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Paroles d'Actu

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14 juin 2020

Frédéric Quinonero: « N'oublions jamais l'homme derrière la statue, l'icône Johnny... »

Demain, 15 juin, les nombreux fans de Johnny Hallyday auront une pensée particulière pour leur idole, qui aurait fêté ce jour ses 77 ans - et au passage, le même jour, Paroles d’Actu aura 9 ans ! Pour l’occasion (Johnny, pas le site !), j’ai la joie de recevoir, une nouvelle fois dans ces colonnes, Frédéric Quinonero, fin connaisseur de la carrière et de la vie du chanteur. Il y a quelques semaines, son dernier ouvrage en date, Johnny Hallyday, femmes et influences, a été publié aux éditions Mareuil : une enquête rigoureuse et riche qui, retraçant et analysant les failles originelles, puis les rencontres de Jean-Philippe Smet, s’attache à établir l’influence qu’elles ont eue sur le parcours et la vie de l’homme derrière la star (et donc forcément sur sa carrière). Merci à Frédéric Quinonero pour les réponses apportées, le 14 juin, à mes questions. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Frédéric Quinonero: « N’oublions jamais

l’homme derrière la statue, l’icône Johnny... »

JH Femmes et influence

 

Frédéric Quinonero bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre une nouvelle fois à mes questions pour Paroles d’Actu, à l’occasion de la sortie de ton nouvel ouvrage. Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais te demander : comment as-tu vécu et ressenti la période que nous venons de vivre (Covid-19 et confinement), et comment ton travail d’écrivain, et pour ce que tu en sais, les activités de ton éditeur ont-ils été impactés ?

l’édition dans le « monde d’après »

Je ne peux parler à la place de mes éditeurs. Je crois savoir toutefois que l’édition ne se porte pas si mal depuis le déconfinement, elle a bien repris. Pour ce qui me concerne, cette situation inédite n’a pas changé grand-chose à mon quotidien étant donné que je suis assez confiné par mon activité toute l’année. Mais je me rends compte tout de même que cela a joué sur le mental… La solitude n’est bénéfique que quand elle est choisie. La vie risque d’être compliquée désormais pour beaucoup de gens… On a rêvé un moment que cette crise sanitaire allait ouvrir des perspectives nouvelles, une autre façon de vivre et d’envisager l’avenir, mais malheureusement ce n’était qu’un rêve… Cependant, Covid-19 ou pas, le problème des auteurs demeure le même et tend à s’aggraver. Je suis de ceux qui réclament un statut, qui pourrait être apparenté à celui des intermittents du spectacle. Sans auteur, il n’y a pas de livre. Donc pas d’éditeur et pas de libraire. Ne l’oublions pas.

 

L’ouvrage qui nous réunit aujourd’hui, c’est Johnny Hallyday : Femmes et influence (Mareuil Éditions). Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire sur cette thématique précise, à la manière d’une enquête, toi qui connais si bien Johnny ? Ces questions, tu te les posais depuis longtemps ? J’imagine que l’affaire de l’héritage les a éclairées d’un jour nouveau ?

pourquoi ce livre ?

Tout commence avec un article pour le HuffPost. Comme je le raconte en avant-propos dans le livre, on m’a beaucoup sollicité pour donner mon avis dans l’affaire de l’héritage et j’ai tout refusé en bloc, arguant que je n’avais aucune légitimité pour intervenir. Puis, j’ai écrit cet article au moment où la polémique portait sur le fait que Johnny soit enterré à Saint-Barth. L’idée d’approfondir le sujet a fait son chemin. D’autant qu’on n’a jamais abordé à ma connaissance, du moins pas de façon sérieuse, cette thématique des femmes et de leur apport dans la vie et la carrière de Johnny. J’ai dit un jour que je n’avais pas fini d’écrire sur Johnny. Je le dis encore. Le personnage est complexe, on croit tout connaître de lui, puis on s’aperçoit qu’on découvre d’autres aspects de lui qu’on ignorait selon l’angle à travers lequel on l’observe. Ce travail a été passionnant. Il m’a permis de m’échapper un peu de la forme stricte de la biographie, ce qui a modifié un peu – je crois – mon style d’écriture. J’ai eu la sensation d’être plus libre. Il a occupé tout ce temps du confinement. Une fois encore, Johnny m’a sauvé du désespoir (rires).

 

La tante paternelle du petit Jean-Philippe Smet, Hélène Mar, a semble-t-il tenu le rôle moteur, décisif, dans l’éducation et la formation artistique de celui-ci. Clairement, si le passage sur cette Terre d’un artiste nommé Johnny Hallyday doit tenir à une personne, une impulsion, ce serait elle non ? N’a-t-elle pas, en revanche, pour tout ce qu’elle lui a apporté de positif, contribué à une espèce d’instabilité dans la tête de son neveu, en entretenant un peu abusivement le récit de l’abandon par sa mère ?

Hélène Mar, sa tante

Oui, sans Hélène Mar il n’y aurait sans doute pas de Johnny Hallyday. En l’enlevant (le terme n’est pas exagéré) à sa mère dès son plus jeune âge pour lui faire faire le tour d’Europe avec ses filles danseuses, elle l’a élevé comme un enfant de la balle, si bien qu’il ne connaissait de la vie que les coulisses des théâtres et des cabarets, puis la scène et les bravos du public. Lorsque sa mère a voulu le récupérer, il fut facile à Hélène de lui faire entendre qu’elle risquait en le gardant avec elle de priver l’enfant de la belle carrière pour laquelle il était destiné. Huguette, la maman, a fini par renoncer. Alors, on a fait croire à Johnny qu’elle l’avait abandonné. Il a passé une grande partie de sa vie à le croire. On imagine les conséquences psychologiques que cela peut avoir dans la vie d’un homme.

 

Dans quelle mesure la figure du père, son père, qui lui l’a bel et bien abandonné, a-t-elle impacté sa construction en tant qu’homme, et plus tard en tant que père ?

la marque de son père

L’abandon du père est à la base de l’histoire de Johnny Hallyday. La phobie de l’abandon l’a poursuivi toute sa vie et a impacté forcément sa vie amoureuse, ses relations avec les femmes et, bien sûr, avec ses propres enfants. Sans la reconnaissance du père, on n’est rien, on doit s’affirmer seul, se construire, s’inventer une identité. Jean-Philippe Smet est devenu Johnny Hallyday. C’est sous ce nom-là que sa vie a pris un sens. Jusqu’à nier le nom du père ? Jusqu’à renier son propre sang ? Qui sait ?

 

Johnny s’est-il cherché des pères, là où ses compagnons masculins souvent, c’étaient des potes, voire parfois des grands frères (je pense à Lee Halliday, mari de sa cousine Desta) ? Quels hommes Johnny a-t-il choisis comme des pères de substitution ? Charles Aznavour a-t-il tenu ce rôle ? Celui de Sylvie Vartan ? D’autres noms ?

pères de substitution

Bien sûr, Johnny s’est cherché des pères de substitution. Le premier a été Lee Ketcham, le mari de Desta. Il lui a pris son nom d’artiste pour le faire sien : Halliday, devenu Hallyday avec deux « y » à cause d’une coquille sur la pochette de son premier disque. Charles Aznavour s’était pris d’affection pour lui à ses débuts, il lui avait enseigné quelques rudiments du métier et l’avait hébergé quelque temps dans sa maison, comme un fils. Plus tard, il eut une relation assez forte avec Jean Pierre-Bloch, le père de son ami et secrétaire particulier Jean-Pierre Pierre-Bloch. Il admirait cet homme, qui fut résistant de la Seconde Guerre mondiale et militant contre le racisme et l’antisémitisme, comme un père idéal. Il y avait toujours selon l’âge des partenaires une dimension paternelle ou fraternelle dans les relations de Johnny avec les hommes. Et, naturellement, la quête d’une maman chez les femmes.

 

Cela est explicité dans ton ouvrage, et se confirme au fil des témoignages et de l’enquête menée : hors les pères des débuts, les hommes ayant croisé le parcours artistique et de vie de Johnny lui ont plutôt été « soumis », et l’ont servi dans ses projets. Ce sont les femmes qui, souvent, lui ont tenu tête, l’ont impressionné humainement parlant. Sylvie, Nathalie, et même Laeticia, elles ont été de celles-ci, à la fois amantes, épouses, et un peu mères ?

femmes fortes

Johnny aimait les femmes fortes, il faut croire que ça le rassurait. Il avait besoin d’admirer pour aimer. Si l’on regarde bien, toutes les femmes de sa vie ont été des femmes affirmées, intelligentes, investies dans quelque chose. Il ne voulait pas de femme soumise à ses côtés, une qui se serait contentée de vivre dans son ombre. En même temps, il fallait le suivre, ce qui n’était pas simple du tout. Accepter son rythme de vie, ses travers, ses phobies. C’était un grand enfant, Johnny.

