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Paroles d'Actu

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7 octobre 2025

Marion Pilat : « Il faut choisir la difficulté qui vous rendra le plus heureux ! »

Il est parfois des rencontres qui, sur le moment, sont incontestablement sympathiques, mais auxquelles on n’imagine pas forcément de suite. Travaillant pour Easydis, la filiale logistique de Casino, j’en ai croisé, du monde, surtout des intérimaires, de passage pour quelques semaines ou quelques mois. Parmi eux, au printemps 2021, une certaine Marion Pilat : nous n’étions pas plus proches que cela au taf, mais nos quelques conversations m’ont fait comprendre qu’elle voulait entreprendre de longs voyages, plus en tant qu’aventurière qu’en tant que touriste lambda. Et ça, forcément ça m’avait plu, en tout cas intrigué. Alors, comme souvent dans ces cas-là, on avait échangé les Facebook, pour prolonger un échange après sa fin de mission. Sachant que, la plupart du temps, on ne reprend pas les échanges interrompus.

 

Il y a quelques mois, j’ai vu passer des stories Facebook dans lesquelles elle documentait, avec talent, le grand trip qu’elle était en train d’accomplir en Amérique latine : les moments incroyables, les rencontres qui marquent, les galères aussi (et de galères elle a eu son lot). J’ai à cette occasion repris la discussion avec elle, et de fil en aiguille, je lui ai parlé de Paroles d’Actu. Je lui ai notamment présenté mon interview avec Sophie Mousset, voyageuse humaniste comme on en fait peu. J’ai proposé à Marion une interview, dans laquelle elle pourrait raconter un peu son parcours, son voyage (377 jours, entre septembre 2024 et septembre 2025), son état d’esprit et ses engagements. Et nous dire deux mots de l’asso qu’elle a créée il y a deux ans, Inamoroad. Je la remercie pour ses réponses, et pour son message, aussi généreux qu’inspirant ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (23/09-07/10/25)

Marion Pilat : « Il faut choisir

 

la difficulté qui vous rendra

 

le plus heureux ! »

PALLAY PUNCHO, PÉROU : LA RÉALITÉ

Photo représentative du voyage au global : beaucoup de montagnes, mon van,

la liberté, la spontanéité et les galères, mais le bonheur presque tout le temps.

Cette journée était un énième échec pour accéder aux montagnes colorées du Pérou.

Boue, éboulement, routes effondrées, j’avais dû m’arrêter sans pouvoir continuer,

mais finalement cette journée est un superbe souvenir...

 

 

Marion Pilat bonjour. Qu’aimerais-tu que l’on sache de toi avant d’aller plus loin dans la discussion ?

 

Hello ! Eh bien déjà, merci pour ta démarche, je me sens très privilégiée. Ce que j’aimerais qu’on sache avant tout, c’est que je ne suis pas une personne hors du commun. Je viens de la classe moyenne, je n’ai pas de talent particulier, je ne suis pas plus douée que quelqu’un d’autre. Mon parcours, c’est simplement le résultat d’une volonté profonde de réaliser mes rêves et d’une détermination à toutes épreuves. C’est quelque chose que tout le monde peut entreprendre.

 

D’où te vient ce goût pour les voyages, pas ceux qu’on fait comme un touriste du samedi au samedi, ceux qu’on fait, mieux qu’on "vit" comme un aventurier ? T’est-il venu sur le tas, ou aussi par des récits, des livres que tu aurais lus ?

 

Très bonne question. Je ne sais pas trop... Ce qui est sûr, c’est qu’il ne m’a pas été transmis, puisque personne dans ma famille proche, ni éloignée, ne voyage !

 

La piste des récits est vraiment très possible. J’ai toujours été une très grande fan d’aventuriers. Autant mes lectures se tournent souvent vers des récits inspirés d’histoires réelles, autant j’adore les histoires complètement irréalistes d’aventuriers et aventurières hors normes via le grand écran, et ça depuis toujours ! Indiana Jones, Lara Croft, La Momie, Pirates des Caraïbes, Mission Impossible, Voyage au centre de la terre… Ce sont des aventures qui m’ont profondément marquée, comme pour, j’imagine, beaucoup d’autres.

 

Ce qui m’a mis le pied à l’étrier, ce sont les colonies de vacances. Ma mère bénéficiait d’un très bon CE, qui nous permettait de partir en vacances pendant 3 semaines l’été, à moindre coût. Recevoir le catalogue, tourner ces feuilles de papier glacé et découvrir les programmes pour choisir la colo, c’était une sensation incroyable. Tu imagines, là, on te glisse un magazine dans les mains avec des pages entières de choix entre la colo équestre, celle où tu feras du quad, du surf, celle où tu resteras à un endroit paradisiaque ou celle où tu feras un voyage itinérant… Et ton seul rôle c’est de choisir une page et préparer ta valise. Aucune autre responsabilité, Incroyable. Bien sûr, j’ai rapidement compris que les voyages itinérants me correspondaient parfaitement, ils stimulaient ma curiosité, mon hyperactivité, mon besoin de changement perpétuel, de rencontres, et c’est de là que la passion du voyage est née. Après, pendant plusieurs années, j’ai voyagé surtout en couple. L’amour du voyage solo, je l’ai découvert un peu plus tard, quand j’avais 24 ans, après une rupture difficile.

 

MAP DU VOYAGE

Mon voyage a commencé au Brésil, en sac à dos, pendant 1 mois, le temps

que mon van traverse l’Atlantique sur un cargo et que je le retrouve en Uruguay.

Je suis d’abord remontée au Brésil pour aller découvrir les merveilleuses chutes

d’Iguazu, puis j’ai roulé sur l’interminable Ruta 3 argentine jusqu’au bout du monde :

Terre de Feu, Ushuaia. J’ai zig-zagé dans les Andes, entre le Chili et l’Argentine,

puis je suis remontée jusqu’en Colombie avant de remettre Zarsha (mon van)

sur un bateau, et de voyager à travers l’Amérique centrale jusqu’au Mexique.

La suite au prochain épisode en 2026...

 

Tu as arpenté, pendant pas mal de temps, les coins et les recoins de l’Amérique latine. Qu’est-ce qui t’a attirée dans cette zone-ci du monde en particulier ?

 

J’ai beaucoup hésité c’est vrai quant à la destination pour ce voyage ! En fait, au départ ce devait être un «  simple  » voyage en couple de 6 mois à travers l’Europe. Puis les choses ont changé : j’étais célibataire et alors, le champ des possibles s’est élargi. Il y a des pays qui m’attirent particulièrement partout dans le monde. En Amérique du Sud, la Bolivie et le Guatemala étaient en haut de la pyramide, mais je suis très attirée aussi par le Kirghizistan, par la Mongolie, l’Éthiopie… Sur chaque continent, j’ai une ou plusieurs destinations de rêve (rires).

 

Si j’ai fini par choisir l’Amérique du Sud c’est parce que c’est ce qui me paraissait le plus compliqué. Je suis jeune, énergique, je n’ai jamais choisis la facilité et j’ai toujours fini par sauter dans le grand bain, comme on dit. Alors, comme l’Atlantique à traverser c’est pas une mince affaire, j’ai foncé dans cette direction en me disant que l’Afrique et l’Asie pouvaient attendre encore un peu.

 

Qu’est-ce qui t’a le plus frappée lors de tes voyages jusqu’à présent ? On imagine que beaucoup des gens que tu as rencontrés ne roulaient pas nécessairement sur l’or... Dirais-tu que ces expériences t’ont ouvert les yeux comme nulle autre sur les réalités du monde ?

 

Alors mes yeux étaient déjà bien ouverts sur les réalités du monde. Avant ce voyage, je suis notamment allée en Égypte et au Pakistan, pour ne citer que ces deux pays, et je suis quand même assez engagée pour m’être intéressée au monde avant même de voyager. Mais ce qui est sûr, en effet, c’est que voyager te sort d’un narratif, ce n’est plus une histoire que tu lis, qu’on te raconte, c’est une vérité immédiate et contemporaine. Et pour le coup, je ne connaissais pas grand chose de l’Amérique latine. Je me suis renseignée lorsque j’ai entamé des recherches pour connaître la situation socio-économique des pays que j’allais traverser, dans l’objectif de mener des actions humanitaires pour améliorer les conditions de vie justement, via notre association Inamoroad.

 

J’ai cependant été très surprise de constater que dans ces pays là aussi, l’extrême pauvreté existe, et à large échelle. Je ne sais pas, dans mes a priori, c’était le cas en Afrique, en Inde, mais je ne croyais pas la situation si grave en Amérique latine. Il faut dire que quand on entend parler de l’Amérique latine, c’est surtout pour parler du Brésil, de la Colombie, on s’imagine les favelas en périphérie des villes, on se souvient de ces images aux contrastes de richesses saisissants dans nos livres d’histoire-géo… Mais ce que j’ai vu va bien au-delà de tout ça...

 

Peut être aussi parce que je voyage en van et que j’ai traversé les campagnes reculées de tous ces pays. Des millions de familles vivent dans des maisons de briques ou de terre, avec en guise de fenêtres de simples ouvertures, un toit de tôle ou parfois seulement de tissu, et pour seul aménagements le lit, le frigo et la cuisinière, parfois un canapé à l’extérieur, et toujours une ou deux chaises en plastique. Bien sûr, le sol reste en terre : ici, pas de dalle de béton, donc quand il pleut tout devient boue... Les chiffres donnent le vertige : 170 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, dont 66 millions en extrême pauvreté, c’est à dire l’équivalent de toute la population française qui n’aurait même pas de quoi se nourrir.

 

Quelques visages qui t’ont vraiment marquée à vie ?

 

Oh que oui ! En général, les humains qui nous marquent à vie sont ceux que l’on rencontre lorsque nous sommes vulnérables. C’est mon cas en tout cas.

 

Je pense notamment à Patricia, cette Argentine qui m’a tendue la main pendant que je désespérais, luttant contre ce que je croyais être des punaises de lit dans mon van. Elle m’a vu vider l’intégralité de mes affaires sur le trottoir en face d’une laverie et prendre d’assaut toutes les machines de ce commerce de quartier. Au lieu de me traiter comme une pestiférée, elle m’a invitée chez elle, présenté sa famille, offert une douche et un déjeuner, et même glissé des cadeaux souvenirs avant mon départ. Je crois que ce sont les premières larmes que j’ai versées, celles qui coulaient sur mes joues alors que mon van reprenait la route et s’éloignait de leur maison.

 

Toujours en Argentine, on m’a brisé les vitres de mon camion et je me suis retrouvée chez mon ami Hernan et sa famille pour plusieurs jours : je me suis sentie si bien entourée qu’une partie de mon cœur est vraiment restée là-bas avec eux...

 

Il y a aussi la famille de Ronald et Reina, des Vénézuéliens réfugiés en Colombie, sans papiers, mais qui ont construit un refuge très utile, que je suis venue aider avec l’association. Ce sont les personnes les plus généreuses, combatives, résilientes et aimantes que j’ai jamais rencontrées. 

 

Et puis il y a les visages de ces vieilles personnes, à la peau brûlée et fripée par des années d’exposition au soleil, qui travaillent dans le froid en Bolivie, portent des charges lourdes sur le dos au Pérou, dorment dans le rues derrière leurs kiosques de marchandises etc… Oui, je n’oublierai jamais tous ces visages.

 

Tu évoquais tout à l’heure une forme de désespoir. Est-ce que parfois, au cours de tes voyages, tu as ressenti un découragement tel que tu aurais pu rentrer en France ? Voire même, parfois, une peur réelle pour ta vie ?

 

Oui, et non. Jamais je n’ai eu l’envie de jeter l’éponge et de rentrer. Mais j’ai eu plusieurs fois peur pour ma vie. La foudre est tombée à trois mètres de moi, je me suis retrouvée sur une route très étroite à flan de falaise avec des éboulements et de la boue en Équateur… Ce sont surtout les éléments naturels qui m’ont fait peur pour ma vie. Après bien sûr, j’ai eu beaucoup de challenges pas simples à gérer, des embourbements, un pneu crevé, une fois j’étais bloquée dans un canyon, le chemin n’existait plus et se transformait en grosse rivière… Beaucoup d’anecdotes de galères, mais jamais au point de me décourager !

 

Parle-nous un peu des actions que tu entreprends, notamment via l’association que tu as fondée et que tu as déjà un peu évoquée ? Être utile, faire ce qui a un sens, c’est vraiment quelque chose d’essentiel à tes yeux ?

 

Oui c’est essentiel ! Je pense qu’on a tous notre part à jouer dans le monde. Toi, moi, et sûrement tous tes lecteurs, s’ils vivent en France et ont un toit sur la tête, alors on fait parti des 20% des personnes les plus riches du monde. Même si on est au RSA. Et je crois profondément que chaque petite action compte, mais que nous devrions tous choisir au moins une cause qui nous tiens à cœur et agir dans cette direction. Chacun à son échelle ! Ça peut être de s’abonner à des associations sur les réseaux sociaux, c’est gratuit, ça prend cinq secondes, et aujourd’hui c’est vraiment utile pour démarcher des sponsors et organiser des actions à plus grande échelle (c’est le moment de s’abonner à Inamoroad s’il vous plaît, haha). Ça peut être sous forme de dons, si on a pas de temps à y consacrer, ou de bénévolat si on n’a pas d’argent à donner, ça peut aussi être des dons matériels, etc… Il y a beaucoup de façons de s’impliquer plus ou moins, et je crois sincèrement qu’un petit peu, plus un petit peu… ça peut faire la différence !

 

Dans quelle mesure dirais-tu que ces expériences t’ont changée ? Orientée dans tes choix de vie à venir ? Pour être plus précis : quel job ne pourrais-tu plus faire maintenant, et comment comptes-tu être utile à l’avenir ?

 

Je ne sais pas si j’ai beaucoup changé dans le sens où, avant de partir, je n’étais pas perdue comme j’ai pu l’être à la fin de mes études, je n’étais pas brisée comme après une rupture ou un deuil, j’allais bien et j’étais heureuse. Mais ce voyage m’a quand même apporté certaines réponses. Je questionnais mon désir de maternité, maintenant je sais que j’aimerai être maman un jour, je repense à l’adoption. Professionnellement, même si mon travail est en totale contradiction avec certaines de mes convictions, il me permet de vivre de ma passion, de financer un peu l’association, d’être libre et de dégager du temps, donc je continuerai de produire des événements dans la mode. Je réfléchis cependant de plus en plus à m’orienter vers d’autres secteurs qui me faisaient rêver et que je n’ai jamais approchés encore, comme celui du cinéma ou du sport auto. Ce voyage m’a changée au niveau de mes peurs : j’en ai vaincu certaines, comme ma peur des chiens par exemple, et à l’inverse, de nouvelles sont apparues. Maintenant j’ai peur de la foudre...

 

Perçois-tu le décalage a priori gigantesque entre cette réalité que tu as touché du doigt et le milieu pro dans lequel tu évolues (la mode) comme quelque chose de difficile à concilier à terme, ou peut-être essaies-tu justement d’insuffler un peu plus d’éthique, de développement solidaire dans tes activités ?

 

Oui le décalage est très important et j’évolue dans une industrie qui nourrit le capitalisme, l’élitisme, et beaucoup de concepts auxquels je suis moi-même réfractaire... Mais on ne choisit pas vraiment ses passions et je pense que lorsqu’on se sent à sa place en termes de compétences et d’utilité, qu’on se sent bien avec les personnes qui évoluent autour de nous, alors  il faut aussi savoir accepter de ne pas être parfait et accueillir le bonheur que ça nous procure, car il est suffisamment rare et difficile de trouver sa place. Et la réalité c’est que ce travail me permet d’être libre, d’organiser mon temps comme je le décide, de financer des projets personnels et caritatifs à côté... Donc j’y trouve mon équilibre comme ça et je suis très heureuse.

 

J’intègre aussi une dimension RSE dans les projets sur lesquels je travaille et j’essaie d’insuffler des plus ou moins grandes améliorations à mon échelle. La mode est destructrice et inutile, comme pourrait l’être le cinéma. Nous n’avons pas besoin de nouveaux vêtements, ni de regarder la télé, mais c’est un art, qui crée beaucoup d’emplois dans plein de secteurs différents, qui fait rêver les gens dans un monde assez déprimant, et qui est un véritable moyen d’expression et outil d’émancipation sociale. Donc c’est une contradiction de plus à mon arc (rires) mais je suis bien avec ça.

 

SALAR UYUNI, BOLIVIE : LE RÊVE

 ​​​​​​Photo qui me rappelle une période du voyage que j’affectionne particulièrement.

Ma meilleure amie était venue me rejoindre, on visitait le Salar d’Uyuni, c’est-à-dire

l’un des deux endroits qui m’ont fait venir sur ce continent. On était très bien entourées,

les paysages étaient époustouflants et Bilma, ici sur la photo, nous avait fait

les meilleurs fluffy pancakes de toute ma vie (rires).

 

Quels prochains voyages rêves-tu d’entreprendre ? Ceux que tu ne te verrais vraiment pas faire ?

 

Je rêve de traverser l’Asie centrale en moto jusqu’en Mongolie, je rêve d’explorer l’Afrique en 4x4 aménagé… Ce sont des projets de plutôt grande envergure, et j’ignore s’ils deviendront réalité, mais j’ai des étoiles dans les yeux quand je l’imagine (rires). Sinon j’ai très envie de découvrir les paysages de l’Islande, les coutumes birmanes, la philosophie de vie en Indonésie… mais je ne me verrais pas du tout aller en Inde seule ni aller visiter en tant que touriste des pays qui souffrent, tels qu’actuellement le Venezuela par exemple.

 

Lorsque j’ai interrogé une autre grande aventurière, Sophie Mousset, elle m’a parlé de son expérience en Afghanistan, et du fait que sous les talibans elle s’y est sentie "comme une afro-américaine qui séjournerait dans un pays dont l’esclavage n’est pas aboli". Te verrais-tu voyager dans des pays où les femmes sont véritablement considérées comme étant inférieures à l’homme, où leurs droits élémentaires sont à peine reconnus ?

 

Non pas vraiment, je ne suis pas journaliste, et je ne pourrais rien faire pour les aider directement. Je ne souhaite pas du tout participer à l’économie d’un pays qui opprime ouvertement une catégorie de personnes. Ne jamais dire jamais, mais ce qui est sûr c’est que si je me rends dans un pays avec une telle situation, ce sera pour documenter, reporter, dénoncer ce que je verrais, ce que je vivrais. Certainement pas pour visiter et découvrir de merveilleux paysages.

 

C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai décidé de ne pas aller au Venezuela, qui est pourtant un pays magnifique en termes de nature et biodiversité, de culture. Mais j’étais très mal à l’aise avec les voyageurs se vantant d’y être allés et véhiculant le discours du "n’écoutez pas les préjugés et allez-y, c’est pas si dangereux"... Tout n’est pas toujours une question de sécurité envers SOI, il faut aussi parfois penser aux autres. Bien sûr que l’expérience en tant que voyageur dans un pays n’est pas comparable à celle de la population locale et ce, peu importe notre façon de voyager. Je refuse d’aller profiter de mes privilèges dans un pays où la majorité de la population est en danger et fuit à l’étranger pour survivre, c’est pas un mouvement naturel d’aller à contre-sens. C’est comme courir vers un incendie que tout le monde fuit, juste parce qu’on a la chance d’être équipé d’une combinaison anti-feu, et tout ça non pas pour éteindre le feu mais pour prendre une photo des flammes. C’est non !

 

Quels conseils donnerais-tu à qui aurait envie de voir le monde, de s’y frotter, mais sans forcément oser le faire, parce que c’est difficile de tout plaquer du jour au lendemain pour partir à l’aventure ?

 

C’est difficile de tout plaquer, oui, c’est vrai, mais c’est aussi difficile de se réveiller un matin le cœur rempli de regrets. Il faut choisir la difficulté qui vous rendra le plus heureux ! Aussi, ne pas donner trop d’importance aux bruits du monde, aux avis d’ici et là de personnes qui n’ont jamais bougé à l’étranger et qui vous diront que tout est dangereux risqué et effrayant. Écouter votre instinct et vos désirs profonds. La vie, vous n’en avez qu’une. Il s’agit de la VIVRE, comme bon vous semble. Et si je l’ai fait, tout le monde peut le faire !

 

Un message pour quelqu’un en particulier, à l’occasion de cette interview ?

 

Merci à mes parents, qui m’ont permis d’économiser pour financer le voyage en supprimant le loyer de mes dépenses mensuelles. Même s’ils n’ont jamais trop compris mon désir d’aventures, sans eux je n’aurais jamais pu aménager mon van et partir aussi rapidement, et avec un budget limité.

 

Merci à ma sœur et ma mère, mes amies Laurène et Mélodie, et mon cousin Jérémy, qui m’ont beaucoup aidée pour l’association Inamoroad. Merci au sens large à tous ceux qui ont encouragé la démarche, qui continuent de la soutenir comme ils le peuvent, qui participent à nos actions…C’est vraiment très significatif.

 

Merci à ceux qui ont vécu mon voyage à travers leur écran. J’adore voyager seule, mais je ne suis pas quelqu’un de solitaire, c’est l’une de mes nombreuses contradictions, et j’ai vraiment adoré, au-delà de vivre cette aventure à 100%, le fait de pouvoir la partager, déclencher des conversations avec des personnes avec qui je n’avais plus parlé depuis le collège, le lycée... Tu en es d’ailleurs le parfait exemple, et ma vie à tellement changé depuis Easydis ! Quand j’étais sur ce banc à la pause déj, je cherchais une opportunité professionnelle, je voulais réaliser mes rêves, et aujourd’hui je peux dire que je me construis vraiment la vie qui me faisait tant rêver et qui m’enthousiasme. Et je souhaite à tout le monde de trouver et de suivre sa voie !

 

Merci à ceux qui partagent leur vie sur internet et qui m’inspirent tous les jours (rires) ! Et merci la vie, je suis vraiment reconnaissante de tout ce qui arrive, jour après jour.

 

Parle-nous, précisément, des activités d’Inamoroad ? Des événements de sensibilisation sont-ils prévus bientôt, à Lyon, Paris, ou ailleurs ?

 

Les activités d’Inamoroad sont variées et se distinguent en deux catégories grosso-modo.

 

D’abord, les manifestations qui permettent de financer l’asso : collectes (de matériel scolaire, vêtements, conserves, pharmacie...), vide-dressing, tournois sportifs, vide-grenier... D’ici la fin 2025, il y aura peut être une participation à un tournoi sportif du côté de Lyon et un vide-dressing où nous sommes basés, à Saint-Étienne-le-Molard, mais je n’en dit pas plus car il est encore tôt pour le confirmer. Et puis ensuite, les actions terrain : don de matériel, bénévolat dans des refuges, sensibilisation dans des écoles...

 

Actuellement, la suite est un peu floue. Je vais profiter de mon retour en France pour faire le bilan de ces deux premières années d’activité, la première en France ayant servi à financer les actions de la seconde en Amérique latine. Il est désormais temps de réfléchir à la suite et à la prochaine destination. Malheureusement, ce ne sont pas les possibilités qui manquent et les besoins humanitaires ne font que croître...

 

REFUGE DE MIGRANTS VÉNÉZUELIENS, COLOMBIE :

CHACUN SA PART AU MONDE

Celle photo, elle m’émeut beaucoup parce qu’elle représente la semaine que j’ai passée

avec cette famille vénézuélienne, migrante en Colombie, qui a construit un refuge

qui aide jusqu’à 400 autres migrants par jour, fournissant nourriture, douche, WC,

internet, appel, soutien psychologique... Autrefois appuyés par des organisations

internationales telles que lUNICEF, SOS International, On the Ground, World Vision, etc...

Aujourd’hui, ils sont seuls. Eux-mêmes sont dans une situation très difficile : sans papiers,

sans ressources fixes, travaillant d’arrache-pied... Ce sont les personnes les plus combatives,

résilientes et généreuses que j’ai rencontrées. Ils sont devenus mes amis,

et la rencontre la plus marquante de mon voyage.

 

Un dernier mot ?

 

Je vous laisse avec ma citation préférée : soyez la personne que vous aimeriez rencontrer. Et comme j’aime à le dire : je vous souhaite la santé tous les jours, de rire et pas qu’à moitié, d’aimer entièrement et sans limite, et de vivre des aventures à n’en plus savoir que dire ! Et si vous voulez découvrir mes aventures passées et à venir, c’est sur inamorizon !

 

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5 octobre 2025

Philippe Pothon : « Les équilibres terrestres et maritimes ne sont plus... »

Vendredi 3 octobre s’est tenu, à la Maison d’Amérique latine à Paris, un vibrant hommage à Gérard Chaliand, dont il a beaucoup (et certainement pas assez) été question depuis quelques années et quelques mois sur Paroles d’Actu. J’ai raconté dans plusieurs articles, avec des intervenants de premier plan (je vous salue ici, Sophie Mousset et Patrice Franceschi) combien l’homme, de par son parcours et, surtout, son épaisseur humaine, était inspirant. Parmi ses contacts, qu’il avait partagés avec moi, outre les deux aventuriers cités plus haut, un nom, qui ne me parlait pas du tout - pas davantage que les deux autres à ce moment-là, à dire vrai : Philippe Pothon.

 

J’ai été amené à partager, à la demande de Gérard Chaliand, un ou deux des articles que l’on a fait ensemble, auprès de plusieurs personnes de son répertoire, dont ce fameux Philippe Pothon, de la part duquel j’ai toujours reçu des réponses très sympathiques. Alors je me suis renseigné un peu sur ce qu’il faisait. J’ai compris qu’il était un homme d’images et d’engagements, spécialisé dans le documentaire et volontiers aventurier lui-même. Grand connaisseur des milieux maritimes, et même sous-marins, très sensibles aux équilibres et, malheureusement, aux déséquilibres de nos écosystèmes, il a pris part à de nombreuses expéditions humainement enrichissantes, qui ont donné à ses engagements généreux de jeunesse une manifestation concrète.

 

Philippe Pothon a tout de suite reçu, avec enthousiasme, ma proposition de réaliser une interview ensemble. Pendant plusieurs mois, la proposition est restée vague, pas mal de choses à faire, je ne l’ai pas relancé tout de suite. Entre temps, de l’eau a coulé sous les ponts. Le 20 août décédait Gérard Chaliand. Ce fut un des sujets sur lesquels, évidemment, j’ai voulu l’interroger, et notre échange eut lieu à la mi-septembre. Je le remercie tout particulièrement pour ses réponses, desquelles transpire une grande humanité. À le lire, on désespère de l’Homme, et en même temps on se dit que tout le beau de cette planète mérite qu’on se batte ardemment pour lui (teasing : son histoire avec Divine et l’autre Philippe, et celle du silverback m’ont collé des frissons). Et qu’avec des gars comme ça sur Terre tout espoir n’est pas perdu ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (20/09/2025)

Philippe Pothon : « Les équilibres

 

terrestres et maritimes ne sont plus... »

 

Philippe Pothon lors dun donga du peuple Surma (Éthiopie).

