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Paroles d'Actu
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histoire
19 avril 2016

Pierre Branda : « Attachons-nous à redécouvrir la "vraie" Joséphine ! »

Pierre Branda est historien, auteur de riches ouvrages qui touchent aux époques consulat-empire et directeur du patrimoine de la Fondation Napoléon. Sa dernière étude en date, il a souhaité la consacrer à celle qu’on appelle communément Joséphine de Beauharnais, madame Bonaparte, qui fut auprès de Napoléon consulesse puis impératrice des Français (1804-1809). Un des personnages les plus romanesques et attachants de notre histoire, sans doute aussi un des plus caricaturés : c’est précisément à cela que Pierre Branda a souhaité s’attaquer, s’attachant à questionner les idées reçues, à enquêter et apporter de nouvelles pistes de réflexion sur la base d’éléments de recherche inédits. Le résultat, c’est ce Joséphine : Le paradoxe du cygne, paru aux éditions Perrin (janvier 2016). Une biographie qui se lit avec plaisir et fourmille d’informations permettant de mieux appréhender le parcours complexe de cette femme hors du commun. À découvrir ici, l’interview que M. Branda a bien voulu m’accorder - ce dont je le remercie. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

Pierre Branda: « Attachons-nous

à redécouvrir la "vraie" Joséphine ! »

 

Joséphine

Joséphine, le paradoxe du cygne, par Pierre Branda. Éd. Perrin, janvier 2016.

 

Paroles d'Actu : Pierre Branda, bonjour, et merci de m’accorder ce nouvel entretien pour Paroles d’Actu. Autour, cette fois, à l’occasion de la parution de Joséphine : le paradoxe du cygne (Perrin), de la figure ô combien romanesque de celle qui, consulesse puis impératrice, tint au côté de Bonaparte puis Napoléon, le titre de première dame de France durant certaines des années les plus chargées de l’histoire de notre pays. Pourquoi avoir voulu écrire sur Joséphine de Beauharnais (un nom qui d’ailleurs n’était pas le sien) ?

 

Pierre Branda : Oui en effet, Joséphine de Beauharnais est un nom qu’elle n’a jamais porté. Ce nom a été inventé par la Restauration pour éviter de l’appeler Joséphine Bonaparte ou seulement Joséphine, ce qui aurait rappelé son rang d’impératrice. On préféra alors accoler le prénom sous lequel elle était connu et que lui avait donné Napoléon au nom de son premier mari.

 

Cet ouvrage est venu d’une insatisfaction à chaque portrait que je pouvais lire d’elle. Je ne pouvais croire que Napoléon Bonaparte, qui se liait difficilement, - on lui connaît peu de véritables amis ou amours - ait pu s’enticher aussi longtemps d’une femme évanescente, frivole et pour tout dire sans consistance. L’enquête que j’ai menée m’a conduit à reconsidérer bien des légendes et j’espère mettre en évidence les préjugés dont elle a souffert.

 

PdA : On est frappé, peu après sa rencontre avec Bonaparte, de l’attachement très fort que le jeune général, parti pour l’Italie, témoigne à sa femme, de six ans son aînée. C’est particulièrement flagrant lors de leurs échanges de lettres, et très bien retranscrit dans votre ouvrage. On le sent fou amoureux comme un adolescent et, au moins tout autant, très possessif envers elle ; cette dernière paraît, disons, un peu plus accoutumée aux affres du cœur. Que représente Joséphine pour Napoléon durant les premiers mois de leur relation ? Peut-on dire qu’elle contribue alors à le faire grandir sentimentalement parlant, peut-être à le « former », à le « forger » ?

 

P.B. : Je ne dirais pas cela. Cette image est facile et sans doute fausse. Napoléon est à un moment particulier de sa vie. Il est sous le coup d’une rupture sentimentale avec Désirée Clary mais aussi d’un éloignement de Joseph. Ce dernier a d’ailleurs fait en sorte qu’il ne puisse pas épouser Désirée. En octobre 1795, quand il rencontre Joséphine, il s’éloigne de son clan pour la première fois de sa vie pour adopter une nouvelle famille, celle des Beauharnais. En homme pressé, il apprécie en quelque sorte d’entrer dans une famille toute faite avec Joséphine et ses deux enfants, Eugène et Hortense. Sentimentalement, il est possédé par un véritable délire amoureux qui du reste avait commencé avec Désirée, et qui va se concentrer sur sa nouvelle conquête. Cela tient donc plus à son caractère excessif qu’au charme de Joséphine. Quant à elle, autant possessive et jalouse que lui, elle apprécie certainement d’avoir cet homme jeune à ses pieds. C’est pour elle une première ! Avant Napoléon, les hommes la fuyaient, tel son premier mari, à cause de sa « tyrannie domestique ».

 

PdA : Vous évoquez dans votre livre un point fort méconnu (et d’une importance capitale quand on connaît la suite de l’histoire) : Joséphine aurait assez rapidement été enceinte de Bonaparte. Mais l’empressement appuyé de celui-ci, alors en poste en Italie, à la retrouver auprès de lui aurait contribué, sans doute, par le voyage occasionné, à ce qu’elle tombe malade et fasse une fausse couche. Une fausse couche qui n’a probablement pas pesé pour rien dans son incapacité future à porter des enfants...

 

P.B. : Il semble planer comme une étrange fatalité autour de Joséphine. Dès qu’elle s’élève, le sol se dérobe sous ses pieds comme en témoigne sa séparation douloureuse avec Alexandre de Beauharnais puis son emprisonnement aux Carmes sous la Terreur. En 1796, elle a la chance d’épouser l’homme le plus prometteur du siècle et elle ne pourra jamais avoir d’enfants de lui. J’évoque en effet dans le livre une nouvelle hypothèse à propos de sa stérilité, une fausse couche qui se serait ensuite infecté. Les conséquences allaient être difficiles ensuite pour le couple. Joséphine allait devoir lutter pour se maintenir.

 

PdA : Une constante que l’on retrouve tout au long de l’histoire : l’hostilité du clan Bonaparte à l’égard de Joséphine et souvent, par extension, des Beauharnais. La famille de sang de Napoléon (certes prise ici comme un ensemble) craint de voir le pouvoir et une partie du « patrimoine familial » lui échapper tandis que le premier personnage de l’État multiplie les marques d’affection et de confiance envers, notamment, les enfants de son épouse, Comment considérez-vous les Bonaparte sur ce point en particulier : sont-ils manifestement injustes, pour ne pas dire mesquins ?

 

P.B. : Ils peuvent l’être mais ils n’ont surtout jamais compris que Napoléon se servait des Beauharnais pour leur échapper. Pour éviter que son clan ne l’étouffe, il prenait sans doute un malin plaisir à décerner titres et honneurs à Joséphine et à ses enfants. Napoléon pratiquait à l’excès parfois le diviser pour régner, d’où cette attitude. De leur côté, les Bonaparte restaient persuadés que Napoléon était sous l’emprise de cette «  diablesse» de Joséphine. Partant, ils la détesteront longtemps, militant sans cesse pour le divorce.

 

PdA : Nous l’évoquions il y a un instant : le pouvoir, bientôt, va (re)devenir héréditaire. Ce qui ne va pas manquer de poser, de façon de plus en plus appuyée au fil du temps, la question de l’incapacité du couple régnant à enfanter un héritier. Vous suggérez dans votre ouvrage que Joséphine, sentant le « coup venir », n’aurait pas été totalement insensible aux appels des milieux royalistes qui l’invitaient à pousser auprès de son époux l’idée d’une restauration qui eût maintenu ce dernier au centre de l’action gouvernementale mais déplacé l’affaire de la succession. Cette angoisse est prégnante chez elle, depuis longtemps ?

 

P.B. : La possessive Joséphine n’acceptera jamais de perdre « son » Napoléon. Ce dernier dira que quant il ouvrait la porte de sa berline à l’aube, il trouvait son épouse « avec tout son attirail ». Pour le suivre, elle s’était sûrement levée à quatre heures du matin. Alors la perspective de le voir couronné l’a sûrement inquiétée. N’allait-il pas s’éloigner d’elle au final ? Son pressentiment allait hélas pour elle se vérifier.

 

PdA : Joséphine est populaire, très populaire même, vous le démontrez à de nombreuses reprises : outre le charme évident qu’elle dégage, il émane d’elle une espèce de bienveillance naturelle qui paraît par ricochet contribuer à adoucir l’image de Bonaparte. Comment la perçoit-on au sein du peuple ? En quoi est-elle un atout pour la monarchie impériale ?

 

P.B. : Joséphine possédait une empathie certaine. Femme de réseaux, elle sait écouter puis rendre service. Depuis son premier mariage, elle tisse sa toile, n’adoptant aucun parti mais en les fréquentant tous. Elle apportera à Napoléon ses mille et une relations. Ensuite, elle apparaît rassurante et pour le nouveau régime, c’est un atout certain. Napoléon pouvait inquiéter de par son allure martiale ; en apparaissant à ses côtés, Joséphine lissait son image. Vénus en contrepoint de Mars en somme. L’image est ancienne mais efficace. 

 

PdA : Vous le rappelez très bien, Joséphine essaiera de faire entendre sa voix, sa sensibilité sur, notamment, l’exécution du duc d’Enghien, prélude à l’instauration de l’empire - sans succès. S’est-elle fendue, pour ce que l’on sait, de conseils, de recommandations sur des points notables d’affaires d’État auprès de Bonaparte / de Napoléon ? A-t-elle eu une influence sur certains de ces points ?

 

P.B. : Il est difficile de dire quelle part lui attribuer dans telle ou telle décision. Napoléon était très peu influençable. En outre, il le dira à Sainte-Hélène, elle ne lui demanda jamais rien directement. Peut être usa-t-elle de malice, elle qui connaissait toutes les nuances de son ombrageux caractère, pour le faire plier ? En tout cas, une chose est maintenant certaine. En ce qui concerne le rétablissement de l’esclavage dont on l’a accusée d’avoir décidé Napoléon, elle n’y est pour rien. En 1802, au moment où la France recouvre ses colonies, elle écrit à sa mère pour la prier de vendre l’habitation familiale. On a connu colon plus acharné !

 

PdA : Considérez-vous, même si on fait appel ici à quelque chose d’impalpable, que Napoléon a perdu sa « bonne étoile » et, peut-être, « perdu pied » après sa séparation d’avec l’impératrice Joséphine en 1809 ?

 

P.B. : Même si cela y ressemble, ce serait bien réducteur de considérer les choses ainsi. La répudiation de Joséphine reste avant tout une décision politique qui constituera l’une des erreurs du règne. Napoléon voulait que sa dynastie s’allie aux plus prestigieuses familles d’Europe. Il choisira d’ailleurs la fille de l’empereur d’Autriche. Pour successeur, il pouvait parfaitement choisir l’un des enfants issus du mariage entre son frère Louis et la fille de Joséphine, Hortense. Cette union célébrée en 1802 et qui tournera au désastre avait d’ailleurs été manigancée par Joséphine et Napoléon pour se perpétuer d’une autre façon.

 

PdA : L’affection manifeste qui continue de les lier après ne peut que toucher le lecteur. Comment qualifieriez-vous leurs rapports, à ces deux-là, finalement ? Au-delà de l’amour, une estime, peut-être une admiration profonde de part et d’autre ?

 

P.B. : Plus qu’une simple affection ou de l’estime à mon avis. Ces deux géants de l’histoire avaient tous deux une incroyable confiance en eux. Ils étaient certes complémentaires presque jusqu’à la caricature mais ils se ressemblaient aussi étonnamment. Ils étaient ambitieux, jaloux, possessifs, peu rancuniers et leurs histoires personnelles se recoupent en de nombreux points. Joséphine était vraiment l’alter ego de Napoléon. Peut-être voyaient-ils en l’autre comme une part d’eux-mêmes ? Je pense que leur lien très fort, de l’amour sans doute, était comme un jeu de miroirs dans lequel ils continuaient d’une certaine manière à s’admirer.

 

PdA : J’ai dû faire des choix pour mes questions, occultant, forcément, des pans entiers de l’histoire de Joséphine. Ce que l’on retient du portrait que vous en faites, c’est réellement qu’elle fut un personnage attachant, forcément touchant et tragique à bien des égards. Quelle est l’image que vous vous êtes forgée de Joséphine à la suite des recherches que vous avez conduites pour l’écriture de ce livre ? En quoi est-elle différente de celle que vous pouviez en avoir avant ?

 

P.B. : Je ne soupçonnais pas une telle force de caractère et son ambition forcenée. Elle m’a vraiment étonnée et j’espère avoir vraiment levé le voile sur cette femme attachante et troublante comme vous le soulignez. Je forme le vœu qu’on la redécouvre dans toute l’étendue de sa personnalité et qu’on cesse de ne voir en elle qu’une femme superficielle seulement intéressée par ses centaines de robes ou chaussures.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

P.B. : Vive la nouvelle Joséphine !

Q. : 19/03/16 ; R. : 17/04/16.

 

Pierre Branda

 

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Vous pouvez retrouver les ouvrages de Pierre Branda...

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4 mars 2016

Jean-Clément Martin : « Robespierre était un pragmatique, il n'a pas théorisé la Terreur »

Jean-Clément Martin est un des spécialistes les plus éminents de la période ô combien troublée de la Révolution française (entendue ici comme s’achevant à l’avènement de Bonaparte à la tête du pays). Professeur émérite à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne et ancien directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française (IHRF), M. Martin a notamment composé une Nouvelle Histoire de la Révolution française (Perrin, 2012) qui fait référence et, tout récemment, une biographie de l’« Incorruptible », Robespierre, la fabrication d’un monstre (Perrin, 2016). Il a accepté, sur la base de ce dernier élément bibliographique, de répondre à mes questions, ce dont je le remercie. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Robespierre était un pragmatique,

il n’a pas théorisé la Terreur »

Interview de Jean-Clément Martin

Q. : 01/03 ; R. : 03/03

 

Robespierre 

Robespierre, la fabrication d'un monstre, aux éd. Perrin.

 

Paroles d’Actu : Dans quelle mesure peut-on dire, s’agissant de Maximilien Robespierre, que les idéaux des Lumières, ceux de son temps, ont contribué à le construire en tant qu’homme et en tant que citoyen ?

 

Jean-Clément Martin : Qui pourra assurer que les idees des Lumières ont façonné les personnalités de la Révolution ? Et quelles Lumières d’ailleurs ? La polémique liée au dernier livre de Jonathan Israël (Les Lumières radicales, aux éd. Amsterdam, ndlr) rappelle que les définitions mêmes des Lumières sont imprécises, et on sait bien que des révolutionnaires comme Marat ne peuvent pas être rattachés simplement aux courants des Lumières. Robespierre, comme de très nombreux autres députés de 1789, a reçu une éducation classique qu’il a partagée aussi bien avec de futurs partisans comme avec de futurs  opposants. En outre, il est manifestement lié à un horizon chrétien réformateur par ses parents et leurs relations arrageoises. Vouloir expliquer la Révolution par l’héritage des Lumières est une habitude de pensée qui n’explique rien.

 

PdA : 1792 : la France déclare la guerre « au roi de Bohême et de Hongrie » - en fait à la Maison d’Autriche. Robespierre compte parmi les rares révolutionnaires avancés à s’opposer à cette aventure extérieure, pourquoi ?

