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Paroles d'Actu

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6 mars 2016

Frédéric Quinonero : « Jane Birkin a été, pour Gainsbourg, plus que sa muse, son double féminin »

Le 2 mars, jour marquant le vingt-cinquième anniversaire de sa disparition (déjà !), on était peut-être plus nombreux qu’à l’accoutumée à se rappeler Serge Gainsbourg. Les médias en ont pas mal parlé à cette occasion, et c’est heureux tant son œuvre mérite d’être redécouverte et découverte par les nouvelles générations. Le mois dernier, les éditions L’Archipel faisaient paraître la dernière biographie en date du fidèle Frédéric Quinonero, Jane Birkin, « La vie ne vaut d’être vécue sans amour ».  Un récit fluide, vivant, sensible et touchant à l’image de son objet, Jane Birkin, qui fut probablement « la » femme de la vie de Gainsbourg et, très certainement, hier comme aujourd’hui, une des personnalités les plus émouvantes et les plus « vraies » du monde du show-biz. Frédéric Quinonero a accepté de répondre à mes questions et de nous « prêter » pour reproduction, à ma demande, lextrait de son ouvrage qui raconte la rencontre Gainsbourg-Birkin. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

Partie I : l’extrait du livre

Le cadre : le tournage de Slogan, un film de Pierre Grimblat. On est en 1968. Les premiers contacts - difficiles -, « la » rencontre entre Serge Gainsbourg et Jane Birkin ; l’un et l’autre, une sensibilité à fleur de peau et l’âme blessée (chacun sort alors d’une séparation douloureuse, le premier avec Brigitte Bardot, la seconde avec le compositeur britannique John Barry, père de sa fille Kate).

Lors de l’audition, elle est déstabilisée par la présence désagréable de Serge Gainsbourg, fortement déçu de ne pas avoir Marisa Berenson pour partenaire et déterminé à témoigner de sa méchante humeur. Elle ne sait pas prononcer son nom, elle comprend « bourguignon » - il existe un Serge Bourguignon acteur et cinéaste, il a obtenu un Oscar à Hollywood en 1963 pour son film Les Dimanches de Ville-d’Avray et fait tourner Bardot l’année précédente dans À cœur-joie. « Mais comment pouvez-vous accepter de tourner un rôle en France alors que vous ne parlez pas un mot de français ? », lui lance-t-il avec mépris. Elle fond en larmes. Et continue de jouer sa scène, comme si sa vie en dépendait, ce qui convainc Grimblat de l’engager. « Jane pleurait sur son sort. Elle confondait tout : la fiction et la réalité, la vie et le scénario. [...] J’en ai conclu qu’elle était fabuleuse » dira Gainsbourg. Pourtant, alors que le tournage commence à la mi-juin, retardé par les événements, il persiste à ne faire aucun effort de civilité.

[...] L’ambiance sur Slogan est donc au vinaigre. Une semaine passe. Le vendredi soir, inquiet pour le bon déroulement de son film, Grimblat organise un dîner chez Maxim’s où il omet sciemment de se rendre, laissant ses héros seuls, en tête à tête. Tous deux ont ce point commun d’avoir été quittés par la personne aimée, ils sont tristes. « Qu’est-ce que vous n’avez jamais fait ? Tout ce que vous désirez, je vous promets de l’exaucer », lance un Gainsbourg grand seigneur à la fin du dîner. Jane a besoin de se changer les idées, elle est prompte à accepter toutes les invitations à s’amuser. Et la soirée se poursuit dans toutes les boîtes à la mode. Jane découvre un homme séduisant : « Il était adolescent, ambigu, contradictoire, romantique, sensible. » Chez Régine, elle l’entraîne sur la piste de danse pour un slow. Piètre danseur, il lui marche sur les pieds. Sa maladresse l’attendrit. À son tour, Serge se laisse séduire par cette fille drôle et émouvante, sexy et décontractée, qui déambule dans les lieux les plus chic de Paris avec son blue-jean, ses baskets et son cabas en osier rempli de livres et de cahiers noircis de notes. Au petit matin, comme elle refuse qu’il la ramène à son hôtel, il commande au chauffeur de taxi de poursuivre jusqu’au Hilton où il a ses habitudes. Elle fait mine d’ignorer la gaffe du réceptionniste : « La même chambre que d’habitude, monsieur Gainsbourg ? » Et le trouve à nouveau touchant quand il tire les rideaux et tamise la lumière, avant de s’allonger tout habillé sur le lit où il s’endort comme une masse, copieusement imbibé. Elle file au Drugstore voisin et revient avec le single d’un hit qu’elle avait dansé devant lui chez Régine, Yummy Yummy Yummy des Ohio Express, et le lui glisse discrètement entre les orteils, en guise de remerciement.

Issu de Jane Birkin, « La vie ne vaut d’être vécue sans amour » (L’Archipel, février 2016). P. 48 à 50 (extraits).

 

Jane Birkin Serge Gainsbourg 1968

Jane Birkin, Serge Gainsbourg, 1968. Photo : Giancarlo Botti - Agence Gamma-Rapho. Src. : Photos de légende. 

 

Partie II : l’interview

Frédéric Quinonero: « Jane Birkin a été, pour Gainsbourg,

plus que sa muse, son double féminin »

 

Jane Birkin

Jane Birkin, « La vie ne vaut d’être vécue sans amour » (L’Archipel, février 2016)

 

Pourquoi avoir choisi d’écrire cette biographie de Jane Birkin ?

Jane Birkin est quelqu’un de très inspirant. J’aime à la fois l’artiste et la femme. C’est un être qui me touche par sa spontanéité, sa poésie, son humour. Je me reconnais dans certains traits de sa personnalité, la nostalgie de l’enfance, la mélancolie, l’amour des autres. Écrire sur elle a été un vrai plaisir.

 

Trois mots pour la définir ?

Nostalgique, généreuse, émouvante.

 

Quel regard portes-tu sur le couple/duo qu’elle a formé avec Serge Gainsbourg ?

C’est un couple mythique, rattaché à une époque de liberté et d’insouciance. Ils se sont connus en 1968, grande année, même si les événements leur sont passés au-dessus du brushing. Jane a été le grand amour de la vie de Serge, et réciproquement. Elle a été sa muse, son double féminin. Et ce n’est pas donné à tout le monde de sublimer à ce point le talent d’un artiste. Il l’a imposée en tant qu’actrice dans son film Je t’aime moi non plus, puis il a écrit pour elle ses textes de chansons les plus intimes et les plus raffinés, exprimant une sensibilité à fleur de peau qu’il ne pouvait exprimer lui-même sans paraître indécent. Les trois albums Baby alone in Babylone, Lost Song et Amour des feintes sont de vrais bijoux. Jane a été l’interprète de Serge dans le vrai sens du terme, elle a été sa voix, elle a porté ses mots (ses maux). Pendant qu’il se plaisait à jouer à Gainsbarre, il lui donnait ses blessures et ses fragilités à chanter. C’était sa plus belle façon de lui déclarer son amour éternel. Et le plus beau cadeau qu’elle lui ait fait en retour, et sa plus belle victoire, est d’avoir fait connaître son œuvre dans le monde entier. Ce fut sa mission après la mort de Serge. Sa façon à elle de lui dire merci.

 

Jane Birkin et Serge Gainsbourg

Source de l'illustration : http://rockimages.centerblog.net.

 

Cinq chansons chantées par Jane Birkin à écouter ?

Ballade de Johnny-Jane (1976),

Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve (1983),

Quoi (1985),

Lost song (1987),

Physique et sans issue (1987).

 

Un message à lui adresser ?

Le message est dans le livre, je pense. Je l’ai écrit avec toute l’affection que je lui porte.

 

Frédéric Quinonero

Photo : Emmanuelle Grimaud

 

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4 mars 2016

Jean-Clément Martin : « Robespierre était un pragmatique, il n'a pas théorisé la Terreur »

Jean-Clément Martin est un des spécialistes les plus éminents de la période ô combien troublée de la Révolution française (entendue ici comme s’achevant à l’avènement de Bonaparte à la tête du pays). Professeur émérite à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne et ancien directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française (IHRF), M. Martin a notamment composé une Nouvelle Histoire de la Révolution française (Perrin, 2012) qui fait référence et, tout récemment, une biographie de l’« Incorruptible », Robespierre, la fabrication d’un monstre (Perrin, 2016). Il a accepté, sur la base de ce dernier élément bibliographique, de répondre à mes questions, ce dont je le remercie. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Robespierre était un pragmatique,

il n’a pas théorisé la Terreur »

Interview de Jean-Clément Martin

Q. : 01/03 ; R. : 03/03

 

Robespierre 

Robespierre, la fabrication d'un monstre, aux éd. Perrin.

 

Paroles d’Actu : Dans quelle mesure peut-on dire, s’agissant de Maximilien Robespierre, que les idéaux des Lumières, ceux de son temps, ont contribué à le construire en tant qu’homme et en tant que citoyen ?

 

Jean-Clément Martin : Qui pourra assurer que les idees des Lumières ont façonné les personnalités de la Révolution ? Et quelles Lumières d’ailleurs ? La polémique liée au dernier livre de Jonathan Israël (Les Lumières radicales, aux éd. Amsterdam, ndlr) rappelle que les définitions mêmes des Lumières sont imprécises, et on sait bien que des révolutionnaires comme Marat ne peuvent pas être rattachés simplement aux courants des Lumières. Robespierre, comme de très nombreux autres députés de 1789, a reçu une éducation classique qu’il a partagée aussi bien avec de futurs partisans comme avec de futurs  opposants. En outre, il est manifestement lié à un horizon chrétien réformateur par ses parents et leurs relations arrageoises. Vouloir expliquer la Révolution par l’héritage des Lumières est une habitude de pensée qui n’explique rien.

 

PdA : 1792 : la France déclare la guerre « au roi de Bohême et de Hongrie » - en fait à la Maison d’Autriche. Robespierre compte parmi les rares révolutionnaires avancés à s’opposer à cette aventure extérieure, pourquoi ?

 

J.-C.M. : Lorsque la France déclare la guerre au roi de Bohême et de Hongrie - mais aussi au roi de Prusse - l’élection du nouvel empereur n’est pas encore faite, ce qui explique la formule précise employée à raison par les députés. Robespierre est initialement favorable à la guerre, ce qui est régulièrement oublié. Il se rallie ensuite, au bout de quelques semaines à cette position, dénonçant le risque de la prise de pouvoir par un général victorieux. Il demeure cependant très isolé, étant en butte aux critiques de la majorité des députés et de l’opinion publique. Ce refus, qui le distingue des Girondins jusqu’à la fin de 1792, est abandonné lorsqu’il se rallie de fait à la guerre contre les Anglais tout en affirmant son rejet de la guerre de conquête. Il soutient l’offensive contre la Vendée longtemps avant de prendre ses distances, au début de 1794.

 

PdA : Quelle est, au-dehors et au-dedans, la situation de la France de la Révolution à l’heure où sont instaurées les premières mesures de ce qui, pris tout ensemble, restera dans les mémoires sous l’appellation de « Terreur » ?

 

J.-C.M. : La « Terreur » n’a jamais été un « système » avant que les thermidoriens n’assurent que Robespierre en aurait été l’inspirateur et le chef. Il n’y eut jamais de loi instaurant la Terreur. Il y eut bien des mesures qui mirent en place un état d’exception (tribunal révolutionnaire, loi des suspects, etc.), ceci en réponse aux demandes formulées par les sans-culottes et pour faire face aux menaces sur les frontières et devant les insurrections « fédéralistes » et vendéenne. Ces mesures doivent être lues comme le moyen de contrôler les surenchères politiques et d’empêcher le retour des massacres, comme ceux de septembre. Il y eut là une politique, éventuellement cynique, pour faire la « part du feu » en laissant les individus les plus violents accomplir des gestes atroces servant cependant à l’établissement de la révolution. Il convient de rappeler que la guerre mobilise à peu près 600 000 hommes à ce moment et que cette guerre ne peut se conclure que par la victoire ou la disparition du régime révolutionnaire.

 

PdA : Est-ce que le régime de la Terreur tel qu’il a été pratiqué a participé de manière décisive à, pour faire simple et certainement grossier au vu des crimes commis par ailleurs, faire triompher ou en tout cas préserver la France issue de la Révolution face aux forces de la Réaction ?

 

J.-C.M. : Vous comprendrez que je ne peux pas vous répondre. Il n’y eut jamais de « régime de terreur », pas plus qu’il n’y eut d’unité des révolutionnaires. Les violences les plus grandes de 1793 sont liées aux concurrences entre députés de la Convention et sans-culottes, celle du printemps de 1794 sont elles liées aux rivalités entre membres des comités ! Il est aussi illusoire de penser que la « réaction » ait organisé la lutte contre la Révolution. Une fois ceci posé, il est cependant évident que les exigences de la guerre ont pesé sur le contrôle imposé et surtout sur l’emploi des sans-culottes dans les armées envoyées en Vendée. Les crimes de guerre commis alors ont été permis par cette situation compliquée.

 

PdA : La Terreur pose-t-elle, comme l’affirment certains auteurs, une partie des fondations des régimes totalitaires du XXème siècle ?

 

J.-C.M. : Je laisse ce genre d’imputations à ceux qui pensent la Terreur en adoptant les inventions thermidoriennes sans les confronter à la réalité des faits. Il conviendrait aussi de ne pas voir la révolution française comme la seule révolution violente, comme il est souvent dit.

 

PdA : Quelle image vous êtes-vous forgée de Robespierre finalement ? Quelle perception avez-vous de sa personne, de ses actions et des traces qu’il a laissées derrière lui ?

 

J.-C.M. : Je ne me suis pas forgé d’image de Robespierre et je n’ai pas eu la prétention de donner un portrait psychologique. J’ai voulu replacer Robespierre en son temps, le comparer avec ses pairs et ses rivaux. Il s’agit d’un homme « ordinaire » qui a incarné peu à peu une ligne politique, parfois involontairement, parfois même en étant isolé - notamment lorsqu’il réclame la mort du roi sans jugement. Après l’été 1793 il devient dans la Convention l’un des représentants de la gauche révolutionnaire, meme s’il est conduit à envoyer les sans-culottes à la guillotine. Il suit ainsi une ligne politique pragmatique en fonction des luttes internes entre conventionnels. Après le printemps 1794, il inspire beaucoup d’inquiétude à ses pairs qui le voient comme un dictateur potentiel. Ceci explique que Thermidor se réalise en fixant l’image de Robespierre comme un « tyran » et un « monstre ». Il ne s’agit pas de penser qu’il a été « responsable » de sa trajectoire et de l’image qu’il a laissée.

 

Jean-Clément Martin

Source : éd. Vendémiaire.

 

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28 février 2016

« Plus que du sport, un parcours initiatique », par Mahyar Monshipour-Kermani

Mahyar Monshipour compte parmi les athlètes qui ont le plus marqué le public français ces dernières années ; il est à coup sûr un des boxeurs « tricolores » les plus titrés (il fut champion du monde dans la catégorie de poids super-coqs de la WBA de 2003 à 2006). Dix ans presque jour pour jour après son dernier combat, perdu face au thaïlandais Somsak Sithchatchawal mais qui est entré dans la légende du sport (il fut désigné « combat de l’année » 2006 par le prestigieux magazine Ring), il a accepté à ma demande (datée du 25 février) d’évoquer pour Paroles d’Actu dans un texte inédit et très personnel son sport, la boxe, et son parcours - je l’en remercie de nouveau ici. Un focus que j’ai souhaité sur un parcours hors du commun, authentiquement « inspirant » et sur un sport, la boxe donc, qui n’a certainement que peu d’égaux en matières d’école, dexpérience de vie. Un article qu’à titre personnel je spécial-dédicace à l’ami Lucas. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

« Plus que du sport, un parcours initiatique. »

par Mahyar Monshipour-Kermani, le 27 février 2016

Pratiquer la boxe, ce n’est pas « simplement » faire du sport. C’est être plus « homme » que les autres hommes. C’est vivre ce que d’autres ne font que rêver, fantasmer. C’est se mettre à nu : montrer au grand jour ses forces et ses faiblesses.

