Pascal Le Merrer (P1) : « Les gens ont soif de mieux comprendre les mécanismes de l'économie... »
Début novembre, Lyon a accueilli, comme tous les ans depuis leur première édition en 2008, les Journées de l’Économie, rendez-vous incontournable pour tous les praticiens de cette discipline souvent encore méconnue du grand public, mais qui pourtant attire chaque année des foules, et pas simplement des initiés, ou des étudiants. Comment ne pas comprendre qu’en ces temps d’intenses débats quant aux choix budgétaires d’un État qu’on dit en quasi banqueroute, qu’en ces temps incertains comme était le monde d’après la crise des subprimes en 2008, les gens aient envie de se renseigner, d’écouter les conférences de personnes dont l’économie est le sujet d’étude (et pas simplement de commentaires) ?
Bien que vivant dans la région lyonnaise, et bien qu’ayant eu une formation économique à Lyon, je n’ai pu assister à ces Journées de l’Éco. Mais j’ai eu envie d’entrer en contact avec Pascal Le Merrer, leur directeur général et fondateur, qui fut aussi enseignant (en éco bien sûr) à l’ENS de Lyon. Un rendez-vous téléphonique a été programmé, l’entretien a eu lieu le 4 décembre dernier. Il a duré un peu plus d’1h15 : riche et dense. La retranscription manuelle de l’échange fut longue, je ne te le cacherai pas ami lecteur, mais je suis ravi d’avoir pu faire cet interview avec un homme passionné et heureux de partager sa passion et ses analyses.
Pour des raisons de lisibilité, et tout simplement techniques (il était inconcevable que je fasse tenir les 20 pages de la retranscription sur un même article), j’ai pris le parti, une première en 15 ans d’existence de Paroles d’Actu, de scinder l’entretien en deux. Voici donc la première partie, où il est question, entre autres points, du parcours de mon invité, du métier d’économiste, du rapport du grand public à l’éco, de l’écosystème de la recherche académique et de la situation politique en France. Je remercie M. Le Merrer pour le temps qu’il a bien voulu m’accorder, et salue également Benoît Terrière du groupe Intelligible, pour son intérêt pour mon travail et pour avoir facilité cette prise de contact. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU (04/12/2025)
Pascal Le Merrer : « Les gens ont soif
de mieux comprendre les mécanismes
de l’économie... »
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Pascal Le Merrer.
Entretien du 4 décembre 2025, première partie...
Pascal Le Merrer bonjour. La première question que j’ai envie de vous poser est la suivante : pourquoi avez-vous choisi de faire de l’économie un des centres d’intérêt majeurs de votre vie ?
Ça a commencé très jeune. Le système scolaire me paraissait peu intéressant, d’autant plus qu’étant gaucher, les enseignants essayaient de me convaincre d’essayer d’écrire avec la main droite – et je ne suis jamais devenu droitier. On avait des collèges avec d’anciens instituteurs, où tout était basé sur le fait d’apprendre par coeur. Et à un moment, à la fin de la troisième, on m’a dit qu’il y avait une nouvelle discipline, avec une nouvelle section en lycée : les sciences économiques et sociales. En 1969, je suis donc parti dans un lycée expérimental, et j’y ai vécu une aventure intellectuelle passionnante. Les profs exploraient quelque chose de nouveau avec nous. À partir de là, je me suis “baladé” dans les sciences sociales, et à l’intérieur de ces sciences sociales, je me suis aperçu que c’était l’économie qui me fascinait le plus.
C’est quoi finalement un économiste ?
Pour ouvrir les Journées de l’Économie, on a réalisé un micro-trottoir. On a, entre-autre posé cette question : c’est quoi un économiste pour vous ? Certains répondent que c’est un spécialiste de la finance, qui donne des conseils sur les patrimoines. D’autres disent que les économistes sont des charlatans qui ne savent rien de l’économie réelle et tiennent des discours hors sol. Ce discours-là n’est pas inintéressant, parce qu’il fait écho aux réactions des chefs d’entreprise, qui parfois nous disent : vous, vous parlez d’économie, mais c’est nous qui la faisons. Et il y a enfin ceux qui estiment que l’économiste tient des discours truffés de chiffres auxquels on ne comprend rien, pour finalement se planter immanquablement dans ses prévisions. Il y a peu de disciplines qui sont aussi mal cernée que la nôtre. Les gens ne savent pas trop à quoi sert un économiste.