 

J.-C.M. : Lorsque la France déclare la guerre au roi de Bohême et de Hongrie - mais aussi au roi de Prusse - l’élection du nouvel empereur n’est pas encore faite, ce qui explique la formule précise employée à raison par les députés. Robespierre est initialement favorable à la guerre, ce qui est régulièrement oublié. Il se rallie ensuite, au bout de quelques semaines à cette position, dénonçant le risque de la prise de pouvoir par un général victorieux. Il demeure cependant très isolé, étant en butte aux critiques de la majorité des députés et de l’opinion publique. Ce refus, qui le distingue des Girondins jusqu’à la fin de 1792, est abandonné lorsqu’il se rallie de fait à la guerre contre les Anglais tout en affirmant son rejet de la guerre de conquête. Il soutient l’offensive contre la Vendée longtemps avant de prendre ses distances, au début de 1794.

 

PdA : Quelle est, au-dehors et au-dedans, la situation de la France de la Révolution à l’heure où sont instaurées les premières mesures de ce qui, pris tout ensemble, restera dans les mémoires sous l’appellation de « Terreur » ?

 

J.-C.M. : La « Terreur » n’a jamais été un « système » avant que les thermidoriens n’assurent que Robespierre en aurait été l’inspirateur et le chef. Il n’y eut jamais de loi instaurant la Terreur. Il y eut bien des mesures qui mirent en place un état d’exception (tribunal révolutionnaire, loi des suspects, etc.), ceci en réponse aux demandes formulées par les sans-culottes et pour faire face aux menaces sur les frontières et devant les insurrections « fédéralistes » et vendéenne. Ces mesures doivent être lues comme le moyen de contrôler les surenchères politiques et d’empêcher le retour des massacres, comme ceux de septembre. Il y eut là une politique, éventuellement cynique, pour faire la « part du feu » en laissant les individus les plus violents accomplir des gestes atroces servant cependant à l’établissement de la révolution. Il convient de rappeler que la guerre mobilise à peu près 600 000 hommes à ce moment et que cette guerre ne peut se conclure que par la victoire ou la disparition du régime révolutionnaire.

 

PdA : Est-ce que le régime de la Terreur tel qu’il a été pratiqué a participé de manière décisive à, pour faire simple et certainement grossier au vu des crimes commis par ailleurs, faire triompher ou en tout cas préserver la France issue de la Révolution face aux forces de la Réaction ?

 

J.-C.M. : Vous comprendrez que je ne peux pas vous répondre. Il n’y eut jamais de « régime de terreur », pas plus qu’il n’y eut d’unité des révolutionnaires. Les violences les plus grandes de 1793 sont liées aux concurrences entre députés de la Convention et sans-culottes, celle du printemps de 1794 sont elles liées aux rivalités entre membres des comités ! Il est aussi illusoire de penser que la « réaction » ait organisé la lutte contre la Révolution. Une fois ceci posé, il est cependant évident que les exigences de la guerre ont pesé sur le contrôle imposé et surtout sur l’emploi des sans-culottes dans les armées envoyées en Vendée. Les crimes de guerre commis alors ont été permis par cette situation compliquée.

 

PdA : La Terreur pose-t-elle, comme l’affirment certains auteurs, une partie des fondations des régimes totalitaires du XXème siècle ?

 

J.-C.M. : Je laisse ce genre d’imputations à ceux qui pensent la Terreur en adoptant les inventions thermidoriennes sans les confronter à la réalité des faits. Il conviendrait aussi de ne pas voir la révolution française comme la seule révolution violente, comme il est souvent dit.

 

PdA : Quelle image vous êtes-vous forgée de Robespierre finalement ? Quelle perception avez-vous de sa personne, de ses actions et des traces qu’il a laissées derrière lui ?

 

J.-C.M. : Je ne me suis pas forgé d’image de Robespierre et je n’ai pas eu la prétention de donner un portrait psychologique. J’ai voulu replacer Robespierre en son temps, le comparer avec ses pairs et ses rivaux. Il s’agit d’un homme « ordinaire » qui a incarné peu à peu une ligne politique, parfois involontairement, parfois même en étant isolé - notamment lorsqu’il réclame la mort du roi sans jugement. Après l’été 1793 il devient dans la Convention l’un des représentants de la gauche révolutionnaire, meme s’il est conduit à envoyer les sans-culottes à la guillotine. Il suit ainsi une ligne politique pragmatique en fonction des luttes internes entre conventionnels. Après le printemps 1794, il inspire beaucoup d’inquiétude à ses pairs qui le voient comme un dictateur potentiel. Ceci explique que Thermidor se réalise en fixant l’image de Robespierre comme un « tyran » et un « monstre ». Il ne s’agit pas de penser qu’il a été « responsable » de sa trajectoire et de l’image qu’il a laissée.

 

Jean-Clément Martin

Source : éd. Vendémiaire.

 

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31 octobre 2015

Natalie Petiteau : « Napoléon a été un stabilisateur de la Révolution »

Depuis plusieurs années, l’historienne Natalie Petiteau, qui enseigne l’époque contemporaine à l’Université d’Avignon, s’est imposée comme une des spécialistes reconnues de la période napoléonienne. Son dernier livre en date, Napoléon Bonaparte, la nation incarnée, a été publié par Armand Colin au printemps de cette année. Le 30 octobre me sont parvenues les réponses aux questions que j’avais rédigées et lui avais envoyées deux jours plus tôt. Je l’en remercie et espère que cette lecture vous donnera envie de vous emparer de son ouvrage. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Natalie Petiteau: « Napoléon a été

un stabilisateur de la Révolution »

 

La nation incarnée

 

Paroles d’Actu : Bonjour Natalie Petiteau. La liberté a-t-elle réellement été, parmi les valeurs phares de la Révolution - celles que la République choisira pour former, un peu plus tard, sa devise - le parent pauvre de l’expérience bonapartiste en général et napoléonienne en particulier ?

 

Natalie Petiteau : La liberté, celle des philosophes des Lumières, fait partie des valeurs auxquelles le jeune Bonaparte est farouchement attaché quand il étudie à Brienne puis à Paris, quand il est jeune officier en Corse ou à Auxonne, quand il est aux côtés des jacobins à Toulon. Il en rêve encore quand il est à la tête de l’armée d’Italie puis d’Égypte. Mais dès l’Italie puis l’Égypte, il comprend que s’il veut mettre en place le pouvoir qui doit permettre de sauver l’essentiel des acquis de 1789, il faut renoncer à certaines libertés. La fin justifie les moyens, et puisqu’il lui faut lutter, pour préserver la stabilité politique de la France du Consulat puis de l’Empire, contre les royalistes et contre les jacobins, il considère qu’il est parfaitement normal de rogner certains principes auxquels il a cru dans sa jeunesse.

 

S’il ne remet jamais en cause la liberté de conscience, la liberté d’aller et de venir, la liberté d’entreprendre moins encore, il considère que la raison d’État lui donne le droit et même finalement le devoir de limiter sans cesse davantage la liberté d’expression et d’aller contre le principe de la liberté individuelle. Puisqu’il est certain d’être le seul à savoir quel est le bon gouvernement pour la France et même pour l’Europe, il juge finalement normal de réduire au silence ceux qui n’ont pas les mêmes vues que lui sur le bon mode de gouvernement. Et c’est aussi pour préserver ce mode de gouvernement qu’il a recours à quelques centaines d’emprisonnements politiques, aux placements en résidence surveillée, ou même à l’exil dans le cas de Germaine de Staël.

 

PdA : Lorsque Bonaparte s’empare des rênes de l’État, dix ans après 1789, l’avenir des conquêtes populaires demeure incertain et les menaces qui pèsent sur la Révolution sont bien réelles, au-dedans comme au-dehors. Peut-on dire de Bonaparte, Premier consul puis empereur, que ses quinze années de gouvernement ont assuré la perpétuation d’une société empreinte des idéaux des Lumières ? Qu’il a rendu inévitable ce qui ne l’était pas forcément avant lui, à savoir : que toute restauration royale, même imposée par les armées étrangères, ne pourrait qu’être tempérée, encadrée par une Loi, fût-elle « octroyée » ?

 

N.P. : Avec les moyens évoqués dans la réponse précédente, Napoléon a été le stabilisateur de la Révolution. Du moins des conquêtes de 1789, mais aussi de 1793 si l’on songe à l’abolition gratuite et complète des droits seigneuriaux. Roi du peuple et non pas roi des nobles comme le dit l’anecdote qu’il a lui-même rapportée de sa conversation avec une vieille femme en 1805, il a légué à la France contemporaine un héritage politique qui brouille considérablement les cartes en 1814-1815 et qui contribue à faire qu’une restauration complète est impossible. La Charte de 1814 tente la synthèse et confirme qu’un retour à l’avant 1789 n’est pas même envisagé par Louis XVIII. Certes, il n’en va pas de même de Charles X, mais son échec final révèle son utopie.

 

N’oublions pas que Napoléon a respecté en effet le principe de l’établissement d’une Constitution ; en cela aussi il a entériné l’héritage de la Révolution. Il est tout à la fois un homme des Lumières et un romantique, mais en n’osant pas s’appuyer sur l’élan populaire qui se manifeste à son endroit en 1815, y compris après Waterloo, il ne parvient pas à entrer résolument dans le XIXe siècle et demeure un homme du XVIIIe siècle habité par une vision idéalisée du peuple qui supporte mal la confrontation avec les réalités des mouvements de rue.

 

PdA : On fait un bond de 200 ans. En juillet dernier, le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, surprenait les lecteurs du 1 Hebdo en déclarant ceci : « Il manque un roi à la France ». De fait, depuis 1965, les Français se choisissent, par l’élection, un super-leader d’après un costume taillé par De Gaulle en pensant (un peu) aux deux Bonaparte qui ont régné sur le pays. Mais n’est pas De Gaulle, Napoléon ou Louis-Napoléon qui veut : les présidents, plus vraiment taillés pour ce costume de prestige, gouvernent, de plus en plus ; ils incarnent de moins en moins la nation mais la clivent au contraire régulièrement. Vous êtes-vous fait une idée précise quant aux débats qui touchent aux institutions ? Manque-t-il un roi à la France ? De manière plus prosaïque : le chef d’État devrait-il gouverner ou simplement « régner » ?

 

N.P. : Il me semble que les Français, avec Napoléon puis De Gaulle dans leur histoire, rêveront toujours d’avoir à la tête de leur pays un leader capable d’incarner la nation.

 

PdA : Quels sont vos projets, Natalie Petiteau ?

 

N.P. : Il y a encore beaucoup à travailler sur l’Empire, sur l’ombre portée de l’Empire, sur les hommes de l’Empire...

 

Natalie Petiteau

 

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Pour aller plus loin...

8 septembre 2015

Thierry Lentz : « La rupture russo-française est inscrite dans les termes mêmes de la ’paix de Tilsit’ »

Un an moins un jour, tout juste, après la publication de notre dernier entretien en date, Monsieur Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, a accepté une nouvelle fois de répondre aux quelques questions que j’ai souhaité lui soumettre. Sont évoqués ici, au cours de passionnants développements, la Russie de laprès-Tilsit (1807) et les États-Unis tels que vus par Bonaparte. Je remercie Thierry Lentz pour cette nouvelle interview, réalisée le 8 septembre 2015, et signale que son dernier ouvrage, Napoléon et la France, est disponible chez Vendémiaire depuis la fin août. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Thierry Lentz: « La rupture russo-française

est inscrite dans les termes mêmes de la paix de Tilsit »

 

Napoléon et la France

Napoléon et la France (Vendémiaire, 2015)

 

Paroles d'Actu : Bonjour Thierry Lentz, je suis ravi de vous retrouver pour ce nouvel entretien, que je souhaite composer toujours autour de questions d’histoire, mais aussi d’un peu de l’actualité brûlante de ces derniers mois. La première thématique que j’aimerais que l’on aborde ensemble nous ramène deux cent huit années en arrière. Est-ce que l’on peut estimer, considérant ce qu’étaient alors les aspirations, les intérêts - parfois divergents - des uns et des autres, qu’un rebattement profond, historique des cartes de la géopolitique européenne a été manqué à Tilsit, en 1807 ?

 

Thierry Lentz : Tilsit est en tout cas un tournant du règne napoléonien. Il l’est en effet, mais pas forcément comme on l’entend généralement. Pour simplifier, le traité entre les deux empereurs a souvent été considéré comme un « partage du monde », et au moins de l’Europe, en deux zones d’influence, une française à l’ouest, une russe à l’est. C’est la vision que Napoléon lui-même a voulu imposer. 

 

Formellement, les accords signés en juillet 1807 sont constitués, d’une part, d’un traité de paix de vingt-neuf articles patents et sept articles secrets et, d’autre part, d’un traité d’alliance en neuf articles. Leurs déclarations liminaires annoncent une bonne nouvelle : il y avait désormais « paix et amitié » entre les deux empereurs. Là s’arrêtent les amabilités. Le reste n’est qu’une suite de conditions imposées par le vainqueur au vaincu. Le tsar accepte par la force des choses d’avaler quelques couleuvres et de renoncer aux ambitions européennes de son empire, qu’il a héritées de sa grand-mère, la grande Catherine.

 

L'entrevue des deux empereurs

L’entrevue des deux empereurs le 25 juin 1807 (Crédits : Fondation Napoléon)

 

Première couleuvre, il reconnaît de facto l’Empire français, ce qu’il s’était toujours refusé à faire depuis 1804. Dans la foulée, il accepte la présence de Joseph Bonaparte sur le trône de Naples et, plus grave pour les projets russes, l’existence de la Confédération du Rhin et la création du royaume de Westphalie pour Jérôme Bonaparte. L’Allemagne - dont le tsar rêvait d’être le protecteur - échappe à son influence.

 

Deuxième couleuvre, Alexandre garantit la création d’un duché de Varsovie, sorte de Pologne qui ne dit pas son nom, composé de territoires repris à la Prusse et artificiellement placé sous l’autorité du roi de Saxe. Ce faisant, il accepte qu’un glacis hostile empêche toute progression russe au nord-ouest du continent. Car le duché sera un satellite de la France : ses troupes continueront à y stationner tandis qu’un résident français sera nommé à Varsovie.

 

Troisième couleuvre, le tsar doit retirer ses troupes de Moldavie et de Valachie, territoires conquis sur les Ottomans un an plus tôt. Il s’engagea en outre à négocier avec la Turquie en vue d’une paix définitive, sous l’œil de Napoléon. Cette fois, c’est de leurs ambitions dans le sud-est de l’Europe dont les Russes doivent ici faire leur deuil.

 

Le seul avantage que Saint-Pétersbourg retire en apparence du dispositif de Tilsit est en réalité la certitude d’une catastrophe prochaine. Les traités érigent en effet le tsar en « médiateur » du conflit franco-anglais. Il doit mettre tout son poids dans la balance pour convaincre Londres de négocier. Mais cette fausse ouverture a sa contrepartie : si le gouvernement britannique ne se décide pas positivement avant le mois de novembre 1807, non seulement la Russie devra lui déclarer la guerre, mais de surcroît appliquer le Blocus continental, c’est-à-dire cesser tout commerce avec elle.

 

« Tilsit et ses suites ont plongé

la Russie dans le marasme économique »

 

Le désastre de Friedland coûte donc cher à la Russie et la défaite militaro-diplomatique se doublera bientôt d’un écroulement de l’économie. Comme il fallait s’y attendre, Londres n’acceptera pas de négocier et le tsar sera obligé de lui déclarer la guerre. En fermant ses ports aux importations de produits manufacturés anglais et aux exportations de céréales vers l’Angleterre, Tilsit et ses suites plongent à terme l’économie de son empire dans le marasme, d’autant que les exportateurs français se montreront incapables de conquérir les marchés confisqués aux Britanniques. Il s’ensuivra une grogne générale dans la haute société pétersbourgeoise qui exploite les ports et possède les plus grands domaines agricoles. La francophobie de l’entourage du tsar - et sans doute de l’autocrate lui-même - en sera décuplée.

