« Le flamboyant oxymore », une évocation de Thierry Ardisson, par Pascal Louvrier
Thierry Ardisson passait pour un control freak, et il l’était probablement. On dit qu’il a organisé quelques détails de ses obsèques, un peu comme Mitterrand, en son temps. Avait-il imaginé, ce royaliste de raison et certainement de cœur, qu’il disparaîtrait un 14 juillet, date de commémoration à la fois de la prise de la Bastille (1789), symbole de cette révolution qui aspirait à envoyer valdinguer l’ordre ancien, et de la Fête de la Fédération (1790), ultime moment de concorde entre le roi et ses sujets ? L’idée lui aurait plu sans doute. Comme le fait de parasiter un peu, par sa disparition, la fête nationale : ce jour-là, on ne parla quasiment que de lui, et ça non plus il n’aurait pas détesté...
Révolutionnaire, Ardisson ? Votre serviteur ne saurait utiliser des termes aussi forts sans être sûr, et je ne connais pas assez finement l’histoire des médias pour ça. Ce que je sais, c’est qu’ado et jeune adulte j’ai vécu avec lui, avec Baffie, et avec leurs invités d’un soir - dont j’avais un peu l’impression d’être -, quelques uns de mes grands moments de télé, à l’époque de Tout le monde en parle. On se croyait comme dans une soirée, mais avec uniquement des gens intéressants. Ce mec-là a eu ses moments de grandeur, d’autres moins glorieux. L’homme n’était pas nécessairement sympathique. Mais de la sympathie, une sympathie et une forme de tendresse j’en avais et j’en ai pour lui, et comme beaucoup, son décès inattendu m’a touché. Il est, je n’en suis pas sûr non plus mais je crois bien que c’est le cas, celui qui m’a le plus donné envie de rencontrer des gens et de leur poser des questions. Et ce mec-là j’aurais adoré l’approcher, l’interviewer. Trop tard : l’histoire, cruelle toujours, ne repasse jamais les plats.
Le jour-même de sa disparition, une fois le choc absorbé, j’ai réfléchi. Je ne pouvais pas ne pas l’évoquer dans Paroles d’Actu. Qui solliciter ? Je n’ai pensé, parmi mes contributeurs fidèles, qu’à une personne, et son nom m’est venu tout de suite : Pascal Louvrier, ce romancier et biographe qui, au travers de ses portraits de Bardot, de Fanny Ardant, de Depardieu ou de Sollers, ne cesse de déplorer qu’on perde en liberté de ton, voire, en liberté tout court. Il me dit qu’il va réfléchir, qu’Ardisson il ne l’a croisé qu’une fois, avec Sollers justement. Que ce « vilain garçon » d’Ardisson avait mis à leur dispo, pour patienter dans les coulisses d’une émission, deux bouteilles de whisky. Et qu’au moment d’entrer dans l’arène, Sollers était, disons, un peu plus à son aise. Ce que le maître du jeu avait évidemment anticipé. Un sale gosse Ardisson ? Oui, mais un sale gosse de génie. Merci à Pascal Louvrier (dont l’actu est à retrouver en bas de page) pour son hommage inspiré à celui qui sut rendre ma télé excitante. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.
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L’Homme en Noir, le dernier livre de Thierry Ardisson (Plon, mai 2025).
EXCLU - PAROLES D’ACTU
« Le flamboyant oxymore »
Pascal Louvrier, le 17 juillet 2025
Tout commence par une enfance chaotique. Un père qui travaille dans les travaux publics, une mère femme au foyer comme on disait à l’époque, celle des Trente Glorieuses. Dès que le père est affecté à un nouveau chantier, c’est le déménagement. Le mot d’ordre, c’est « on s’en va ». Pas de racines, pas de copains. Un grand-père, Marius, qui est chef de gare où jamais un train ne s’arrête. À 4 ans, on trouve déjà que la vie est absurde. Sa mère, il l’aime bien, mais elle, elle s’occupe de Patrick, son petit frère. Quand il le voit, pour la première fois, il ne le trouve pas beau et il le dit. Il est dur, à l’image de la vie. Une vie de déclassé, il trouve, avec une Dauphine, alors qu’il rêve de se retrouver à l’arrière d’une DS19. Il aimerait vivre dans une grande maison avec une allée de platanes pour y arriver. Il possédera un haras en Normandie avec une longue allée. Ce sera l’une de ses revanches sur l’enfance calamiteuse, la clé pour comprendre « l’Homme en Noir » qui vient de mourir à 76 ans. Il manque de tuer accidentellement son frère, alors il se retrouve en pension, au collège Saint-Michel à Annecy. Il en bave : douche froide, messe en latin, faux chocolat et pain rassis. Il apprend la discipline, il serre les poings. Quand il voudra sortir de la drogue, il se souviendra des nuits d’internat glaciales, et refusera soutien psy et médicaments. Il ne voit presque plus ses parents. Il souffre de l’abandon, de la solitude, du manque d’amour. Ça