Pascal Le Merrer (P2) : « L'éducation est cruciale pour façonner des citoyens éclairés »
Suite et fin de mon deuxième entretien grand format, daté du 17 juin, avec l’économiste Pascal Le Merrer. Il est question du programme des Journées de l’Économie (JECO) à venir début novembre à Lyon. Des problématiques liées à la fiscalité internationale par rapport aux impératifs de justice fiscale. De l’importance de l’instruction du citoyen tout au long de sa vie, de l’importance aussi de la préservation de l’esprit critique en ces temps où les repères sont brouillés. La présidentielle 2027 est lancée, ses enjeux seront grands, on en parle ici et maintenant. Merci encore ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU (17/06/2026)
Pascal Le Merrer : « L’éducation
est cruciale pour façonner des citoyens
dotés de capacité à raisonner »
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Pascal Le Merrer.
Entretien du 17 juin 2026, seconde partie...
Cette question m’a été inspirée par Benoît Terrière, que vous connaissez bien. Comment, en tant que dirigeant, en tant qu’acteur économique, en tant que salarié ou en tant que simple citoyen, faire face à ces crises qui se multiplient et ce sentiment de transformation radicale et anxiogène de nos sociétés ? Quel chemin d’apprentissage collectif et individuel ?
J’ai choisi comme fil rouge des JECO cette année, ce qui a surpris un peu tout le monde : « Tous apprentis face au chaos ». Exactement ce que vous êtes en train de me dire. Il va falloir qu’on apprenne un peu, avec l’expérience autour de nous et les informations qu’on reçoit, à changer nos comportements de producteur, de consommateur, de manière de faire des échanges. Beaucoup de choses devront changer pour qu’on soit un peu en cohérence avec les défis qu’on doit relever. On ne va pas recevoir des leçons d’en haut, je pense que ça va être vraiment quelque chose où tous les acteurs devront s’adapter. Ça peut se passer autant au niveau des entreprises, des collectivités locales, des quartiers, etc. Je pense que ces changements-là se feront certainement, parce que tout le monde ressentira le fait qu’on ne peut pas continuer comme avant face aux difficultés qu’on peut avoir.
Ce que vous évoquez, on le retrouve dans les entreprises par exemple : je pense qu’il pourrait y avoir davantage d’initiatives de coopération, mais pour qu’on ait des initiatives et plus de coopération, il faut un management qui soit plus horizontal. Et ce management plus horizontal, à mon avis, devrait être autant dans l’administration que dans les entreprises. Dans l’administration, c’est un peu caché parce que la puissance des syndicats fait qu’on a l’impression qu’il y a une forme de codécision. Mais derrière ça, on a quand même des systèmes qui sont très hiérarchisés. Et je pense qu’en France, ce système de hiérarchie qui est très ancré dans notre culture est un obstacle à l’adaptation. Pour s’adapter, il faut qu’on se mette un peu tous dans la peau d’apprenti, c’est-à-dire très modeste, en disant : j’essaie de comprendre et je vais trouver les bons outils pour m’adapter au changement".
C’est l’intelligence collective et le travail en commun qui pourraient aider à s’adapter...
Oui, je pense qu’il faut un minimum d’intelligence collective. Ce sera difficile individuellement de trouver, tout seul des solutions.
Et collectivement, dans une hypothèse et dans une perspective, encore une fois, d’élections 2027, sans doute peut-être les plus décisives depuis 1981, comment est-ce que vous pensez que les solutions "rationnelles" pourront gagner face aux discours simples qui risquent d’être très, très forts en 2027 ?