Boxer, c’est créer un environnement qui n’existe plus, celui du danger imminent, omniprésent et réel, que seuls les soldats, sur les zones de conflits, connaissent.

Être sur le ring, ce carré de lumière mal nommé, entre quatre cordes qui te lacèrent le dos si tu as le malheur d’être dominé, avec tes deux poings gantés, face à ceux - les poings - de l’adversaire qui te font croire qu’ils sont inoffensifs, et la gomme dans la bouche, gomme que tu serres pour faire passer la douleur...

Être sur le ring, c’est être dans la ligne de mire des poings de l’adversaire, et du jugement, des regards des spectateurs qui, eux, incapables de monter sur le ring, pourtant, te jugent.

Je voulais être l’un d’eux, gladiateurs du monde moderne ; l’un de ceux, virils, sans peur, qui comme un Hercule, saurait éblouir le monde, de son courage et de sa force.

Je voulais être un homme, et le chemin le plus court, ce fut le ring.

À dix-sept ans ans, en Terminale au lycée d’excellence Camille Guérin à Poitiers, je parcourais le trajet séparant le lycée de l’appartement de ma tante - qui eut ma responsabilité de l’âge de dix ans jusqu’à ma majorité - à moto, emmené par Thibaud, cet enseignant d’E.P.S. unique et hors du commun. Pour m’entraîner à la boxe... dans le salon de son appartement H.L.M, aménagé en dojo et qui jouxtait celui que nous habitions.

Eh oui, mes premiers entraînements se sont déroulés underground et en cachette de ma tante, jusqu’à ce que Thibaud me dise, « On arrête les bêtises : tu vas t’inscrire au club ».

À l’heure de cette annonce dans le cadre familial, ce fut la fin du monde : celui construit dans l’imaginaire de ma tante - qui avait endossé la lourde responsabilité de m’accueillir - et de mon père. Elle m’a dit, « Tu vas finir éboueur, Mahyar. Tu te débrouilles avec ton père... » Ce père qui, appelé alors qu’il était installé aux Pays-Bas, me raccrocha « au poing ». Ce père qui, en juillet 2003, lorsque je devins champion du Monde professionnel de boxe, m’enlaça avec fierté.

Juillet 2003. Le déclic, ce fut en janvier 1993. Les dix années et six mois qui me séparèrent de la reconnaissance de la France, qui tout entière vécut ma cause comme la sienne, ont été jalonnées de joies - nombreuses -, de souffrances - il y en a eu, très certainement - et de manques - matériels et affectifs.

Il en restera de merveilleux souvenirs de rencontres. Avec Philippe Mouroux, directeur de cabinet du président du Conseil général de la Vienne d’alors, Monsieur René Monory. Avec Mohammed Bennama, le technicien blagnacais qui me permit de gravir tous les échelons de la hiérarchie pugilistique, et avec qui j’ai parcouru neuf ans de ma vie d’homme. Je pense, enfin, à la rencontre de ma femme, Hanan, mère de mon unique enfant, Shirine. Je ne l’aurais probablement jamais rencontrée... si je n’avais pas perdu mon septième championnat du Monde, un certain 18 mars 2006.

Aujourd’hui, à part des souvenirs, il ne reste plus rien de cette vie passée. Rien ? J’exagère : mon nom, ma fille, et la fierté que je sens dans ses yeux lorsqu’elle me dit, « Papa, tu étais le plus fort du monde entier ? »...

 

MMK avec sa fille Shirine

M. Monshipour-Kermani avec sa fille Shirine. Photo : MMK. 

 

 

Album photo composé et commenté par Mahyar Monshipour-Kermani...

 

MMK par Harcourt

Shooting MMK. Photo : Harcourt.

 

MMK à Bam

À Bam, Iran, en janvier 2003. Photo : Alain de Montignac.

 

MMK lors d'un tournoi de boxe en Russie

Tournoi de boxe en Russie. Photo : MMK.

 

MMK avec Mohammed Bennama

Avec Mohammed Bennama, mon entraîneur. Photo : MMK.

 

MMK avec B

Avec Bouchaïb Chaddi et Michel Acheghane, entraîneurs de boxe et parmi mes meilleurs amis. Photo : MMK.

 

MMK avec Didier Botella

Avec Didier Botella, président-fondateur du Blagnac boxing club. Photo : MMK.

 

MMK Famille

En famille. Photo : MMK.

 

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12 février 2016

« Qu'on ne me demande pas de me renier... », par P.-Y. Le Borgn', député PS

Pierre-Yves Le Borgn’, député de la Nation depuis son élection en 2012 par les Français établis en Europe centrale et dans les Balkans, a fait montre à plusieurs reprises et de manière constante, dans les paroles et dans les actes, de son malaise face au projet de réforme constitutionnelle que porte l’exécutif, pourtant socialiste comme lui. Un an et demi après la tribune engagée - et toujours actuelle - qu’il avait écrite pour Paroles d’Actu (septembre 2014), il a accepté à nouveau, et je l’en remercie, de répondre à mes questions, et il le fait avec beaucoup de franchise. On pourrait imaginer un sous-titre pour cet article : « Conscience d’un homme de gauche »... Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Qu’on ne me demande pas de me renier... »

Interview de Pierre-Yves Le Borgn’

Q. : 04/02 ; R. : 11/02

 

Pierre-Yves Le Borgn'

 

Paroles d’Actu : Bonjour Pierre-Yves Le Borgn’, merci de m’accorder cet entretien. Mercredi dernier, vous avez voté contre le projet de révision constitutionnelle que porte le gouvernement, à savoir l’inclusion de l’état d’urgence dans la loi fondamentale et la possibilité de déchoir de leur nationalité celles et ceux (sentend : binationaux) qui participeraient à une entreprise terroriste - et peut-être à d’autres types d’activités malfaisantes. Comment jugez-vous globalement, en prenant un peu de recul, la teneur des discussions et débats qui ont eu cours dans la société française depuis les attentats de novembre, et dans quel état d’esprit vous trouvez-vous aujourd’hui, franchement ?

 

Pierre-Yves Le Borgn : Merci de me donner la parole sur votre blog, cher Nicolas. J’en suis un lecteur régulier et j’en apprécie la diversité des sujets traités et des personnes interviewées. J’ai été épouvanté par l’horreur des attentats du 13 novembre. C’est notre liberté et notre art de vivre qui ont été pris pour cible par des criminels terroristes. Je ne confonds aucunement l’islam, belle et grande religion de paix, prise en otage et dévoyée au nom de cette folie meurtrière, avec ces actes monstrueux. J’ai été frappé par le sentiment de peur, bien compréhensible au demeurant, qui s’est emparé de la société française dans les jours suivants le 13 novembre. Mes propres parents, vivant dans une petite ville de Bretagne, ont utilisé pour décrire leur réaction un mot que je n’avais jamais entendu dans leur bouche à ce jour : terreur. Cela m’a beaucoup marqué. Et pourtant il faut continuer à vivre, continuer à sortir, continuer à aimer la vie et ses plaisirs, continuer à le revendiquer. Faire recul sur tout cela serait comme apporter de l’eau au moulin des terroristes. Faire recul sur les libertés publiques aussi. Continuer à vivre sans rien oublier, en musclant nos services de renseignement, en développant les effectifs des forces de police et de gendarmerie, en frappant les bases de Daech à l’étranger et luttant par l’éducation contre la radicalisation.

 

Vous avez souligné ma position et mon vote sur la révision constitutionnelle. Ils expriment un doute : que la constitutionnalisation de l’état d’urgence et la déchéance de nationalité ne soient pas les réponses idoines dans la lutte contre le terrorisme. Je ne conçois pas que l’état d’urgence, d’une manière ou d’une autre (constitutionnalisation ou prolongation dans le temps) devienne peu à peu le droit commun, au détriment des libertés publiques et notamment du rôle du juge des libertés individuelles. Quant à la déchéance de nationalité, je n’ai pas aimé qu’elle tourne au procès a priori des binationaux, alimentant l’idée – diffuse dans l’opinion – que ces compatriotes seraient de moindres Français. Je vois davantage dans la révision constitutionnelle le risque d’un recul des libertés publiques et d’une rupture d’égalité entre Français que des instruments efficaces de lutte contre le terrorisme. Pour répondre à votre question, mon état d’esprit aujourd’hui, c’est la recherche de l’efficacité et des résultats, concrets et mesurables, dans la politique de lutte contre le terrorisme. Pas le suivisme à l’égard de l’opinion publique et des sondages.

 

PdA : On évoque souvent, quand on regarde ce qu’ont été et ce que sont les parcours de vie des jeunes partis faire le djihad, les notions de « quête de sens » ou d’« absolu », de recherche de « transcendance ». À l’heure de l’individualisme et de l’argent rois, à l’heure où les communautarismes sont exacerbés, il semble de plus en plus difficile de se rêver des destins collectifs, des perspectives communes à l’échelle par exemple d’une nation. La République et ses valeurs, elles, peinent à faire encore vraiment « rêver ». Est-ce que vous êtes sensible à cette question que je crois prégnante dans pas mal d’esprits, celle au fond d’une « crise de foi » peut-être plus répandue qu’on pourrait le penser ? Les attentats du 13 novembre auraient-ils, de ce point de vue, suscité une espèce de « sursaut » ?

 

PYLB : Je ne pense pas qu’une « crise de foi » traverse la société française et en son sein la jeunesse de notre pays. Une crise d’identité peut-être, une angoisse face à l’absence d’avenir plus sûrement. Notre société est bloquée par des choix aux conséquences dramatiques, opérés il y a longtemps, depuis les ghettos urbains et l’absence de moyens suffisants mis à disposition de l’école dans les zones d’éducation prioritaires jusqu’au refus de la mixité sociale entretenu dans de trop nombreuses villes. Un plafond de verre prive toute une part de la jeunesse des mêmes chances dans l’accès à l’emploi et au déroulement d’une carrière. Il est bien plus dur, disons les choses directement, d’obtenir un job à qualification équivalente quand on s’appelle Mohamed ou Rachida que quand on s’appelle Bertrand ou Élodie. Or, la France du XXIème siècle est celle de Bertrand et Mohamed, de Rachida et d’Élodie.

 

La République fait rêver lorsqu’elle donne à chacun les mêmes chances. La vérité est que ce n’est pas le cas à l’épreuve des faits. Dès lors, l’échec scolaire, l’épreuve du chômage, le manque d’avenir conduisent à l’amertume, à la révolte, au communautarisme, à la bigoterie, au rejet de la société et du pays duquel on est pourtant. Si les drames de 2015 peuvent contribuer à une prise de conscience de tout ce qu’il importe de faire pour lutter contre ces difficultés, ce serait heureux. Il faudra des années pour y arriver. Cela commande sans doute de penser à la discrimination positive : mettre la priorité de l’action publique sur certaines régions, certaines villes, certains quartiers. J’ai de ce point de vue la plus grande admiration pour ce que l’ancien directeur de l’Institut d’Études politiques de Paris, Richard Descoings, a fait, ouvrant l’accès à Science Po aux élèves de certains lycées de banlieue. De telles initiatives créent de l’espoir et s’inscrivent dans ce que la République a de meilleur.

 

PdA : Les attentats du 13 novembre vous ont-ils à titre personnel changé en quoi que ce soit ?

 

PYLB : Je ne pense pas. Comme tout Français, j’ai été épouvanté par l’horreur. J’ai un ami qui a perdu son fils dans ces attaques. Je pense souvent à ce jeune homme, réuni avec ses copains à La Belle Equipe. Il était plein de vie et de projets. Tout cela est tragique. Il faut redoubler de vigilance face au danger. Le parlementaire que je suis, davantage encore qu’auparavant, entend donner les moyens de son action à nos services de renseignements et à la police. Mais le citoyen, l’homme et le père se refuse à regarder l’autre différemment, à pratiquer la méfiance, à céder au repli. L’avenir reste pour moi dans la main tendue.

 

PdA : La démission de Christiane Taubira, garde des Sceaux et figure de la gauche progressiste, du gouvernement conduit par Manuel Valls n’a pas fini de faire parler les commentateurs politiques. Ce départ s’est fait, paraît-il, sur un « désaccord politique majeur » qui s’ajoute à d’autres départs liés à des désaccords politiques majeurs. Aujourd’hui la ligne gouvernementale est peut-être plus cohérente mais elle s’appuie sur une majorité moins large qu’au début du quinquennat. Nombre de membres de ce qu’on appelle le « peuple de gauche » se sentent de bonne foi déboussolés (pour ne pas dire autre chose) par les orientations politiques de l’exécutif, je pense notamment au discours sécuritaire, aux attitudes autoritaires de Manuel Valls et aux positionnements, disons, iconoclastes d’Emmanuel Macron sur les questions socio-économiques. Comprenez-vous ces interrogations et, d’une certaine manière, les partagez-vous ? Est-ce que, pour l’essentiel, vous retrouvez de l’esprit de la campagne de 2012, de vos idéaux progressistes dans la gestion 2016 des affaires de l’État et du pays ?

 

PYLB : J’ai regretté le départ de Christiane Taubira. Sa voix, son charisme et ses combats manqueront dans l’action de l’exécutif. Je partage les raisons qu’elle a invoquées pour expliquer sa démission. Rejetant la déchéance de nationalité, je me sens en communion avec elle. Le souci de protéger les Français a tout mon soutien. Ce que je regrette, c’est la tentation de « triangulation », non sans penser à 2017. Je n’aime pas que la gauche lie l’insécurité et la nationalité. L’an passé, j’étais l’un des orateurs du groupe socialiste dans un débat à l’Assemblée nationale sur une proposition de loi de l’UMP visant à… la déchéance de nationalité. Ma mission était de m’y opposer. Moins d’un an après, le gouvernement voudrait que je me renie et me fasse le zélateur d’une mesure à laquelle je ne crois pas. C’est hors de question.

 

Je suis attaché aux droits et libertés publiques, partageant sans doute une part de chemin de ce côté-là avec les « frondeurs ». D’un autre côté, j’ai toujours été, expérience professionnelle aidant, modéré au plan économique et ce que fait Emmanuel Macron me séduit. C’est sans doute un curieux positionnement politique au sein du groupe socialiste. C’est un peu, finalement, comme si j’y étais « non-inscrit », à l’écart de toutes les chapelles. Quant à l’esprit de la campagne de 2012, il est loin malheureusement et je le regrette. Trop de prudence, trop d’atermoiements, trop peu de communication sur l’action de l’exécutif ont installé dans l’esprit des Français l’idée que le changement, ce n’est surtout pas maintenant. Je n’aime pas l’ambiguïté dans l’action publique. Il faut afficher les objectifs, obtenir des résultats, faire des compte-rendus d’étapes, ne rien cacher des difficultés. Etre mendésiste, ma filiation politique.