 

 

Philippe Pothon bonjour. Je vous ai connu, au départ, par Gérard Chaliand, qui est décédé le 20 août dernier... Parlez-moi un peu de lui, de vos liens ?

 

Gérard était une encyclopédie, à cœur vécu, de l’histoire des guerres asymétriques depuis l’après guerre 39-45 jusqu’à nos jours et des guerres plus anciennes. Ce qui l’a amené à la connaissance, à l’analyse, à la création du métier de géostratège, qui n’existait pas à son époque. Tout cela est raconté par d’éminents spécialistes qui ont échangé avec lui sur les cinq continents et facilement trouvable sur internet, ou mieux en se plongeant dans ses livres, plus d’une cinquantaine me semble t-il.

 

Ce que j’ai à raconter sur lui est plus de l’ordre de l’humain. Nous avons partagé régulièrement, 26 ans de vie et d’histoire. Il est devenu une sorte de père adoptif, de père idéal avec qui on partage ses joies, ses peines, ses idées, sa vision de la vie.

 

J’ai rencontré Gérard à Singapour. Je venais de finir ma formation professionnelle de caméraman sous-marin à Marseille avec René Heuzey, connu pour ses magnifiques images de nuit du film Océans de Jacques Perrin. J’avais rencontré Patrice Franceschi par l’intermédiaire d’un ami plongeur qui m’a dit qu’il cherchait un jeune caméraman plongeur capable de filmer sur tous types de terrain. Attiré par l’esprit d’aventure, du documentaire et de la mer, je me suis présenté. Ma motivation m’a permis d’embarquer sur la jonque chinoise de haute mer en décembre 1999, à Singapour. Je n’ai quitté le bateau que 16 mois plus tard, lors du naufrage de La Boudeuse au large de Malte, à deux jours de rejoindre son port d’attache en Corse.

 

À bord, la discipline était de rigueur, même si on se marrait souvent. Patrice Franceschi avait dispatché les quarts en fonction de l’équipage. Je me suis retrouvé à partager celui de Gérard et de sa compagne, Sophie Mousset, de minuit à 4h et de midi à 16h. Ce qui était merveilleux avec ce quart, c’est qu’on était pratiquement les seuls éveillés la nuit et cela créait une atmosphère propice au partage, à la discussion sous les ciels étoilés ou sous les orages.

 

Nous avons passé des dizaines de nuits à échanger sur la vie, sur l’histoire. J’étais impressionné par le pédigrée de Gérard ! Plutôt proche des mouvements gauchistes dans ma jeunesse, je rencontrais une personne qui avait vécu l’histoire de l’indépendance des peuples du côté des indépendantistes, Algérie, Vietnam, etc… Gérard n’avait pas cette mauvaise manie de certains intellectuels qui pensent que, parce qu’ils ont vu, ils savent. Gérard avait cette faculté rarissime, lorsqu’il donnait sa confiance à quelqu’un, et son amitié, de l’écouter, de s’intéresser à son raisonnement et de s’enrichir tout en enrichissant l’autre de son immense expérience.

 

J’ai compris grâce à lui que le monde est bien plus complexe qu’il n’y paraît et que malgré, de belles idéologies d’égalité et de liberté, le pouvoir gagné par la force amène bien souvent à des formes de pouvoir sans liberté et sans égalité. La vie est toujours une lutte pour faire accepter ses idées. Il faut toujours se battre de manière pacifique de préférence, avec ses propres armes et surtout son intellect : sans cela, comme disait Gérard par une de ses phrases favorites  : «  Mort au vaincu ! ».

 

Gérard Chaliand, à Souleymanié avec Philippe Pothon, en 2019.

 

Bel hommage... Qu’est-ce qui, dans votre jeunesse, vous a fait aimer la mer et les océans, au point de vouloir leur consacrer une bonne partie de votre vie ?

 

Au départ j’étais plutôt attiré par la montagne. Mon père, instituteur et sportif, profitait des vacances pour diriger des colonies de ski l’hiver et d’escalade l’été. J’ai profité de mes niveaux pour encadrer le ski avec le CCAS (EDF). J’ai découvert la mer assez tard, lors d’une colonie de vacances organisée par les pompiers de Marseille en août 1992 à Carry-le-Rouet. J’étais animateur terrestre. Les animateurs qui le souhaitaient pouvaient accompagner les jeunes dans l’eau. Le Grand Bleu de Luc Besson venait de sortir, en 1988. J’avais adoré ce film pour sa musique, son rythme, son histoire, sa jeunesse de l’époque. Me retrouver sous l’eau a été une révélation. J’avais l’impression d’être sur une autre planète. Je pouvais voler en sautant d’une falaise et gonfler mon stabilisateur pour éviter de m’écraser au sol. C’était un nouveau monde à découvrir.

 

Vous avez fait des études de cinéma, qu’aviez-vous en tête au départ à cet égard ? Avez-vous su très vite que vous feriez du documentaire, et non de la fiction ?

 

J’ai quitté le domicile familial vers 16 ans pour squatter chez des amis soixante-huitards passionnés de cinéma et de musique. Ils avaient monté un collectif à la M.J.C. de Fresnes. Grâce à eux, je suis entré dans le monde du spectacle et de l’amour de la pellicule. Je passerais plus tard mon C.A.P. de projectionniste, qui m’a souvent permis de sortir de galère lorsque j’avais besoin d’argent pour financer mes formations de plongeur et mes premières caméras. J’ai fait l’E.S.E.C. (École supérieure d’Études cinématographiques de Paris) de 1995 à 1997. J’ai su rapidement que c’était le documentaire qui m’attirait, et non le film de fiction où les équipes sont plus grosses et où on attend longtemps avant d’être actif.

 

Le documentaire relate une perception d’une réalité vécue par son côté sensible et sensitif. Il donne la parole à l’autre. C’est pour cela que le documentaire n’a pas de commentaire. Ce sont les personnages du film qui racontent ce qu’ils vivent, pas de voix off. Cela demande un travail dingue pour concevoir un film de ce genre, et peu sont diffusés. Pour moi, la grande différence avec le reportage, c’est que le documentaire est politique, il donne la parole alors que le reportage la prend pour servir de prétexte à donner de l’information. Le documentaire répond au besoin d’un réalisateur de développer une idée. Le reportage est plus une commande d’une rédaction dans un besoin d’informer. Il n’y a pas de rivalité entre les deux genres audiovisuels. Il y a de superbes reportages et de médiocres documentaires. Généralement un documentaire demande plusieurs années de travail avant de voir le résultat.

 

Vous en avez un peu parlé tout à l’heure, mais que retenez-vous de vos aventures avec Patrice Franceschi, puis avec Jean Queyrat et ses équipes ? Diriez-vous qu’à leur contact vous avez véritablement eu l’occasion de connaître le monde ?

 

Les aventures avec Patrice étaient de l’ordre de l’aventure, de l’exploration, du dépassement de soi, de la rencontre des peuples. Patrice a cette faculté à pousser ses équipes dans la recherche de l’excellence et à s’ouvrir aux autres spécialités. Il a en lui cet esprit des Lumières, d’un mélange entre arts, sciences et aventures. Même s’il est important, le film en lui-même fait parti du package de l’aventure. Il s’écrit en fonction des évènements. Il faut être prêt à tout. Un beau matin, pas grand chose à faire. Patrice me demande si je ne voulais pas filmer en sous-marin le largage de l’ancre CQR en forme de cœur qui pouvait au contact de l’eau vous revenir en pleine figure. Je savais que ce plan était un test à passer mais que ce pouvait être aussi la fin de l’aventure. J’ai étudié la faisabilité avec le bosco (maître de manœuvre sur un navire, ndlr) de l’époque, Christophe Kerneau. Il m’a expliqué les risques du retour d’ancre et l’endroit où pour lui il fallait se positionner. Pour avoir une bonne lumière on a chercher le bon emplacement, fait des tests avec juste un masque et au final le plan était sublime. Comme souvent, chacun apporte un peu de ses connaissances. Avec Patrice, l’équipe de tournage était résumée à une personne. On pouvait se faire aider par un membre de l’équipage, mais généralement on se démerdait. J’ai appris à être autonome.

 

Avec Jean Queyrat de Zed Productions, c’était l’opposé. Le film est au centre de l’aventure. J’ai appris à tourner utile, aux meilleurs moments de la journée pour utiliser au mieux la lumière naturelle. J’ai commencé comme assistant et 2ème caméra. Au début de l’aventure en 2003, on était une grosse équipe. Un ingénieur son, Olivier Pioda, un régisseur, Christian Fleury, et Dany Cleyet-Marrel qui venait avec sa montgolfière faire les images aériennes. Les budgets étaient conséquents, merci M. Catteau. On est allé, quatre fois 1 mois en Éthiopie faire un film sur les Surmas en guerre contre les Bumis, sur quatre saisons. Les ambitions étaient hautes, la qualité et l’écriture primordiale. Il y avait même un écrivain qui est devenu un ami proche, Bernard Mathieu. On recherchait l’excellence filmique. On faisait du documentaire cinéma au niveau de l’image. 

 

Au contact de Patrice et de Jean, j’ai visité le monde dans des endroits parmi les plus reculés, où à l’époque, il y a moins de 30 ans, le tourisme était absent car inaccessibles. Ce que j’adore dans ce métier, c’est le partage entre deux cultures qui peuvent sembler éloignées mais qui au final partagent un besoin de se connaître, de se découvrir. C’est une ouverture au monde et aux esprits, des deux côtés.

 

Avec Patrice, j’ai rencontré les peuples de l’eau de l’Asie du Sud-Est, de l’île de Pâques aux îles françaises du Pacifique, de l’Océan Indien à Djibouti et la remontée de la mer Rouge, sur une quinzaine d’années. De 2003 à 2015, Jean Queyrat et Jérôme Ségur, son associé, m’ont entrainé en Afrique, dix fois en Éthiopie, chez les Boranas, les Hamers, les Mursis, chez les pygmées Baaka en Centrafrique, en Inde pour filmer le Kutiyattam, en Amérique du Sud chez les Kalawayas de Bolivie et dans les mines de Potosi, à 5000 mètres d’altitude, chez les Nenets de Sibérie et les Inuits du Canada, entre autres...

 

Quels sont les peuples, les visages qui, jusqu’à présent, vous ont le plus marqué ?

 

Chaque peuple que l’on rencontre renforce la diversité de l’humanité, par sa différence, par sa propre histoire qui l’a mené à survivre dans des milieux hostiles pour arriver jusqu’au XXIème siècle. Je pourrais parler des pygmées Baaka : je serais heureux de retourner, grâce au film, dans leur forêt primaire où n’importe quel occidental ne tiendrait pas trois jours. Les femmes, pour montrer leur bravoure, se taillent les dents en pointes. L’évolution du Centrafrique a amené le peuple Bantou à forcer la sédentarisation des pygmées, à les mettre en esclavage à leur service. Pour cultiver un lopin de terre dans la forêt, ils doivent demander l’autorisation sous peine de mort horrible, comme ça a été le cas pour le frère de notre cuistot. La joie du peuple Baaka se retrouve dans leurs magnifiques chants polyphoniques, une beauté ancestrale, une ode à la vie, qu’on avait tourné pour une série sur le patrimoine immatériel de l’Unesco.

 

Que dire du peuple Surma du sud de l’Éthiopie, avec qui nous avons eu le plaisir de filmer l’un des plus beaux donga (lutte traditionnelle éthiopienne avec des bâtons, ndlr), où plus d’une centaine de combattants s’affrontent à coups de longs bâtons de deux mètres. Le sang irrigue l’existence des Surmas. Le donga est la métaphore d’une existence de la lutte de nos ancêtres apparus il y a 195 000 ans sur ces terres, jusqu’à aujourd’hui. La vie au jour le jour pendant des mois tisse des liens étroits. Lorsque nous allions dans les zones de guerre en territoire Bumi, les regards étaient sombres, ténébreux. La mort rodait autour de nous. On sentait une grande crispation. Personne ne parlait.

 

Johnny était l’assistant de notre chaman Kallawaya en Bolivie. Il avait 12 ans. Il me suivait partout, s’intéressait au matériel, à notre grue. Tous les jours, il venait assister au dérushage des images. Il était prédestiné pour devenir un grand chaman dans les traces de son maitre. Ce qui nous rapprochait malgré les différences culturelles, c’est que l’on riait des mêmes scènes drôles, lorsqu’il y en avait.

 

L’histoire la plus marquante et la plus douloureuse a été en République démocratique du Congo, à l’hôpital de Rutshuru. Je suivais l’anesthésiste, Rémi Péru, qui faisait une mission avec M.S.F. Il était aux soins intensifs. Il y avait des adultes atteints de diverses pathologies, et une petite fille d’un an qui était dénutrie. Les jours passaient, et à force de patience elle semblait aller mieux. Sa maman venait la voir tous les jours, avec un bébé dans le dos. Puis un matin, je suis arrivé avec ma caméra, heureux de la revoir. Son lit était vide. J’étais perdu. Quelque chose venait de se briser en moi. Je n’arrivais plus à respirer. Elle était partie pendant la nuit. J’appris par la suite que le planning familial était mal vu des religions locales, et que les femmes enchainaient les grossesses. Quand deux enfants étaient trop proches, la femme devait choisir lequel nourrir, et souvent on gardait le garçon. Au début, suite à l’émotion, j’en ai voulu à la mère, mais que pouvait-elle faire ? Elle avait soutenu sa fille jusqu’aux derniers instants. Dans ce pays, c’était une preuve d’amour.

 

Sur le même tournage, j’ai suivi Divine, une femme dont c’était la dernière césarienne, car elle était allée voir le planning familial qui lui avait dit que si elle ne se faisait pas ligaturer les trompes, à la prochaine grossesse, elle courait un grand danger. Elle m’a laissé la filmer jusqu’à son accouchement avec bienveillance et gentillesse. Une fois le petit sorti, l’interne lui a demandé quel était le prénom du petit et elle a donné le mien. C’était un magnifique cadeau. Elle savait que MSF allait se retirer, car cela faisait 10 ans qu’il gérait l’hôpital et l’État ne prenait plus rien en charge. La vocation de MSF est de gérer l’urgence, pas de suppléer un État défaillant. Elle m’a offert une magnifique interview d’humanité et d’espoir. À sa sortie de l’hôpital, je devais attendre Divine dehors, sans chercher à la voir. J’avais posé mon trépied et j’attendais patiemment. Elle m’a fait la surprise de revêtir sa plus belle robe avec le petit Philippe dans ses bras. Une amie était venue la coiffer et la maquiller. Elle resplendissait. C’était une belle journée.

 

Touchant... Diriez-vous que toutes ces rencontres que vous avez faites vous ont donné foi en l’humanité ?

 

Lorsque l’on fait du documentaire, on prend le temps de vivre avec les gens, d’essayer de les comprendre, de vivre leurs quotidiens. Il y a souvent un échange, des cadeaux, la nourriture, le soutien financier. Avec Divine par exemple, elle m’avait demandé de payer la péridurale, ce qui était la moindre des choses. Cela me paraît normal de donner une contrepartie à toute forme de travail, même si cela peut biaiser les relations. Au fond, si la démarche est intègre et valorisante pour celui qui est filmé, la relation est souvent positive. Si l’une ou l’autre partie cherche à la déséquilibrer, alors les rapports et l’ambiance se compliquent. Il faut trouver le bon équilibre. Dans l’ensemble, dès que l’on s’intéresse aux personnes, la joie de vivre l’emporte. Nous avons tellement de connaissances positives à nous apporter que oui, les rencontres nous donnent foi en l’humanité.

 

Concernant ma foi. Je suis agnostique. Je crois en des forces supérieures à la connaissance humaine, qui dépassent ce que l’Homme peut imaginer. J’ai un certain recul par rapport à ces questions. Je n’oserais pas me mettre à la même hauteur qu’un Dieu hypothétique, contrairement à ceux qui prophétisent. Pour cette raison, on peut voir à travers l’Histoire depuis l’écriture et les Sumériens que les dieux changent suivant les époques. Comme le disait Gérard Chaliand, tant que l’on y croit, ils existent. Pour moi les religions sont des dogmes masculin qui s’affrontent pour le malheur des Hommes. La force de création, c’est la femme qui la possède en donnant naissance. C’est elle qui accouche de la vie. Le mâle a créé la religion pour prendre un pouvoir qui ne lui appartient pas en mettant la femme à sa botte et ça, ça m’est insupportable. On dirait que le mâle a eu besoin de soigner sa névrose d’infériorité créatrice.

 

Pour répondre à votre question, ça va être mon côté rebelle qui va prendre le dessus, mais j’ai eu beaucoup d’espoir dans les années 80-90 avec tous ces concerts pour la paix, la libération de Mandela, une espèce de concrétisation des décolonisations. Mais les grands financiers qui dirigent notre monde sont de sinistres crapules qui s’enrichissent du sang versé des peuples, en exploitant leurs ressources et en maintenant au pouvoir des systèmes dictatoriaux facilement manipulables. Regardez le nombre de dictatures à travers le monde, le nombre de personnes opprimées, les libertés de la presse muselée. Rien ne nous encourage à croire en un bien être de l’humanité, et l’actualité va dans ce sens...

 

 

Comment percevez-vous l’évolution des équilibres terrestres et maritimes depuis un quart de siècle ? Êtes-vous confiant quant à notre capacité collective à prendre conscience de leur fragilité, et à les préserver ?

 

Les équilibres terrestres et maritimes ne sont plus. Les scientifiques nous ont mis en alerte depuis les années 70. Il y a plus de 50 ans. La prise de conscience date du siècle dernier. Je constate juste une incapacité à préserver les équilibres. Pourquoi ? À cause de notre blocage à imaginer un autre processus de croissance économique. La croissance économique ne devrait pas être basée sur la quantité de produits, mais sur la quantité d’espèces vivantes sur Terre. Pour cela, il faudrait considérer l’espèce humaine comme une espèce invasive à réguler. Et là, comment réguler l’espèce humaine sans se détacher des religions... Je n’ai pas la réponse, car on peut vite tomber dans l’eugénisme ou le nazisme, mais de l’autre côté de l’Atlantique, certains s’en rapprochent avec leur idée de peuple élu supérieur. Notre planète va mal, et c’est de notre faute. Nous sommes trop nombreux pour que la Terre digère nos pollutions. Nos sols sont pourris, notre air est pourri, nos mers, nos océans. Les espèces disparaissent et que faisons-nous ? On trouve des milliards de dollars à mettre dans l’armement plutôt que dans l’épanouissement de l’espèce et de la planète. En y regardant bien, on s’aperçoit que ce ne sont que des mâles qui se prennent pour des dieux. Si Dieu existe, je le prie de bien vouloir les prendre en thérapie longue.

 

De quoi êtes vous le plus fier jusqu’à présent ?

 

Ce qui me rend le plus fier, c’est de ne pas sombrer dans la violence, mais de croire en l’esprit des Lumières, des arts, des sciences, de la recherche et la beauté de la nature.

 

Des regrets ?

 

Ne pas avoir pu dire adieu à ma mère qui a fait un A.V.C...

 

Vos projets et surtout, vos envies à venir ?

 

En 2024, on a refusé avec ma compagne Marie et mon fils Mahé de prendre des vacances touristiques. On voulait faire des vacances positives, être utiles, être créatifs. L’O.N.G. scientifique Lantuna, basée au Cap-Vert, nous a intéressé car son objectif est la protection de la biodiversité et la sensibilisation des populations locales aux problèmes de pollution. En période de nidification, l’archipel du Cap-Vert abrite la plus grande concentration de tortues Caouannes au monde. Lantuna a décidé de les protéger. Une vibration en moi me disait qu’on devait y aller.

 

Lantuna était intéressée par nos profils. Marie pouvait monter des ateliers artistiques et moi, avec Mahé qui fait des études de cinéma, pouvions alimenter leur site par des photos et des vidéos. Une première mission a concrétisé notre partenariat en 2024. Nous avons effectué des ateliers artistiques avec 300 enfants des communautés autour de Tarrafal. À partir des collectes de déchets plastiques sur les plages et dans les villages, nous avons réalisé des mobiles d’animaux marins.

 

Ce premier succès nous a encouragés à prolonger l’aventure et proposer, pour 2026, de nouvelles réalisations. Un visuel peint et gravé de 2m de hauteur par 4m de longueur, composé de 72 cartons toilés à base de packs de lait représentera de manière positive le besoin de limiter la pollution plastique pour que la biodiversité se développe à nouveau. Des pourparlers sont en cours avec l’aéroport de Praïa. La tortue, façonnée en utilisant des déchets plastiques et des filets de pêche usagés sur des supports métalliques mesurera 4m x 2m. La carapace de panneaux solaires en forme d’écailles alimentera une guirlande de LED aux couleurs rouges, entourant et dessinant dans la nuit les formes de la tortue sculptée. L’esprit des lumières alertera de la présence de ponte de tortues sur la plage. Des panneaux d’informations scientifiques encadreront la sculpture et valoriseront le travail de l’association Lantuna sur le site. Un accord avec la ville de Tarrafal est en cours.

 

Nous avons à cœur de montrer que la connaissance scientifique peut se mettre au service de la protection de l’environnement en impliquant les populations locales. Cette initiative se retrouve à Ribeira da Prata pour la protection des tortues marines, mais aussi à Porto Mosquito pour la protection des oiseaux marins et de la biodiversité marine. Une relation de confiance s’est installée entre Lantuna et les communautés. Ensemble nous espérons faire évoluer les mentalités. Notre mission viendra compléter les activités de Lantuna sur la plus grande île de l’archipel, Santiago. Nous proposons de collecter les déchets et de réaliser des créations artistiques originales. Les créations seront exposées comme des totems, symboles de la préservation de l’environnement. Un documentaire de 52’ témoignera de cette aventure humaine. Une bande annonce de présentation du projet pour 2026 est disponible  :  https://vimeo.com/1120126085. Je suis à la recherche de producteurs et diffuseurs...

 

Mes autres envies sont d’être à l’écoute du monde et des amis qui partagent mes idées pour développer des projets qui font avancer la pensée humaine sur des réflexions positives. Je travaille avec l’océanographe, Virginie Tilot sur un projet d’artiste Papou et amérindien sur leurs conceptions de la relation avec les esprits, divins et créatifs. Une plongée dans les ténèbres de l’histoire humaine. J’adore.

 

La fiction, ce n’est vraiment pas pour vous ?

 

J’adore aller au cinéma en salle. On a le son, l’image dans le noir et ça j’adore, c’est unique. On vit la magie du cinéma. C’est merveilleux, mais ce milieu ne m’attire pas. Trop de faux-semblants, de paraître, de bling bling. Je préfère le contact de la vie réelle, être confronté à la réalité. Peut-être juste par un besoin de garder les pieds sur Terre, ou de peur de me perdre...

 

Quel message auriez-vous envie d’adresser à un jeune pour le convaincre d’aller voir le monde dans ce qu’il a de sauvage et d’authentique, et d’œuvrer à le protéger ?

 

Lors du voyage chez les pygmées Baaka, nous sommes allés dans une saline, pour essayer de filmer un silverback (gorille au dos argenté). Après une journée à le pister nous n’avions rien dans notre besace. Il nous sentait et nous fuyait. On ne voyait que les femelles. Voyant notre échec, on retourne dans la saline pour filmer les éléphants qui s’abreuvaient. Endroit sublime, 16h, lumière qui tend doucement vers le rose. Et petit à petit, des guenons se mettent à sortir et à se chamailler. En un éclair, on entendit un craquement énorme et le silverback sortit du bois en hurlant. La saline s’est tue. Le roi était là, assis à 100m en train de mâchouiller une branche pour en récolter la moelle. Je demandais à notre garde si je pouvais me rapprocher. Notre garde s’était fait arraché une partie du crâne lors d’une rencontre qui avait mal tourné. Il me dit qu’on pouvait essayer, mais que si le gorille chargeait il fallait se jeter à terre et gratter le sol en regardant par terre, en signe de soumission.

 

Petit à petit on s’est rapproché, mètre par mètre avec un gros trépied et la grosse caméra dessus jusqu’à 10 mètres. Je sentais son étonnement, sa supériorité et en même temps sa curiosité pour ces bipèdes habillés. Nous ne faisions que des gestes lents, sans bruits, sans nervosité. Au plus près de lui, j’ai resserré au maximum pour n’avoir plus que les yeux et son regard fixe pénétrant était bouleversant. J’ai ressenti au fond de moi une sensation de tristesse et de douceur. Je n’arrivais plus à me défaire de son regard. J’étais hypnotisé. Le garde m’a tiré la manche pour me dire de repartir, en arrière, courbé face à lui en regardant le sol. Une fois éloignés, le silverback s’est levé en douceur et est reparti dans sa forêt. J’avais l’impression d’avoir été en contact avec un ancêtre.

 

Si ça ce n’est pas une histoire qui donne envie, je ne m’y connais pas... Merci. Un dernier mot ?

 

Lire Feu nomade de Gérard Chaliand. La poésie crue écrite à la pointe de son couteau...

 

Philippe Pothon.

 

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5 octobre 2025

Philippe Durant : « La volonté de qualité a toujours été essentielle chez Michel Blanc. »

Le rendez-vous était pris : quelques minutes après avoir échangé avec Richard Melloul au sujet de Michel Blanc (la retranscription de l’entretien est à retrouver ici), j’aurais un second appel téléphonique, avec son coauteur, l’historien du cinéma Philippe Durant, auteur d’un remarqué Alain Delon, un destin français, publié l’an dernier. L’occasion nous a été donnée d’évoquer leur ouvrage, Michel Blanc, Quand te reverrai-je... (Guy Trédaniel, octobre 2025), que je recommande toujours, pour le récit et pour ses photos. La disparition de l’acteur il y a un an, sa filmographie, sa personnalité et sa postérité. Delon, Depardieu et Woody Allen aussi. Quand te reverrai-je, Michel Blanc ? Tout le temps, partout, quand je voudrai, grâce à tes films. Même si, pour reprendre une phrase désormais célèbre, tu aurais pu vivre encore un peu... Merci, Philippe Durant, pour cet échange. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (25/09/2025)

Philippe Durant : « La volonté

 

de qualité a toujours été essentielle

 

chez Michel Blanc. »

Michel Blanc, Quand te reverrai-je... (Guy Trédaniel, octobre 2025)

 

Bonjour Philippe Durant. Comment est née cette bio sur Michel Blanc, et comment est-ce que vous vous êtes partagé le travail avec Richard Melloul ?

 

Alors comment est née la bio, c’est assez simple et compliqué à la fois. C’est une histoire d’édition comme toujours, c’est-à-dire qu’on a un ami commun, Richard, et moi. En fait, Richard voulait faire une bio, un hommage. Il ne savait pas trop comment s’y prendre et on m’a appelé à la rescousse. Et je suis rentré dans l’aventure parce que ça m’intéressait beaucoup, et j’ai surtout sympathisé avec Richard avec qui je m’entends très bien. Et c’est comme ça qu’on a construit le bouquin. Le bouquin, si vous voulez, l’écriture, c’est moi. Les informations, c’est un peu moi, c’est beaucoup Richard. Lui, il avait les photos, il avait ses souvenirs, donc on avait déjà une belle base. Et comme j’aimais beaucoup Michel Blanc, ça m’intéressait de le faire. On m’aurait proposé d’autres noms d’acteurs, que je ne vais pas citer, j’aurais dit non, mais là, oui, ça me touchait.