 

Peux-tu me dire, à ton avis, ce qu’a apporté ou représenté pour Johnny chacune des femmes importantes de sa vie ?

les femmes de sa vie

Pour ne citer que les quatre compagnes majeures de sa vie, Sylvie Vartan a apporté une famille. Elle a essayé de combler ce manque affectif dans sa vie, mais il était sûrement trop jeune pour s’installer dans une vie bourgeoise, telle que la rêvait Sylvie. Tous les deux ont été un couple mythique pour toute une génération. Ils ont vécu leur jeunesse et leur amour aux yeux du public… Nathalie Baye a ouvert une voie nouvelle à Johnny, en lui apportant une crédibilité auprès des intellectuels. Elle l’a transformé physiquement, l’encourageant à mener une vie plus saine. Toutes deux, Sylvie et Nathalie, lui ont donné un enfant… Adeline Blondieau a ramené Johnny aux sources du rock et du blues, la musique qu’il aime. Jeune et rebelle, elle ne tenait pas à ce qu’on lui impose une ligne de conduite. Leur union a été explosive… Enfin, Laeticia est celle qui est restée jusqu’au bout et lui a fermé les yeux. Aimée des fans, parce qu’elle était comme eux, fan elle-même de son mari, elle est parvenue à l’accepter tel qu’il était et à construire autour de lui cette vie familiale qui lui a tant manqué. Il lui a donné le pouvoir à un moment où la mort a failli l’emporter une première fois…

 

QUESTION BONUS ANNIVERSAIRE (15 juin 2020)

C’est Adeline, qui a incité Johnny a reprendre le Diego, libre dans sa tête de Michel Berger, qui fut d’abord interprété par France Gall et compte désormais parmi les grands classiques du répertoire Hallyday ?

Diego, et Adeline

Elle aimait cette chanson, elle a suggéré à Johnny de la reprendre et d’y mettre toute la rage qu’il manquait dans la version originale par France Gall ou par Michel Berger. Elle l’a aussi incité à reprendre des chansons écrites pour le texte par son père, comme Joue pas de rock’n’roll pour moiVoyage au pays des vivants... Puis, c’est encore elle qui est à l’origine de l’album blues-rock en anglais Rough Town et la tentative de tournée européenne qui a suivi, même si leur histoire était finie au moment de leur réalisation.

 

 

Comme biographe connaissant très bien sa vie, et comme fan, pour laquelle de toutes éprouves-tu la plus grande tendresse finalement ?

une favorite ?

Ça n’a pas beaucoup d’importance. En tout cas, il était inconcevable d’aborder cette thématique avec un parti pris. Il ne fallait pas perdre de vue le principe que Johnny les avait toutes aimées, sans exception. De quel droit se permettrait-on de démolir cela ? Jamais je ne me suis placé en juge. L’intervention des témoins m’a beaucoup aidé à garder ma neutralité. Cependant, comme un romancier s’attache à ses héroïnes, j’ai éprouvé de l’empathie pour toutes, ce qui m’a tenu à l’écart de tout manichéisme. Et j’ai de l’affection pour deux ou trois, il suffit de lire entre les lignes…

 

La paix intérieure, il l’a trouvée avec Laeticia non ? J’ai le sentiment que ton regard sur elle a un peu évolué avec la concrétisation de ce travail, et notamment les témoignages que tu as recueillis, je me trompe ?

Laeticia, ou la paix retrouvée ?

Le temps aidant, Johnny a pu construire une famille et assumer une paternité comme il ne l’avait jamais fait précédemment. Ses démons se sont calmés, ses angoisses et ses phobies aussi. Il a réussi à réduire sa consommation d’alcool et de cigarette. Tout ça s’est fait au contact de Laeticia, qui a certainement eu beaucoup de patience et d’ambition, puisqu’elle est restée. Johnny rêvait même d’être un patriarche entouré d’enfants. Ceux qui les ont connus ensemble témoignent d’un couple qui s’aimait. Personne n’en a vraiment douté. Il n’en reste pas moins que leur histoire est à la fois une histoire d’amour et d’argent… Le regard qu’on porte sur Laeticia évolue dès lors qu’on s’interroge sur la part de responsabilité de Johnny, dès lors qu’on cesse de le considérer comme un être parfait, intouchable. Cela ne veut pas dire qu’on le dénigre ou qu’on l’aime moins. On le considère comme un être humain, pas comme une statue, une icône. Ce livre m’a rapproché davantage encore de Johnny, et tous les témoins rencontrés m’y ont aidé.

 

Comment le rapprochement avec Huguette, sa mère, s’est-il opéré, et à qui, à quoi est-il dû ? Cela a été quelque chose d’important pour Johnny dans sa quête de paix intérieure ?

la mère, ou la rédemption

C’est Nathalie Baye la première qui a réuni la mère et le fils. Huguette a pu ainsi assister aux premiers pas dans la vie de Laura. Johnny a d’ailleurs donné pour second prénom à Laura (puis plus tard à Joy) celui de sa maman. Peu à peu, il a renoué de vrais liens avec cette mère à la fois aimée et rejetée. Il a fini par comprendre qu’elle ne l’avait pas abandonné, et il en a voulu à sa cousine Desta de le lui avoir fait croire. Huguette était présente au mariage de son fils avec Adeline à Ramatuelle. On la retrouve encore au Parc des Princes pour les cinquante ans de Johnny. Plus tard, à la mort de son mari, elle s’est retrouvée seule dans sa maison de Viviers, en Ardèche. Laeticia, qui s’occupait déjà de son arrière-grand-mère, a permis à ce qu’Huguette vienne s’installer à Marnes-la-Coquette. C’était important psychologiquement pour Johnny non pas de pardonner à sa mère, mais de lui demander pardon. Ils ont fait la paix ensemble, comme il n’a jamais pu le faire avec son père. Ça a beaucoup contribué, à la fin de sa vie, à le libérer de ses démons.

 

Parmi les témoignages recueillis, celui de Jean Renard, puis celui de Sandrine Décembre, t’ont intrigué, parce qu’ils allaient à rebours peut-être d’idées que tu avais quant aux influences portées sur Johnny. Ils l’ont affirmé : personne ne manipulait Johnny, il savait exactement quel chemin il voulait suivre et dominait son monde. Finalement, quelle idée t’es-tu faite sur cette question ?

Johnny et les influences

Le premier témoignage que j’ai recueilli est celui de Jean Renard, qui m’a dérouté. Car il n’allait pas dans le sens de ma thématique, il bousculait mon propos et – comme je l’ai cru sur l’instant – s’en écartait. Je suppose qu’il avait quelques comptes à régler, mais sous le propos amer jaillissaient tout de même une vérité et beaucoup d’amour. Il y avait surtout une vraie analyse du personnage, pas simplement un avis tranché. C’est un discours qui, après réflexion, m’a emmené ailleurs. Et ce fut bénéfique. Sandrine Décembre a enfoncé le clou, si j’ose dire, car elle partageait entièrement l’avis de Jean Renard, qu’elle ne connaissait absolument pas - ce qui rendait le point de vue d’autant plus crédible. Ensuite, je n’ai pas cherché à savoir qui avait raison parmi tous les témoins que j’ai interrogés. J’estime qu’il y a une part de vrai dans tous ces regards portés sur lui. On ne cherche pas une seule vérité quand on part à la recherche d’un personnage… Chaque témoignage est une pièce de puzzle. Toutes ces pièces ne s’imbriquent pas toujours les unes dans les autres ; le puzzle n’est pas forcément complet. Je l’ai dit : je n’ai pas fini d’écrire sur Johnny.

 

Il y a cinq ans et demi, lors d’une interview, tu me confiais que Johnny, toujours vivant à l’époque, était le grand frère que tu n’avais jamais eu. Il est parti il y a deux ans et demi : comment vis-tu cette absence aujourd’hui, et comprends-tu avec le recul l’influence, l’impact qu’il a pu avoir sur toi ?

te manquer

Je ne m’habitue pas à cette absence, je la comble en évitant de penser qu’il n’est plus là. Je continue à l’écouter, à regarder des spectacles de lui. Et à écrire sur lui, à creuser l’histoire du personnage. J’ai l’impression qu’il me faudra du temps avant d’en avoir fait le tour, et c’est tant mieux. Car à mon âge je n’envisage pas une vie sans Johnny. Il m’a accompagné toute ma vie jusqu’ici, il continuera à le faire jusqu’au bout. Oui, il a été une sorte de grand frère, un modèle masculin, une certaine idée que je me faisais de la virilité (rires).

 

Tes projets pour la suite ?

Je viens de signer un contrat pour un nouveau livre avec L’Archipel, mais il est encore trop tôt pour en parler… J’espère pouvoir trouver encore des sujets à aborder, cela me paraît de plus en plus compliqué. Mais je dis ça depuis 15 ans que je suis publié… Il n’empêche que j’aimerais trouver une voie de repli, grâce à mes connaissances sur la chanson. L’appel est lancé.

 

Une émission, par exemple ?

Oui, par exemple. Ou autre chose. Je suis open.

 

Un dernier mot ?

Par les temps qui courent, je dirais : soyons solidaires et responsables !

