civile froide ».  Est-ce que ça, on est un peu là-dedans maintenant ?

 

Je pense qu’on y est un peu. Les réseaux sociaux sont devenus très politiques. Pas les réseaux eux-mêmes, mais vous avez beaucoup de comptes d’influenceurs, plus ou moins influents, mais en tout cas qui jouent là-dessus. Vous avez par exemple un farouche opposant de Donald Trump qui se balade dans le pays avec un énorme drapeau « Fuck Trump ». Je vous épargne la traduction, évidemment, vous avez compris. Et qui va un peu provoquer les partisans de Donald Trump. Alors au départ, l’idée, c’est de parler avec eux, d’essayer de comprendre et tout ça, mais en vrai, le résultat, c’est que très souvent, ça dégénère un peu. Et vous avez un peu la même chose de l’autre côté.

Vous avez des comptes républicains qui prennent un malin plaisir à aller arracher certains drapeaux, etc. Donc, vous parlez d’une guerre civile froide, je pense qu’on est en mesure de dire qu’elle est déjà là. Des gens ne se parlent plus, il y a déjà des familles où l’on se renie, parce que tel membre est de l’autre bord, donc on ne lui parle plus. Je connais des histoires comme ça. La politique a vraiment, par capillarité, irrigué tout le système sociétal et pris une place démesurée, en fait, par la seule existence de Donald Trump. Parce que les Américains se placent et se qualifient par rapport à lui. Aujourd’hui, on se prononce plus pour ou contre Trump que pro-républicain et pro-démocrate.

 

Et d’ailleurs, est-ce que vous sentez, quand vous discutez avec des Démocrates, une forme de rancœur vis-à-vis notamment de Joe Biden, parce que finalement, on peut estimer que le fait d’avoir quitté la campagne de 2024 très tard a sans doute joué sur le résultat final. Est-ce qu’il y a une rancune par rapport aux Démocrates, qui auraient dû la jouer autrement en 2024 ?

 

Ça a existé, oui. Contre Joe Biden, bizarrement, j’ai tendance à avoir l’impression que non. Je pense qu’ils en veulent beaucoup aux Démocrates. Au parti lui-même, qui n’a pas été en mesure de débrancher la campagne et la candidature de Joe Biden tôt, qui n’a pas été en mesure de préparer une solution de secours tôt, qui n’a pas été en mesure de bien faire le travail autour de Kamala Harris, qui n’est pas en mesure aujourd’hui d’offrir une opposition forte à Donald Trump. Je pense que oui,  il y a une partie de l’électorat  démocrate qui est très fâchée de tout ça, mais qui, pour autant, ne se détourne pas  du parti, parce qu’encore une fois, quand on est dans un système à deux partis, si on se coupe de son propre parti, ça veut dire qu’on ne vote plus ou alors qu’on vote pour des micro-partis, comme le Parti vert, ou les Socialistes américains, mais qui ne représentent rien et qui ne sont jamais en mesure de pouvoir peser sur aucun scrutin...

Donc oui, cette colère existe et elle a existé, mais encore une fois, je ne suis pas sûr qu’elle soit vraiment dirigée vers Joe Biden lui-même. Je sais que sa femme aussi a été souvent critiquée, parce qu’elle a été l’une des personnes qui ont poussé sa candidature jusqu’au bout, et elle lui a demandé de rester jusqu’au bout. Certains Démocrates en ont aussi beaucoup voulu au chef du Département de la Justice, Merrick Garland : il y a eu beaucoup d’hésitations au moment de réaliser le travail de justice contre Donald Trump, parce qu’on craignait que ce soit pris pour des attaques politiques, alors qu’au départ, c’était bien basé sur des faits  et sur des éléments concrets. Donc il y a eu de la rancœur, il y en a sûrement encore beaucoup aujourd’hui contre le parti...

 

Très bien. Et vous parliez tout à l’heure de la désunion. Dans vos reportages, dans vos rencontres, il y a plutôt une forme de nostalgie de l’unité passée ou alors au contraire l’acceptation d’un pays qui serait durablement polarisé ?

 

Alors ça c’est compliqué, parce que tout le monde dans les discours va vous dire qu’effectivement il faut que le pays se réunisse, qu’il faut réussir l’union, ça a été quand même le grand mot d’ordre de Joe Biden lors de sa campagne en 2020. Il fallait redonner de l’élan à la communauté, essayer de rassembler les Américains... ce qu’il n’a pas réussi à faire, la tâche était bien trop ardue à mon avis. Sur le papier, beaucoup de gens disent qu’il faut restaurer cette unité. Mais est-ce qu’ils en ont vraiment envie ? Ils ne se parlent plus vraiment, ils sont tellement différents... Je n’ai jamais eu cette discussion, à vrai dire, avec des Américains... En même temps, je pense que c’est difficile d’assumer, de dire que cette polarisation extrême et parfois très violente, verbalement en tout cas, peut satisfaire certains. Ce serait reconnaître qu’on se satisfait d’une situation politique erratique et assez violente. Je ne suis pas sûr que les gens le reconnaîtraient. Mais peut-être que ça existe, effectivement. Peut-être que certains estiment que ça a permis de mettre à bas les masques... Là, pour le coup, j’ai jamais entendu ce son de cloche, en tout cas, sur le terrain. Jamais. Ça ne veut pas dire que ça n’existe pas.

Je repense à un reportage que j’avais réalisé... On sait qu’il y a beaucoup de communautarisme ici, ça fait partie de la culture. Mais la tendance depuis quelques années, c’est que les gens déménagent et se regroupent en fonction de leurs affinités politiques. J’avais fait un reportage, par exemple, dans l’Idaho, qui est un État déjà conservateur et assez religieux, et qui est en train d’accueillir des gens qui viennent d’États bleus, donc démocrates, qui veulent fuir ces États démocrates et leurs lois, notamment des lois pro-environnementales,  pro-avortement,  des lois qu’eux n’aiment pas, pour se regrouper avec des gens dont ils partagent les valeurs. Il y a la petite ville, par exemple, de Cœur d’Alene, en plein Idaho, qui en a fait une spécialité, et qui est en train de devenir un centre du nationalisme chrétien. Il y a des agences immobilières spécialisées pour accueillir les conservateurs de tout le pays qui veulent s’y installer...

C’est assez impressionnant, et à l’inverse, il y a aussi beaucoup de Démocrates qui commencent à quitter les États républicains, les États rouges, notamment ceux où on ne peut plus pratiquer l’avortement, ceux où les communautés LGBT sont, non pas forcément « en danger », mais en tout cas moins bien vues. Il y a des États qui commencent à vouloir remettre en cause le mariage du même sexe, par exemple. J’avais fait aussi un reportage sur des conservateurs qui quittaient la Californie. Ils trouvaient qu’il y avait trop de taxes, trop de choses pour l’environnement, trop de législation qu’ils trouvaient « woke ».

Ça, c’est encore une preuve que ce pays est quand même loin de la réconciliation, et qu’au contraire, le fossé se sépare, puisqu’on ne veut même plus vivre ensemble. Voilà, mon sentiment c’est que la réconciliation est loin d’être actée dans ce pays...

 

La culture populaire américaine, le cinéma, la musique, le sport, et évidemment les réseaux sociaux, reflète-t-elle cette désunion ? Peut-être même l’aggrave-t-elle ?