C’est d’autant plus vrai qu’on est dans un climat de défiance vis à vis des élites...
La défiance est d’ailleurs un sujet de recherche en économie. On va par exemple s’interroger sur l’impact des réseaux sociaux sur la perception qu’ont les gens du contexte dans lequel ils vivent. Vincent Pons, économiste français aux États-Unis, travaille beaucoup sur le fonctionnement de la démocratie, sur la perception qu’on peut avoir des résultats d’un système politique donné, sur les éléments qui peuvent le déstabiliser ou au contraire le rendre pérenne. Stéphanie Stantcheva, elle aussi installée aux États-Unis, elle analyse le comportement des individus par rapport à la fiscalité, à l’immigration, au changement climatique... Il faut avoir à l’esprit que la politique est aujourd’hui un sujet d’étude des économistes. Ce n’était pas du tout le cas il y a 20 ou 30 ans : les économistes n’étudiaient que des sujets dits économiques. Ce qui a changé, c’est le traitement des données. Dès qu’il y a de très grosses bases de données, les économistes savent très bien les traiter et en tirer de l’information. Ce qui peut les amener sur des sujets sur lesquels on ne les attend pas.
Et c’est là une réponse à ceux qui prétendent que vous êtes des charlatans : une grosse partie du travail de l’économiste consiste en l’analyse de données.
Ce qui est compliqué, c’est qu’il peut y avoir des économistes qui ne font pas spécialement de recherches, qui publient plutôt des ouvrages d’actualité et qui ont parfois des opinions politiques assez affirmées. Il y a aussi des chercheurs qui se retrouvent au milieu du débat politique. Le cas le plus emblématique récemment est Gabriel Zucman, avec sa taxe. Au départ, il est un brillant chercheur, qui a travaillé sur ce sujet pendant des années. Il s’est retrouvé au cœur d’un débat sur la fiscalité et en a profité un peu pour se rendre plus visible. Et d’un coup, a été repris par les politiques. Est-il politisé ? Il peut y avoir ambiguïté.
L’économie est une discipline qui pose la question de comment s’organiser au mieux dans la société. Un petit livre publié par Roger Guesnerie, grand spécialiste de théorie économique (disparu tout récemment, ndlr), illustre parfaitement cette démarche : L’économie de marché (Éditions Le Pommier, 2006).
En essayant d’en éloigner les passions autant que possible, même si souvent l’économie les déchaîne...
Pour les Journées de l’Économie (JECO), mon ambition était, pour le grand public, que l’on traite l’économie avec des gens compétents pour en parler, mais pas uniquement des chercheurs : également des acteurs politiques et économiques, sociaux et pour chaque conférence un journaliste économique qui a enquêté et organisé les prises de parole, etc... Il faut qu’après une conférence les gens aient l’impression de mieux comprendre la question qui les intéressait. Avec une sensation de bien-être, comme quand on sort d’un spectacle qu’on a apprécié. Intellectuellement ça veut dire : "Ce sujet m’intéressait, mais c’était flou pour moi, maintenant je vois un peu mieux comment ça fonctionne..." Lors de la crise financière de 2008 – première année des JECO -, on avait fait une conférence pour aider à comprendre cette crise, et les gens poussaient les grilles de l’université Lyon-II en disant : "Laissez-nous rentrer, on a le droit de savoir". On voyait qu’il y avait une demande...
Quel bilan tirez-vous justement des Journées de l’Économie qui se sont tenues début novembre, s’agissant notamment de la variété des publics ? Au-delà des étudiants, des décideurs, le grand public était-il vraiment au rendez-vous ?
En termes de fréquentation, je pense que c’est un succès : un peu plus de 20 000 entrées durant les trois jours, et comme on diffuse en direct, largement autant étaient connectés. En termes de médiatisation la situation était favorable avec trois prix Nobel d’Économie français. Pour être honnête, c’est un peu le hasard. J’avais monté une partie du programme avec Jean Tirole, prix Nobel 2014 : il est venu pendant deux jours et nous avons travaillé sur les questions de politique industrielle, de concurrence, de réindustrialisation en France, sur les questions aussi de cryptomonnaies qui l’intéressent beaucoup, et sur l’Europe. Ensuite, un hasard heureux, a fait que, quinze jours avant les JECO, le président de notre comité scientifique, Philippe Aghion, a reçu le prix Nobel d’Économie. Et il y a eu également l’intervention d’Esther Duflo, prix Nobel d’Économie en 2019. Forcément, la présence de trois Nobel a beaucoup joué en matière de médiatisation, et les journaux se sont emparés de cela, titrant volontiers qu’il y avait "Trois prix Nobel à Lyon".