 

Dès les mois qui suivent Tilsit, la rupture est certaine. Elle interviendra cinq ans plus tard et conduira l’Empire français à sa perte.

 

Pourtant, avec les traités de 1807, Napoléon a pu croire le continent verrouillé. On peut parler à cet égard d’apogée de l’Empire français et de l’empire des Français sur l’Europe. Débarrassé de l’Autriche après Austerlitz, le conquérant a châtié la Prusse par le traité de paix bilatéral signé avec elle, toujours à Tilsit, le 9 juillet. En écartant la Russie des routes occidentales, des Balkans et de la Méditerranée, il l’a confinée dans ses positions orientales, la seule place réservée dans son idée à ceux qu’il appelle, comme l’Europe entière d’ailleurs, les « barbares du Nord ». Mais Napoléon ne saura pas s’arrêter sur cette excellente position. Son « système » est conçu pour le mouvement et non pour la récolte patiente des fruits de la victoire. La sévérité de ses traités prépare des revanches. La nécessité du Blocus pour contraindre l’Angleterre à la paix lui créent partout des ennemis. Son rêve de prépondérance l’entraîne à aller toujours plus loin. Moins d’un an après Tilsit, la Grande Armée entre au Portugal puis en Espagne pour s’assurer des marches méridionales. Ce sera la campagne de trop, celle qui marquera vraiment un tournant, ce que Talleyrand appellera le « commencement de la fin ».

 

PdA : Comment décririez-vous les perceptions et relations mutuelles qu’entretinrent, au temps des gouvernements de Bonaparte Premier Consul puis empereur, les États-Unis et la France ? Que sait-on de la manière dont les citoyens et dirigeants américains de l’époque regardaient l’expérience napoléonienne ?

 

T.L. : Napoléon connaît mal les États-Unis. Il les considère, non sans condescendance, comme une nation de boutiquiers et, plus grave, leurs habitants comme des Anglais vivant en Amérique. Il ne peut toutefois se passer de tenir compte de leur puissance commerciale, déjà importante au début du XIXe siècle. Les États-Unis posent le problème central d’une guerre à grande échelle comme celle que se livrent Français et Anglais : que faire avec les neutres ? Ce sera aussi la question centrale qui, on le sait, fera basculer les deux guerres mondiales au XXe siècle. C’est pourquoi le Premier Consul puis l’empereur, non sans tâtonnements, fait tout pour détacher les États-Unis de l’Angleterre. Dans la guerre de blocus que les deux nations mènent, il est le premier à cesser d’intercepter les vaisseaux américains. Mais il le fait trop tard, en 1811, alors que ses options continentales l’ont déjà tourné vers l’est de l’Europe et vers sa perte.

 

« Napoléon a négligé les États-Unis, il l’a regretté »

 

Il reconnaîtra plus tard que ne pas avoir mieux tenu compte des États-Unis a été une de ses erreurs. Il pronostique même à Sainte-Hélène qu’à l’avenir elle finira par dominer le monde, en rivalité avec la Russie, ce qui n’est pas mal vu. Mais, lui, n’a pas eu cette préscience au moment où elle lui aurait été fort utile. C’est pourquoi la guerre de 1812 entre l’Angleterre et les États-Unis ne lui sera d’aucune utilité. Les choses auraient pu être différentes si elle avait éclaté un ou deux ans plus tôt, non parce que les Étasuniens admiraient la France impériale, mais parce que tout ce qui affaiblissait davantage Albion pouvait être profitable aux intérêts français.

 

Seconde partie de votre question, les citoyens du nouveau monde sont majoritairement défavorables à la France. N’oublions pas non plus que la plupart des dirigeants américains sont nés sous l’emprise et sont de culture britannique. Ils veulent bien régler, y compris par les armes, leurs différends avec l’ancienne mère-patrie, mais ne vont pas jusqu’à souhaiter sa destruction par son ennemi héréditaire. Ça n’est que très postérieurement que la popularité de Napoléon s’installera outre-Atlantique.

 

PdA : Revenons, cher Thierry Lentz, à 2015. À cette actualité dominée par l’afflux massif de réfugiés qui fuient un Proche-Orient en proie au chaos pour une large part, et donc, à la loi du plus fort. Ma question ne touche pas directement aux problématiques que posent ces réfugiés - elles sont, du reste, déjà largement commentées par un peu tout le monde, ces temps-ci. Ma question est autre. Face à la progression, à l’implantation croissante des extrémistes de l’État islamique sur les terres sunnites, en Irak et en Syrie notamment, le président de la République vient d’annoncer une accentuation de la pression aérienne française dans cette région. Est-ce que, comme citoyen qui a une grande connaissance de l’histoire, des affaires internationales et militaires, vous avez un avis tranché sur la manière dont il conviendrait de lutter contre ce groupe et, si j’ose dire, les « racines du mal » ? La France a-t-elle vocation à prendre une part significative et directe dans la gestion de cette affaire, d’ailleurs ?

 

T.L. : J’ai bien peur que dans ces questions d’actualité, l’historien vous demande d’attendre un peu avant de formuler sa réponse. Pour le reste, mes avis de citoyens n’ont guère leur place dans un entretien historique.

 

PdA : Voulez-vous nous dire quelques mots de vos projets à venir ?

 

« Je prépare une biographie de Joseph Bonaparte »

 

T.L. : Les éditions Vendémiaire font paraître ces jours-ci un recueil de mes études regroupées sous le titre Napoléon et la France. Il s’agit à la fois d’une remise des pendules à l’heure sur quelques thèmes éculés (dictature, rejet de la Révolution, etc…) dont on nous rabat les oreilles et de véritables études historiques sur les thèmes retenus. Viendra, en novembre, la parution d’un « album Napoléon », chez Perrin, après quoi je jouirai d’un repos bien mérité puisque la biographie de Joseph Bonaparte que je prépare depuis des années ne paraîtra qu’à l’automne 2016.

 

Thierry Lentz

 

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2 septembre 2015

Johann Chapoutot : « Pour les nazis, 1933 liquide 1789 et ses suites »

Johann Chapoutot, jeune historien de trente-sept ans, s’est imposé en quelques années comme l’un des grands spécialistes de l’histoire de l’Allemagne en général et du nazisme en particulier (il s’est notamment illustré par la parution, l’année dernière, de l’ouvrage de référence La loi du sang : Penser et agir en nazi, chez Gallimard). Deux ans après un échange plus que cordial mais qui navait cependant pas débouché sur un entretien, il a accepté, cet été, de se livrer à l’exercice de l’interview - et de se livrer tout court, d’ailleurs, au passage - pour Paroles d’Actu (mes questions lui ont été envoyées le 2 août, ses réponses datent de ce jour, 2 septembre). Je le remercie chaleureusement pour son implication dans ce projet, pour la bienveillance qu’il m’a témoignée. Et vous souhaite, à toutes et tous, une bonne lecture de cet article qui, je l’espère, vous donnera envie d’aller plus avant dans la découverte de ses travaux. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Johann Chapoutot: « Pour les nazis,

1933 liquide 1789 et ses suites »

 

La loi du sang

La loi du sang : Penser et agir en nazi (Gallimard, 2014)

 

Paroles d'Actu : Bonjour Johann Chapoutot, je suis ravi de réaliser cet entretien avec vous. J’aimerais, pour cette première question, vous inviter à évoquer en quelques mots ce qu’ont été les modèles de société historiques qui ont inspiré les théoriciens du IIIème Reich : quelle place l’exemple souvent fantasmé a posteriori de la cité militariste grecque de Sparte a-t-il tenu dans la réflexion ? quelles organisations de communauté passées trouvent grâce aux yeux de Hitler ?

 

Johann Chapoutot : On parle beaucoup de Sparte comme d’un modèle pour le IIIème Reich et on n’a pas tort. La cité lacédémonienne était exaltée comme une référence en matière d’organisation de la communauté : des hommes voués au combat, des femmes assignées à la procréation et au soin du corps, et une masse d’hilotes et de périèques asservis pour nourrir les citoyens-soldats. Pédagogues, journalistes, militaires vantent ce modèle à partir de 1933, et Heydrich s’y réfère explicitement dans un discours du 2 octobre 1941 qui porte sur l’organisation de l’Europe de l’Est (jusqu’à l’Oural) en passe d’être totalement soumise aux armes allemandes : il parle explicitement d’hilotisation de l’Europe. Tout cela est juste, mais on sait rarement que la référence à Sparte n’est ni gratuite, ni fortuite ou isolée : c’est toute l’Antiquité grecque, mais aussi romaine, qui est convoquée comme modèle (ou contre-modèle, selon les lieux et les périodes de l’Antiquité) par les nazis, car ils estiment que Grecs et Romains sont de race germanique.

 

Cette annexion raciale de l’antiquité méditerranéenne permet aux nazis de se revendiquer de la cité-État holistique antique, soit d’un modèle de communauté traditionnelle, pré-révolutionnaire, opposé à la société issue de Rousseau (le « contrat social ») et de la Révolution française. Goebbels proclame fièrement : « Nous avons effacé 1789 de l’histoire ». En effet : il s’agit de revenir à un modèle d’organisation humaine qui, en promouvant le tout contre la partie, le groupe contre l’individu, mette fin à ce qu’Alfred Rosenberg appelle « cent cinquante ans d’erreurs ».

 

PdA : Les tentatives visant à déstabiliser le régime républicain allemand, étonnamment avancé dans sa conception pour son temps, ont été pour l’essentiel le fait de factieux situés aux extrêmes de l’échiquier politique. L’édifice a su résister aux difficultés immenses nées de l’après-Guerre mais la Grande Dépression, avec les reflux massifs de capitaux étrangers qu’elle a entraînés, paraît lui avoir asséné le coup de grâce. Peut-on dire après coup que les puissances occidentales d’alors ont agi au mieux de ce qui était réaliste pour soutenir la république dite « de Weimar » ? Jusqu’à quel point l’accession de Hitler à la chancellerie - et ses conséquences funestes rendues possibles par sa grande habileté - est-elle évitable ?

 

J.C. : C’est le grand paradoxe : la communauté internationale a été très dure à l’égard de la République de Weimar, identifiée à l’Allemagne éternelle, à un rejeton supplémentaire d’une histoire forcément militariste, expansionniste et dangereuse. Alors qu’il aurait fallu tout faire pour aider les sociaux-démocrates arrivés, un peu malgré eux, au pouvoir en 1918, alors qu’il aurait fallu les aider à stabiliser la situation intérieure en pratiquant généreusement le crédit, en décidant d’une paix honorable et en n’accablant pas la République nouvelle au nom de l’Empire défunt, les Alliés, France en tête, ont imposé à cette première République démocratique, parlementaire et sociale de l’histoire allemande des conditions léonines. La chronologie est terrible : le Traité de Versailles est signé le 28 juin 1919, et la constitution élaborée à Weimar est adoptée, dans cette même ville, le 31 juillet. Autrement dit, l’hypothèque de Versailles pèse de manière évidente sur Weimar, et les deux villes sont irrémédiablement associées dans une commune répudiation : Carl Schmitt parlera même, dans le titre d’un de ses livres, du « combat » nécessaire contre « Weimar, Genève, Versailles » (Genève étant le siège de la Société des Nations, ndlr).

 

« L’échec de lexpérience démocratique

weimarienne n’était pas inéluctable »

 

Cela dit, il est aisé de refaire l’histoire : il faut aussi comprendre que la France, notamment, sort d’une guerre éprouvante, que des dizaines de départements sont fortement détruits par les combats et que près de deux millions de morts appellent réparation, si ce n’est vengeance. Le paradoxe est que l’on a été dur avec le doux (Weimar) et doux avec le dur (Hitler, à partir de 1933). Non pas parce qu’Hitler était bien dangereux au départ (jusqu’en 1936, il eût fallu une simple intervention militaire pour renverser son régime), mais parce que, entre-temps, le temps avait passé, et que les circonstances de 1935 ne sont plus celles de 1919 : on s’était lassé d’une dureté sans résultats à l’égard de l’Allemagne, et la crise de 1929 avait rendu le système des réparations parfaitement caduque. Il a d’ailleurs été abandonné avant même l’arrivée des nazis au pouvoir : un succès considérable de la république de Weimar, au passage, entre autres réalisations intérieures (vote des femmes, conventions collectives et libertés syndicales, stabilisation monétaire…) et extérieures (Locarno, entrée à la SDN, rapprochement avec la Russie-URSS…).

 

Ces succès montrent que l’arrivée des nazis au pouvoir n’avait rien d’irrésistible, et que la démocratie, fût-elle jeune, n’était pas vouée à l’échec en Allemagne. L’ascension d’Arturo Ui, pour parler comme Brecht, était bel et bien résistible. Mais c’est là une autre histoire, contrefactuelle, et étayée sur des éléments solides : on sait que c’est la droite dite « bourgeoise », celle de la camarilla présidentielle, autour d’Hindenburg, et de Papen, qui, pour conjurer une possible révolution soviétique en Allemagne, s’est alliée avec le NSDAP début janvier 1933. Les nazis se vantaient bruyamment d’avoir « pris le pouvoir » (Machtergreifung). Ils n’ont rien pris du tout, ils avaient trop peur de l’armée, légaliste et conservatrice, et ne se souvenaient que trop bien, Hitler surtout, de l’échec cuisant du putsch de 1923. Le pouvoir, on le leur a donné.

 

La nazisme et l'Antiquité Le meurtre de Weimar

J. Chapoutot est également l’auteur de Le nazisme et l’Antiquité et de Le meurtre de Weimar (P.U. de France).

 

PdA : Que sait-on de l’état de l’opinion allemande au tout début des années 30, j’entends, entre le Krach de 1929 et l’arrivée des nazis au pouvoir en janvier 1933, s’agissant non des difficultés économiques, criantes, mais du rapport du pays au reste de l’Europe ? Pense-t-on souvent, chez les tenants de la politique traditionnelle et de l’armée, dans les médias et au sein du peuple, en termes de « revanche », de « réunion des minorités germanophones », d’« expansion nationaliste » ?

 

J.C. : Le lien très particulier, dans l’histoire allemande, entre territoire et population, entre espace et nation (la seconde excédant largement le premier, car il y a des germanophones partout, dispersés par les migrations et les mouvements de l’histoire) ne se dément pas dans les années 1920, au contraire : Versailles crée des problèmes de « minorités » évidents, en attribuant des zones germanophones à la Tchécoslovaquie, à la Pologne, à la Roumanie, aux pays baltes, et en interdisant, au mépris des principes les plus élémentaires du droit international, mais aussi du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes solennellement proclamé par les 14 points de Wilson, l’Anschluss avec l’Autriche (l’Autriche sociale-démocrate qui vote son rattachement à l’Allemagne en novembre 1918 du reste…). Autrement dit, après la paix de Versailles, on n’a jamais vu autant de germanophones hors des frontières de l’Allemagne (ce sont 15 % de son territoire que le Traité enlève au pays) : il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que les voix les plus fortes et les arguments les plus durs de l’avant-1914 se fassent entendre…

 

Ces voix, et les nazis ne font là que répéter ce qui se dit chez les plus radicaux des pangermanistes et des expansionnistes de l’Allemagne wilhelminienne, réclament une concentration ethnique : ein Volk, ein Reich, donc – concentration mâtinée, pour les plus ambitieux ou les moins pacifistes, d’une expansion de l’espace dit vital. Les nazis veulent, a minima, parachever l’unité ratée de 1871 (car Bismarck, par pragmatisme et réalisme politique, s’était résolu à ne pas faire une nouvelle guerre à Vienne et avait opté pour la solution « petite-allemande »), veulent laver l’affront de 1918-19.