 

L’aggrave, je ne sais pas, mais elle le reflète de plus en plus. Parce qu’effectivement, on voit qu’aujourd’hui, choisir une chaîne de télé, choisir une chaîne d’infos, choisir un site internet, choisir un réseau social, c’est désormais faire un choix en partie politique. Si on est plutôt sur BlueSky ou si on est plutôt sur X, si on est plutôt sur CNN ou sur Fox News, évidemment. Ce n’est pas nouveau, mais ça s’est renforcé. Et surtout, la culture est vraiment devenue un terrain de combat, justement. On le voit là avec l’exemple de ce dimanche : on a le Super Bowl, avec le spectacle traditionnel de la mi-temps, un énorme événement (l’entretien se déroule le 5 février, quelques jours avant le Super Bowl, ndlr). L’année dernière, ça a été de très loin l’événement le plus suivi, plus que le match lui-même : Kendrick Lamar a obtenu la meilleure audience de l’histoire de tous les spectacles de mi-temps du Super Bowl. Cette année, c’est Bad Bunny qui a été choisi. C’est un Portoricain, donc un Américain, mais qui chante en espagnol. Il y a énormément de critiques, d’insultes racistes sur les réseaux sociaux, et pas que sur les réseaux sociaux.

Une partie des cercles ultra-conservateurs aussi sont vent debout. Du coup, Turning Point USA, qui est l’organisation de feu Charlie Kirk, a décidé de faire une contre- programmation avec des chanteurs country, qui ne sont pas très connus. Avec Kid Rock, qui est un chanteur qui est un très grand partisan de Donald Trump. La seule existence de cette soirée, le fait qu’ils communiquent, le fait qu’on en parle énormément sur les réseaux sociaux, c’est une autre preuve de cela.

Il y a aussi, par exemple, le cinéma chrétien très traditionnel, qui est en train de se développer, et qui est en train de prendre des parts de marché énormes. Tout se base, non pas à Hollywood, mais à Salt Lake City, qui est la terre des Mormons, et qui est une ville ultra-religieuse. Ils développent vraiment des histoires très positives. On ne voit pas beaucoup de diversité, ce sont des histoires toujours familiales. Il n’y a jamais de questions de société trop prégnantes dedans. On le voit à tous les niveaux. Et la droite trumpiste joue là-dessus. Ils veulent vraiment recréer l’idée que l’art, la culture, les médias ne doivent pas être l’apanage des Démocrates. Et donc, c’est vrai qu’ils ont vraiment lancé beaucoup de projets, de pistes. Songez à Truth, le réseau social de Donald Trump. En fait, ce qui s’est passé, c’est que ce qu’on a connu avec les réseaux sociaux : les gens se créent des bulles d’information et ont l’impression que, dès que ça sort de leurs bulles, ça n’existe pas, ou alors c’est minime. Mais en fait, c’est en train de se recréer à tous les niveaux. Au niveau médiatique, au niveau culturel, artistique, etc... Et c’est vrai que c’est très étonnant de voir ça.

 

Est-ce que vous diriez que justement cette espèce de guerre culturelle, ça n’est pas qu’une histoire qu’on trouve dans les médias et que c’est quelque chose que vous ressentez au quotidien auprès des Américains ? Est-ce que les Américains se sentent partie prenante, d’un côté ou de l’autre, d’une sorte de guerre culturelle ?

 

Ah oui. Ils ne le verbalisent peut-être pas comme ça, mais je pense qu’effectivement, quand ils décident de boycotter le spectacle de Bad Bunny à la mi-temps du Super Bowl, c’est un choix volontaire de la part de certains Républicains, de certains trumpistes qui vont avoir à cœur, en plus, de partager ce boycott sur les réseaux sociaux. Un article sur Substack expliquait récemment que la pub était en train de devenir elle-même très polarisée, et que les marques américaines étaient de plus en plus à devoir choisir un camp, en fonction de leur histoire, de leurs égéries, de leurs produits, de leur patron, de leurs décisions passées, etc...

Désormais, tout est possiblement vu par le prisme politique. Je vous disais que certaines marques se sont petit à petit positionnées politiquement. Au-delà de ça, il y a même des marques qui se créent en voulant dire, « Nous, on est la marque de ceux qui défendent la police / qui sont pro-armes / qui sont, etc... » Il y a, par exemple, une marque de café qui s’appelle Black Rifle, donc « Le Fusil noir », qui s’est développée sur un marché-ultra concurrentiel et qui a réussi à prendre des parts de marché, justement par son positionnement très politisé. Tout cela se voit vraiment à tous les niveaux de la société et je pense qu’une partie des gens assume cela.

Du côté démocrate, à l’inverse, il y a eu plusieurs appels à des boycotts de grandes chaînes qui, après le retour de Donald Trump au pouvoir, ont accepté d’abandonner leur politique de DEI, c’est-à-dire de Diversité, Égalité et Inclusion, pour satisfaire le nouveau locataire de la Maison Blanche. Et donc, il y a des chaînes qui souffrent.  Par exemple, Target, qui est une chaîne pourtant vue comme très démocrate et très proche des gens de gauche, souffre parce qu’il y a eu cet appel au boycott a été très relayé, parce que beaucoup de gens ont trouvé ça scandaleux qu’ils cessent de mettre en avant la diversité et l’inclusion dans leurs recrutements, dans leurs magasins, etc. Donc pour vous répondre, je pense qu’effectivement c’est vraiment devenu quelque chose qui existe, et que les citoyens revendiquent. Tout le monde n’est pas là dedans, mais ça existe.

 

Et justement, est-ce qu’à cet égard, les jeunes Américains sont plutôt de nature à être porteurs de réconciliations ou au contraire de nouvelles lignes de fracture ?

 

Ce qu’on a vu avec la mort de Charlie Kirk, c’est qu’il y avait beaucoup de jeunes conservateurs qui avaient apprécié cet influenceur, parce qu’ils avaient le sentiment de pouvoir enfin assumer d’être des conservateurs alors que c’était souvent mal vu dans les milieux universitaires. Je n’ai pas le sentiment que la jeunesse en soi change grand chose : il y a une grosse différence entre les jeunes hommes et les jeunes femmes, entre les personnes blanches et les personnes racisées... Je ne suis pas sûr que la jeune génération soit vraiment porteuse d’union. Peut-être que ça changera, mais ils sont souvent très à gauche ou très à droite, en tout cas sur les personnalités politiques qui émergent. Et l’électorat, encore une fois, est très, très divisé. Ce sera intéressant d’étudier cela dans les prochaines années, mais pour l’instant, je pense qu’il n’y a pas les prémices d’un retour à une union, ou à quelque chose de plus modéré.

 

Pensez-vous, pour l’avoir vécu là encore avec le contact des gens de terrain, que le rapport à la vérité aussi a beaucoup changé, notamment depuis la deuxième investiture de Trump ?

 

Oui, c’est une certitude, et c’est plus que jamais le cas. Et le problème, c’est que l’intelligence artificielle a renforcé encore cette tendance. Il y a deux ans, ce n’était pas aussi important, pas aussi utilisé. Aujourd’hui, il y a beaucoup de fausses informations qui circulent et de fausses vidéos créées intégralement par l’intelligence artificielle. Donc ça complexifie totalement l’accès à la vérité. Et puis, je pense qu’il y a aussi un phénomène : les gens sont contents d’entendre ce qu’ils ont envie d’entendre. Même si parfois, ils ont des doutes sur la véracité des faits et des propos. Mais tant que ça les conforte... Bref, on est dans une époque où il est difficile, effectivement, d’avoir accès à cette vérité, qui parfois est presque vue comme dérangeante.