D’ailleurs, comme vous venez de le suggérer, cet évènement place un peu plus Lyon en position de ville assez incontournable...
Absolument. À l’origine, l’accueil n’était pas enthousiaste au niveau académique. Le directeur de l’ENS, à qui j’avais confié vouloir lancer cet évènement, n’y était pas favorable, il pensait qu’il n’y avait pas forcément matière à parler avec tous les publics de tels sujets. Mais Gérard Collomb et tout l’environnement politique ont soutenu le projet. L’idée de moderniser un peu la vie politique en introduisant un débat sérieux sur les sujets économiques était très présente dans leur esprit. Je m’étais au départ inspiré d’un évènement italien, le Festival de Trento, porté par Tito Boeri, et je souhaitais qu’on maintienne ces liens avec les Italiens. On vient d’ailleurs de créer un partenariat avec le Festival international d’économie de Turin.
Et quel bilan tirez-vous de l’évolution des JECO lyonnaises depuis 2008 ?
Les économistes les voient comme "leur" manifestation. Tout est gratuit dans les JECO. Les intervenants (à peu près 300 personnes tout de même) interviennent gratuitement, et le public assiste gratuitement aux conférences. S’il y a un coût réel c’est celui de la logistique. S’agissant des journalistes, je note que depuis 2008 quasiment tous les spécialistes en économie sont venus ou viennent à Lyon. Ils jouent un rôle important, parce que c’est souvent eux, en tant que modérateurs (mission qu’ils assument également gratuitement), qui organisent le déroulé de la discussion et la rendent accessible. En ce qui concerne le public, il y a beaucoup de jeunes : des lycéens, des étudiants avec leurs enseignants. Avec aussi beaucoup de seniors : c’est en journée, et en journée beaucoup de gens travaillent. Pour les travailleurs, c’est surtout en visio que ça se passe : on a des pics de connexion à partir de 17-18h, tous les jours.
À propos des jeunes, il faut noter, et c’est un vrai sujet de débat, que si certains suivent via leur choix de cursus un enseignement en économie, ce n’est pas quelque chose qui est généralisé. On peut se demander si on ne serait pas capable de parler de manière intéressante d’économie à des jeunes de 11, 12, 13 ou 14 ans...
Vous anticipez là, un peu, sur ma question suivante : est-ce qu’il y a votre sens un déficit de connaissance et peut-être d’éducation du grand public sur les questions et les enjeux économiques et technologiques, et si oui est-ce un peu spécifique à la France ?
En tout cas la France est plutôt, en la matière, un mauvais élève. Dans d’autres pays européens, il y a toujours, non pas forcément des cours d’économie, mais en tout cas des enseignements pour mieux comprendre le monde dans lequel on évolue. Et cela pour des élèves dès 11-12 ans. Je pense que c’est assez facile, parce que l’économie peut finalement permettre de créer des ponts entre la vie quotidienne – les enfants voient que leurs parents peuvent avoir des problèmes de pouvoir d’achat, de cherté de la vie, d’endettement... - et les grands enjeux du monde, comme par exemple lorsqu’on parle de la Chine qui envahit le monde avec ses voitures électriques, ou avec son textile. De la mondialisation à la vie quotidienne, souvent le chemin est assez évident. Ne serait-ce que quand on pense au t-shirt qu’on vient d’acheter sur Internet. On pourrait aider très tôt dans la scolarité à réfléchir au monde dans lequel nous vivons...
Je vous parlais tout à l’heure des prix Nobel présents aux JECO : Esther Duflo a créé avec la dessinatrice Cheyenne Olivier une collection de livres pour les jeunes enfants, qui explique d’où vient la pauvreté, et comment lutter contre celle-ci. Il y a une dizaine d’ouvrages, avec à chaque fois pour titre le prénom d’un enfant qui va chercher à agir face à une situation de pauvreté. Je crois donc qu’à partir de 8, 9 ans, on peut parler d’économie via ce genre de support. J’essaie de réunir ceux qui, avec des associations par exemple, prennent ce type d’initiative. Peut-être pourra-t-on sensibiliser le ministère de l’Éducation nationale de la pertinence de cette démarche...