 

Frédéric Quinonero p

  

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6 juin 2020

« L'artiste endormi », par Silvère Jarrosson

Le peintre Silvère Jarrosson, auteur en 2015 d’un autoportrait touchant et inspirant pour Paroles d’Actu, propose ici une tribune libre, un texte poétique dans lequel il livre un regard original sur la démarche de création : « L’artiste endormi ». Je l’en remercie et vous invite, que vous soyez amateurs d’art ou simples curieux, à venir découvrir son oeuvre. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« L’artiste endormi »

par Silvère Jarrosson, juin 2020

Dans les derniers chapitres du Roi des Aulnes, Michel Tournier décrit trois positions dans lesquelles dorment les enfants d’un internat : sur le dos, sur le ventre ou sur le côté. Les postures de ces enfants endormis sont décrites comme trois façons d’embrasser le sommeil. Elles apparaissent comme différentes conduites que l’on peut choisir d’adopter face à la vie. Les enfants s’endorment comme certains partent en voyage ou se mettent à peindre : comme une simple façon d’exister.

J’aime à penser que l’on peut être artiste comme un enfant endormi, dont les rêves mystérieux sont les œuvres. Beau dans l’existence, émerveillé et inconscient.

Première posture, latérale. En dormant sur le côté, l’enfant-artiste rejoint le foetus, se referme et rêve pour lui-même. Son art s’apparente alors à une recherche timide et personnelle. Il s’agit d’un art centripète, dont le nombril est le centre. Deuxième posture, sur le dos. Probablement plus confiant, l’enfant-artiste regarde le ciel, sans pudeur. Il rêve peut-être d’ascension. Un artiste mondain somme toute, et un art centrifuge, destiné aux autres. Troisième posture, sur le ventre. Dans cette position, l’enfant-artiste n’est ni vraiment en communion avec lui-même, ni tourné vers les autres. C’est à la terre qu’il se donne, vers elle qu’il se tourne. Face aux profondeurs, on devine que son œuvre pourrait en être le miroir. On a alors affaire à un artiste tellurique, tourné vers les entrailles du monde, avec lequel ses rêves résonnent.

Le ballet Les Sept danses grecques de Maurice Béjart s’ouvre d’ailleurs sur une séquence durant laquelle, avant de danser, les danseurs remercient eux aussi le sol qui les soutient, en l’effleurant. Dorment-ils également sur le ventre pour embrasser la terre ? Nul doute que la danse de Béjart est ancrée dans le sol, et tournée vers lui.

L’enfant-artiste et ses trois postures ensommeillées est une image qui m’intéresse, car elle peut nous permettre de comprendre et d’apprécier la peinture (et la danse). Elle m’a moi-même guidé dans mon cheminement artistique. Chacune de ces postures est une attitude que l'on peut adopter face au monde, et donc, par extension, face à une œuvre d’art. Elles m’ont appris à regarder mon travail, et à le juger. J’ai débuté mes premières années de peinture comme un enfant endormi sur le côté, pour moi-même et sans me soucier du regard extérieur. Replié en foetus et sûr de ma démarche picturale, je ne jugeais mes œuvres que d’un point de vue strictement personnel. « Cette œuvre est bonne car je la trouve bonne. » Point de vue auto-centré, toujours très tentant pour qui ne souhaite pas se soumettre aux aléas de la critique. Point de vue facile aussi, qui se cache derrière une certaine vision de la création artistique pour éviter d’avoir à se remettre en question.

Cette posture d’évitement m’est apparue insuffisante, et je me suis tourné vers le public, au gré de certaines expositions notamment. J’étais alors un enfant endormi sur le dos, tourné vers les gens et acceptant que mon travail soit jugé et accrédité par les autres. Reconnaissance sociale. « Cette œuvre est bonne car elle est considérée comme telle par les autres. » Posture plaisante puisqu’elle permet de se faire apprécier. Posture mercantile aussi, puisqu’elle revient à peindre ce que demande le public. Et donc posture insuffisante, puisque le public ne demandera jamais autre chose que ce qui existe déjà.

Il reste alors à adopter la troisième posture, celle de l’enfant dormant sur le ventre. Contact intime et réconfortant avec la réalité, stabilité apaisante de la joue plaquée contre le drap. Lorsqu’il dort sur le ventre, l’enfant-artiste prend appui sur la terre, comme un danseur au moment de s’élancer. L’œuvre n’a alors plus besoin de validation extérieure, car elle devient sa propre démonstration. Elle est juste dans ses fondements telluriques, donc elle est juste.

Le foetus cherche sa force en lui-même, le mondain croit la trouver chez les autres. L’enfant de la terre la puise dans le sol, comme un danseur de Béjart. Pour lui, peindre revient à prendre appui sur le monde, pour nouer avec lui une relation qui engendrera l’œuvre. Est-il encore besoin de valider son travail a posteriori ? L’enjeu artistique n’est plus là. On pensera ici à Vendredi se glissant entre les racines d’un arbre pour que la nature puisse enfanter de leur symbiose (dans Vendredi ou la vie sauvage, un autre texte de Tournier).

Je voudrais peindre comme un enfant endormi sur le ventre, être cet esprit guidé par ses rêves, dans un état second. La nature humaine parle à travers ces enfants artistes. Ils en sont la voix.

 

S

« Hommage à Antonin Artaud, performance de Silvère Jarrosson

à la Villa Medicis, juin 2019. Curateur : Cristiano Leone. »

 

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5 juin 2020

Isabelle Bournier : « 1944 : le D-Day, certes, mais n'oublions pas la bataille de Normandie ! »

Demain, 6 juin, sera commémoré, comme toutes les années depuis 1944, le débarquement des soldats alliés sur les plages de Normandie, épisode clé de la victoire contre l’Allemagne nazie sur le front occidental. 76 ans après, ce souvenir reste vif, comme la flamme qu’on maintient animée, et c’est heureux : le sacrifice de ces soldats, parfois venus de très loin pour secourir, et parfois inonder de leur sang une terre qu’ils ne connaissaient même pas, force le respect. Mais n’y a-t-il pas surreprésentation du « D-Day » dans la mémoire des batailles de la Seconde Guerre mondiale, telle que transmise par les médias, le cinéma, et même les officiels ? Qui songe, par exemple, à la bataille de Normandie, suite décisive du Débarquement, qui s’est tenue jusqu’à la fin août et a permis, enfin, daffermir les positions alliées en France ?

Invasion of Normandy

Petite expérience réalisée sur Google, quelques minutes avant d’avoir écrit cette intro. Le mot clé recherché : « Invasion of Normandy movies », l’idée étant de voir quels films de cinéma abordaient cet épisode de la guerre. Le constat saute aux yeux : le « D-Day » tire toute la couverture à lui (même si pas mal de ces oeuvres abordent aussi les jours ayant suivi le 6 juin). C’est en tout cas une des questions que j’ai abordées avec Isabelle Bournier, directrice culturelle et pédagogique au Mémorial de Caen, à quelques jours de commémorations qui se feront dans un contexte bien particulier, celui des restrictions liées à la crise sanitaire. Je la remercie chaleureusement pour ses réponses et sa bienveillance constante à mon égard, et m’associe sans réserve à l’hommage porté aux soldats porteurs de liberté retrouvée, et à tous les résistants de ces temps-là. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Isabelle Bournier: « 1944 : le D-Day, certes,

mais noublions pas la bataille de Normandie ! »

 

Isabelle Bournier bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions pour Paroles d’Actu. Vous êtes directrice culturelle et pédagogique au Mémorial de Caen. Parlez-nous un peu de vous, de votre parcours ? L’Histoire, c’est une passion depuis longtemps, et comment cette passion est-elle née ?

l’Histoire et vous

Au risque de vous décevoir, non, l’Histoire n’est pas une passion qui remonterait à l’enfance, une passion qui m’aurait été transmise par un membre de ma famille. Je dirais que c’est l’immersion inconsciente et non-consentante dans une histoire familiale, durement marquée par la bataille de Normandie, ses drames mais aussi ses histoires cocasses, qui m’a menée à l’Histoire.

 

Vous vous tiendrez, avec les équipes du Mémorial de Caen, en première ligne pour commémorer, à partir du 6 juin, le débarquement, puis la bataille de Normandie, qui ont contribué de beaucoup à la libération de l’Europe en 1944... Comment les choses se sont-elles organisées, et comment vont-elles se dérouler cette année, en ce contexte exceptionnel de crise sanitaire ? J’imagine que cette fois, les vétérans, leurs familles, et les dignitaires attendus - notamment étrangers - ne pourront être au rendez-vous ?

une année particulière 

La Normandie a, sur son territoire, une trentaine de musée sur le Débarquement. Ils sont implantés sur les lieux mêmes où se sont déroulés les événements. Le Mémorial n’est pas un « Musée du Débarquement », c’est un musée qui ne se trouve pas sur la côte, mais à Caen. Son propos est différent. Même si le Débarquement et la bataille de Normandie y tiennent une place importante, son discours s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large, celui de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide.

