M.-C. Bonzom : « La démocratie américaine a besoin d'une réforme politique profonde et urgente »
Il y a un an, le 20 janvier 2025, Donald Trump était investi en tant que 47e président des États-Unis, quatre ans après avoir été délogé de la Maison-Blanche, comme 45e président, par Joe Biden (rappelons au passage que le Républicain ne reconnaît toujours pas sa défaite de 2020). La victoire de 2024, nette, a laissé le Parti démocrate K.O., et donné des ailes à un Donald Trump qui, déjà, ne s’encombrait auparavant que peu de limites. De fait, l’année 2025, et le début de 2026, furent riches de prises de décisions souvent controversées, de polémiques, d’outrances. Trump donne le la de la politique mondiale, et cela tient à sa personnalité autant qu’à son statut de leader de la première puissance du globe. Pas un jour, pas une heure, pas une minute sans qu’on écrive sur lui, ou qu’on parle de lui quelque part sur la planète. S’il rêvait de devenir la célébrité numéro 1 (connaissant le bonhomme comme on le connaît, peut-on en douter ?), c’est réussi.
Pour analyser en détail le bilan de l’action de Donald Trump jusqu’à présent, et s’interroger sur l’état réel de la démocratie américaine, en cette année où seront célébrés les 250 ans de la Déclaration d’Indépendance, j’ai souhaité m’entretenir avec Marie-Christine Bonzom : politologue et journaliste spécialiste des États-Unis, elle a longtemps vécu à Washington, "au cœur du réacteur". Elle a compris mieux que beaucoup le phénomène Trump, dont elle a pressenti la victoire en 2016, la défaite en 2020, et le comeback tonitruant - et revanchard - de 2024. Je la remercie d’avoir accepté de répondre, longuement et précisément, à chacune de mes questions (18 janvier 2026), qui touchent, entre autres sujets, aux raisons des succès Trump, à la cohésion de son électorat et à sa politique étrangère.
J’invite quiconque s’intéresse à ce qui se passe outre-Atlantique (et au vu de la rhétorique actuelle de Washington, qui pourrait s’en désintéresser ?) à lire cet échange qui clarifie bien des points et rétablit au passage quelques vérités : les médias mainstream et le Parti démocrate sont eux aussi mis face à leurs responsabilités. Quant à l’état réel de l’Union, et celui de la démocratie, on oscille entre motifs d’espoir relatif (le blog trumpiste tend à s’effriter et les contre-pouvoirs tiennent globalement) et graves inquiétudes (l’Amérique n’a jamais été aussi divisée depuis les années 1960, et il y avait à l’époque davantage de garde-fous)... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU
Marie-Christine Bonzom : « La démocratie
américaine a besoin d’une réforme politique
et électorale profonde et urgente... »
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Le portrait officiel du second mandat de D. Trump,
revu à ma demande par ChatGPT. N.R.
Un parcours aux États-Unis
Marie-Christine Bonzom bonjour. Vous couvrez depuis une bonne trentaine d’années maintenant l’actu politique américaine : qu’est-ce qui vous a donné envie de consacrer l’essentiel de votre métier de journaliste à un meilleur éclairage des États-Unis ? Comme beaucoup le pays, sa culture vous fascinent depuis toujours j’imagine ?
Je suis arrivée aux États-Unis en 1989. Et depuis, je suis effectivement l’actu politique américaine de très près, mais aussi les politiques intérieure et extérieure des États-Unis, la société et la culture américaines. En tant que journaliste, j’ai ainsi couvert depuis les États-Unis toutes les élections présidentielles et législatives de 1992 à 2016, et les suivantes en tant qu’analyste.
Mais au point de départ de cette aventure, à la fois, professionnelle et personnelle avec les États-Unis, il y a ma passion pour la culture américaine. Passion pour la langue anglaise telle que parlée aux États-Unis, pour toutes les musiques américaines, surtout le rock et le blues, pour le cinéma américain, pour les paysages américains, pas tant les villes d’ailleurs, mais plutôt les déserts, ce qu’on appelle les « grands espaces ». Il y a aussi mon intérêt pour les Amérindiens, les Shakers ou les Amish.
Très jeune, j’ai eu le sentiment diffus que les États-Unis joueraient un rôle important dans ma vie. Ce n’était pas un plan de vie ni un plan de carrière, ça relevait de l’intuition. Et un jour, en 1987, je tombe sur une petite annonce dans Le Monde, une annonce de concours émanant de Voice Of America qui va changer profondément ma vie. C’était la plus grande radio internationale et j’avais une passion pour la radio et, déjà, de l’expérience en radio. J’ai répondu à l’annonce et après un processus de recrutement de plus d’un an, j’arrive première sur 1000 candidats. Je débarque à Washington pour travailler à Voice Of America, sans connaître personne aux États-Unis. Et là, je tombe amoureuse de cette capitale, de son climat subtropical, de sa lenteur de ville du sud, de ses parcs et de sa végétation, de sa principale rivière, le Potomac, de sa richesse architecturale, de la beauté des collections de ses musées, de l’hospitalité formidable de ses habitants. Je pars alors à la découverte, des gens, des lieux, du pays.