Je ne sais pas du tout, parce que si on regarde comment Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir, il est arrivé dans un contexte où son discours tenait à ce point : "les vieux systèmes politiques sont à bout de souffle, il faut renverser ce jeu-là et recréer une dynamique qui dépasse les cloisonnements qu’on avait jusque-là". Beaucoup de gens ont adhéré au fait qu’il y avait un nouveau monde qui devait se créer, des politiques aussi. Gérard Collomb a joué un rôle déterminant dans cette affaire, parce que lui voulait moderniser le Parti socialiste, faire qu’on ait un nouveau parti qui soit conscient des réalités économiques, etc. Il y a eu cette dynamique, venue d’un peu tous les côtés. Une espèce de convergence en tout cas pour renverser la table, pour aller vers ce nouveau monde. Et donc le système des élections était quand même porté par un souffle qui était positif à ce moment-là. Le problème c’est que ça n’a pas aussi bien marché qu’on l’imaginait. Et donc comment recréer un nouveau souffle en 2027 pour échapper à cette polarisation du monde entre LFI et Rassemblement national, on ne sait pas très bien. Je ne sais pas si dans les mois qui vont venir on trouvera une manière d’instiller à nouveau un souffle positif...
Et vous, à votre niveau, vous n’avez pas forcément un message que vous voudriez faire passer pour appeler à cette forme de raison, si ce n’est d’avoir en tête des faits marquants, comme par exemple "30% de votre épargne permet aux États-Unis de racheter vos entreprises", etc. Est-ce que vous pensez pouvoir apporter un argument en faveur d’autre chose que ces solutions simplistes ?
Très modestement, ce qu’on peut faire souvent avec des analyses d’économistes, de sociologues, c’est sur un certain nombre de sujets, dire : il y a des solutions simplistes, on sait qu’elles ne marchent pas, et apporter une démonstration. Je pense que ça peut aider les gens à être plus prudents par rapport aux messages qu’ils vont entendre. On peut jouer là-dessus, mais je ne suis pas sûr que ça permette de créer une dynamique.
L’arrivée de Macron est quand même très surprenante. Il ne pèse rien politiquement. François Hollande n’a rien compris je crois à ce qui lui est arrivé. Lui était dans son ancien monde, et il a vécu ça sans doute comme une trahison. Alors qu’il y avait quelqu’un qui était en train de construire cette dynamique sur ce nouveau monde. On ne peut peser presque rien et "remporter la mise aux élections". Alors que là, on nous dit que ce sont ceux qui pèsent beaucoup qui vont la remporter. Donc ceux qui pèsent beaucoup dans la vie politique en ce moment, c’est en effet le Rassemblement national et LFI. Est-ce qu’il va se produire quelque chose à nouveau où quelqu’un peut créer cette dynamique ? Pour l’instant, on ne voit absolument pas de quel côté ça viendrait. Mais de toute façon, il n’y aurait rien de pire que d’aller vers une élection qui reposerait sur la polarisation. Il y aurait deux France qui s’opposeraient.
Même si malheureusement, on peut considérer de ce point de vue-là que sans doute les mandats de Macron, y compris ses maladresses et sa manière peut-être de s’aliéner pas mal de gens à peu près raisonnables, est sans doute en train de faire le lit précisément de cette bipolarisation.
On ne sait pas très bien. Je pense que celui qui est le plus représentatif de la question que vous posez, c’est Jean Pisani-Ferry qui, je crois que c’est dans un article du Monde, reconnaissait que ce qui a été fait n’a pas produit les effets qu’on souhaitait. Et il disait, je crois à la fin, « Je ne sais pas très bien où est-ce qu’on a échoué. Je ne sais pas ce qui nous est arrivé. » C’est-à-dire que lui-même qui est au cœur, parce qu’il était vraiment dans la boîte à idées de Macron dans ses projets. C’est comme s’il disait : "je ne me reconnais pas dans ce qui a été réalisé, je ne vois pas à quel moment ça a déraillé..."
D’ailleurs, ça c’est un aparté, question je n’avais pas forcément prévu de vous poser. Sans forcément vous pousser à vous dévoiler politiquement, est-ce que vous pensez que quand même, la philosophie de ce qui a été fait par Macron et ses gouvernements depuis dix ans a été globalement dans une direction qui vous paraissait pertinente ?