 

PdA : Question liée : considérez-vous que, pour ce qui concerne l’essentiel des promesses et engagements énoncés en 2012 par le candidat Hollande, le contrat est rempli ou en passe de l’être durant l’année 2016 ?

 

PYLB : Le contrat sera partiellement rempli et j’en suis heureux. Néanmoins, certaines promesses ont été passées par pertes et profits, comme le droit de vote des étrangers aux élections locales ou bien la ratification de la Charte du Conseil de l’Europe sur les langues régionales et minoritaires. Nous aurions dû les tenir. Nous avions entre 2012 et 2014 une majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat pour cela. Je regrette aussi que nous ayons renoncé à autoriser la procréation médicalement assistée pour les couples de femmes mariées. Au bout du compte cependant, c’est sur l’emploi que nous serons jugés et l’absence de réduction de la courbe du chômage reste à ce jour un échec, reconnaissons-le.

 

PdA : Un point de détail sur lequel François Hollande s’était engagé, une thématique qui vous concerne directement et qui peut peser lourd dans la défiance de nombre de nos compatriotes par rapport à la chose politique : le mode d’allocation des sièges à l’Assemblée nationale. François Hollande avait promis qu’il introduirait une dose de proportionnelle pour coller au mieux (ou en tout cas coller mieux) aux aspirations des citoyens. Il a annoncé après les régionales qu’il y renonçait pour ne pas favoriser une entrée trop importante de députés Front national dans l’hémicycle (sans doute aussi pour assurer la formation de groupes potentiellement alliés). Trois questions : 1/ cet argument est-il valable et cette décision juste ? 2/ ne pensez-vous pas que le débat avec le FN doive se tenir aussi à l’Assemblée nationale ? 3/ où en êtes-vous à titre personnel et dans le détail de votre réflexion sur le mode de scrutin pour les législatives ?

 

PYLB : Ma position est claire : lorsque l’on fait une promesse, on la tient. Revenir sur elle pour des considérations électorales n’est pas juste. Il n’est pas sain que des formations politiques qui pèsent lourd en voix ne soient pas représentées en sièges à l’Assemblée nationale. C’est vrai pour le Front national, que je combats de toutes mes forces. C’est vrai également pour le MoDem, que j’estime et respecte. Il est toujours infiniment meilleur pour la démocratie que le débat ait lieu dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale que dans la rue.

 

À titre personnel, l’idée d’allouer 25% des 577 sièges de l’Assemblée à la proportionnelle me conviendrait. Cela obligerait à redecouper les circonscriptions correspondant aux 75% des 577 sièges qui resteraient alloués au scrutin majoritaire uninominal à deux tours. J’ai, pour ce qui concerne la part déterminée à la proportionnelle, un attachement pour le scrutin d’arrondissement, car c’est au contact de la réalité d’un territoire qu’un parlementaire est efficace. Je ne pourrais m’imaginer député issu d’un scrutin proportionnel, sans lien avec un territoire. Je me sentirais hors sol. J’aime trop le terrain, le contact. 

 

PdA : Qu’est-ce qui, demain, devra vous singulariser sur le fond en matière d’offre politique par rapport à la droite ? Quels nouveaux horizons du « progressisme » devraient être portés par la gauche à votre avis ?

 

PYLB : Certainement le combat de l’égalité des chances dont j’ai parlé un peu plus haut dans l’interview et les bases de discrimination positive qui me semblent nécessaires pour sortir notre pays de ses ruptures territoriales et générationnelles. Lorsque vous voyez que 100% des classes bi-langues sont maintenues à Paris contre 5% seulement en Normandie, on se dit que l’égalité réelle est bien lointaine. Qu’une telle situation se produise sous un gouvernement de gauche est incompréhensible pour moi. La gauche doit aussi s’engager en soutien sincère et profond pour l’économie verte. L’avenir de la planète comme la pérennité de la croissance en dépendent. Je viens du secteur photovoltaïque et je sais tout le potentiel de cette nouvelle économie pour l’emploi et le bien-être de notre société. Je pense que la gauche doit encourager ce mouvement et lui donner les cartes d’un développement pérenne, notamment en revendiquant un meilleur traitement législatif et fiscal au bénéfice des activités favorisant la transition énergétique. 

 

PdA : Si vous deviez définir en quelques mots le sens que vous donnez à votre engagement politique ?

 

PYLB : Donner à chacun la chance de réussir sa vie. Cela passe par les moyens pour l’école, l’aide à la petite enfance, le soutien à la famille. Et se battre pour que nos enfants et petits-enfants vivent dans une société libre, reposant sur la responsabilité et la solidarité.

 

PdA : Si vous aviez un message à transmettre à François Hollande ? À Manuel Valls ?

 

PYLB : À François Hollande, ce serait de réformer notre pays jusqu’au bout de son mandat, sans se préoccuper des échéances électorales, quitte à ne pas être candidat. En politique, c’est comme au tennis : à jouer petit bras, on perd toujours. Je lui conseillerais aussi de renouer avec l’esprit et la volonté de 2012, en un mot d’oser.

 

À Manuel Valls, ce serait d’accepter la diversité de sa majorité, de se décrisper, d’entendre et de solliciter les voix critiques. De comprendre que ces voix critiques veulent autant que lui le succès du gouvernement. Je lui conseillerais aussi de sourire de temps en temps et de montrer son humanité en allant vers la jeunesse.

 

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Et vous, que vous inspire le projet de réforme constitutionnelle ?

 

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8 février 2016

Barthélémy Courmont : « L'arme nucléaire est l'assurance-vie du régime nord-coréen »

Barthélémy Courmont est directeur de recherche à l’IRIS et maître de conférences à l’Université catholique de Lille. Également rédacteur en chef de la revue Monde chinois, nouvelle Asie, il compte parmi les meilleurs experts sur les questions touchant notamment aux affaires stratégiques d’Asie et du Pacifique et au nucléaire militaire. Près de deux ans et demi après notre première interview, qui avait pour thème central le bombardement atomique dHiroshima (août 1945), il a accepté, dans un contexte d’intensification des tensions liées au programme nucléaire nord-coréen, de répondre une nouvelle fois à mes questions - ce dont je le remercie. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« L’arme nucléaire est l’assurance-vie

du régime nord-coréen »

Interview de Barthélémy Courmont

Q. : 03/02 ; R. : 07/02

 

Corée du Nord

Revue militaire à Pyongyang. Photo : David Guttenfelder/AP.

 

Paroles d’Actu : Barthélémy Courmont, bonjour. Pyongyang a prétendu début janvier avoir procédé avec succès à un essai de bombe à hydrogène. Une affirmation qui a été accueillie avec scepticisme par bon nombre d’observateurs. Est-ce qu’à votre avis, pour ce qui concerne en tout cas la maîtrise de la technologie en question, la Corée du Nord est devenue - ou est en passe de devenir - une « puissance thermonucléaire »  ?

 

Barthélémy Courmont : De nombreuses interrogations entourent ce quatrième essai nord-coréen, dont la faible puissance n’indique pas que la Corée du Nord soit en mesure de maitriser la puissance de la bombe à hydrogène. Il y a donc un décalage entre l’annonce officielle de cet essai, et les doutes qui persistent sur le fait qu’il puisse être de la même nature que les trois précédents. Cependant, il ne faut pas non plus écarter la possibilité que la Corée du Nord soit en mesure, ou proche, d’effectuer des essais de bombes à hydrogène, et il faut se souvenir qu’à l’occasion des trois premiers essais, en 2006, 2009 et 2013, la communauté internationale avait déjà émis des doutes sur l’authenticité des essais. Il s’agit là d’un des éléments de la stratégie nucléaire de Pyongyang, qui consiste à semer le doute sur ses réelles capacités, et pratique ainsi une stratégie de dissuasion qui ne repose pas tant sur la réalité d’un arsenal (difficile de savoir si, au-delà des essais, la Corée du Nord est capable de constituer un arsenal nucléaire) que sur un effet d’annonce rendu possible par l’opacité du régime et les difficultés à vérifier. En ce sens, et en dépit des doutes, nous sommes dans l’obligation de croire Pyongyang sur ses capacités nucléaires, ou alors de prendre le risque de sous-estimer ses capacités.

 

PdA : Que sait-on, à l’heure où des voix s’élèvent dans la région pour exhorter Pyongyang à renoncer à un tir d’essai de fusée (qui a finalement eu lieu le 7 février, ndlr), de l’avancée des connaissances et capacités du régime en matière de balistique ?

 

B.C. : Les capacités balistiques de la Corée du Nord, que le tir d’une fusée (sans doute un missile) début février n’a fait que confirmer, sont avérées depuis plusieurs années. De nombreux tests ont été effectués, et à plusieurs reprises des missiles nord-coréens se sont abîmés dans l’océan Pacifique après avoir survolé l’archipel japonais. Cela signifie que les missiles balistiques nord-coréens sont capables de frapper n’importe quelle cible au Japon, et donc en Corée du Sud. Là encore, il y a un décalage entre ce que Pyongyang affirme, et les doutes sur ses capacités. Le régime nord-coréen prétend ainsi être en capacité de frapper des villes de la côte ouest des États-Unis, ce qui semble peu probable. Mais nous ne disposons pas d’information suffisamment fiable permettant d’écarter tout doute.

 

PdA : Peut-on affirmer avec certitude, aujourd’hui, que tel ou tel État « nucléarisé » ou acteur non-étatique a contribué de manière décisive à l’acquisition par la Corée du Nord de la technologie nucléaire militaire et de ses indispensables à-côtés ?

 

B.C. : Les capacités nucléaires de la Corée du Nord sont essentiellement le résultat de ses propres programmes, ainsi que de l’enrichissement de l’uranium sur le site de Yongbyon. Si la participation d’ingénieurs soviétiques, et peut-être chinois, n’est pas à exclure, il ne faut sous-estimer la capacité de ce pays à avoir accompli un programme indigène, sans une influence décisive d’une puissance étrangère. La technologie soviétique a évidemment été à l’origine des capacités balistiques, qui sont dérivées de missiles scud autrefois vendus ou offerts par Moscou. La Corée du Nord est cependant parvenue à faire évoluer ces missiles scud, et même à mettre au point ses propres missiles, ce qui indique un savoir-faire réel en la matière, au point que Pyongyang est devenu un acteur de la prolifération balistique, comme l’ont indiqué l’identification de plusieurs filières au début des années 2000.

 

PdA : Dispose-t-on d’éléments tangibles qui nous permettraient de constater sans ambiguïté qu’une Corée du Nord authentiquement « nucléarisée » sur le plan militaire représenterait un péril inédit par rapport aux autres puissances atomiques ? Cette question-ci est liée, au fond : le régime que dirige  Kim Jong-un est-il « rationnel » dans sa conduite des affaires internationales, dans sa gestion des risques/gains potentiels ?

 

B.C. : C’est une question essentielle, qui en appelle une autre : le dossier nucléaire nord-coréen doit-il encore être traité comme un enjeu de prolifération, ou plutôt comme un sujet de dissuasion ? Ainsi, à quoi sert l’arme nucléaire pour Pyongyang ? Il s’agit essentiellement d’une arme défensive, utilisée dans un but politique très simple mais essentiel : la survie du régime. Cette stratégie sur le fil est périlleuse, mais elle est rationnelle en ce qu’elle permet à Pyongyang de se maintenir en position de force dans les négociations avec ses voisins et les États-Unis. En ce sens, les capacités nucléaires de la Corée du Nord, réelles ou supposées, sont une garantie et une arme à un coût relativement faible, là où des capacités conventionnelles ne feraient pas le poids face à ses adversaires désignés, que ce soit la Corée du Sud, le Japon ou les États-Unis. Pour comprendre la stratégie de la Corée du Nord, il est indispensable de tenir compte de cet élément, de même qu’il semble désormais plus approprié de traiter de cette question comme d’un problème de dissuasion plus que de prolifération (ce qui ne doit pas bien sûr supposer une acceptation de la Corée du Nord comme puissance nucléaire).

 

PdA : Le Pakistan, détenteur de l’unique « bombe islamique », vous paraît-il devoir s’inscrire, de fait, au cœur des enjeux liés à la recrudescence des tensions confessionnelles au sein du monde islamique ?

 

B.C. : Franchement non. La bombe pakistanaise s’inscrit dans la rivalité avec l’Inde, et rappelons à ce titre que les deux pays ont conduit leurs essais à quelques semaines d’intervalle, au printemps 1998. On sait aujourd’hui que le Pakistan a profité d’une collaboration avec la Corée du Nord pour mettre au point sa bombe, mais aussi que la filière du Docteur Khan, le père de la bombe pakistanaise, pouvait alimenter des liens avec des réseaux islamistes. Cependant, le Pakistan n’a jamais offert ou vendu sa bombe à une autre puissance, qu’elle soit dans le monde musulman ou non, et n’a pas non plus profité de son statut de puissance nucléaire, même non reconnue par le Traité de non-prolifération (TNP), pour se positionner comme chef de file d’un courant transnational confessionnel, que ni les pays arabes ni l’Iran ne cautionneraient de toute façon. Le programme nucléaire pakistanais était, dès ses origines, inscrit dans une logique régionale, et sert une stratégie de dissuasion exclusivement tournée vers l’Inde.

 

Barthélémy Courmont

 

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5 février 2016

« Réflexions autour du principe de laïcité », par Gaëtan Dussausaye

On prête à André Malraux d’avoir annoncé un 21ème siècle « religieux ». Nul ne sait de quoi demain sera fait, encore moins après-demain, mais une chose paraît acquise : on n’a probablement jamais autant parlé de religion dans le débat public depuis cent ans que durant les quinze dernières années, marquées par l’accroissement des manifestations violentes de fondamentalisme religieux et, à l’intérieur de nos sociétés, des tiraillements entre ce qui relève de la religion et ce qui n’a pas à en relever. J’ai souhaité inviter Gaëtan Dussausaye, qui est depuis 2014 directeur national du Front national de la Jeunesse (FNJ), à nous livrer l’état de ses réflexions et sentiments de citoyen s’agissant de l’actualité d’un principe tellement ancré dans l’imaginaire républicain que beaucoup l’intégreraient volontiers à la devise nationale : le principe de laïcité. Une exclusivité Paroles d’Actu (Q. : 21/01 ; R. : 04/02). Par Nicolas Roche.

 

« L’État chez lui, l’Église chez elle. » Victor Hugo.

Prendre une télécommande. Allumer la télévision. Zapper sur quelques chaînes. Tomber sur l’intervention d’un Premier ministre de la République française sur une émission de divertissement. La regarder. Entièrement. Prendre la télécommande. Éteindre la télévision. Et avoir cette étrange sensation que jamais dans une nation, un pays, une société laïcs, le « religieux » n’avait pris autant d’importance et d’emprise sur le discours politique, sur le discours public.

Une semaine après, même impression. La ministre de l’Éducation nationale, de passage à Canal +, côtoie sur le plateau un activiste religieux, et doit répondre des positions polémiques de ce dernier.

Depuis quand le politique doit-il nommer, commenter, se positionner face au religieux ? Qu’a-t-on fait de l’article 2 de la Loi du 9 décembre 1905 qui dispose que « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » ? Le politique respecte-t-il ce texte d’ordre et d’équilibre lorsque le Premier ministre mentionne et reconnaît successivement les communautés musulmanes, juives, chrétiennes, bouddhistes, évangélistes, et même athées ? Que fait le gouvernement de ce fondement républicain qu’est la laïcité, quand son ministre de l’Intérieur rassure les chrétiens quand une église brûle, rassure les musulmans quand une mosquée est dégradée, alors que ce sont les Français, les Français tout court qui devraient être rassurés face à l’explosion des tensions communautaires dans notre pays ?