 

« Voter nazi au tout début des années 1930,

c’est voter pour la liberté et pour le pain »

 

Cela dit, pour l’opinion publique allemande, ce qui domine, en cette fin des années 1920, ce sont les préoccupations économiques et matérielles : du fait de la crise, terrible, la famine refait son apparition en Allemagne (mauvais souvenirs des années 1840 et de la Grande Guerre), et le niveau de vie chute vers des indices caractéristiques des années… 1860. Donc, quand on vote nazi en 1930, 1931 et 1932, on vote avant tout pour Freiheit und Brot, ce fameux slogan électoral nazi qui signifie « la liberté » (le retour de l’Allemagne dans le concert des grandes puissances, à égalité de droits avec les autres, contre Versailles) et « le pain ».

 

PdA : Le modèle de société nazi était-il en somme, philosophiquement parlant, férocement réactionnaire, fondamentalement révolutionnaire, ou un mélange plus « subtil » des deux ?

 

J.C. : Le débat est vif entre historiens depuis les années 1960. Les historiens marxistes ont vu dans le IIIème Reich un modèle achevé de réaction politique et sociale, le dernier soubresaut autoritaire et antisocial d’une bourgeoisie aux abois, d’une élite capitaliste dont la crise du modèle économique libéral ébranle la domination. D’autres historiens, pratiquant l’histoire sociale justement, ont montré tout ce que le régime nazi pouvait avoir d’émancipateur pour certains segments de la population allemande : politique fiscale et sociale avantageuse, congés payés, ascension sociale au mérite… autrement dit, le « socialiste » de national-socialiste n’était pas un vain mot, ne serait-ce que par réalisme politique, c’est-à-dire par volonté de s’acheter le consentement de la plus grande partie possible du peuple allemand. Par opportunisme et par nécessité de constituer un vivier et une postérité de cadres, le régime entend par ailleurs puiser partout dans la population de « bonne race ». Il s’agit d’aller chercher les talents partout où ils sont et non pas seulement dans les élites traditionnelles.

 

Cela dit, je suis partisan de prendre les discours nazis au sérieux, notamment quand des hiérarques du parti et du régime affirment, pour s’en féliciter, qu’ils ont enterré la Révolution française et ses suites, mais aussi ses principes (égalité et fraternité au premier chef). On ne doit jamais perdre de vue que les nazis considèrent leur œuvre comme une contre-révolution réussie : 1933 clôt à leurs yeux un cycle historique malheureux et néfaste ouvert par 1789.

 

PdA : On établit souvent, dans l’analyse de l’actualité du moment, des parallèles entre l’État islamique et le nazisme : la cruauté des moyens employés, la violence inhérente aux fins recherchées par les uns comme par les autres ; leur volonté commune d’éradiquer toute trace d’un passé qui contreviendrait à la doctrine, leurs visées radicales, profondément excluantes et totalitaristes comportent d’évidents points de ressemblance. Ces parallèles sont-ils justifiés de votre point de vue ?

 

« Oui, il y a matière à comparaison entre Daech et les nazis »

 

J.C. : Ils sont tentants. La radicalité des uns et des autres est comparable, et elle s’origine dans un même mélange d’opportunisme matériel (il ne faut pas oublier que Daech est avant tout une organisation mafieuse, une gigantesque machine à piller et à faire de l’argent, notamment à partir des ressources pétrolières et d’innombrables trafics) et d’engagement existentiel, religieux, eschatologique. Cela dit, comparer avec n’est pas comparer à, c’est à dire assimiler à. Les historiens distinguent toujours les contextes : comparer oui, c’est éclairant. Assimiler, non, c’est obscurcissant.

 

PdA : Quels sont vos projets, Johann Chapoutot ?

 

J.C. : Plusieurs livres sont sur l’établi. Ils touchent au nazisme, mais pas seulement, car c’est l’histoire de l’Allemagne et de la modernité (notamment économique, mais aussi écologique) qui m’intéressent aussi – et surtout. Le nazisme ne m’intéresse au fond que pour ce qu’il dit et révèle de notre modernité. Cinq livres m’attendent, ainsi qu’un long temps de recherches et de lectures auparavant. Je m’installe dans cette temporalité-là et essaie d’habiter un temps plus serein, celui d’une recherche disjointe des enjeux proprement académiques ou de carrière, qui sont désormais derrière moi. Mon objectif, ces dernières années, était, à marche un peu forcée, de bâtir un polder intellectuel en créant les conditions professionnelles de la sérénité intellectuelle. S’est désormais ouvert un temps pétri de lectures, d’écriture, de travail de la matière (pas seulement historique ou intellectuelle) et de longues heures passées avec mes enfants.

 

Johann Chapoutot

Source de l’illustration : Clio

 

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Édition de la présentation de l’article, le 25 septembre 2015.

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30 août 2015

Jean-Philippe Cénat : « Louis XIV a échoué à transformer les institutions de l’Ancien Régime en profondeur »

Dans deux jours, le premier septembre, sera commémorée, à l’occasion de son tricentenaire, la mort du plus fameux des rois de France : Louis XIV, le « Roi-Soleil » pour la postérité. J’ai souhaité soumettre quelques questions touchant à des aspects sensibles de politique intérieure et étrangère de son règne - je passe volontairement mon tour s’agissant des belles dames de la Cour et de la galerie des Glaces - à l’historien Jean-Philippe Cénat, auteur notamment de Louvois : Le double de Louis XIV (Tallandier) et de Le roi stratège (P.U. de Rennes). Son accord fut immédiat et ses réponses, reçues vingt-quatre heures à peine (le 30 août) après l’envoi de mes questions, s’avèrent très complètes et hautement instructives pour aimerait mieux connaître cette époque - l’évocation court ici de la Fronde jusqu’à la Révolution. Je remercie chaleureusement M. Cénat pour ce document qu’il me permet aujourd’hui de mettre en ligne. Et souhaite que cette lecture vous donnera l’envie d’aller plus avant dans la découverte de son travail. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Jean-Philippe Cénat: « Louis XIV a échoué à transformer

les institutions de l’Ancien Régime en profondeur »

 

Louvois Louis XIV

J.-P. Cénat est auteur de Louvois : Le double de Louis XIV (Tallandier) et de Le roi stratège (P.U. de Rennes).

 

Paroles d'Actu : Bonjour Jean-Philippe Cénat, je vous remercie d’avoir accepté le principe de cette interview axée sur le roi Louis XIV, dont on célèbre, ces jours, le tricentenaire de la disparition. L’histoire de ce monarque, baptisé Louis-Dieudonné, débute dans des conditions particulièrement difficiles: c’est le temps de la Fronde, cette dynamique violente, puissante et plurielle qui entend revenir sur le renforcement continu, depuis plusieurs règnes, de l’autorité de l’État - et donc de l’autorité royale. Sait-on estimer aujourd’hui l’impact réel qu’a eu la Fronde sur le jeune roi ? Sur sa personne et, forcément, en ces années de formation, sur la manière dont il s’est forgé en tous points ?

 

Jean-Philippe Cénat : La Fronde a eu évidemment un impact considérable sur le jeune Louis XIV, qui a vécu des événements très difficiles alors qu’il n’avait qu’une petite dizaine d’années. Il a connu une forte contestation de son pouvoir, dû quitter par deux fois sa capitale et être séparé de son parrain Mazarin. Il en a gardé une grande méfiance à l’égard du peuple et de la ville de Paris, ce qui explique en partie le choix de Versailles pour y construire son nouveau palais, quelques années plus tard. Ces événements tragiques l’ont aussi rapproché de Mazarin, qui fut son mentor en politique et en qui il eut toujours une grande confiance. Louis XIV n’osa jamais lui retirer la direction du gouvernement avant sa mort en 1661.

 

Le Roi-Soleil tira aussi la leçon de la Fronde qu’il fallait écarter du pouvoir central, particulièrement du Conseil d’en-haut, la famille royale (son oncle Gaston d’Orléans n’avait cessé de se révolter contre l’autorité de Louis XIII) et les Grands, c’est-à-dire la haute noblesse. C’est pourquoi à partir de 1661, tous les ministres et secrétaires d’État appartinrent désormais à la noblesse de robe ou à des familles qui devaient tout à la faveur royale. Inversement, il écarta du gouvernement les princes du sang comme les Condé, et même sa mère, Anne d’Autriche, qui avait pourtant su préserver son pouvoir pendant la Fronde.

 

Il se méfia toujours beaucoup de son frère, Monsieur, et dans une moindre mesure de son neveu, le futur Régent. Monsieur fut relégué dans des fonctions subalternes et de parade à la Cour et Louis XIV ne lui offrit plus jamais l’occasion de commander une armée après avoir remporté la bataille de Cassel en 1677. Cette victoire fut mal vécue par un roi jaloux du succès de son frère, d’autant plus que lui-même n’eut jamais l’occasion de remporter une bataille en personne, les généraux craignant pour sa sécurité.

 

PdA : La monarchie « absolue », concept que Louis XIV installe et incarne au premier chef pour l’Histoire, renvoie à ce que le roi assume directement l’essentiel des décisions d’autorité: les structures féodales anciennes continuent de tomber en désuétude ; la puissance publique passe elle résolument à l’État, et la maîtrise de celui-ci aux mains du roi. Voilà pour le pouvoir politique. Qu’en est-il de sa mise en application: Louis XIV dispose-t-il, au temps de son règne, de relais territoriaux, d’une administration à la hauteur de ses ambitions ?

 

J.-P.C. : Pour se faire obéir, notamment en province, Louis XIV chercha à s’appuyer de plus en plus sur des commissaires, c’est-à-dire des agents qui dépendaient entièrement du pouvoir royal, et qu’il pouvait révoquer à volonté, contrairement aux détenteurs d’offices, ces dernières restant largement vénales. Les plus importants de ces commissaires étaient les intendants, qui avaient des pouvoirs de justice, de police et de finance et devinrent plus nombreux et plus présents dans tout le royaume. Malgré leurs pouvoirs croissants, ils durent cependant composer avec les élites et les pouvoirs locaux (parlements, gouverneurs, États provinciaux).

 

« En dépit des clichés, Louis XIV fut souvent

homme de compromis vis-à-vis des élites »

 

L’historiographie actuelle a tendance à relativiser la toute puissance de l’État central sur les provinces et à insister sur le fait que Louis XIV a plus cherché un compromis avec les élites, notamment la haute noblesse, qu’à la domestiquer par la force. C’est ce qui explique d’ailleurs que le pouvoir royal fut mieux obéi qu’au début du siècle et que les révoltes des Grands se firent plus rares. En fait, ces derniers tiraient un meilleur profit du nouveau système et ils n’avaient donc plus guère de raison de s’y opposer. En gouvernant sans premier ministre, Louis XIV évita aussi le problème de la jalousie des élites à leur égard, chacun estimant pouvoir désormais accéder aux bienfaits du roi directement. Cela contribua à apaiser certaines tensions, contrairement à l’époque de Richelieu et de Mazarin.

 

Sinon, d’une manière générale, l’encadrement administratif de la France resta relativement faible, surtout si l’on compare avec la situation actuelle (46 000 détenteurs d’offices en 1665, face aux 5,6 millions de fonctionnaires d’aujourd’hui !). Le système reposait avant tout sur les liens de fidélité et les clientèles, plus que sur une pyramide institutionnelle bien organisée. Louis XIV réussit ainsi à rallier à lui les grandes clientèles ministérielles (les Le Tellier, les Colbert…) et les réseaux périphériques de la haute aristocratie, celle-ci étant désormais en partie court-circuitée.

 

PdA : Pensez-vous, en considérant le point de vue du roi, que la révocation de l’Édit de Nantes (1685) était justifiée par les circonstances de l’époque ? L’exil massif de protestants industrieux que cette décision a provoqué a-t-il réellement eu l’impact décisif que l’on lit souvent sur le développement économique de la France ?

 

J.-P.C. : La révocation de l’Édit de Nantes est généralement considérée, à juste titre, comme une des erreurs principales du règne de Louis XIV. Elle s’inscrit dans le cadre plus large de la politique antiprotestante au Grand Siècle, qui cherchait à rétablir l’unité religieuse du royaume, l’édit de tolérance étant vu comme une sorte d’anomalie dans l’Europe du temps où les sujets suivaient la religion de leur prince. Cette politique, d’abord modérée et utilisant des moyens pacifiques pour convertir les huguenots, se durcit après la fin de la guerre de Hollande, avec notamment les dragonnades (logement de soldats chez les protestants, ce qui provoquait d’importantes nuisances).

 

Ce durcissement n’avait rien d’inévitable et il ne fut pas orchestré par le roi ou même ses ministres. Il s’agit plutôt du résultat d’initiatives d’intendants de province, comme Marillac dans le Poitou, qui cherchaient à se faire bien voir en annonçant de spectaculaires conversions grâce à des méthodes brutales, souvent passées sous silence. Sans être dupes de ces manières et de l’exagération du nombre d’abjurations et bien que ne les approuvant pas spécialement, les ministres de Louis XIV, en particulier Louvois et son père Michel Le Tellier, ne firent rien pour enrayer le mouvement, ce qui revint à le cautionner tacitement. Il en alla en quelque sorte de même du roi, qui ne fut pas très bien informé de la réalité de la situation et préféra surtout voir uniquement le côté positif, à savoir que le protestantisme étant en voie rapide d’extinction. Dans ces conditions, il apparaissait alors logique de révoquer l’édit de Nantes, ce qui fut décidé en octobre 1685.

 

« L’impact de la révocation de l’Édit de Nantes 

sur l’économie française a sans doute été exagéré »

 

Les conséquences de cette décision ne furent pas aussi catastrophiques que ce que la légende dorée protestante et anti-louisquartorzienne a voulu montrer depuis le XVIIIè siècle. Tout d’abord, la révocation provoqua l’exil de 150 à 200 000 personnes, ce qui ne représente qu’environ 10 % des huguenots et moins de 1 % de la population française. On est donc loin de la catastrophique démographique parfois annoncée ! De même, il faut relativiser le fait que leur départ aurait provoqué la ruine de l’économie française et un important développement des pays d’accueil. Certes, le royaume a vu un déclin de certaines manufactures textiles, un affaiblissement de son commerce avec les pays du nord et des activités maritimes, secteurs où les protestants étaient particulièrement actifs. Il y eut aussi une certaine fuite des capitaux au profit notamment de la banque d’Amsterdam et quelques transferts technologiques vers les pays voisins dans le textile, l’horlogerie, le raffinage du sucre ou encore la fabrication du papier.

 

Mais le déclin économique français est plus lié à d’autres facteurs, comme la pression fiscale, les guerres ou le contexte économique général. D’autre part, les huguenots n’ont pas non plus connu tous la fortune à l’étranger, et il existe de nombreux échecs ou de grosses difficultés lors de leur implantation dans les États allemands ou dans les Provinces-Unies. Enfin, il faut rappeler que la France bénéficia à la même époque de l’immigration des jacobites, les partisans du roi catholique d’Angleterre Jacques II, chassé de son trône par Guillaume d’Orange. Ce flux de réfugiés compensa en partie le départ des huguenots.