 

Est-ce que vous vous souvenez de quand vous avez découvert le Splendid pour la première fois ?

 

Je me souviens très bien. Je n’ai pas "découvert le Splendid", je n’en avais pas entendu parler parce que j’habitais en province, donc on ne savait pas très bien ce que c’était le Splendid. J’ai découvert les cafés-théâtres bien après, mais je me souviens très bien de la première fois où j’ai vu Les Bronzés. Ça m’avait beaucoup marqué. Moi j’étais ado, mais tous les gosses à l’école, on ne parlait que de ça, on se disait, qu’est-ce que c’est que ce truc ? C’est loufoque, c’est drôle, on n’avait jamais vu ça en fait. C’était plein d’humour, et ça m’avait beaucoup marqué. Comme ça avait marqué tous les copains à l’école. Et après, effectivement, en grandissant, si vous voulez, j’ai appris ce qu’était vraiment le Splendid. J’ai ensuite fait beaucoup de cafés-théâtres quand j’allais à Paris. Mais au départ, pour moi, c’était vraiment Les Bronzés.

 

Et justement, vous avez senti assez rapidement en regardant Les Bronzés que ces humoristes-là apportaient vraiment quelque chose de nouveau, y compris par rapport à ce qui se faisait avant, Les Charlots, etc. ?

 

On était dans une période de découvertes. Il faut se souvenir qu’avant, il y avait eu Les Valseuses, déjà, qui avait beaucoup bousculé les choses, notamment du point de vue de l’humour. Ils osaient vraiment des choses, jamais vues à l’écran, et juste après arrivent Les Bronzés, ou c’est un peu tout, n’importe quoi. C’était un peu le truc de potache. Mais nous, ça nous amusait beaucoup, parce qu’on n’avait jamais vu ça. Pour nous, l’humour, les films d’humour, il y avait De Funès, il y avait Belmondo, il y avait tout ça qu’on aimait beaucoup. Mais là, c’était autre chose. On avait l’impression que ça s’adressait à nous. On avait l’impression que les vieux, ça ne pouvait pas les intéresser.

 

Oui, c’était générationnel...

 

Voilà, c’était vraiment le truc des jeunes. Je ne sais pas du tout s’il y a des vieux qui sont allés le voir (rires). Mais à l’époque, pour nous, c’était notre film à nous.

 

Et je ne sais pas dans quelle mesure, à l’époque, quand vous l’avez découvert ce film, votre œil de cinéphile était déjà aiguisé. Mais est-ce que vous avez senti assez rapidement le potentiel talent collectif et surtout individuel de tous ces acteurs ?

 

On l’a vu assez vite. C’est-à-dire qu’à l’époque, je lisais beaucoup un magazine qui s’appelle Première et qui parlait beaucoup du Splendid. Donc moi, je les suivais d’abord à travers ce magazine. Et je les suivais aussi à travers certains films. Je ne dis pas que j’allais voir tous les films qu’ils ont faits à ce moment-là. Mais il y avait des films qui m’intéressaient, des films drôles. Et puis est arrivé, quelques temps après, pour moi, la plus grande explosion du cinéma français de mon époque, qui était Le Père Noël est une ordure. Il n’y avait pas Michel Blanc, c’est dommage. Mais c’était dans la lignée des Bronzés. Et là, on explosait tout. Je considère encore ça comme un excellent film, une excellente comédie qui est totalement délirante. Ils auraient très bien pu disparaître après avoir fait un film drôle. Eh bien non, ils continuent : en groupe, en faisant Le Père Noël. Puis ils continuent tout seuls. Arrive, quelques années plus tard, Marche à l’ombre. Là, on a été tous scotchés...

 

Un succès incroyable. 6 millions d’entrées !

 

Pour le coup, là, c’était vraiment notre génération. C’était hallucinant, ce film. Et puis, il y avait, pour moi la très grande qualité de Michel Blanc, à savoir les dialogues.

 

On va y revenir, sur les dialogues... J’ai appris beaucoup de choses dans votre livre, notamment qu’il était très mélomane. Très citadin, ce qui m’a fait marrer aussi, parce que j’ai compris à quel point il n’aimait pas la campagne. Je n’avais pas forcément ça en tête. Et qu’il était aussi très fan de Woody Allen...

 

Oui, c’est grâce à Woody Allen, je crois, qu’il a osé. Avec son physique un peu ingrat, sa timidité... Comment s’imposer dans le cinéma quand on n’a pas la personnalité d’un Louis de Funès, ou quelque chose comme ça. Eh bien non, il y avait quelqu’un d’autre qui correspondait, qui était Woody Allen. Alors, je ne dis pas qu’il a copié Woody Allen, mais il s’en est inspiré. Et surtout, ça l’a rassuré. Si Woody Allen y arrivait, peut-être le pourrait-il aussi...

 

Et justement, qu’est-ce que, dans sa filmographie, vous trouvez qui peut un peu être marqué par cette influence de Woody Allen ?

 

Je crois que ses premiers films, Viens chez moi, j’habite chez une copine, etc, ça correspond un peu aux premiers films de Woody Allen. C’est-à-dire les films où il était complètement à côté de la plaque. C’était le mec qui parlait pour ne rien dire, qui ne comprenait pas ce qui se passait autour de lui. Je crois qu’il y a vraiment, entre les premiers films de Woody Allen et les premiers films écrits par Michel Blanc, une correspondance, une liaison entre les deux.

 

Et d’ailleurs, je crois que vous n’en parlez pas forcément dans le livre, mais est-ce qu’il y a eu, de la part de l’un ou de l’autre, une espèce de volonté de rapprochement ou de travail ensemble ?

 

À ma connaissance, ils ne se sont jamais rencontrés. Probablement, Woody Allen était-il au courant des films de Michel Blanc, mais ce qui est sûr, c’est que Michel Blanc a suivi de très près la carrière de Woody Allen. Et quand Woody Allen fait des films un peu, voire très dramatiques, on retrouve Michel Blanc qui, tout d’un coup, fait lui aussi des films dramatiques, etc. Je ne dis pas du tout qu’il a copié, mais à chaque fois, ça lui ouvrait une nouvelle porte dans laquelle il pouvait s’engouffrer, en se disant : les Américains l’ont fait, je peux oser le faire en France, même si c’est beaucoup plus compliqué en France. Parce qu’on était vraiment dans des conditions très fermées - le cinéma français a toujours été très fermé. Et lui, grâce à Woody Allen, il dit : je peux y aller. C’est comme ça qu’il a écrit Grosse Fatigue, qu’il a écrit Embrassez qui vous voudrez, qui sont quelque part un peu inspirés de Woody Allen.

 

Et le portrait très détaillé que vous en faites nous donne l’impression de quelqu’un qui doutait énormément : même après le triomphe de Marche à l’ombre, on a l’impression que c’est plus l’inquiétude de l’après qui l’a étreint plutôt que l’enthousiasme.

 

C’était sans aucun doute un inquiet : un inquiet sur sa santé, un inquiet sur son avenir, un inquiet sur son physique, etc... Moi, je l’ai rencontré pas mal de fois, la première chose qui frappait, c’était son inquiétude. Quand il sortait un film, il était inquiet sur l’issue du film, sur les réactions. Il a été un inquiet total, de sa naissance à sa mort. Mais l’inquiétude, quelquefois, c’est un bon coup de fouet, parce que vous essayez à chaque fois d’être meilleur. Les gens qui sont sur leur derrière et qui sont convaincus d’être des grands comiques, acteurs ou scénaristes, se plantent en général à un moment ou à un autre. Lui a essayé à chaque fois d’avancer et de combattre justement la facilité et de montrer ce qu’il valait.

 

C’est sans doute celui de la troupe qui a pris le plus de risques ?

 

Oui, il a pris des gros risques. D’abord, il a pris le premier risque, de jouer seul, ce qui n’était pas évident parce que c’était une troupe. Lui, il ouvre la porte en disant, je m’en vais. Ça marche. Après suit Christian Clavier, suit Gérard Jugnot, suit Thierry Lhermitte, tout le monde suit. Mais c’est lui qui ouvre cette porte. Il prend des risques en jouant Monsieur Hire, des choses comme ça.

 

C’est un peu indiqué et suggéré dans le livre, Richard Melloul me l’a redit il y a une quinzaine de minutes : c’est bien de Josiane Balasko qu’il était le plus proche ?

 

Ah, totalement. Balasko aussi avait des douleurs en elle, son physique, ses origines, qui n’étaient pas du tout les mêmes que celles de Michel Blanc, mais qui étaient aussi des origines ouvrières. Le fait de pouvoir s’imposer en étant femme comique, ce qui était très difficile quand même, même dans les années 70, où les one-woman shows n’existaient pratiquement pas. Il y avait eu bien sûr de grandes actrices comiques, Jacqueline Maillan, Maria Pacôme, etc. Mais ça n’a pas été simple pour elle, et elle a trouvé un alter-ego, quelqu’un qui avait aussi des douleurs : ils ont partagé leurs douleurs, et ils ont surtout partagé leurs talents. Ils ont beaucoup travaillé ensemble. Quand Balasko me parlait de Michel Blanc, il y avait une émotion, il y avait quelque chose. On sentait qu’ils étaient liés par des liens autres que la déconnade du Splendid.

 

Ils étaient toujours un peu en retrait, de toute façon...

 

Tout à fait, oui. Ils ont tous les deux été, pas à l’écart, mais en retrait, assez vite. Elle avec ses pièces, parfois avec lui d’ailleurs, lui dans ses films, et voilà. Mais il ne faut pas croire non plus que la troupe du Splendid, c’était des joueurs de rugby. Ils étaient tous un peu indépendants. Clavier est un des premiers à le prouver, en connaissant un assez gros succès, très rapidement après le Splendid. Ils adoraient jouer ensemble, mais ils avaient conscience que pour continuer, il fallait qu’ils se séparent. Sinon, ils n’auraient pas duré. C’est la loi de la troupe : même les Branquignols, les potes de Robert Dhéry, pour ceux qui s’en souviennent, ont à un moment dû exploser pour continuer.

 

Vous évoquiez tout à l’heure, ses talents de dialoguiste dont vous parlez beaucoup dans le livre. Est-ce que vous pouvez m’en dire un peu plus ? Et je pose cette question d’autant plus facilement que je sais que vous avez aussi travaillé sur Michel Audiard. Qu’est-ce qui les distinguait dans leur talent de dialoguiste ? Qu’est-ce qui les rapprochait peut-être, tous les deux ?

 

Il y a une chose qui les rapprochait. Je vous dirais au passage que je suis très sensible aux dialogues, et que je regrette les dialogues du cinéma français actuel... Pour être un bon dialoguiste, il ne faut pas seulement avoir de l’imagination, il faut aussi avoir beaucoup lu. Or, souvenons-nous qu’au départ Michel Blanc envisage d’être prof de lettres, donc il lit beaucoup, il a toujours beaucoup lu. Et si vous n’avez pas en vous cette connaissance de la langue, cette connaissance des phrases, cette connaissance des mots, vos dialogues seront mauvais, pour être poli. Si vous l’avez en vous, Audiard l’avait de façon magnifique, Michel Blanc l’avait de façon magnifique, là, vous pouvez créer des dialogues qui sont splendides, sans jeu de mot !

 

Je me souviens très bien d’avoir dit à Michel Blanc, lors d’une conversation : vous êtes quand même, pour moi, l’un des deux plus grands dialoguistes vivants, le deuxième étant Bertrand Blier. Je lui ai posé la question : pourquoi ne faites vous pas plus souvent des dialogues de films dont vous n’êtes pas l’auteur, comme faisait Audiard ? Il m’a dit : parce qu’on ne me l’a jamais demandé. Moi je trouve ça concernant, parce que ça prouve que le cinéma français est d’une stupidité totale. Quand on a un Michel Blanc qui est capable de vous améliorer les dialogues, quand vous avez un Bertrand Blier qui est capable de vous donner des dialogues cinglants, vous ne restez pas avec un monsieur Du Genou qui a beaucoup d’imagination dans son scénario, mais dont les dialogues sont d’une platitude extrême.

 

Je n’avais pas forcément conscience, à ce point-là, de ses talents de dialoguiste.

 

Il y a les dialogues d’Audiard, ça claque. Mais les bons dialogues, ce ne sont pas forcément des trucs extraordinaires. Ça va tellement bien, ça roule tellement bien, ça enjolive tellement bien la scène... On ne s’en rend pas compte, mais c’est très important. Et Michel Blanc avait très bien compris ça. Et si on reprend tous les dialogues de ses films, on va trouver des phrases qui font mouche, qui sont magnifiques. Mais effectivement, on ne parle jamais du dialogue dans le cinéma français... Pourquoi, c’est tabou ?

 

On le fait davantage dans le cinéma anglo-saxon ?

 

Beaucoup plus. Ils s’attachent aux dialogues parce qu’ils savent que ça peut être important. Les Américains ne sont pas très forts là-dessus. Les Anglais sont très à cheval sur les dialogues... Un film, c’est un tout. C’est surtout quand on a des bons dialoguistes. J’ai encore en mémoire cette conversation, je vois Michel encore un peu bouche bée qui me dit, comme un petit gosse, oui, mais on ne fait pas appel à moi...C’est lamentable. Et il n’allait pas non plus prendre son téléphone en disant : je peux vous dialoguer tel film. C’est regrettable. Le cinéma français a été aveugle sur les talents qui étaient là, présents. Blier était beaucoup plus cinglant, mais il écrivait de très beaux dialogues...

 

On va parler un peu de Tenue de soirée justement, qui a été un point de bascule dans sa carrière. Il y a cette anecdote : Depardieu dit à Michel Blanc qu’il devrait conduire une Porsche, il lui prête la sienne et ça brise la glace...

 

Oui ! Tenue de soirée, c’est un film qui a été marquant. Je crois que Richard est beaucoup mieux placé que moi pour en parler, parce qu’il était sur le tournage, et qu’il a suivi ça de très près. Là, on tombe encore une fois dans les dialogues et dans le culot de Bertrand Blier. On a droit à une association de grandes personnalités, sans parler de Depardieu bien sûr, mais d’un auteur et d’un acteur qui est capable de jouer Blier. Ce n’est pas facile de jouer du Blier ! Il y en a beaucoup qui se sont plantés. Non seulement Michel Blanc le fait avec gourmandise, mais en plus le sujet n’est pas d’une facilité extrême...

 

Ce n’est pas simple à assumer !

 

Non, ce n’est pas simple du tout à assumer. C’est même très dangereux. Ça passe ou s’en casse.

 

Vous diriez qu’à partir de là, il a été vraiment considéré et respecté différemment en tant que comédien ?

 

Oui. Déjà, il a eu un prix à Cannes, ça vous marque un homme, comme dirait Michel Audiard. C’est quelque chose qui frappe. Tous les gens du cinéma, parmi ceux qui sont un peu intelligents, ont vu la prestation, ont vu le talent. C’est difficile de dénigrer ce genre de chose. On est passé de Michel Blanc alias Jean-Claude Duce des Bronzés, à Michel Blanc acteur. Il est tellement acteur, ça devient un problème, que personne n’ose lui proposer un rôle. Qu’est-ce qu’on peut lui proposer maintenant qu’il a fait ça ? Il tourne un peu en rond ensuite, ce qui est incroyable. Alors qu’avec les Américains, vous faites un film comme ça, vous avez 40 producteurs qui viennent vous signer un contrat, tout de suite. On a besoin de vous. En France, c’est « qu’est-ce qu’on va faire après ça, qu’est-ce qu’on peut lui proposer ? »

 

Petit aparté, à ce stade de l’échange. Dans l’ouvrage, le patronyme du fameux

Jean-Claude est écrit DUCE, et non DUSSE. Moi, spontanément, j’aurais écrit DUSSE,

et la plupart des occurrences sur internet ont privilégié les deux S.

J’ai demandé à M. Durant d’où il tenait cette certitude pour le C, il m’a envoyé

ce document sans appel, une capture d’écran issue des Bronzés 3. Plus de malentendu. ;)

Merci à lui. Nicolas, le 7 octobre 2025.

 

Et est-ce que vous diriez qu’au-delà de la chance inouïe pour un comédien d’être reconnu par tous pour un personnage, en l’occurrence Jean-Claude Duce donc, malgré tout, il a souffert d’être presque systématiquement identifié à lui par le grand public après avoir joué des choses comme Monsieur Hire, par exemple ?

 

Bien sûr qu’il en a souffert. D’un côté, il en a profité, parce que quand il joue Viens chez moi, j’habite chez une copine, etc, c’est un prolongement de Jean-Claude Duce. Ensuite il arrête, mais même s’il lui arrête, ça ne veut pas dire que les spectateurs arrêtent de regarder ces films. Ils continuent d’apprécier Jean-Claude Duce et de voir en lui Jean-Claude Duce, même s’il joue Monsieur Hire, même s’il joue un flic, etc. C’est quelque chose qui vous colle à la peau. C’est la fameuse anecdote avec Robert Mitchum et je ne sais plus quel acteur : ce dernier lui dit : « Moi, on n’arrête pas de me parler de tel rôle, tout le temps. J’ai l’impression de n’en avoir fait qu’un. » Et Robert Mitchum lui répond : « Mais moi aussi, j’ai fait 180 films, on ne me parle que de La Nuit du chasseur. » Et il ajoute : « Rassurez-vous, vous avez au moins un film. C’est rare dans le cinéma.

 

Et d’ailleurs, comme vous le dites très bien dans le livre, Jean-Claude Duce, c’est le seul personnage dont on se souvient du prénom, et a fortiori du nom, parmi tous ceux des Bronzés.

 

Tout à fait, c’est ça qui est extraordinaire. Ça ne tient rien, à des détails, mais ça a marqué, et ça marque encore.

 

Il est devenu presque un archétype de personnage, un peu loser et super sympathique...

 

Exactement. Si vous voyez un type en tongs, à moitié chauve et avec une moustache sur une plage, vous allez dire : « Tiens, Jean-Claude Duce. » C’est automatique. Et si vous êtes sur un tire-fesse dans la montagne et que ça s’arrête, automatiquement vous chantez Quand tu reverrai-je. C’est programmé. Maintenant, c’est l’ADN de tous les Français. Alors oui quelque part c’est lourd à porter. Et d’un autre côté, c’est magnifique d’avoir ça dans sa vie... Les autres n’ont pas cela. On a le « Okay » de Christian Clavier dans Les Visiteurs, des petites touches comme ça. Mais au niveau de Jean-Claude Duce, c’est rare... Dans le cinéma français, ils ne sont pas nombreux, les personnages dont on se souvient.

 

Et c’est quelqu’un dont on sent aussi les doutes. Il a eu l’humilité de comprendre que certaines activités n’étaient pas forcément pour lui. Est-ce qu’on peut dire qu’il a privilégié une forme de prise de risque, mais aussi de plaisir dans le travail ?

 

Je pense que s’il n’avait pas de plaisir, il ne le faisait pas. Ce n’était pas un masochiste. D’abord, il avait besoin de découverte. Il était fier à cet égard des films anglais ou italiens qu’il a pu faire. Il adorait son métier. Même s’il a eu du mal, il rentrait, et après, il ne voulait plus en sortir. Il adorait voir les gens jouer. Il adorait une certaine qualité. Vous ne l’auriez pas mis dans Le Facteur de Saint-Tropez, par exemple. Je ne pense pas qu’il aurait accepté de jouer dans ce genre de chose. Mais il avait l’envie de faire des découvertes, avec des prises de risque. Quelquefois, il était déçu. C’était quelqu’un de curieux. Dans tous les domaines. Il disait qu’il aimait beaucoup la musique classique, ce qui était exact. Si vous grattiez un peu, vous vous rendiez compte qu’il aimait beaucoup le jazz. Le cinéma, on l’a dit, il vous parlait de Woody Allen... Si vous grattiez un peu, il vous parlait de Comencini. Il avait l’envie, le besoin de changer, de savoir.

 

Alors que c’est vrai que, sans attaquer le grand comédien qu’il est, dans les dernières années, j’ai l’impression que Clavier a joué toujours un peu le même rôle de bourgeois un peu égoïste...

 

C’est-à-dire qu’ils se sont tous un peu sclérosés, les bons amis du Splendid. Je me suis le premier à en être attristé. Ils ont tourné en rond. Je ne sais pas pourquoi... Le plus intéressant, je dirais, c’est Jugnot, qui s’est lancée dans des films grandiloquents, ce qui n’avait strictement aucun intérêt. Mais qui, à côté, a fait de très bons films. C’est difficile à gérer, une carrière. Je ne dis pas que celle de Michel Blanc est exemplaire, mais il y a des moments où il a su se retenir, où il a su dire non.

 

Il a eu le prix d’interprétation pour Tenue de soirée et aussi pour L’Exercice du pouvoir. Quels sont, au-delà de ces deux rôles, ceux dans lesquels, pour vous, il mériterait d’être découvert ou redécouvert, notamment par nos lecteurs ?

 

Alors, dans quels rôles le découvrir ? Moi, mon film préféré, ça restera toujours Marche à l’ombre. J’ai le souvenir de quand je l’ai vu pour la première fois. Et quand je le revois, c’est toujours très fort. Et ça parle vraiment d’un temps, d’une société. Sinon, quels films ? Monsieur Hire, quand même, c’est un peu indispensable, pour qu’on comprenne la qualité du jeu de Michel Blanc. Forcément Tenue de soirée, Les Bronzés toujours, beaucoup d’autres...

 

J’ai bien envie de voir, justement, par rapport à ce qu’on disait, le film qu’il a fait avec Balasko assez récemment, Demi-soeur...

 

Non, ça a quelques années, mais c’est très émouvant. Et ça l’est d’autant plus émouvant que le film se voit à deux niveaux. Vous voyez des gens, mais vous savez au fond de vous, que ces gens, ces deux acteurs, se connaissent bien. Et ça vous travaille en même temps que vous regardez le film. C’est normal que ça les touche, parce qu’on sait qu’ils ont des influences ensemble, qu’ils ont un parcours commun. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est émouvant. Josiane et Michel ont osé jouer l’émotion.

 

Très bien. Quelques questions maintenant sur l’univers plus large du cinéma. Quelle réaction vous inspire la disparition (annoncée la veille de l’entretien, ndlr) de Claudia Cardinale ?

 

Ah... Moi, ça me fait du mal, parce que Robert Redford (décédé une semaine plus tôt, ndlr), Claudia Cardinale... C’est toute ma jeunesse, quoi. Quand j’allais au cinéma, je voyais tous ces gens-là, comme je voyais Belmondo, Delon, et je me rends compte que je deviens un vieux monsieur. Que le passé commence à se refermer, et ça fait du mal. Moi, il y a une question que je me pose : les jeunes d’aujourd’hui, de qui se souviendront-ils dans 40 ans ? Et là, je ne suis pas certain qu’ils aient un Robert Redford à se mettre sous la dent, ou une Claudia Cardinale...

 

Justement, vous avez consacré, il y a un an, je crois, une bio à Alain Delon. On imagine, a priori, assez peu de points communs et de ressemblances entre Michel Blanc et Delon, mais malgré tout, est-ce qu’il y en avait ?

 

Il y en avait au moins une qu’on oublie, et pourtant qui est évidente, c’était tous les deux des professionnels. Ce n’est pas aussi fréquent que ça en a l’air dans le cinéma. Et quand tu es professionnel, tu as des gens qui sont capables d’une grande générosité, et aussi des gens qui sont capables, non pas de se fâcher, mais d’être un peu soupe au lait, quand ça ne va pas dans la bonne direction, ou quand la compétence n’est pas forcément toujours au rendez-vous autour de soi...

 

Et sans doute que, de manière consciente ou pas, de manière volontaire ou pas, l’un suscitait beaucoup plus la sympathie du public que l’autre...

 

L’un, c’était naturel, qu’il cherche la sympathie, parce qu’il était naturel et sympathique Michel. Il était vraiment très chaleureux. Quand je le voyais, c’était toujours un grand sourire, etc. Delon était toujours sur la défensive. On n’avait pas forcément envie, quand on croisait dans la rue, de lui taper dans le dos, de tenter une familiarité avec lui comme souvent on l’a fait avec Michel Blanc. Ce sont des caractères très différents. Mais ce sont aussi des parcours très différents...

 

Vous évoquiez à l’instant les jeunes : dans 40 ans qui des années 2020 auront-ils encore en tête ? Qu’est-ce que l’historien du cinéma retient de Michel Blanc, et qu’est-ce qu’on en dira dans 20 ans, à votre avis ?

 

Il retient de Michel Blanc un humour caustique, correspondant à son époque, sans être vulgaire. Ce qui est assez difficile, contrairement à ce qu’on croit. Nombre de comédies depuis la fin de la guerre, ont été un peu bas de plafond. Lui, jamais. Il y a une une volonté de qualité. Dans les personnages, dans la façon de présenter les choses, dans les dialogues, bien sûr. Et ça, ça restera. Comme disait Michel Audiard, le prix s’oublie, la qualité reste. Encore une fois, je ne veux pas être méchant avec le cinéma français actuel, mais je ne suis pas certain que 90% des films qu’on voit en ce moment resteront dans 20 ans... Non pas parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’ils n’ont pas forcément la bonne qualité. Michel Blanc avait un soin presque de musicien, de trouver la bonne note. Et de créer une belle musique... Les Bronzés resteront, parce que c’est une symphonie de sons très différents mais qui finalement s’accordent bien. Ils ont été copiés ensuite, mais personne ne s’en souvient...

 

Question sur un sujet un peu compliqué, je viens de la poser aussi à Richard Melloul : croyez-vous qu’on reverra Depardieu à l’écran un jour ?

 

Je l’espère... L’homme parfait n’existe pas. Il faudra peut-être qu’un jour on s’en rende compte... En disant cela je ne dédouane pas du tout Gérard Depardieu. Ce qu’il a fait, ce sera à la justice de trancher. Simplement, n’oublions jamais l’acteur qu’il a été, ce qu’il a apporté au cinéma français et au cinéma mondial. Il y a eu des acteurs "parfaits", de grande qualité morale, etc, mais que souvent on a complètement oubliés, parce qu’on s’ennuyait déjà à l’époque alors maintenant... Quoi qu’il arrive, que la justice se fasse, mais l’acteur Depardieu restera. On ne pourra pas gommer Les Valseuses.

 

Pour conclure sur Michel Blanc, celui que vous croyez avoir compris, trois qualificatifs pour mieux le décrire ?

 

Culture. Émotion. Talent. Et en plus quelqu’un de très chaleureux.