Suite aux événements douloureux de 2015, la considération des aspirations spirituelles et religieuses de chacun s’est imposée à la base de toute analyse et de toute parole politique. Certains ont ainsi cru bon pour la France, bon pour le « vivre-ensemble des citoyens », de devoir s’adresser aux particularités de chacun, et ainsi de donner des gages non pas à l’ensemble mais aux sous-ensembles. Le Français, citoyen et national, ne semble plus suffire au discours politique. L’on ne s’adresse plus désormais à l’individu en tant que citoyen français ; l’on s’adresse au citoyen français et musulman, et juif, et chrétien, et athée, etc… Comme si l’identité, notre identité, cette définition de ce que nous sommes, cette définition qui a vocation à nous unifier en un seul sujet qu’est le peuple, devait alors trouver son essence dans la somme d’une pluralité de sous-identités, d’une pluralité de sous-communautés.

En agissant de la sorte, certains politiques vont - peut-être involontairement, concédons-leur ce point - à l’encontre de la citoyenneté, seule unité dans laquelle chacun d’entre nous devrait se reconnaître. En agissant de la sorte, ces mêmes politiques ne jouent aucunement la carte de l’apaisement mais encouragent, développent encore davantage le repli sur « soi », le cloisonnement de l’individu dans un de ces multiples sous-ensembles, et par conséquent la méfiance puis le rejet de celui qui n’en est pas.

Ainsi le délitement de l’identité nationale et donc citoyenne, provoqué par la considération politique et publique d’une répartition des êtres dans ces sous-ensembles, est et sera à la source de conflits déjà existants, et de conflits à venir au sein même de notre société.

Aux politiques, alors, de rappeler et de marteler que notre société, notre identité sont fondamentalement protégées de la discorde par la laïcité. Aux politiques de réclamer aux chefs de culte, aux orateurs religieux de savoir s’abstenir de s’introduire dans le débat public et politique, et de maintenir la nécessaire séparation de l’espace public des citoyens et de l’espace privé des individus. Là n’est pas la place de la religion, d’aucune religion. « L’État chez lui, l’Église chez elle ! ». Aux politiques de faire valoir la laïcité dans son essence même et non pas, comme l’entendent ses détracteurs, soit une arme portée à l’encontre de l’existence des religions.

Aux politiques, donc, de rappeler cette formidable définition de la laïcité du philosophe Henri Peña-Ruiz : « La laïcité consiste à faire du peuple tout entier, sans privilège ni discrimination, la référence de la communauté politique. Celle-ci mérite dès lors son nom de République, bien commun à tous. Le clergé d’une religion particulière n’est pas contesté, tant qu’il se contente d’administrer les choses de la foi pour ceux qui lui reconnaissent librement un tel rôle. Mais dès qu’il entend exercer un pouvoir sur l’ensemble des êtres humains, et capter à son profit la puissance publique, il fait violence à ceux qui ont d’autres options spirituelles. ».

Il en va de l’unité des citoyens, de l’unité de la Nation, seules garantes de tranquillité et de sérénité pour les générations à venir, qui n’ont pas à subir ce que nous, jeunes, vivons au quotidien : la tentation du repli communautaire religieux, mirage d’une stabilité à court terme dans un environnement de plus en plus amputé de ses repères, de ses racines, de ses valeurs communes, et d’un projet collectif et unitaire pour l’avenir national.

Osons croire en ce qui nous unit, la laïcité, la citoyenneté, la Nation.

Gaëtan Dussausaye.

  

Gaëtan Dussausaye

Gaëtan Dussausaye est depuis 2014 directeur national du Front national de la Jeunesse.

 

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9 janvier 2016

Olivier Da Lage : « L'Arabie Saoudite jouit d'un leadership incontesté sur le monde sunnite »

Olivier Da Lage, journaliste à Radio France internationale (RFI) depuis 1983, connaît très bien le Moyen-Orient, région qu’il a beaucoup étudiée et pratiquée et à laquelle il a consacré de nombreux articles et plusieurs ouvrages, dont Géopolitique de lArabie Saoudite (Éd. Complexe, 1996/2006), Ces trente ans qui ébranlèrent le golfe Persique (Éd. du Cygne, 2011) et Qatar : les nouveaux maîtres du jeu (Éd. Démopolis, 2013). Dans un contexte marqué, sur fond de frictions confessionnelles inaltérées, par la recrudescence des tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran et par l’omniprésence de la problématique Daesh, il a accepté de répondre (09/01) aux questions que je lui ai proposées (07/01). Je le remercie pour le sérieux avec lequel il a considéré ma requête et espère que cet article aidera à clarifier certains points obscurs, à mieux comprendre une réalité complexe. Nicolas Roche

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« L’Arabie Saoudite jouit d’un leadership

incontesté sur le monde sunnite »

Interview dOlivier Da Lage

 

Ambassade saoudienne à Téhéran

L’ambassade d’Arabie Saoudite à Téhéran en flammes, le 2 janvier. Photo : Atta Kenare/AFP/Getty Images.

 

Paroles d’Actu : Après l’aggravation des tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran provoquée par l’exécution d’un important dignitaire chiite par le royaume des Saoud, nombre de pétromonarchies du Golfe ont apporté leur soutien explicite à Riyad. Est-ce un phénomène que l’on retrouve peu ou prou dans d’autres capitales sunnites ? Au fond ma question est la suivante : l’Arabie Saoudite bénéficie-t-elle nécessairement auprès de ceux des sunnites qui s’intéressent à la géopolitique d’une image de « leader » parmi d’autres en vue d’une « cause commune » ou bien n’est-ce là qu’un cliché basé sur une vision faussée des fractures confessionnelles dans l’Islam ?

 

Olivier Da Lage : Le soutien des autres monarchies du Golfe membres du Conseil de coopération du Golfe (à l’exception notable du sultanat d’Oman) était acquis. À la fois parce que plusieurs d’entre elles partagent les craintes saoudiennes vis-à-vis de l’Iran, notamment le Bahreïn, et parce que les pressions saoudiennes qui s’exercent sur elles ne leur laissent guère le choix. Il y a quand même des nuances, car si le Bahreïn a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran, comme l’Arabie, les autres se sont contentés de rappeler leur ambassadeur. Le Soudan et Djibouti ont également rompu leurs relations diplomatiques avec Téhéran. Mais on peut imaginer que la dépendance financière de ces pays à l’égard de Riyad est une partie importante de l’explication. Le poids de l’aide financière saoudienne pèse lourd dans le positionnement de nombreux pays. Cela étant, il ne fait pas de doute que le monde sunnite partage largement une même inquiétude à l’égard de l’Iran et de son influence. L’Arabie cherche bien entendu à se poser en leader du monde sunnite. Une position que pour le moment, aucun autre pays musulman ne cherche à lui disputer.

 

PdA : L’Égypte ne s’inscrit pas dans cette logique de luttes d’influence sur la base de lignes confessionnelles ?

 

ODL : L’Égypte, qui s’inscrit également dans ce conflit chiites-sunnites, dans la lignée du soutien qu’avait apporté le président Moubarak à Bagdad lors de la guerre Iran-Irak, est trop affaiblie par sa situation intérieure pour pouvoir prétendre à son traditionnel rôle de chef de file du monde arabe. Par conséquent, Le Caire s’aligne largement sur les positions de Riyad.

 

PdA : La lecture qu’on se fait de l’Islam dans les hautes sphères de l’Arabie Saoudite et du Qatar diffère-t-elle de manière substantielle - j’entends, sur le fond de la doctrine - de celle qui a cours chez les idéologues d’Al-Qaïda et de Daesh ?

 

ODL : Difficile à dire. Dans les sphères gouvernementales du Qatar, je ne pense pas que l’on se reconnaisse dans la doctrine de l’État islamique, même si cette dernière puise dans le wahhabisme qui est la doctrine religieuse commune au Qatar et à l’Arabie. Dans le cas de l’Arabie, c’est plus compliqué. Il y a certainement une parenté, un cousinage entre la doctrine dont se réclame l’établissement religieux wahhabite qui légitime le pouvoir de la famille al-Saoud et celle de Daesh. Le très net raidissement du pouvoir saoudien depuis l’arrivée du roi Salman en janvier 2015, avec la multiplication des exécutions et des châtiments corporels donne du crédit à ceux qui font le lien entre les deux, ce qui a le don de mettre en fureur les responsables du royaume, qui ont menacé de procès tous ceux qui établissent une telle comparaison.

 

PdA : L’Arabie Saoudite et le Qatar, en tant qu’États souverains ou individus proches du pouvoir, ont-ils favorisé directement, de par des formations ou des financements, la propagation d’un Islam fondamentaliste hors de leurs frontières - peut-être à l’intérieur des nôtres ?

 

ODL : D’une manière ou d’un autre, sans aucun doute. Pas avec la volonté de subvertir la société française, mais parce que tout simplement, ils considèrent comme de leur devoir (et aussi de leur intérêt) de promouvoir l’Islam partout dans le monde (c’est la daawa, l’appel islamique) et il se trouve que la forme d’islam qu’ils favorisent est celle qui leur ressemble, comme on a pu le voir avec l’émergence de courants salafistes là où ils n’existaient pas, ou étaient négligeables : en Asie centrale, en Afrique, dans les Balkans, et en Europe occidentale.

 

PdA : Comment expliquer les revirements (récents) de ces États par rapport à, disons, leurs positions d’ambiguïté face au terrorisme islamiste ?

 

ODL : Pour au moins deux raisons : du fait des pressions internationales (venues notamment des États-Unis et dEurope), mais surtout parce que l’État islamique leur a déclaré la guerre, ce qui ne leur laisse guère le choix.

 

PdA : Les ambiguïtés manifestées jusqu’à récemment par la Turquie de R.T. Erdogan face à Daesh ont-elles des fondements autres qu’économiques (trafics, etc.) et tactiques (affaiblissement des positions kurdes) ?

 

ODL : Non pas vraiment. Il y a aussi l’objectif affiché depuis quatre ans de renverser le régime de Bachar al-Assad en Syrie, et pour ce faire, tous les moyens sont bons.

 

PdA : Daesh peut-il être vu, dans un contexte de renforcement objectif du croissant chiite, comme un avatar du nationalisme sunnite pour les sunnites d’Irak et de Syrie notamment ?

 

ODL : Oui, très certainement. Pour des raisons avant tout opportunistes. En Irak et en Syrie, les populations sunnites se considéraient comme opprimées par les chiites (en Irak) ou le pouvoir alaouite en Syrie. Les jihadistes de l’État islamique sont apparus comme plus déterminés et efficaces que les autres mouvements pour les débarrasser de ces oppresseurs, ce qui explique largement la facilité avec laquelle quelques dizaines de milliers de combattants seulement ont pu venir à bout de l’armée irakienne dans les zones habitées par les sunnites en Irak.

 

PdA : Quelles sont les clés pour atteindre, à plus ou moins long terme, l’objectif largement partagé d’une reprise en main de ces pays par des modérés non (ou moins) sectaires ?

 

ODL : La réponse est tout sauf évidente : il faut que les pays occidentaux cessent de bombarder de façon indiscriminée des zones sunnites, faisant immanquablement des victimes civiles parmi les populations sunnites ; que l’on profite du processus diplomatique en cours avec l’Iran pour lui demander d’user de son influence de façon modératrice sur ses protégés en Irak et en Syrie (ce qui suppose qu’on traite l’Iran en partenaire à part entière) ; que l’on noue un partenariat avec les tribus sunnites de ces pays pour les détacher du soutien à l’État islamique (cette tendance se manifeste déjà) ; que l’on coupe les débouchés financiers et commerciaux de de Daesh à l’étranger ; que l’on poursuive la guerre secrète visant à éliminer les principaux cadres de l’organisation, sans faire intervenir ouvertement des soldats occidentaux sur un sol considéré comme musulman par tous les acteurs régionaux. Enfin, que l’on encourage un processus régional de désescalade, ce qui promet d’être extrêmement difficile dans l’avenir prévisible, au vu du récent regain de tension entre l’Iran et l’Arabie.

 

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8 janvier 2016

Nicole Bacharan : « Donald Trump donne des sueurs froides à l'appareil républicain »

Le 1er février prochain, l’Iowa, petit État du Midwest des États-Unis, se retrouvera comme tous les quatre ans au centre de l’attention nationale : c’est comme d’habitude dans l’Iowa que s’ouvrira le bal des primaires pour la désignation par chacun des partis des candidats à la présidentielle américaine. Le point de départ d’une année électorale longue et intense qui s’achèvera en deux temps : le 8 novembre, jour des élections générales ; le 20 janvier 2017, date de la prise de fonction du successeur de Barack Obama (empêché par la Constitution de candidater à un troisième mandat) et de l’ensemble des élus de novembre.

J’ai souhaité inviter Nicole Bacharan, politologue de renom qui compte parmi les meilleurs experts des affaires américaines, à nous livrer son analyse autour de trois questions que je lui ai envoyées (05/01). Je tiens à la remercier pour ses réponses (08/01), claires et éclairantes, et au-delà pour la bonté, la fidélité qu’elle m’a témoignées. Je signale que son prochain ouvrage, Du sexe en Amérique, sortira chez Robert Laffont le 4 février. Et profite de cet article, le premier de 2016, pour vous souhaiter à toutes et à tous, pour vous et vos proches, une bonne année. Qu’elle vous soit favorable... Nicolas Roche

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Donald Trump donne des sueurs froides

à l’appareil républicain »

Interview de Nicole Bacharan

 

Donald Trump

Donald Trump en campagne. Photo : Mandel Ngan/AFP/Getty Images.

 

Paroles d’Actu : Est-ce que la position de domination d’un Donald Trump dans les sondages pour la primaire présidentielle républicaine nous dit quelque chose de l’évolution, de l’état du parti qui fut, à l’origine, celui de Lincoln ?

 

Nicole Bacharan : L’engouement suscité par Donald Trump nous révèle un parti républicain en pleine crise. Depuis les années 90, le parti a dérivé de plus en plus vers la droite. L’élection de Barack Obama en 2008 a provoqué un rejet violent de la part de l’électorat le plus conservateur, et donné naissance au mouvement des Tea Parties, frange certes marginale, mais très virulente. Le racisme n’était pas absent de cette révolte conservatrice. Cet électorat militant, en colère, a élu au Congrès de jeunes représentants très radicaux, opposés à tout compromis. Le leadership républicain traditionnel est la première cible de ces jusqu’au-boutistes. Alors que le système institutionnel américain est construit de manière à obliger les différentes branches du gouvernement (exécutif, législatif, judiciaire) à négocier entre elles, le refus systématique du compromis aboutit à des blocages répétés, à une inefficacité générale, et provoque une grande frustration dans l’opinion américaine.

 

« Le parti républicain fait peur à beaucoup d’Américains »

 

Le parti républicain, à la merci des radicaux, est ainsi devenu un parti qui fait peur à beaucoup d’Américains, qui se révèle capable de gagner des élections locales et régionales, mais est voué à l’échec dans les élections nationales. En 2012, le candidat « modéré » Mitt Romney a ainsi terminé les primaires très affaibli par les attaques de son propre parti. Il avait adopté des positions ultra-conservatrices pour tenter de plaire aux plus militants, qui votent beaucoup plus que les autres électeurs, et quand il a tenté de revenir au centre dans l’élection finale, il avait perdu toute crédibilité.