À Voice Of America, ensuite comme correspondante de la BBC puis d’autres médias étrangers, je m’adresse à des auditeurs et des lecteurs qui vivent en dehors des États-Unis. Mon rôle de journaliste est non seulement de relater les faits, mais aussi de fournir ce que vous appelez un éclairage sur les États-Unis. C’est particulièrement important en ce qui concerne ce pays car, bien souvent, on croit connaître les États-Unis parce qu’il s’agit sans doute du pays qui se met le plus en scène dans l’imaginaire mondial, parce que c’est aussi le pays le plus couvert par les médias. Or, les États-Unis sont beaucoup plus complexes et plus « étrangers » qu’il n’y paraît. La valeur ajoutée qu’apporte le journaliste qui vit vraiment et longtemps aux États-Unis, c’est donc de pouvoir aller au-delà de l’actu du jour et de la caricature, de mettre en contexte et de procurer des éléments de compréhension, et ce, sans parti pris idéologique. C’est en tout cas ce que j’ai essayé de faire en tant que journaliste, et c’est ce que j’essaie de faire en tant que politologue : aider à mieux comprendre les États-Unis et les Américains.
Trump : les raisons de ses victoires électorales
Vous avez anticipé mieux que d’autres la forte probabilité de la victoire de Trump, en 2016 puis en 2024. Quels ont été les ressorts profonds du vote de ses électeurs lors de ces deux scrutins, tels que vous les avez perçus sur le terrain ? Et ont-ils matière à être plutôt satisfaits ou déçus face à l’épreuve du pouvoir ?
J’ai aussi anticipé la défaite du président Donald Trump en 2020 face à Joe Biden. Cela dit, pour comprendre le vote en faveur de Trump, il faut revenir à la « surprise » de 2016, c’est-à-dire sa victoire à laquelle quasiment personne ne croyait. Trump est un phénomène, dans les deux sens du terme. D’abord, parce que Trump est un spécimen inédit de l’homo politicus. Ensuite, parce qu’il reflète l’évolution de la vie politique américaine. La grande question relative au phénomène Trump est celle-ci : pourquoi l’écrasante majorité des politiciens, des journalistes et des experts de la politique américaine n’ont-ils pas vu venir Trump en 2016 ? L’une des raisons, c’est qu’il y avait trop d’entre-soi entre classe politique, experts et journalistes. Les journalistes parlaient aux politiciens, aux experts, à d’autres journalistes. La plupart n’étaient pas assez en prise avec les électeurs et partaient du postulat selon lequel Trump était un « clown » gonflable qui éclaterait vite comme une « baudruche », pour reprendre les termes d’un de mes interlocuteurs de l’époque qui évoluait dans les sphères politiques de la capitale. La grille de lecture que les politiciens, les experts et les journalistes apposaient sur la réalité était obsolète et déformée. Trop ont ainsi méconnu, minimisé ou méprisé le profond mécontentement des Américains envers leurs élites. Trop ont rejeté la possibilité que ce mécontentement envers les élites pouvait, paradoxalement, être porté par un membre de l’élite économique et médiatique, un homme d’affaires et homme de télévision milliardaire. Trop ont été fascinés par le personnage Trump et les scandales qui l’entourent, en perdant de vue sa stratégie de campagne.
Prenez ce politologue américain alors très réputé, chercheur dans un centre de réflexion très influent de Washington, qui me disait avec assurance, même après le début des primaires du Parti républicain : « Trump ne peut pas durer, donnez-lui deux débats au plus et il va s’éclipser ». Je lui parlais pourtant d’un candidat Trump qui, bien que novice en politique, réunissait des milliers de personnes à ses meetings, quand Hillary Clinton peinait à en rassembler quelques centaines. La victoire de Trump lui a fait un tel choc qu’il a arrêté de donner des interviews pendant des mois. Après la victoire de Trump, il me confia ceci : « Je suis peiné, humilié, voire trahi par mes compatriotes qui ont fait ce que je ne pouvais pas imaginer ». Et en effet, le système et l’accès au pouvoir sont si contrôlés par le duopole formé par les partis démocrate et républicain que les experts, la classe politique dite traditionnelle, et aussi les journalistes, ne pouvaient même pas imaginer qu’Hillary Clinton, incarnation de l’establishment par excellence, ne sorte pas victorieuse du scrutin. Ils ne pouvaient même pas imaginer que Trump puisse gagner.
En fait, l’élection de Trump était prévisible, comme je l’avais pressenti avec quelques autres tels que l’ex-stratège républicaine Mary Matalin et le journaliste Mark Halperin. Prévisible parce que Trump était et demeure l’incarnation du paroxysme de l’évolution de la politique et de la société américaines. Aux confins de l’argent et de la célébrité, du spectacle et du marketing. Au lieu des idées, le règne de la personnalité et de l’émotion. Au lieu de la culture politique et historique, le règne de l’image et du moment médiatique. Du reste, le spectacle Trump était trop attrayant pour trop de médias américains qui versent trop dans le sensationnel. De fait, les télévisions d’information en continu (CNN en tête) ont contribué à l’ascension de Trump. Jusqu’à ce que Trump émerge comme le rival d’Hillary Clinton, CNN (devenue depuis l’un des principaux détracteurs de Trump) diffusait tous ses meetings de campagne en direct, même quand ils présentaient peu d’intérêt sur le plan de l’information. Or, en marge du show, il y avait, du côté de Trump, une stratégie électorale cohérente quand on connaît les rouages d’une présidentielle américaine. Il a passé deux fois plus de temps qu’Hillary Clinton dans cinq des États-clés. Quant au Wisconsin, l’un des États les plus indécis, Trump s’y est rendu souvent alors que Clinton n’a pas jugé bon d’y aller une seule fois. Elle a bien remporté le vote dit populaire, à savoir le vote en suffrages, mais il a gagné là où ça compte pour être élu, dans un système au suffrage indirect où l’essentiel est de recueillir le maximum de voix dans un maximum d’États accumulant un maximum de sièges au collège électoral. En outre, l’électorat américain est moins monolithique qu’il n’y paraît. En 2008, 43% des Blancs ont voté pour Obama. En 2000, 35% des Hispaniques ou Latinos, 41% des Asiatiques et 9% des Noirs ont voté pour George W. Bush. Et en 2016, il s’est trouvé 8% de Noirs, 14% d’homosexuels et 28% de Latinos pour voter Trump. Dès l’automne 2015, j’ai d’ailleurs commencé à sentir qu’une victoire de Trump était possible quand j’ai rencontré des Latinos, des Noirs et des homosexuels qui le soutenaient, des Blancs ayant toujours voté Démocrate qui le soutenaient, et des gens qui n’avaient jamais voté ou qui n’avaient pas voté depuis des années et qui allaient voter Trump. Enfin, l’élection de Trump en 2016 était prévisible si on lisait les sondages de très près, surtout les sondages dans les États-clés et vers la fin de la campagne. La moyenne des sondages effectués quelques semaines avant le scrutin montrait ainsi que Trump comblait son retard sur Hillary Clinton, tant au niveau national que dans les États-clés, en particulier auprès des électeurs dits indépendants, ceux qui ne se reconnaissent, ni dans le Parti démocrate, ni dans le Parti républicain et qui font la décision dans toute présidentielle aux États-Unis.