Nous avons eu la chance – on peut se permettre de dire cela aujourd’hui – de pouvoir célébrer le 75e anniversaire du Débarquement l’année dernière et d’accueillir des vétérans et leurs familles. Cette année sera très différente et même si les commémorations doivent se tenir en comité restreint, elles auront lieu. Le Mémorial, pour sa part, diffusera sur les réseaux sociaux un concert donné sur un des pianos Steinway qui a débarqué. Pour les cérémonies officielles, il est annoncé une cérémonie internationale à Omaha Beach dans laquelle les pays seront représentés par leurs ambassadeurs. Effectivement, ce format réduit est une première depuis très longtemps !

 

Question un peu poil à gratter, mais allons-y et évacuons-la maintenant : il est beaucoup question, année après année, lorsque l’on évoque la Seconde Guerre mondiale, du débarquement en Normandie. Entendons-nous : l’événement a été énorme et décisif, mais n’est-il pas sur-représenté dans l’imaginaire de tous, comme s’il écrasait tout par rapport à des faits comme, justement, la bataille de Normandie qui a suivi, les débarquements en Afrique du nord et en Provence, pour ne rien dire du front de l’est ? Les Américains, y compris via la puissance de leur culture (je pense au cinéma), n’ont pas un peu trop tiré la couverture vers eux (même si, encore une fois les mérites des vétérans ne sont pas contestables) ?

le D-Day et les Américains

C’est tout à fait exact. Le 6 juin 1944 capte toute l’attention depuis 75 ans. La mémoire américaine de l’événement - on pense au cinéma, aux cimetières militaires et aux photos très largement diffusées – a contribué à faire du 6 juin un épisode héroïque de la Seconde Guerre mondiale. La recherche historique, le Mémorial de Caen et les instances du tourisme œuvrent depuis plusieurs années à faire connaître la bataille de Normandie qui a duré presque 100 jours et à expliquer son enjeu. Sans oublier les 20 000 morts civils qui ont payé cher cette victoire ! Mais le mythe du 6 juin comme clé de la Libération est une image tenace !

Le 6 juin 1944 décisif ? Oui et non. Oui, parce que réussir à faire débarquer 150 000 hommes sur des plages était un pari fou et non, parce que les jours décisifs sont ceux qui ont immédiatement suivis le 6 juin. La consolidation des têtes de pont et l’arrivée de renforts étaient indispensables au maintien des troupes alliées sur le sol normand. Une puissante contre-attaque allemande aurait pu tout compromettre.

 

Comment les Allemands, et je pense notamment aux jeunes générations, perçoivent-ils ces commémorations ? L’évolution au fil des décennies a-t-elle été notable sur ce point, et la mémoire des déchirements passés peut-elle contribuer à renforcer les liens présents et futurs ?

côté allemand

C’est une question intéressante. Au Mémorial, les visiteurs allemands représentent environ 5% des visiteurs étrangers. Ce chiffre est stable depuis des années. Le 6 juin 2004, pour la première fois depuis la fin de la guerre, un chancelier allemand a été officiellement invité aux commémorations. En fin de journée, le président Chirac et le chancelier Schroeder se sont retrouvés à Caen, sur l’esplanade du Mémorial. Le discours prononcé par Gerhard Schröder dans lequel il affirme que « les Allemands ne se déroberont pas à la leçon du passé » et l’accolade avec Jacques Chirac sont restés dans les mémoires comme un moment d’intense émotion à forte portée symbolique.

 

Quelle place cette mémoire si particulière occupe-t-elle auprès des habitants de la région de Caen, et notamment, une fois de plus, auprès des plus jeunes, des écoliers ?

les nouvelles générations

Au-delà du débarquement et de la bataille de Normandie qui a suivi, l’été 1944 peut aussi être raconté à hauteur d’hommes et de femmes. On peut dire qu’il n’est pas une famille qui n’ait subi les bombardements massifs des Alliés, les représailles de l’occupant, l’exode, la séparation, la peur, la souffrance, la mort… Chaque famille a une histoire à raconter. Au plus fort de la bataille, il y avait 2 millions de soldats alliés pour un million de Normands ! Autant dire que les récits ne manquent pas de rencontres pittoresques, de méfiance et de liens d’amitiés qui se sont créée entre les Normands et les GI. Mais la mémoire des Normands n’a, jusqu’à une période assez récente, pas pu s’exprimer complètement. Comment dire que les villes, les maisons, les familles ont été bombardées par les Alliés ? Là encore, il a fallu un anniversaire du 6 juin pour donner la parole aux civils et reconnaître le drame des villes détruites. Le temps qui passe éloigne la jeunesse de l’événement mais un récent sondage auprès de la population normande a révélé que, même si elle déclare ne pas vraiment s’intéresser au débarquement, il fait partie de leur histoire. On ne peut y échapper que ce soit sur la côte avec les restes (très visibles) du Mur de l’Atlantique ou dans les villes reconstruites. L’empreinte de la bataille de Normandie est particulièrement forte dans le paysage urbain.

 

Vous avez, dans le cadre de votre mission, eu le privilège de rencontrer bon nombre de vétérans, ces héros souvent humbles et taiseux qui ont contribué pour beaucoup à notre condition actuelle de citoyens libres. Combien sont-ils aujourd’hui, de ceux des opérations en Normandie, à être encore en vie ? Et si vous le pouvez, racontez-nous en quelques mots l’histoire d’un d’entre eux, disparu ou toujours là, et qui vous aurait particulièrement marquée ?

récits de vétérans

Effectivement, les vétérans ont toujours été présents aux commémorations du 6 juin mais ils sont, malheureusement, de moins en moins nombreux. La très grande majorité d’entre eux venaient des États-Unis, du Canada et de Grande-Bretagne. C’était un long voyage. Certains revenaient tous les ans, d’autres ont attendu d’être très âgés pour accomplir ce « pèlerinage ». Pendant la semaine qui précède les commémorations – qui commencent le 6 juin et se poursuivent au-delà – on les croise encore dans les musées, sur les sites, dans les communes qui ne manquent jamais d’honorer leur présence. De mon point de vue, c’est un moment irremplaçable. Si parmi eux, il y a quelques authentiques héros, la plupart étaient des soldats, des témoins. Venus d’abord en couple, puis accompagnés de leurs enfants et de leurs petits-enfants, ils sont là pour partager, pour transmettre, pour se recueillir et pour profiter de l’accueil chaleureux qui leur est accordé. Je pense à Bernard Dargols, un Français engagé dans l’armée américaine qui nous a raconté son parcours étonnant et ses retrouvailles émouvantes avec la terre de France, et n’a jamais cessé de revenir à Omaha Beach jusqu’à la fin de sa vie.

 

Bernard Dargols

M. Bernard Darcols (1920-2019).

 

Dans quelques années, malheureusement, il n’y aura plus de témoins directs de ces événements, et nous n’aurons plus pour nous en souvenir, et alimenter la conscience collective, que les témoignages et documents recueillis. Que fait le Mémorial de Caen sur ce front de la conservation de la mémoire ? Et que faudrait-il faire, tous ensemble, auprès de ces gens pendant qu’ils sont encore là ?

la mémoire des disparus

Le Mémorial a un service d’archives riche en documents, en photos et en témoignages. Après avoir récolté, dès son ouverture, des récits de vétérans et de résistants normands, le Mémorial a lancé des collectes de témoignages de civils dont la parole s’est libérée tardivement. Aujourd’hui, il nous reste à poursuivre l’enregistrement de ceux et celles qui étaient enfants et en âge de se souvenir. Plusieurs programmes de recherche montés avec l’université de Caen ont permis ce travail parmi lesquels EGO (Écrits de Guerre de d’Occupation), qui fait l’inventaire des écrits publiés.

 

Est-ce qu’on enseigne et transmet l’Histoire de manière satisfaisante aujourd’hui, à vos yeux ? Les programmes sélectionnés sont-ils tous pertinents, et les outils pédagogiques employés, efficaces ?

l’Histoire et la jeunesse

N’étant pas enseignante, je ne me prononcerai pas sur les programmes d’histoire. Pour ce qui est des activités pédagogiques proposées par les sites historiques et par les musées, il y a encore beaucoup à faire mais il est certain que travailler l’Histoire et les questions de mémoire dans le cadre d’un musée permet des approches originales. L’objet historique et l’archive apportent une dimension concrète à l’Histoire, et les élèves ne s’y trompent pas. Certains témoins ont aussi beaucoup transmis dans les classes. Ils ont apporté une multitude de détails sur leur quotidien, qui là encore captivent les élèves. La bande dessinée, le roman jeunesse ou le dessin animé, constituent eux de très bons supports d’apprentissage pour les enfants, à la seule condition qu’ils soient rigoureux historiquement, qu’ils ne confondent pas Histoire et mémoire et soient suffisamment nuancés pour ne pas transmettre une image caricaturale de la période et de ses acteurs.

 

Un dernier mot ?

Je pense avoir été trop bavarde ! Je vais m’arrêter là mais je suis curieuse de savoir comment la mémoire du Débarquement évoluera dans les décennies à venir. Que racontera-t-on du D-Day dans cinquante ans ?

 

Isabelle Bournier 2020

Isabelle Bournier est directrice culturelle et pédagogique au Mémorial de Caen.