 

En 2015, Donald Trump a donné une voix tonitruante à cet électorat en révolte. La majorité de ses soutiens se trouvent parmi des hommes blancs, d’âge mûr, non diplômés, aux revenus plutôt modestes. Ces « hommes blancs en colère » (même si, bien sûr, on trouve aussi des femmes, des jeunes, des diplômés, des personnes fortunées parmi les enthousiastes de Trump) ont le sentiment d’être laissés pour compte, ils pensent que le gouvernement est tout occupé à favoriser les minorités - Noirs, Latinos, immigrants - à leur détriment. Donald Trump leur dit en substance : « On veut vous faire taire ? Moi je vais parler pour vous ! »

 

Quel que soit le futur candidat républicain en novembre 2016, il se sentira obligé de courtiser la frange « Trump ». Mais il risque ainsi de faire fuir les électeurs modérés, indispensables à une victoire présidentielle. Donald Trump représente le cauchemar des élites républicaines déterminées à reconquérir la Maison Blanche.

 

PdA : L’Amérique qu’on qualifiait sans grand doute d’hyperpuissance il y a vingt ans n’a cessé depuis de se trouver en proie à des remises en question de tous ordres, souvent à la suite d’épisodes de vie collective traumatisants : l’horreur du 11 septembre bien sûr ; les guerres terriblement coûteuses à tous niveaux d’Afghanistan et d’Irak ; la tragédie Katrina ; le choc financier et économique de la fin des années 2000 ; la persistance à peu près inébranlée des fléaux que constituent la criminalité, le racisme. Vous connaissez bien le peuple américain : est-ce que vous percevez des traits distincts qui, depuis vingt années, seraient venus se greffer à l’âme, à l’identité américaine (à considérer qu’une telle chose existe) pour, finalement, en former une nouvelle, un peu différente ? Posé autrement : est-ce que l’Américain de 2016 a quelque chose qui le caractérise par rapport à celui des années Clinton ? des années Reagan ?

 

N.B. : Contrairement à ce que l’on entend souvent, l’Amérique de 2016 n’est pas en déclin. Son économie, même si elle garde des fragilités, est de loin la plus prospère et même la plus stable du monde développé. Sa capacité d’innovation reste intacte, ainsi que l’attraction qu’elle exerce sur les inventeurs et les entrepreneurs étrangers. La force militaire américaine demeure la première du monde, loin devant tout autre pays. Mais les États-Unis n’ont ni la volonté ni la possibilité réaliste de jouer le rôle de « gendarme du monde ». Leurs adversaires ne les redoutent plus, leurs alliés ne les suivent plus guère.

 

« Les États-Unis de 2016 sont un gendarme fatigué »

 

La Russie a réussi à imposer un statu quo précaire et tout à son avantage en Ukraine. Elle bombarde les cibles de son choix en Syrie sans être inquiétée. La Chine défie les États-Unis sur les mers d’Asie du Sud-Est. La Corée du Nord continue ses provocations. Le Moyen-Orient est plongé dans une tourmente que les États-Unis savent ne pas pouvoir maîtriser. Barack Obama n’aurait pas le soutien de son opinion pour des aventures militaires lointaines, que beaucoup ressentent comme vouées à l’échec. Il agit à travers les sanctions, les frappes de drones, les opérations spéciales, la guerre cybernétique. Il a fait un pari risqué avec l’accord nucléaire avec l’Iran, dont le succès ou l’échec mettra longtemps à apparaître. Les États-Unis de 2016 sont un gendarme fatigué, qui rêve de désengagement, et ne parvient pas à développer une vision claire du rôle qu’il devrait jouer dans un monde éclaté.

 

PdA : Qu’est-ce qui, parmi les points que l’on peut anticiper aujourd’hui, posera défi aux citoyens américains, aux parlementaires qui les représenteront et aux administrations qui les gouverneront dans les huit années qui suivront les élections de novembre ?

 

N.B. : L’Amérique, comme l’Europe, continuera à être confrontée à la question de la sécurité à l’époque du terrorisme mondialisé, qui peut venir de l’extérieur comme naître directement de l’intérieur du pays.

 

Sur le plan de l’économie, les inégalités croissantes, l’absence de progression des salaires, et le montant disproportionné de la dette étudiante constituent les plus grandes difficultés. Même si la réforme de la santé continue à être remise en cause, même si elle peut certainement être améliorée, je ne pense pas que l’on puisse revenir sur son principe, ni enlever leur assurance médicale à des millions d’Américains qui y ont accès pour la première fois.

 

La réforme de l’immigration - dont chacun sait les contours qu’elle devrait prendre, sous la forme d’une légalisation progressive des « sans papiers » qui n’ont pas eu maille à partir avec la justice - reste indispensable, mais fait toujours l’objet de débats partisans très violents.

 

« L’Amérique ne pourra se passer

d’un débat sur le contrôle des armes à feu »

 

Enfin, le président tente de mettre la question du contrôle des armes à feu au cœur du débat de l’élection, et même de la présidence à venir. Même si, comme il le dit lui-même, il faudra certainement beaucoup d’années pour progresser sur ce sujet, c’est un problème majeur pour l’avenir du pays.

 

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19 décembre 2015

Fariba Adelkhah : « L'Islam n'est pas le passé de l'Iran mais bel et bien son avenir »

Fariba Adelkhah a vu le jour dans ce grand pays qu’est l’Iran ; c’était encore, pour ce qui la concerne, l’Iran d’avant la révolution qui entraîna la chute de la monarchie Pahlavi, l’Iran d’avant la République islamique proclamée en 1979. Docteur en anthropologie (EHESS, 1989), elle est membre des comités scientifiques de Iranian Studies et de la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée. Nombre de ses travaux portent sur une conjugaison de ses deux grands pôles d’expertise, l’anthropologie politique et sociale et l’Iran ; on lui doit notamment, pour ne citer que deux de ses écrits récents, Les mille et une frontières de lIran (Karthala, 2012) et Les Paradoxes de lIran (Le Cavalier bleu, 2013). Je la remercie vivement, d’abord pour sa bonté à mon égard, ensuite d’avoir accepté de répondre (17/12) aux questions que je lui avais préparées (01/12). Ses réponses apportent des éclairages précieux sur des points souvent méconnus, des précisions qui peuvent aider à faire tomber quelques idées reçues - et c’est très bien ainsi. Nicolas Roche

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« L’Islam n’est pas le passé de l’Iran

mais bel et bien son avenir »

Interview de Fariba Adelkhah

 

Iran leaders

Le Guide suprême Ali Khamenei et le président Hassan Rohani. En fond, un portrait

de Rouhollah Mousavi Khomeini, père de la République islamique d’Iran. Source de l’illustration : presstv.ir.

 

Paroles d’Actu : Bonjour Fariba Adelkhah, merci de m’accorder cet entretien. On le sait, si Daesh a pu prospérer et se développer sur de larges pans de terres sunnites d’Irak et de Syrie, c’est en partie le résultat de l’affaiblissement dramatique de l’État irakien et, au moins autant, de politiques discriminatoires (ou en tout cas pas suffisamment inclusives) menées par les gouvernements chiites de Bagdad et de Damas à l’encontre des populations sunnites (minoritaires dans le premier cas, majoritaires dans le second).

La première question que j’aimerais vous poser, je me la pose depuis un moment : la fracture sunnite/chiite au sein de l’Islam, élément majeur de la géopolitique moyen-orientale, est-elle cantonnée dans ses concrétisations aux prêches de quelques religieux, aux agissements de certaines de leurs ouailles et, évidemment, aux mouvements que sous-tendent des considérations (géo)politiques ou bien sont-elles prégnantes dans l’esprit de la plupart des croyants ? Posé autrement : cette opposition qu’on voit de l’extérieur est elle ancrée dans la culture des uns et des autres ou bien, in fine, ne vit-elle que par les manipulations politiques qui en sont faites ?

 

Fariba Adelkhah : Je souhaiterais ici, sans sous-estimer la violence et son coût, mettre en avant quelques éléments anthropologiques. C’est aux expert(e)s de la question de savoir comment les intégrer à leurs analyses. La fracture chiites-sunnites est d’abord politique. Elle tient notamment à la compétition entre les États, à la forme de gestion des régions et des populations récalcitrantes tout au long du siècle dernier, ou encore aux politiques discriminatoires et sectaires liées au partage des ressources et au nationalisme.

 

Elle est également religieuse, bien sûr. Par exemple quand les sunnites considèrent les chiites comme « indignes » parce que trop liés aux rituels zoroastriens, et déviants dans certaines de leurs pratiques, telles que le recours au saints (tavassol ou shefa’at). Réciproquement, les chiites qui considèrent un peu rapidement que les sunnites sont irrespectueux à l’égard de la famille du Prophète et, par extension, de ses petits-enfants, au point d’avoir causé leur martyre. La vénération, assez exagérée, pour la famille du Prophète est à l’origine de la fracture religieuse. Mais il y a plus, et cela tient au statut du clergé dans la tradition chiite, qui se fonde entre autres sur le renforcement de la différence avec les autres courants juridiques. Certains courants chiites se sont radicalisés, comme le mahdisme. D’autres formes de pratiques telles que le chant dans les réunions religieuses, des pèlerinages sur des lieux saints dont l’origine est incertaine, ou encore la publication de livres de prières qui ne sont pas directement issus du Coran peuvent faire problème aux yeux d’autres croyants.

 

Enfin, la tension entre chiites et sunnites est historique et ancrée dans certaines régions fertiles, comme à Parachinar, au sud de l’Afghanistan, sur la frontière pakistanaise, où les chiites ont cohabité de tout temps, sur la route menant vers l’Inde, avec les sunnites, non sans conflits. Le fond du problème n’a alors pas grand-chose à voir avec la religion. Il porte plutôt sur le partage du pouvoir, dans une région prospère, entre deux groupes ethniques et confessionnels qui la dominent ou y sont influents. Ce genre de tension ne se cantonne pas à la différence confessionnelle, et on peut le retrouver dans d’autres régions, où s’opposent des familles appartenant pourtant à la même confession, voire des fratries au sein d’une même famille.

 

Toutefois, on ne peut pas parler d’une fracture au quotidien. On ne retrouve pas la fracture dans la vie de tous les jours ! Les familles chiites et sunnites n’ont pas cessé d’échanger au travers des alliances matrimoniales et dans les affaires. Aujourd’hui plus que jamais, car le développement des universités, des zones franches ou encore des modes de communication modernes, le tourisme, y compris religieux, sous forme de pèlerinage, ont facilité autant la mixité confessionnelle que la radicalisation ethnique. Que ce soit en Iran ou en Afghanistan, il n’est pas étrange, ni d’ailleurs rare, de se trouver dans des groupes mixtes confessionnellement, en pleine région sunnite.

 

Et Daesh, après tout, n’assassine pas que des chiites, même si son discours est délibérément violent à l’encontre des non sunnites, notamment à l’encontre du voisin iranien qui monte en puissance. Aussi ne faudrait-il pas oublier que le quarantième jour du deuil de l’Imam Hossein, le troisième Imam chiite, a été l’occasion, pour vingt millions de pèlerins, dont quatre venus de l’étranger, notamment de l’Iran, de se recueillir, le 22 novembre dernier. sur sa tombe pendant trois jours à Karbala, au cœur de la région la plus sous tension, en Irak. Les chiites disent avec une certaine fierté que « le sang n’a coulé du nez de personne », alors que l’entraide et les offrandes prodiguées aux pèlerins par les habitants s’observaient tout au long de la route.

 

« Les rapports entre États de la région ne suivent pas 

strictement les lignes confessionnelles »

 

En outre, si on y regarde bien, la politique des États n’est pas strictement confessionnelle. L’Arabie saoudite ne ferme ses frontières ni aux Ismaélites, ni aux chiites. Il ne faut pas non plus sous-estimer le nombre des sunnites qui font des études religieuses dans la ville sainte chiite de Qom. Si l’Iran ne voulait entretenir des relations qu’avec des pays chiites, il n’aurait guère d’interlocuteurs ! Pendant la guerre contre les Soviétiques, dans les années 1980, l’Iran a servi de terre d’asile non pas au clergé chiite, mais aux djihadistes sunnites afghans les plus radicaux, ceux d’Hekmatyar.

 

La radicalisation religieuse va de pair avec le développement des pratiques touristiques, y compris des pèlerinages, des échanges commerciaux et de l’économie informelle, dans lesquelles les femmes s’impliquent autant que les hommes. Et il faudrait réfléchir à la place des femmes dans les mouvements djihadistes.

 

Évidemment, on peut toujours parler de leur manipulation ou de leur instrumentalisation. Mais ces phénomènes sont trop massifs pour qu’on les réduise à cette logique instrumentale, et il est de toute façon difficile de savoir qui manipule qui. Les arroseurs sont souvent arrosés. Il s’agit plutôt d’un jeu de tactiques disséminées, de stratégies complexes, difficilement réductibles à la guerre factionnelle entre chiites et sunnites.

 

PdA : Il est difficile de sonder l’âme d’un peuple auquel on ne donne pas souvent la parole. Que savons-nous de la manière dont la population iranienne observe les évènements qui ont cours chez les voisins d’Irak, de Syrie, du Yémen ? Que savons-nous de l’état de l’opinion iranienne à l’égard de l’alliance entre la République islamique et le régime Assad ? Plus globalement, qu’est-ce qui, en matière d’affaires extérieures, est un objet de préoccupation dans la population iranienne, hormis la nécessité d’un rétablissement effectif de rapports diplomatiques, commerciaux et financiers normalisés avec le reste du monde ? 

 

F.A. : C’est la peur. On en parle avec beaucoup d’inquiétude. Cela relève de l’imprévisible qui angoisse et qui tourmente au quotidien, dans un pays qui a connu une révolution, en 1979, et huit ans de guerre.

 

Déjà, quand « tout allait bien en Syrie » et que quelques centaines de milliers de pèlerins visitaient ce pays chaque année, on les entendait dire que l’Iran était décidément un pays inégalable. Qu’entendrions-nous aujourd’hui ! « Il y a de la crise partout sauf chez nous, en Iran, que Dieu nous protège », répète-t-on souvent. Ou encore : « Dieu a eu pitié de nous »… L’Iranien, même lambda, a regardé les Printemps arabes, notamment en Egypte, avec beaucoup plus de scepticisme que les analystes en Occident. Et pour cause ! Car la génération qui a fait la révolution de 1979 est toujours au pouvoir : « Ils ne savent pas ce qui les attend ! », disait une femme âgée de 75 ans. Et de continuer : « Nous ne savions pas non plus, quand nous avons fait notre Révolution ». Les Iraniens s’identifient à la population de la région. L’analyse politique voit d’ailleurs dans le repli des Iraniens sur eux-mêmes, ou encore dans leur soutien à l’État, malgré les problèmes politiques, le signe que les événements des Printemps arabes n’avaient rien de rassurant et qu’il fallait à tout prix en éviter de similaires en Iran même, tant l’expérience des troubles au début de la révolution semble ineffaçable, et toujours traumatisante dans la mémoire populaire ou nationale. Leur nationalisme indécrottable fait certes que les Iraniens se sentent différents des autres, mais ils se sentent aussi concernés par les problèmes que vivent les gens de la région, et bon an mal an ils s’identifient à eux, en dépit de leur sentiment de supériorité culturelle. C’est la proximité géographique qui créé le sentiment de vulnérabilité. La pratique massive de la contrebande, du commerce informel, du pèlerinage démontre à elle seule la porosité des frontières nationales, et la contiguïté du danger.