 

Encore une fois, sa disparition a peiné beaucoup de monde. Moi j’ai 40 ans cette année, ça a touché pas mal de gens de ma génération, et même parmi les plus jeunes...

 

Ça a été un choc, parce qu’on ne s’y attendait pas. J’ai dit à l’occasion de plusieurs émissions faites au moment de sa mort qu’on avait perdu un membre de notre famille. Celle du cinéphile, ou simplement de l’amateur de films. Mais on ne s’en rendait pas forcément compte. Quand Delon est mort, un mur s’est écroulé. Et quand Michel Blanc meurt, l’air de rien, ce n’est pas le mur qui s’écroule, mais carrément toute la maison...

 

On pensait l’avoir plus longtemps parmi nous.

 

Oui, et je crois qu’on s’est rendu compte, au moment de sa mort, à quel point il était important pour nous, et à quel point il était en nous. On était attaché à lui, mais c'était tellement évident que personne n’en parlait. Sa disparition a désarçonné... Je n’avais pas sa photo dans ma chambre, quand j’étais jeune, j’avais plutôt celle de Redford. Mais il était là.

 

Quels sont vos projets, vos envies pour la suite, Philippe Durant ?

 

J’ai la chance d’aimer toujours le cinéma, pas forcément celui d’aujourd’hui mais celui de mon enfance. C’est bête à dire, mais le cinéma des années 70 était extraordinaire, et quand on a grandi là-dedans, ça vous marque. J’ai la chance, pour mes travaux, de souvent m’y replonger. C’est très agréable.

 

Après Delon, Blanc, vous vous verriez écrire maintenant une bio de Depardieu ?

 

Non, parce que ce sera comme pour mon Delon : si je pars pour une bio de Depardieu, ça va me prendre huit ans pour la faire. Je ne suis pas sûr d’en avoir le courage. Et je ne dis pas cela contre Depardieu. Bien comprendre le personnage serait passionnant. Mais plonger dans sa vie serait plus compliqué encore que dans celle de Delon. Je crois que je ne le pourrai pas. Et je le regrette, parce que ce serait passionnant. Et j’espère que quelqu’un le fera de manière objective. Le bonhomme est passionnant. Le nombre de sujets qu’il peut aborder dans une seule phrase !

 

Avez-vous un dernier mot ?

 

Quand te reverrai-je, par Michel Blanc...

 

Philippe Durant.

 

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1 octobre 2025

Bertrand Mathieu : « Il est vital que le politique reprenne la main sur les contre-pouvoirs »

Dans son ouvrage paru en mars dernier, Europe : lUnion fait la force… dans la diversité (LGDJ), Bertrand Mathieu, professeur émérite de l’Université Paris 1- Panthéon-Sorbonne et membre de la Commission de Venise du Conseil de l’Europe, s’interroge longuement sur l’état de la démocratie au sein de l’espace européen. L’Union européenne, et nos états de droit eux-mêmes, martèle-t-il, courent à la catastrophe si le politique, en tant qu’expression d’une volonté populaire clairement exprimée, ne reprend pas la main face à des autorités à la légitimité contestable (la Commission européenne par exemple) ou à des contre-pouvoirs qui, d’après lui, vont au-delà de leur rôle (les juridictions de contrôle, les ONG...), jusqu’à mettre en péril les équilibres dont ils sont pourtant les garants. Il établit un lien direct entre ce sentiment - et souvent cette réalité - de dépossession par les peuples de leur voix en tant qu’exercice de la souveraineté, et la poussée préoccupante, aux deux extrêmes des échiquiers politiques, des partis qui visent à renverser le système.

 

Je remercie M. Mathieu, qui avait déjà rédigé en 2016 pour Paroles d’Actu, un texte éclairant sur le référendum, pour les réponses qu’il a bien voulu m’apporter. Je précise, à toutes fins utiles, que notre échange s’est tenu avant les récents développements autour de la dernière condamnation de Nicolas Sarkozy. Je ne puis qu’inviter le lecteur attentif, et curieux d’aller au bout des choses, à s’emparer du texte de M. Mathieu : ce qu’il y développe ne fera forcément pas l’unanimité, mais les questions qu’il y pose le sont rigoureusement, en tant que praticien du droit, non comme tant de polémistes de comptoir. Comme lui-même l’indique, à la fin de notre entretien : son livre n’a d’autre prétention que d’alimenter les débats, de faire appel à l’esprit critique de chacun. Les confrontations d’idées, réfléchies, respectueuses, sont-elles encore de saison... ? Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (25/09/2025)

Bertrand Mathieu : « Il est vital

pour nos démocraties

que le politique reprenne la main

sur les contre-pouvoirs »

Europe : l'Union fait la force… dans la diversité (LGDJ, mars 2025)

 

Bertrand Mathieu bonjour. La première question que j’ai envie de vous poser est la suivante : en dépit de toutes les défaillances que vous exposez fort bien, quelle a été votre propre histoire, jalonnée peut-être de moments d’exaltation et de désenchantement, s’agissant du processus de construction européenne ?

cheminement européen

N’ayant jamais été ni un militant pro-européen, ni un adversaire résolu de l’Europe, ce sont plutôt des interrogations que je me suis posé en tant que constitutionnaliste (mais le citoyen n’est jamais loin). Lors du premier septennat de Jacques Chirac, l’un de ses conseillers les plus proches, qui m’avait consulté sur une question constitutionnelle n’ayant rien à voir avec l’Europe, me demande à la fin de l’entretien mon opinion sur les questions que posent l’articulation entre la Constitution et la souveraineté nationale d’une part, et la construction de ce qui ne s’appelait pas encore l’Union européenne d’autre part. Je dois avouer que je n’ai pas su répondre au-delà de banalités. Alors que les constitutionnalistes laissaient aux européanistes, c’est-à-dire aux spécialistes du droit international, les questions relatives aux traités européens, il m’a rapidement semblé que l’articulation entre la Constitution et le droit européen devenait une question fondamentale et un défi pour les spécialistes du droit constitutionnel. Cet ouvrage est le fruit d’une réflexion assez longuement murie. Je ne dirai pas qu’il traduit un moment de désenchantement mais un sentiment d’inquiétude face à des dangers ou à des défis auxquels l’Europe peut apporter une réponse, qu’elle se montre aujourd’hui incapable d’apporter.

 

Pourquoi, alors que les vents mauvais et la résurgence des empires menacent, estimez-vous toujours essentiel que, divers autant qu’ils sont, les Européens soient unis, porteurs de quelque chose qui dépasse l’addition de leurs singularités ?

de la nécessité d’une Europe puissance

Le monde change et l’Europe est donc plus que jamais nécessaire. Deux phénomènes relevant l’un et l’autre de la géopolitique sont à l’œuvre : la renaissance de logiques impériales - le retour des empires russe, chinois, ottoman… et la substitution des rapports de force aux règles juridiques pour réguler les rapports internationaux. Si l’Europe n’a jamais été durablement le terrain d’empires puissants, elle a une véritable identité. Héritière des traditions grecque, latine, chrétienne et des Lumières, elle est incontestablement porteuse de valeurs humanistes, philosophiques et politiques. Il existe une identité et des valeurs communes européennes. En outre les Européens, dans ce monde qui se transforme, ont des intérêts communs à défendre, d’ordres économique, financier, militaire. En un mot, appuyée sur son identité l’Europe doit aspirer à être une puissance dans ce nouveau monde. 

 

La force de votre ouvrage c’est, je crois, de démontrer comme vous le faites, comme un juriste et non comme un polémiste, combien la construction européenne s’est développée comme un appareil de moins en moins démocratique, qui tend à faire accroître ses prérogatives (la Cour de Justice et la Commission notamment) au détriment des États, et souvent à faire la morale. Est-ce que vous sentez, alors qu’on observe partout la montée des populismes et tentations illibérales, que le mal est fait pour de bon, ou bien l’Europe en tant que projet a-t-elle encore une chance de récolter l’adhésion des Européens ?

entre l’appareil et le peuple, la rupture ?

La montée du populisme est un phénomène qu’il ne suffit pas de condamner, mais qu’il convient surtout de tenter d’expliquer si on veut le surmonter. Le populisme n’est pas une réponse, le rejet des élites ne peut constituer un projet politique, il peut aussi dégénérer vers des pouvoirs autoritaires, voire dictatoriaux. La relative démission des élites et la colère des peuples créent un vide dans lequel un aventurier peut trouver sa voie. Mais le populisme est une réaction parfaitement compréhensible à une situation où la démocratie n’est plus qu’une incantation. Le pouvoir n’appartient plus aux élus du peuple, les dirigeants se refusent à interroger le peuple par référendum par peur de la réponse et du désaveu. Prenez le cas de la France. Lors d’une élection, les candidats se présentent sur un programme. Mais il s’agit le plus souvent d’un leurre, non pas parce que les politiques mentent, mais parce qu’ils ne pourront pas appliquer leur programme, nombre des décisions qui ne s’inscrivent pas dans un consensus prudent étant susceptibles d’être empêchées par un juge constitutionnel ou européen ou remises en cause par l’Union européenne, les pouvoirs financiers, les agences de notation… Le pouvoir s’est déplacé du peuple vers les juges, les autorités indépendantes, les ONG… toutes des institutions nécessaires en démocratie, mais qui tendent à sortir de leur fonction de contrôle pour exercer un pouvoir de décision.

 

Le débat sur le gouvernement des juges ou l’état de droit tend en réalité à disqualifier de vraies questions. Oui, les juges sont un contrepoids vital pour une démocratie et leur indépendance est une exigence fondamentale ; oui l’état de droit, en ce qu’il représente un antidote à l’arbitraire, est une garantie fondamentale pour les citoyens. Mais un juge constitutionnel qui décide qu’il est interdit d’interdire l’aide aux étrangers en situation irrégulière, au nom d’un principe aussi vague que la fraternité, un juge européen qui impose à un État l’enseignement de la théorie du genre dans les écoles, au nom d’une principe aussi général que la non-discrimination, sortent incontestablement de leur mission pour empiéter sur celle du politique. Or, pour revenir à l’Union européenne, les deux organes les plus puissants, qui modèlent en quelque sorte les institutions européennes et déterminent leur compétence, la Commission et la Cour de Justice, n’ont aucune assise démocratique. Quant au Parlement européen, composé de députés très éloignés de leurs mandants, il se perd souvent dans des querelles picrocholines qui me font songer aux débats sur le sexe des anges qui animait Byzance, alors que les conquérants ottomans étaient à ses portes. C’est pourquoi l’une des pistes que je propose est de redonner du pouvoir au Conseil européen qui réunit les représentants des États, et qui peut s’appuyer sur une légitimité démocratique plus directe.

 

Vous évoquez longuement dans votre ouvrage l’importance des identités nationales, dont la préservation constitue pour de très nombreux citoyens un enjeu vital. Est-ce qu’il existe vraiment à votre sens, au-delà des élites mondialisées (terme que j’utilise ici sans connotation péjorative, cela peut concerner ceux qui ont fait Erasmus par exemple), un sentiment large, diffus peut-être, d’appartenance à une communauté de destin européenne ?

une communauté de destin européenne ?

La volonté de l’Union européenne, comme du Conseil de l’Europe, de gommer les identités nationales au profit d’une uniformisation est un facteur de rejet de l’Europe par de nombreux peuples. L’Union européenne s’écarte ainsi des objectifs qui devraient être les siens pour remplir une fonction idéologique pour laquelle elle n’a aucune légitimité. La laïcité est une valeur fondamentale de la République française, elle n’occupe surement pas la même place en Italie ou en Grèce, faut-il le regretter ? Un système est-il préférable aux autres ? La famille traditionnelle, le respect de la distinction entre les sexes font partie des valeurs fondamentales de certains États, à tel point que la Hongrie ou la Slovaquie les inscrivent dans leur Constitution. Faut-il les en blâmer, ou plus encore les sanctionner sur ce motif ? Ce que la Cour de Justice de l’Union européenne s’apprête probablement à faire à l’encontre de la Hongrie...

 

Les élites mondialisées n’ont probablement pas un véritable sentiment d’appartenance à l’Europe, elle sont plutôt « hors sol ». L’exemple d’Erasmus, que vous citez, est un excellent exemple de réussite européenne. Appartenir à une communauté de destin, c’est d’abord apprendre à se connaître. Mais pourquoi faudrait-il que le sentiment d’appartenance à une communauté européenne soit exclusif de l’appartenance à une communauté nationale ? On peut partager des valeurs communes et défendre des valeurs relevant de l’identité nationale. Mais aujourd’hui, par la croisade idéologique que mène l’Europe et qui consiste à porter les valeurs de minorités et à les soutenir contre celles des majorités, (les minorités doivent être défendues, mais on ne peut leur reconnaître une légitimité supérieure à celle de la majorité), l’Europe divise plus qu’elle n’unit.

 

Nous évoquions tout à l’heure les régimes illibéraux, que vous définissez bien dans le livre comme étant quelque chose de réversible par les urnes, là où la dictature ne l’est plus. Est-ce que vous restez en tant que juriste, globalement optimiste quant à la capacité de nos états de droit à résister à de telles évolutions, qui paraissent de moins en moins improbables ?

face aux tentations illibérales

Ce que l’on appelle les démocraties illibérales sont des régimes démocratiques en ce que le pouvoir fonde sa légitimité sur la victoire à des élections, le soutien d’une majorité. Le caractère illibéral du pouvoir tient à la lutte qu’il mène contre les représentants du contrepoids libéral du pouvoir, les juges, mais aussi les ONG par exemple. La démocratie libérale traduit un équilibre aussi précieux que précaire entre l’existence d’un pouvoir légitimé par l’élection et l’existence d’organes chargés de limiter et de contrôler l’exercice du pouvoir. Or le renforcement considérable du pouvoir des autorités de contrôle vis-à-vis du pouvoir politique a créé en réaction une volonté du pouvoir politique de s’affranchir partiellement de ce contrôle. De mon point de vue, la résistance de nos États à une telle évolution, qui peut s’avérer dangereuse pour les libertés et pour la démocratie elle-même, consiste non pas à renforcer ces contre-pouvoirs, mais à redonner au politique plus d’espace. À défaut, l’illibéralisme deviendra la norme en Europe, au risque d’ouvrir la porte à des régimes réellement autoritaires, lorsque ces contre-pouvoirs auront été réduits au-delà ce que leur mission impose, pour la stabilité même des régimes démocratiques.

 

Nos démocraties sont malades de n’être plus vraiment des démocraties, sont devenues des oligarchies et risquent de mourir de devenir des régimes réellement autoritaires. Il n’est qu’à mesurer le succès des partis « hors système » dans tous les États européens et leur capacité à rentrer dans le système. On ne pourra pas continuer à gouverner contre une majorité d’électeurs. Les institutions juridictionnelles, dont je considère, et j’insiste, qu’elles doivent jouer un rôle fondamental pour la protection de nos libertés et de la démocratie, devraient comprendre qu’elles ont tout à perdre à se réfugier dans un isolement hautain, à soutenir la défense de leurs pouvoirs, parfois exorbitants, derrière des incantations comme celle de l’état de droit dont elles définissent le sens et garantissent le respect. Je crains que la justice, la démocratie et l’état de droit, au sens premier, soient emportés dans la réaction qui pourrait se manifester.

 

L’actuelle situation de blocage politique en France, inédite sans doute depuis l’avènement de la constitution gaullienne, se manifeste par une incapacité - ou une absence manifeste de volonté - de la part des trois grands blocs bien identifiés à s’entendre sur une conception du bien commun qu’entend porter un exécutif historiquement impopulaire. Est-on à votre avis dans une période où le parlement devrait retrouver la prééminence qui fut la sienne, et n’a-t-on pas jeté un peu vite aux oubliettes toute la "jurisprudence" de la culture du compromis parlementaire des régimes précédents ?

du "bien commun" dans la France de 2025

La situation politique française est le résultat de plusieurs facteurs. Profondément d’abord, l’absence de véritables valeurs partagées, une déliquescence du sentiment national auquel se substituent individualisme, communautarisme et corporatisme. Est-il possible dans ce contexte de définir un « bien commun » ? Ce qui est pourtant la fonction essentielle d’un monde politique éclaté à l’image de la Nation. De manière plus immédiate, en détruisant les deux partis d’alternance (les Républicains et les Socialistes), le président Macron a créé un champ de ruines sur lequel rien ne s’est construit. On parle de trois blocs, mais le bloc central est lui-même bien divisé, la gauche également. En réalité l’absence de majorité soutenant le président de la République aurait pu renforcer le rôle du parlement. Bien au contraire celui-ci, tout du moins l’Assemblée nationale, n’a jamais été aussi faible et déconsidéré.

 

La culture du compromis des Républiques précédentes est à relativiser. Par ailleurs c’est une question de culture politique avant d’être une question institutionnelle. Faut-il, par exemple par le recours à la proportionnelle, institutionnaliser la fragmentation de la représentation politique telle qu’elle existe aujourd’hui et renvoyer la constitution des majorités et des gouvernements à des accords d’appareils dans lesquels les partis minoritaires jouent un rôle majeur ? La question mérite d’être posée, mais elle est ouverte. En réalité le jeu politique c’est d’attendre que l’élection présidentielle désigne un nouveau leader, que les élections législatives qui suivront lui donnent une majorité pour appliquer son programme. Dans le temps qui nous sépare de cette élection, le pays peut bien couler, en caricaturant on pourrait dire que chacun des postulants potentiels ne s’intéresse qu’au profit qu’il pourrait en tirer.

 

Dernière question, là encore d’une actualité brûlante : vous évoquez dans le livre, lors d’un développement, la caractérisation juridique de l’État, qui doit rassembler un peuple, un territoire et une organisation politique bien définis. Est-ce qu’à cet égard la reconnaissance, ces tout derniers jours, de l’État de Palestine par la France, juste après le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie, peut avoir une portée non pas simplement symbolique, mais aussi juridique ?

État palestinien : une réalité juridique ?

Je ne me prononcerai pas sur l’opportunité de cette reconnaissance et sur le moment choisi. La reconnaissance est symbolique, elle a bien sûr une portée juridique. Concrètement, c’est autre chose. Il y existe incontestablement un peuple palestinien, Israël fait en sorte qu’il n’y ait pas de territoire, il n’y a pas véritablement d’organisation politique palestinienne stable, pour reprendre les critères auxquels vous faites référence. En tous cas la situation est inextricable, s’y mêlent trop d’histoire, de passions et de haine. Je dirai simplement que si le peuple palestinien a droit à un État, Israël a un droit à être reconnu comme un État par les autres États de la région. Les deux questions auraient pu être liées, et assorties de garanties de sécurité.

 

Un dernier mot ?

pour un débat apaisé

Un regret : le débat est aujourd’hui de plus en plus difficile. Les attaches politiques, les réseaux sociaux enferment chacun dans des bulles qui ne communiquent pas, sinon par l’invective. La liberté d’expression se réduit comme peau de chagrin, assortie d’interdits juridiques ou d’excommunications idéologiques de plus en plus nombreux. Les analyses que je développe sommairement ici n’ont pas vocation à soutenir tel ou tel courant politique ou idéologique. Elles sont le fruit d’analyses juridiques, mais aussi de convictions. Elle se prêtent, et même invitent à la discussion. Je souhaiterais, probablement naïvement, qu’on leur épargne l’anathème. Comprendre le populisme n’est pas le défendre, lutter contre les dérives de l’Union européenne n’est pas être anti-européen…

 

 

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28 septembre 2025

Richard Melloul : « Avec Blier comme d'autres, Michel Blanc a su prendre des risques »

La disparition soudaine et inattendue de Michel Blanc, le 3 octobre 2024, a provoqué parmi le public une émotion considérable. Il était, depuis des années, une figure familière des grands et petits écrans. On savait qu’on l’aimerait à jamais pour le personnage de Jean-Claude Duce, loser magnifique qui surclassait tous les autres parmi les Bronzés, parce qu’il semblait n’avoir pas leur cynisme. On ne croyait pas qu’on passerait si tôt, peu après s’être marrés aux éclats devant ces films pour la énième fois, des larmes de joie aux larmes de tristesse. On pensait l’avoir longtemps encore avec nous, pour nous faire sourire ou nous émouvoir, avec des rôles aussi différents que furent les siens : des rôles hilarants, osés, attendrissants, des personnages ambigus, torturés. Exigeant, il ne fit jamais le choix de la facilité, et sa carrière s’en ressent, comme une aventure continue, comme un perpétuel dépassement de soi. Arrêt brutal.

 

J’ai pu interviewer par téléphone, le 25 septembre, M. Richard Melloul, photographe réputé qui fut un proche de l’acteur, notamment pendant la période charnière de Tenue de soirée (1986). Coauteur, avec Philippe Durant, d’un bel ouvrage qui se veut un hommage vivant, Michel Blanc, Quand te reverrai-je... (Guy Trédaniel, octobre 2025), il a accepté de se prêter au jeu, répondant à mes questions sur le parcours du comédien, sur la photo, sur Depardieu, qu’il espère revoir un jour sur grand écran, et sur Sardou, auquel il consacrera en novembre un livre et un film. Merci à lui ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (25/09/2025)

Richard Melloul : « Avec Blier

comme d’autres, Michel Blanc

a su prendre des risques »

Michel Blanc, Quand te reverrai-je... (Guy Trédaniel, octobre 2025)

 

Richard Melloul bonjour. Est-ce que vous pourriez me raconter un peu votre rencontre avec Michel Blanc, avec lequel, d’après ce que j’ai compris, vous aviez forgé une amitié durable ?

 

Une amitié, je ne sais pas... C’était un rapport de confiance dans le travail. Parce que c’était surtout lié à sa passion pour la photographie. Donc on restait beaucoup de temps dans les labos pour faire ses tirages : lui-même faisait des photos, moi, je lui donnais mon avis parce que c’est mon métier.

 

D’accord. Même si c’est vrai que vous racontez aussi pas mal, dans les encarts du livre, combien parfois il vous appelait pour des conseils, pour des choses assez personnelles...

 

Oui, mais c’était plus des conversations sur un problème de voiture, ou sur un problème de plomberie, des choses comme ça. Donc il y avait des liens. Peut-on appeler ça de l’amitié, parce qu’on se confie sur ce genre de sujet, ou qu’on joue au tennis ensemble, je ne sais pas...

 

D’ailleurs, c’est un sujet que j’avais plutôt prévu d’aborder un peu plus tard, mais vous dites dans le livre que c’était quelqu’un qui était réservé et qui ne se confiait pas vraiment sur des questions privées...

 

En tout cas, pas sur son enfance. C’est marrant parce qu’il ne parlait jamais de ça. Il parlait de ses parents, mais pas de lui au travers de ses souvenirs d’enfance. Je ne sais pas si c’était "secret" ou s’il gardait ça pour lui. Enfin, je ne vais pas dire "secret", mais ce n’était pas le genre d’échange qu’on avait avec lui.

 

Et comment est née cette bio à quatre mains que vous avez écrite avec Philippe Durant ? Vous vous connaissiez auparavant ?

 

Pas du tout. C’est mon éditeur qui a eu la bonne idée de nous réunir. Et lui, il a fait beaucoup de bios d’acteurs. Il l’avait rencontré plusieurs fois. Et il a beaucoup de connexions dans le monde du cinéma, donc il a pu interviewer plein de gens. Et moi, j’ai raconté toutes les anecdotes que j’avais vécues avec lui. Y compris en Afghanistan (pour Afghanistan, le pays interdit, d’Alain Corneau, ndlr), qui était un moment un peu étonnant quand même... À la suite de ça, j’ai donné l’idée de faire ce qu’on appelle un portfolio, c’est-à-dire un livre de cahiers photo, dans un magazine, je crois que c’était Studio ou Première. Donc Michel avait fait le tournage, il avait fait des photos, et il avait été publié lui-même en tant que photographe. C’était une fierté pour lui.

 

De chouettes photos dans cet ouvrage, qui sont de votre patte, si je puis dire. Est-ce que la sélection a été difficile ? Combien de clichés avez-vous écartés ?

 

Alors, je vais vous dire un truc. J’ai fait beaucoup de photos de Michel, et qui sont restées presque inédites, parce qu’à l’époque, ce n’est pas quelqu’un qui intéressait les magazines. Il a rarement fait la couverture d’un magazine tout seul, ou même des parutions seul dans les journaux, parce qu’il faisait partie d’une troupe. J’étais un photographe qui avait fait des photos du Splendid, au tout début : il n’était même pas sur les premières encore.

 

On a même l’impression parfois, en les voyant ces photos, que c’est lui qui les a prises, parce qu’ils sont tous là, sauf lui.

 

Non, c’est bien moi qui les ai prises.

 

Et d’ailleurs, vous racontez à la fin une très belle anecdote sur la photo avec Depardieu et Miou-Miou, à l’époque de Tenue de soirée, à laquelle il tenait beaucoup...

 

Il l’a gardée au-dessus de sa tête pendant près de 30 ans. Tenue de soirée, je pense que c’est ça qui a été le vrai tournant dans sa vie professionnelle, dans sa carrière. Même si Monsieur Hire était formidable. Mais là, tout d’un coup, il prenait une place énorme dans un rôle où personne ne l’attendait. Il fallait oser, à cette époque-là. Je ne sais pas si vous connaissez l’anecdote, mais ça avait été proposé à Bernard Giraudeau, qui l’avait refusé. Comme quoi, vous voyez, dans le cinéma, ça peut être interchangeable...

 

Extrait du livre...

 

Et en tout cas, il a prouvé ô combien qu’il ne fallait pas le diminuer à Jean-Claude Duce. Mais ça, on va y revenir un petit peu plus tard.

 

C’est vrai qu’il ne serait pas content que j’aie appelé le livre comme ça, parce qu’il avait envie qu’on le sorte un peu de ce personnage. Mais je trouvais que c’était un clin d’œil, une forme de respect aussi pour lui.

 

Et d’ailleurs, est-ce que le projet de ce livre a été initié après sa mort ? Ou bien un peu avant ?

 

Non, on avait déjeuné ensemble une ou deux années avant sa mort. On avait parlé d’un documentaire qui réunirait le Splendid, mais on n’avait pas parlé d’un livre, parce qu’il n’était pas très confidences. C’était quelqu’un qui était assez réticent à se confier. Il était comme ça, avec moi en tout cas. Après, je ne sais pas comment il était avec les autres. Moi, je parle de ma relation avec lui.

 

Et est-ce que vous diriez, par rapport au Splendid, que c’était vraiment de Josiane Balasko qu’il était le plus proche ? Tous les deux, ils se sont mis un peu en retrait, ils ont essayé de faire des choses hors la troupe...

 

Exactement. Il était très proche de Balasko. À un moment, il a été très, très proche de Lavanant. Je crois qu’ils l’ont un peu écartée, je ne sais pas quand, mais à un moment, elle était moins présente... Parmi tous les autres, il avait, lui, un petit côté un peu intello. C’est lui qui pouvait avoir des honneurs de Télérama, et moins les autres.