Ce qu’on a vu par la suite, c’est que, même lors de sa défaite de 2020, Trump a élargi et diversifié son électorat, rassemblant plus de Noirs, plus de Latinos, plus d’Asiatiques, plus d’électeurs de moins de 44 ans qu’en 2016. De même en 2024, il a encore élargi son électorat, avec plus de femmes, un peu plus de Noirs, beaucoup plus de Latinos et de jeunes de moins de 29 ans, tout en remportant cette fois, et le vote au collège, et le vote populaire. En 2020, ceux qui ont voté Trump disaient apprécier notamment son bilan en matière d’économie et d’immigration. En 2024, son bilan est apparu encore meilleur à plus d’Américains par contraste avec celui du président Biden, en particulier dans ces deux domaines.
Mais, si les électeurs de Trump furent très satisfaits de son premier mandat, ils sont aujourd’hui plus fracturés. Certains sont troublés par la brutalité de la rhétorique et de certaines mesures de Trump. Certains lui reprochent de ne pas respecter sa promesse d’éliminer l’inflation et même de l’attiser avec ses taxes douanières. Beaucoup l’accusent en fait de ne pas être assez « America First », de s’occuper trop de conflits extérieurs, de Gaza au Venezuela, et pas assez des problèmes intérieurs du pays. Plus largement, Trump fait un peu plus de 42% de satisfaits auprès de ses compatriotes, en moyenne des sondages. C’est une baisse de huit points depuis son retour à la Maison Blanche il y a un an.
Parti républicain : la bataille pour America First
La doctrine, l’appareil et l’électorat républicains ont-ils été transformés pour de bon sous l’impulsion de Trump et de ses proches ? Est-ce encore un parti, ou bien est-ce déjà un peu une secte ?
Qu’on l’aime ou non, Trump est un animal politique hors du commun qui se veut « perturbateur » et qui l’est. En 2016 et 2024, il a remporté la Maison Blanche en promettant le changement, radical dans de nombreux domaines. Trump, et ce qu’il est convenu d’appeler maintenant le « trumpisme » bien que Trump n’emploie presque jamais ce mot, c’est plus un mouvement qu’un parti. C’est quelque chose qui dépasse, dans tous les sens du terme, le Parti républicain.
En 2015, Trump avait renoncé à briguer la Maison Blanche en candidat indépendant ou en candidat de petit parti parce qu’il s’était rendu compte qu’il n’avait aucune chance de gagner sous ces étiquettes. Il s’est alors introduit dans le Parti républicain et l’a cannibalisé de l’intérieur. Il faut se rappeler qu’au début de la campagne présidentielle de 2016, Trump était un inconnu au Parti républicain, quelqu’un qui n’avait jamais rencontré le chef du parti au Sénat. C’était même un ex-Démocrate et un ex-ami de Bill Clinton. Certains Républicains accusaient Trump de ne pas être un vrai conservateur. D’autres soupçonnaient même Trump d’être une taupe envoyée par les Démocrates pour démolir le parti. Quoi qu’il en soit, Trump, en utilisant les médias et le système des primaires, a séduit une bonne partie de l’électorat républicain, et au-delà, des électeurs dits indépendants. Il a aussi attiré des électeurs déconnectés de la chose politique ou électorale, et même d’anciens électeurs du Parti démocrate. Il y a toujours des riches et des gens bardés de diplômes chez les Républicains, mais Trump a ravi au Parti démocrate beaucoup d’électeurs des classes moyennes et défavorisées, surtout des Américains qui n’ont pas fait d’études supérieures ou qui se sentent déclassés par la mondialisation. Trump a tellement transformé le Parti républicain, à la fois son électorat, son appareil et sa doctrine, que les centristes et les conservateurs modérés sont partis, sont en partance ou bien rasent les murs, mais il en reste encore quelques-uns, à la Chambre et au Sénat.
Cela dit, tout président américain, surtout un qui effectue un second mandat, cherche à imposer l’obéissance à son parti et à s’en servir pour ses intérêts propres, pour construire son bilan, assurer ses arrières politiques et préparer sa place dans l’Histoire, bien souvent sans faire grand cas de ce qu’il adviendra du parti après lui. Obama, le dernier prédécesseur de Trump à avoir fait deux mandats, est un exemple de cette attitude, lui qui avait laissé le Parti démocrate exsangue à son départ.