D’abord, je crois que ça a changé de direction. Ce n’est pas resté toujours dans la même direction. Je l’ai vécu sur le terrain à Lyon, quand Macron arrive et que Collomb est vraiment celui qui joue un peu son mentor, il l’a préparé, comme un entraîneur. On avait l’impression que tout est possible. On voyait là des débats intellectuels qui ont dépassé tout ce qui faisait un peu la bureaucratie habituelle en France. Donc, ce point de départ est tout à fait enthousiasmant. Et puis, à quel moment tout ça se dégrade ? Il y a le contexte international qui est certainement posé. Ça joue dans une certaine mesure. Mais je pense que ça nous a aussi amené à ce que je disais, c’est que l’État ne peut pas tout. Et qu’entre les territoires et l’Europe, vraiment il faudrait arriver à créer cette dynamique où, entre ce qui se passe à l’échelle des territoires, à l’échelle nationale et à l’échelle européenne, on ait des bonnes synergies pour que ça fonctionne. Et je ne suis pas sûr que Macron ait, en tout cas, eu toujours une vision très claire, entre autres, de ce qui se passe à l’échelle des territoires...
Et justement, on en revient un peu à ce qu’on disait tout à l’heure et au fait qu’effectivement l’État ne peut pas tout : est-ce que tout de même, au niveau de l’État en tant que tel, à la rigueur et pour ce que ça vaudrait, il y aurait une décision pour une réorientation des crédits qui aurait quand même une pertinence du point de vue, notamment, de l’innovation ?
Il faut que l’effort se porte sur l’éducation.
Toujours l’éducation...
Oui, parce que c’est quand même ça qui entraîne tout le reste. Si le niveau d’éducation s’améliore, ça veut dire que toute la génération entrante peut arriver à se projeter. Elle se projette dans l’avenir. Alors que si on a un niveau d’éducation qui s’affaiblit, ceux qui arrivent, ils vont plutôt à reculons. Ils savent qu’ils auront du mal à s’intégrer sur le marché du travail, et donc il y a une incapacité à se projeter. Et je pense que ça, c’est un cercle vicieux.
C’est aussi une question de cohésion nationale.
Après, c’est assez facile à voir. Les pays qui ne mettent pas les moyens suffisants dans leur système éducatif sont en difficulté. Je ne dis pas qu’il faut rémunérer nos enseignants, par exemple, comme les Luxembourgeois. Il faut voir quand même qu’un prof de collège au Luxembourg, touche 8 à 10 000 euros par mois. Pour moins de 3 000 euros en France. Je ne sais pas combien il faut d’ancienneté pour arriver à 3 000. On ne peut pas totalement comparer, mais quand même. Si on est en Europe, comment ça se fait qu’il y a des pays qui investissent beaucoup et d’autres moins ? On aura du mal à construire une Union européenne si on ne partage pas un certain nombre de priorités. Je pense que l’éducation en est une. Il faudrait qu’on fasse un état raisonné de pourquoi on s’est déclassés. On voit aussi de plus en plus qu’on a une partie des bourgeoisie aisée qui souhaite que ses enfants soient dans le privé. La polarisation privée-publique est à nouveau en train de se renforcer.
Vous dites "à nouveau", c’est-à-dire que...
Ça a existé si on remonte dans le XXe siècle. C’était quand même quelque chose où on a eu des réformes qui ont fait que notre système éducatif semblait se moderniser, que les performances dans le public se rapprochaient vraiment de ce qu’on pouvait faire dans le privé, parfois même mieux. Là, on est reparti dans le fait qu’on a quand même beaucoup d’établissements privés qui sont ceux qui apportent les meilleures trajectoires à leurs élèves sur les formations dans le supérieur.
Et finalement, et je rejoins un peu ce que vous me disiez au mois de décembre, pour vous, le levier fiscal est finalement assez anecdotique, pas forcément si important. Ce ne sera pas l’alpha et l’oméga d’une résurgence de l’investissement en France. Sauf peut-être, à se tenir à une stabilité, une meilleure visibilité fiscale ?