  

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2 juin 2020

« La parole publique au défi du Covid », par Pierre-Yves Le Borgn'

Pierre-Yves Le Borgn, ancien député des Français de l’étranger (entre 2012 et 2017), est bien connu des lecteurs réguliers de Paroles d’Actu. Il a été, depuis notre première interview de 2013, la personnalité politique que j’ai le plus souvent interrogée, toujours avec plaisir, pour ce site. Il y a quelques semaines, dans un contexte de fin de confinement, j’ai souhaité lui accorder, une fois de plus, une tribune libre pour évoquer, via l’angle de son choix, l’exceptionnelle expérience vécue collectivement. Son texte, dont je le remercie, est un focus pertinent sur l’importance et l’impact de la parole publique en ces temps troublés, et un message, un appel directement adressés à nos dirigeants. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« La parole publique au défi du Covid »

par Pierre-Yves Le Borgn, le 1er juin 2020

En ces premiers jours du mois de juin, la France sort pas à pas du confinement imposé durant près de deux mois en réponse à la pire pandémie qu’elle ait connu en un siècle. Les nouvelles communiquées par le Premier ministre Édouard Philippe il y a quelques jours sont encourageantes. Rien n’est certes encore gagné, mais la pandémie recule. Il n’en reste pas moins qu’une redoutable crise économique et sociale nous attend, dont la portée et l’ampleur seront malheureusement inédites. À la fin de cette année maudite, ce seront sans doute plus d’un million de Français supplémentaires qui auront rejoint les chiffres des demandeurs d’emploi. Pareille perspective est une bombe à retardement, une catastrophe pour la société française, déjà minée par nombre de fractures sociales, territoriales et générationnelles révélées par la crise des gilets jaunes, le mouvement contre la réforme des retraites et le drame sanitaire du printemps.

« On ne peut ignorer plus longtemps la colère sociale

qui gronde, les souffrances et les appels à l’aide. »

Derrière cela, il y a un pessimisme, un marasme, une défiance, une crise morale qui viennent de loin. Deux livres, chacun à leur manière, le présentaient remarquablement il y 4 ou 5 ans : Comprendre le malheur français, de Marcel Gauchet, et Plus rien à faire, plus rien à foutre, de Brice Teinturier. Leur lucidité d’analyse m’avait impressionné. Ainsi, le diagnostic avait quelque part déjà été fait. En a-t-on seulement tenu compte ? Là est la question, à laquelle il faut lucidement reconnaître qu’une réponse insuffisante a été apportée. La peur du déclassement travaille pourtant la société française depuis longtemps et elle progresse de jour en jour. Notre société est l’une des plus pessimistes, si ce n’est la plus pessimiste d’Europe. Des moments difficiles, beaucoup de pays en ont traversé. Ils ont su pourtant se redresser, chacun à leur manière. Et nous ? On ne peut ignorer plus longtemps la colère sociale qui gronde, les souffrances et les appels à l’aide.

Dans ce contexte, la parole publique est essentielle. Elle doit avoir du crédit, de la force. Malheureusement, la polémique sur les masques l’a mise à mal. La défiance se nourrit de petits arrangements coupables et ravageurs avec la vérité. Il n’y avait pas suffisamment de masques. Pourquoi le gouvernement ne l’a-t-il pas dit, plutôt que de laisser entendre que les masques ne servaient à rien avant, poussé par la réalité, de devoir se raviser ? Autre erreur : annoncer un samedi soir la mise à l’arrêt de toute l’économie française et le confinement de 66 millions de personnes tout en leur demandant d’aller voter le lendemain pour les élections municipales. L’incohérence était flagrante. Les Français ont eu le sentiment d’être infantilisés, méprisés, qu’on leur mentait ou qu’on leur cachait quelque chose. Le complotisme y a trouvé matière à prospérer. Et derrière la perte de sens de la parole publique, c’est toute l’efficacité de l’action publique qui est affectée.

Il faut trouver le mot et le ton justes. Il faut pouvoir écouter, expliquer et justifier. De ce point de vue, ce quinquennat, comme les précédents, n’a pas à ce jour répondu aux attentes. À deux ans de son terme, le pourra-t-il ? L’optimisme farouche d’Emmanuel Macron, sa détermination à faire bouger les lignes et mettre en mouvement l’économie et la société ont été desservi par une pratique excessivement verticale, distante et centralisée du pouvoir. Le Président est en surplomb des Français, là où il devrait être avec eux et parmi eux. Jamais le sens des réformes n’a été suffisamment présenté, comme si cela n’avait pas été jugé nécessaire. C’est une erreur profonde. Aucune réforme n’est efficace ni durable sans appropriation par tout ou partie des Français. La parole publique souffre d’être tour à tour rude, vague, lointaine ou lyrique. La question n’est pas de parler fort, trop ou trop peu, elle est de parler juste et de parler vrai.

« Il faut trouver une expression et un ton

qui fédèrent derrière l’immensité des efforts

à accomplir et la direction à prendre. »

La France est un pays que l’on doit sentir. Je suis convaincu que les Français peuvent entendre la réalité, même si elle est dure, pour peu que l’on mêle à l’exercice de la parole publique la sobriété, le souci didactique, la simplicité de l’échange et la volonté de rassurer par l’exercice de la vérité. C’est ce que le Premier ministre Édouard Philippe est parvenu à faire ces dernières semaines et cet engagement doit inspirer. C’est ce qui fait en Allemagne depuis des années la force de la Chancelière Angela Merkel. On ne sortira pas notre pays de la crise sans l’adhésion d’une majorité de Français. Il faut pour cela trouver une expression et un ton qui fédèrent derrière l’immensité des efforts à accomplir et la direction à prendre. Le défi, c’est la capacité de la France de se réinventer, de reprendre une marche en avant émancipatrice pour chacun, solidaire et créatrice de sens pour tous. Beaucoup se joue maintenant et pour longtemps. Plus que jamais, l’unité de la parole publique doit y contribuer.

 

PYLB

Pierre-Yves Le Borgn’, ancien député des Français de l’étranger (2012-2017).

 

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30 mai 2020

Renaud Benier-Rollet : « En matière de sciences, la croyance n'a pas sa place. Seul le savoir importe. »

Un mois après l’interview avec Nans Florens, son acolyte de la chaîne de vulgarisation médicale Doc’n’roll (que je vous invite à aller voir !), je vous propose aujourd’hui la retranscription de mon échange avec Renaud Benier-Rollet, infirmier libéral. De par sa profession, dont il est finalement rarement question dans l’actu médicale, il est en première ligne lorsqu’il s’agit de rassurer, voire de prendre en charge ses patients, souvent âgés et donc à risque. De la séquence Covid-19, il retient une note d’optimisme par rapport au sursaut que la situation ne manquera pas de susciter ; surtout, il s’attache, comme Nans Florens, à appeler chacun à remettre toujours en question, via l’esprit critique, les infos reçues, et ses certitudes en général. Merci à lui pour ses réponses et sa bienveillance. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

SPÉCIAL SANTÉ - PAROLES D’ACTU

Renaud Benier-Rollet: « En matière de sciences,

la croyance n’a pas sa place. Seul le savoir importe. »

Renaud Benier-Rollet

 

Renaud Benier-Rollet bonjour, et merci d’avoir accepté mon invitation à vous exprimer sur Paroles d’Actu. On parle beaucoup (et toujours pas assez) des infirmier-ère-s en hôpital en ce moment, très peu des libéraux, dont vous êtes. Comment représenter la place qui est la vôtre dans le dispositif général de soins, et pourquoi avoir choisi, d’infirmier hospitalier, la voie du libéral ?

Bonjour et merci de votre invitation.

Les infirmier(e)s libéraux sont un maillon très important de la chaîne de continuité des soins en France. Nous jouons un rôle central dans le maillage sanitaire et social du territoire. Outre les soins infirmiers à proprement parler, nous contribuons très fortement à la coordination des soins et au suivi des patients. Nous faisons quotidiennement le lien entre les médecins traitants, les services hospitaliers, les autres professionnels paramédicaux, et nos patients et leurs familles. 

Bien que nous représentions entre 15% et 20% des infirmiers, il est tout à fait vrai qu’on ne parle que très peu de notre profession, certainement parce qu’elle est mal connue et moins emblématique que celle des soignants hospitaliers. On peut dire que nous sommes invisibles à quiconque n’ayant jamais eu besoin de nos services pour lui ou pour un de ses proches. 

J’ai rejoint cette voie un peu par hasard à vrai dire, après plusieurs années à travailler au service d’accueil des Urgences du CHU de Besançon, et j’en suis très satisfait. Il s’agit d’un métier différent, passionnant à plusieurs égards et j’y ai surtout trouvé la reconnaissance des patients, qui manquait cruellement à l’époque de l’hôpital - je ressentais très peu de reconnaissance de leur part et de celle des familles, comme de la part de la direction de l’hôpital d’ailleurs... À domicile, j’ai pour habitude de dire qu’on m’a plus dit « Merci » lors de ma première journée de remplacement qu’en cinq années aux Urgences...