 

PdA : La suprématie navale de la Grande-Bretagne sur les mers et les océans, donnée majeure de la géopolitique européenne des XVIIIè et XIXè siècles, est-elle une réalité déjà affirmée - pour ne pas dire « arrêtée » - sous le règne de Louis XIV ?

 

J.-P.C. : Au début du règne de Louis XIV, l’Angleterre est encore loin de dominer les mers en Europe. Elle a alors pour rivale la Hollande, et la renaissance de la Royale, impulsée par les Colbert, fit de la France une puissance navale de premier ordre. L’Angleterre fut même, au début de la guerre de Hollande, l’alliée de Louis XIV entre 1672 et 1674, et le resta largement tant que Charles II et Jacques II gardèrent leur trône, jusqu’en 1688. En fait, la montée en puissance de la Navy date plus de la fin du XVIIè et du début du XVIIIè siècle. Au début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, la France, fait unique dans son histoire, possède alors à la fois la première armée et la première flotte du continent. La Royale est en effet capable de rivaliser pendant quelques années avec les forces combinées de l’Angleterre et des Provinces-Unies. Tourville remporte même une victoire importante à Béveziers en 1690.

 

Mais Louis XIV, qui doit faire face à presque toute l’Europe coalisée, ne peut maintenir un tel effort maritime jusqu’au bout et la logique géostratégique fait que le royaume donne la priorité à la terre sur la mer. Ainsi, la France délaisse la guerre d’escadre au profit de la guerre de course. Cette priorité à la terre se retrouve également lors de la guerre de succession d’Espagne et c’est à ce moment que la Navy surclasse de manière définitive la flotte française. Les choses n’étaient pas forcément jouées d’avance, car Louis XV et Louis XVI auraient pu faire le choix de l’expansion maritime et coloniale et non se concentrer sur les affaires européennes. Mais encore une fois la géographie et l’histoire française en font avant tout une puissance continentale. Elle pouvait difficilement investir autant que l’Angleterre dans une marine, qui fut pour elle une priorité depuis le XVIè siècle.

 

PdA : Considérez-vous, en tant qu’historien spécialiste de cette époque, que s’agissant des initiatives diplomatiques et militaires sur lesquelles il avait réellement du jeu, Louis XIV a commis des erreurs, des fautes manifestes ?

 

J.-P.C. : Louis XIV n’est pas le souverain parfait et a évidemment commis des erreurs en politique étrangère. Pour moi, la principale ne fut pas d’avoir participé à trop de guerres (il ne fut pas tellement plus belliqueux que ses contemporains), mais plutôt l’orientation de sa diplomatie dans les années 1680. Insatisfait des résultats de la paix de Nimègue de 1678, le roi se lance dans la politique des « Réunions » qui consistent à annexer en pleine paix des territoires frontaliers qui dépendaient théoriquement de ceux cédés lors des traités précédents. Si cela permit de renforcer les frontières nord-est du royaume avec Strasbourg et Luxembourg par exemple, ces gains restèrent modestes, car l’optique était avant tout défensive. Or cette politique de force choqua avec raison beaucoup les voisins du royaume, la France devenant alors la puissance perturbatrice et dangereuse sur le continent. Elle perdit alors tous ses alliés et dut ensuite affronter toute l’Europe coalisée lors de la guerre de la Ligue d’Augsbourg à partir de 1688. Louis XIV aurait alors mieux fait, soit de déclencher une nouvelle grande guerre en 1683, profitant de sa prépondérance militaire et de l’attaque turque contre Vienne pour conquérir les Pays-Bas espagnols, ou mieux de mener une politique d’apaisement qui aurait rassuré ses voisins et mis la France dans de meilleures conditions pour capter l’héritage espagnol.

 

« La guerre de Succession d’Espagne fut,

du point de vue français, un conflit juste et nécessaire »

 

La guerre de Succession d’Espagne est parfois critiquée par les historiens. Mais Louis XIV a probablement choisi la meilleure option en 1700 en acceptant le testament espagnol, car le conflit était alors quasiment inévitable. Il aurait pu éviter quelques maladresses qui ont déclenché les hostilités en 1701-1702 et il aurait dû révoquer certaines généraux incapables (notamment Villeroy ou La Feuillade), mais cette guerre fut une des plus justes et nécessaires de son règne.

 

PdA : Le règne de Louis XIV prend fin, vous l’évoquiez à l’instant, peu après le règlement de la guerre de Succession espagnole qui, sur le papier, fait entrer l’Espagne - qui cesse d’être une grande puissance - dans la sphère d’influence française tout en contentant, par des clauses de compromis, les grands d’Europe. L’Autriche des Habsbourg, notamment, voit son territoire élargi ; plus fragile sur ses fondations, elle tend à devenir, de fait, plus conservatrice, moins encline à des aventures extérieures inconsidérées. Le terrain paraît alors propice à des rapprochements entre les deux grands rivaux des siècles passés. L’idée d’une alliance du continent « contre la mer », maintes fois reprise depuis, fait-elle son chemin à ce moment-là ? Si oui, les successeurs du roi l’ont-ils gâchée ?

 

J.-P.C. : Les traités qui mettent fin à la guerre de Succession d’Espagne sécurisent enfin la France, qui ne craint plus un encerclement par les Habsbourg, puisqu’un Bourbon est désormais sur le trône de Madrid. L’Autriche se tourne également désormais davantage vers l’Europe centrale. Les conditions géopolitiques semblent alors réunies pour cesser l’opposition entre les deux dynasties. Torcy, le secrétaire d’État des Affaires étrangères de Louis XIV, comprit ce changement et fit d’ailleurs des ouvertures en vue d’une alliance avec les Habsbourg pour stabiliser la nouvelle carte de l’Europe. Mais cela n’alla pas loin, puisque sous la Régence, la France préféra s’allier avec l’Angleterre. Il restait également entre les deux puissances la paume de discorde des Pays-Bas, attribuées à l’Autriche, et que la France convoitait depuis longtemps.

 

D’ailleurs, les deux pays se sont à nouveau retrouvés face à face lors de la guerre de Succession d’Autriche, entre 1744 et 1748. Il fallut attendre la politique plus pacifique de Louis XV, son renoncement à annexer les Pays-Bas et surtout la menace de plus en plus inquiétante de la Prusse pour que s’opère réellement un renversement d’alliances en 1756. Or, cette alliance autrichienne, comme plus tard le mariage de Louis XVI avec Marie-Antoinette, ne furent jamais bien acceptés par l’opinion publique française, qui considéra encore pendant longtemps les Habsbourg comme des rivaux. Cela montre bien que ce rapprochement était loin d’être évident et qu’il était très probablement encore plus prématuré à la fin du règne de Louis XIV qu’en 1756.

 

PdA : Après la mort du « Roi-Soleil », en 1715, la monarchie telle qu’il l’avait refondée perdurera encore trois quarts de siècle. Puis ce fut la Révolution. Louis XIV en porte-t-il, de votre point de vue, une part de responsabilité ?

 

J.-P.C. : Louis XIV a indéniablement renforcé son pouvoir et celui de la monarchie administrative, en réussissant notamment à incarner à la perfection la majesté du roi absolu. En fait, il a surtout réussi à tirer le maximum des vieilles institutions de l’Ancien Régime, mais sans pouvoir les transformer en profondeur pour en faire des instruments plus modernes, notamment sur le plan fiscal, ce qui va provoquer la chute de la monarchie en 1789. D’autre part, la personnalisation extrême du pouvoir sous Louis XIV a eu pour inconvénient de désacraliser largement la légitimité des lois et de son pouvoir, en considérant que ce qui était légal et juste ne venait que de sa propre volonté. De même sa maîtrise parfaite de la mécanique de la Cour fut un lourd héritage à gérer pour ses successeurs qui ne voulaient ou ne pouvaient jouer le même rôle à Versailles, suscitant alors la déception des hommes du XVIIIè siècle.

 

Louis XIV a en quelque sorte figé le système de la monarchie absolue autour d’un modèle jugé indépassable, ce qui l’empêcha largement de se réformer au cours du XVIIIè siècle. Dès sa mort, la haute aristocratie chercha à profiter de la Régence pour récupérer une partie de ses anciennes attributions rognées par le Roi-Soleil, ce qui montre à nouveau que le système dépendait beaucoup de la personnalité du souverain. Tout cela fait que l’on peut considérer que Louis XIV porte une part de responsabilité inconsciente et involontaire dans le déclenchement de la Révolution. Mais les choix de Louis XV et de Louis XVI me semblent plus déterminants dans cette évolution.

 

PdA : Voulez-vous nous entretenir de vos projets, Jean-Philippe Cénat ?

 

J.-P.C. : Pas de grands projets de livre dans l’immédiat, car il me faut un peu de temps avant d’avoir envie de me relancer dans une longue aventure comme l’écriture de mon Louvois. Mais je garde en tête l’envie un jour d’écrire, seul ou en collaboration, une histoire de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, conflit qui me semble très important et qui n’a pas encore trouvé son historien.

 

Jean-Philippe Cénat

 

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Et vous, que vous inspire la figure de Louis XIV ?

 

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21 mai 2015

"Programmes d'histoire : Le choc des mots, le poids de l'erreur", par Pierre Branda

La réforme annoncée du collège n’en finit pas de susciter des débats, souvent passionnés ; de soulever des inquiétudes, parfois vives. Plusieurs questions sont en cause : l’avenir des classes bilangues, le devenir de l’enseignement du latin et du grec, le nouveau cadrage des programmes d’histoire, notamment... Dans ce contexte, et sur ce dernier point en particulier, j’ai souhaité donner une tribune à M. Pierre Branda, historien et chef du service « patrimoine » de la Fondation Napoléon (M. Branda a déjà participé au blog : il y a deux mois, il avait accepté de répondre à mes questions portant sur quelques aspects économiques et financiers de la gestion par Bonaparte des affaires de l’État). Je le remercie vivement pour la qualité de son texte, qui m’est parvenu le 21 mai ; et dont je ne doute pas qu’il constituera une pièce de grand intérêt pour alimenter les débats, les réflexions de chacun. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

 

« Programmes d’histoire : Le choc des mots, le poids de l’erreur »

par Pierre Branda, historien et chef du pôle « patrimoine » de la Fondation Napoléon

 

La sémantique peut parfois se révéler amusante. On a beaucoup glosé sur les perles de ce que certains ont appelé la « novlangue » dans les projets de programmes pour le collège récemment rendus publics par le Conseil supérieur des programmes. Dans leur jargon, la piscine est devenue un « milieu aquatique standardisé » et le terrain de football, un « milieu » lui aussi « standardisé ». On aime aussi cette définition de l’art plastique : « Explorer différentes modalités de représentation par des mediums et techniques variés pour jouer des écarts et des effets produits à des fins expressives ». On n’ose envisager cette recherche linguistique comme une simple illustration d’une forme aboutie de pédanterie moderne. Elle est à plusieurs égards fortement signifiante. Elle prouve le soin voire l’obstination qu’ont mis les rédacteurs de ces textes à vouloir redéfinir des concepts que l’on croyait pourtant bien connaître. On ne s’étonnera pas du reste du mauvais traitement réservé par ailleurs au latin et au grec, matrices essentielles de notre langue, quand celle-ci est à ce point malmenée. En histoire, on pouvait s’attendre au pire. Et le pire est survenu. Si le langage est moins abscons pour ce qui concerne l’histoire, la sémantique est revanche pernicieuse.

 

Rappelons d’abord que l’enseignement de cette discipline s’articule entre sous-thèmes obligatoires, imprimés en caractère gras dans les textes du Conseil, et optionnels, publiés eux en caractère neutre. Evidemment, l’œil se focalise sur les premiers, ce qui est du reste l’effet recherché. Le premier thème proposé pour la classe de cinquième s’intitule « La Méditerranée, un monde d’échanges et de cultures » avec pour sujet d’étude obligatoire « L’Islam, débuts, expansion, sociétés et cultures ». Les mots choisis sont plutôt neutres et l’approche imposée semble essentiellement culturelle et sociétale. C’est un point de vue, au fond pas plus critiquable qu’un autre. Il devient cependant suspect quand on lit la suite. Comme second thème, l’élève est amené à étudier « Société, Église et pouvoir politique dans l’Occident chrétien XIe – XVe siècle », comprendre le Moyen-âge, avec pour point d’orgue « La construction du Royaume de France et l’affirmation du pouvoir royal ». Sans la moindre nuance, religion et politique sont donc liés par l’association des mots Église, pouvoir politique, chrétienté, royaume et à nouveau pouvoir. L’Occident apparaît ici comme une civilisation soumise à une chrétienté complice du pouvoir royal. L’approche peut se défendre mais reconnaissons qu’elle est plus engagée que la précédente. Comme si la religion de Mahomet n’avait pas été elle aussi une alliée déclarée des potentats locaux. Continuons avec la Renaissance et les périodes qui suivent, du moins ce qui en tient lieu. Le thème suivant paraît d’emblée plus séduisant : « XVème – XVIIème siècles : nouveaux mondes, nouvelles idées ». L’Occident serait-il sur le chemin du progrès ? L’enthousiasme retombe immédiatement quand nos yeux sont attirés pas le sous-thème en gras : « L’émergence du roi absolu ». On comprend l’idée, la France commence le XVIIIème siècle corseté par un roi tout puissant. Drôle de « nouveau monde ».

 

En principe, devrait suivre le siècle des Lumières. Voltaire et Rousseau vont-ils enfin faire briller la civilisation ? La réponse est donnée à l’intérieur du thème « L’Europe et le Monde XVIIe – XIXe siècle ». Voici le premier passage obligé : « Un monde dominé par l’Europe : empires coloniaux, échanges commerciaux et traites négrières ». Doit-on désormais désigner le XVIIIème siècle comme le siècle des Ténèbres ? Un élève pourrait à priori le penser. Le second sous-thème obligatoire « La Révolution française et l’Empire » rappelle néanmoins, une fois n’est pas coutume, nos anciens manuels d’histoire. Ne nous réjouissons pas trop vite. L’enseignant n’aura guère de temps pour le traiter, à peine deux ou trois heures à la fin du premier trimestre. Ajoutons qu’en primaire, Napoléon Ier comme Napoléon III sont totalement occultés. Le risque d’un « Napoléon ? Connais pas ! » est donc bien réel parmi les jeunes générations. Ensuite, pour le XIXe, deux sujets uniques doivent être traités : « L’industrialisation : économie, société et culture » et « Conquêtes et sociétés coloniales ». Privilégier le colonialisme et l’industrialisation au siècle de Victor Hugo n’est sans doute pas innocent. À la lecture du premier thème, on songe déjà aux gueules noires de Germinal si chères à Zola. Quand au second, il reprend l’idée de domination européenne déjà soulignée plus haut. Ainsi, aux dominations religieuses et absolutistes succèdent ainsi d’autres formes d’exploitations, celles-ci capitalistiques et universalistes. Toujours aucun progrès décidément sous le ciel européen. Le troisième trimestre de la classe de quatrième débute par la consolidation de la République. Comment pourrait-on l’oublier ? Puis l’année se termine par l’exposé de « La Première Guerre mondiale et les violences de guerre (inclus le génocide des Arméniens) ». La Première Guerre mondiale connut certes des horreurs sans nom mais pourquoi n’envisager que ce seul lien ? Le premier conflit mondial est ainsi réduit à sa seule dimension sanglante. En outre, la précision entre parenthèses concernant le génocide des Arméniens sonne faux. Cet « inclus » est même presque blessant tant il fait penser à un devoir de mémoire hâtivement placé.