Les supporters de Donald Trump, notamment, sont assez étonnants à ce niveau-là. Ils ont toujours une réponse. Parce qu’il y a quand même beaucoup de choses paradoxales chez lui, notamment son rapport à la religion, sur des choix qu’il peut faire au niveau politique, sur des promesses qu’il n’avait pas tenues, etc. Et quand vous leur posez la question, ils arrivent toujours à justifier ses décisions et ses choix. Ils sont vraiment dans une optique de tout ou rien, ou plutôt, « tout avec lui ». Soutien total. Dans ce cadre-là, ils peuvent parfois avoir un rapport à la vérité extrêmement étonnant. D’autant plus que c’est parfois relayé par des médias ou des réseaux sociaux ou des podcasts ou des influenceurs qui n’hésitent pas à jouer, justement, avec ces limites, et avec cette vérité.

 

Est-ce que vous sentez, en particulier bien sûr, plutôt côté démocrate, que l’État fédéral tenu par l’Administration Trump fait peur aujourd’hui ? Est-ce qu’on voit Washington comme quelque chose qui fait peur ? Est-ce que vous avez déjà recueilli des témoignages allant dans ce sens ?

 

Je n’ai rien vu qui allait dans ce sens, mais j’imagine que ce qui s’est passé dans le Minnesota, avec l’arrivée massive d’agents de l’Immigration pour mener des expulsions massives, doit aller dans ce sens. Après la mort de Renée Goode et d’Alex Pretti, sur place, les manifestants, les élus démocrates, et même certains élus républicains de l’État, ont exprimé leur défiance quant aux enquêtes qui allaient être menées par l’État fédéral. D’abord, parce qu’ils savent que ces agents risquent d’être  protégés, et ensuite, parce que l’Administration aura du mal à se dédier.

Pour vous répondre précisément, je n’ai jamais entendu ce discours, mais j’imagine que oui, que ça existe.  De toute façon, on voit bien que Donald Trump, depuis qu’il est revenu au pouvoir, politise énormément les agences qui parfois sont censées être indépendantes, comme on l’a vu avec la Fed, la Réserve fédérale américaine, qui est censée être une agence totalement indépendante. Jérome Powell, son président actuel, qui arrive en fin de mandat, en est la preuve. Il s’est battu, il n’était pas dans les petits papiers de Donald Trump, qui a essayé de tout faire pour l’embêter, et lui a dit clairement que c’était une attaque contre l’indépendance de cette organisation. On a bien vu aussi que le FBI, avec Kash Patel à sa tête, nommé par Donald Trump dès son arrivée, était devenu une arme pour le pouvoir en place. Donc oui, cette idée doit forcément exister que l’État fédéral d’aujourd’hui est très partial. Il y a forcément des Démocrates qui pensent ça, c’est une certitude.

 

Et pour vous, pour l’instant, les contre-pouvoirs tiennent, au niveau national ?

 

C’est compliqué, parce que celui de la justice, Donald Trump ne s’en préoccupe pas. Même si certaines de ses décisions, certains de ses décrets sont jugés illégaux, il continue de les appliquer, comme si de rien n’était. Il y a de nombreuses procédures en justice, mais à partir du moment où il avance comme un bulldozer, est-ce que ça veut dire que de fait, on s’assoit sur l’état de droit et qu’il n’y aura pas de retour en arrière ? C’est compliqué de dire ça, mais en tout cas, c’est l’impression que ça peut donner à beaucoup. La presse essaie d’assumer son rôle de contre-pouvoir, mais la presse américaine est elle aussi tellement polarisée qu’on a une presse très pro-Trump et une presse très anti-Trump, et qu’au milieu, ceux qui essaient de faire leur travail de façon très factuelle ont du mal à se faire entendre. Je dirais que c’est à ce niveau-là, peut-être, que les contre-pouvoirs fonctionnent sur les réseaux, dans les médias, mais en même temps, ils ne sont entendus que par ceux qui sont déjà convaincus. Je ne suis pas sûr que beaucoup d’électeurs de Donald Trump s’informent sur des canaux qui pensent différemment d’eux. Et quand bien même ils le feraient, est-ce que ça les convaincrait ? Est-ce qu’ils écouteraient ? Est-ce qu’ils seraient d’accord ? Je ne suis pas sûr, mais c’est vrai que la question se pose aujourd’hui très fortement.

S’agissant du législatif, on l’a vu notamment avec l’attaque contre le Venezuela : il aurait fallu une autorisation de la part du Congrès. C’est bien le Congrès, et non pas la Maison blanche, qui est apte à valider une opération militaire extérieure de cette ampleur. Donald Trump ne l’a pas fait... Donc c’est vrai que la question se pose. Est-ce que les contre-pouvoirs, qu’ils soient politiques, juridiques, médiatiques, fonctionnent bien dans ce pays ?  Aujourd’hui, c’est difficile à dire...

 

Vous parliez à l’instant de la presse. Est-ce que vous ressentez, même de manière un peu diffuse, une forme d’intimidation de la presse par le pouvoir actuel ? Posé autrement, est-ce que vous sentez que quelque chose a un peu changé dans l’exercice de votre métier sur place depuis un an ? Que des journalistes osent moins faire des papiers sur Trump, notamment des journalistes étrangers, de peur peut-être qu’on leur dise de partir ?

 

Il y a eu des histoires comme ça. Il y a eu un journaliste allemand qui a publié quelque chose d’assez virulent contre Charlie Kirk après sa mort. Il a eu quelques problèmes ensuite : il a été menacé de se voir révoquer son visa par un membre de l’administration, même si ça n’a finalement pas eu lieu. C’est vrai que c’est un sujet dont on discute avec les journalistes étrangers. Il y a un doute là-dessus, parce qu’on sait que tout est lu, tout est regardé. On a souvent des visas de journalistes, qui sont des visas spécifiquement dédiés aux journalistes étrangers. Et effectivement, ils peuvent être révoqués assez facilement. Donc je pense que ce doute, cette peur, existent chez de nombreux journalistes étrangers. Et en même temps, il y a l’envie de faire son travail, de dénoncer ou de critiquer s’il y a besoin de le faire, sans avoir à se poser de questions sur les conséquences.

Quant aux journalistes américains, on voit bien qu’ils sont souvent réprimandés, moqués. On l’a vu encore tout récemment avec Kaitlan Collins, qui est l’une des journalistes stars de CNN et qui va souvent couvrir les conférences de presse de Donald Trump : elle s’est fait houspiller par le président parce qu’elle a posé une question sur l’affaire Epstein, et qu’il n’était pas content. Il lui a dit quelque chose comme, « Vous ne souriez jamais. De toute façon, vous êtes fake news. Vous êtes très mauvais. Vos audiences sont nulles. » Et il a enchaîné comme ça des critiques pendant deux minutes. Je pense qu’ils en ont pris l’habitude. Je pense qu’ils en jouent un petit peu aussi parce que, mine de rien, ça fait parler, ça vous montre un peu, ça montre que la presse n’est pas toujours la bienvenue à la Maison blanche, même s’il y a beaucoup plus de journalistes accrédités cette année à la Maison blanche qu’auparavant. Mais c’est vrai que ce n’est pas simple de faire ce travail avec des critiques aussi fortes, aussi véhémentes, aussi publiques...

 

Et encore une fois, personne ne semble pouvoir être le contre-orateur évident du côté démocrate. Les anciens présidents se sont exprimés sur les événements de Minneapolis. Mais c’est vrai que personne ne porte vraiment une voie alternative incontestable...