Et d’ailleurs, quand vous pensez aux âges disons plus avancés, est-ce le rôle des pouvoirs publics d’éduquer en continu le grand public à l’économie ?
Avant que les Journées de l’Économie n’existent, on m’avait missionné au nom de l’Éducation nationale pour aller à Bercy, où le service de la communication voulait faire un site internet pour expliquer l’économie aux Français. Dans les années 2006 ou 7. Grande réunion, une quarantaine de personnes autour de la table. Finalement, ils ont dépensé 500 000€ auprès d’une société privée pour faire un petit dessin animé, avec un bonhomme qui entendait prendre le spectateur par la main pour lui apprendre l’économie. On ouvrait des portes et derrière était en principe traité un sujet. Des étudiants de Sciences Po avaient été invités à faire des fiches sur chacun des sujets, ils avaient recopié des annales ou je ne sais quoi, ça leur permettait au passage de gagner un peu d’argent...
La ministre de l’Économie de l’époque, Christine Lagarde, avait eu vent de mes remarques : 1/ les gens n’auraient pas confiance en Bercy pour leur apprendre l’économie, 2/ ça viendrait de Paris, et notamment en province on prendrait ça pour une nouvelle démarche hautaine de la part des élites parisiennes, 3/ il faut que ce soit réellement ceux qui font la science économique qui fassent l’effort de rendre accessible ce que l’on sait, et non pas s’amuser à faire des simplifications de simplifications. Christine Lagarde a été d’accord avec ça, le projet à Bercy a été abandonné, et d’ailleurs elle nous a soutenus aux JECO, où elle a été présente les deux premières années.
Et par exemple, ça peut être un peu le rôle de France Télévisions ?
On a une grande diversité de formes de médias. Certains seront branchés radio, d’autres télé, d’autres presse écrite, sites internet, réseaux sociaux. Les jeunes suivent par exemple beaucoup Hugo Décrypte.
Bien sûr, mais là je parle de l’audiovisuel public justement par rapport à cette mission de service public...
Oui... Mais à quoi servirait de privilégier un média si toute une partie de la population n’utilise pas ce média ? Les jeunes ne regardent pratiquement plus la télé. D’ailleurs, quand ils regardent quelque chose, c’est souvent en accéléré. Donc en effet je suis sceptique par rapport au fait de toucher tous les publics. Les seniors par contre, ça peut être intéressant. Ils ont en général plus de temps et peuvent avoir une fonction de transmission.
En économie, parmi les médias traditionnels, vous trouverez Le Monde et Les Échos. À la télévision, des chroniques plus ou moins approfondies... À la radio il y a de très bonnes émissions d’économie sur France Inter, France Culture... Sur RFI par exemple, des journalistes font de longues interviews de qualité pendant les JECO. Et puis il y a tous les sites internet qui font du journalisme, comme The Conversation, Le Grand Continent... Bref, France Télévisions est aujourd’hui un des éléments, mais qui concernera plutôt le public senior.
Je pensais surtout à ce public en évoquant l’audiovisuel public...
Mais encore une fois, je pense que le public senior peut vraiment jouer un rôle d’appui par rapport à l’Éducation nationale. Le public senior peut prendre le temps, avec leurs petits-enfants entre autre, d’apporter des éclairages, de sensibiliser à des sujets.
Vous enseignez les sujets économiques auprès d’étudiants depuis une trentaine d’années. Sentez-vous que les étudiants en économie sont différents de ceux des années 80 au 90 ? Sont-ils plus ou moins entreprenants, plus ou moins fébriles qu’à l’époque ?
En tant qu’enseignant, je suis en retraite. J’ai eu des étudiants jusqu’en 2020. Mais dans les JECO, il y a une sous-manifestation qui s’appelle les JECO Étudiants, où il y a des délégations d’étudiants qui viennent de nombreuses universités et grandes écoles francophones, et on leur propose des moments de rencontre avec des économistes, des intervenants sur des sujets qui les intéressent.