 

L’élève de troisième débute son année par les années 30 et la Seconde Guerre mondiale. Deux nouveaux sous-thèmes sont abordés : « L’Europe entre démocratie et régimes totalitaires » puis « La Seconde Guerre mondiale ; génocides des Juifs et des Tziganes ; déportations et univers concentrationnaires ». Un premier trimestre chargé donc et nécessairement démonstratif à propos des abominables crimes contre l’humanité qui furent commis. S’il faut combattre l’obsession malsaine du « détail » que certains répètent en boucle et les révisionnistes de tous poils, doit-on pour autant reléguer au second plan ceux qui se sont dressés contre la barbarie ? Quid de la Résistance ? Quid de l’appel du 18 juin ? Le chant des partisans est-il condamné à retourner à la clandestinité ? Dira-t-on seulement que grâce à de nombreux Français, comme l’a rappelé récemment Serge Klarsfeld, deux tiers des Juifs ont été sauvés dans l’hexagone ? Relisons à nouveau les mots mis et évidence dans ces propositions de programme et relatifs à l’histoire européenne : domination, traites, roi absolu, pouvoir, industrialisation, conquêtes, guerres, violences et enfin génocides. Cette lecture est à la fois fausse et injuste. À force de n’insister que sur les abominations de nos ancêtres, quel avenir construit-on ? Si la jeunesse est amenée à mieux connaître Hitler que Napoléon, que peut-elle en penser ? À l’heure où il nous faut intégrer de plus en plus de jeunes esprits venus d’ailleurs dans la communauté nationale, comment les intégrer sur de telles bases ? Ce serait peut être faire injure aux travaux des historiens contemporains que de revenir sans changer une virgule au roman national d’autrefois. Non, le vase de Soissons ne fut jamais brisé et oui, nos ancêtres étaient si peu gaulois. Mais pour autant, faut-il déconstruire jusqu’à l’écœurement ce qui fut un ferment d’unité nationale ? Ce serait une grave erreur. Une erreur de civilisation même.

 

Pierre Branda

 

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20 avril 2015

Pascal Cyr : "N'en déplaise aux Britanniques, ce fut Blücher qui vainquit à Waterloo"

   Le 18 juin prochain marquera, outre le 75ème anniversaire du fameux cri de ralliement que lança, depuis Londres, le général de Gaulle aux forces françaises désireuses de continuer la lutte contre l’Allemagne nazie, le bicentenaire d’une bataille épique, tragique et fondatrice d’un nouvel ordre européen - donc mondial. Revenu au pouvoir après un périple appelé à s’inscrire à jamais parmi les pages les plus romanesques de lhistoire nationale, Napoléon comprit fort bien que les couronnes européennes qui l’avaient combattu sans relâche des années durant n’étaient en rien disposées à le tolérer sur le trône à peine restauré d’un des leurs; qu’il ne pouvait être des plans tout juste conçus à Vienne d’une Europe de l’équilibre et de la conservation. LEmpereur connaissait l’état de fatigue de la France; il savait que, face à une ultime coalition des mers et du continent contre lui, il n’avait aucune chance de l’emporter. Son seul espoir : jouer contre la montre. Des victoires rapides et décisives contre des armées pas encore réunies pour pallier une infériorité numéraire criante. Après, il pourrait négocier. L’Autriche et la Russie ne seraient pas prêtes avant plusieurs semaines. Restaient les Prussiens et les Anglais, toujours les Anglais... La confrontation décisive se tiendra à Waterloo, en terre belge, le 18 juin 1815...

   La thèse de doctorat de M. Pascal Cyr, intitulée Waterloo : origines et enjeux, a été publiée en 2011 aux éditions LHarmattan. Le 4 mai, son nouvel ouvrage, Grouchy est-il responsable de la défaite ? sortira en librairie (éd. Lemme edit). Début février, je lui ai demandé s’il accepterait d’écrire un article inédit pour le blog. Au départ, l’idée était d’évoquer la place de Waterloo, qui marque la fin de la prépondérance française en Europe, dans la psyché nationale. Puis nous avons convenu d’une alternative mutuellement considérée comme étant plus intéressante : une chronique mise en perspective de la prise de la Haye-Sainte, un point capital - et méconnu - de la bataille, qu’il a relativement peu traité dans son livre. Son texte, dont j’espère qu’il agira comme un trailer pour son ouvrage, m’est parvenu le 19 avril. Il est passionnant pour qui s’intéresse à la tactique et à lhistoire militaires, à l’Histoire tout court. Et aux grandes tragédies. Merci mille fois, M. Cyr, pour cette contribution d’exception. Une exclusivité Paroles dActu. Par Nicolas Roche.

 

PAROLES DACTU - LA PAROLE À...

Pascal Cyr : « N’en déplaise aux Britanniques,

ce fut Blücher qui vainquit à Waterloo »

 

Waterloo

 

« La Haye-Sainte, là où la bataille de Waterloo aurait pu être gagnée »

par M. Pascal Cyr, docteur en Histoire et enseignant

 

Au matin du 18 juin, dans son quartier général du Caillou, Napoléon établit son plan de bataille. Très simple comme toujours, il explique à ses subordonnés qu’il compte percer au centre. Mais pour forcer Wellington à dégarnir le centre de son dispositif, il compte effectuer une diversion sur la gauche où se situe la ferme fortifiée de Hougoumont. À ces mots, [le maréchal] Soult reste dubitatif. Il connaît bien le Mont-Saint-Jean puisqu’il s’est battu au même endroit en 1794. Mais à l’époque, si l’armée française l’avait pris d’assaut et repoussé les Autrichiens, il sait que les soldats anglais sont d’une tout autre trempe. Comme il réitère ses observations à Napoléon, celui-ci s’emporte et lui rétorque : « Parce que vous avez été battu par Wellington, vous le regardez comme un grand général. Et, moi, je vous dis que Wellington est un mauvais général, que les Anglais sont de mauvaises troupes, et ce sera l’affaire d’un déjeuner. » Si Napoléon sous-estime grandement les qualités professionnelles de l’ennemi, il en est de même de la position qu’il a choisie. Wellington s’est retranché derrière le plateau du Mont-Saint-Jean. Son dispositif de défense repose sur trois fermes fortifiées : Hougoumont, sur la gauche, Papelotte, sur la droite et la Haye-Sainte, au centre. Quelques minutes plus tard, alors que Napoléon donne ses instructions, le général Reille, commandant du 2e corps d’armée et Jérôme Bonaparte, le frère de l’empereur, entrent au QG du Caillou. Napoléon se retourne vers le premier afin de lui demander son avis sur l’armée anglaise. Vétéran des guerres d’Espagne, Reille connaît lui aussi la solidité des soldats anglais.

 

« Bien posté comme Wellington sait le faire, et attaqué de front, je regarde l’infanterie anglaise comme inexpugnable en raison de sa ténacité calme et de la supériorité de son tir. Avant de l’aborder à la baïonnette, on peut s’attendre que la moitié des assaillants sera abattue. Mais l’armée anglaise est moins agile, moins souple, moins manœuvrière que la nôtre. Si l’on ne peut vaincre par une attaque directe, on peut le faire par des manœuvres. »

 

Mais Napoléon ne fait pas attention aux observations de Reille et de Soult. À 11 h 30, il lance les hostilités. La grande batterie, composée de 80 canons, ouvre le feu sur les positions anglaises. Le général Reille lance ses troupes contre Hougoumont. Très vite, le boisé qui couvre la position anglaise est conquis. Or, Jérôme Bonaparte, qui commande la 6e division, décide de lancer ses troupes à l’assaut de la ferme. En ce sens, il désobéit aux ordres du général Reille. Depuis les hauteurs des murs et derrière les meurtrières qu’ils y ont préalablement percées, les Anglais ripostent furieusement. Les pertes sont lourdes. Après deux assauts, Jérôme comprend qu’il ne lui sera pas possible d’emporter la position. Même si le général Foy s’empare du verger sur la droite, même si Hougoumont est bombardée et incendiée, les Anglais ne cèdent pas. De son côté, Wellington n’a pas mordu à l’hameçon tendu par Napoléon. Il reste sur ses positions.

 

  1. Premier assaut contre la Haye-Sainte

 

À 13 h 30, Napoléon lance le corps de Drouet-d’Erlon à l’attaque. Formés en phalange, les hommes marchent vers le centre anglais. Seule la brigade du général Quiot est légèrement détachée de la phalange afin de se porter sur la gauche vers la ferme de la Haye-Sainte. C’est la première unité qui entre au contact de l’ennemi. Comme à Hougoumont, la ferme est fortifiée. Il aurait fallu battre en brèche les murailles or, Napoléon et l’état-major ont opté pour un bombardement des lignes anglaises. Par conséquent, Quiot et ses hommes se butent à la résistance opiniâtre de la King’s German Legion commandée par le major Baring. Malgré la grêle de projectiles qui s’abat sur eux, les hommes de Quiot tiennent bon et repoussent les compagnies allemandes qui sont en position dans le verger situé devant la ferme. Entre-temps, un bataillon de la brigade contourne le bâtiment principal, escalade le mur du potager et déloge les défenseurs qui battent en retraite vers les dépendances. Depuis sa position à l’ouest de la route de Bruxelles, Wellington constate que les Français entourent la ferme. Il comprend la réelle possibilité de voir cette position clef tomber entre leurs mains. Inquiet pour l’ensemble de son dispositif de défense, il ordonne au général Ompteda d’envoyer un autre bataillon de la K.G.L au major Baring afin qu’il puisse repousser les assaillants.

 

Les Allemands descendent la pente par la gauche et chassent les hommes de Quiot du potager. Ils poursuivent plus en avant afin de s’avancer vers le verger. C’est à ce moment qu’ils sont chargés par les cuirassiers du général Travers détaché du corps de Milhaud par l’Empereur afin de soutenir l’infanterie. Sabrés par la cavalerie, les soldats allemands doivent battre en retraite et rejoindre le plateau. Du même souffle, les cuirassiers les poursuivent jusqu’au bord de ce même plateau et sabrent les tirailleurs de la brigade du général Kielmansegge. Malgré cette belle action des cuirassiers de Travers, la Haye-Sainte reste aux mains des troupes de Wellington. Certes, le duc a fait décimer un bataillon, mais il a réussi à gagner du temps, ce qui manque le plus à Napoléon. Pendant que la brigade Quiot se bat autour de la Haye-Sainte, le corps d’armée de Drouet d’Erlon marche aux cris de « Vive l’Empereur » vers les positions anglaises. Leurs batteries ripostent et provoquent des pertes sensibles dans les rangs français. Néanmoins, les artilleurs anglais ne peuvent ajuster le tir de façon précise puisque les canons français opèrent eux-mêmes un tir de contrebatterie.

 

Mais les évènements commencent à mal tourner. Si Drouet d’Erlon progresse, les rangs qui composent sa phalange s’emmêlent et la confusion s’installe. Alors que les troupes de Picton résistent, Wellington lance la cavalerie qui attaque les Français par les flancs. Devant l’impossibilité de se former en carré, c’est la débandade. Les cavaliers poursuivent les fuyards jusqu’à la grande batterie, mais Napoléon fait intervenir les lanciers et la cavalerie anglaise, notamment les Scots Greys et les Life Guard, est presque décimée. Tout doit être recommencé. La situation est d’autant plus critique que les Prussiens sont signalés sur la droite, à Chapelle-Saint-Lambert.

 

  1. Deuxième assaut et prise de la Haye-Sainte

 

Alors que la brigade Quiot est toujours engagée devant la Haye-Sainte, la grande batterie intensifie le rythme de son tir sur les positions anglaises. À ce moment, les choses semblent mal tourner pour Wellington. Les blessés et les morts s’accumulent, les caissons de munitions se vident et de nombreux fuyards gagnent la forêt de Soignes par la route de Bruxelles. Afin de soustraire son armée aux tirs dévastateurs de l’artillerie française, Wellington ordonne à ses officiers de la faire reculer de cent pas. De l’autre côté de la plaine, alors qu’il observe le mouvement de repli de l’armée anglaise, Ney croit que Wellington se retire. Il estime que le temps est venu de lancer une charge de cavalerie. C’est à ce moment que survient l’un des épisodes les plus curieux de la bataille de Waterloo, car la question qui demeure consiste à savoir si l’Empereur était informé des intentions de Ney.

 

Selon le général Delort, l’aide de camp du maréchal s’est rendu auprès du général Farine pour lui ordonner de mettre ses deux régiments en marche. C’est alors que Delort intervient pour faire stopper le mouvement : « Nous n’avons d’ordre à recevoir que du comte Milhaud. » Très irrité de ne pas voir les cuirassiers se mettre en marche, Ney se rend lui-même auprès du général Delort et lui ordonne à nouveau de se mettre en marche. Delort objecte que cette manœuvre est prématurée et fort imprudente. Ney lui répond qu’il s’agit des ordres de l’Empereur. Suivies des lanciers rouges et des chasseurs à cheval de la Garde, les deux divisions de cuirassiers, soit 6000 cavaliers environ, partent au grand trot vers les lignes anglaises. Bien que l’Empereur ait eu l’intention de faire exécuter une charge de cavalerie pour briser définitivement l’armée anglaise, il n’a pas donné l’ordre à Ney de s’exécuter, mais contrairement à ce que certains disent, il est impossible que le déploiement d’une telle masse de cavaleries se soit effectué à son insu. Donc, même si l’initiative vient de Ney, Napoléon l’a sans doute approuvée puisqu’il n’a pas tenté de l’arrêter. Tout indique qu’ils ont tous deux sous-estimé la position de Wellington, car, dans le mémorial, Napoléon sous-entend que Murat aurait très certainement pu enfoncer les carrés anglais, ce qui jette le discrédit sur le maréchal Ney.

 

« Je ne me crus pas assez puissant pour l’y maintenir, et pourtant il nous eût valu peut-être la victoire; car que nous fallait-il dans certains moments de la journée ? Enfoncer trois ou quatre carrés anglais; or Murat était admirable pour une telle besogne; il était précisément l’homme de la chose; jamais à la tête d’une cavalerie on ne vit quelqu’un de plus déterminé, de plus brave, d’aussi brillant. »

 

Ney s’élance à la tête de la cavalerie dont les escadrons sont disposés en échelon, les cuirassiers à droite, les chasseurs et les chevau-légers à gauche. Il va tenter de percer le front ennemi entre le chemin d’Ohain et la ferme d’Hougoumont. Depuis les hauteurs qui dominent la plaine, les Anglais ne s’inquiètent pas outre mesure. Ils savent que la cavalerie française, sans appui de l’infanterie, n’a que très peu de chance d’entamer des bataillons qui n’ont pas encore été ébranlés. Wellington fait intervenir ses réserves et toutes les batteries pointent sur les cuirassiers considérablement ralentis par les terres grasses et détrempées. À ce moment, plus de vingt bataillons forment deux lignes de carré qui se positionnent en échiquier. Alors que Ney fait accélérer le mouvement, les canons anglais augmentent la cadence de tir. Alternant les tirs de shrapnels, de boulets ramés, de boulets ronds et de paquets de mitraille, les artilleurs anglais creusent des brèches béantes à l’intérieur des escadrons français. Sans se soucier des pertes, Ney et ses cavaliers réussissent à aborder les canons anglais et à sabrer les canonniers. L’artillerie se tait, mais les cuirassiers font maintenant face aux carrés. Disposés sur trois rangs, ne laissant aucune ouverture, les Anglais ouvrent le feu. Les balles frappent et ricochent sur les cuirasses, ce qui rappelle, selon les témoins de l’époque, le bruit de la grêle qui ricoche sur la tôle. Mais en dépit de leur vaillance et de leur rage de vaincre, les cavaliers français ne sont pas en mesure d’enfoncer les lignes anglaises. L’élan initial étant passé, ils doivent se contenter de tourbillonner autour des carrés afin d’y chercher une ouverture. Entre 15 h et 17 h, Ney a fait attaquer le plateau à quatre reprises sans obtenir d’autres résultats que de faire massacrer ses cavaliers.