 

Sur les anciens présidents, il y a une sorte de règle qui veut qu’on ne s’exprime pas trop sur la politique et sur les successeurs. C’est un peu compliqué quand le successeur en question, c’est Donald Trump et qu’il est aussi, disons, clivant. Gavin Newsom, le gouverneur de Californie, essaie de porter une parole démocrate forte. Il utilise un peu les mêmes outils et les mêmes armes que le mouvement MAGA, c’est-à-dire qu’il se moque, il utilise des memes, il tourne des vidéos, il n’hésite pas vraiment à basher très fort des Républicains, voire Donald Trump. Mais il y a un débat là-dessus aussi : est-ce que c’est la bonne solution ? Est-ce que les Démocrates doivent aller dans cette politique un peu basse, faire la même chose pour espérer être entendus ? Ou est-ce qu’au contraire, ils doivent essayer de tenir un discours qui risque de ne pas être entendu ? C’est une question très compliqué. Mais on peut au moins reconnaître à Gavin Newsom l’envie de tenter quelque chose et de faire porter la voix d’un État démocrate et de la voix de ses électeurs. On sait aussi qu’il vise évidemment l’élection de 2028, donc il ne fait pas ça pour rien. Après, il y a quelques personnalités qui ont essayé des petites choses, de façon éparse. Le sénateur Cory Booker a fait un discours-marathon d’un peu plus de 24h. Mais ça reste des petits coups d’épée. Certains diront, des coups d’épée dans l’eau. Bernie Sanders parle beaucoup, son « Tour anti-oligarchie » a marché très fort l’an dernier. Il rassemblait des dizaines de milliers de personnes. Tout cela veut bien dire que dans le peuple démocrate, il y a l’envie de voir quelqu’un émerger.  Il y a le besoin de se raccrocher à une figure qui s’oppose à Donald Trump.

Plusieurs éléments entrent en compte. Je pense que d’abord, les Démocrates sont encore sonnés et sont encore dans un état de sidération à la fois de leur défaite et de la victoire de Donald Trump et de l’excès de son projet. Il y a le fait que c’est difficile aussi pour un pays aussi morcelé, où la politique se joue quand même vraiment au niveau de l’État, au sens d’État fédéré, d’avoir une figure nationale qui émerge. Beaucoup d’opposants existent, mais c’est compliqué de faire émerger une personnalité plus qu’une autre. J’étais allé couvrir pour Quotidien un rassemblement de Bernie Sanders en Pennsylvanie, donc sur un territoire qui a été gagné par Donald Trump. Cet État est très divisé, entre des villes comme Philadelphie ou Harrisburg, qui sont très démocrates, et des espaces ruraux ou des banlieues devenus très pro-Donald Trump. Et justement, je me souviens de ces conversations que j’ai pu avoir avec pas mal de personnes. Je leur posais systématiquement la question : « Est-ce que vous en voulez au parti de ne pas être présent ? » Certains me disaient que oui, qu’ils aimeraient avoir des voix qui portent un peu plus, etc. Mais beaucoup de gens, des militants du parti, des syndicalistes ou même des militants associatifs, me disaient : « Mais vous savez, on essaie de le faire ce travail, sur le terrain. » Ça ne se voit pas, parce que c’est un travail de longue haleine, mais il y a des procédures en justice contre certaines décisions de l’administration. Il y a les syndicats qui passent leur temps dans les usines à essayer de convaincre que Donald Trump n’est pas une solution pour le mouvement ouvrier, etc. Les gens étaient presque vexés que je leur dise ça, que le parti ne faisait rien. Ils répondaient : « Vous savez, ce n’est pas parce que vous ne voyez pas quelqu’un qui parle à la télé du matin au soir que nous, sur le terrain, on ne travaille pas et on ne fait pas des choses. » Et c’est vrai. J’imagine que ces gens font un travail incroyable. Mais à un moment donné, ça doit pouvoir porter ses fruits et ça doit surtout pouvoir se voir. Et je pense qu’une majorité de l’électorat démocrate aujourd’hui est un peu circonspecte, voire déçue, parce que justement, ils ne voient pas de choses se passer ni au niveau du parti ni au niveau de personne. Et c’est vrai que ça doit peut-être être assez difficile à encaisser quand vous êtes un électeur de ce parti, de ne pas comprendre pourquoi il n’y a pas de réveil.  Et en même temps, il faut aussi reconnaître que Donald Trump a gagné la Maison blanche et que les Républicains ont gagné et le Sénat et la Chambre des représentants. Donc il concentre tous les pouvoirs par le fait des élections. On va voir si les élections de mi-mandat de novembre prochain inversent la donne ou pas...

 

Ce que vous suggérez, c’est que finalement, c’est la campagne présidentielle victorieuse qui crée le leader. Sans campagne présidentielle victorieuse, il n’y a pas de leader dans le parti vaincu. Pour ainsi dire, pas de leader national...

 

Disons que le système politique américain ne fonctionne pas comme le système politique français, avec plein de partis et un patron à la tête de chacun. Personne ne connaît en France les responsables du Parti républicain ou du Parti démocrate. Ce sont des parfaits inconnus. Même aux États-Unis, je ne suis pas sûr que beaucoup de gens les connaissent. En France, un chef de parti peut incarner une opposition. Ici, c’est compliqué. Aux États-Unis, ce rôle repose plutôt sur des personnalités qui émergent, que ce soit des gouverneurs, des sénateurs ou des représentants. Et d’ailleurs, quand vient le temps des primaires pour la présidentielle américaine, souvent on est un peu surpris de voir sortir des noms qu’on ne connaît pas en France.  Barack Obama était un sénateur pas hyper connu quand il est sorti du chapeau et quand il s’est présenté à la primaire en 2007. Donc, c’est aussi la preuve que ce système peut créer des personnalités et faire émerger des gens un peu de partout et un peu de nulle part à la fois. Mais ça demande du temps, et ça ne se fait pas toujours longtemps à l’avance.
 
Il y a quand même des personnalités qui émergent. Il y en a qui commencent déjà à se préparer pour 2028. Il y a aussi la figure de Kamala Harris. Je pense qu’elle a eu beaucoup de mal à accepter sa défaite. Ça a été très, très dur pour elle. Surtout qu’en plus, elle n’était pas censée être candidate à la fonction présidentielle. Elle a accepté de l’être un peu au dernier moment. Elle a fait une campagne courte, intense, forte, qui a d’abord été symbolisée par une forte attente. Elle a eu le momentum (l’élan, la dynamique, ndlr) au début, et puis après ça s’est un peu lissé. On ne l’entend pas beaucoup, Kamala Harris. Et certains le lui reprochent. C’est compliqué de trouver des personnalités qui puissent avoir cette légitimité. Gavin Newsom parle très fort, il parle beaucoup, il s’investit, il fait beaucoup de choses. Mais il ne s’exprime qu’en tant que gouverneur de Californie.

 

La question « Qu’est-ce qu’être Américain aujourd’hui ?  » trouverait-elle une réponse différente aujourd’hui, par rapport à 2017 ?

 

Ça va surtout dépendre de la personne à qui vous allez poser cette question, je pense. Je ne pense pas que ça ait fondamentalement changé, mais je pense que la vision de certains a dû changer avec Donald Trump, c’est une certitude.

 

Est-ce qu’il y a encore des espaces et des sujets capables de rassembler les Américains ? Est-ce que le drapeau, c’est encore quelque chose qui rassemble les très progressistes et les très conservateurs/réactionnaires ?