 

Finalement, par les temps qui courent, vous êtes en première ligne, y compris pour voir, à domicile, les angles morts qui ne rentreront pas dans les stats. Comment vivez-vous, dans votre métier, et notamment auprès de vos patients, cette crise du Covid-19 depuis son commencement ?

Je la vis plutôt bien. Au début de l’année, j’avoue avoir été trop optimiste (mea culpa), comme beaucoup de gens, n’imaginant pas l’ampleur que cette crise sanitaire prendrait. Au fur et à mesure des événements, nous nous sommes organisés pour répondre de manière efficace aux modalités de prise en charge spécifiques qu’imposait la présence du Sars-CoV2 sur le terrain.

Nos patients sont en majorité des personnes âgées, donc plus à risque que la population générale. Notre rôle a surtout été de les informer et de leur expliquer l’importance du confinement et des nouvelles précautions qu’ils devaient prendre.

 

« Ma plus grande crainte a été d’être moi-même vecteur

du virus, et de contaminer mes propres patients. »

 

Au final, tout se passe plutôt bien, les consignes sont plutôt bien acceptées et respectées. La plus grande crainte que j’avais était donc d’être moi-même vecteur du virus et de contaminer mes propres patients, vu que je les côtoie de très près tous les jours.

 

On parle beaucoup à l’heure actuelle de la rémunération des infirmier-ère-s (en hôpital et en libéral, vous connaissez bien les deux casquettes on l’a rappelé), pas à la hauteur par rapport au travail fourni et à l’utilité sociale. Votre sentiment sur la question ?

La question de la rémunération est tout à fait justifiée. Je comprends tout à fait les revendications de mes collègues, principalement hospitaliers.

Personnellement, je suis satisfait de mon salaire mais il est vrai qu’on nous demande d’effectuer de plus en plus de tâches et de travail administratif, sans pour autant les rémunérer. Après, je pense que on ne fait pas le métier de soignant pour le salaire à la fin du mois, c’est avant tout une vocation. Ça peut paraître un peu « bateau » dit comme ça, mais c’est une réalité d’après moi.

 

Quel regard posez-vous, comme professionnel de santé, et aussi comme citoyen éclairé, sur la manière dont le déconfinement est en train de s’opérer ? Est-ce que, du côté des pouvoirs publics (les décisions prises et leur calendrier), et s’agissant descomportements de nos concitoyens, globalement vous vous sentez plutôt optimiste ou pessimiste quant à la suite des événements ?

À vrai dire, il est difficile, depuis le départ, de prévoir comment va se dérouler cette crise sanitaire. Je pense que toutes les personnes qui disent savoir ce qu’il aurait fallu ou ce qu’il faudrait faire sont beaucoup trop confiantes. Dans les faits, l’évolution est totalement inconnue de tous. Les décisions ne doivent donc pas être faciles à prendre. Beaucoup de facteurs entrent en jeu, et pas seulement sanitaires. Je ne suis pas spécialiste en gestion de pandémie donc je me garderais bien d’émettre un jugement définitif.

Comme je l’ai dit tout à l’heure, les comportements de nos concitoyens sont de manière générale plutôt responsables, je m’en remets donc à ma nature optimiste : on en sortira un jour, même si je pense que cela va changer durablement notre façon d’interagir les uns avec les autres.

D’après moi, il ne faut pas voir cette crise comme une parenthèse dans nos vies mais plutôt comme une nouvelle phase, avec ses nouvelles règles. On ne reviendra pas à la vie d’avant, en tout cas pas dans les prochains mois voire, les prochaines années.

 

Êtes-vous de ceux qui, à titre perso et à titre collectif, ont vu dans le confinement des vertus ? Croyez-vous qu’il y aura véritablement un monde d’après, plus soucieux des autres (notamment nos aînés) et de la nature, plus responsable et plus vertueux ?

Personnellement, je n’ai pas vraiment eu l’impression de vivre un confinement. J’ai continué à travailler au même rythme et donc à sortir de chez moi, et à avoir des relations sociales avec mes patients au quotidien. Il m’est du coup difficile d’imaginer à quoi peut ressembler un isolement total pendant plusieurs semaines.

Concernant « le monde d’après », j’aimerais bien sûr voir plus d’entraide et de solidarité entre les gens, et plus de conscience écologique chez chacun, mais les habitudes de consommation de notre société ont la dent dure. C’est à chacun d’y réfléchir, mais j’imagine que beaucoup de monde s’est rendu compte qu’on pouvait moins prendre sa voiture, regrouper ses sorties, éviter les centres commerciaux le week-end et moins consommer d’une manière générale.

 

Vous participez, avec Nans Florens que j’ai eu le plaisir d’interroger ici il y a quelques jours, à la nouvelle chaîne YouTube de vulgarisation médicale Doc’n’Roll. La place que tiennent les débats tronqués et la désinformation, sur les réseaux sociaux notamment, vous inquiète-t-elle aujourd’hui ?

C’est en effet un gros sujet d’inquiétude pour moi. La présence de fausses informations et de contenus complotistes ou conspirationnistes sur les réseaux sociaux n’a fait qu’empirer durant cette crise. Je trouve ça catastrophique.

Il est vrai qu’il est désormais très difficile de savoir à qui se fier, et du coup, on assiste à une grosse crise de confiance du public vis-à-vis de l’information en général. C’est tout à fait compréhensible d’ailleurs.

Je me passionne depuis quelques années pour l’esprit critique et la zététique (l’art du doute, ndlr), et cela m’a aidé à prendre conscience de tous les biais auxquels j’étais soumis, notamment le biais de confirmation (un biais cognitif consistant à privilégier les informations confirmant ses idées préconçues, ndlr), qui est un véritable fléau. Je me suis beaucoup remis en question, j’ai changé d’avis sur de nombreux sujets et j’appréhende désormais très différemment les informations que je reçois.

 

« L’information, ce n’est pas un travail qui doit être fait

au rythme des réseaux sociaux, c’est un travail de fond. »

 

À titre personnel, j’ai arrêté toute source d’information en continu. L’information, ce n’est pas un travail qui doit être fait au rythme des réseaux sociaux, c’est un travail de fond. Ensuite, j’essaie de vérifier toutes les informations que je lis, je m’intéresse aux sources, je recoupe les témoignages, je lis différents médias sur le même sujet. Cela prend énormément de temps, mais c’est pour moi la seule façon de faire qui soit.

Avec Nans, l’idée d’une chaîne YouTube de vulgarisation nous trottait dans la tête depuis longtemps et cette crise du CoViD-19 a été le déclic. Le but est d’apporter des informations précises et sourcées au gens sur des sujets qui peuvent les questionner ou les intéresser.

 

Dans ce contexte, que vous inspire la discussion, passionnée bien au-delà du rationnel, sur l’hydroxychloroquine ?

Cela révèle, d’après moi, que le niveau scientifique général est plutôt bas en France, et qu’à défaut de savoir comment appréhender une information scientifique, beaucoup de personnes vont se fier à leur impression et à leur ressenti pour choisir ce qu’elles vont croire. Mais l’erreur est qu’en matière de sciences, la croyance n’a pas sa place. C’est le savoir qui importe.

Ce débat est donc un immense constat d’échec. On a d’un côté un professeur qui profite du manque de connaissance scientifique du public pour se faire mousser, et de l’autre des scientifiques qui s’offusquent mais qui sont inaudibles, car très peu pédagogues. D’où l’importance de la vulgarisation.

D’ailleurs, et c’est un scoop, une vidéo sur ce sujet sortira bientôt sur Doc’n’roll ! ;)

 

Quelque chose à ajouter ?

Quelques recommandations peut-être, pour les personnes qui s’intéresseraient à ce sujet passionnant qu’est l’esprit critique : la chaîne Hygiène Mentale sur YouTube est parfaite pour commencer à réfléchir sur la manière dont on pense, tout comme la chaîne de Mr. SamEt rejoignez-nous sur Doc’n’roll évidemment... :)

Et merci encore de votre invitation.

  

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27 mai 2020

Romain Mouchel : « Cette crise du Covid-19 aura été pour tous une belle leçon d'humilité »

Les jours se suivent, et la pandémie de Covid-19 semble, heureusement, être contenue dans de vastes territoires. Ce nouvel article, pour lequel j’ai choisi de donner à nouveau la parole à un soignant (pris au sens le plus large du terme, lire l’interview), me met en joie car il permet à la fois d’évoquer cette situation, sur un ton moins pessimiste que les premiers temps, et également de faire un « clin d’oeil » au premier médecin que j’ai interrogé pour ce blog, le Pr. Carole Burillon (mai 2017). Comme elle, mon invité du jour a fait de l’oeil sa spécialité, et comme elle, il est basé à Lyon. Je salue Romain Mouchel, chef de clinique spécialiste de la greffe de cornée, et le remercie pour ses réponses, intéressantes et inspirantes : notons que, comme d’autres médecins avant lui, il n’oublie pas de rendre hommage à tous ceux qui forment, dans le domaine du soin, les maillons indispensables d’une chaîne. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

SPÉCIAL SANTÉ - PAROLES D’ACTU

Romain Mouchel: « Cette crise du Covid-19

aura été pour tous une belle leçon d'humilité. »

 

Romain Mouchel bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Parlez-nous un peu de votre parcours : pourquoi la médecine ? et pourquoi l’ophtalmologie ?