Pour vous répondre, il y a des thématiques qui ont changé, forcément. Les questions environnementales ou sur les comportements des gens, tout cela a pris de l’importance. Moi, j’ai découvert l’économie à l’université à partir de 1971, et c’était quand même très tourné sur les théories, avec des débats politiques derrière : il y avait ceux qui adhéraient aux thèses néoclassiques, on disait qu’ils étaient de droite, ceux qui étaient plus favorables à la planification étaient de gauche, et au centre il y avait les keynésiens, on ne savait jamais trop où ils se positionnaient... Tout le monde était un peu dans ces débats théoriques, et les mouvements politiques étaient souvent très présents dans les universités. Ce qui a changé, c’est qu’avec notamment ces histoires de bases de données dont je vous parlais, les jeunes se positionnent moins aujourd’hui en termes d’écoles. Ils ne se demandent plus s’ils sont néoclassiques ou keynésiens, marxistes ou je ne sais trop quoi. Les écoles de pensée n’ont plus la même importance. On a eu en France l’école dite de la régulation. Avec par exemple Michel Aglietta, qui vient de décéder. C’est moins présent aujourd’hui. L’enjeu pour étudiant, surtout s’il veut faire sa thèse, c’est de trouver la bonne base de données, de préférence une sur laquelle peu de monde aurait travaillé, et d’en tirer des résultats qui vont retenir l’attention.
De l’analyse plutôt que de l’idéologie...
Oui. Cela dit il y a toujours une spécificité à la française. L’association traditionnelle, c’est l’Association française de sciences économiques. Une autre s’est créée en réaction, l’Association française d’économie politique (AFEP), qui était plutôt sur l’hétérodoxie. Je trouve que c’est encore un clivage à l’ancienne, ce conflit entre orthodoxes et hétérodoxes. Dans les faits, les étudiants travaillent souvent sur des objets précis. Si on leur demandait de se positionner, beaucoup auraient du mal... Alors qu’il y a 30 ou 40 ans, il fallait se positionner : on appartenait à un courant de pensée...
L’économie est moins politisée. Elle s’est aussi rationalisée : les économistes les plus en vue aujourd’hui ne sont plus dans les universités, ils sont souvent dans les écoles de commerce, où la rémunération est attractive... Auparavant les écoles de commerce avaient la réputation de former des gestionnaires, mais d’être totalement absentes de la recherche. Beaucoup de collègues, après avoir atteint une certaine visibilité, ont tendance à la "monétiser" en allant enseigner dans une école de commerce.
Et cela, sans être dans le jugement ou quoi que ce soit, vous pensez que ça a quelque chose de néfaste pour l’Université, pour la recherche ?
C’est un calcul rationnel d’économiste (rires). Ils "maximisent leur utilité". Ils savent d’ailleurs que ça ne les empêchera pas de faire la recherche qu’ils veulent. S’ils ont un laboratoire universitaire dans lequel ils ont des thésards, ils vont évidemment continuer, et associer les deux. Maintenant, ce sont des nébuleuses. Parmi les grandes écoles d’économie, il y a Paris School of Economics, Toulouse School of Economics, Aix-Marseille School of Economics, etc... Ce sont de gros pôles qui rassemblent des gens provenant de différentes institutions mais qui se retrouvent dans des centres de recherche. On peut donc, j’insiste là-dessus, appartenir à un centre de recherche très académique, et enseigner en école de commerce.
L’instabilité politique dans la France de 2025 est sans doute inédite depuis bien des décennies. Est-ce que vous considérez, en tant qu’économiste, est-ce que vous sentez en tant qu’acteur impliqué sur les territoires, que les incertitudes politiques et que la grande instabilité budgétaire ont déjà des effets néfastes sur l’initiative des acteurs privés ?
On cherche à déceler, dans les études de conjoncture, s’il y a des composantes qui sont liées à cette incertitude. Il est évident que, dès lors qu’il y a incertitude, cela est pris en compte par les entreprises comme une élévation du risque. Ils ne peuvent pas vraiment savoir quel sera le contexte, notamment fiscal, dans lequel ils vont évoluer. On sait qu’il y a des décisions d’investissement qui seront retardées, voire annulées. Forcément, ça pèse négativement. Mais en verra-t-on vraiment la trace ? Si la situation se stabilise, je crois que cette trace sera très faible. Comparé à la crise financière de 2008, ou à la pandémie de 2020, c’est tout de même moins grave.