 

Je ne suis pas sûr... La gauche de la gauche américaine voit tellement de connotations négatives à ce pays, le racisme, les inégalités, notamment financières, le manque de soutien à la population en difficulté, qu’elle soit pauvre ou handicapée ou les vétérans... Je ne suis même pas sûr que le drapeau rassemble encore vraiment. Je pense que ce qui rassemble aujourd’hui, ce sont les événements dramatiques. Et encore... Sur les réseaux sociaux, vous trouvez toujours des gens qui se crêpent le chignon sur les raisons du drame, etc. Ça a été le cas sur les feux de Los Angeles, c’est le cas à chaque fois qu’il y a une tuerie dramatique... Les événements positifs, sportifs, peuvent rassembler, mais on voit que le Super Bowl lui-même, à cause du concert, cristallise aussi les oppositions… J’ai même lu des publications sur les réseaux sociaux qui disaient qu’il fallait soutenir telle ou telle équipe parce qu’il se trouve que dans les deux équipes de finale, il y a un des propriétaires d’équipe qui a donné de l’argent à Donald Trump et l’autre qui n’a donné de l’argent à aucun parti. Il y en a donc qui veulent soutenir telle équipe parce qu’elle soutiendrait Donald Trump, et d’autres qui veulent soutenir leurs rivaux parce que leur équipe ne fait pas de politique dans le sport... À mesure que je réfléchis, j’ai l’impression qu’il n’y a pas grand-chose qui réunit encore le pays. Surtout qu’en plus, la différence, comme vous l’avez dit tout à l’heure, elle est géographique autant qu’elle est culturelle. Elle n’est pas seulement politique...

 

Croyez-vous, notamment dans la perspective des midterms du mois de novembre, que par rapport aux récentes décisions de Trump sur la politique étrangère (rappel : cet entretien a eu lien avant la guerre en Iran, ndlr), sur les droits de douane, etc., que notamment ses électeurs historiques, MAGA, etc., sont un peu déboussolés par Trump ? Est-ce que vous le sentez, parmi les gens que vous rencontrez qui sont des Républicains vraiment pro-Trump ?

 

C’est une bonne question.  Et ça va être tout l’enjeu de ces élections de mi-mandat. L’un des grands enjeux, ça va être justement la question du vote latino, qui a été assez fort en faveur de Donald Trump en 2024. Est-ce que les opérations d’expulsion massive peuvent changer la donne ? Et en même temps, est-ce que l’opération du Venezuela peut aussi montrer qu’il agit en Amérique latine ? Ça, ça va être une question.

Sur l’électorat en général, il faut voir qu’il est particulièrement touché par les premières mesures économiques de Donald Trump.  L’inflation, qui continue à être terrible aux États-Unis, touche le porte-monnaie de tous les Américains. Les assurances santé, le fait que certains perdent les Obamacare et les Medicare, qui sont des niveaux d’assurance santé faits pour les gens sans trop de revenus. Ça aussi, ça va être une vraie question. On voit dans des élections partielles qu’en ce moment, les Démocrates gagnent systématiquement, même dans des coins où ce n’était pas évident. Le problème, c’est qu’en fait, Donald Trump a une base électorale qui, contrairement à ce qu’il dit, n’est pas une majorité silencieuse, mais à mon avis, une minorité bruyante.  Cette minorité-là est forte, c’est un socle très fort mais qui ne suffit pas à gagner une élection. S’il ne va pas chercher des indépendants, des indécis, les Républicains modérés qui sont plutôt opposés à lui, s’il ne va pas chercher tous ces gens-là autour, il aura du mal à gagner des élections.

En plus, il a du mal à gagner des élections quand son nom à lui n’est pas sur le papier. Ça, il le répète souvent, mais c’est assez vrai. Les électeurs de Donald Trump sont des fans de Donald Trump. Ils ne sont pas seulement des supporters et des partisans de Donald Trump. Beaucoup d’entre eux lui pardonnent tout et soutiennent tout. Ça va être intéressant de voir l’état de la mobilisation démocrate et de voir comment l’électorat de Donald Trump se tiendra...

On voit déjà sur les réseaux sociaux des gens qui émettent des doutes... J’ai moi-même rencontré sur le terrain des gens qui disent : « Moi, je regrette ce vote ». Mais ce ne sont pas des MAGA purs et durs. Ce sont des gens qui se sont laissés convaincre. Qui ont hésité entre les deux candidats en 2024. Les purs et durs, ils seront là pour voter pour lui. Par contre, si tous ces indécis, ces modérés, tous ces centristes qui ont finalement fait le choix de Trump un peu au dernier moment rebasculent de l’autre côté, ça peut être difficile. Et d’ailleurs, les Républicains s’attendent à des élections de mi-mandat très négatives et ils pourraient perdre la majorité au Congrès. Ce qui empêcherait Donald Trump, normalement, de mener une partie de sa politique. C’est un peu sauve-qui-peut en ce moment à la Maison blanche à cet égard. Il y a eu ces histoires de gerrymandering, c’est-à-dire de redécoupage des circonscriptions électorales pour essayer d’avantager les Républicains. Ce à quoi certains Démocrates, dans certains États comme la Californie, justement, ont répondu, « Si eux redessinent leurs circonscriptions, nous, on va faire la même chose pour avantager les Démocrates. » Donc, on entre dans un jeu démocratique qui perd de sa substance...

 

Est-ce que que le soft power des États-Unis est durablement atteint, notamment auprès des alliés historiques des Américains ? Là, je pense aux conversations que vous pouvez avoir, y compris avec vos proches, etc. Le soft power des États-Unis est-il abîmé par les dernières décisions brutales, par les propos brusques de Trump ? Est-ce qu’il a durablement abîmé l’image des États-Unis et la confiance que ses alliés historiques et que les gens qui aiment les Américains pouvaient avoir ?

 

Je pense que oui. Pour le coup, ça, c’est un fait, qui se mesure de façon pratique : la baisse du tourisme aux États-Unis est très forte. Il y a quand même beaucoup de gens qui n’ont plus envie de venir ici, notamment parce qu’ils ne veulent pas soutenir ce gouvernement et qu’ils auraient l’impression de lui donner de l’argent. C’est quand même le cas dans beaucoup de pays européens. Il n’y avait aucune raison que le tourisme baisse aux États-Unis, si ce n’est peut-être les prix qui sont très, très élevés et qui font que parfois, les Européens tirent un peu la langue quand ils viennent ici. C’est aussi le cas de nombreux Canadiens et Mexicains. Beaucoup de gens ont aussi peur d’être embêtés par les services de douane, sur un malentendu, un document mal rempli, et de se retrouver expulsés avant même d’être arrivés, ou des choses comme ça. À ce niveau-là, je pense que oui, c’est évident. On a vu toute la séquence sur le Groenland, sur la façon dont Donald Trump a traité à la fois l’OTAN et l’Europe. Il y a clairement quelque chose qui a changé.

Ce nouvel impérialisme néoconservateur que Donald Trump est en train de mettre en place se fait au détriment de nombreux pays. Forcément, ça change la donne avec les alliés. Et en même temps, vous parliez de soft power. C’est peut-être aujourd’hui ce qui reste la meilleure force des États-Unis, c’est-à-dire leur soft power au sens du sport, de la culture, de la mode, etc. C’est encore ce qui fait rayonner le pays et qui fonctionne. Mais pour combien de temps et surtout, sur quel contenu encore ? Puisqu’on l’a dit tout à l’heure, les contenus évoluent, bougent et reflètent parfois un petit peu plus encore la polarisation du pays. Donc on peut se demander si ça va durer... En tout cas, aujourd’hui, ce soft power culturel, sportif, sociétal n’est pas vraiment remis en cause. Mais si la situation perdurait, serait-ce toujours le cas ? Ce serait intéressant à observer. Et je pense que là, ça deviendrait très inquiétant pour les États-Unis parce qu’aujourd’hui, leur force, elle réside bien là-dessus. Sur le fait que c’est le pays vers lequel tout converge, y compris nos décisions politiques en Europe, nos choix artistiques, etc. L’influence est telle que tout tourne autour d’eux. On voit bien qu’il n’y a aucun pays qui a cette couverture médiatique et journalistique à travers le monde. Donc ça, ça dure, ça reste. Mais clairement, Donald Trump détourne beaucoup de gens de l’Amérique.