 

C’est vrai que dans le récit, on le voit pas mal avec Jugnot, parce que Jugnot, c’est celui qu’il a connu au départ, et c’est celui qui lui a fait connaître le reste de la troupe. Mais finalement, il y a peu d’interactions avec Clavier, et avec Thierry Lhermitte. Il y a par contre de chouettes témoignages de Marie-Anne Chazel...

 

Alors ça, c’est formidable. Elle est vraiment bien. Mais je crois qu’il y avait deux bandes : il y avait la bande Jugnot-Blanc, et de l’autre côté, il y avait Lhermitte et Clavier. Parce qu’ils n’étaient pas dans la même classe, quelque chose comme ça.

 

Michel Blanc donnait, ça se sent beaucoup dans votre livre, l’image de quelqu’un qui lâchait rarement prise. Est-ce que vous diriez que c’était un éternel insatisfait et angoissé ? En tout cas, s’agissant au moins de son travail ?

 

Alors, c’était très bizarre. Il était plein de doutes, parce que quand on met sept ans pour écrire un deuxième film après un succès comme Marche à l’ombre...

 

Plus de six millions d’entrées, incroyable.

 

Voilà. Et il met sept ans à en faire un autre, parce qu’il n’est pas sûr de son coup. C’est quelqu’un qui est plein de doutes, mais qui sait exactement ce qu’il ne veut pas non plus. Donc, il y a cette espèce de mélange de certitude, et de doute à la fois. C’est marrant...

 

C’était quelqu’un qui donnait cette image à la fois de certitudes, de doutes, d’humilité, avec un petit côté un peu névrosé aussi ?

 

Alors, un peu hypocondriaque, ça c’est sûr. Il avait peur de tout, mais ce qui est terrible, c’est de savoir qu’il est mort comme ça. C’est un truc de fou...

 

Ça a choqué beaucoup de monde, cette histoire.

 

Moi je trouve qu’il y a un truc qui a été fou, et qui l’aurait surpris lui-même, c’est l’engouement qu’il a suscité quand il est décédé.

 

Vous pensez sincèrement qu’il en aurait été surpris ?

 

Franchement, moi c’est la première fois qu’on me demande une photo de Michel Blanc pour faire la couverture de Paris Match...

 

C’est triste que ça arrive à ce moment-là.

 

C’est pour ça que je vous dis que ça l’aurait surpris. Parce que ce n’est pas quelqu’un qui remplissait des magazines, encore une fois Il n’y avait pas de côté people. Même quand il était avec Lio, il n’y a pas eu une photos des deux ensemble qui intéressaient le monde.

 

Vous racontez qu’il était persuadé que si un jour il avait trébuché de voiture, les gens auraient ri...

 

Parce qu’il auraient cru à un gag. Je ne suis pas sûr que ça aurait été vrai à la fin de sa vie. Au début, oui, quand il faisait partie du Splendid. Mais après, je pense qu’il avait une image un peu plus intelligente que les autres et qu’il était un peu plus dans le cinéma que dans la comédie.

 

Est-ce que vous diriez malgré tout que, si les gens de cinéma l’associaient largement à tous les films qu’il avait faits, certainement le grand public l’associait-il encore beaucoup à Jean-Claude Duce ? Jean-Claude Duce, qui a été une opportunité incroyable - peu d’acteurs peuvent être à ce point associés à un personnage aussi marquant - a-t-il été pour lui, aussi un boulet ?

 

D’après ce que dit Marie-Anne Chazel, oui. Je crois qu’aux obsèques, il y avait quelqu’un qui était habillé en combinaison, avec les skis, le bonnet bleu-blanc-rouge sur la tête. Ils étaient amusés et puis un peu emmerdés en se disant, "ça lui colle la peau".

 

Et c’est vrai, vous le dites aussi dans le livre, c’est assez juste, que finalement Jean-Claude Duce est le seul personnage dont on se souvient vraiment du nom dans Les BronzésOn ne se souvient pas trop de Gigi, de Jérôme, de Popeye...

 

Je n’y avais pas pensé au départ, mais c’est vrai.

 

Quel regard, justement, portez-vous sur sa carrière, qui a été vraiment bien différente de ce qu’on aurait pu imaginer au départ ?

 

Moi, je suis toujours admiratif des gens qui se remettent en cause, qui ne surfent pas sur leurs acquis, qui se disent : j’ai l’ambition de tenter autre chose, je ne sais pas ce que ça va donner. À une époque on était à New York ensemble, je faisais un petit documentaire pour Canal+, sur lui. Un truc de vidéo, ce n’était pas mon métier, plus un truc de copains. En interview, il disait : en France, on vous met dans des petites boîtes, quand vous êtes comédien, vous êtes comédien comique, si vous voulez chanter, etc...

 

Un jour, il m’a appelé. Il m’a raconté l’histoire de Tenue de soirée. Et encore, très vaguement : que Blier l’avait appelé pour un film avec Depardieu. Je lui ai dit que c’était très dangereux, mais que d’un autre côté, il ne pouvait pas se plaindre de ne pas sortir des boîtes, et lui-même ne pas vouloir en sortir non plus. Il était d’accord avec ça. Et j’ai une anecdote, mais je crois que je l’ai mise dans le livre : son agent m’a dit qu’il l’avait appelé, et qu’il ne voulait pas faire le film, parce qu’il ne voulait pas se raser la moustache. Et finalement... Voilà, il a pris des risques. Il a fait des films avec plein de gens différents. Un jour, je déjeune avec lui, il me raconte qu’il fait un film avec Louane, qu’il est content de le faire. Ce n’est pas là où je l’attendais, mais il prenait plaisir à le faire.

 

Finalement, il a quand même eu un choix de carrière très maîtrisé.

 

Oui, alors ce n’était pas quelqu’un à qui on imposait des choses. Ce n’était pas quelqu’un qui était influençable. Il savait exactement, encore une fois, ce qu’il voulait et ce qu’il ne voulait pas. En tout cas, encore une fois, je vous le dis franchement, dans les rapports que j’ai eus avec lui, je ne parle que de ça, le reste je ne sais pas....

 

C’est humble de le dire, en tout cas, parce que c’est vrai que je pense que malgré tout, peut-être sous-estimez vous le poids qu’il accordait à vos jugements.

 

Ce genre de sentiment me va bien, voilà. Si je dure depuis longtemps avec les gens avec lesquels je travaille, c’est parce que je reste à ma place. Je ne me prends pas pour eux.

 

On comprend aussi quelque chose d’intéressant et de très peu connu finalement : que la musique était un peu son havre de paix...

 

Il était venu une fois chez moi, il y a très longtemps, il s’était mis au piano, et j’en avais été surpris par sa maîtrise. Il avait une grande connaissance de la musique classique. Je ne peux pas vous dire quel était son compositeur préféré, mais encore une fois il y avait un petit côté intello, quand même, chez lui. À l’époque, il était très pote avec John Boorman, il est très pote avec plein d’acteurs anglais, il est copain avec la fille de Boorman, Katrine, je crois qu’il a tourné avec elle. Il a fait un film, j’ai les photos d’ailleurs, à Rome, produit par Ettore Scola. Je ne me souviens pas que Clavier ait fait ça, quoi...

 

(...) Cela dit, à propos de Clavier, je vais vous confier quelque chose. Quand je voulais faire ce documentaire, j’ai dit à Michel : j’aimerais bien faire un truc pour le 50e anniversaire du Splendid. Il m’a dit : ah bon, tu crois, mais on a fait un truc sur Canal, déjà, etc... Il m’a dit : écoute, je ne sais pas, si Clavier veut, tout le monde voudra. Tout le monde le fera. Si Clavier le fait, tout le monde le fera...

 

D’accord, un peu le chef de bande, quelque part.

 

C’est drôle, ce que Philippe Durant dit dans le livre, c’est que Michel n’aimait pas écrire en bande... La dernière fois que j’ai déjeuné avec lui, avant qu’il s’en aille, j’ai senti qu’il y avait une espèce de fraternité entre eux, vraiment. Il avait un vrai respect de la bande, quoi. J’ai jamais entendu Michel dire du mal de l’un de la troupe, jamais.

 

Enfin, je n’ai pas l’impression qu’il était quelqu’un qui avait un caractère à vraiment dire du mal...

 

Non, pas dire du mal, mais comme il savait exactement ce qu’il voulait, et surtout ce qu’il ne voulait pas, ça pouvait souvent être borderline. Mais là pas du tout. Il y avait une forme de respect quand il parlait des autres, tout le temps.

 

Si vous deviez retenir trois ou quatre films, de ou avec Michel Blanc, que vous aimeriez conseiller particulièrement à nos lecteurs, notamment ceux un peu moins connus, qui vous ont marqué ?

 

Pour moi, c’est indissociable du moment que j’ai vécu pendant le tournage. Et à 300%, au-dessus de tout, c’est le seul, c’est Tenue de soirée. J’ai vu... comment je pourrais vous dire... L’univers de Blier, de Miou-Miou et de Depardieu, plus proche des Valseuses, donc, c’est pas du tout le même univers d’humour que le Splendid. Pas du tout. Et j’ai vu les trois, Blier, Depardieu et Miou-Miou, l’amener vers leur monde à eux. Et au bout de quinze jours, Michel Blanc était plus "vulgaire" que les trois réunis ! Comme quoi, il avait bien réussi son truc, et là, moi, j’avais été bluffé parce que je voyais... Il aurait pu être intimidé, mais il l’était pas du tout.

 

L’univers de Blier était quand même quelque chose d’assez osé, c’est sûr.

 

Mais oui. Moi j’étais sûr que le film ne sortirait jamais, parce que les dialogues étaient tellement impensables, imprononçables... Mais franchement, sur le tournage, il ne se démontait pas. Il aurait pu être un peu en dedans, un peu dans la crainte, pas du tout. Il assumait tout le truc.

 

Vous évoquiez tout à l’heure le fait que votre relation au départ s’était nouée autour de sa passion pour la photo. Il y a d’ailleurs une anecdote où vous expliquez qu’avec les clichés qu’il avait pris en Asie, il y aurait de quoi faire un bel album, sans doute. Quel type de photographe il était ?

 

Comment je pourrais vous dire... ? Il ne mettait pas en scène. Il voyageait beaucoup à l’époque, notamment dans les pays asiatiques. Il photographiait les gens dans la rue, les petites filles, ceux qui mangeaient dans les restos, etc. C’était plus un photographe de l’instantané. Il ne montait pas les choses. Comme un touriste un peu aguerri, et un peu exigeant.

 

Et qui peut-être préférait photographier les visages plutôt que les paysages...

 

Oui, complètement. On allait dans les boutiques où moi, je me fournis. Il achetait du matériel de qualité, cher. À l’époque, j’étais dans les agences Sygma. Il passait du temps avec moi. On allait dans les labos. Pendant que les photographes, les tireurs tiraient l’actualité, il s’arrêtait un petit peu pour tirer ses photos à lui...

 

D’ailleurs, ça, c’est une question un petit peu à part. Quels sont les conseils que vous donneriez-vous à quelqu’un qui adorerait la photo et qui aura envie d’en faire son métier ?

 

Je vais vous répondre d’une manière très simple. Je ne peux pas donner des conseils à quelqu’un qui veut démarrer le métier que j’ai commencé à exercer quand j’avais 14 ans. Parce que ce métier a changé. Les outils avec lesquels moi, j’ai travaillé, le mode d’expression que j’ai eu... ce ne sont plus du tout les mêmes codes aujourd’hui. Plus du tout. Moi, je serais tenté de dire que ce métier est un peu foutu par rapport à ce que j’ai connu. Mais quand j’étais môme, que j’avais 14 ans, les mecs qui avaient 60 ans me disaient exactement la même chose. Et ça m’a pas empêché de faire carrière et de gagner ma vie, d’en faire mon métier. Aujourd’hui... c’est vrai que je n’ai pas de conseils à donner. Regardez les gens quand ils font des photos avec leur téléphone, ils photographient la Tour Eiffel, ils ne la regardent même pas. Ils regardent d’abord leur écran.

 

Vous me dites que le mode d’expression par la photo a changé depuis que vous avez commencé. Mais est-ce que votre façon de prendre des photos a fondamentalement changé depuis que vous avez 14 ans ?

 

Non, parce que j’ai grandi dans un monde, c’est ma culture si vous voulez. J’ai vécu dans des endroits où il y avait des reporters photographes qui revenaient de missions incroyables. Après, le people est arrivé, des choses comme ça. Je crois que j’ai évolué avec mes envies. Je faisais des actualités et j’ai arrêté pour faire autre chose. Maintenant, je fais des films, des livres, des choses comme ça. Je ne crois pas qu’on puisse faire ce métier aujourd’hui de la même manière qu’on le faisait il y a 30 ans. On ne peut plus faire la même chose. Je ne peux pas convaincre une jeune influenceuse, à mon âge, de vouloir faire des photos avec moi. Elle ne va pas y croire. Et moi, non plus.

 

Qu’est-ce qui fait une belle photo pour vous ?

 

Une émotion. Il n’y a que celui qui la regarde qui peut savoir si c’est une belle photo ou pas.

 

C’est une belle réponse.

 

C’est vrai. C’est ce que ça déclenche chez les gens.

 

Pour revenir un peu à notre sujet, je vais aller sur une question un peu plus compliquée à aborder en ce moment. On a parlé de Tenue de soirée, vous lui avez consacré un livre. Question simple : est-ce que vous pensez qu’on reverra Depardieu un jour au cinéma ?

 

Oh, qu’est-ce que j’aimerais... Je paierais pour ça. Pas simplement dans le cinéma. Mais d’être un homme, pas "réhabilité" parce que c’est compliqué... mais je trouve tout ça un peu injuste.

 

Vous êtes un peu en contact avec lui encore ?

 

Très peu. Je ne sais pas quoi lui dire. Je ne vois pas ce que je peux dire...

 

Photo gracieusement prêtée par Richard Melloul...

 

En trois mots, comment est-ce que vous qualifieriez Michel Blanc ?

 

Petit, chauve et... Non, non, je déconne. Exigeant, est-ce qu’on peut dire exigeant ? Fidèle, même si ça venait plus de moi que de lui. Mais il y avait une relation qui était très particulière, c’est-à-dire que je faisais partie de sa vie, enfin, comment je pourrais dire ça, sans que ce soit prétentieux. Il m’appelait souvent, voilà. Il y avait un vrai lien, mais je ne sais pas s’il était sincère, s’il était profond... Quand je suis allé sur ses tournages de films, il ne me disait pas, je finis pas trop tard, on va bouffer ensemble. Il était dans son truc et moi j’étais venu faire quelques photos, c’est tout. Il était sincère mais il était dans son histoire, il était dans son écriture et tout. Moi ça m’allait bien. Avec tous les gens avec lesquels j’ai travaillé, je n’ai pas eu besoin d’être ami. Ça, ça nous regarde, la personne et moi. Par contre, ce que je veux, c’est sa confiance. Les gens avec lesquels je travaille et avec qui j’ai travaillé longtemps, c’est des rapports de confiance.

 

Et Sardou, c’est quelqu’un aussi avec qui vous avez ce rapport de confiance, peut-être d’amitié ? J’ai vu que vous allez bientôt sortir un nouveau livre avec lui...

 

Un livre et un film, on vient de terminer aujourd’hui, d’ailleurs. Un film de 90 minutes pour le groupe M6, mais qui passe d’abord, en version 120 minutes, sur le réseau Pathé. Il va d’abord sortir au cinéma, ce qui est incroyable pour un documentaire... Il sera au cinéma les 6 et 9 novembre. On ne peut pas avoir des rapports de photographe, de professionnel avec quelqu’un pendant 40 ans sans qu’il y ait ces rapports de confiance... c’est impossible.

 

Le rendez-vous est pris alors pour une interview prochaine, notamment autour du livre ?

 

Avec grand plaisir. Il sort le 3 novembre. 60 ans de carrière, donc 60 ans de photos de scène. Moi, je n’ai pas tout, évidemment, mais à partir de 82, 83, je commence à le photographier. Plus ça va, plus les photos sont fortes, parce que la lumière est forte, parce que les décors sont incroyables, parce que lui, il mûrit, ça donne un truc formidable... Vraiment, vous allez voir, c’est magnifique.

 

Est-ce que vous pensez que vraiment, ses adieux étaient de vrais adieux ?

 

Il ne peut pas faire autrement. Il est fatigué. Il finit par s’en apercevoir, lui-même le dit. Il a même dit qu’il n’avait plus la même pêche. C’est pour ça que j’ai fait le film. Un hommage. On en parle déjà pas mal sur les réseaux de Pathé et de fans.

 

Est-ce que vous avez un dernier mot ? Pour conclure cet échange, agréable.

 

C’était très agréable de vous avoir et de parler. C’est quelqu’un, Michel, qui a déclenché chez les enfants - je dis les enfants parce que c’est l’âge de mon fils, autour de la quarantaine - quelque chose de fort. Ils ont été choqués. Vraiment. Ils ont été tous attristés par la mort de Michel Blanc. Si ça avait été Lhermitte ou quelqu’un d’autre, tous ces gens de cette génération m’ont dit que ça n’aurait pas été pareil.

 

Cette image un peu plus fragile, un peu plus discrète...

 

Oui, et c’est vraiment lié aux Bronzés. Pour les gens de cette génération, je pense que cette émotion est très liée à ces films. À ceux-là.

 

C’est pourquoi, malgré tout, merci Jean-Claude Duce !

 

Exactement, de la reconnaissance pour lui...

 

Richard Melloul.

 

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16 septembre 2025

Patrice Franceschi : « Il faut faire de chaque seconde une vie entière... »

Le 20 août disparaissait Gérard Chaliand, grand aventurier, expert mondialement reconnu de la géopolitique, en particulier des conflits irréguliers (guérillas, terrorisme...), et last but not least, poète respecté. J’ai eu la chance de l’interviewer à plusieurs reprises, depuis 2022 - j’ai raconté un peu cette histoire dans un article d’avril 2025, avec Sophie Mousset, que je salue chaleureusement au passage.

 

Gérard Chaliand, que je n’ai jamais eu la chance de rencontrer "en vrai" (sauf via une visio en mai, merci encore à Sophie Mousset !), m’avait je crois à la bonne, ce qui me flatte évidemment (qu’un gars comme ça, qui en a vu tant, me dise que j’ai une "bonne tête", ça fait plaisir !) Il avait bien aimé notre (long !) entretien de janvier 2023 sur les questions géostratégiques du moment. Après la mise en ligne, il m’avait exprimé son souhait que l’article soit lu par quelques uns de ses amis chers, qui se trouvaient être aussi, souvent, de hauts spécialistes des enjeux que nous venions d’évoquer. Il m’avait donné leurs mails à tous, me priant avec la grande politesse qui je crois était fondamentalement sienne, de leur faire connaître le fruit de notre conversation. Sans doute avait-il aussi voulu contribuer à accroître mon petit "réseau". Il y avait parmi eux un ancien ministre des Affaires étrangères, le patron d’un grand institut d’étude géopolitique, et quelques compagnons de route, comme Sophie Mousset, citée plus haut, et comme Patrice Franceschi.

 

Un peu avant cet été, j’ai souhaité recontacter M. Franceschi, baroudeur comme on n’en fait plus et auteur prolifique (son dernier roman en date : Dernière lutte avant l’aube, chez Grasset, en avril) pour lui proposer une interview. Les choses ont un peu traîné, de mon fait, et l’échange a finalement eu lieu par téléphone le 8 septembre, une vingtaine de jours après la disparition de son grand ami. Rencontre avec un personnage très inspirant. Dans cet entretien, ici retranscrit au plus près de ce qu’on s’est dit, il est question bien sûr de Gérard Chaliand, des tribus qui meurent, des peuples qui résistent, de l’Occident qui décline, des Empires qui renaissent, de l’avenir inquiétant. De la mort, mais surtout de la vie, ô combien précieuse, surtout quand on la consacre à quelque chose d’utile et d’exaltant. À travers cette interview, c’est le portrait d’un homme libre, pour qui la liberté en son sens le plus noble sera toujours la valeur la plus fondamentale. Merci à vous, M. Franceschi ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (08/09/2025)

Patrice Franceschi : « Il faut faire

de chaque seconde une vie entière... »

 

Patrice Franceschi bonjour. Je suis heureux de pouvoir avoir cet échange avec vous. Voulez-vous pour commencer me parler un peu de Gérard Chaliand, décédé il y a quelques jours ? De ce que vous avez vécu et partagé ensemble, des liens qui vous unissaient ?

 

On a énormément vécu et partagé ensemble, depuis très longtemps. Que ce soit les aventures, l’écriture de livres communs... C’est lui qui a trouvé le nom de mon fils, et pendant 22 ans il en a été le parrain... Gérard était un ami intime, et un complice intellectuel. Il avait plus de vingt ans de plus que moi mais était à coup sûr, parmi mes rares vrais amis, l’un de ceux, ou même celui avec qui j’ai appris le plus de choses. Sur le monde, la vie, et les Hommes...

 

Et vu le nombre de gens avec qui vous vous êtes lié ce n’est pas peu dire...

 

Je ne parle pas de géopolitique. Je parle bien du monde, de la vie, et des Hommes. C’était notre sujet de conversation préféré. Mais pour moi, dans la mesure où il a écrit, comme tout écrivain, pour moi il n’est pas tout à fait mort. À mes yeux, il est pour moi parti assez loin, et je ne le reverrai pas avant un certain temps. Mais il est toujours là. Et au grand banquet de la vie, dans l’autre monde, on se retrouvera, comme on l’avait écrit d’ailleurs dans un livre commun à trois avec Jean-Claude Guilbert, qui s’appelait De l’esprit d’aventure...

 

Belle façon de voir la chose...

 

Absolument. On a le temps de se revoir de l’autre côté, ce sera très bien et très intéressant. Comme on l’a déjà écrit il n’y aura pas de surprise maximum.

 

J’ai vu avant de préparer cette interview votre film de 2001, Les 33 Sakuddeï, fruit d’une émouvante immersion au sein d’une des dernières tribus vivant en-dehors de la modernité la plus élémentaire. Que sont-ils devenus, 25 ans après ?

 

Je suis souvent retourné chez eux. La dernière fois, c’était il y a dix ans, et la prochaine fois ce sera l’année prochaine. Ils évoluent, ils disparaissent... Ils s’adaptent plus ou moins, mais il n’y a plus de place pour les hommes sauvages dans le monde d’aujourd’hui, dans le monde d’Internet et des satellites...

 

Êtes-vous optimiste quant à la capacité de ces communautés à conserver leur culture et leur identité, ou bien fatalement les nouvelles générations devront-elles les abandonner ?

 

Elles sont beaucoup trop petites, isolées et vulnérables pour conserver au final quoi que ce soit... Beaucoup de communautés de ce type, notamment en Nouvelle-Guinée, ont déjà disparu... Elles ont été radicalement effacées. Alors, après tout, vous savez, les Gaulois n’existent plus, les Scythes non plus, les Wisigoths non plus... C’est un phénomène de l’histoire qui ne date pas d’aujourd’hui, où les petites civilisations, où les petits groupes humains disparaissent face aux géants. Les Sakuddeï ne peuvent que disparaître face à la pression javanaise, ou de l’Indonésie. Ils ne peuvent rien face à une communauté de 300 millions de personnes, c’est comme ça. À titre individuel, il s’agit de savoir si cette disparition va se passer plus ou moins bien, ou plus ou moins mal. Une assimilation, ou une disparition physique, tout est possible. Mais il ne faut pas s’étonner de cela. C’est le tragique de l’histoire.

 

Mais heureusement il y a des gens qui comme vous s’intéressent à eux et en rendent compte...

 

Oui, nous essayons de figer, dans des livres ou dans des films, un temps de leur histoire. Et cela servira à l’écriture de leur histoire, ou à la compréhension du monde futur. Pour qu’en tout cas les traces ne s’effacent pas. Il y a eu un autre film d’ailleurs sur les Sakuddeï, daté de 2013, Raïba et ses frères. Qu’étaient-ils devenus, sur une quinzaine d’années ?

 

Diriez-vous que vous avez, au fil de vos aventures, complètement dompté vos peurs, jusqu’à peut-être la peur de la mort ?

 

Je vais répondre à votre question en tant que philosophe politique, la quinzaine d’années passées à la Sorbonne en philosophie m’ayant déformé (je plaisante). J’ai beaucoup travaillé sur les stoïciens, sur le fait que la crainte de la mort était le début de la servitude, et qu’au final la mort n’est jamais à craindre. Ça me correspond tout à fait, et ça correspondait tout à fait à Gérard Chaliand. La mort n’est pas à craindre, et franchement, plus j’avance vers elle, plus le temps est compté, et moins je la crains. La seule crainte que l’on peut avoir, et cela je l’ai répété avec Gérard très souvent, c’est de mal utiliser le peu de temps que la vie nous concède avant de mourir. C’est ça, la seule crainte : ne rien faire de sa vie. Au-delà des stoïciens, comme le disaient les épicuriens, la mort n’est pas à craindre : quand elle n’est pas là pourquoi la craindre ? quand elle est là il est déjà trop tard...

 

Je vous dis franchement que cette idée de la crainte de la mort me surprend fondamentalement, depuis que j’ai 15 ans. Elle ne m’effraie pas du tout. Elle arrivera quand moi je l’aurai choisi. En attendant j’essaie d’épuiser le champ du possible, comme disait Pindare. De construire, et d’être fécond. D’agir et de penser. Surtout, comme le disait Gérard, de penser par soi-même. Après, la peur du quotidien, d’une souffrance, c’est encore autre chose. Là, comme tout le monde, on peut avoir peur de souffrir dans un accident ou autre. La souffrance est bien plus à craindre à mes yeux que la mort. Je disais tout à l’heure que, pour les stoïciens, la crainte de la mort est le début de la servitude. À aucun moment la peur ne doit guider nos actions. Jamais. C’est une très mauvaise conseillère. Un très mauvais guide.

 

Donc finalement c’est tout autant vos lectures que vos expériences un peu dangereuses qui vous ont fait adopter cette philosophie...

 

Pas tant que ça. C’est aussi une question de tempérament. J’ai toujours été comme ça, sans trop savoir pourquoi. Après, la vie confirme ou infirme les choses, mais je crois avoir été fabriqué comme ça.

 

Cette question je l’ai déjà posée il y a quelques mois à Sophie Mousset, qui comme vous les connaît bien : quelles perspectives entrevoyez-vous pour le peuple kurde, toujours éclaté entre plusieurs États plus ou moins hostiles du proche et Moyen-Orient ?

 

De quels Kurdes parle-t-on ? Moi je parle surtout des Kurdes de Syrie, ceux qui combattent et qui ont combattu vraiment Daech. L’histoire est pour l’instant suspendue, depuis l’arrivée d’Al-Joulani à Damas. Il ne faut pour moi se faire aucune illusion : pour moi on est passé de Charybde en Scylla. Ce personnage d’al-Nosra - pas Daech mais al-Qaeda - est un islamiste pur et dur qui a énormément combattu les Kurdes et qui n’a pas changé. On essaie de nous faire croire qu’il a changé pour que les Kurdes baissent les armes, mais, n’étant dupes de rien, à aucun moment ils ne baisseront les armes. Pour le moment, leur sort est entre les mains des Turcs et des Américains, qui sont ceux qui décident dans cette région. Eux n’ont qu’une part de leur destin entre leurs propres mains, malheureusement...