Oui, je pense que sur la fiscalité, je pense que la stabilité est quand même importante. Deuxièmement, c’est que les marges de manœuvre sont limitées parce que, par exemple, si on voulait davantage taxer les multinationales, c’est à l’échelle internationale. Pareil pour les très riches. On ne sait pas très bien comment taxer les très riches. Du coup, on taxe les classes moyennes, à chaque fois. Donc, moi, je pense qu’une partie du sujet nous échappe. Je crois que dans tous les débats à la Piketty, Zucman, il y a un fond de vérité. Ils sont obsédés un peu par les inégalités, ils vont peut-être trop loin, mais ils ont raison sur le fait qu’on ne se dote pas d’un système de taxation à l’échelle mondiale. Et je vous rappelle que ça a été un des grands projets de l’OCDE. Il y a eu dans cette instance réellement des gens qui ont fait presque toute leur carrière pour essayer de comprendre comment on pouvait mieux taxer les multinationales. Là, on a des ressources fiscales qui sont importantes. La taxation des multinationales et la taxation des super-riches, ça veut dire qu’il faut avoir un véritable projet de taxation internationale. Si on reste avec des systèmes de taxation nationaux, forcément, si vous les taxez plus, ils iront ailleurs. C’est ce qui se passe. Et donc en France, quand on dit qu’il faudrait faire rentrer plus d’impôts, très souvent, quand vous créez une mesure, et ça a été fait sur un certain nombre de taxes qui concernaient les super-riches, ils sont partis ailleurs. Et l’évasion fiscale a fait que les fameuses taxes n’ont pas rapporté ce qu’elles devaient rapporter.
Sachant que, comme vous le rappeliez, on est évidemment en situation où les marges de manœuvre budgétaire sont quand même très restreintes pour imaginer des politiques d’incitation fiscale. À ce niveau-là aussi, c’est compliqué.
Oui. Je ne sais pas s’il ne faudrait pas peut-être, dans un premier temps, modestement essayer d’abord d’harmoniser les fiscalités européennes davantage. Et puis après, je pense que de toute façon, il y a vraiment un problème de taxation des multinationales et des super-riches qu’on n’est pas capable de résoudre parce que là, il faudrait vraiment qu’il y ait une volonté mondiale pour le faire. Et on imagine qu’il y aura toujours des freeriders qui se diront : je vais profiter de l’occasion pour les attirer chez moi.
Et est-ce que vous pensez, au vu de ce que vous connaissez des fonctionnements de la communauté européenne et des intérêts des uns et des autres, que vraiment l’idée d’une espèce d’entente honorable sur les taux d’imposition sur tel et tel point pourrait être atteignable ? Est-ce qu’il pourrait y avoir à terme une forme d’harmonisation ou c’est quelque chose de décidément illusoire ?
Demandez à l’Irlande. L’Irlande accueille les sièges des multinationales en Europe. Demandez-leur s’ils sont prêts (rires). Ceux qui sont les grands gagnants, le Luxembourg d’une certaine manière, mais l’Irlande surtout, c’est vraiment caractéristique au sein l’Union européenne : on a des pays qui tirent l’essentiel de leurs recettes justement du fait qu’ils accueillent les sièges des entreprises en les taxant moins. Mais en les taxant moins, c’est eux qui bénéficient évidemment de la recette fiscale. Je pense qu’il y a des intérêts divergents. Je ne sais pas comment on peut arriver autour de la table à créer des incitations pour qu’on puisse en effet résoudre ce problème-là. Donc oui, je pense qu’on patine, au niveau européen déjà, et après à l’échelle mondiale, parce que si on arrive à s’entendre, ces entreprises vont se positionner à la périphérie de l’Europe pour ne pas être taxées.
Mais ça n’arrangera pas forcément nos affaires non plus...
Oui, du coup on aura tout perdu. Donc en effet, je n’ai pas de réponse simple. L’OCDE avait défini un taux d’imposition minimal sur les multinationales, ils ont cru à un moment donné qu’on allait y arriver... Et puis les tensions internationales ont vite révélé que la coopération n’irait pas au bout.