 

Donc si je vous entends bien vous êtes bien pessimiste quant à la capacité des Américains à se réunir pendant  l’ère Trump. Et après lui ?

 

Pendant Trump, c’est sûr que non. Et alors malheureusement, même après Trump, je ne sais pas qui sera en mesure de porter ce message. Ou alors un Démocrate ou un Républicain qui arriverait à être très modéré. Mais je crois que ce n’est pas le sens de la politique d’aujourd’hui. Si jamais c’est Gavin Newsom qui réussit, il va forcément agacer tous ceux qui avaient voté pour Trump et qui vont le détester, etc. Je suis pessimiste en effet, parce que je ne vois pas comment, je ne vois pas sur quel élément ça peut bouger.

 

Il faudra quoi, un effort de réconciliation comme après la Guerre civile (celle qu’en France on appelle plutôt Guerre de Sécession, ndlr) ?

 

Au moment de la Guerre civile, la réconciliation a été portée par des décisions fortes, historiques. Et en même temps, c’était aussi le début d’une période de ségrégation terrible. Donc c’était une unité qui était quand même assez feinte, pour les hommes blancs et entre les hommes blancs. Honnêtement, je ne sais pas du tout comment ça peut évoluer. Même quand Joe Biden promettait l’unité, de réunir le pays, de rassembler tout le monde, je n’y croyais pas, parce que je voyais bien, en allant sur le terrain, la profonde haine que se vouent les gens des deux partis. Et tout aujourd’hui nous porte sur ces thématiques-là...

 

Si vous pouviez poser une question à Trump, les yeux dans les yeux, ce serait quoi ?

 

Bonne question... Il y aurait tellement de questions à lui poser sur son parcours idéologique et politique, sur les croyances qui sont vraiment les siennes. Je crois que ce serait peut-être sur cela : en quoi croit-il vraiment, profondément et de façon philosophique et idéologique ? Quelle est sa colonne vertébrale de valeurs et d’idées ? Donald Trump fait aujourd’hui le jeu des conservateurs religieux dans ce pays, sans qu’il n’ait jamais mis un pied à l’Église, sans qu’il ne connaisse rien de cette culture. On a beaucoup dit, que dans les années 90, il était plus proche des Démocrates que des Républicains. On sait que c’est un New-Yorkais qui sortait beaucoup, qui avait beaucoup d’amis LGBT. Aujourd’hui, il mène une politique qui va à l’encontre de tout ça... Donc oui, la question, ce serait : « Quelles sont vos valeurs ? Quelles sont celles auxquelles vous croyez vraiment ? Et quelle est votre colonne vertébrale idéologique ? ». Parce qu’on sait qu’il est beaucoup porté par des conseillers, par des gens qui ont un agenda bien plus développé que lui. Notamment les nationalistes religieux autour de lui, ou des personnes comme Stephen Miller (conseiller à la Sécurité intérieure, ndlr), Steve Bannon, lors de son premier mandat. Eux savent où ils veulent aller, ils ont une vision du conservatisme et de ce qu’ils veulent faire de ce pays. Je ne suis pas sûr que Donald Trump soit un aussi fort idéologue que ça...

 

Très bien...  Et finalement, cette Amérique, est-ce que vous l’aimez toujours, personnellement ?

 

Oui ! Écoutez, c’est difficile de dire le contraire quand on y vit. Moi, je n’ai jamais été un Américolâtre. Je n’ai jamais rêvé à tout prix de vivre ici. J’ai toujours apprécié ce pays. J’ai toujours été intrigué, plus que fasciné, par ce pays. Mais j’adore y vivre. Les Américains sont super. La ville de Washington est formidable. C’est une ville parfaite, à mi-chemin entre les États-Unis et l’Europe. Une ville cosmopolite, bourrée de gens intellectuellement brillants. Entre les ambassades, les médias, les organisations internationales, comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, entre autres... Une ville qui est en plus très riche culturellement. Donc, oui, moi, je suis très heureux. Même si la France me manque beaucoup. Et c’est vrai qu’en tant que journalistes, on a toutes les infos, on est au courant de tout. C’est parfois lourd, mais la période est passionnante, quand vous êtes journaliste...

 

le 05/02/26

 

Couverture pour TF1 et LCI de la rencontre Trump-Zelensky à la Maison blanche,

noire de journalistes, avant le départ précipité du président ukrainien, le 28 février 2025.

 

Un commentaire ? Une réaction ?

Suivez Paroles d’Actu via FacebookTwitter et Linkedin... MERCI !

7 mai 2026

Axel Monnier (P1) : « Trump veut se sortir aussi rapidement que possible de la guerre en Iran »

La dernière fois que j’ai interviewé par téléphone un journaliste en "grand format" dans la perspective d’une élection à venir, c’était Michaël Darmon. C’était le 16 février 2022, à quelques semaines de la présidentielle française. Nous n’avions pas eu le temps de balayer toutes les questions en un coup, rendez-vous fut donc pris pour un second échange, qui eut lieu le 11 mars 2022. Entre temps s’était produit un évènement aussi considérable qu’inattendu : la Russie de Vladimir Poutine avait lancé une invasion de l’Ukraine. La suite de l’interview s’en trouva forcément impactée. Le scrutin du mois d’avril aussi - "effet drapeau" oblige.

 

Lorsque j’ai contacté le journaliste indépendant (ex-TF1) Axel Monnier, installé aux États-Unis et fin connaisseur des arcanes de la politique américaine depuis près de dix ans, il était question de réaliser, par WhatsApp, un long entretien axé sur la présidence de Donald Trump et ses conséquences quant à l’état de l’union américaine, à quelques encablures du 250e anniversaire de la Déclaration d’Indépendance de 1776, et une dizaine de mois avant les midterms. Notre échange s’est tenu le 5 février, pour une durée d’une heure environ. Puis, le temps de la retranscription manuelle, de la relecture... À la fin de février, les États-Unis et Israël lancèrent leur guerre contre l’Iran - qui fut décapité dès le premier jour des hostilités. Une situation nouvelle, changeant potentiellement la donne du scrutin à venir.

 

Le 27 avril, soit, quasiment trois mois après notre interview, M. Monnier a répondu à une dernière question, précisément sur cette nouvelle donne, notamment en matière d’opinion publique. J’ai pris le parti, pour des impératifs de lisibilité et de cohérence, pour ne rien couper non plus de ses développements précis (reproduits quasi tels quels), de scinder en deux l’article, dont vous lisez la première partie. D’abord l’actu brûlante, l’Iran. Puis des éléments de présentation du journaliste, issus de notre échange de février. Viendront, dans un second temps, les réponses (datées du 5 février également) aux problématiques de plus long terme : Donald Trump a-t-il cassé la démocratie américaine ? 250 ans après avoir choisi de rompre avec le Royaume-Uni pour faire nation, les Américains qui s’opposent politiquement ont-ils encore grand chose en commun ? Tout un programme... En attendant, merci à Axel Monnier, pour sa disponibilité ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Axel Monnier : « Trump veut se sortir

 

aussi rapidement que possible de la guerre en Iran »

Photo : soirée électorale au QG de Kamala Harris, à l’Université Howard,

à Washington, D.C., le 5 novembre 2024.