 

« Le discours sécuritaire du régime est porteur auprès d’une

population qui regarde avec angoisse les troubles extérieurs »

 

Néanmoins, dans l’angoisse et la peur qui dominent les esprits, il y a sans doute plus que l’expérience d’un passé dont on ne veut pas la réédition. Il ne faudrait pas oublier que les grands perdants de la guerre Iran-Irak, les Gardiens de la Révolution, qui s’étaient vus obligés de se lancer dans les affaires pour survivre après le cessez-le-feu de 1988, trouvent, dans la crise régionale, une opportunité pour revenir sur scène et pour se refaire une peau neuve. Leur discours sécuritaire entretient ce climat de peur en mettant en avant l’impératif de la Défense nationale et de la protection de la République islamique. Il leur permet d’obtenir de nouveaux moyens financiers et un regain de légitimité, voire de sympathie dans l’opinion, ce à quoi s’emploient les médias. La soudaine popularité du « Sardar » – entendre Sardar Ghasemi, le commandant de l’unité Qods, la branche opérationnelle des Gardiens de la Révolution à létranger, omniprésente en Irak et en Syrie – est de ce point de vue révélatrice.

 

La gestion des conflits régionaux n’a rien de simple. Il est inévitable que le danger qu’ils représentent ait des répercussions sur le climat politique en Iran, et que la thématique de la sécurité monte en puissance. Ces répercussions sont d’autant plus évidentes que jamais l’Iran n’a été autant en symbiose avec le Moyen et le Proche-Orient, par le biais du commerce, du pèlerinage, de l’investissement, de la diplomatie… et de la guerre. Pour autant, la peur n’a pas fait fuir les Iraniens de La Mecque, de Nadjaf, de Kerbela. Et les responsables du waqf – de la fondation religieuse – en charge du pèlerinage en Syrie attendent avec impatience la paix pour pouvoir y emmener à nouveau les pèlerins, sur les lieux saints du chiisme qui sont situés notamment à Damas.

 

PdA : L’accord sur le nucléaire iranien daté de juillet dernier a propulsé le nouveau président de la République islamique Hassan Rohani, apparemment un pragmatique, au cœur du jeu diplomatique. Mais, dans le même temps, les signaux, disons, moins accommodants qui ont été envoyés par Ali Khamenei, guide suprême de la Révolution et numéro un du régime, n’ont échappé à personne. Pouvez-vous nous rappeler comment s’articule, pour l’heure en tout cas, le partage de l’autorité entre ces deux fonctions s’agissant en particulier de la conduite de la diplomatie et de la défense nationales ?

 

F.A. : Le Guide de la Révolution a joué son rôle, non sans méfiance à l’encontre d’une négociation qui mettait côte à côte la République islamique et le vieil ennemi américain, sans que l’on ait de certitude sur l’issue du processus.

 

Le Guide veille à ce que personne ne soit exclu de sa « nappe », pour reprendre la métaphore habituelle du repas. Autrement dit, il doit y avoir une assiette pour tout le monde. On se le représente, sans doute de façon un peu tribale, comme le pilier central de la tente. Et si la tente est plus que le pilier, elle n’existe pas sans celui-ci.

 

Hassan Rohani, et donc son ministre des Affaires étrangères Zarif, n’auraient pas pu avancer d’un pas sans le soutien du Guide. Ils avaient le feu vert dès le départ, mais les adversaires du président de la République ne se sont pas résignés au silence. Ils continuent à critiquer, encore aujourd’hui. C’est qu’ils ont aussi un appui à l’intérieur du système. Et on ne rompt l’équilibre de celui-ci qu’à ses propres dépens. Nul n’a intérêt à afficher ses gains au détriment des autres.

 

Cela dit, les choses ont un peu changé dans les dix dernières années. L’ampleur de l’économie informelle, et l’opportunité d’enrichissement qu’a fournie à certains groupes d’intérêt la nécessité de contourner les sanctions internationales, ont conféré à des acteurs impliqués dans ces flux économiques une autonomie considérable par rapport au pouvoir politique.

 

« Point méconnu à ne pas négliger : l’exercice du pouvoir au

sein de la République islamique est profondément collégial »

 

Tel est le véritable enjeu aujourd’hui. Même si la rente pétrolière demeure importante, elle ne constitue plus la seule source d’enrichissement. L’économie informelle en représente une autre, plus difficile à contrôler par l’État, bien que ses acteurs soient eux-mêmes parties prenantes à ces échanges. La question est d’autant plus complexe que l’exercice du pouvoir, en République islamique, est profondément collégial et que – hormis quelques purges, ou mises à l’écart, durant la guerre ou après la crise électorale de 2009 – l’ensemble de la classe politique révolutionnaire y demeure associée par le biais de différentes instances d’arbitrage. Tous ces gens se tiennent un peu par la barbichette, si vous me passez l’expression. C’est bien l’extraordinaire longévité et stabilité de la classe politique iranienne depuis 1979 qu’il faut souligner.

 

PdA : Les fondations de l’édifice étatique qu’avait bâti l’ayatollah Khomeini sont-elles solides pour autant ? Quelle évolution vous risqueriez-vous à prédire au régime de Téhéran pour l’après-Khamenei et pour la suite au regard des factions en présence et, bien sûr, de ce que sont les aspirations profondes du peuple iranien ?

 

F.A. : Cela pourrait vous paraître surprenant, mais l’après-Khamenei est aussi pensé, aujourd’hui, en Iran. On reste plus ou moins dans le même débat qui a préoccupé le clergé iranien dans les années 1960. Seulement, à l’époque, le clergé n’était pas au pouvoir. On soulignait déjà l’impossibilité de s’appuyer sur une seule « source d’imitation » théologique, et on réfléchissait à la possibilité de créer un conseil composé de quelques-uns des grands ténors religieux de l’époque, auxquels seraient associés des intellectuels islamiques recrutés dans le cercle du Mouvement de la Libération nationale. La Révolution, l’aura de l’Imam Khomeyni, la difficulté de sa succession dans le contexte troublé de l’après-guerre en ont décidé autrement. Il fut choisi, en 1989, de remplacer l’Imam Khomeyni par le président de la République, Ali Khamenei, alors que celui-ci était lui-même partisan d’une instance collégiale, tout comme Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, le président du Parlement, qui deviendra alors président de la République. Mais ces débats sont toujours d’actualité, même si l’enjeu en est autre aujourd’hui. L’arrivée au pouvoir du clergé a changé la donne. La fondation de la République islamique a métamorphosé le rapport au transcendant et la dimension islamique. Prévaut un véritable pluralisme de l’expression religieuse, qui n’est pas sans répercussions sur les dynamiques sociales, politiques, mais aussi économiques ou médiatiques. C’est dans ce contexte que Rafsandjani vient de soulever, à ses risques et périls, la question de l’intérim du Guide de la Révolution si celui-ci venait à être empêché, et qu’il a ouvert ce débat houleux dans des termes désacralisés et strictement institutionnels.

 

Une page est bien tournée avec ce pluralisme religieux. Ce qui me fait dire que l’islam n’est pas le passé de l’Iran, mais bel et bien son avenir. Le respect de cette expérience historique, laquelle ne se cantonne ni à l’allégeance à la République islamique ni à son autoritarisme, sera le critère d’évaluation et de légitimité de toute alternative au régime, ou de sa recomposition politique.

 

Fariba Adelkhah

 

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15 décembre 2015

Bruno Birolli : « Le Japon, c'est aussi bien la beauté de Kyoto que la dérive militariste »

Le grand reporter Bruno Birolli fut, vingt-trois années durant, correspondant Asie du Nouvel Obs. Il compte parmi les meilleurs connaisseurs français du Japon, de son histoire, de sa psychologie. Il y a trois ans paraissait sa biographie d’Ishiwara Kanji, ultra-nationaliste japonais dont le nom est largement ignoré dans nos contrées mais dont les actions ont eu, en Asie et au-delà, des retombées cataclysmiques dans les années 1930 et 40 (Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre, Armand Colin-Arte Éditions, 2012). Plus récemment, il a apporté sa pierre à la collection que les éditions Economica ont consacrée aux grandes batailles, celle de Port-Arthur pour ce qui le concerne, ce qui nous renvoie à la guerre russo-japonaise de 1904-5, précurseuse par bien des aspects de la boucherie qui embrasera le monde dix années après elle (Port-Arthur, Economica, 2015). Bruno Birolli a bien voulu répondre (12/12) à mes questions (08/12), nous offrant par là même une évocation passionnante de quelques pans de l’histoire récente du Japon et quelques réflexions quant à un passé pas nécessairement toujours exorcisé. Je le remercie mille fois pour ces échanges, pour sa patience et la bienveillance qu’il m’a témoignées; je remercie également les éditions Economica et Armand Colin et ne puis que vous engager, après lecture de cet article, à vous emparer des écrits de M. Birolli. Nicolas Roche

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Bruno Birolli: « Le Japon, c’est aussi bien

la beauté de Kyoto que la dérive militariste »

 

IshiwaraPort-Arthur

 

Paroles d’Actu : Bruno Birolli, bonjour. Vous êtes grand reporter spécialiste du Japon et de la Chine et avez notamment signé les ouvrages Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre (Armand Colin, 2012) et Port-Arthur (Economica, 2015). Je tiens, avant tout, à vous remercier pour ces échanges. La première question que j’ai envie de vous poser touche, comme l’essentiel de cet entretien, au premier livre cité : pourquoi vous êtes-vous intéressé, au point de vouloir lui consacrer une étude, à Ishiwara Kanji, personnage finalement assez peu connu ?

 

Bruno Birolli : Le général Ishiwara est connu au Japon à cause de sa participation à l’attentat de Moukden (septembre 1931). En revanche, une seule étude a été publiée sur sa vie à l’étranger, c’était une thèse universitaire américaine en 1975. Outre sa responsabilité dans cet attentat qui entraîne le Japon dans quatorze ans de guerre et conduisent à l’humiliante défaite de 1945, il a l’intérêt de laisser une foultitude de texte (journaux intimes, lettres, brochures de propagande…) qui permettent de pénétrer à l’intérieur de l’univers mental des officiers japonais. On peut donc suivre son cheminement intellectuel grâce à ses œuvres complètes réunies en sept volumes. Enfin, il était fasciné par la photographie et le film, ce qui fait qu’il a tourné deux heures de pellicules qui n’avaient jamais été montrées sauf une fois au Japon, à l’occasion d’un festival de films d’amateur dans sa région natale. On a ainsi un matériel d’une grande richesse pour dessiner le portrait psychologique et idéologique d’un homme clé des années 1930.

 

Un des problèmes auxquels on se confronte lorsqu’on se penche sur l’univers des officiers japonais est que si la plupart ont beaucoup écrit, leurs textes ont disparu dans les bombardements ou ont été détruits par leurs auteurs à la fin de la guerre. Ishiwara vivait dans une petite ville qui a échappé aux raids américains et son frère cadet a consacré sa vie à protéger et à défendre la réputation de son aîné. Ce qui fait que la totalité des écrits d’Ishiwara ont été préservés. De plus, sa bibliothèque personnelle, elle aussi entreposée dans les archives municipales de Sakata, permet de saisir les influences intellectuelles qui l’ont formé. Et celles sont essentiellement prussiennes et liées à la guerre. De plus il était un admirateur de Napoléon. Il n’y a par contre presque aucun livre de littérature (romans ou poésie).

 

En résumé, Ishiwara était à la fois un acteur et un témoin essentiel pour comprendre les guerres de l’ère Shôwa – ces conflits qui commencent en 1931 et se poursuivent jusqu’en 1945.

 

PdA : Quel a été, si je puis m’exprimer ainsi en ce qui concerne Ishiwara, votre « angle d’attaque » pour cette étude - et qu’a-t-elle supposé en terme de recherche ?

 

B.B. : Mon « angle d’attaque » comme vous dites est assez particulier. Au lieu d’avoir écrit une biographie de type universitaire – c’est-à-dire porter un regard à posteriori sur Ishiwara et les évènements qui entourent sa vie – j’ai opté pour une approche journalistique. Le texte est écrit au présent avant de donner au lecteur le sentiment quil suit au jour le jour la marche de l’histoire s’il en connaît le dénouement. Le texte fait largement appel à des citations tirées de sources de première main (dépêche de presse, déclarations officielles…). Ce choix permet de restituer la voix des participants et des réactions sur le moment des témoins. Cela nous éclaire sur la façon dont étaient alors perçus les évènements, avec clairvoyance parfois ou, au contraire, avec un aveuglement stupéfiant.

 

Ce qui m’a intéressé, cest redonner son mouvement, rendre son dynamisme à l’Histoire. J’ai utilisé la même approche pour mon livre sur Port-Arthur. On comprend ainsi très vite que la guerre du Pacifique n’est pas un accident mais le résultat d’une volonté remontant aux années 1920.

 

PdA : Ishiwara naît en 1889 (pas un bon millésime pour la concorde universelle des peuples...) d’une famille de samouraïs proche du shogunat Tokugawa, gouvernement féodal qui dirigea l’archipel japonais jusqu’à la Restauration de Meiji en 1868 : à cette date, qui suivit l’humiliante ouverture forcée du pays par les États-Unis et une révolte massive qui mit fin à 265 années d’« ère Edo », l’empereur recouvra son autorité et sa place au sommet de l’imaginaire japonais. Dans quelle mesure peut-on dire d’Ishiwara qu’il est le fruit de ces deux traditions - et qu’elles vont contribuer à le « forger » ?

 

B.B. : D’une certaine façon Ishiwara – comme bon nombre des officiers de sa génération – est un déclassé. Le clan auxquel appartenait son grand-père a été un des grands perdants des guerres civiles qui ont conduit à la victoire des rénovateurs de l’ère Meiji. Cependant il y a très peu de références explicites dans les écrits d’Ishiwara au monde des samouraïs. Sa nostalgie – si on peut parler de nostalgie – n’allait pas au rituel des samouraïs mais à l’ordre dictatorial qu’ils représentaient. Il emploie d’ailleurs rarement le mot « samouraï » et exclusivement en référence à la période d’avant-Meiji. Ishiwara était un moderniste comme la plupart des officiers des années 1930. Le mythe des officiers japonais héritiers des samouraïs a pris son envol durant les années 1930, cela souvent à cause des étrangers qui avaient recours au culturalisme pour essayer de comprendre le Japon et mettaient les samouraïs à toutes les sauces. À titre d’exemple, jusque dans le milieu des années 1930, les officiers japonais portaient une épée occidentale ; ce nest que vers 1935 qu’ils se sont dotés d’un katana, sabre traditionnel des samouraïs.

 

Cela ne signifie pas que le Japon a fait table rase de son passé avec Meiji. Il a cherché à rompre avec lui mais l’héritage est resté, d’une façon peu consciente - en tout cas moins affirmée que dans les années 1930.

 

PdA : 1904-1905 : la guerre russo-japonaise. Elle a pour objet, dans un contexte d’affaissement du pouvoir chinois, le contrôle de la Mandchourie et de la Corée, une priorité vue comme vitale par Tokyo à l’heure de l’affirmation des grands empires mondiaux d’Europe. Elle démarre à l’attaque qu’ont lancée par surprise, le 8 février 1904, des torpilleurs japonais contre la flotte russe stationnée à Port-Arthur. Port-Arthur... un siège qui durera plus de sept mois... et un conflit qui, à bien des égards, préfigurera la Première Guerre mondiale. On apprend dans vos deux livres que, si l’ensemble de ses outils n’y sont pas encore déployés, la réalité de la guerre industrielle apparaît déjà dans toute sa brutalité, dans toute son horreur à Port-Arthur... Que le Japon, fort de sa victoire retentissante et pétri de certitudes, négligera de ces leçons jusqu’au second cataclysme planétaire. Comment les grandes puissances occidentales ont-elles réagi à cette guerre, sur le plan non de la diplomatie mais de la pensée, de la stratégie militaire ?