Bien... Question sur les JECO 2026, vous les avez pas mal évoquées déjà, mais qu’est-ce que vous pouvez me dire dessus ?
Il n’y a rien de caché. On a quand même 70 conférences table ronde. Il est évident que les tensions géopolitiques seront présentes. On a Esther Duflo, Philippe Aghion, deux prix Nobel, qui seront là. Et je pense que déjà, dès l’ouverture, on se posera la question : comment peut-on arriver à créer des logiques de coopération à l’échelle mondiale ? C’est-à-dire que je pense que les coopérations qui s’étaient mises en place après 1945 avaient pour finalité de créer une économie de paix, puisque c’était ça, le grand objectif après 1945 : comment avoir l’assurance qu’on resterait dans l’économie de paix. Poser des obstacles au retour à la guerre. Donc on a crée des structures de coopération internationale pour atteindre cet objectif. Je pense que la question, ça va être aujourd’hui, est-ce qu’on peut créer d’autres mécanismes de solidarité pour essayer à nouveau de répondre aux tensions internationales qui se sont créées. Cette question, on la posera à l’ouverture des JECO.
Ensuite, on aura vraiment des sujets qui vont aller un peu dans toutes les dimensions. Nous en avons parlé ensemble : qu’est-ce qui favorise les dynamiques sur les territoires ? Les questions de réindustrialisation, toutes les questions autour de l’énergie, de la décarbonation... Est-ce qu’on est arrivés à des limites des stratégies environnementales face à des réactions qu’il peut y avoir au niveau des citoyens ? Comment on peut les dépasser ? Et puis, il y aura une partie qui sera vraiment une réflexion, à l’approche des élections présidentielles, sur les grands sujets économiques. Qu’est-ce qu’on sait ? Qu’est-ce qu’on ne sait pas ? En quoi il y a certaines solutions qui sont des fausses solutions parce qu’on les a déjà mises en œuvre et ça n’a pas fonctionné. Et on sait pourquoi ça n’a pas fonctionné. Est-ce qu’il y a des solutions qu’on n’a jamais mises en œuvre et qu’on pourrait vouloir tester ? Est-ce qu’on est capable aussi de repenser un peu nos manières de coopérer à l’échelle européenne ? Je l’évoquais : je pense que vraiment, les rapports de Mario Draghi et d’Enrico Letta, je trouve, n’ont pas suffisamment inspiré le débat public. Là, on a vraiment deux documents qui insistent sur des points un peu différents. Donc, c’est bien d’avoir les deux et pas un seul. Il faudrait qu’aujourd’hui, on soit capables, avec tout cela, de construire le prochain chemin à suivre ensemble dans l’Union européenne. Beaucoup de gens aujourd’hui, j’en suis suis sûr, ne sont pas très convaincus par l’Union européenne dans leur quotidien... Certainement, ici, vous allez interroger des jeunes, ils vont se demander à quoi ça sert. À part Erasmus...
Donc, dans les élections, oui, je pense qu’on peut au moins apporter de l’information assez claire, de dire ce qui est en débat, mais en tout cas que chacun se retrouve avec peut-être un peu plus d’éléments pour nourrir sa réflexion et le positionnement qu’il aura. Le but de GECO, ce n’est pas de dire : il faudrait aller dans ce sens-là ou celui-là en tant que tel, mais c’est de dire attention, on sait quand même pas mal de choses. Si on fait ça, on sait à peu près les conséquences que ça aura. Et puis, il y a d’autres points sur lesquels les résultats sont moins clairs. On n’arrive pas forcément à ce qu’on attendait. On était en train de regarder des choses sur la rénovation énergétique des bâtiments. Il y a des études qui sont sorties, d’énormes efforts financiers ont été consentis entre autres sur la rénovation énergétique des bâtiments privés. Les résultats de l’ensemble sont incertains, soit parce qu’on n’a pas bien orienté les aides, soit parce qu’elles ont été aussi un peu détournées. C’est-à-dire que si vous bénéficiez, avec la rénovation énergétique, d’une aide pour une résidence secondaire que vous n’occupez pas, l’effet sur l’économie est nul, parce que vous ne la chauffez pas et que vous n’y consommez pas d’énergie.