 

De par son impétuosité à vouloir percer les lignes anglaises, Ney a oublié l’objectif principal, la ferme de la Haye-Sainte. Obéissant aux ordres de Napoléon, après avoir fait décimer sa cavalerie, le fougueux maréchal repart en avant et entraîne avec lui le 13e léger de la division Donzelot ainsi qu’un détachement du 1er régiment du génie qui se lance contre la ferme. À l’abri derrière les murs, à l’aide des meurtrières, les hommes du major Baring tirent sans discontinuer sur les assaillants. En quelques minutes, plus de soixante-dix Français tombent sous leurs feux. Les corps s’entassent en tas au pied du mur est. Sans échelles, les soldats de Donzelot grimpent sur les morts pour escalader l’obstacle. Depuis le sommet du mur, ils fusillent les chasseurs de Baring qui sont dans la cour tandis que d’autres se hissent sur le toit de la grange. Au même moment, de l’autre côté de la ferme, un détachement français s’attaque à la porte principale qui cède sous les coups de hache des soldats. Ceux-ci pénètrent dans la cour et acculent les Allemands aux bâtiments. Sans munitions, ceux-ci chargent à l’arme blanche.

 

Avec quarante-deux soldats, Baring réussit à s’extirper de la ferme pour rejoindre le plateau du Mont-Saint-Jean. Profitant de l’avantage, Ney fait établir une batterie à cheval sur un monticule près de la Haye-Sainte et d’un même élan, il dépêche un régiment à côté de la sablonnière toujours défendue par le 95e régiment anglais. Sous le feu de la batterie et des restes des divisions Allix, Donzelot et Marcognet, les hommes du 95e doivent abandonner leurs positions. À l’autre extrémité du champ de bataille, Durutte et ses hommes reviennent à la charge et repousse les Nassauviens du Prince de Saxe-Weimar. La ferme de Papelotte est de nouveau assiégée.

 

Dès lors, après la conquête de la Haye-Sainte vers 18 h, la ligne anglaise menace de s’effondrer. Les divisions sont rendues à l’état de brigades, et les brigades à l’état de compagnies. Sur le centre gauche de la ligne anglaise, les brigades Kempt, Pack, Lambert, Best et Winke tiennent toujours, mais Wellington n’a plus de réserve à lancer dans la bataille. Faute de servants et de pièces en état, l’artillerie ne tire presque plus tandis que les fuyards abandonnent le champ de bataille par centaines. Quant à la cavalerie, elle n’est guère mieux lotie que celle des Français, ses pertes sont énormes et ses chevaux sont fourbus.

 

Les officiers accourent auprès de Wellington afin de lui demander des ordres, mais ne sachant trop quoi faire, il se contente d’ordonner aux troupes de mourir sur place. S’il voit les Prussiens débouler sur le champ de bataille en direction de Plancenoit, ceux-ci n’arrivent pas à percer le flanc droit de l’armée française, ce qui n’atténue en rien son état d’anxiété de plus en plus persistant. De son côté, voyant la ligne anglaise vaciller, Ney réclame le soutien de l’infanterie pour donner le coup de grâce. Lorsqu’il reçoit le message porté par le colonel Heymes, Napoléon s’écrie : « Des troupes ! Où veut-il que j’en prenne ? Voulez-vous que j’en fasse ? » Or, Napoléon dispose toujours des bataillons de la Vieille Garde en réserve, mais sans cavalerie pour les appuyer, il hésite avant d’engager l’élite de l’armée. De plus, les soldats de Bülow mettent davantage de pression du côté de Plancenoit. Il lui faut d’abord stabiliser la droite avant de tenter un nouvel assaut.

 

  1. Les Anglais reprennent la Haye-Sainte

 

Avec des éléments de la Jeune Garde et de la Vieille Garde commandées par le général Duhesme, Napoléon réussit à contenir les Prussiens à Plancenoit. À 19 h, il en profite pour lancer la Garde contre Wellington afin de porter le coup décisif. Empruntant la même route que la cavalerie deux heures plus tôt, les Grognards marchent sur un sol labouré et encombré de cavaliers et de chevaux morts. Leur progression s’en retrouve par conséquent ralentie, ce qui permet à Wellington de gagner du temps afin de ramener au centre tous les bataillons qui lui restent. Alors que les grognards progressent avec assurance vers le sommet du plateau, Wellington donne l’ordre de passer à la contre-offensive. Sous les tirs anglais, les divisions Allix, Donzelot et Marcognet, du moins ce qui en reste, perdent pied et se retirent vers la Haye-Sainte. Appuyée par l’artillerie de la grande batterie, la Garde, enveloppée par la fumée, entreprend l’ascension du versant. Lorsqu’ils apparaissent au sommet du plateau, les grognards sont happés par un violent tir de mitraille.

 

Afin de faire face, ils se déploient en échelon et culbutent deux bataillons de Brunswick ainsi que les 30e et 73e régiments de la brigade du général Halkett, lui-même blessé en tentant de rallier ses hommes. Ce sera le seul succès de la Garde, car dès cet instant, elle tombe sur la brigade du général Maitland, alors embusqué dans les blés. Lorsque les grognards surgissent au sommet de la crête, Wellington, qui se tient près de Maitland, lui donne l’ordre d’ouvrir le feu. Aussitôt, près de trois cents hommes sont fauchés par les balles. Au même moment, lord Saltoum, lieutenant-colonel du 1er Foot Guard, ordonne à ses hommes d’attaquer à la baïonnette. Mais les grognards n’abandonnent pas le terrain aussi facilement. Ils reculent pied à pied vers le verger d’Hougoumont. C’est à ce moment que le 3e chasseur de la Garde reçoit le renfort de l’unique bataillon du 4e chasseur alors en position sur la gauche. Cette intervention permet au 3e chasseur de se soustraire au feu des hommes de Maitland. Les bataillons se reforment et les grognards reviennent à l’assaut. Mais, saisissant l’instant décisif, le lieutenant-colonel Colborne arrive à propos avec le 52e en soutien. Formés en potence avec la brigade Maitland, ils tirent sur les flancs du 3e chasseur et les chargent à la baïonnette.

 

Wellington fait soutenir Colborne par le 95e Rifles. Accablés de toutes parts, les chasseurs doivent revenir en arrière. Le duc profite de ce moment afin de déstabiliser la Garde et l’empêcher de reformer ses rangs. Il ordonne à la brigade du général Adam ainsi qu’à la cavalerie de Vandeleur de soutenir Halkett. Au moment où les grognards amorcent un nouveau mouvement de repli, le cri fatidique circule d’un bout à l’autre du champ de bataille : « La Garde recule ! » Tous savent que la bataille est perdue, car de gauche à droite, le mouvement de recul gagne toute la ligne de front. À la vue des troupes de Ziethen au lieu de celles de Grouchy, les soldats s’estiment trahis, c’est le sauve-qui-peut général. L’infanterie de Reille bat en retraite et abandonne ses positions près d’Hougoumont. Au même moment, la Haye-Sainte est abandonnée. Elle est reprise par les Anglais vers 20 h.

 

L'assaut de la Haye-Sainte

L'assaut de la Haye-Sainte, par Richard Knotel

 

  1. Conclusion

 

Sous la pression des Prussiens et de ce qui reste de l’armée anglaise, l’armée française s’effondre. C’est la déroute. Napoléon quitte le champ de bataille vers 21 h 15. Dans la précipitation, ses bagages seront pris. Il laisse sur le terrain 7000 morts, 18 000 blessés et 7000 prisonniers. Devant l’ampleur du désastre, la Chambre des représentants, conduite par Fouché, demande son abdication. Il s’exécute le 22 juin.

 

Au cours de cette journée où les erreurs se sont enchaînées, Napoléon, lors de la prise de la Haye-Sainte vers 18 h tenait la victoire du bout des doigts. Les Anglais étaient sur le point de céder. À cette heure, Wellington sait que si les Prussiens n’arrivent pas en masse sur le champ de bataille, il devra ordonner la retraite. Les officiers et les hommes de troupe sont démoralisés, les fuyards se multiplient dans la forêt de Soignes, sa cavalerie est presque décimée et son artillerie, sans pièces et sans servants, est réduite au silence. Il suffisait à Napoléon de donner le coup de grâce. Mais, comme une bouffée d’oxygène, Blücher est arrivé sur le champ de bataille. Napoléon a dû parer à cette menace du côté de Plancenoit. Un temps précieux perdu par l’empereur que Wellington a mis à profit afin de renforcer son centre. Lorsque la Garde attaque les Anglais vers 19 h, progressant entre La Haye-Sainte et Hougoumont, il est trop tard. Il n’est plus possible de percer. Ainsi, quoi qu’en disent certains auteurs britanniques, Blücher a sauvé l’armée anglaise de la défaite et par conséquent, il est le véritable vainqueur de la bataille de Waterloo.

 

Pascal Cyr

Photo : Marianne Deschênes

 

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30 mars 2015

Pierre Branda : "Avant Bonaparte, l'État empruntait à 40%"

   Écrire pour Paroles d'Actu, c’est d’abord une histoire de rencontres. Enrichissantes, toujours, et parfois franchement agréables. Ce fut le cas s’agissant de celle dont il est question aujourd’hui. Mais commençons... par un petit retour en arrière. J’ai réalisé et publié, avant le présent article, trois interviews relatives aux deux Bonaparte qui dirigèrent la France, au tout début et dans le troisième quart du dix-neuvième siècle (voir : les entretiens avec Thierry Lentz, en décembre 2013 et septembre 2014 ; celui avec Éric Anceau en septembre 2014). Ces publications, j’ai essayé, comme pour toutes les autres, de les faire découvrir à des personnes qu’elles étaient à mon avis susceptibles d’intéresser - Facebook est fort pratique pour cet exercice.

   La voie des amis d’amis sur le célèbre réseau social m’a conduit - heureux atterrissage ! - sur la page d’un certain Pierre Branda. Je ne le connaissais pas mais ai vite compris qu’il était historien. Je me suis renseigné sur ses écrits ; ai découvert qu’il est notamment l’auteur d’un ouvrage intitulé Le prix de la gloire : Napoléon et l’argent (Fayard, 2007). Je l’ai aussitôt contacté (20 mars) pour lui proposer de lui soumettre par mail quelques questions touchant aux finances de la France, époques consulat et Empire. Le 21 mars, je lui envoyai mes questions ; ses réponses me sont parvenues le 29. Je tiens à le remercier de nouveau ici pour la générosité et lextrême courtoisie quil m’a témoignées. Pour ses réponses, passionnantes et dont la lecture vous donnera je l’espère envie à vous aussi de vous procurer son ouvrage. Et de continuer à suivre ses travaux. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

Pierre Branda : « Avant Bonaparte,

l’État empruntait à 40% »

 

Le prix de la gloire

Éd. Fayard (2007)

 

Paroles d'Actu : Bonjour Pierre Branda. S’il est un héritage qu’on ne conteste guère à Bonaparte, Premier Consul puis empereur, c’est celui d’avoir restauré ordre et autorité de l’État en France après de longues années de troubles. Cette affirmation vaut-elle pour les grands équilibres structurels des finances et des budgets de la nation, cette question majeure qui a contribué à faire chuter la monarchie et à ôter de leur crédibilité aux premiers gouvernements nés de la Révolution ?

 

Pierre Branda : La période consulaire est en effet un moment d’exception dans l’histoire de France. Elle l’est tout autant et peut être davantage sur le plan financier. La plaie de finances avait condamné l’Ancien Régime et la Révolution n’avait fait qu’empirer les choses. Si Bonaparte ne donnait pas à la France une véritable organisation fiscale, son régime se serait effondré comme les autres avant lui. L’État empruntait alors au taux usuraire de 40 % par an ! On était dans un état de faillite quasi-permanent. Deux ans après sa prise de pouvoir, la France équilibrait ses finances publiques au million près. Quelles furent les recettes de ce « miracle » ? Elles tiennent en trois mots : volonté, ordre et centralisation. Aucun impôt nouveau ne fut instauré. En revanche l’organisation de la collecte de l’impôt fut profondément transformée. Confiées aux administrations municipales, l’établissement des rôles d’impôt accusait trois ans de retard.

 

Pour mettre fin à cette impéritie, le Premier Consul créa un mois après son installation au pouvoir une administration fiscale centralisée et à la hiérarchie pyramidale, ancêtre de notre Direction générale des impôts. Ce que l’on a appelé parfois l’ « armée fiscale » de Bonaparte réalisa un travail formidable permettant au régime de survivre. Les années suivantes, les règles de la perception furent également changées si bien que progressivement l’administration des finances publiques passa entièrement dans les mains de l’État. À partir de 1807, les agents du ministère des Finances arpentèrent la France pour créer un cadastre général dans le but de rendre l’impôt foncier le plus juste possible. Napoléon souhaitait un système fiscal efficace mais refusait l’arbitraire. À l’évidence, il perpétuait là l’idéal révolutionnaire. Ajoutons que le régime rendait exactement compte de l’emploi qu’il faisait de l’argent collecté. Ce souci de transparence sans être totalement nouveau visait à établir un réel lien de confiance entre le pouvoir et les Français.

 

PdA : Sait-on estimer les bénéfices engrangés par les expéditions militaires victorieuses et conquêtes de Napoléon ? Quelle est la part de fantasme dans le cliché somme toute assez répandu du « trésor de guerre » motivant - pour partie - et supportant d’incessantes fuites en avant ?

 

P.B. : Avec toutes les réserves qu’il convient, des estimations sont possibles. Compte tenu du désordre inhérent à la guerre, elles restent bien sûr imprécises. Néanmoins, des chiffres existent, notamment ceux qui étaient présentés régulièrement à l’empereur. Quand on connaît son souci du détail, ils ne pouvaient être totalement faux. En les étudiant, on constate que Napoléon tenta d’appliquer systématiquement et avec méthode le vieux principe « la guerre paie la guerre ». Une fois armées et équipées aux frais du Trésor public, les armées napoléoniennes devaient en effet vivre aux dépens des pays traversés, qu’ils soient alliés ou ennemis. Le pillage n’était pas la règle mais les prélèvements effectués pouvaient heurter les peuples. Grâce à ce système, Napoléon finança une petite moitié de ses dépenses de guerre.

 

Les premières campagnes avec leur cortège de victoires furent « profitables » mais celles d’Espagne et de Russie ne purent s’autofinancer. Aussi, au fil des années, la pression fiscale s’accentua irrésistiblement. Les taxes sur le tabac, l’alcool et le sel, dénommées alors « droits réunis », furent réintroduites, ce qui eut un coût politique pour Napoléon. Dans les campagnes, on criait : « À bas la conscription, à bas les droits réunis ! » Dans le même temps, en Europe, d’autres taxes notamment douanières renforcèrent les sentiments anti-français. La pression fiscale de l’époque (entre 10 et 15 % du revenu national) n’a toutefois rien de comparable à la nôtre (plus de 46 % en 2014). À croire que l’on s’habitue à l’impôt.