Dans le cas de Trump, le premier mandat peut se résumer à une bataille de tous les instants entre, d’une part, Trump et ses plus fidèles collaborateurs, et d’autre part, la vieille garde républicaine, dont les néo-conservateurs qui étaient les fameux « faucons » en politique étrangère, alliée à l’Etat profond et parfois au Parti démocrate pour essayer de contrôler l’OVNI Trump.
La situation est différente aujourd’hui. Trump n’a plus de Républicains à l’ancienne dans son équipe. Certains, comme JD Vance et Marco Rubio, après avoir été des détracteurs de Trump en 2016, se sont ralliés à lui. À la Chambre, il n’y a plus de Républicains à l’ancienne dans la direction du parti. Au Sénat, l’influence de Trump est moindre. Il ne peut compter que sur trois ou quatre des six membres du leadership de la majorité républicaine et parmi les autres sénateurs du parti, il y a des dissidents, notamment le libertarien Rand Paul et un noyau de modérés plus traditionnels comme la sénatrice Susan Collins. On voit en ce moment ces dissidents en action au Sénat, où Paul parraine avec les Démocrates une résolution destinée à limiter les pouvoirs militaires de Trump au Venezuela. À la Chambre et au Sénat, on a aussi vu tous les élus républicains, sauf un, voter avec les minorités démocrates pour imposer à Trump la publication des dossiers relatifs à l’affaire Epstein.
Donc, le Parti républicain, et plus largement le mouvement MAGA/America First, c’est une coalition hétéroclite de partisans, au Congrès et surtout en dehors, comme je le disais auparavant à propos des électeurs de Trump. C’est une coalition hétéroclite dont la cohésion est problématique, d’autant que le Trump du second mandat a fait nombre de promesses qu’il ne tient pas. Des fractures sont vite apparues au sein de MAGA/America First, notamment au sujet du soutien à la guerre d’Israël à Gaza, des frappes contre le programme nucléaire de l’Iran, de l’abandon de l’initiative DOGE d’Elon Musk, des visas donnés aux employés étrangers du secteur high tech et aux étudiants chinois, et bien sûr, au sujet du refus de Trump de publier les dossiers Epstein. Ces désaccords ont conduit en particulier à la démission de la députée Marjorie Taylor Greene (MTG), pourtant MAGA +++, après une rupture très publique et d’une véhémence inouïe entre elle et Trump. Ces dernières semaines, l’intervention au Venezuela et l’alliance de Trump avec des néo-conservateurs pour rétablir la doctrine Monroe et une politique de « domination » dans l’hémisphère occidental, de la Colombie au Groenland en passant par Cuba, passe mal auprès de nombreux supporters de Trump.
Au fond, le débat interne à cette coalition est le suivant : qu’est-ce qu’America First veut dire ? Notamment, est-ce que ça veut dire pas d’interventionnisme militaire à l’international ? Et puis, qui définit et définira America First ? C’est une bataille pour le mouvement America First, pour le trumpisme avec et après Trump. Trump affirme que lui seul peut définir America First, mais des gens comme MTG pensent que Trump n’est plus America First. Celle qui, jusqu’à son départ du Congrès le 5 janvier, fut l’élue la plus médiatisée de la rébellion interne à MAGA, se veut ainsi plus « America First » que Trump, elle se dit « America First & Only ». Ce débat n’ira que grandissant si Trump perd les élections législatives de mi-mandat en novembre et devient pour le restant de sa présidence ce qu’on appelle un « canard boîteux », un chef de l’exécutif entravé par le Congrès et ayant moins d’influence sur la carrière future des députés et sénateurs de son parti. Donc, non, le Parti républicain n’est pas une secte. Dans une secte, il n’y a pas de débats, pas de fractures internes, pas de voix dissidentes.
Vers un état permanent de quasi-guerre civile
Êtes-vous de ceux qui croient profondément que le peuple américain n’a jamais été aussi fracturé qu’aujourd’hui depuis la guerre civile des 1860s ? Même dans les années 1960-70 ? L’Amérique des années 2020 est-elle en état de guerre civile larvée ?
Les États-Unis n’ont jamais été aussi désunis depuis les années 1960. On est heureusement très loin de la période de la Guerre de Sécession, que les Américains appellent d’ailleurs la Guerre Civile et qui fit environ un million de morts militaires et civils. Loin aussi des années 1960 qui ont été notamment marquées par une série sans précédent de quatre assassinats de figures politiques nationales en cinq ans : un président, John Kennedy, un candidat à la présidence, son frère Robert Kennedy, le pasteur Martin Luther King et le leader du nationalisme afro-américain Malcom X. Mais l’Amérique actuelle a déjà enregistré des évènements graves de violence politique au niveau national. L’invasion sans précédent du Capitole, le 6 janvier 2021, par des partisans de Trump qui leur faisait croire qu’il avait été réélu et dont certains ont cherché à empêcher la certification par le Congrès de la victoire de Biden. Puis, les deux tentatives d’assassinat contre Trump pendant la campagne présidentielle de 2024 et l’assassinat en 2025 du leader des jeunes trumpistes Charlie Kirk. Dans tous ces cas, le pays s’est trouvé au bord du précipice.