Sauf que la personne en question, relativement aisée déjà, pourra revendre à un meilleur prix son bien...
Bien sûr. C’est vrai aussi sur l’encadrement des loyers : est-ce que c’est efficace ou pas ? Est-ce que ça permet aux jeunes d’accéder plus facilement aux logements dans les métropoles ? Pour les propriétaires, c’est forcément une situation qui est moins favorable. Et à chaque fois, on regarde comme ça, souvent des effets qui sont contradictoires. Je pense que le but des JECO, c’est justement, quand il y a des études solides qui sont faites, quand il y a des effets contradictoires, de déterminer ce qui l’emporte au final. Souvent, on s’aperçoit qu’à un certain niveau, c’est la question de savoir jusqu’où il faut aller, et pas plus loin, si on veut n’avoir que des effets positifs, ou qu’en tout cas ils l’emportent sur les effets négatifs.
Et toute la conversation qu’on a eue depuis une heure, c’est comme nous l’avons fait déjà il y a six, et c’est aussi l’esprit, la philosophie des JECO, c’est vraiment penser l’économie, penser le monde sur la base de données, toujours de données objectives. Mais ça, c’est une question que je me pose vraiment. Est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui, en ces situations de confrontations politiques presque aveugles de passion, de passion plus que de raison, l’opinion publique est encore raisonnable, prise globalement ? Je pense aussi aux biais de confirmation, etc. Est-ce que vous ne pensez pas qu’il y a de moins en moins de gens qui sont prêts à être convaincus par quelque chose qu’on va leur démontrer ?
Je serais plus prudent. Alors, je pense quand même qu’encore une fois, la qualité du système éducatif joue un rôle non négligeable pour faire des citoyens qui sont prêts à raisonner. Donc, lâcher sur la qualité du système éducatif, c’est vraiment une erreur. Mais par contre, dans ce que vous êtes en train de dire, il y a un point qui est important, c’est qu’on n’a jamais eu autant de données à disposition. Donc, ça veut dire que même les entreprises ont tellement de données qu’elles ne peuvent plus les traiter ou qu’elles ne cherchent pas à les traiter, parce que ça leur coûterait trop cher. Par exemple, il y a des entreprises qui ont des tas de données qui pourraient les amener à faire un calcul sur l’impact de leurs investissements sur la décarbonation. Et ça, ça suppose qu’ils regardent énormément de choses. Et du coup, je pense qu’on a la chance d’être dans une période où la quantité et la qualité de données qui sont à notre disposition permettent d’améliorer significativement la qualité des débats. Et en même temps, l’abondance de données tue les données. Souvent les données vont nous amener à nuancer, à relativiser, à dire qu’il n’y a pas de vérité absolue, etc. Évidemment, celui qui arrive en voulant imposer justement comme ça une vérité va faire beaucoup plus de bruit.
Bien sûr.
Là, je n’ai pas de réponse simple. Je dirais que la démarche des JECO, c’est justement de dire : "l’obstination à travers le temps peut produire un résultat, mais je n’en suis pas certain". Mais je pense qu’en tout cas, il faut essayer de contribuer à la qualité du débat avec toutes ces données et dire comment on peut les exploiter, et accepter qu’on ait des résultats qui soient relatifs et qu’à la fin, quand il y a des résultats relatifs, ça veut dire qu’il faut qu’il y ait un débat démocratique parce qu’il faut faire des choix. C’est là où la démocratie doit essayer de fonctionner le mieux possible. S’il y a des choix à faire, on sait qu’il y aura tel impact négatif, mais tel impact positif aussi. À choisir, si on met de l’argent là plutôt que là, qu’est-ce qu’on privilégie comme impact positif ?