 

partie 1 : la guerre en Iran

 

Comment l’électorat américain, et comment en particulier l’électorat traditionnel de Donald Trump, très attentif à l’inflation et très hostile aux aventures extérieures, réagit-il à la guerre en Iran, décidée par le Président ?

 

La réaction de l’électorat de Donald Trump sur l’Iran est quelque chose de très intéressant. J’ai assisté à plusieurs meetings du candidat Trump en 2024, et il faut rappeler qu’il y répétait systématiquement, depuis avant 2024 d’ailleurs, qu’il ne lancerait pas les États-Unis dans une nouvelle guerre lointaine et coûteuse. C’est un argument qui faisait mouche : les Républicains étaient complètement convaincus par cela, par le fait que les Américains devaient cesser de payer cher pour des conflits qui ne les concernaient pas. Il en était beaucoup question alors que l’Ukraine recevait des armes, des fonds, du soutien logistique et du renseignement de la part de Washington, ce que Donald Trump critiquait ouvertement. Or, depuis son retour au pouvoir, celui-ci ne cesse de s’impliquer sur des sujets à l’étranger. Sous l’égide de certains de ses conseillers qui veulent renouer avec cet impérialisme néoconservateur. Et donc, le voilà qui se lance dans une guerre contre l’Iran, quelques semaines après l’attaque contre le Venezuela...

 

L’électorat républicain était, au départ, plutôt défavorable à ce que les États-Unis se lancent dans cette guerre. Mais, comme cela avait été le cas pour le Venezuela, une fois que la guerre a été lancée, et que Donald Trump a donné des arguments pour justifier sa décision, on a assisté à un retournement sur sa base MAGA (Make America Great Again, ndlr). Tout le Parti républicain n’est pas concerné, mais cette base MAGA reste convaincue aujourd’hui encore, à 80-90% d’après les sondages. Comme Trump l’a dit lui-même durant, me semble-t-il, la première campagne de 2016, il pourrait tirer sur quelqu’un sur la 5e Avenue, et pour autant les gens continueraient à le suivre. Il a raison : sa base électorale n’est pas tant composée de partisans politiques que de fans. Il est une idole pour eux, et ça va au-delà de la politique. Ils aiment son style, sa politique, comme ils aimaient son émission télé et son succès dans les affaires.

 

Je vous disais à l’instant qu’il y a eu retournement de sa base MAGA sur la guerre en Iran. Le Parti républicain en général est beaucoup plus circonspect et partagé. Il faut noter qu’en particulier, les jeunes républicains, ceux qui ont entre 18 et 30 ans sont, contrairement à leurs aînés, très opposés à cette guerre. Ils n’ont quasiment pas connu de guerre. On n’avait plus beaucoup parlé, ces dernières années, de la fin des interventions en Afghanistan et en Irak, qui ont été des bourbiers. La guerre, ça leur paraît très lointain, et ils n’y sont pas du tout favorables. Chose intéressante aussi, Trump a complètement perdu dans cette affaire les modérés et les indépendants, qui sont défavorables à cette guerre à peu près autant que les démocrates.

 

Il perd tout de même, il faut aussi le signaler, une partie pour l’instant infime de sa base MAGA. C’est particulièrement vrai chez les influenceurs, les personnalités, des gens comme Tucker Carlson, ancien présentateur de Fox News, comme Marjorie Taylor Greene, ancienne pasionaria du trumpisme, comme Candace Owens, Nick Fuentes ou Alex Jones. Ce sont des personnalités qui étaient très proches de la galaxie MAGA, ou en tout cas conservatrice, et qui ont une influence importante auprès de ces publics. Et ils ont tous critiqué publiquement cette guerre, et aussi la manière dont elle a été gérée par Donald Trump. Ils estiment tous qu’il ne fallait pas y aller. Marjorie Taylor Greene, que je citais à l’instant, estime qu’avec cette aventure le Président se détourne totalement du "America First".

 

Tout cela, vous le voyez, est compliqué du point de vue de l’opinion publique. C’est pourquoi Donald Trump essaie de s’en sortir aussi rapidement que possible. C’est évidemment pour cela aussi qu’il ne met pas ses menaces à exécutions lorsqu’il parle de détruire ou d’anéantir l’Iran. Il n’a pas du tout envie de faire, ça lui coûterait très cher économiquement et politiquement. Il joue la carte du cessez-le-feu, affirme vouloir laisser sa chance à la diplomatie. Sa chance, c’est que l’Iran, d’après de nombreuses sources diplomatiques, a aussi envie que ça s’arrête. Si tel n’était pas le cas, il me semble que le président Trump serait dans de sacrées difficultés, avec ce conflit dont il imaginait qu’il allait se terminer très vite. Mais qui continue, et qui potentiellement, pourrait toujours lui coûter très cher. Malgré les avertissements de l’état major militaire et de certains politiques - on sait qu’il y a eu beaucoup de dissensions à la Maison Blanche quant au déclenchement de cette guerre -, il était persuadé que l’affaire serait réglée rapidement. Il a complètement sous-estimé le niveau de détermination, de préparation et d’armement de l’Iran. Peut-être croyait-il que ça se passerait comme pour le Venezuela...

 

Il y a aussi une forme de lassitude, chez Donald Trump, à propos de cette guerre. Il aime que les sujets tournent. Il a d’ailleurs une capacité d’attention qui est assez faible, cela avait déjà été dit dans un ouvrage de Bob Woodward sur le premier mandat. Il se dit, dans les coulisses, qu’il parle beaucoup de sa salle de bal, ou des élections de mi-mandat. Il veut se sortir de cette guerre, qui ne le "passionne" plus. On peut d’ailleurs considérer que l’impact de celle-ci sur les élections sera fonction de sa date de fin. Si elle se termine dans les jours ou les semaines qui viennent, l’impact devrait être limité, parce qu’on sera loin de l’échéance, le temps politique et de l’actualité étant devenu très court. Dans pareil cas, cela pourrait être une chance pour lui. Mais si ça dure, si la guerre s’enlise un peu et qu’on se rapproche des élections de mi-mandat, ça risque d’être très compliqué pour lui. Parce que ce conflit coûte très cher aux citoyens américains. Parce que l’inflation repart à la hausse, à des niveaux proches de ceux du début de la guerre en Ukraine. L’essence, et notamment le diesel, a beaucoup augmenté, et inutile de rappeler que c’est pour les Américains une dépense essentielle. C’est un tout : les billets d’avion ont beaucoup augmenté, la nourriture, l’énergie en général sont largement repartis à la hausse. Il faut donc avoir en tête que l’impact de la guerre est déjà important sur les États-Unis, et sur les citoyens américains.

 

le 27/04/26

 

 

partie 2 : parcours de journaliste

 

Quel regard portiez-vous sur les États-Unis avant de vous y installer durablement pour y exercer votre métier de journaliste ?

 

Je dis souvent que c’est un pays complexe, ce qui est vraiment une phrase très tarte à la crème mais, parce qu’on est abreuvés de séries et de films, et que beaucoup de Français sont allés passer une semaine à New York, tout le monde a l’impression de connaître, de comprendre, à la fois les Américains mais aussi leur système politique et leur société. Et je pense qu’il faut au contraire beaucoup de temps pour comprendre les États-Unis.  C’est vraiment un pays qu’on croit facile à comprendre, mais ce n’est pas le cas. Moi, il m’a fallu du temps.  J’ai fait un premier passage au bureau TF1 de Washington en 2017-2018, en tant que junior. J’y suis revenu ensuite pour renforcer le bureau pendant quelques mois pour la présidentielle de 2020.  Mais je pense que je n’avais toujours pas le sentiment d’avoir appréhendé parfaitement ce pays. Je crois vraiment que ça prend beaucoup de temps. Des années.