Ce qui est nouveau dans la désunion contemporaine, c’est que la classe politique américaine n’est plus un vecteur de cohésion sociale. Au contraire. Depuis les années 1990, le Parti républicain et le Parti démocrate ont entraîné les Américains dans un vortex d’hyperpolarisation, une frénésie du théâtre politique qui n’a fait que s’accroître avec l’apparition de Trump et qui déchire aujourd’hui les Américains jusqu’au sein de leurs cercles amicaux et familiaux. Depuis la victoire de Trump en 2016, ces deux partis ont entraîné les Américains de paroxysme en paroxysme dans la rhétorique du « eux contre nous », et quasiment au bord d’une guerre civile. Des années 1990 jusqu’à aujourd’hui, ces formations politiques ont largement contribué à la discorde sociale. Chaque parti du duopole se complait dans la diabolisation du parti d’en face, notamment parce que le système bipartite étatsunien, rendu ultra-rigide par les deux « grands » partis, les a conduits dans cette impasse dangereuse et parce que ces deux partis n’arrivent plus à convaincre sur la base de leurs idées ou de leurs candidats. Républicains et Démocrates portent donc une responsabilité particulière dans l’exacerbation des divisions dans la société, qui plus est dans un pays où quelques 400 millions d’armes à feu circulent, et pas seulement du côté des Républicains, puisqu’on a par exemple appris pendant la campagne présidentielle 2024 que Kamala Harris et son colistier Tim Walz étaient eux-mêmes propriétaires d’armes à feu.
Ce qui est nouveau aussi, c’est que, si environ 70% des Américains disent rejeter l’usage de la violence verbale et physique en politique, c’est moins qu’avant. Au fond, les partis qui dominent et contrôlent la vie politico-électorale du pays ont tous deux attisé leurs extrêmes respectives et en sont désormais les otages.
Une démocratie bien mal en point
La démocratie américaine est-elle véritablement en danger ? Danger de devenir autre chose, même après le départ de Trump ? On sent le Parti démocrate encore très convalescent, et la Cour suprême de plus en plus verrouillée : quels contre-pouvoirs tiennent encore, et lesquels sont sévèrement atteints ?
La démocratie américaine est malade et en danger depuis longtemps, au moins depuis les années 1990. Malade de l’argent privé et en danger de dépendre du diktat des donateurs milliardaires des partis républicain et démocrate qui, comme on l’a vu depuis la réélection de Trump avec les géants de la tech comme Elon Musk, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos, tous ex-donateurs du Parti démocrate, n’hésitent plus à changer de camp pour être toujours au plus près du centre de décision.
Malade de la radicalisation partisane et de la politisation des institutions aussi qui, du FBI ou du ministère de la Justice à la CIA ou au Département d’Etat jusque dans la moindre agence fédérale, sont peuplées de milliers de « political appointees ». Placés là par Trump et ses prédécesseurs, ces « nominés politiques » républicains et démocrates sont incrustés jusque dans les échelons intermédiaires de la fonction publique qui, il y a encore 40 ans, étaient réservés aux fonctionnaires de carrière.
La démocratie américaine est malade des deux « grands » partis et est mise en danger par ces formations politiques dont certaines pratiques (par exemple, le charcutage partisan des circonscriptions qui se déroule en vue des élections de mi-mandat) sont interdites et considérées comme des irrégularités de vote dans les autres démocraties occidentales.
Là-dessus, vous ajoutez l’émergence de Trump et la réaction à Trump côté démocrate et vous obtenez une démocratie américaine encore plus malade et encore plus en danger. Depuis 2016, les partis du duopole se sont en effet livrés à des manigances pour tenter de manipuler les Américains à des fins partisanes, pour se maintenir au pouvoir.
Avant le « Big Lie » de Trump à propos de sa prétendue victoire en 2020 qui a mené à la terrible journée du 6 janvier 2021, il y a eu le « Big Lie » de 2016, c’est-à-dire les accusations de collusion avec la Russie formulées contre Trump qui trouvaient leur source dans la campagne d’Hillary Clinton, qui ont été relayées par des « nominés politiques » au FBI et ailleurs au sein de l’Administration Obama et que deux enquêtes fédérales indépendantes n’ont pas corroboré. Pendant la présidence de Joe Biden, il y a eu un autre « Big Lie », cette fois la manipulation visant à persuader les Américains que Biden n’avait pas de problème de santé physique ni cognitive, qu’il était en état de gouverner, même pour un second mandat. Autant d’affirmations dégommées par le débat catastrophique de Biden face à Trump en juin 2024, par son remplacement historique comme candidat à sa propre succession, puis par des enquêtes journalistiques et des livres parus depuis le scrutin.
En 2024 et 2025, le Parti démocrate a été sonné par le retour de Trump. Il reprend espoir depuis qu’il a enregistré des victoires électorales cet automne. Mais ce sont des victoires somme toute relatives en portée puisqu’elles sont intervenues dans des États et une ville figurant parmi les bastions du parti: le New Jersey, la Virginie et la ville de New York, où la bataille a d’ailleurs essentiellement opposé l’establishment démocrate aux Démocrates Socialistes dont se réclame Zohran Mamdani.
En tout cas, le Parti démocrate et le Parti républicain ont notamment pour points communs d’être divisés en interne et désavoués par le peuple américain. Trump est très impopulaire mais le parti démocrate ne bénéficie pas à plein de cette situation pour le moment. Selon l’institut Gallup qui étudie les affiliations politiques des Américains depuis 1988, 27% seulement des Américains se décrivent aujourd’hui comme « Démocrates ». C’est la même proportion que les Républicains en même temps que le taux d’affiliation le plus bas atteint par le Parti démocrate.
En fait, la catégorie dominante et croissante de l’électorat depuis 2009, ce sont les Américains « indépendants », ceux qui ne se reconnaissent ni dans le parti républicain, ni dans le parti démocrate. Dans la dernière étude de Gallup, ils représentent pour la première fois 45% de l’électorat, et même plus de 55% des moins de 45 ans.