Bonjour, tout d’abord merci de m’avoir proposé cet interview. J’ai choisi médecine par passion, par envie. Vers l’âge de 10 ans, après avoir rêvé de devenir boulanger, j’ai rapidement été fasciné par le métier de chirurgien, et c’est en ce sens que j’ai débuté mes études supérieures par le concours PCEM1 (PACES aujourd’hui) en 2006/2007. Dès mon premier cours à la faculté - anatomie de l’os coxal -, j’ai su que j’avais choisi la bonne voie. Ensuite ma passion pour l’ophtalmologie, je ne sais pas exactement comment elle est venue. Famille de myopes du côté de ma mère, je vais tous les ans chez l’ophtalmologiste depuis l’âge de 6 ans. Alors quand on m’a demandé, plus jeune, « Chirurgien oui, mais de quoi ? », je répondais « Des yeux ! » sans vraiment savoir à quoi ça correspondait. En 2012, j’ai effectué mon stage de 5ième année dans le service d’ophtalmologie du Pr Muraine, à Rouen, et j’ai vraiment été fasciné par cette spécialité. Sans le savoir, j’allais prendre quelques années plus tard la même surspécialisation que le Pr Muraine, la cornée !

 

Dans quelle mesure votre activité première - le soin ophtalmologique donc - a-t-elle été, à Lyon, impactée, pour ne pas dire perturbée, par la crise du COVID-19 ? Tous les patients à traiter ont-ils pu être pris en charge, et ne craignez-vous pas que, par peur du virus ou par crainte même de déranger, certains soins ou examens importants aient pu être remis à plus tard par les patients ?

Du jour au lendemain, nous avons dû annuler tous nos blocs opératoires programmés (c’est-à-dire « non urgents à court terme »), et annuler toutes nos consultations, sauf urgence. La définition de l’urgence est très subjective et personnelle, il a donc été difficile pour certains patients de comprendre qu’ils ne relevaient pas de l’« urgence ». En deux semaines, c’est plus de 2500 consultations, et entre 100 et 150 chirurgies qui ont du être annulées dans notre service. Cependant, nous, nous étions là et par chance, peu touchés par le virus. Les urgences ophtalmologiques ont connu une baisse historique de leur fréquentation, et cela nous a permis de répondre présents pour les principales urgences ophtalmologiques.

« Un patient sur deux ayant une pathologie chronique

ne venait pas à son rendez-vous en ophtalmologie

durant la période de confinement... »

Il faut reconnaître que les Hospices Civils de Lyon ont mis rapidement en place une réorganisation de l’hôpital qui, associé au confinement et aux mesures barrières, a permis d’éviter le pire dans notre ville. Je pense donc que oui, nous avons pu prendre en charge les urgences même pendant cette période, mais que malheureusement certains patients n’ont pas consulté par peur du virus, et de la psychose générale générée par la médiatisation du virus. Il a fallu plus de trois semaines avant que le gouvernement annonce que les patients présentant une pathologie chronique devaient continuer leur suivi, cela même pendant le confinement, mais malgré tout, environ 50% des patients ne venaient pas à leur rendez-vous.

 

Vous m’avez confié, pour préparer cet entretien, avoir été bénévole à la régulation du SAMU durant quelques semaines critiques alors que la peur s’installait chez nos concitoyens, aussi sûrement que la pandémie. Que retiendrez-vous de cette expérience ?

Une expérience assez unique, que j’aurais bien sur préféré ne jamais connaître, mais qui aura un impact sur ma vie professionnelle. En effet, j’ai pris place dès la première semaine de confinement dans la cellule "COVID" du SAMU 69. Il s’agit d’une cellule de crise où nous (médecins, chirurgiens de toutes spécialités) avons géré les patients appelant le SAMU pour une suspicion de COVID-19 et ne présentant pas de signe de gravité immédiate (détresse respiratoire aigüe).

Le plus souvent, il s’agissait surtout de rassurer, et d’orienter les patients. En médecine de ville, des maisons médicales se sont spécialisées COVID-19 pour recevoir des patients suspects dans les conditions sanitaires nécessaires afin d’assurer la sécurité des patients, et des soignants. Pour la majorité des patients atteints, le COVID se manifeste par une grippe, assez sévère, qui se résout spontanément en 7 à 14 jours. Certains patients ont eu des symptômes atypiques (comme l’agnosie, les troubles digestifs ou des atteintes cutanées) et enfin d’autres ont eu des symptômes pendant plusieurs jours (15, parfois 20 jours de fièvre intermittente).

« Une expérience enrichissante, mettant en lumière le travail

de l’ombre de l’ensemble du personnel du SAMU... »

Le plus difficile était surtout de juger d’une « difficulté respiratoire » au téléphone, celle qui signe l’atteinte pulmonaire sévère pouvant nécessiter une prise en charge hospitalière (jusqu’au syndrome de détresse respiratoire aigu, nécessitant un passage en réanimation). Nous avions différentes stratégies, et surtout un médecin régulateur du SAMU, entraîné, toujours disponible pour nous aider. Enfin, il a fallu sortir, pour ma part, de l’ophtalmologie et revenir à une médecine plus générale pour maîtriser les différents symptômes et traiter, à distance, les patients. J’en retiens une expérience enrichissante, mettant en lumière le travail de l’ombre de l’ensemble du personnel du SAMU qui gère, par téléphone, toute l’année, des appels de personnes malades et inquiètes. La proximité avec la détresse de certains patients très isolés, ou stressés était également un paramètre difficile à appréhender et avec lequel il a fallu se familiariser.

 

R

 

Quel regard portez-vous justement sur cette séquence « COVID-19 », malheureusement pas achevée, qui aura mobilisé comme rarement nos soignants et structures de santé, et sans doute, marqué pour longtemps bon nombre de gens ? Quelles leçons en tirez-vous, comme soignant, et comme citoyen ?

« Nous avons vu certains de nos jeunes collègues

soutenir leur thèse de docteur en médecine, moment

unique et solennel, derrière leur ordinateur. »

Tout d’abord, une belle leçon d’humilité. Lorsqu’on vit dans un pays industrialisé, riche et développé, notre confort de vie nous rend exigeants, et dépendants. Nous sommes dépendants de pouvoir demander, et avoir tout ce que l’on désire dans un délai court. Du jour au lendemain, notre routine a été stoppée brutalement. Vous vous réveillez un matin, et vous ne pouvez plus sortir de chez vous sans remplir une feuille préalablement imprimée ou recopiée, avec votre carte d’identité et une petite crainte de devoir vous justifier d’être en dehors de votre domicile. Il a fallu redécouvrir les plaisirs simples de la vie, pour passer le temps : cuisiner, lire, écrire, jouer de la musique. Il a fallu apprendre à travailler à domicile, télécharger des nouvelles applications (Zoom, Webex et autres) pour pouvoir communiquer avec ses collègues, ses amis ou sa famille. En médecine par exemple, nous avons vu certains de nos jeunes collègues soutenir leur thèse de docteur en médecine, un moment unique et solennel dans la vie d’un médecin, derrière leur ordinateur avec un petit carré pour le jury, un autre pour la famille, très loin des grands amphithéâtres de la faculté.

En temps que soignant, je retiendrai de cette expérience que nous avons vocation à soigner, et qu’il sera toujours de notre devoir de répondre présents, pour aider nos patients et ne pas hésiter à changer son quotidien pour s’adapter aux besoins. C’est le fameux plan blanc, qui est mis en place depuis le début de la pandémie.

En temps que citoyen, j’en retiendrai que, quelles que soient nos convictions politiques, nos convictions personnelles, nous vivons dans un pays démocratique, avec des valeurs républicaines, des droits et des devoirs, et que nous devons les respecter. Certes nous pouvons être en désaccord avec le gouvernement, ou juger qu’il y a eu des insuffisances, mais en tant que citoyens notre devoir, à court terme, est de respecter la loi. Alors c’est naturellement qu’en dehors de mes sorties pour me rendre à l’hôpital, j’ai respecté comme tout le monde le confinement et j’ai passé de longues heures dans mon appartement à regarder le beau temps, et mon vélo, sans pouvoir associer les deux le temps d’une balade.

 

Diriez-vous, collectivement, et peut-être sur un plan plus personnel, que ce confinement subi a eu quelque chose de vertueux ? Et êtes-vous de ceux qui croient en un « monde d’après » plus solidaire et plus responsable (je pense notamment au respect de notre planète) ?

Bien sur que ce confinement a quelque chose de vertueux. Déjà de par sa rareté, pourrons-nous un jour revivre une telle période dans notre vie ? Je ne l’espère pas, mais vu l’impact qu’aura eu cette période sur l’économie française, européenne et mondiale, il est peu probable que les grandes nations du monde puissent prendre le risque de ne pas faire le nécessaire pour l’éviter. De multiples simulations vont être réalisées pour que les pays s’équipent et se préparent à une telle pandémie afin de pouvoir mieux l’affronter (protection individuelle, collective, réorganisation du système de soin).