 

Est-ce que vous avez dû abandonner rapidement certaines idées reçues que vous pouviez avoir sur le pays ?

 

Je ne sais pas si j’ai changé beaucoup de visions que j’aurais pu avoir auparavant, mais en tout cas j’ai compris que ce n’était vraiment pas un pays à prendre comme ça, de façon aussi frontale et de façon aussi évidente qu’on peut souvent le penser.

 

Sachant que Washington est vraiment une ville très libérale au sens progressiste du terme, et c’est pas du tout révélateur de ce que sont les États-Unis...

 

Non, mais avec mon métier, j’ai la chance de me balader tout le temps, partout, dans tout le pays et du coup effectivement de voir plus que la capitale.  Mais oui, c’est vrai, Washington, ça fonctionne un peu comme une bulle.  Mais même cette bulle, elle est intéressante à voir et elle dit des choses sur ce pays. C’est intéressant aussi de la comprendre et d’y passer du temps.

 

(...)

 

Si demain vous deviez vous consacrer en profondeur à un autre pays que les États-Unis, que vous avez couvert depuis 2017...

 

Juste une précision : je n’ai passé, en cumulé, que six ans aux États-Unis. J’y suis comme permanent depuis 2021, mais auparavant j’y étais un pointillé. Plusieurs fois je suis rentré en France avant cette date pour TF1. J’ai quitté TF1 au printemps dernier, je suis donc désormais indépendant. Je suis donc en mesure de rentrer en France si je le souhaite, d’aller ailleurs, etc. Pour l’instant, j’ai le sentiment d’avoir acquis une petite expertise sur le sujet : je connais le pays, son système politique, et avoir compris leurs rouages me permet d’être plus à l’aise aujourd’hui avec ce que je fais, avec ce que je couvre. Si des opportunités se présentaient, je serais ravi de les étudier, mais ce n’est pas à l’ordre du jour pour l’instant.

 

Pour vous répondre, j’aurais plaisir à découvrir d’autres pays. Mais je pense que ma prochaine étape, ce sera quand même la France.

 

Pour la présidentielle de 2027 ?

 

Non, c’est trop court. Je viens de lancer mon activité. Je pense que je voudrai, si je le peux, aller au moins jusqu’à la présidentielle américaine de 2028...

 

Et qu’est-ce que ça vous a apporté, d’être salarié d’un groupe puissant comme TF1 ? Quelle flexibilité attendez-vous, a contrario, du passage au statut d’indépendant ?

 

J’ai travaillé pour TF1 pendant plus de 18 ans. J’ai été en CDI la majorité de cette époque-là. Dès la sortie d’école, en fait, je suis entré dans le groupe et je ne l’ai jamais quitté. Je suis venu en tant que correspondant junior à Washington une première fois entre 2017 et 2018, un peu plus d’un an, pour couvrir les débuts de l’administration Trump n°1. J’avais déjà fait la campagne présidentielle pendant trois semaines avec des reportages, juste en renfort du bureau à l’époque, en 2016. Et je suis revenu ensuite pendant 5 mois en renfort du bureau, pour la présidentielle de 2020 cette fois. Puis entre 2021 et 2025, j’ai été le chef du bureau de TF1. L’intérêt, c’est d’avoir une force de frappe assez importante, celle de TF1. Il y a des moyens pour l’information. On travaille pour les journaux de TF1 uniquement, pas pour 7 à 8 ni pour les autres émissions d’informations. Beaucoup de reportages, ce qui fait qu’on va beaucoup sur le terrain. C’est ça qui est passionnant, à la fois pour l’actualité, c’est-à-dire pour couvrir des catastrophes, des tueries de masse, des ouragans, des feux de forêt, pour couvrir la politique, évidemment, les élections, pour couvrir aussi des sujets d’évasion, des reportages un peu plus légers... Et puis il y avait l’aspect LCI, avec cette fois des directs, pour couvrir en général la politique étatsunienne depuis Washington. Donc il y avait les deux aspects. C’était vraiment passionnant pendant toutes ces années de couvrir tout ça pour TF1 en matière de reportages, et de directs pour LCI.

 

Qu’est-ce qui fait que j’ai quitté TF1 ? Plein de raisons que je ne vais pas vous dévoiler ici, à la fois professionnelles et personnelles.  Ça a été une décision compliquée à prendre, parce que je suis très attaché à ce groupe, à cette rédaction.  J’y ai encore des amis. J’étais censé rentrer à Paris, en fait. Et j’ai décidé de ne pas le faire et de rester un peu aux États-Unis. Ce que ça a changé, dans le fait de devenir indépendant ici, c’est de travailler pour plusieurs personnes, plusieurs médias, plusieurs chaînes. Si les lignes éditoriales ne sont pas forcément très différentes, à chaque fois la manière d’aborder l’actualité diffère un peu.  Je continue de travailler un peu pour TF1 de temps en temps. Je travaille beaucoup pour BFMTV, dont je suis correspondant à Washington. Je travaille pour Quotidien.  Je refais aussi de la presse écrite.

 

Ce que j’aime, c’est à la fois cette liberté, avoir un temps qu’on peut adapter, qu’on peut gérer mieux, la diversité des clients et des opportunités de travail. Je trouve formidable de passer de directs pour BFM à des tournages pour Quotidien, à du reportage pour TF1 ou pour Arte. J’ai fait des articles pour Les Inrocks aussi, par exemple, sur la politique étasunienne. C’était assez intéressant. Et puis à côté de ça, il faut quand même préciser une chose, parce que vous me demandez quelle est la force de frappe de TF1 et comment ça se répercute. Il faut savoir qu’aux États-Unis, que ce soit TF1 ou la plus petite chaîne du câble possible, française ou européenne ou autre, les médias étrangers ont vraiment très peu d’accès et de voix au chapitre. Les grosses agences de presse, comme l’AFP ou Reuters par exemple, BBC parce que c’est une chaîne anglophone et qu’il y a aussi BBC America, ça ce sont des choses que les Américains connaissent. Le reste, qu’on soit TF1 ou pas TF1, ça ne change pas grand-chose. Les accès sont très compliqués. S’il n’y a pas un intérêt économique, en tout cas publicitaire, les institutions ou les lieux touristiques n’ont pas très envie de nous parler ou de nous accueillir. Donc ce n’est pas facile. Par exemple, l’équipe de Donald Trump n’accordait quasiment jamais aucune autorisation, aucune accréditation à ses meetings pendant toute la campagne à la presse étrangère, à part, encore une fois, à l’AFP, à Reuters, et éventuellement peut-être à la BBC, je ne sais même pas d’ailleurs. Parfois, un média français, mais c’était vraiment rarissime. Il faut vraiment voir ça aussi. Ce n’est pas toujours simple de travailler pour des médias étrangers aux États-Unis...

 

le 05/02/26

 

>>> la 2e partie, ici <<<

 

Un commentaire ? Une réaction ?

Suivez Paroles d’Actu via FacebookTwitter et Linkedin... MERCI !

Paroles d'Actu
Publicité
Articles récents
Archives
Publicité
Newsletter
Visiteurs
Depuis la création 1 122 174
Publicité