Trump est un président qui porte à leur comble des tendances de longue date en politique américaine, en particulier l’évolution vers un régime présidentiel que l’historien Arthur Schlesinger qualifiait de « présidence impériale » dès 1973. Historiquement, Trump est déjà le président américain qui aura éprouvé le plus les limites du pouvoir exécutif. Mais il est rattrapé par ses excès en tout genre, rhétoriques, politiques, partisans, éthiques. Il est rattrapé aussi par ses promesses électorales démesurées (le nouvel « Âge d’Or », l’expulsion de tous les sans-papiers notamment).
Aujourd’hui, Trump a déjà perdu le soutien d’une bonne partie de ses électeurs de 2024, surtout des indépendants et des Latinos. À la date de ce 18 janvier 2026, Trump fait 42,4% de satisfaits, en moyenne des sondages. Bien que cette cote puisse faire rêver d’autres chefs d’État, y compris en Europe, c’est un mauvais score pour un président américain. Mais comparé à ses prédécesseurs les plus récents qui, comme lui, ont été élus pour un second mandat, Trump fait un peu mieux que Barack Obama (42,2%) et pareil que George W. Bush à ce même moment de leurs présidences. Cela dit, Trump pourrait perdre les élections de mi-mandat, et ça serait là le principal contre-pouvoir à Trump, le jugement des urnes. En effet, s’il perdait sa très courte majorité à la Chambre et a fortiori sa majorité au Sénat, il serait très affaibli et exposé à des procédures de destitution initiées par le Parti démocrate. Il y a bien sûr d’autres contre-pouvoirs à Trump, comme le Congrès, les tribunaux et les médias. Ils avaient tenu pendant le premier mandat. Pendant le second, le pouvoir judiciaire et les médias sont très actifs. Quant au Congrès, notamment côté républicain, il se réveille à mesure que les « midterms » approchent.
Mais au fond, la démocratie américaine, pour sortir de la zone de danger, a besoin d’une réforme politique et électorale profonde et urgente. Quel meilleur moment, pour lancer un renouveau de la république, que cette année 2026 pendant laquelle les États-Unis célèbrent leur 250ème anniversaire ? La revigoration de cette démocratie doit passer par un sérieux assouplissement du bipartisme sclérosé que les deux « grands » partis ont forgé et que la plupart des Américains rejettent. Les partis du duopole doivent enfin écouter les Américains qui réclament plus de choix quand ils vont voter. Les Américains eux-mêmes doivent se mobiliser pour obtenir des changements, surtout dans le système électoral. Les médias américains ont aussi un rôle à jouer, par exemple en sortant de la grille de lecture Démocrates/Républicains et en ouvrant le débat public à d’autres voix. Après tout, l’Histoire aurait été sans doute bien différente si, en 2015, Trump n’était pas arrivé à la conclusion qu’il lui fallait faire main basse sur l’un des partis du duopole pour pouvoir gagner une présidentielle !
Une logique d’empire, entre rupture et continuité
Sur le plan international, ceux qui croyaient encore que l’Amérique serait toujours l’allié automatique des libertés dans le monde doivent-ils faire leur deuil de cette illusion ? Les États-Unis s’inscrivent-ils clairement aujourd’hui, sous Trump et les autres d’ailleurs, dans la logique de résurgence des empires ?
Oui, les États-Unis sont dans une logique d’empire, tout comme la Chine et la Russie. Mais il ne faut pas se leurrer : l’impérialisme américain ne date pas de Trump. En arrivant à la Maison Blanche, Biden, ne serait-ce que lui, avait promis « le retour à la normale ». Beaucoup en Europe étaient soulagés, mais sans entendre la suite des propos de Biden qui disait : « retour à la normale pour diriger le monde ». En quittant la Maison Blanche, Biden se félicitait encore d’avoir « dirigé le monde ».
La place des États-Unis, pour leur classe dirigeante démocrate et républicaine, c’est la « nation indispensable ». Trump a une interprétation de cette notion différente de celle des Démocrates centristes et des Républicains néo-conservateurs et le contexte dans lequel il gouverne est différent de celui dans lequel un Bill Clinton évoluait. Contrairement aux années qui ont suivi l’effondrement de l’URSS, les États-Unis ne sont plus la seule super-puissance du monde. La Chine rivalise, et c’est l’obsession des décideurs politiques à Washington, et ce, depuis au moins le fameux « pivot » vers l’Asie d’Obama. Donc, Trump, c’est, à la fois, continuité et rupture à l’international.
La stratégie de sécurité nationale (NSS en anglais) publiée par l’Administration Trump définit ce que signifie America First à l’international. La politique étrangère américaine reste axée sur la région Asie-Pacifique. Cependant, avec ce que la NSS qualifie de « corollaire Trump à la doctrine Monroe », l’hémisphère occidental est (re)-élevé au rang de zone d’intérêt et d’action majeure, en particulier pour y contrer la présence et l’influence de la Chine, de la Russie et de l’Iran ainsi que pour réduire les migrations massives et le trafic de drogue vers les États-Unis.
Trump reprend la doctrine de James Monroe, développée par Theodore Roosevelt, mais jamais mise complètement à l’écart depuis. Les États-Unis se sont en effet régulièrement impliqués dans les affaires des pays du sud de leur continent. Du Chili à Haïti, en passant par le Panama, la Grenade ou le Nicaragua. Avec cette doctrine dite Don-Roe, la rupture, c’est notamment sur les moyens. Trump exerce une version ouvertement brutaliste de realpolitik. Il relègue, voire il élimine le soft power (la promotion des valeurs démocratiques, Voice Of America et les autres radios internationales financées par le gouvernement américain etc.) et il met l’accent sur le hard power (mesures d’intimidation, y compris rhétoriques, services de renseignement et moyens militaires). Il pratique aussi un impérialisme aux objectifs ouvertement prédateurs, des territoires et des ressources étrangers devant servir aux États-Unis et aux compagnies étatsuniennes.