blinde. Son armure sera un costume noir, comme son mal être. Bac en poche, il faut viser Paris. C’est là que tout se joue pour un provincial. Rastignac ? Oui, bien sûr, mais avec la fêlure de Rubempré. Les étapes ne seront pas simples, elles sont racontées partout depuis la mort de celui qui révolutionna la télévision. Son ascension passe par la pub. Il excelle dans la création de slogans. Le meilleur, selon moi, trouvé dans son bain en fumant un pétard : « Lapeyre, y en a pas deux ». Mais faire du fric comme publicitaire après Mai 68, c’est mal vu. C’est comme rouler en Dauphine avec des parents « classe moyenne ». Alors quand il va devenir le roi de l’interview, il est cassant, voire méchant. Il prend son pied en bousculant les célébrités. Les filles et fils de bourgeois, il les calcule vite. Ses questions déstabilisent. Il attaque frontalement sur l’argent et le sexe. Il sait que le bourgeois est pusillanime. Il veut s’amuser mais il faut le respecter. « L’Homme en Noir » peut même être sadique. Et comme il est impertinent et bien renseigné – c’est un gros bosseur –, il gagne à tous les coups, ou presque. Le sadisme, au fond, c’est quoi ? Réponse de Malraux – lui aussi, il en a bavé durant son enfance – : « Tout sadisme semble la volonté délirante d’une impossible possession. » « Hardisson » ira au bout de l’expérience existentielle. Il cherchera toujours à innover, à tenir en respect la mort. Parce qu’il savait que pour gagner le combat contre elle, il faut laisser une trace durable. Les artistes ont ce pouvoir, notamment les écrivains. Ah, écrivain, « Hardisson » a été tenté par l’écriture, le roman, l’autobiographie, la bio historique, ça a plus ou moins marché, même si les lecteurs étaient au rendez-vous. Mais il faut du temps pour écrire, de la patience, de l’abnégation. En devenant écrivain, seulement écrivain, et pas « l’Homme en Noir », pas sûr qu’il soit parvenu à en vivre. C’était trop risqué. La revanche sur l’enfance humiliée, pas certaine d’aboutir.
« Rastignac ? Oui, mais avec
la fêlure de Rubempré. »
Il est génial, son parcours l’atteste. Il n’est pas resté à sa place. Il a tout dynamité. On a dit que sa personnalité était complexe. Je dirais oxymorique. Fêtard et louant les valeurs de la famille ; libertin défoncé et respectueux de la Croix ; décomplexé et pudique ; cynique et pleurant en secret ; provocateur suicidaire et demandant pardon quand ça sent le roussi – lutte contre la mort obsédante oblige ; brillant sous les ors de la République et monarchiste convaincu, etc. Par exemple, il a été séduit par Macron, au début, et puis il a vite compris que c’était « un stagiaire », que dans la cour carrée du Louvre, il n’incarnait pas le corps du Roi, il brassait de l’air, et était en train de perdre son face à face avec l’histoire, c’est-à-dire avec la mort. « Hardisson », lui, gardait le cap. J’ai appris récemment qu’il avait fait deux tentatives de suicide. Motif : la femme qu’il aimait s’était barrée. Il a retourné la pulsion sadique contre lui. À deux reprises la femme en question est revenue, par hasard. La bonne étoile veillait.
Mais les dieux n’apprécient pas les fortes têtes. Le destin, c’est leur affaire. Ils restent maître du jeu. « Hardisson », il l’avait dans le collimateur. Une vanne de trop, et son combat contre la mort, il le perdait. C’était sans compter sur la nouvelle et dernière épouse de Thierry, Audrey. Elle semble l’avoir apaisé, réconcilié avec lui-même. Il s’est débarrassé des miasmes du sadisme qu’il trainait. Mais la maladie s’est emballée, pas au point qu’il soit pris au dépourvu. Il a préparé sa sortie. Paul Morand, qu’il ne détestait pas, a écrit : « Il est plus difficile de finir que de commencer. » Il a inventé la confession filmée, les antimémoires télévisuelles. Il a pleuré, on a compris la faille originelle, la main dans la main de celle qu’il aime, la Croix jamais très loin, le regard face à la caméra. On a compris qu’il était bon, qu’on allait le regretter dans une France aseptisée, qu’on l’aimerait longtemps parce que notre jeunesse lui devait beaucoup, qu’il fallait surtout ne pas se prendre au sérieux car la vie n’a aucun sens.
Dans son cercueil noir, il a gagné son combat contre la mort. Ardisson est un artiste.
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Pascal Louvrier, son actu...
Portuaire, roman noir à paraître le 6 octobre 2025 chez Kubik Éditions.
Malraux maintenant, essai littéraire préfacé par Daniel Rondeau de l’Académie française,
Le Passeur Éditeur, à paraître le 16 octobre 2025.
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