Deuxième élément, à propos des territoires, un point sur lequel j’ai personnellement beaucoup insisté dans les JECO : la situation économique sur les territoires est plutôt bonne, avec des niveaux d’emploi élevés, une activité qui se maintient. C’est aussi je crois une spécificité française : on aime bien se faire peur. Les acteurs sur le territoire Auvergne-Rhône-Alpes ont plutôt tendance à dire que pour eux, ça va bien. Mais en même temps, quand on leur demande comment ils jugent et anticipent l’évolution de la France, y compris dans le sondage qu’on a fait, ils n’hésitent pas à dire que pour eux, le pays se casse la figure. Qu’est-ce qu’un pays qui s’effondre avec des territoires qui vont bien ? Il y a là un côté schizophrène, très français, que nous autres économistes connaissons bien. Il y a des économistes qui travaillent sur la mesure du bonheur. Si vous demandez aux Français s’ils sont heureux ou pas, à titre individuel ils déclarent aller plutôt bien, voire très bien. Mais sur le plan collectif par contre, ils pensent que le pays va très mal... Bonheur personnel, malheur collectif ? On est vraiment dans la schizophrénie...
Dans beaucoup de territoires, comme dans le nôtre, ça va plutôt bien, il n’y a pas de montée préoccupante du chômage ou de multiplication accélérée des défaillances d’entreprises. Souvent la loupe est posée sur les grands groupes, dont on nous dit qu’ils restructurent, etc. En ce qui concerne les petites et moyennes (ETI) entreprises, les artisans qui font le tissu économique, encore une fois l’activité se maintient...
Donc cette instabilité politique et fiscale ne joue pas tant que ça sur l’économie...
Je crois que les politiciens sont un peu pris au piège de la logique politicienne. Souvent ils ont l’impression que s’ils bougent, font quelque chose, un compromis, ça va profiter à l’autre camp, contre le leur. Dans notre système les compromis fonctionnent très mal. Il y a les optimistes qui disent qu’on a une démocratie en phase d’apprentissage, parce que dans une situation qu’on n’a plus connue depuis longtemps, de parlement éclaté. Il faut apprendre à refaire des compromis. Et il y a ceux qui pensent que le système tel qu’il est ne permet définitivement pas d’y arriver, et qui poussent à le changer.
Il y a un sujet, qu’on a abordé dans les JECO, sur l’impact des systèmes électoraux sur les résultats politiques. Est-ce que les systèmes, notamment des élections locales, créent des biais ? Lors d’une de nos conférences, des chercheurs qui ont travaillé sur le sujet ont produit des résultats intéressants. Au niveau national, Vincent Pons par exemple s’est interrogé sur ce qu’était le meilleur système politique, entre par exemple celui où il y a instabilité parce que les majorités changent tout le temps, et celui où il y a rigidité avec toujours les mêmes au pouvoir. Et on se rend compte que c’est compliqué de faire fonctionner une démocratie, parce que pour qu’elle marche bien, y compris avec des effets économiques positifs, il faut qu’il y ait à la fois de la stabilité et du renouvellement.
Ce qui est embêtant, c’est qu’on a, en ce moment, les rigidités de la Vème République en même temps que l’éclatement politique...
Il y a des études, notamment de la part de Daron Acemoğlu, prix Nobel d’économie en 2024, qui regardent la corrélation entre régime politique et performance économique. Il y a un exemple qu’on prend régulièrement et qui est lié à des données produites par Antonin Bergeaud, qui est spécialisé dans la croissance et l’innovation : c’est l’Argentine. Ce pays devrait être au cœur des cours d’économie. L’Argentine a, à la fin du XIXème siècle, un PIB par habitant qui est supérieur à la moyenne européenne. C’est un pays riche, et ce n’est pas étonnant : il est peuplé d’Européens qui ont émigré pour faire fortune là-bas. C’était un peu l’El Dorado de l’époque. Mais, en un siècle, ils n’ont pas cessé de décliner. Et la grande caractéristique de l’Argentine, c’est d’avoir été le pays ayant accumulé le plus de gouvernements populistes. Les gouvernements populistes qui cherchent d’abord à attirer l’électorat sont souvent ceux qui prennent les pires mesures économiques pour leur pays. L’Argentine avait tout pour être un pays très riche, ils ont réussi à la transformer en pays « sous-développé »...
D’où l’intérêt, aussi, de l’histoire économique...
Oui ! L’histoire sur une longue période dit beaucoup de choses. N’importe quelle personne qui regarderait le graphique présentant sur une longue période le PIB/habitant de l’Argentine par rapport à l’Europe ou aux États-Unis se demanderait ce qui est arrivé à ce pays... Les régimes politiques qui se sont succédé en Argentine ont été déterminants dans le déclin du pays...
La suite ici...
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