Quitte à se couper d’une partie de ses électeurs les plus America First au sens originel et strict du terme, le Trump du second mandat diffère du premier. Durant son premier mandat, il a respecté sa promesse d’être un non-interventionniste. Il fut notamment le premier président depuis Jimmy Carter à ne pas engager son pays dans une nouvelle guerre. Il a lancé le processus du retrait d’Afghanistan, le pays où les États-Unis faisaient leur plus longue guerre. Mais le Trump du second mandat est, lui, franchement interventionniste. Il emploie la force armée pour détruire le programme nucléaire de l’Iran ou pour renverser le président du Venezuela. Il profère même des menaces d’annexion par la force armée contre le Canada et le Groenland, menaces sans précédent sur ces pays qui sont d’ailleurs désapprouvées par l’écrasante majorité du peuple américain, Républicains compris.
Trump se veut quand même « le président de la paix ». On tend à oublier que c’est ainsi qu’Obama s’était décrit au début de sa présidence. Or, le Démocrate, lui aussi, était intervenu militairement à travers la planète, et lui aussi sans l’aval du Congrès. Rien qu’en 2025, Trump a bombardé sept pays. En 2016, Obama aussi. Parmi les pays visés par Trump et Obama, quatre étaient d’ailleurs les mêmes : l’Irak, la Syrie, le Yémen et la Somalie.
Pour Trump, les deux priorités géopolitiques sont liées : la Chine et le continent américain. Du coup, « America First », ça ne veut plus dire seulement s’occuper des États-Unis que les Américains appellent « l’Amérique ». Cela veut dire aussi « AmericaS First », c’est à dire marquer à nouveau la prééminence des États-Unis dans l’hémisphère occidental, de l’Arctique à la Terre de Feu, ce qu’on appelle aussi « les Amériques », une zone que Trump appelle « notre région ». Du reste, les prédécesseurs immédiats de Trump avaient souhaité se focaliser sur l’Amérique latine et l’Arctique. Bush le fils avait ainsi posé la première stratégie américaine en Arctique en 2009, après le drapeau planté par la Russie au pôle Nord. Mais George W. Bush, puis Barack Obama n’avaient finalement pas pu, empêtrés qu’ils étaient dans trois guerres : Irak, Afghanistan et « guerre contre la terreur » au sens large, à savoir la guerre à travers le monde contre Al-Qaïda et l’organisation dite de l’Etat Islamique. En ce sens, AmericaS First n’est pas hémisphérico-centrique, elle s’inscrit dans une stratégie plus globale visant à contrer surtout la Chine.
Trump, lors de son premier mandat, avait renouvelé la stratégie Bush, affirmant sans complexe l’importance de l’Arctique pour les intérêts sécuritaires des États-Unis. Il avait d’ailleurs déjà proposé d’acheter le Groenland, causant déjà une crise diplomatique avec le Danemark. Mais là encore, ce n’était pas la première fois qu’un président américain exprimait son intérêt pour l’acquisition du Groenland. En 1867, Andrew Johnson avait tenté d’acheter non seulement le Groenland, mais aussi l’Islande. En 1946, Harry Truman avait lui-aussi proposé au Danemark d’acheter le Groenland. Pour les États-Unis, la dimension stratégique du Groenland et de ses ressources naturelles, notamment les minerais critiques pour le secteur high tech et l’industrie de l’armement, n’a fait que se renforcer plus récemment, devant l’alliance Russie-Chine dans l’Arctique et l’ouverture de nouvelles routes maritimes à la suite du réchauffement climatique que Trump, - ironie de l’histoire -, continue de nier.
Dans tout ça, les droits de l’Homme, c’est au cas par cas. Si la stratégie générale se trouve coïncider avec les droits de l’Homme, avec la promotion ou la défense de la démocratie, comme en Iran, tant mieux, sinon, Trump ne s’encombre pas de beaux discours ! Idem pour le principe de souveraineté. Trump fait du cas par cas et il est paradoxal car, s’il agit au nom de la souveraineté de son pays pour fermer les frontières à l’immigration illégale, il bafoue la souveraineté d’un pays démocratique, allié et membre de l’OTAN, le Danemark, pour revendiquer le Groenland.
L’un des aspects de la rupture, c’est que Trump est désinhibé et transparent dans l’usage de ses prérogatives de président et de commandant en chef des forces armées, y compris avec des pays alliés. Volodymyr Zelensky en a fait la triste expérience lors de sa première rencontre avec Trump dans le Bureau ovale. De même avec les pressions maximales exercées publiquement par Trump sur les autres pays de l’OTAN pour le financement de l’organisation. Si ses prédécesseurs demandaient en privé aux pays de l’OTAN de participer plus au budget et aux moyens, Trump l’a exigé publiquement, férocement, et, dans le contexte d’une menace grandissante de la Russie sur l’Europe, il a obtenu gain de cause.
Trump, les yeux dans les yeux
Sans faire de la psychologie mais en en appelant à votre intuition et à votre discernement j’ai envie de vous demander : Donald Trump est-il vraiment ce gosse attardé et manipulable qui n’aime rien tant que faire des bras de fer, la baston et être flatté, ou bien est-il un leader malin sachant jouer l’imprévisibilité et doté d’un fort instinct qui pourrait profiter in fine à ses peuples ? Si vous pouviez l’avoir en face de vous, lui poser une question les yeux dans les yeux, quelle serait-elle ?