 

Un Kurdistan indépendant, dans le contexte actuel ou dans un futur pas trop éloigné, c’est quoi, de la science-fiction ?

 

Les Kurdes ne demandent plus l’indépendance depuis longtemps. Ils ont compris que c’était un rêve totalement irréalisable. Ce qu’ils demandent en Irak ils l’ont obtenu : une autonomie dans un cadre fédéral. C’est ce que les Kurdes de Syrie veulent, et ils ont une petite chance d’y parvenir s’ils arrivent à convaincre les Américains que c’est aussi leur intérêt. Comme d’ailleurs l’avaient fait les Kurdes d’Irak, après la guerre du Golfe.

 

Et pas de perspective de communauté qui dépasserait les frontières actuelles ?

 

Non, ça c’est vraiment fini. Plus personne ne pense qu’il faut un grand Kurdistan indépendant. Il faut avoir le sens des réalités, et c’est irréalisable. Tous essaient d’entretenir de bonnes relations entre eux et de défendre l’autre dans ce qu’il demande : autonomie au sein d’un État fédéral. Au moins, maintenant, pour la Syrie...

 

Que vous inspire-t-il, le monde qui nous entoure ? Est-il réellement, comment on le perçoit souvent chez les uns et chez les autres, plus déprimant et moins porteur d’espoir qu’autrefois ?

 

Ça dépend des époques. D’abord, on ne sait rien si on ne sait pas que la vie est tragique. Quand on sait que la vie est tragique, on sait que l’Histoire l’est également. Et qu’elle n’est qu’un vaste bain de sang. À partir de là, la lucidité nous dit : voilà les données de base du monde, de telle manière que, quand on est dans la jungle, on voie le struggle for life, la lutte pour la survie. C’est comme ça. Après, on peut se faire des illusions. On peut se dire que ce n’est pas bien, on peut mettre de la morale partout, on va se tromper, parce que le monde, il est comme ça... Les rapports politiques sont des rapports de force, et très souvent les rapports humains le sont aussi.

 

Quand on sait tout cela, on ne s’étonne pas qu’il y ait des moments de l’Histoire, les Trente Glorieuses par exemple, où tout le monde se dit que "ça ira mieux demain". Et des moments comme maintenant, comme en 1938, ou comme en 1917, où comme en bien d’autres périodes de l’Histoire, où l’on se doute que les lendemains ne vont vraiment pas être rigolos... Pour moi, on se situe aujourd’hui, plutôt vers la fin des années 1930. On voit bien qu’il y a une montée terrible des totalitarismes, non plus seulement en Europe comme alors mais dans le monde. On sent bien que l’histoire va mal se terminer. Tout le monde sent bien en tout cas que l’avenir n’est pas rose. Et je ne parle là que des problèmes de rapports de force entre grandes et moyennes puissances, je ne parle même pas des problèmes environnementaux, et autre. Tout cela se surajoute en couches et contribue à ce pessimisme général.

 

Nous autres Occidentaux habitons la part protégée du monde. Nous avons une chance phénoménale. C’est la raison pour laquelle bien des gens veulent migrer en Europe. Ils votent avec leurs pieds, là où c’est le mieux. Et c’est parce qu’on vit mieux ici qu’on se refuse à voir le pire qui va nous arriver. Il faut avoir conscience que rien n’est absolument joué. Mais ne pas s’attendre non plus à ce que ce soit très rose...

 

Et ne pas être paralysé par un défaitisme...

 

En aucune manière. On a perdu quand on a décidé qu’on a perdu. Avec les Kurdes, on a une formule très simple, que je leur ai donnée l’année dernière : le pessimisme du constat doit mener à l’optimisme du combat. Et en aucun cas, le pessimisme du constat ne doit mener au pessimisme de la vie. C’est au contraire parce que les choses vont mal qu’on doit se renforcer et voir les choses sous un jour exaltant, pour combattre et gagner. Quand je leur ai dit ça, ça les a fait marrer, et ils l’ont repris à leur compte.

 

A-t-on véritablement perdu, plus qu’à d’autres époques, l’esprit d’aventure en Occident ? Est-ce qu’à trop domestiquer et connecter nos sociétés, on a tué le rêve, notamment chez les plus jeunes ?

 

Oui, évidemment. On ne peut pas, dans nos sociétés à la fois de consommation générale, de divertissement généralisé, de quête éperdue de sécurité, de quête fondamentale de confort et de commodité par rapport à l’esprit de liberté - donc, tout sauf un confort -, avoir l’esprit d’aventure. Il est totalement antinomique aujourd’hui, au regard de ce qu’il a pu être. L’esprit d’aventure, c’est le contraire de tout ce que l’on voit autour de nous. C’est le refus de la commodité. C’est le dédain du divertissement, qui en fait nous égare des choses importantes. C’est le désir de grandeur. C’est l’envie d’inconnu. Et ainsi de suite. Aujourd’hui tout est formaté, verrouillé, surveillé... On ne peut plus dresser une oreille sans être vu, et c’est encore plus vrai dans cette société de spectacle généralisée.

 

L’esprit d’aventure devrait encore pouvoir en lui-même s’exprimer, mais il est bridé d’absolument partout. Je le constate bien moi-même, dans cette société aussi normée et désireuse d’avoir des guerres à zéro mort. L’esprit d’aventure a déserté nos sociétés, ça c’est clair.

 

Gérard Chaliand en parlait d’ailleurs, de cet Occident qui n’accepte plus les morts dans les guerres, ce qui peut-être le rend plus vulnérable encore...

 

Au-delà de ça, on n’accepte même plus d’être froissé. Que nos désirs ne soient pas immédiatement réalisés. On n’accepte même plus d’être offensé, c’est assez incroyable...

 

 

Justement, sans forcément rentrer dans le dur des débats politiques brûlants du moment (au moment même de l’entretien se joue le vote de confiance sollicité par François Bayrou à l’Assemblée nationale, ndlr), il est question dans nos pays en ce moment d’efforts budgétaires à consentir, de réarmement nécessaire. Est-ce qu’une prise de responsabilité collective est à votre sens vitale pour freiner le déclin occidental ?

 

Tout le monde sait que nous visons au-dessus de nos moyens. Que nous finançons ce confort par l’emprunt. On fait cela depuis 40 ans. À la fin, ça fait très cher... Comme un foyer qui ne cesserait d’emprunter pour vivre au-dessus de ses moyens. À un moment, il faut pouvoir dire : dépensez uniquement ce que vous gagnez, pas plus. Mais on est allé tellement loin que c’est très difficile à faire. C’est la fuite en avant permanente. Et les gens préfèrent cette fuite en avant à l’austérité nécessaire pour revenir à une réalité. "Allons-y pour la fuite en avant, et après moi le déluge, on verra bien. D’ailleurs la bulle n’éclatera peut-être qu’après ma mort, on verra lors pour les enfants ou les petits-enfants".

 

Il faudra forcément pour vous de l’austérité pour espérer redresser nos sociétés ?

 

Non, pas forcément de l’austérité. Mais avoir un peu de jugeotte. Arrêter de gaspiller l’argent. Lutter vraiment contre la fraude sociale, contre la fraude fiscale, contre tous les bidules qui coûtent des fortunes. Remettre de l’ordre, parce qu’on ne cesse de gaspiller. Non seulement, on finance notre train de vie par l’emprunt, mais en plus cet emprunt on le jette par la fenêtre en le gaspillant. Il faut aller vers un certain ascétisme de la société.

 
Et vous êtes aussi de ceux qui estiment qu’un réarmement, du point de vue plus purement militaire pour le coup, est nécessaire ?

 

Nous avons cru, après la fin de l’Union soviétique, aux bénéfices, aux "dividendes" de la paix. Ce qui était, à l’époque, d’une sottise inimaginable, puisque le monde allait être encore plus dangereux qu’avant. Nous avons diminué, en gros, nos moyens militaires de 75% : bien moins d’avions, de bateaux, etc... Pendant ce temps les autres se sont réarmés, massivement. Pour vous répondre, je dirais que le réarmement militaire ne suffit absolument pas. Ce qui manque aujourd’hui, c’est le réarmement moral. L’envie de se battre. L’envie de défendre la liberté. Où est-ce que vous voyez encore des gens qui diraient, comme en 1936 pour l’Espagne, "La liberté ou la mort" ? C’est fini ! La liberté est devenue une valeur optionnelle. Elle n’est plus, comme auparavant, la valeur suprême qui irriguait toutes les autres, et leur donnait du sens. Aujourd’hui, la seule liberté qu’on défend, c’est celle de consommer... On le voit bien, partout.

 

Fondamentalement, c’est un déficit, une perte de sens ?

 

Complètement, oui. Un vide sidéral. À partir de là, les gens, vous pourrez leur donner tous les avions, tous les bateaux que vous voudrez, ça ne sera pas utilisé pour autant. Il faut un réarmement moral. Mais nos élites ne défendent jamais cela : on ne veut pas passer pour un militariste voulant imposer une société spartiate, ou pire, comme fauteur de guerre. Nous sommes dirigés par de médiocres supérieurs depuis très longtemps. Ceux-ci nous ont amenés au point de ne même plus savoir que nos libertés sont menacées, et qu’on a envie de les défendre. C’est assez terrifiant, comme constat...

 

Et à cet égard vous diriez aussi que l’esprit critique aussi est en déclin ?

 

Lui-même, bien sûr. On pourrait là rentrer dans des questions très compliquées, avec les réseaux sociaux, le fait que nous vivions sous algorithmes, sous un tas de biais qui faussent l’information. Un des grands enjeux actuels, c’est de lutter contre ce qu’on appelait autrefois la désinformation. La guerre informative et cognitive est aujourd’hui une guerre épouvantable, où la plupart des gens sont mal informés, ou faussement informés. Ce qui biaise complètement leur esprit critique. Ils sont parfois critiques sur des choses où ils ne devraient pas l’être. C’est là un des vrais problèmes à venir. Et les nouvelles technologies, pour le coup, jouent contre nous. Elles ne sont, malheureusement, absolument pas des éléments libérateurs, mais au contraire des éléments totalement aliénants.

 

Alors même qu’on aurait pu espérer que la technologie et son développement favorisent la recherche d’information et l’esprit critique...

 

C’est absolument l’inverse. On a fait de l’informatique, d’internet, des valeurs, là où ils n’étaient que des outils. Aujourd’hui ces outils se retournent très largement contre nous, c’est un fait, il faut le dire. Ne pas être idiot. Ne pas être technophile bêta. La plupart des gens s’informent par les réseaux sociaux, c’est vous dire, quand même, où on en est...

 

Si vous pouviez, à l’occasion de cette interview, vous adresser à un des leaders du monde, pour lui adresser un message, quel serait-il et que voudriez-vous lui transmettre ?

 

Aucun. Le drame de notre société d’aujourd’hui, c’est que depuis De Gaulle, et de moins en moins au fil des années qui ont suivi, on n’a plus d’homme d’État. On a des politiciens, des notables de province montés à Paris. Des gens intelligents et brillants, mais qui font tourner leur intelligence sur du vide. Leur stock de foi et de croyances est très faible, et souvent leur carrière domine, par rapport au bien public. Je n’en vois aucun, non, dans aucun parti, qui soit à la hauteur des défis qui nous attendent.

 

Et à l’international, quels sont les hommes d’État ?

 

À l’international il y en a des tas ! Le problème, c’est qu’ils sont dans la face noire. Erdogan est un homme d’État. Xi Jinping est un homme d’État. Poutine est un homme d’État ! Mais, pour chacun, dans la face sombre de ce que peut être l’État. Et en face, dans la face lumineuse, dans le monde libre, il n’y a personne...

 

Les États-Unis font-ils toujours partie de cette face lumineuse ?

 

Je les mets un peu à part, ils restent tout de même une démocratie occidentale, n’exagérons pas quand même. Même si elle est en piètre état. Demain, ça peut à nouveau changer. Mais le monde libre, appellation un peu ancienne, reste grosso modo le même au niveau des États : les États-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, et l’Europe. On peut y rajouter, dans une vision un peu plus élargie, le Japon, la Corée du Sud, Singapour. Tout le reste, c’est le monde non-libre.

 

Vous croyez à cette idée de bipolarisation entre Occident et "Sud global" ?

 

Ça, je n’y crois pas du tout, mais bon... Pour moi, le Sud global, c’est encore un concept de théoriciens. Je pense que ce n’est pas du tout structurel. Dans tel ou tel cas, le sud se ligue contre le nord, mais dans bien d’autres cas il se dispute en interne. Voyez les dissensions entre l’Inde et le Pakistan, entre l’Inde et la Chine, entre le Brésil et l’Argentine. Ce sont là des visions obsolètes, à mes yeux.

 

Quels sont les lieux, les peuples, les visages qui vous ont le plus marqué, touché au cœur au point peut-être de penser tous les jours à certains d’entre eux ?

 

J’en ai tellement rencontré que je ne peux pas penser à eux tous les jours. Mais, disons, les Afghans, les Kurdes, les Papous, les Indiens macuje d’Amazonie, tous ces gens avec qui j’ai vécu de longues histoires...

 

Pour leur courage, leur fidélité à leur identité...

 

Oui, tout cela, et leur culture. Un mélange de tas de choses. Pour les Afghans et pour les Kurdes, c’était la guerre. Pour les Papous, les Indiens ou les chameliers du Soudan, c’était leur culture...

 

Y a-t-il toujours aujourd’hui des lieux ou des environnements qui méritent encore qu’on les explore comme des ethnologues, comme des aventuriers ?

 

Ce qui reste encore à explorer, c’est ce qu’il y a sous la mer, ce qu’il y a sous terre, ce qu’il y a dans le ciel. Sur la surface du globe, plus grand chose... Il y a des zones mal connues, mais l’essentiel de l’exploration maintenant s’est réfugié là-dedans : sous terre, sous la mer, dans le ciel et l’espace. Ou dans le très petit : l’entomologie, la botanique, voir s’il y a encore des plantes ou des insectes à découvrir...

 

Et alors vous-même, à titre personnel, dans lesquels de ces espaces un peu vierges auriez-vous envie d’aller ?

 

J’ai eu la chance de pouvoir le faire au 20e siècle, notamment chez les Papous en Nouvelle-Guinée. J’ai touché là à la véritable exploration. Maintenant, j’explore plutôt les cultures, j’approfondis les choses, et la littérature. Et les individus. L’Homme en lui-même restera toujours une longue exploration. Pour le terrain lui-même, la philosophie m’a appris qu’intellectuellement, l’exploration n’est jamais finie dans sa tête ! Il faut savoir explorer les idées, et les innovations dans le progrès humain. Je l’ai toujours fait en parallèle, même si ça se voit moins. Je me concentre surtout là-dessus, et sur l’écriture de mes romans, nouvelles, poésies...

 

Cette littérature de votre plume vous permet de vous évader d’une autre manière ?

 

Pas vraiment de m’évader, je n’en ai pas besoin. De m’exprimer d’une autre manière, ce n’est pas pareil.

 

J’ai lu que vous avez fait récemment une petite excursion inattendue à Dubaï, pour un périodique. Qu’en retenez-vous ?

 

Ah, oui, une expérience ! Quand on vous propose une expérience inédite, pourquoi dire non ? Je me suis beaucoup amusé, j’ai découvert plein de trucs, et je les ai racontés en me marrant. Je termine sur une anecdote, avec un dialogue de Platon avec Socrate : "Je vis tant de choses dont je n’ai pas besoin".

 

Est-ce que vous avez des regrets ?

 

Plein, évidemment. Tous les métiers que j’aurais voulu faire, et que je ne pourrai pas faire. J’aurais aimé être chirurgien. Pilote de chasse. Astronaute. Et ainsi de suite. Il y a mille métiers que j’aurais aimé faire. Mille vies que j’aurais aimé vivre. 150 000 expéditions ! Les regrets de tous les livres que je n’aurai pas le temps de lire. Là-dessus, je n’étais pas d’accord avec Chaliand, qui disait qu’il n’avait pas de regrets. Moi, je dis que, même si j’ai eu la vie que je voulais, j’ai plein de regrets. Comme disait Zorba, les gens comme nous devraient vivre mille ans (rires).

 

Et vous auriez envie d’une expédition dans l’espace ?

 

J’aurais aimé... Évidemment. Un peu tard !

 

Vraiment ?

 

Il n’y a pas la place. Comment voulez-vous faire ? Je ne vais pas faire du tourisme dans l’espace. Même si j’avais 100 millions je ne ferais pas cela : je déteste le tourisme. Faire le touriste dans l’espace pour moi c’est un truc totalement niais.

 

De quoi êtes-vous vraiment fier ?

 

Je n’ai à rougir de rien de ce que j’ai fait, c’est déjà pas mal !

 

Vous avez écrit dernièrement Lettres à la petite fille qui vient de naître. Moi j’en ai envie de vous poser cette question : si vous pouviez par extraordinaire voyager dans le temps, retrouver le jeune Patrice à 6 ou 10 ans, vous lui diriez quoi ?

 

Dépêche-toi, le temps n’attend pas... Et lui penserait peut-être que j’ai bien fait de me presser. Il faut faire de chaque seconde une vie entière.

 

Bien... Lorsque j’ai fait ma première interview avec Gérard Chaliand, en 2022, nous avons évoqué le second tome de son autobiographie, Le Savoir de la peau. Il y racontait cette anecdote d’un guerrier parti pour une longue campagne et qui, sentant une odeur d’armoise lui rappelant des souvenirs de chez lui, se décida à rentrer. Et vous, c’est quoi votre "odeur d’armoise" à vous ? La Corse peut-être ?

 

Non... Il n’y en a pas, en réalité. J’habite dans mes livres. Je suis bien partout. Je quitte un lieu pour aller dans un autre, j’y reviens, etc... Je n’ai pas de...

 

La Corse n’est pas pour vous un port d’attache, finalement ?

 

Si, mais pas comme une nécessité. Je suis totalement libre. Je suis content d’y retourner. Content d’aller partout. Je n’ai pas la moindre attache obligatoire, comme celui qui serait obligé, contraint par quoi que ce soit. J’aime dire, encore une fois, que j’habite dans mes livres. Et mes amours, voilà. C’est ça, mes patries.

 

Très bien... Vous parliez tout à l’heure de la mort, du moment, le plus tard possible, où vous reprendrez vos conversations avec Gérard Chaliand après l’avoir retrouvé, lui et les autres. Quand vous partirez pour le grand large, qu’est-ce que vous auriez envie qu’on dise de vous, qu’on écrive sur vous ? Que vous avez vécu libre, et lutté contre l’uniformisation du monde ?

 

Que j’ai été un des derniers hommes libres. Ou en tout cas, tentant de l’être, autant que faire se peut. Que j’ai essayé d’en donner l’exemple. Et que j’ai essayé d’être fécond littérairement. Et après, terminé. Trois lignes, et c’est fini (rires).

 

Vous diriez que vous êtes heureux aujourd’hui ?

 

Je l’ai toujours été. Pour une raison très simple : je sais les buts que je poursuis. Que je les atteigne ou pas, ce sont les miens, ceux de personne d’autre. Cela fait de moi un homme libre, avec cette liberté de me lever chaque matin en me disant que je ferai ce que je veux de ma journée, sans aucun maître. Aristote, dans le livre Alpha de Métaphysique, donne une définition excellente de la liberté. Il dit : "Peut être appelé homme libre celui qui est à lui-même sa propre fin et n’est pas la fin d’autrui". Je me reconnais tout à fait dans cette définition de la liberté, ce qui fait de moi un homme heureux, en dépit des échecs, des problèmes, des difficultés... Heureux, en dépit de tout cela. C’est le principal.

 

Et comment pensez-vous pouvoir rendre le goût de l’aventure autour de vous ? Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui aurait envie de tenter l’aventure mais qui n’oserait pas, parce que le confort, par ce que, que sais-je... ?

 

S’il n’ose pas, c’est pas la peine... Si la personne n’a pas la capacité à prendre des risques, à oser être elle-même et à oser faire de ses rêves une réalité, en étant prête à payer le prix quoi qu’il en coûte, alors elle n’est pas faite pour l’aventure. On ne peut donc pas faire grand chose pour elle...

 

Pas de message pour cette personne donc ?

 

Non... On me dit toujours que j’ai de la chance de vivre la vie que je vis. Mais je vous assure que ce n’est pas une question de chance. Ou en tout cas, très peu.

 

Quels sont vos projets et surtout, vos envies pour la suite ?

 

Les mêmes, toujours. Je repars en Arménie très prochainement. Après, il y aura à nouveau le Kurdistan. Et mes livres, mes romans, je n’arrête pas. Donc tout va bien.

 

Très bien... Auriez-vous un dernier mot ?

 

Je crois que nous avons tout dit... Mais on peut terminer par une simple chose : quoi qu’il arrive, vive la vie, la vie est belle !

 

Gérard Chaliand et Patrice Franceschi, 2009.

 

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7 septembre 2025

Olivier Da Lage : « La bipolarisation du monde n'est pas inexorable... »

L’impressionnante parade militaire, et le discours très vigoureux que le président chinois Xi a donné à voir au monde, le 3 septembre, ont peut-être constitué, tout combiné, l’acte de défiance le plus explicite de la République populaire envers l’ordre occidental. La présence à ses côtés, comme invités d’honneur, des présidents russe et nord-coréen, tous deux vus comme des parias par une bonne partie des Occidentaux, n’était à cet égard évidemment pas anodine. On observe dans le même temps que la brutalité des annonces du président Trump en matière de politique commerciale, y compris envers les alliés traditionnels des États-Unis, a eu pour effet de refroidir nombre de ces partenaires quant à la fiabilité de l’alliance américaine, voire de pousser certains adversaires historiques, comme l’Inde et la Chine, à se rapprocher.

 

J’ai souhaité interroger une nouvelle fois Olivier Da Lage, ancien journaliste à RFI et spécialiste de l’Inde (il a signé en 2022 L’Inde, un géant fragile, aux éd. Eyrolles), sur cette nouvelle donne stratégique, à supposer qu’elle soit à prendre comme telle, et sur les leçons à en tirer pour les Européens. Je le remercie pour ses réponses comme toujours précises et éclairantes, et signale qu’il sera le mois prochain présent dans l’ouvrage collectif Les Maîtres du monde (même éditeur), en tant qu’auteur d’un portrait de Julian Assange.

 

Avant de conclure cette intro, et s’agissant du monde qui nous entoure, il me faut évidemment rendre hommage à Gérard Chaliand, grand spécialiste de géopolitique décédé le 20 août dernier. En janvier 2023, il avait longuement répondu à mes questions quant à la guerre en Ukraine, à la Chine, à l’islam radical et, encore et toujours, à l’impérieuse nécessité pour l’Europe en tant qu’agglomérat d’individualités et en tant que bloc, à prendre pleinement en main son destin et à assumer son rôle face aux réalités nouvelles. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (06/09/2025)

Olivier Da Lage : « La bipolarisation

 

du monde n’est pas inexorable... »

 

Narendra Modi et Xi Jinping, en août 2025. Photo : Reuters.

 

Olivier Da Lage bonjour. Assiste-t-on, s’agissant des relations traditionnellement compliquées entre les deux géants que sont la Chine et l’Inde, à un tournant historique ? Donald Trump a-t-il, avec sa politique douanière agressive, poussé New Delhi dans les bras de Pékin ?

 

Davantage que d’un tournant, je parlerais d’une inflexion marquée. Il ne fait pas de doute que la mise en scène par Narendra Modi de sa proximité retrouvée avec Xi Jinping est entièrement due à la brutalité des déclarations et décisions de Donald Trump à l’encontre de l’Inde qui avait pourtant stoïquement tenté au cours des six mois précédents de ne rien dire qui puisse fâcher le président américain fraîchement réélu. Mais si Modi a bien posté sur X la photo le montrant aux côtés de Xi et de Poutine, tout sourire, il ne s’est pas attardé en Chine et est reparti avant la grande parade militaire à laquelle le président nord-coréen Kim Jong-un, en revanche, est venu assister.

 

Car rien n’a fondamentalement changé dans la nature des relations Inde-Chine, qui étaient au plus bas depuis les affrontements de Galwan sur les hauteurs de l’Himalaya dans lesquels vingt soldats indiens avaient trouvé la mort face à l’Armée de libération populaire chinoise. Mais depuis octobre 2024 et la rencontre Xi-Modi à Kazan (Russie) lors du sommet des BICS+, un dégel sensible avait été amorcé entre Pékin et New Delhi, qui s’est graduellement traduit par des mesures concrètes  : délivrance de visas, reprise de liaisons aériennes, annulation de l’embargo indien décrété contre des entreprises et investissements chinois…

 

Quelles que soient les vicissitudes, la relation sino-indienne est marquée par un triptyque immuable  : hostilité-rivalité-coopération. Au fil du temps, la proportion relative de ces trois composantes peut varier, mais aucune d’entre elles ne va disparaître.

 

Par conséquent, il s’agit bien d’un dégel et d’un rapprochement sensible, accélérés par Trump, mais certainement pas d’un revirement de la politique indienne ni d’une rupture entre l’Inde et les États-Unis.

 

Plus généralement, comment lis-tu la politique étrangère de Donald Trump, qui semble essentiellement être une politique de rapports de force commerciaux ? N’est-il pas en train de rendre l’Amérique moins indispensable à des partenaires traditionnels, qui risquent fort de ne plus prendre son alliance comme un acquis solide ?

 

Il est clair que l’Inde (comme d’ailleurs l’Europe, la Corée ou le Japon, entre autres) a été fortement ébranlée par les foucades successives de Donald Trump et son évident manque de respect pour ses partenaires les plus proches. S’agissant de l’Inde, ce sont 25 ans de rapprochement calibré mais constant avec Washington, entrepris par tous les gouvernements (Congrès comme BJP) qui ont été brutalement remis en cause. La parole de Washington est à l’évidence fortement démonétisée. Qui peut désormais croire à un engagement pris par les États-Unis, que ce soit pour maintenant ou pour l’avenir  ? Non seulement Trump peut changer d’avis au cours de son mandat, mais même si un successeur tente de réparer la relation, qui peut garantir qu’un futur président, à l’instar de l’actuel, ne viendra pas tout casser à l’avenir, tenant pour nul et non avenu les engagements pris dans le passé  ?

 

Il faut toutefois rappeler qu’en vertu de sa politique de «  multi-alignement  » et d’autonomie stratégique, l’Inde n’a aucun allié et ne veut en avoir aucun  : une alliance oblige et New Delhi refuse de laisser une puissance étrangère, même amie, la forcer à prendre des décisions contre sa volonté, ce qui est la marque d’une alliance en bonne et due forme. Elle n’a que des «  partenaires stratégiques  », ce qui se rapproche le plus d’une alliance, sans en comporter les obligations.