 

B.B. : Aucun enseignement n’est tiré de la guerre russo-japonaise qui pourtant a été le premier conflit opposant des armées modernes depuis la guerre franco-prussienne de 1870. Pourtant les observateurs sur le terrain ont été témoin de la terrifiante puissance de feu qu’offraient les armements modernes (canons à tir rapide, obus à fragmentations, mitrailleuse…) De nombreuses études ont été publiées, souvent très pertinentes et alarmistes avant 1914. Mais comme on dit les militaires rejouent la guerre précédente et pas celle du moment et c’est bien ce qui se passe en 1914. Il faut l’effrayante saignée de l’automne 1914 - rappelons qu’un tiers des pertes françaises de 1914-1918 ont eu lieu au cours des premiers mois de la guerre - pour que l’état-major français  commence à reconsidérer ses tactiques mais il le fait empiriquement sans tenir compte de la guerre russo-japonaise. Idem chez les Anglais qui pourtant avaient le plus gros contingent d’observateurs du côté japonais pendant le siège de Port-Arthur. On peut dire que ce point de vue, la guerre russo-japonaise a été un coup pour rien.

 

PdA : Comme de logique, Ishiwara rejoint les rangs de l’armée. Esprit supérieur, il se veut du côté des penseurs, des théoriciens. Parmi ses influences : Erich Ludendorff, ex-général en chef des armées allemandes durant la Première Guerre mondiale. Celui-là même qui, partisan de la guerre à outrance, reproche aux politiques d’avoir cédé, pire, trahi en n’allant pas jusqu’au bout de ce qui était possible en termes de combats en et après 1918. On remarque au passage, avant d’aller au fond de l’idéologie complexe - et mouvante - d’Ishiwara, qu’il est fasciné par l’État-caserne de la Prusse des deux Frédéric, lui-même inspiré par Lacédémone. C’est le cas de nombreux militaires japonais, à cette époque ?

 

B.B. : L’Allemagne est le modèle des militaires japonais à partir de 1870. C’est une Allemagne d’ailleurs mythifiée mais qu’importe c’est du côté de l’Allemagne que regardent, jusqu’en 1945, les Japonais, faisant l’impasse sur l’expérience des démocraties. L’Allemagne avant 1914 leur semble un pays idéal parce qu’elle a un régime autoritaire - impérial - et une armée forte. L’Armée impériale japonaise se calque sur l’organisation prussienne dès 1870.

 

Il y a cependant une différence essentielle qui échappe aux officiers japonais : la noblesse prussienne avait plusieurs cordes à son arc. Un frère pouvait être général, et les autres rejoindre le monde des affaires ou faire une carrière universitaire. Ce n’est pas le cas au Japon où, recrutés essentiellement dans le nord du Japon ou dans l’île Kyushu, le corps des officiers japonais forme une caste fermée sans ouverture sur le reste de la société. Ce qui a bien sûr des conséquences sur la mentalité des officiers japonais - ils ont une vision du monde très étroite.

 

PdA : Ishiwara se forge un corpus idéologique empreint d’un mysticisme eschatologique. La religion d’État qui place le Japon au-dessus des nations se voit au fil du temps mâtinée de nichirenisme, une branche du bouddhisme qui, contrairement aux idées reçues, peut fort bien être guerrier. Il en est persuadé, le Japon a une mission sacrée : il a vocation à dominer le monde pour lui restaurer son harmonie naturelle d’après un ordre divin des choses. Par une guerre cataclysmique s’il le faut. L’adversaire majeur, ce sera les États-Unis, corrupteur universel car premier porteur de ces valeurs occidentales qu’il exècre. Pour commencer, il faudra renforcer la puissance de l’Empire. On regarde à nouveau du côté de la Mandchourie. De la Chine, éclatée et humiliée par les multiples interférences venues de l’ouest ; on verrait bien Tokyo la prendre sous son aile pour mieux la « régénérer »... Sait-on estimer combien ils sont, à ce moment-là, à penser peu ou prou comme lui ?

 

B.B. : La pensée d’Ishiwara est un fourre-tout assez incohérent par certains aspects et très évolutif. Sa seule logique est un rejet violent de l’Occident symbolisé par les États-Unis. C’est la ligne de force qui structure sa pensée, le reste est un habillage fait d’emprunts qui justifient ce rejet. Il ne faut pas prendre au pied de la lettre ce que dit Ishiwara. Il se contredit souvent, dit une chose à certains moments et son contraire quelques années plus tard. Il faut examiner comment son idéologie se structure, l’architecture interne sous-jacente, sinon on ne comprend pas et on se laisse mener en bateau - si je peux me permettre cette expression.

 

Dès la fin du 19e siècle, il y a un lobby mandchourien au Japon partisan d’annexer cette région. Toute une justification a été développée : la Mandchourie n’est pas racialement chinoise mais peuplée d’ethnies liés par le sang au Japon… À partir de 1905, de la victoire contre la Russie vont se greffer sur des considérations géopolitiques (faire barrage à la Russie) des intérêts économiques incarnés par la Compagnie des Chemins de fer sud-mandchouriens (Mantetsu en japonais) pour prôner la conquête de cette partie du continent asiatique. La Mandchourie est vue comme une terre vierge, une sorte de Middle-West asiatique que les Japonais doivent mettre en valeur.

 

Rappelons que la Compagnie des Chemins de fer sud-mandchouriens était une puissance économique. Son principal actionnaire était la Couronne, ce qui en faisait la propriété personnelle de l’Empereur. Outre la gestion des voies ferrées récupérées sur la Russie en 1905, elle avait des mines, des usines, des hôtels et était si puissante qu’elle avait ouvert des bureaux de représentation pour défendre sa politique en Mandchourie à Paris, New York et d’autres grandes cités à travers le monde. C’était un État dans l’État, un conglomérat industriel et financier qui menait sa barque hors du contrôle du gouvernement de Tokyo.

 

« La volonté de faire passer la Mandchourie sous contrôle

japonais faisait consensus dans l’Armée impériale »

 

Il y a des différences de nuances entre les acteurs impliqués dans la conquête de la Mandchourie à quoi s’ajoutent des querelles de personnes. Mais ces rivalités ou divergences sont superficielles et on peut dire sans risque de se tromper qu’il y avait un consensus pour faire passer la Mandchourie dans l’orbe de l’Armée impériale japonaise.

 

PdA : Septembre 1931, un attentat est perpétré contre une section de voie ferrée appartenant à la Compagnie. On pointe immédiatement, du côté des garnisons japonaises sur place, la responsabilité chinoise. L’attaque est en fait l’œuvre d’une bande de conjurés voulant précipiter une guerre sino-japonaise sous prétexte chinois dans un contexte de renforcement de l’influence du Kuomintang de Chiang Kaï-chek. Ishiwara est coauteur de l’action. Ce qui sidère, à la lecture de cette partie de votre livre, c’est la manière dont à peu près tout le monde au Japon (état-major, proches de l’empereur, presse...) s’est laissé prendre dans l’engrenage...

 

B.B. : L’invasion de la Mandchoucie était annoncée, presque inévitable vu la volonté à l’intérieur de l’Armée impériale de la mener à bien. La vraie question est la faiblesse des institutions mise en place au Japon sous Meiji. En fait, la Cour, l’Armée impériale ou des entreprises capitalistes comme la Compagnie du sud-mandchourien échappent aux contrôles du gouvernement et du parlement. On a donc jusqu’en 1945, un état semi-moderne, fragile et faible qui se soumet à chaque fois devant les coups de force des militaires. C’est le principal problème objectif qui explique que tous savaient et nul n’a agit. S’ajoute un facteur  subjectif, difficilement quantifiable : la psychologie des acteurs de ce drame. Si Hirohito avait eu le cran de limoger, voire de traduire en cour martiale, Ishiwara et les autres conjurés de l’attentat de Moukden, le Japon aurait connu un autre destin.

 

PdA : Le déroulé des évènements est complexe. Qu’il me soit permis, ici, de griller quelques étapes, en espérant que je ne verserai pas trop dans le raccourci. L’escalade, donc, va devenir générale. Une large part de la Mandchourie sera conquise. On instaure un État fantoche, le Mandchoukouo, avec à sa tête un leader non moins fantoche, l’ex-empereur de Chine Puyi. Comment les chancelleries du monde réagissent-elles à ces développements ?

 

B.B. : L’invasion de la Mandchourie a un retentissement mondial qui est oublié aujourd’hui. Pendant mes recherches, je me suis aperçu qu’elle avait occupé la une des journaux du monde entier pendant des semaines. Les contemporains perçoivent clairement que les illusions d’un monde où la guerre serait bannie – comme on le rêvait après la Première Guerre mondiale - s’effondrent : la guerre revient. Et sous les yeux de l’opinion internationale puisque fin janvier 1932 les Japonais attaquent les quartiers de Shanghai administrés par la Chine. Ces combats qui durent plus d’un mois jusqu’au 4 mars 1932 font environ 20 000 victimes civils et militaires.

 

« Le départ du Japon de la SDN annonce la faillite

du système de sécurité collective de l’entre-deux Guerres »

 

Comparée au bilan humain de la Seconde Guerre mondiale, l’invasion de la Mandchourie reste en terme de violence une petite opération. Mais le symbole est là. Le Japon est un des membres fondateurs de la Société des Nations et la Chine appartient à cette organisation internationale qui est l’ancêtre des Nations unies. Le conflit entre le Japon et la Chine à cause de la Mandchourie et de l’incident de Shanghai est le premier véritable dossier que doit régler la SDN. Et elle sera incapable de préserver la paix menacée par le fascisme. De plus, le départ du Japon de la SDN en mars 1933 - événement auquel participe Ishiwara puisqu’il est membre de la délégation japonaise à Genève - est un coup de tonnerre. C’est la fin de la possibilité de régler par le droit international, sans avoir recours à la guerre, les différends entre nations.

 

Le gouvernement français est parfaitement informé que l’attentat de Moukden a été orchestré par des officiers japonais. J’ai retrouvé les rapports du 2e Bureau français basé en Chine et qui de façon incontestable mettent en avant la responsabilité japonaise. Les Anglais aussi le savent, comme les Américains. Les Américains sont les seuls à réagir mais sans grande conviction. La France et l’Angleterre pensent d’abord à préserver leurs intérêts en Chine. Et puis pour reprendre une expression concernant Dantzig dans les années 1930, « personne ne veut mourir pour Moukden ».

 

Cartoon Moukden

Dessin satirique d’actualité paru dans un journal britannique. Signé Low, en 1933.

 

La passivité des Occidentaux face au Japon n’échappe à Mussolini, ni à Hitler. On peut donc dire que l’entre-deux-guerres meurt en 1931 et que la Deuxième Guerre mondiale commence par l’explosion d’une petite charge sous des rails en Mandchourie orchestrée par Ishiwara en septembre 1931 même si elle ne devient véritablement mondiale qu’en décembre 1941.

 

PdA : Les années suivantes, de nombreux troubles émaillent, au-dedans comme au-dehors, la vie du Japon impérial : assassinats politiques, tentatives de putschs... signés par des anti-démocrates et militaristes radicaux. À un point du récit, Ishiwara, troublé, joue la carte du loyalisme face à un coup de force de gens dont il partage par ailleurs le gros des idées. De fait, l’insubordination est de plus en plus répandue. On le remarque de manière évidente lors d’une tentative d’invasion de la Mongolie. Dans quelle mesure peut-on dire d’Ishiwara qu’il a, avec l’attentat de Moukden, contribué à planter les graines de ce mal ?

 

B.B. : Un des aspects essentiels des écrits d’Ishiwara – et j’espère que c’est clair dans mon livre, en tout cas Ishiwara est très clair sur ce point – est la dimension en politique intérieure du complot qui a conduit à l’attentat de Moukden. L’invasion de la Mandchourie est conçue non pas comme une fin en soi mais comme une étape pour instaurer une dictature militaire au Japon en vue de préparer la guerre contre les États-Unis. Il s’agit, en prétextant l’isolement international du Japon de militariser la société japonaise, de balayer les progrès démocratiques qu’a connu le Japon à partir de la mort de Meiji en 1912. Ces progrès sont spectaculaires et très rapides durant les années 1920 : légalisation des syndicats ouvriers, instauration du suffrage universel masculin avec en préparation accorder le droit de vote aux femmes, entrée de députés socialistes au parlement…

 

D’autre part, l’exemple d’Ishiwara victorieux en Mandchourie et défiant en toute impunité les autorités politiques incitent les autres officiers à l’imiter. Aussi étonnant que cela puisse paraître, une véritable culture de l’indiscipline s’enracine chez les officiers japonais - qu’on imagine d’ordinaire rigidement obéissants et non comme des rebelles factieux.

 

PdA : La fuite en avant continue. 1937 : la guerre entre le Japon et la Chine devient générale. Des atrocités sans nom sont commises par les troupes nippones au vu et au su d’une communauté internationale de plus en plus préoccupée. La société japonaise, qui avait élu il n’y a pas si longtemps des modérés relatifs au gouvernement, voit la guerre totale se profiler. Comment vit-on ces évènements dans la population ?

 

B.B. : Les élections législatives de 1936 donnent la majorité aux libéraux et aux socialistes ; quelques jours plus tard, c’est le coup d’État militaire du 26 février. Ces élections sont le chant du cygne du centre et de la gauche. L’extension de la guerre en Chine à partir de juillet 1937 sert de prétexte à la mise en place d’un régime autoritaire qui va se révéler très vite un totalitarisme. La population subit ce durcissement assez passivement, l’esprit contestataire des années 1920 est étouffé par la propagande nationaliste.

 

PdA : Que sait-on des pensées d’Hirohito en son for intérieur s’agissant de cette funeste fuite en avant qui durera jusqu’en 1945 ? A-t-il approuvé l’expansionnisme forcené, ou s’y est-il simplement résigné ?

 

B.B. : Hirohito fait comme l’élite japonaise, il évolue au gré des circonstances. En 1931, il est opposé au coup de force en Mandchourie mais reste passif. En 1936, il fait fusiller les meneurs du coup d’État de février. En 1937, il approuve l’invasion de la Chine ; en 1941 l’attaque contre Pearl Harbor. Ce qu’il pense en son for intérieur reste assez flou, la Cour ayant détruit les documents les plus compromettants. 

 

PdA : Le caractère spécifique de la société traditionnelle japonaise a-t-il empêché que ne soit instauré un régime de fascisme authentique dans le pays ?