Quel que soit leur degré d’engagement sincère pour le service public, tous les présidents américains, sauf peut-être George Washington, Abraham Lincoln, Ike Eisenhower ou Jimmy Carter, ont un ego surdimensionné qui s’accompagne d’une certaine férocité envers leurs rivaux et opposants, qu’ils soient ou non du parti d’en face, et d’une propension à aimer la flatterie, comme sans doute la plupart des autres politiciens ambitieux à travers la planète. Les enregistrements de conversations du président démocrate Lyndon Johnson et de son successeur républicain Richard Nixon avec leurs collaborateurs, des élus du Congrès et d’autres interlocuteurs, ont mis cette réalité à nu. Trump, sur ce terrain comme sur d’autres, porte cet aspect à son comble.
Sur l’autre volet de votre question relative à sa personnalité, Trump est un animal politique, comme Bill Clinton ou Barack Obama, même si les styles de ces trois hommes sont très différents. Donc, oui, l’animal politique qu’est Trump est malin, a un instinct développé et joue l’imprévisibilité. Quant à savoir si cette personnalité peut contribuer à, comme vous dites, « profiter in fine à son peuple », il faudra attendre la fin de son second mandat pour un bilan complet, mais il est déjà évident qu’à l’instar de ses prédécesseurs immédiats mais encore plus qu’eux, Trump aura profondément divisé le pays.
En ce qui concerne les questions que j’aimerais poser à Trump, j’en aurais beaucoup ! Difficile de n’en choisir qu’une ! Je lui poserais notamment les questions suivantes. D’abord, pourquoi et de quoi avez-vous parlé avec votre ex-ami démocrate Bill Clinton pendant la conversation téléphonique que vous avez eue tous les deux juste avant que vous descendiez l’escalator de la Trump Tower pour briguer l’investiture du parti républicain en vue de la présidentielle de 2016 ? Pourquoi n’avez-vous jamais reçu, lors de vos mandats, le Démocrate socialiste Bernie Sanders qui était en 2016 l’autre candidat populiste, anti-establishment et anti-mondialisation, afin de travailler ensemble pour le bien du pays, en particulier pour améliorer la vie de ceux que vous et Sanders appelaient « les hommes et les femmes oubliés » ? Pensez-vous avoir trahi ces « forgotten men and women » qui ont voté Trump ? Une autre question : les enquêtes qui vous ont visé n’ont pas prouvé de collusion entre vous et la Russie, mais pourquoi vous abstenez-vous de critiquer Vladimir Poutine en public ?
Depuis la chute du Mur, tout un monde...
Vous suivez les élections présidentielles U.S. depuis celle qui, en 1992, vit la défaite d’un républicain bien différent, George H.W. Bush, face au duo Clinton-Gore. Il y a un fossé, un monde entre l’Amérique d’alors et celle d’aujourd’hui ? La fascination vous l’avez toujours ?
L’Amérique de 1992, c’était une Amérique plus sûre d’elle-même, confiante dans son modèle et ses valeurs, une Amérique qui venait de devenir la seule hyper-puissance du monde, après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’Union Soviétique et avant l’émergence de la Chine. L’Amérique de 1992, c’était l’Amérique d’avant la mondialisation et ses ravages économiques, sociaux et sociétaux à travers les États-Unis. Mais c’était aussi l’Amérique travaillée par l’épidémie de Sida, le matérialisme à crédit, la criminalité élevée, les débuts du politiquement correct qui deviendrait plus tard le wokisme, ou encore par les débuts d’un antagonisme entre hommes et femmes qui s’est transformé depuis en animosité.
Cela dit, le fossé, il s’est surtout creusé entre les Américains et leur élites politiques. Le mécontentement des Américains s’est nourri de nombreux évènements : les mensonges de Bill Clinton sur la guerre du Kosovo et l’affaire Monica Lewinsky, les mensonges de George W. Bush pour justifier l’invasion de l’Irak en 2003. Le fossé s’est creusé entre les Américains et une élite politique dont la prétendue expertise leur a donné la mondialisation sauvage avec les délocalisations d’emplois ou l’aggravation des inégalités, l’ultralibéralisme avec le démantèlement de l’Etat-providence ou la mainmise des puissances d’argent sur les élections, la Grande Récession de 2008 avec sa cohorte de saisies immobilières et la fonte des retraites par capitalisation. Une élite politique qui n’a pas vu venir les attentats de 2001, l’impact exceptionnel du cyclone Katrina, le groupe État Islamique, ni la crise des addictions aux antalgiques opiacés comme le fentanyl, ni la baisse historique de l’espérance de vie des Américains.
Ce fossé grandissant s’est traduit par le rejet croissant des deux partis dits dominants par un électorat qui se sent piégé et condamné à devoir voter pour « le moindre mal », qui déplore ne pas avoir assez de choix aux élections, ce qui est un comble pour un pays qui se veut le champion du libre marché des biens et des idées. En 2016, Trump et Sanders, l’autre candidat populiste de cette campagne présidentielle historique, ont donné voix à cette colère envers les élites, mais en menant des rébellions à l’intérieur des deux « grands » partis, donc en restant dans le moule du bipartisme qui prévaut aux États-Unis, un système plus verrouillé que les bipartismes canadien et britannique.
Pour ce qui est de votre question sur la fascination, non, je n’ai pas été et je ne suis pas fascinée par les États-Unis. J’ai trouvé les États-Unis toujours passionnants, parfois beaux, parfois effrayants. J’ai eu et je garde une grande affection pour les Américains, pour leur pays, mais avec lucidité !
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Marie-Christine Bonzom. Crédit photo : Catherine Stearns.
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