  
Quels sont, pour être complet, d’abord les griefs et points de désaccord majeurs, ensuite les possibilités d’entente stratégique entre l’Inde et la Chine ? Les nationalistes hindous conduits par N. Modi ont-ils intérêt à s’éloigner davantage encore de Washington et de l’Occident pour se revendiquer pleinement comme un des leaders du "Sud global" ?

 

Avec la Chine, les désaccords ne manquent pas. Il y a bien évidemment le litige territorial sur la frontière himalayenne, qui a été l’origine d’une guerre en 1962 et de tensions récurrentes, y compris armées comme les incidents de Galwan (2020) déjà évoqués. L’ALP occupe depuis plus de 1 000 km² de territoire indien au Ladakh, Pékin ne reconnaît pas l’indianité de l’État d’Arunachal Pradesh et l’Inde reproche à la Chine d’occuper une partie du Cachemire (Aksai Chin).

 

Il y a ensuite une rivalité d’influence au sein du Sud global, la Chine étant plus que réticente à reconnaître à l’Inde un statut de puissance globale. Par ailleurs, Pékin continue de s’opposer à ce que New Delhi obtienne un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

 

Enfin sur le plan commercial, les échanges n’ont cessé de progresser, malgré les tensions, mais il s’agit d’échanges inégaux, l’Inde étant très dépendante de la Chine en ce qui concerne des importations stratégiques  : terres rares, microprocesseurs, principes actifs des médicaments produits en Inde.

 

Que manque-t-il à l’Inde pour être ce géant diplomatique qu’elle est si peu actuellement mais qu’elle aurait presque tout pour incarner ?

 

Une modernisation de son armée, qui est en cours, mais très en retard en comparaison de l’ALP chinoise, une plus grande égalité économique et sociale de ses citoyens, car si l’Inde est actuellement la quatrième puissance économique du monde (et bientôt la troisième), en revenu par habitant, elle se situe au niveau ou même derrière des pays beaucoup plus pauvres comme le Bangladesh. Enfin, son réseau diplomatique est notoirement insuffisant  : l’Inde ne compte qu’un peu plus d’un millier de diplomates, ce qui ne lui permet pas de peser comme elle le voudrait dans les différentes instances où sa présence pourrait faire la différence.

 

 

Le méga défilé militaire de Pékin le 3 septembre, avec en guests vedettes le président russe Poutine, et le nord-coréen Kim, et le discours très connoté historiquement parlant du leader chinois Xi, marquent-ils une nouvelle étape dans ce qu’il conviendrait peut-être d’appeler une nouvelle bipolarisation du monde, entre partisans et opposants de l’ordre occidental ?

 

C’est en tout cas la perception de nombre de médias occidentaux qui semblent avoir découvert à cette occasion que la «  Communauté internationale  » ne se limitait pas, ou plus, à l’Occident. Il ne fait aucun doute que c’est le message que voulait envoyer Xi Jinping au reste du monde. La suite des événements dépendra largement de l’attitude qu’adopteront les pays occidentaux. S’ils continuent d’ignorer et de tenir pour quantité négligeable ces pays du Sud global et/ou de les traiter en adversaires, voire en ennemi, cette bipolarisation ne peut évoluer qu’au détriment des pays occidentaux dont l’influence ira inéluctablement en déclinant. Si en revanche, ces mêmes pays occidentaux traitent en partenaires égaux ces puissances émergentes, voire émergées pour certaines d’entre elles, l’avenir sera beaucoup moins sombre. Du reste, il est exact que le Sud global est un ensemble hétérogène – et l’Occident est beaucoup moins homogène qu’on ne l’avait cru jusqu’à présent, comme le montre l’attitude nouvelle des États-Unis envers leurs alliés. La bipolarisation du monde n’est donc pas inexorable et il n’est pas écrit qu’on aille vers une nouvelle guerre froide. Mais l’inverse n’est pas davantage écrit  !

 

L’Europe a-t-elle à ton sens, de par ses valeurs défendues et ses intérêts stratégiques, pour vocation de craindre et de s’opposer frontalement à l’ascension de la Chine, en restant dans le camp de l’Amérique, fût-elle trumpienne, ou bien peut-elle incarner une forme de voie, de voix particulière ?

 

Il ne s’agit pas pour l’Europe de trahir son histoire, ses valeurs ni ses intérêts stratégiques. Mais ce n’est pas par un alignement aveugle sur les États-Unis, qu’il soit consenti ou subi, qu’elle leur sera fidèle. Si Trump a emporté les élections sur le slogan America First, il n’y a rien d’illogique à ce que l’Europe prenne elle-même les décisions qui lui appartiennent sans sous-traiter celles-ci à un allié, même puissant, et qui désormais estime qu’il n’a pas à prendre en compte les intérêts de l’Europe. Pareillement, l’Europe, à condition qu’elle soit unie, peut tenir tête à la Chine sans pour autant la traiter en ennemie. Le point fort de l’Europe, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, est d’être un partenaire fiable et prévisible et dont les valeurs sont fondées sur le droit international, sans lui appliquer des interprétations inégales selon les circonstances (on pense évidemment ici au double discours selon qu’il s’agit de l’Ukraine ou de Gaza). Une grande partie de la réponse est donc entre les mains de l’Europe, et d’elle seule.

 

Olivier Da Lage, auteur de L’Inde, un géant fragile (Eyrolles, 2022),

sera l’auteur du portrait de Julian Assange dans Les Maîtres du monde (même éditeur),

ouvrage collectif dirigé par Pascal Boniface et qui paraîtra début octobre.

 

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31 août 2025

« Chers immigrés, vous êtes mes amis ! », par Christine Taieb

Les lecteurs fidèles de Paroles d’Actu connaissent maintenant Christine Taieb. Personnalité inspirante (une grande sportive devant l’éternel), attachante et engagée - elle est notamment présidente de l’AJMF Paris (Amitié Judéo-Musulmane de France) -, j’ai eu la chance de la rencontrer "en vrai" dans la capitale, il y a quelques années. Au début de 2025, elle mavait livré, avec « Préjugé(s), quand tu nous tiens... », un témoignage qui avait marqué ceux qui l’avaient lu.

 

Lorsqu’elle m’a parlé, il y a quelques jours, de son expérience auprès de migrants stationnés dans la région de Calais, du récit qu’elle avait commencé à griffonner, j’ai évidemment été partant pour le publier sur ce site. Dans un contexte d’intolérance grandissante, où l’anxiété et les préjugés exacerbés, souvent, donnent le la des mouvements d’opinion, ce n’est pas mal de lire ce genre de chose... La pensée nuancée, dit-on, n’est plus audible. Mais versons cela tout de même au dossier. Plutôt osé par les temps qui courent. Merci à vous Christine, ainsi qu’aux personnes qui ont accepté d’être nommément citées. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« Chers immigrés, vous êtes mes amis ! »

par Christine Taieb, le 30 août 2025

 

 

Être une militante associative en faveur d’un meilleur vivre-ensemble, c’est s’exposer à des problématiques humanistes fortes, mais aussi côtoyer d’autres citoyens engagés. Souvent occupés par nos actions, nous n’avons pas suffisamment le loisir d’apprécier nos liens d’amitié.

 

Ainsi, quand mes compagnons de l’Association « Compostelle-Cordoue » - Jean-René Brunetière, son président, et Morice de Lamarzelle, sa complice chargée de la communication (et mon amie) - m’ont proposé de partager leur marche estivale 2025 à Calais sur le thème des Migrants, je n’ai pas hésité à répondre « présente » ! L’occasion était belle de conjuguer convivialité et meilleure compréhension de cette question complexe qui habite les esprits autant que l’espace médiatique.

 

Jean-René Brunetière.

 

Depuis 2012, leur slogan est « Marcher, Dialoguer, Comprendre ». C’est déjà tout un programme !

 

Restituer mon voyage et mettre en lumière les réflexions intimes qu’il m’inspire, est un défi.

 

Comment définir cette expérience ? « Certes …. Mais pas que ! »

 

Un « voyage sportif » ? Certes, j’y ai découvert l’activité longe-côte et parcouru des kilomètres sur les terres du Pas-de-Calais. Mais, l’objectif n’était pas un challenge sportif, laissant une juste place pour d’agréables balades pédestres, ponctuées des « bonjour » solidaires à la croisée d’autres promeneurs.

 

Un « voyage d’étude » ? Certes, les rencontres avec divers acteurs locaux (secouristes en mer du SNSM, responsables associatifs d‘aide aux migrants, maire d’une commune concernée, guides touristiques, etc.) nous ont offert des informations éclairantes. L’excellent atelier animé par Jacques Augustin, sur le cadre légal de la question migratoire, illustré de cas réels qu’il instruit au sein de la CNDA (Cour nationale du Droit d’asile), a permis une illustration à la fois juridique et humaniste. Mais la convivialité, l’écoute et la bienveillance, tant au sein de notre groupe qu’autour de tous nos accueillants, ont guidé le fil conducteur de nos journées.

 

Un « voyage touristique » ? Certes, les marches sur le doux sable de la Côte d’Opale, dans la campagne du Calaisis, la réserve naturelle du Platier d’Oye, la découverte du système des « Watringues », ou la sortie en bacôve sur les rivières du marais Audomarois, m’ont fait découvrir un territoire varié et plein de charme. Mais le climat de légèreté lors de ces visites, n’a pas occulté la force du sujet qui sous-tendait toutes nos rencontres et discussions.

 

Un « voyage humanitaire » ? Certes, offrir notre générosité de cœur à des personnes en détresse, en plus d’un modeste repas, est un geste d’humanité. Mais je reste humble quant à la portée de cette contribution et soucieuse quant à l’avenir de tous ces migrants.

 

Un « voyage de découverte » ? Certes au début, je ne connaissais, ni la majeure partie de notre équipée, ni la région. J’en ai apprécié toutes leurs qualités, vérifiant l‘hospitalité des gens du nord et la générosité des militants qui s’investissent pour construire des ponts entre tous. Mais, je sais aussi qu’il me reste beaucoup à apprendre sur cette question, en Calaisis et bien ailleurs !

 

Des « vacances » ? Certes, notre séjour s’est déroulé en bord de mer sous un ciel bleu, ponctué de quelques pluies. Mais, il a été aussi fatiguant, car les heures de sommeil étaient limitées par notre passionnant programme. Nous avions tous, de bien petits yeux en partageant le petit déjeuner à 7h dans le réfectoire de notre auberge de jeunesse !

 

Je penche plutôt pour un « généreux voyage de découverte humanitaire » grâce à ses nombreux enseignements, la qualité de son organisation et les partages qui en ont découlé.

 

Avant notre départ, Jean-René Brunetière interpellait notamment ainsi :

 

« Faut-il accepter que l’agressivité envers les immigrés ne fasse que croître dans le discours politique, dans les médias, dans les discriminations de la vie quotidienne ? »

 

En bouclant mon baluchon, j’étais animée de curiosité et d’un peu d‘appréhension pour vivre la journée prévue face à des migrants inconnus. Mes années de maraudes parisiennes m’auront-elles assez armée pour accueillir leurs regards et leurs attentes ? Je restais très consciente qu’à mon retour, je retrouverai le confort dodu de ma famille réunie et mon sweet home.

 

Qu’avais-je en tête avant de me rendre à Calais ? Ma vision de marcheuse septuagénaire qui arpente souvent des quartiers parisiens où sont regroupés des migrants errants, soit à peu près à toutes les portes de Paris, entre celles de Pantin et Saint-Ouen, et bien ailleurs au centre même de la « ville lumière » : des tentes éparses, des hommes en guenilles, parfois torse nu à peine recouverts d’une couverture, ou proférant des propos incompréhensibles. Les médias font état de leurs violences. Je ne les ai jamais subies. Une vision dégradée d’hommes du bout du monde, au teint aussi sombre que leurs parcours de vie.

 

J’avais aussi en moi l’appétit de comprendre leur trajectoire, dont tant de médias dressent une description nauséabonde, pour justifier la peur qu’ils susciteraient chez certains concitoyens. Je souhaitais être mieux prête à réagir face aux discours de haine et aux préjugés à leur encontre. Je serai donc à ma place à Calais, sans voyeurisme déplacé.

 

L’expérience, le Jour « J », à l’accueil du centre du Secours catholique de Calais était très attendue par tous. Suite au démantèlement du hangar de Sangatte en Novembre 2002, après 3 ans d’existence, puis de la « jungle » de Calais en novembre 2016 (« jangal’ » en paschto veut dire forêt), c’est le seul endroit à Calais qui permet aux personnes en transit de souffler un peu. Quatre jours par semaine, il ouvre ses portes aux personnes exilées pour un accueil de jour dans un lieu couvert et chauffé.

 

Dès l’arrivée sur place, nous sommes chaleureusement accueillis par « Rasta - الراستا ». C’est un grand gaillard au sourire aussi large que ses épaules. Son gabarit est aussi rassurant qu’impressionnant de générosité et de force. Il semble être le maître des lieux, coordonnant tous les bénévoles. Ses dreadlocks remontées en chignon le grandissent encore un peu et témoignent de son africanité. Il nous informe sur le fonctionnement du lieu d’accueil puis nous convie à un debriefing en fin de journée.

 

Moyennant une préparation logistique en amont, orchestrée par nos organisateurs en vue de disposer des ingrédients pour nourrir 600 personnes, suivie d’une matinée active où chacun des 30 bénévoles, a rempli sa tâche dévolue : nous sommes prêts à l’heure prévue.

 

Nous avons rangé à l’entrée du centre les 600 sachets-papier remplis d’une salade variée, 1/3 de baguette, un morceau de mimolette, un fruit et des couverts.

 

À l’heure H, je suis comme toute l’équipe, à l’intérieur de la grande cour. Autour de l’espace extérieur s’articulent différents bâtiments qui vont permettre aux migrants de prendre une douche, laver leur linge, brancher leur iPhone (très important dans le process de demande d’asile), réparer des vêtements à la machine à coudre, obtenir des informations et conseils juridiques ou administratifs, apprendre des rudiments de français, obtenir un soutien émotionnel et social, voire participer à des jeux comme le babyfoot, ou à un atelier mosaïque.

 

13h. Les lourdes grilles s’ouvrent. Les migrants se présentent par petits groupes. Calmes, ils se tiennent bien droits, habillés proprement, leurs beaux visages sombres de peau mais le regard lumineux, sans agressivité ni surprise. Plutôt que récupérer le sac alimentaire offert dès leur entrée, beaucoup se dirigent d’abord vers les douches. Certains s’attachent, lorsqu’ils portent des baskets et non pas des sandales en plastique, à les nettoyer. Cette coquetterie m’émeut : une petite bassine d’eau et sa balayette à vaisselle sont dédiées à ce lessivage méticuleux.

 

Au début, je suis hésitante, mais pas craintive. Ne pas exprimer une familiarité immédiate qu’ils ne souhaitent peut-être pas ? La barrière de la langue ? L’anglais reste la règle, et la jeune bénévole du centre qui leur dispense des informations importantes au micro, s’exprime tour-à-tour en anglais et en arabe. Mon arabe est encore trop balbutiant.

 

Au fil des heures, et jusqu’à la fermeture à 17h, l’ambiance se détend, même si certains restent isolés presque prostrés. Les uns entament une partie de foot avec les garçons de notre équipe. Les autres nous invitent à danser sur une musique africaine. Je ne me fais pas prier pour les rejoindre et partager cette connivence éphémère mais joyeuse. Le rythme est le marqueur d’un plaisir universel.

 

À cet instant, je repense aux moments de complicité tacite que je vis lors de mes très nombreux voyages en Afrique. Pas besoin du langage pour se comprendre, ni comprendre la joie du partage et des corps bien vivants, au son de tous les folklores malgré les blessures de chacun.

 

J’ai parlé longuement avec des Soudanais, Erythréens ou Ethiopiens, de jeunes hommes entre 18 et 35 ans, visiblement cultivés, respectueux et intéressés par nos échanges. Parmi les autres nationalités : Afghans, Kurdes, Pakistanais, Indiens, Syriens, ou d’Afrique subsaharienne. Ces migrants sont souvent des personnes ayant un rapport avec le Royaume-Uni, s’ils sont originaires d'anciennes colonies ou de pays qui sont liés à la Grande-Bretagne.

 

Les femmes et leurs enfants sont accueillis dans un bâtiment mitoyen, sans douches. Celles des hommes n’offrent pas encore d’eau chaude.

 

La presque totalité veut rejoindre l’Angleterre qui, outre une langue déjà familière pour beaucoup, peut offrir rapidement un travail, même qualifié de petit boulot, sans autorisation ni papiers. Calais n’est qu’à 60 km des côtes anglaises.

 

Actuellement, entre 600 et 1000 migrants sont répartis dans plusieurs petits camps alentours. Le calme surprenant dans toutes les villes traversées est dû au « nettoyage » par les forces de police, réalisé toutes les 48 heures. De plus, des kilomètres de barbelés sur 5 mètres de haut dotés de lames de rasoir, sont visibles dans toutes les zones liées au transport (port de Calais, gares et accès aux voies ferrées). L’ensemble de cet impressionnant dispositif explique que la mer, avec tous ses dangers, reste l’accès privilégié des migrants pour accéder sur le sol britannique.

 

Quand ils ont atteint Calais, c’est souvent après 1 an à 1 an ½ d’errance depuis leur pays d’origine.

 

Accompagnée de trois autres amies, j’ai pu interviewer en ville la responsable d’une autre association indépendante. Elle collecte denrées alimentaires et vêtements, et les distribue chaque jour avec son équipe auprès de migrants. Une femme joviale qui ne compte ni ses heures ni son énergie au service des démunis, malgré les obstacles des autorités, et sans aucune subvention. Un exemple de dévouement au service de ceux qui sont dans le besoin.

 

La mer était calme le jour de notre distribution, laissant prévoir un tout prochain départ en mer pour rejoindre l’Angleterre sur des embarcations de fortune.

 

Le lendemain, La Voix du Nord titrait : « 184 personnes secourues dans le détroit du Pas-de-Calais, plus de 1000 sont arrivées au Royaume-Uni ».

 

Depuis mon retour, deux sentiments dominent mon esprit, qui perdurent au fil des jours : harmonie et dignité.

 

L’harmonie au sein de notre groupe, croyants de toutes religions, ou non croyants, amis de longue date ou plus récents, qui a permis des questionnements authentiques et des enrichissements mutuels. L’harmonie entre le corps et l’esprit grâce à nos déambulations en pleine nature et nos fréquents temps de dialogue. Sans doute aussi, une mise en harmonie de mes connaissances limitées et d’une réalité de terrain.

 

La dignité des migrants que j’ai rencontrés : première et forte impression qui me reste gravée. Je n’ai entendu ou compris, aucune plainte, récrimination ou lamentation. La rencontre a eu lieu au 6ème jour du séjour. J’étais déjà imprégnée d’informations sur le contexte local. La visite du port de Calais et ses moyens de contrôle des migrants, les explications sur les passeurs, la visite de l’accès au site d’Eurotunnel, les commentaires de nos guides sur l’impact de la situation sur la vie locale, la politique des municipalités et les mesures policières, avaient déjà nourri mon discernement.

 

J’aurais apprécié de vivre plusieurs « 6ème jour » auprès des migrants !

 

Quelle place pour la religion dans cette histoire ?

 

Pour un lecteur qui ne me connait pas : je suis juive, une française juive, juive de la communauté libérale et Présidente de l‘AJMF Paris (Amitié Judéo-Musulmane de France – Paris). Depuis 2008, notre association consacre son énergie à déployer l’amitié entre les communautés juive et musulmane à Paris, en vue d’une société plus apaisée entre tous, croyants ou non.

 

Notre slogan est : « Association laïque dédiée à la rencontre et au dialogue » : c’est aussi tout un programme !

 

Imaginer notre engagement pour continuer de lutter contre les préjugés, les discriminations, les actes antisémites et antimusulmans, réaliser notre détermination pour ne rien lâcher dans les suites du 7 Octobre et le contexte dramatique de cet été 2025, c’est comprendre que la question de notre humanité collective habite chaque instant.

 

Ma judéité porte toutes mes actions militantes. À Calais, elle m’a offert deux moments symboliques forts :

 

Le premier, en situation d’introduire la prière de Shabbat, le premier jour du séjour étant un vendredi. J’avais lu le programme indiquant « Dîner de Shabbat » mais n’avais pas imaginé l’incarner. Avec la seule autre participante juive, nous avons préparé un kiddouch ( קידוש ) avec des ingrédients acquis en urgence à la supérette du coin : deux pains de mie pour simuler les halotts (חלות ) , deux bougies, du jus de raisin et des serviettes en papier en guise de kippa (כפה) pour tous ! Un surprenant moment singulier et noble de partage avec nos amis de toutes religions, pour découvrir ce rituel et tout son sens.

 

Le second, plus déterminant, s’est déroulé au Secours catholique. Les migrants présents devaient être majoritairement musulmans. Mon ADN s’est construit en tendant la main à mes amis et frères musulmans en toutes circonstances. C’est après une heure auprès d’eux, que j’ai éprouvé l’envie de me manifester en tant que juive, comme une nécessité pour vivre pleinement et fièrement ce moment unique.

 

Je me suis rapprochée de Rasta en lui disant simplement : « Voilà, tu ne me connais pas : Je suis juive ». Il m’a répondu dans un grand éclat de rire. « Et alors ? » J’ai poursuivi en lui expliquant mes activités associatives. Il a rajouté « Tu es la bienvenue ! ». Il ne m’a pas pris dans ses bras, mais son regard m’a offert tout son cœur.

 

Il m’a raconté brièvement son chemin de vie qui l’a amené à soutenir les migrants. Nous étions unis par le même sentiment d’humanité partagée.

 

Je lui ai exprimé une idée qui occupe mon esprit de longue date : compléter le dispositif d’accueil des migrants, par un atelier pédagogique. Celui-ci viserait à faciliter la compréhension de ces populations sur la question de l’antisémitisme, dont ils pourraient être porteurs par culture ou inconscience, et les préparer à des actes antimusulmans dans leurs futures sociétés d’accueil.

 

Je suis consciente que leur priorité est de rester vivant et leur temps de passage très éphémère pour la plupart. Mais, mes utopies et mon combat pour la fraternité, m’accompagnent ici aussi. Je me trompe sans doute de lieu et de contexte pour y mener une telle démarche. Le sujet reste pour autant criant, au regard de la déchirante actualité au Proche-Orient et les vagues de haine qu’elle déverse sur nos territoires.

 

Je crois que Rasta m’a comprise, en tout cas écoutée. Cet échange m’a soulagée, remplie d’espoir et illustré ce que l’amitié peut apporter de confiance en l’autre et en la vie.

 

Je remercie toute l’équipe de Compostelle-Cordoue, en particulier à ceux et celles qui ont contribué à sa préparation et à l’animation des « Cercles de dialogue ».

 

Notre groupe peut désormais porter fièrement le badge conçu par Jean-René Brunetière et sa mention : « Chers immigrés, vous êtes mes amis ! »

 

Je ne prétends pas être devenue meilleure, mais plus informée du contexte pour être une modeste ambassadrice, mieux armée face aux propos emprunts de mépris à l’égard de ces individus venus d’ailleurs.

 

Le hasard de l’agenda fait qu’au point final de mon récit, je referme la dernière page de l’excellent livre « Réfugiés – Ce qu’on ne nous dit pas » de Najat Vallaud-Belkacem et Benjamin Michallet. Très bien documenté, il développe la question avec talent et des informations utiles, notamment sur les aspects socio-économiques ou géopolitiques, que je ne maîtrise pas.

 

J’ai vécu ce « généreux voyage de découverte humanitaire » comme une respiration, pour poursuivre mes engagements avec confiance et détermination, loin de l’avalanche de mots pour qualifier l’horreur des conflits en cours. C’est d’ailleurs, à dessein, que je ne m’attarde pas sur le vocabulaire utilisé dans mon sujet : migrant, exilé, réfugié, déplacé, expulsé, fugitif, immigré ou émigré. Peu importe, ces hommes et femmes vivent des situations tragiques qui appellent à notre humanité.

 

Notre ami Rasta nous a indiqué qu’il privilégie les termes « exilés » ou « réfugiés », car la plupart sont encore sur les routes et n’ont pas terminé leur exil. D’autres, sont également réfugiés de guerre (Yémen, Afghanistan, Soudan, Erythrée. Ce refuge n’est d’ailleurs pas à l’intérieur de notre territoire puisque la majorité tentent l’Angleterre.

 

Être une militante associative en faveur d’un meilleur vivre-ensemble, c’est finalement tendre vers le juste équilibre entre être, dire et agir, avec l’ambition de le partager.

 

Le dicton nous dit : « on avance en marchant ! ». Un autre pourrait affirmer que « consacrer de son temps, permet de rester ouvert aux autres, et mieux se comprendre soi-même ».

 

Une toute dernière confidence : les migrants n’apprécient pas la mimolette !

 

Bien fraternellement à tous mes amis lecteurs.

 

Christine Taieb

Membre de Compostelle-Cordoue

Présidente de l’AJMF Paris (Amitié Judéo-Musulmane de France)

Membre de la CINPA (Coordination interconvictionnelle du Grand Paris)

 

 

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20 août 2025

G. Espinosa-Dassonneville: « L'histoire latino-américaine démontre le caractère non linéaire des processus de démocratisation »

Il y a deux ans et demi, Gonzague Espinosa-Dassonneville, docteur en Histoire, acceptait de répondre à mes questions autour de son passionnant ouvrage, La chute d’un empire - L’indépendance de l’Amérique espagnole (Passés composés, mars 2023). Des réponses très éclairantes sur un sujet fort méconnu en France. Après coup, comme souvent lorsque je mène une interview, j’ai pensé à un autre point sur lequel j’aurais aimé, j’aurais le lancer, même si ça devait dépasser (un peu) le cadre de son étude. C’était le suivant : comment expliquer l’énorme différentiel de développement humain entre l’Amérique anciennement anglaise (États-Unis, Canada) et l’Amérique latine ? Était-ce écrit dans l’ADN de leurs pionniers respectifs ? Dans quelle mesure n’était-ce pas écrit d’avance ?

 

>>> Interview de mars 2023 <<<

 

Il y a quelques semaines, j’ai recontacté M. Espinosa-Dassonneville pour lui proposer de nouvelles questions, autour de cette thématique. Le regard de l’historien sur l’Amérique hispanophone, ses rapports compliqués avec son puissant voisin du nord, et son potentiel devenir collectif. Une nouvelle occasion de mieux comprendre le monde sur Paroles d’Actu. Son ouvrage, que je vous recommande vivement si ces deux articles vous ont plu, est toujours disponible. Notez également que sous sa plume paraîtra en 2026, toujours chez Passés composés, une bio du général José de San Martin, un des héros des guerres d’indépendance sud-américaines.