Et au final, si vous deviez vous retrouver face à, je ne sais pas, votre neveu qui aurait 18 ans en 2027 ou à n’importe quel jeune qui aura 18 ans en 2027 et qui s’apprêtera à voter, vous lui diriez quoi au final ?
Ça dépend de la capacité à entendre. Par exemple, si vous avez un jeune qui adhère à des thèses un peu extrêmes, qui vous dit « la terre est plate », moi je ne sais plus ce qu’on répond à quelqu’un qui me dit « la terre est plate, elle n’est pas ronde ».
Parce que vous pensez déjà qu’essayer de lui démontrer le contraire est devenu inutile ?
Ça veut dire que si vous êtes adulte et que vous arrivez à 20 ou 30 ans avec la conviction que la terre est plate, il y a quelque chose qu’on a raté complètement dans le système éducatif. Si je dis ça, ce n’est pas un épiphénomène. Souvent dans les arguments populistes, on a des choses similaires. Beaucoup de gens pensent que dans les vaccins, on inocule des poisons exprès. Quand vous avez des convictions qui sont aussi fortes que ça, c’est compliqué de développer un argumentaire. On aura dans les JECO d’ailleurs deux conférences sur les experts. Il y en aura une qui sera sur les experts face aux politiques et aux citoyens - sur la confiance qu’on peut avoir dans les experts. Et une deuxième qui sera sur les experts et le journalisme. Parce que je pense qu’aussi qu’une des sources d’affaiblissement de la réflexion de l’analyse, c’est que les réseaux sociaux et les chaînes en continu font qu’il y a une confusion des rôles. Quand vous avez une chaîne d’info en continu qui entend mettre des débats en avant, souvent vous avez des intervenants qui vont donner leur opinion. Et si c’est un journaliste, on ne sait plus si le journaliste en est un, s’il est un expert du sujet, ou...
S’il donne sa propre opinion.
En fait, le vrai problème, c’est qu’en théorie, un journaliste, il a un rôle, c’est de faire des enquêtes. Il doit enquêter et avec ça, arriver à tirer un certain nombre d’informations. Une chaîne en continu tourne assez peu sur les enquêtes, ça leur coûterait une fortune s’ils devaient passer des enquêtes 24/24. Donc, on discute. Par exemple : qu’est-ce qu’il y a dans la tête de Trump ? Qu’est-ce que veut faire Trump ? Et là, vous pouvez avoir quatre personnes qui, pendant des heures, discutent de qu’est-ce qu’il y a dans la tête de Trump. Et si les journalistes entrent dans ce processus-là, eh bien, et c’est ce que pensent beaucoup de journalistes, ça affaiblit la crédibilité du journaliste. On ne sait plus très bien ce qu’il fait. Est-ce qu’il est en train de divaguer sur ce que lui croit être dans la tête de Trump. Est-ce qu’il est là pour réagir, pour animer simplement la table, pour que les gens restent à écouter... Et finalement, on s’aperçoit que le vrai travail de journaliste commence à se diluer à ce moment-là, et on ne sait plus très bien qui est un journaliste.
Donc, oui, on aura ces sujets. On le traite avec l’AJEF, l’Association des Journalistes économiques financiers, qui eux-mêmes sont un peu inquiets de ce risque de perte de crédibilité des journalistes dans cette évolution-là. Parfois, vous avez aussi sur les réseaux sociaux la tendance d’individus à faire le journaliste alors qu’ils n’ont pas du tout fait d’enquête. Ils ont simplement décidé qu’ils avaient testé un produit, puis voilà, il est bon, il est mauvais.
Une opinion n’est pas une étude...
Mais si vous avez quelques millions de followers derrière vous, l’impact est plus important qu’un travail d’enquête du journaliste.
Malheureusement, ce n’est pas sur une note très optimiste qu’on va se quitter. Merci à vous Pascal Le Merrer...
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