 

B.B. : Le fascisme pose un problème de catégorisation. Quels critères doit-on retenir ? Quels sont les points communs avec le nazisme ou le fascisme italien ? Quels points le séparent de ces deux courants ? Etc. On entre alors dans des polémiques sans fin, des débats de clerc. C’est oublier que le fascisme n’a pas de doctrine : c’est une thématique. Or, considérés sous cet angle, les grands thèmes qui fondent une idéologie fasciste sont présents au Japon : guerre des races, détournement de la notion de nation pour en faire une entité où un peuple est enchaîné à ses dirigeants, soumission à l’autorité considérée comme fondement de l’identité nationale, rejet de toutes formes d’égalité entre les individus, les sexes, les peuples pour privilégier une organisation hiérarchique, négation des Lumières, jusqu’au pillage de la rhétorique anti-capitaliste du marxisme…

 

« L’organisation étatique qui émerge dans le Japon

des années 30 a tout du fascisme »

 

Il s’agit donc à mes yeux bien d’un fascisme, assez particulier, avec son folklore bien à lui, doté d’une religiosité encore plus poussée que dans le nazisme et le fascisme italien. La différence majeure est que l’empereur divinisé empêchait l’émergence d’un leader charismatique comme Hitler ou Mussolini. Mais est-ce suffisant pour ne pas parler de fascisme au Japon ? À mes yeux non, pour d’autres oui. Le débat reste donc ouvert.

 

Il faut noter qu’Ishiwara prenait comme modèle la militarisation qu’avait connu la société allemande pendant la Première Guerre mondiale et qu’il s’est mis très tôt - dès 1935 - à admirer la capacité du national-socialisme à mobiliser la population allemande en vue de préparer la guerre. Dès 1936, alors qu’il est le chef des opérations à l’état-major central, un des postes les plus haut dans la hiérarchie, il milite pour l’instauration du « totalitarisme » - un terme nouveau inventé par Mussolini - en s’inspirant du premier plan quinquennal de Staline. Ce qui est curieux est que, comme un écho, Ludendorff, une des sources d’inspiration d’Ishiwara, loue lui dans son livre La guerre totale la religion impériale comme un avantage dont bénéficie l’Armée impériale pour mobiliser la population et faire la guerre. On voit ici une fascination mutuelle entre militaires japonais et allemands.

 

PdA : Ishiwara est de plus en plus mal à l’aise face à une folle marche qu’il ne maîtrise plus du tout. Non sur le fond de la politique expansionniste mais sur la stratégie : avec les années il s’est converti à un pan-asiatisme qui lui fait désormais considérer la Chine comme une partenaire ; il est davantage favorable à une politique active contre l’URSS. Un point intéressant : il plaide avec d’autres pour l’émergence d’une industrie de guerre qui soit à la mesure des enjeux et des ambitions. Quel sera le bilan de ce point de vue ?

 

B.B. : Les résultats seront en fait médiocres : en 1941, le Japon n’est pas prêt à faire face aux États-Unis et ne le sera jamais. Les succès du début 1942 font oublier une réalité : le Japon n’a personne en face de lui. Les Anglais sont occupés en Europe et leurs meilleures unités sont immobilisées en Libye, la Hollande est occupée par les Allemands, l’US Army compte à peine plus d’hommes que les armées grecques ou portugaises. Mais il faut six mois aux Américains pour renverser la tendance, d’abord à Midway puis à Guadalcanal. Que les Japonais préfèrent la mort à la reddition ne saurait cacher qu’ils sont sous-équipés et largement surclassés face aux Américains dans quasiment tous les domaines.

 

PdA : 7 décembre 1941 : l’attaque spectaculaire contre la base navale américaine de Pearl Harbor. Comment Ishiwara vit-il ce jour d’histoire ? Prévoit-il déjà la défaite contre l’Amérique, dont il considère qu’elle aura pour bénéfice de purger le Japon de ses éléments vecteurs de désordre ?

 

B.B. : Ishiwara a assez de lucidité pour comprendre que la victoire à Pearl Harbor est éphémère. Selon ses calculs, d’ailleurs assez fantaisistes, il considérait que le Japon ne pourrait être à parité avec les États-Unis - et donc les vaincre - que vers 1970.

 

PdA : Un mot autour de Pearl Harbor, en aparté : croyez-vous dans la théorie reprise par certains selon laquelle Franklin D. Roosevelt aurait « poussé » le Japon à l’attaquer d’une manière ou d’une autre pour valider l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés des Alliés ?

 

B.B. : Les écrits d’Ishiwara datant du début des années 1920 montre clairement qu’il existait dès cette époque une volonté farouche de faire la guerre aux États-Unis parmi les officiers japonais. Cette thèse d’une ruse de Roosevelt est sans fondement, une sorte de théorie du complot futile comme toutes les théories du complot. Il est certain que les États-Unis seraient entrés en guerre, mais contre l’Allemagne. Le Pacifique était un théâtre secondaire pour Washington malgré les liens étroits qui unissaient les États-Unis à la Chine. La priorité de Roosevelt était la défense du Royaume-Uni. En décembre 1941, l’US Navy escortait déjà les convois britanniques dans l’Atlantique sur la moitié du trajet. Tôt ou tard, comme en 1917 il y aurait eu un incident avec les U-Boat allemands qui aurait précipité la guerre contre l’Allemagne. Les Japonais fournissent l’occasion à Roosevelt, d’autant que quatre jours plus tard, Hitler déclare la guerre aux États-Unis. Les jeux sont faits.

 

Les mythes de la Seconde Guerre mondiale

B. Birolli a également contribué à l’ouvrage collectif Les Mythes de la Seconde Guerre mondiale (Perrin, 2015),

il a écrit un article sur Tempête d’août, l’invasion soviétique de la Mandchourie en août 1945.

 

PdA : L’inclusion de l’Empire du Japon à l’Axe hitléro-mussolinien a-t-elle été le fruit des circonstances (de facto les ennemis étaient les mêmes) ou bien quelque chose de plus réfléchi voire théorisé ?

 

B.B. : L’alliance avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste était voulue, volontaire, il n’y aucun doute là-dessus. Cependant, il n’y a pas eu de concertations ou de coopération. Les Japonais laissent Hitler seul face à Staline. Si les Japonais avaient entrepris quelque chose contre l’URSS, l’Armée rouge aurait dû combattre sur deux fronts et aurait de toute évidence eu plus de mal à vaincre les Allemands. Les choix stratégiques japonais condamnent ainsi, indirectement et involontairement, l’Axe à la défaite.

 

PdA : Est-ce qu’il n’y a pas dans les yeux d’Ishiwara comme une espèce de sentiment ambivalent à l’égard des États-Unis, ce pays dont la « destinée manifeste » peut évoquer ce qu’il croit être la mission universelle du Japon ? Quelque chose qui relèverait d’une gémellité, d’une relation amour-haine ?

 

B.B. : C’est un vaste sujet qui a fait beaucoup couler d’encre et relève du subjectif de chacun. Je me contenterai de dire simplement que, les États-Unis étant la puissance dominante, ils suscitent autant d’admiration que de répulsion, au Japon comme en France ou dans d’autres pays.

 

PdA : Moukden / Pearl Harbor / Hiroshima. Ces trois étapes cruciales et dramatiques de l’Histoire sont-elles dans votre esprit pleinement liées ?

 

B.B. : Il ne faut pas voir l’Histoire comme un mécanisme qui ne laisse aucune place au hasard mais comme un enchaînement ayant sa part de hasards. C’est le recul qui donne l’impression d’une fatalité. Si Ishiwara avait été puni pour insubordination en 1931, l’Histoire aurait probablement bifurqué vers une autre direction. Mais ce n’est pas le cas. L’Armée impériale s’est mise elle-même dans une impasse en envahissant la Mandchourie, elle ne pouvait plus reculer sans perdre son prestige et ses chances de soumettre le Japon à sa volonté et au pouvoir des officiers. Il ne restait plus que la fuite en avant, multiplier les coups de poker désastreux.

 

PdA : Vous le suggérez dans vos deux ouvrages, je le rappelais en début d’entretien : les forces japonaises qui combattent durant la Guerre du Pacifique n’auraient finalement rien appris, ou en tout cas pas grand chose, de et depuis Port-Arthur. C’est vraiment le cas ?

 

B.B. : La tactique va se fossiliser, d’autant que le Japon, bien qu’allié, ne participe pas aux combats en Europe contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie pendant la Première Guerre mondiale. Le Japon rate un retour d’expériences, si lon peut dire. Autre facteur qui explique cette sclérose, l’Armée impériale se prépare en priorité à faire la guerre en Mandchourie. Or  c’est un terrain très particulier différent des îles du Pacifique ou du sud de la Chine, régions qui sont confiées à la Marine. À quoi s’ajoute le syndrome de la victoire de 1905 : les recettes utilisées contre la Russie ont marché. Pourquoi dans ces conditions en changer ? Le monde militaire est par définition conformiste, on l’a vu sous d’autres cieux. Les Français en 1940, les Américains qui rejouent au Vietnam la guerre de Corée… la liste est longue. 

 

PdA : Le récit que vous faites de la guerre russo-japonaise est très détaillé sur tous les types de terrains d’opération. Cela m’a inspiré l’interrogation suivante, que je vous soumets : avez-vous la connaissance, le goût des affaires militaires ?

 

B.B. : En vérité, ce qui m’intéresse est l’histoire des idées bien plus que l’histoire militaire. Or la guerre est la traduction en actes d’idées, la guerre est une praxie, la traduction en action d’une weltanchauung (vision du monde) pour reprendre deux termes très pédants et c’est cette vision du monde que je cherche à comprendre à travers ces deux récits. Davantage avec Ishiwara que dans mon livre sur le siège de Port-Arthur, qui est le récit d’une bataille.

 

PdA : Le retour d’Ishiwara, vers la fin de sa vie, à la terre, et cette espèce de foi nouvelle qu’on lui découvre dans des valeurs de paix, disons, plus pures, tout cela procède-t-il, de votre point de vue, d’une continuation de son mûrissement, déjà perceptible auparavant ? peut-être d’une sorte de « rédemption » si tant est qu’on puisse utiliser ce terme ?

 

B.B. : C’est une question difficile qui relève de l’interprétation personnelle. Je crois qu’Ishiwara est assez dégoûte des affaires militaires, son penchant mystique prend le dessus d’où sa conversion inattendue au pacifisme intégral. Il voudrait jouer un rôle dans le Japon d’après 1945 et il y a une chose à laquelle il n’a pas renoncé : ses rêves de créer une utopie à ses goûts. En Mandchourie, c’était faire un État totalitaire de type nouveau. Après 1945, plus modestement, il s’active à constituer une petite communauté agraire, une sorte de kibboutz, en marge de la société.

 

PdA : Quel regard portez-vous finalement sur Ishiwara Kanji pour l’avoir ainsi étudié et donc, quelque part, côtoyé ? Réussissez-vous, malgré toute la noirceur qu’il a engendrée directement ou indirectement, à éprouver quelque empathie pour cet homme ?

 

B.B. : Si empathie signifie essayer de se mettre à la place, dans la tête d’un autre pour comprendre ce qui l’amène à agir, oui j’essaye d’éprouver de l’empathie pour Ishiwara. Si ce mot est compris comme un synonyme de sympathie, non ! Je ne juge pas Ishiwara, je me contente d’exposer les faits et de me servir de ses textes tout en resituant ses actes dans une contexte plus général. Je ne l’excuse pas non plus. Un historien n’est pas un justicier. Sa tâche est de réunir le maximum d’éléments pour qu’ensuite le lecteur se détermine de lui-même.

 

« Ishiwara n’était pas tant un salaud

que le fruit d’une époque particulière »

 

Je dirais que les actes d’Ishiwara ont eu des conséquences tragiques, cependant il n’était pas - à mon avis - un salaud. Je pense qu’Ishiwara est d’une certaine manière la victime de l’époque pendant laquelle il vivait et qu’il a puissamment contribué à façonner. Mais ne peut-on pas dire cela de beaucoup de personnages historiques ?

 

PdA : Les atrocités commises par le Japon impérial contre nombre de ses voisins asiatiques pèsent-elles encore d’un poids important dans la diplomatie régionale ?

 

B.B. : La mémoire reste vivace et a tendance à remonter à la surface. On oublie trop que dès après 1945, le Japon à cause de la guerre en Asie a été régulièrement l’objet de condamnations en Asie et ces condamnations ont parfois pris la forme de manifestations violentes. Aujourd’hui on oublie la Thaïlande où il y a eu des mouvements anti-japonais après la guerre, la Corée, etc. pour se focaliser sur la Chine. Rappelons que le Japon a des conflits territoriaux avec tous ses voisins : Russie, Corée, Chine, Taiwan… que ces conflits sont l’héritage de son empire démantelé en 1945 et que Tokyo a raté toutes les occasions de régler ces litiges à chaque fois qu’elles se sont présentées. 

 

PdA : Quel est votre avis sur ce vieux serpent de mer qu’est le débat sur la normalisation du Japon au plan militaire, d’autant plus d’actualité aujourd’hui que la République populaire de Chine ne cesse de renforcer ses positions ?

 

B.B. : La véritable question n’est pas la remilitarisation du Japon qui est déjà effectuée. Le Japon a déjà la deuxième plus puissante marine de guerre du monde. La question est la révision constitutionnelle sous prétexte de renforcer face à la Chine la défense du Japon. Et là on aborde la question du type de société que l’on veut. Et j’ai le regret de dire que les propositions de révision de la droite japonaise ramènent à l’ère Meiji et gomment d’un trait de plume les conquêtes démocratiques que protège la constitution actuelle née de l’imagination de jeunes juristes américains libéraux et empreints de l’esprit du New Deal.

 

PdA : Quel est le poids des ultra-nationalistes dans le Japon de 2015 ?

 

B.B. : C’est très compliqué à déterminer de façon précise. La société japonaise est profondément divisée sur la question de la mémoire. J’ai été assez souvent en contact avec ce qu’on appelle les nationalistes japonais pour affirmer qu’il existe un vieux fond revanchard et qu’ils n’ont toujours pas digéré la défaite de 1945. De ce point de vue, le Japon ressemble assez à la France après 1870 ou au monde arabe obsédé par ses défaites répétées face à Israël.

 

PdA : Allez... on quitte cette histoire du 20e siècle, finalement bien lourde et par trop tragique. Parlez-nous, Bruno Birolli, de « votre » Japon, celui que vous connaissez intimement, que vous aimez et aimeriez peut-être nous inviter à découvrir ? Quelle image vous êtes-vous forgée de ce pays unique à bien des égards ?

 

B.B. : J’ai pas mal fréquenté le Japon, je ne suis pas de ceux qui s’intéressent parce qu’ils aiment, je m’intéresse au Japon parce que son histoire moderne nous dit beaucoup sur ce qu’est la modernité et les problèmes qu’elle pose. Au même titre que je suis curieux de l’histoire des idées, je suis assez partisan d’une histoire universelle. Je ne traite pas le Japon comme un cas unique, mystérieux ou comme un objet exotique source de ravissements mais comme un membre à part entière de la communauté des hommes et qui a beaucoup à nous dire sur comment marche le monde. De la même façon, le cas Ishiwara a beaucoup à nous dire sur les années 1930 et plus largement sur les hommes de cette époque.

 

Personnellement, le Japon c’est aussi bien la beauté de Kyoto que la dérive militariste. On ne peut ignorer un aspect, ce sont deux aspects du Japon que l’impartialité nous interdit de séparer. Mais c’est aussi l’expérience démocratique des années 1920, la reconstruction de l’après-guerre…

 

PdA : Quels sont vos projets, vos envies pour la suite ?

 

B.B. : Dans l’immédiat, c’est-à-dire en mars, sort mon premier roman. Son titre est Le magicien de Shanghai. C’est un roman historique qui se déroule dans le milieu des services secrets à Shanghai entre juin 1930 et mai 1932. Ce sera le premier d’une suite qui j’espère ira jusqu’à 1949.

 

Bruno Birolli

Collection personnelle B. Birolli. Photo prise au Japon en mai 2010.

 

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