 

PdA : L’Angleterre, « âme des coalitions » anti-napoléoniennes, en fut également, de loin, le financeur numéro un. La tâche fut titanesque mais sa détermination ne faiblit pas : elle savait ce que lui eût coûté une fermeture complète des marchés continentaux ; avait conscience du péril qu’une victoire française en Russie aurait signifié pour elle. Par quels mécanismes Londres a-t-elle pu dégager d’aussi colossaux moyens ? La réponse à cette question - celle, au fond, du « carburant » de la « cavalerie de Saint George » - aurait-elle quoi que ce soit de comparable avec celle touchant aux efforts que devrait consentir, bien des années plus tard, un lointain successeur de Pitt, Winston Churchill, dans sa lutte contre le péril nazi dans les années 1940 ?

 

P.B. : À tous points de vue, l’effort anglais fut considérable, comme si le pays se sentait en danger de mort. Pitt le jeune et ses successeurs multiplièrent les impôts par trois, par quatre et même par dix. Ils créèrent l’impôt sur le revenu qui n’existait nulle part ailleurs et empruntèrent également des sommes incroyables. J’ai pu calculer que leur endettement représentait quatre à cinq fois tout l’or qui existait alors dans le monde. Ils ont atteint là des niveaux comparables à ceux des grands conflits mondiaux du XXe siècle. Un seul mécanisme explique leur réussite : la confiance. La finance mondiale se réfugia en Angleterre et la place de Londres devint la première de la planète. Avec cette manne, le cabinet anglais put financer toutes les coalitions, développer et entretenir la première flotte de guerre et dépêcher un corps expéditionnaire au Portugal et en Espagne commandé par un certain duc de Wellington.

 

Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, Churchill fit preuve de la même détermination que ses lointains prédécesseurs. Comme eux, il était résolu à l’emporter quel qu’en soit le coût. Financièrement, New-York avait cependant supplanté Londres depuis longtemps. Ceux qui disposaient des leviers financiers les plus importants n’étaient plus les Anglais mais les Américains. Leur entrée dans le second conflit mondial après Pearl Harbor fit à l’évidence basculer le cours de la guerre.

 

PdA : Dans quel état les finances publiques d’une France vaincue et exsangue se trouvent-elles en 1814-15, soit, à l’aube de la Restauration ?

 

P.B. : Le trou financier fut jugé énorme par les successeurs de Napoléon. Politiquement, ils y avaient tout intérêt. La réalité était tout autre. Le régime napoléonien laissa un déficit équivalent à une année de recettes fiscales. Il résultait essentiellement de l’invasion du territoire national. C’était certes important mais pas insurmontable surtout après vingt ans de guerre. Peu de belligérants peuvent se vanter d’un tel bilan. Napoléon était presque obsédé par l’équilibre des comptes. Force est de constater que son obstination fut couronnée de succès. Le problème fut différent après Waterloo. Pour nous punir, les Alliés nous infligèrent d’importantes contributions de guerre. Les Cent-jours peuvent ainsi être vus comme les Cent-jours les plus chers de l’histoire de France. Néanmoins, la seconde Restauration réussit à s’acquitter de cette dette assez facilement grâce à un indéniable retour de la confiance. Le crédit public moderne était né.

 

PdA : Napoléon fut un enfant des Lumières mais aussi d’une tradition étatique française bien ancrée. Sa vision très administrative de l’économie, fort éloignée des conceptions britanniques sur cette question, a-t-elle, de votre point de vue, contribué, d’une manière ou d’une autre, à le perdre - et l’Empire avec lui - dans cette lutte sans merci entre deux titans, deux systèmes ?

 

P.B. : Le système napoléonien de finances n’a pas démérité, loin de là. L’Empire britannique fut le plus fort, c’est certain. L’explosion de leur dette et l’incroyable développement de leur papier monnaie constituèrent des phénomènes tout à fait nouveaux et même inattendus. L’économie britannique et surtout sa monnaie entrèrent à ce moment-là en terre inconnue. Aucun pays n’avait pu auparavant s’affranchir ne serait-ce que partiellement de l’étalon-or ou argent. En 1797, malgré un certain fléchissement, la livre papier accomplit ce « miracle » sans que personne n’en comprenne alors vraiment les mécanismes.

 

Dans le même temps, la France venait d’échouer avec son papier monnaie, l’assignat. Ce papier d’État imprimé à foison et déconnecté de l’activité économique fut un échec cuisant, plongeant l’économie française dans une récession d’une rare ampleur. Sous l’Empire, les billets de la Banque de France furent mieux appréciés mais leur nombre resta modéré. Compte tenu du lourd héritage des régimes précédents, Napoléon ne pouvait guère aller plus loin et copier le modèle anglais. Ajoutons que tous les banquiers ou presque pariaient sur le dynamisme économique anglais. Ils étaient persuadés que, quelle que soit l’issue de la guerre, l’Angleterre restait le pays le plus attractif. Contre cette réalité, Napoléon ne pouvait rien. Une décennie de paix aurait sans doute pu changer le cours des choses mais on ne refait pas l’histoire.

 

PdA : J’ai souhaité axer cette interview autour de questions économiques et financières époques consulat et Empire, étant entendu que vous leur avez consacré un ouvrage qui fait référence, Le prix de la gloire : Napoléon et l’argent (Fayard, 2007). J’aimerais tout de même rappeler, à ce stade de notre entretien, que vous avez écrit bien d’autres livres sur Bonaparte, dont vous êtes un spécialiste éminent. Et vous inviter à évoquer pour nous les points le concernant que vous souhaiteriez porter à notre connaissance - ou à notre bon souvenir ?

 

P.B. : Oui, je vous remercie. Je me suis intéressé aussi à la Maison de l’empereur, cette institution plutôt méconnue qui l’entourait et le servait. Aidé par le dépouillement de nombreuses archives, j’ai pu découvrir un homme parfois différent, ce qui m’a conduit ensuite à développer de nombreux aspects de sa personnalité dans Les secrets de Napoléon (éd. La Librairie Vuibert, 2014). Plus récemment encore, j’ai étudié son séjour à l’île d’Elbe et surtout les motivations de son retour dans un ouvrage intitulé La guerre secrète de Napoléon (éd. Perrin, 2014). J’ai voulu comprendre comment cet homme qui venait de tout perdre, son empire, sa famille, son entourage, avait pu renaître à l’histoire de manière aussi flamboyante. Une nouvelle fois, il sut faire face au danger et prendre ses adversaires de court.

 

PdA : Voulez-vous nous entretenir de vos projets, Pierre Branda ?

 

P.B. : Je termine actuellement une biographie de l’impératrice Joséphine. Une femme fascinante mais au total méconnue tant la légende a pris le pas sur la réalité dans son cas. Avant d’entreprendre ce travail, je n’imaginais pas à quel point et j’en ai été même le premiers surpris. En s’attachant à retracer exactement son histoire, on découvre une femme complexe, forte et ambitieuse. Loin des poncifs habituels, son histoire est encore plus incroyable.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

P.B. : Dans l’épopée napoléonienne, la réalité est encore plus enthousiasmante que la fiction !

 

Pierre Branda

 

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30 décembre 2014

Jean-Christian Petitfils : "Le sursaut de l'aristocratie fut le moteur premier de la Révolution"

Pour cette dernière publication de l'année, c'est un invité de choix qui a accepté de répondre à ma sollicitation : l'historien de renom Jean-Christian Petitfils, auteur de nombreuses biographies - de rois de France, notamment - de référence. La thématique du jour : la Révolution, 225 ans après 1789. Je remercie M. Petitfils pour la bienveillance qu'il a manifestée envers ce projet ; pour sa générosité, dont témoignent les réponses qu'il a apportées à mes trois questions. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

QUESTIONS D'HISTOIRE - PAROLES D'ACTU

Jean-Christian PETITFILS

 

« Le sursaut de l'aristocratie fut

le moteur premier de la Révolution »

 

Le Serment du Jeu de paume

Le serment du Jeu de Paume le 20 juin 1789

(Jacques-Louis David)

 

Q. : 17/12/14 ; R. : 29/12/14

  

Paroles d'Actu : Bonjour, Jean-Christian Petitfils. La Charte « octroyée » par Louis XVIII en 1814 maintient, dans une large mesure, les acquis de la Révolution, l'égalité civile notamment. La Révolution a éclaté vingt-cinq ans plus tôt en partie parce que Louis XVI, attaché à d'anciennes traditions du royaume, avait rendu de leurs prérogatives - et de leur capacité d'opposition - aux privilégiés. S'ensuivit, face aux difficultés financières aiguës de l'État, face à l'immobilisme né de la restauration de ces corps intermédiaires, la convocation des états généraux - assemblée qui allait rapidement sur la question de sa représentativité, ou plutôt de sa non-représentativité, se rebiffer...

Louis XIV, marqué au fer du souvenir de la Fronde, avait en son temps installé, affermi le pouvoir personnel du roi, qui était souvent, jusqu'alors, menacé, par les reliquats puissants de la société féodale. L'erreur majeure des rois de France n'a-t-elle pas été, avant 1789, de n'avoir pas joué la carte de la représentation nationale, populaire face à une société de classes ? Une telle évolution eût-elle été possible, sérieusement envisageable ?

 

Jean-Christian Petitfils : La Charte constitutionnelle de 1814, « octroyée » par Louis XVIII, était une tentative, comme dit son préambule, de « renouer la chaîne des temps que de funestes écarts avaient interrompue ». Tout en acceptant les grands principes d’égalité civile et de liberté d’opinion, proclamés par la Révolution, la Restauration instituait une monarchie équilibrée, avec un pouvoir royal limité et une représentation du pays, chargée de voter les lois, au moyen d’une Chambre des pairs et d’une Chambre des députés, cette dernière désignée par le suffrage censitaire. En réalité, le régime revenait sur un événement majeur survenu dès le début de la Révolution, en juin-juillet 1789 : l’accaparement par les états généraux de la souveraineté nationale et, de ce fait, des pouvoirs législatif et constituant. De là avait surgi une nouvelle légitimité, sur laquelle il était bien difficile de revenir vingt-cinq ans plus tard. En tout cas, la monarchie rénovée n’eut pas le temps de s’ancrer dans le pays, et le régime fut emporté par suite des erreurs de Charles X, dernier petit-fils de Louis XV.

 

La monarchie d’Ancien Régime pouvait-elle installer un régime représentatif, comme l’avait fait l’Angleterre en 1688, avec la « Glorious Revolution » ? On observera que les Anglais s’épargnèrent de poser la question de la souveraineté et se contentèrent de limiter les prérogatives du trône par un contre-pouvoir de nature aristocratique. Aujourd’hui encore, la souveraineté pleine et entière appartient à la reine s’exprimant au milieu des conseillers du « Parliament ». Pure fiction sans doute, mais qui garde sa force symbolique et sa puissance stabilisatrice. Les habitants du Royaume-Uni sont à la fois sujets de Sa Gracieuse Majesté et citoyens de la démocratie la plus tolérante du monde. L’évolution institutionnelle s’est faite en douceur à partir du XVIIIe siècle.

 

Il en est allé autrement en France, pour au moins deux raisons. D’abord, le refus obstiné des Bourbons de s’appuyer sur une représentation de la nation (fût-elle différente de l’archaïque système corporatif des états généraux, réunis, pour la dernière fois avant 1789, sous la régence de Marie de Médicis en 1614). Ensuite, l’incapacité de la noblesse française à limiter la puissance royale, tout en contenant l’effervescence populaire. La noblesse, en effet, n’avait ni la richesse terrienne et commerciale de la Gentry anglaise, ni sa position dans la société. À la fin du règne de Louis XIV, ses effectifs étaient tombés, du fait de la Guerre de Succession d’Espagne, de 200 000 personnes à 130 000. Sous le règne de Louis XV, pas plus les anoblissements que les usurpations de noblesse ne furent suffisants pour combler les rangs du second ordre. Au contraire, au moment où une bourgeoisie industrieuse aspirait à s’y intégrer, on assiste à son repli identitaire. C’est certainement cette réaction aristocratique qui fut le moteur premier de la Révolution, qui commence en 1787 et non en 1789.

 

PdA : La tentative de fuite de Louis XVI, au mois de juin 1791, encouragée en partie par la violence de certaines factions révolutionnaires, contribuera à précipiter, dans leur déroulé tragique, les événements à suivre : l'entrée en guerre de la France contre l'Autriche et les couronnes européennes, la chute de la monarchie, l'exécution du roi déchu.

Quelle image, quels sentiments l'historien que vous êtes prête-t-il à l'homme, au souverain que fut Louis XVI ? A-t-il sincèrement été, bon an mal an, prêt à endosser, pour lui et la suite de sa dynastie, le costume du monarque constitutionnel ?

 

J.-C.P. : Louis XVI était un roi réformateur. Les historiens ne l’ont pas suffisamment souligné. Bien avant 1789, il avait pris conscience de la nécessité de transformer les institutions, en introduisant une fiscalité plus égalitaire et une représentation des administrés par la généralisation des assemblées provinciales, en pays d’états comme en pays d’élections. Les projets de Turgot, de Calonne et même ceux moins audacieux de Mgr de Loménie de Brienne se heurtèrent à l’obstruction systématique des ordres privilégiés et des parlements.

 

Après la fin de l’absolutisme et les tragiques journées d’octobre 1789, qui virent le retour du roi à Paris, Louis XVI a tenté de s’accommoder de la Révolution. Son discours du 4 février 1790 devant l’Assemblée nationale était, à mon avis, sincère. Il souhaitait trouver un terrain d’entente avec les parlementaires. Même après Varennes, il chercha la voie de la conciliation en jurant fidélité à la Constitution le 14 septembre 1791 : s’il n’en approuvait pas toutes les dispositions, il demeurait persuadé qu’avec le temps on en corrigerait les erreurs. En attendant, il les respectera scrupuleusement, se contentant d’exercer les prérogatives qui lui avaient été concédées, comme le droit de veto suspensif. Mais, la nouvelle assemblée, la Législative, nettement plus à gauche que la Constituante, sabota le système, s’acharnant à humilier le roi et à restreindre ses pouvoirs. Elle sera finalement balayée comme la monarchie constitutionnelle par le coup de force du 10 août 1792, préparé et déclenché par les sans-culottes.

 

PdA : Avançons dans le temps... Si l'on regarde son histoire, il apparaît que la France a mis longtemps avant de trouver, puis de stabiliser le régime dans lequel les valeurs issues de sa Révolution allaient, sur la durée, s'incarner. À quel moment positionneriez-vous l'installation de la République en tant qu'organisation stabilisée, légitimée pour de bon aux yeux du plus grand nombre ?

 

J.-C.P. : On peut estimer que le régime républicain ne se stabilise vraiment qu’après la Première Guerre mondiale, lorsque les catholiques, qui avaient combattu dans les tranchées avec les autres Français, mais qui s’étaient tenus à l’écart jusque-là de la République anticléricale, se rallièrent massivement aux institutions avec la Chambre Bleue horizon. Ultérieurement, le pays traversa sans doute de graves tensions, notamment lors du 6 février 1934 ou de l’arrivée au pouvoir du Front populaire, mais à aucun moment l’idée d’un retour à la monarchie ne parut sérieuse. De ce point de vue, la Révolution était close, le régime de Vichy n’étant qu’une tragique parenthèse.

 

Jean-Christian Petitfils

 

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