 

Pour être tout à fait complet sur le sujet, j’invite le lecteur motivé à lire aussi mon interview avec Matthias Fekl, que je salue également, au sujet de Cuba (janvier 2024). EXCLU Paroles d’Actu, par Nicolas Roche

 

>>> À propos de Cuba <<<

 

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Gonzague Espinosa-Dassonneville: « L’histoire

latino-américaine démontre

le caractère non linéaire

des processus de démocratisation »

 

La chute d'un empire

La chute d’un empire - L’indépendance

de l’Amérique espagnole (Passés composés, mars 2023).

 

 

Comment expliquez-vous qu’en matière de développement humain l’Amérique de culture espagnole soit beaucoup moins bien lotie que l’Amérique de culture anglaise ? Est-ce en partie imputable à l’esprit de ceux qui fondèrent ces nations nouvelles ?

Amérique latine vs Amérique anglophone

En son temps, l’historien Pierre Chaunu a posé la question de savoir si l’Amérique latine n’était pas devenue indépendante trop tôt ou trop tard, car elle n’y était nullement préparée. Trop tôt, car elle s’est rapidement retrouvée à la merci des appétits européens et étasuniens au sortir de la guerre, en position de faiblesse ; trop tard, car elle n’a pas bénéficié du contexte international favorable dont ont profité les jeunes États-Unis pour prospérer et poser des bases solides – l’union était loin d’être évidente au départ, comme illustre la volonté de Benjamin Franklin d’unir les  « morceaux du serpent » (Join or Die). Indépendants en 1783, ils n’ont guère été menacés en Amérique du Nord par les puissances européennes, si ce n’est par le Royaume-Uni lors d’une guerre entre 1812 et 1814, tandis qu’ils ont bénéficié d’une forte demande de leurs produits durant les vingt-cinq années de guerres de la Révolution et de l’Empire. L’Amérique latine n’a gagné son indépendance qu’après la paix sur le Vieux Continent en 1815. La comparaison entre une Amérique anglo-saxonne florissante et une Amérique hispanique archaïque n’a fait qu’engendrer un stéréotype encore présent de nos jours.

 

L’Amérique latine des indépendances est la fille des longues guerres qu’elle a eu à subir au cours de son processus d’émancipation. La rupture du lien colonial et la fin des régimes de prohibition qui la caractérisaient, portant sur le commerce et l’installation des étrangers, par exemple, ont ouvert la région aux relations internationales et à d’inédites circulations transnationales qui ont modelé ce nouveau monde indépendant. Les destructions liées à la guerre ont aussi beaucoup touché l’industrie et le commerce. Les capitaux des Espagnols se sont volatilisés tandis que les riches marchands sud-américains ont été lourdement taxés par les nouveaux États mendiants. Ces économies émergentes n’étaient pas de taille à lutter contre les nations de l’Atlantique nord (États-Unis, Royaume-Uni et France), plus puissantes et plus développées, qui inondaient de leurs produits les marchés sud-américains ouverts à la concurrence internationale (surtout britannique au début) et qui écrasaient l’artisanat local. Les taxes à l’importation et l’exportation monétaire ne suffisaient pas à équilibrer les déficits de la balance commerciale alors que les exportations des producteurs n’augmentaient pas dans la même proportion. Ces pays ont souvent été obligés d’emprunter auprès de banques étrangères dont les gouvernements, à l’occasion, imposaient leur volonté pour récupérer leur mise, s’il le fallait, par la diplomatie de la canonnière.

 

En parallèle, l’imbrication du politique, du social et du militaire a produit une configuration particulière qui explique, en bonne part, certains traits durables de cette région, parmi lesquels la forte instabilité des gouvernements, les tendances sécessionnistes des provinces, la militarisation de la société et le basculement du pouvoir vers les campagnes. La profondeur du phénomène guerrier a été aussi un facteur de démocratisation en construisant une citoyenneté par les armes des plus humbles, Indiens, métis et même esclaves. Ces enjeux postcoloniaux ont marqué la plupart de ces pays. Ils témoignent des difficultés à transformer les hiérarchies statuaires des anciens régimes par le principe nouveau de citoyenneté. La brèche entre l’exigence puissante de l’égalité, d’une part, la persistance des héritages coloniaux et la réinvention libérale des inégalités, d’autre part, expliquent, en bonne part, le caractère éruptif de l’histoire politique du sous-continent.

 

Mais on l’oublie souvent, les nations sud-américaines font partie des États-nations les plus anciens du monde et leur histoire accompagne une « modernité politique » fondée, dès l’époque des révolutions qui ont transformé le monde atlantique (1770-1830), sur les principes de la souveraineté du peuple, de la citoyenneté et du constitutionnalisme. Si l’expérience démocratique latino-américaine montre une chose, c’est bien le caractère non linéaire des processus de démocratisation.

 

 

Les États-Unis ont-ils, de par leur conception quasi impérialiste du continent américain, contribué de façon certaine à la pauvreté et à la faiblesse de nombre d’États d’Amérique latine ?

de la responsabilité des États-Unis

En partie. Les relations interaméricaines se sont fondées sur un certain mépris pour leurs voisins du Sud. Les États-Unis ont voulu incarner, dès leurs origines, un modèle à la fois unique et universel  : d’une part, un pays garantissant la liberté et la prospérité à ses citoyens et, d’autre part, un pays montrant le chemin au reste du genre humain. De fait, ils ont longtemps vu leur politique extérieure comme un simple moyen au service de ce destin (« destinée manifeste »).

 

Jusqu’en 1822, les États-Unis estimaient que les Hispano-américains seraient incapables de se gouverner avant d’être le premier État à reconnaître ces nouvelles nations. Les dangers d’un retour en force de l’Espagne et des progrès russes en Alaska ont conduit le président James Monroe à faire sa célèbre déclaration dans laquelle il condamnait toute intervention d’une puissance européenne dans l’hémisphère occidental. C’est un rejet clair du colonialisme qui est apparu a posteriori comme la première pierre de l’impérialisme étasunien vis-à-vis de ses voisins du Sud. À la fin du XIXe  siècle, la doctrine Monroe en est venue à justifier l’interventionnisme agressif des États-Unis et des occupations militaires récurrentes en Amérique centrale et dans les Caraïbes (la politique du « gros bâton » instaurée par Theodore Roosevelt), jugées vitales pour leurs intérêts économiques. Washington a investi massivement dans l’économie des pays d’Amérique latine en manque de capitaux, ce qui lui a permis d’exercer des pressions sur les dirigeants de ces pays pour les orienter dans un sens favorable à ses intérêts (« diplomatie du dollar »). Cela s’est souvent traduit par une déstabilisation des pouvoirs en place et la dictature féroce d’un potentat local soumis aux États-Unis, popularisant ainsi l’expression de « républiques bananières » (1904), puisque les exploitations des fruits tropicaux de la région étaient contrôlées par la puissante United Fruit Company, devenue l’archétype de l’influence d’une multinationale sur un gouvernement. Hergé a montré cette emprise dans Tintin et les Picaros, album dans lequel la guérilla du général Alcazar est financée par « l’International Banana Company ». La lutte contre le communisme dans le contexte de la Guerre froide n’a été qu’un avatar supplémentaire de cette politique interventionniste dans son « arrière-cour ».

 

Cet impérialisme a souvent été dénoncé comme le facteur de tous les maux de l’Amérique latine, ce qui est exagéré. Mais la formule du président Portirio Díaz (1876-1911) résume cet état d’esprit  : « Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des États-Unis ! »

 

 

La culture est-elle le vrai soft power de cette Amérique latine à laquelle j’ajouterais, par extension, le Brésil lusophone ?

la culture comme soft power ?

Tout d’abord, il est important de définir les conditions d’un véritable soft power. Son existence nécessite des institutions politiques stables, crédibles, une identité clairement établie, de sorte que la simple possession de ressources culturelles et leur utilisation à des fins politiques sont insuffisantes. Pour disposer de moyens d’influence culturels décisifs, et donc d’une forme de pouvoir, les États latino-américains, dépourvus de poids économique ou militaire, ont d’abord dû travailler à la stabilité de leurs institutions, de leur économie et à l’attractivité de leurs valeurs et de leurs dirigeants politiques. Aujourd’hui, très peu y sont parvenus, c’est pourquoi le terme de soft power latino-américain doit être utilisé avec la plus grande prudence.

 

Mais il est vrai que ces pays ont davantage mobilisé leur culture pour se forger une identité, d’abord commune, puis progressivement différenciée, pour la majorité d’entre eux dans le but de faire rayonner leur culture afin d’attirer des opportunités de développement, une tendance qui n’a cessé de croître avec l’accélération de l’interdépendance et de la compétition internationale. Le Brésil, de par ses ressources, son rôle dans la région et ses ambitions, est l’un des seuls pays pour lesquels l’on pourrait véritablement parler de soft power. L’Argentine pourrait à l’avenir le rejoindre, tandis que Cuba a beaucoup perdu de son influence avec la fin de la Guerre froide. Finalement, les nombreuses initiatives ne relèvent que d’une diplomatie culturelle ambitieuse pour établir de bonnes relations avec les autres nations du monde.

 

 

Y a-t-il parmi les États ayant composé l’ancien empire espagnol d’Amérique des velléités sérieuses d’intégration communautaire, à l’image de ce qui s’est fait en Europe depuis les années  1950 ?

vers une intégration communautaire ?

Oui, même si c’est un vieux serpent de mer qui date des indépendances. Les deux principaux libertadores, José de San Martín et Simón Bolívar, ont ambitionné de fédérer les États nouvellement indépendants issus de l’implosion de l’empire espagnol pour assurer leur prospérité et leur sécurité face aux menaces extérieures (États-Unis, Europe, Brésil). Bolívar avait commencé à constituer un vaste ensemble avec la « Grande Colombie » (Colombie actuelle, Venezuela, Équateur et Panamá) avant de proposer l’établissement d’une « Confédération des Andes ». Le « congrès amphictyonique » de Panama en 1826, réunissant tous les États, devait aller dans le sens de l’union. Mais l’hostilité déclarée du Royaume-Uni, qui ne tenait pas à voir se constituer une grande unité politique, la méfiance des États-Unis, et les problèmes internes des différents États, aboutissent à son échec. De manière générale, les grands ensembles ont fini par éclater, car les identités nationales étaient déjà bien ancrées par le biais des guerres de l’Indépendance : la « Grande Colombie » implose en 1830. Elle est suivie par la Fédération centraméricaine (1823-1839), réunissant le Guatemala, le Salvador, le Honduras, le Nicaragua et le Costa Rica ; et par la Confédération Pérou-Bolivie (1836-1839). Le Mexique reste une exception, malgré la perte de la moitié de son territoire au profit des États-Unis en 1848, tandis qu’il n’a pas fallu grand-chose pour que l’Argentine reste un conglomérat de quatorze républiques provinciales jalouses de leur autonomie.

 

Néanmoins, l’idée d’une entité fédérant les États sud-américains a toujours subsisté. En 1948 a été créée l’Organisation des États américains (OEA), qui prône la coopération entre les États dans différents domaines définis lors de sommets des Amériques (démocratie, drogue, corruption, sécurité, etc.), mais elle est souvent critiquée et assimilée à un « ministère des Colonies » des États-Unis. Sur le plan économique, il existe la Communauté andine (CAN, 1969), organisation d’intégration régionale, et le MERCOSUR (1991) qui réunit la plupart des États sud-américains. Il prône la libre circulation des biens, des services et des citoyens. En 2004, ces deux marchés sont intégrés à l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) qui souhaite s’inspirer de l’Union européenne. Son objectif est de construire une identité et une citoyenne sud-américaine ainsi que développer un espace régional intégré. Mais force est de constater que l’idée a fait long feu, puisque seuls 5 États en font encore partie. Enfin, la même année a été créée « l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique » (ALBA) par Hugo Chávez et Fidel Castro, présidents du Venezuela et de Cuba, en opposition au projet de zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) portée par les États-Unis. C’est une organisation politique, culturelle, sociale et économique qui vise à promouvoir l’intégration et la coopération des pays d’Amérique du Sud et des Caraïbes. Elle se veut constructrice d’un nouvel ordre international multicentrique et pluripolaire avec un accent mis sur la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale en s’appuyant sur un nouveau socialisme. Mais, là aussi, l’idée est loin d’être fédératrice, puisque seuls le Venezuela, la Bolivie et le Nicaragua, auxquels s’ajoutent plusieurs îles antillaises, en sont encore membres.

  

Gonzague Espinosa-Dassonneville

 

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9 août 2025

« Quo Vadis Nagasaki ? » par Pierre Sevaistre

Ce 9 août est commémoré, pour son 80e anniversaire, le bombardement atomique de Nagasaki, qui survint trois jours après celui d’Hiroshima. Cette actualité, ce souvenir ont été abordés dans Paroles dActu il y a peu, avec la tribune donnée au spécialiste du nucléaire militaire, Jean-Marc Le Page. Peu après sa diffusion, j’ai souhaité proposer à un autre de mes correspondants fidèles, Pierre Sevaistre, Français grand connaisseur du Japon où il vit depuis des années, d’écrire à son tour quelque chose pour évoquer cette histoire. Il a à deux reprises répondu à ma sollicitation, pour ce site : la première en 2017, autour de la parution de son ouvrage sur les rapports au monde du Japon à travers les siècles, la seconde en 2022 après l’assassinat de l’ancien Premier ministre emblématique, Shinzo Abe.

 

Après réflexion, M. Sevaistre a proposé de plancher sur un texte évoquant plus particulièrement la ville de la seconde bombe, celle qu’on oublie un peu plus facilement, à savoir Nagasaki. J’en ai été ravi, ayant toujours été un peu choqué qu’on parle infiniment plus, s’agissant d’holocauste nucléaire, d’Hiroshima que de celle-ci, même si les raisons en sont compréhensibles : elle fut la première d’une liste qu’on espère ne jamais dépasser deux, et « Little Boy », bien que moins puissante, fit deux fois plus de victimes que « Fat Man ». L’article propose, en peu de signes, un voyage passionnant dans l’histoire méconnue d’une région où fleurirent quelques unes des premières interactions véritables du Japon avec le monde chrétien. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« Quo Vadis Nagasaki ? »

par Pierre Sevaistre, le 8 août 2025

L’ancienne cathédrale d’Urakami, Nagasaki. Peu après l’explosion...

 

Le 9 août 2025, Nagasaki a commémoré les 80 ans de la bombe nucléaire et comme d’habitude, les cérémonies ont été quelque peu éclipsées par celles d’Hiroshima trois jours plus tôt. Il est vrai qu’avec environ 70 000 victimes, le bilan des morts est la moitié de celui de Hiroshima. Ce moindre décompte n’a pas été dû à la bombe, qui était plus puissante, mais à la configuration particulière de la ville encaissée au fond d’une espèce de fjord entre des montagnes qui ont limité l’étendue des dégâts.

 

C’est probablement cette disposition géographique qui avait séduit en son temps, en 1565, le père Figueiredo et l’avait convaincu d’aller demander au seigneur du lieu, Sumitada Ômura, l’autorisation d’en faire un mouillage pour les bateaux de commerce des Portugais. Ômura était le seigneur du domaine féodal du même nom et, pour se défendre contre les attaques incessantes de ses voisins, il avait misé sur l’argent et les armes que pourrait lui apporter le commerce portugais. Il avait offert aux jésuites l’autorisation de prêcher dans son fief contre la venue des caraques portugaises. En échange de la promesse d’une conversion future, les jésuites avaient accepté le marché, mais les deux premiers ports mis à leur disposition avaient été successivement attaqués par un seigneur voisin jaloux. C’est la raison pour laquelle le père Figueiredo s’était mis à la recherche d’un site à la fois facile d’accès pour les lourds bateaux portugais et aisément défendable. C’est ainsi que Nagasaki était devenu une petite ville très active qui accueillait les bateaux du capitaine-major portugais et dans laquelle les jésuites pouvaient construire librement leurs églises. Les commerçants japonais avaient afflué, ainsi que des chrétiens de tout le Kyushu qui fuyaient la vindicte de leurs concitoyens.

 

Ômura avait fini par se faire baptiser et, malgré le côté très intéressé de cette conversion, il restera fidèle toute sa vie à ses amis jésuites et à sa nouvelle religion. Néanmoins, il restait militairement faible et en 1573 il fut attaqué par son propre beau-frère. Il fut sauvé de justesse par un groupe de fidèles samouraïs chrétiens, mais il ne put rien faire pour défendre Nagasaki qui était assiégée au même moment. Normalement, Nagasaki aurait dû tomber, mais un groupe de réfugiés chrétiens qui n’avaient plus rien à perdre fit une sortie audacieuse qui décapita l’armée assiégeante. Pour la première fois, des chrétiens, samouraïs ou non, avaient pris les armes et s’étaient défendus avec succès.

 

C’est probablement ce qui poussa Ômura à faire le don perpétuel de Nagasaki aux jésuites en 1580 lors du passage du visiteur des missions orientales, Alessandro Valignano. Bien que les jésuites n’aient pas été censés s’impliquer dans des affaires temporelles, Valignano accepta cette proposition ; il y avait des années que la mission se finançait avec les commissions du commerce de la soie et comme sa demande d’autorisation à Rome mettrait trois ans pour revenir, il y avait peu de chances qu’elle soit refusée. Ce don avait néanmoins une contrepartie ; les jésuites devaient assurer eux-mêmes la défense de leur ville.

 

Cette obligation n’était pas pour déplaire au nouveau supérieur de la mission du Japon, un Portugais nommé Gaspar Coelho, qui avait toujours été partisan de la manière forte vis-à-vis de ses concurrents bouddhistes. Il commença donc à fortifier Nagasaki et fit l’acquisition d’une fuste, c’est-à-dire une galère de guerre. Ce que Coelho n’avait pas compris, c’est que le nouvel homme fort du Japon, Hideyoshi, n’allait pas se montrer longtemps aussi favorable aux chrétiens que l’avait été son prédécesseur Nobunaga. Coelho commit l’erreur d’aller en 1587 visiter Hideyoshi, qui était en campagne dans le Kyushu, en utilisant sa fuste. La réaction fut foudroyante, Hideyoshi ne supporta pas que des étrangers puissent être armés au Japon. Il ordonna l’expulsion des jésuites du pays et confisqua Nagasaki dont il fit détruire les églises.

 

En pratique les jésuites ne quittèrent pas le Japon. Ils se firent extrêmement discrets et réussirent à négocier par toutes sortes de faux-semblants le droit de rester. Malheureusement pour eux, 1590 est l’époque où les Espagnols, ne reconnaissant plus l’exclusivité du Portugal sur le Japon, envoyèrent leurs propres missionnaires comme têtes de pont sur l’archipel. Ces derniers refusèrent de se montrer discrets comme les jésuites ; ils furent tolérés quelques années, mais en 1597 après un incident avec un bateau espagnol, Hideyoshi fit arrêter vingt-six personnes proches des franciscains, religieux et laïcs, Japonais et étrangers. On les fit marcher de Kyoto jusqu’à Nagasaki et là, ils furent crucifiés sur la pente de Nishizaka qui surplombe la baie. Le choix de Nagasaki pour l’exécution n’était bien sûr pas un hasard, Hideyoshi voulait faire un exemple et montrer aux nombreux chrétiens de la ville les limites de ce qu’il était prêt à tolérer.

 

Hideyoshi n’allait pas survivre longtemps à ces premiers martyrs et sa succession allait donner lieu à une guerre finalement remportée en 1600 par Ieyasu Tokugawa à la bataille de Sekigahara. Pendant une dizaine d’années, le nouveau dirigeant allait se montrer favorable aux chrétiens et au commerce étranger. La ville de Nagasaki allait connaître une période très florissante alors qu’apparaissaient de nouveaux concurrents, les Hollandais, qui s’installèrent dans la localité rivale de Hirado.

 

Cette période faste n’allait pas durer ; les Tokugawa voulaient contrôler tout le pays et craignaient l’influence de l’Espagne et du Portugal sur les daimyos chrétiens, les seigneurs féodaux convertis. En 1614, ils interdirent la religion catholique dans tout le pays et les chrétiens qui restèrent durent entrer en clandestinité. Dans les quinze années qui suivirent, des campagnes de persécutions sévères anéantirent la plupart des communautés chrétiennes et de leurs pasteurs. Nagasaki qui était sous la coupe directe des Tokugawa fut parmi les premières visées. En 1622, sur la pente de Nishizaka, une cinquantaine de chrétiens furent brûlés ou décapités. Les Tokugawa s’attaquèrent alors au commerce étranger ; les Portugais furent confinés sur l’île artificielle de Dejima avant d’être expulsés du pays et ils furent remplacés sur Dejima par les Hollandais qui avaient été forcés de quitter Hirado. À part les Chinois, dont les jonques n’avaient jamais cessé de fréquenter le port de Nagasaki, il n’y avait plus d’étrangers au Japon en dehors de la poignée de commerçants hollandais sur Dejima. Cela allait durer deux cent cinquante ans.

 

Nagasaki allait profiter de cette période de paix sous les Tokugawa et de son statut d’unique point de contact avec l’Europe. Elle était la seule à avoir des interprètes de hollandais qui se transmettaient leur savoir de père en fils. C’est à Nagasaki aussi que s’installèrent, à partir du 18e siècle, des chercheurs qui étudiaient les sciences occidentales sur la base les livres hollandais. On appelait cela rangaku, ou les études hollandaises. Lorsque le commodore Perry força le Japon à s’ouvrir en 1854, quatre villes furent ouvertes aux étrangers, dont, bien sûr, Nagasaki, aux côtés de Yokohama. Ce fut dans ces deux villes que les pères français des Missions étrangères de Paris eurent droit de s’installer et de bâtir leurs premières églises, en théorie réservées aux étrangers. Celle de Nagasaki fut construite dans la concession d’Ôura, au sud de la ville. C’est là que son curé, le père Petitjean, vit arriver en 1865 un groupe de paysans qui se firent reconnaître de lui comme chrétiens. Ils venaient du village d’Urakami, à la lisière-nord de la ville, et avaient vécu leur foi en clandestinité pendant plus de deux cents ans, c’étaient les premiers chrétiens cachés que retrouvaient les missionnaires. Le père Petitjean s’occupa d’eux secrètement pendant quelques années, mais les chrétiens cachés pensèrent qu’ils pouvaient désormais vivre au grand jour. Mal leur en prit, car ils furent victimes d’une violente persécution de la part du nouveau gouvernement Meiji qui les déporta en 1870. Sur 3 400 chrétiens, 600 moururent de sévices subis pendant les trois ans que dura leur « voyage », comme ils l’appelèrent. Grâce à la pression internationale, le catholicisme devint toléré en 1873, avant d’être autorisé, et les exilés d’Urakami purent rentrer chez eux. Leur village avait été absorbé par Nagasaki dont il était devenu le quartier nord. Ils avaient tout perdu, mais avec beaucoup de courage et l’aide des missionnaires français, ils entamèrent la construction d’une cathédrale qui fut inaugurée en 1915, et était à l’époque la plus grande de toute l’Asie.

 

Et puis le Japon est entré en guerre, contre la Chine d’abord, puis contre les Alliés ensuite. Le prétexte était défensif, mais il s’agissait en fait d’assouvir l’ambition des militaires qui rêvaient de dominer toute l’Asie et d’en chasser les Occidentaux. Le résultat fut l’inverse de ce qui était espéré ; à partir de 1945 l’archipel japonais subissait des bombardements massifs et Okinawa avait été perdue à l’issue de batailles extrêmement meurtrières. Le 26 juillet, les alliés avaient publié la déclaration de Postdam demandant la reddition sans condition du Japon et, en l’absence d’une réponse positive, deux bombes nucléaires furent lancées, le 6 août sur Hiroshima, et le 9 août sur Nagasaki.

 

Photos de Pierre Sevaistre, avec son commentaire.

Je vous envoie deux photos que j’ai prises moi-même. Elles ne sont pas très bonnes et demandent une explication mais je les trouve émouvantes. Il s’agit des deux arbres du sanctuaire shinto de Sanno, pas très loin du point zéro (le parc de la Paix), qui ont été brûlés lors du bombardement mais qui ont repris. Il y a une plaque avec la photo juste après la bombe, qui n’est pas très nette mais donne néanmoins une idée de la situation. Le temple est dans un quartier qui est animé, ces arbres à l’arrière desquels on voit toujours la partie carbonisée sont pour moi le symbole de la renaissance de cette ville.

 

On pourra gloser longtemps sur le fait de savoir si ces bombes étaient nécessaires pour finir la guerre. Il apparaît que la principale motivation des Américains était de terminer les hostilités avant que les Soviétiques ne puissent envahir le Japon, ce qu’ils avaient promis de commencer le 9 août. C’est horrible à dire, mais l’état-major américain, qui avait déjà rasé les villes allemandes et les grandes villes japonaises, n’était pas à cent ou deux cent mille Japonais près. C’est ainsi que Hiroshima est devenue malgré elle le centre mondial pour le désarmement nucléaire, mais c’est un mouvement qui récemment apparaît de plus en plus décalé dans un univers qui se réarme. Même le prix Nobel accordé aux derniers hibakusha (les survivants de la Bombe, ndlr) semble être une dernière consolation avant que l’âge ne finisse par les emporter. Jamais les États-Unis n’ont présenté la moindre excuse pour ces bombardements, mais il est vrai que le gouvernement japonais n’a pas non plus reconnu sa responsabilité dans le déclenchement de cette guerre et les innombrables victimes qu’elle a causées. Après 80 ans, la situation ne s’est pas améliorée.

 

À Nagasaki, les choses sont un peu différentes ; on peut se poser la question, comme le font beaucoup de Japonais, de savoir pourquoi une deuxième bombe était nécessaire. Certains disent que les Américains ont voulu tester en vraie grandeur l’efficacité d’une bombe au plutonium, après celle à l’uranium de Hiroshima. On peut en tous cas se demander si les Américains savaient ce qu’ils faisaient en larguant cette bombe non seulement sur Nagasaki, mais en plus à la verticale d’Urakami, le quartier chrétien. Un médecin catholique nommé Takashi Nagai a essayé de donner un sens à ces nouvelles souffrances infligées à ses coreligionnaires d’Urakami. Devant les ruines de la cathédrale, il a expliqué que les victimes de la bombe avaient été offertes en holocauste pour la paix dans le monde.

 

Beaucoup de Français sont passionnés par le Japon et veulent le visiter. Pour ceux qui viennent, Nagasaki est une étape essentielle, car c’est la ville dont l’histoire souvent dramatique relie le Japon au reste du monde. Depuis le mémorial des vingt-six martyrs, en passant par l’île de Dejima, l’église d’Ôura, le musée des chrétiens cachés, la ville chinoise, les ruines de l’ancienne cathédrale, le parc de la paix, le mémorial de Takashi Nagai et la nouvelle cathédrale, on y retrouvera une densité d’émotions rarement accessible autre part. Au-delà de l’exotisme, on y trouve un sentiment de fraternité avec le peuple japonais.

  

par Pierre Sevaistre (08/08/25)

 

Pierre Sevaistre est auteur de Chrétiens et Japonais : Histoire

du catholicisme au Japon (L’Harmattan, 2024).

 

 

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