Quel plaisir de revoir vivre notre planète : des animaux dans les villes, dans les parcs, les oiseaux qui chantent, le ciel qui se dégage et libère des paysages magnifiques. La planète n’a jamais autant respiré qu’au cours du mois d’avril 2020. J’espère, sincèrement, que la majorité de la population prendra conscience de l’importance de cette planète, des ressources limitées et de l’importance de la respecter.

« J’ai envie de croire à un monde d’après, mais

il sera progressif et passera aussi par un gouvernement

qui devra faire les bons choix et montrer l’exemple. »

Oui j’ai envie de croire à un monde d’après, mais il sera progressif et il passera aussi par un gouvernement qui devra faire les bons choix et montrer l’exemple : favoriser et valoriser le « made in France », réduire les usines polluantes, encourager la production en France et en Europe, et retrouver les valeurs d’autosuffisance. Nous ne devons plus dépendre d’un pays exportateur pour subvenir à nos besoins, car lorsque ce pays bloque ses exportations, la France se retrouve sans rien (voir : les masques et la Chine). À titre personnel, je me sensibilise depuis plusieurs années à l’écologie. J’essaie de diminuer drastiquement ma consommation plastique, je trie mes déchets et je cours français (Coureur du dimanche fabrique en France des vêtements de sport en recyclant des bouteilles en plastique).

 

Il est beaucoup question, en ce moment, du statut des soignants, et des insuffisances à la fois de la reconnaissance dont ils jouissent, et de leur rémunération, au regard de leur utilité sociale. Que vous inspire ce débat, où s’entrechoquent dignité du travailleur et rareté des fonds publics, et que faudrait-il faire à votre avis en la matière ?

Nous avons pu voir beaucoup de solidarité envers ceux qui ont continué à travailler : services publics, soignants, artisans, commerce de proximité, livreurs et tous les autres que j’oublie et qui ont fait tourner le pays pour apporter les besoins de premières nécessités aux français.

« Cessons d’opposer soignants et médecins : le corps

médical ne forme qu’un et chaque pièce

est indispensable à son fonctionnement. »

Je vais m’intéresser à ceux que je connais le mieux : les soignants. Je n’aime pas beaucoup ce terme, car je trouve qu’il divise la profession : on oppose souvent soignants et médecins. Et je trouve ça dommage, car le corps médical ne forme qu’un et chaque pièce est indispensable à son fonctionnement. Par exemple, dans mon service, chaque personne est indispensable à la consultation : le matin, tôt, les premiers agents mettent en ordre la consultation, les aides soignants préparent nos lentilles et cônes de consultation, allument nos lampes à fente, nos ordinateurs. Les agents d’accueil enregistrent administrativement nos patients, puis nos infirmières les préparent à la consultation à travers un premier interrogatoire. Elles sont aussi là pour poser une perfusion en cas de traitement, ou pour réaliser des soins dans une salle dédiée. Les étudiants, en médecine et en orthoptie, débutent l’examen des patients, complété ensuite par les internes et un médecin sénior. La cadre de santé veille à la bonne organisation de la consultation, à ce que le matériel soit en état de marche, à ce que l’effectif des équipes soit en nombre au vu de l’activité. Nos orthoptistes séniors jonglent entre la pré-consultation et la formation des étudiants, nos secrétaires organisent les agendas, programment les chirurgies et répondent au téléphone. Enfin notre chef de service encadre tout ce monde et nous représente auprès de la direction de l’hôpital. Au total, un patient qui passe 5 à 10 minutes en consultation avec un médecin sénior, a en fait vu au moins six soignants : un agent administratif, une infirmière, un étudiant, un interne, le médecin, puis la secrétaire du médecin pour son prochain rendez-vous.

Nous tirons le signal d’alarme depuis très, très longtemps. Déjà en 2014, j’avais pour la première fois de ma vie participé à un mouvement de grève, pour défendre et valoriser le travail des internes en médecine. Depuis un an, le corps médical est dans la rue ou dans les médias et demande à ce que plus de moyens soient donnés aux hôpitaux. La réduction drastique des effectifs et la fuite de nos médecins vers le secteur libéral (pour une meilleure rémunération et de meilleures conditions de travail) entraîne une fragilisation du système qui est au bord de la falaise. Le COVID-19 a révélé au grand jour les faiblesses de notre système, et des mesures sont indispensables pour sauver l’hôpital public. J’espère que cette médiatisation permettra de recentrer le débat lors des prochaines grandes réformes du sytème de santé en France.

Que faudrait-il faire ? Il n’y a pas de secret : donner plus de moyens aux hôpitaux, à la recherche, et mieux payer son personnel pour éviter la fuite vers le secteur libéral, ou vers d’autres pays.

 

Revenons, avant de conclure, à votre spécialité au sein de l’ophtalmologie : la greffe de cornée. Que représente cette technique (déjà ancienne !) aujourd’hui, et quelles en sont les perspectives d’avenir ?

Depuis la première greffe de cornée réussie chez l’homme en 1905 par le Dr Eduard Zirm (Autriche), la chirurgie a beaucoup évolué. À cette époque, la technique consistait à remplacer intégralement le tissu cornéen : on parle aujourd’hui de kératoplastie transfixiante. Cette technique, efficace et encore utilisée aujourd’hui, a progressivement laissé place à des techniques plus fines : les kératoplasties lamellaires. En effet, la cornée est composée de 5 couches distinctes, et nous savons aujourd’hui greffer la couche spécifiquement atteinte : greffe lamellaire antérieure (greffe de la couche de Bowman dans le kératocône, greffe stromale dans les atteintes plus profondes) et greffe lamellaire postérieure (greffe endothélio-stromal, DSAEK ou endothelio-descemetique, DMEK). Aujourd’hui, la première cause de greffe est la décompensation endothéliale du pseudophake, suivie par les dystrophies endothéliales de Fuchs. Les pathologies endothéliales sont donc la première étiologie de greffe de cornée en France (plus de 50%), loin devant le kératocône (11%) qui a longtemps était en première position. Dans ma pratique quotidienne, je réalise 70% de greffes endothéliales (DMEK) et 30% des autres greffes (transfixiante ou lamellaire antérieure).

« La thérapie cellulaire est probablement

la principale évolution sur laquelle nous pouvons

miser pour les années à venir en matière

de pathologies cornéennes. »

Les perpectives : nous aimerions, un jour, être capable de cultiver les cellules endothéliales. En effet, à l’état naturel, ces cellules ont perdu leur capacité de reproduction. Nous naissons avec un pool, et ce pool diminue tout au long de la vie. La moindre intervention dans l’oeil (inflammation, chirurgie) fragilise les cellules et fait donc diminuer le pool plus rapidement. Alors si nous arrivons à cultiver, en laboratoire, les cellules endothéliales, nous pouvons imaginer qu’un jour nous pourrions simplement injecter des cellules endothéliales dans l’oeil d’un patient, sans avoir besoin de lui apporter des cellules provenant d’un donneur. La thérapie cellulaire est probablement la principale évolution sur laquelle nous pouvons miser dans les années à venir et qui fera évoluer positivement la prise en charge de nos patients présentants des pathologies cornéennes. Une seule équipe, japonaise, a traité des patients (11) par la thérapie cellulaire avec des résultats spectaculaires. La recherche avance, et nous travaillons actuellement à Lyon sur cette thématique au sein de la banque de cornée et de tissus du Dr Céline Auxenfans.

 

R

 

Tenant compte des avancées scientifiques et médicales existantes, et de celles que l’on peut entrevoir, qu’est-ce qui s’oppose encore à ce que, demain, une personne aveugle puisse voir ?

Malheureusement, il existe encore de nombreux facteurs qui entravent le résultat de nos interventions. En effet, si l’on prend l’exemple de la greffe de cornée, à l’heure actuelle c’est un tissu humain, qui est greffé sur un autre humain. L’immunité propre à l’être humain, qui lui permet de survivre auprès des nombreux micro-organismes qui nous entourent (bactéries, virus, champignons et parasites), peut aussi se retourner contre lui. Parfois le corps fabrique des auto-anticorps, dirigés contre ses propres cellules : ce sont les maladies inflammatoires et auto immunes. Dans la greffe, on parle de rejet immunitaire. L’organisme d’un patient greffé se met à produire des cellules qui ont pour fonction d’attaquer l’hôte : le greffon. Le risque de rejet peut être en partie contrôlé par un traitement inhibant l’inflammation : la corticothérapie ou les immunosuppresseurs. Mais ces traitements ne sont pas sans risque, et il faut donc apprendre à jongler entre la suppression de l’immunité pour éviter le rejet et la prévention des complications liées au traitement. De plus, il existe encore beaucoup de pathologies ophtalmologiques qui n’ont pas de traitement pour « redonner » la vision : les dystrophies rétiniennes, certaines formes de DMLA, les stades avancés de glaucome pour ne citer que les plus fréquentes, et il existe donc encore de nombreux progrès à faire pour lutter contre la cécité.

 

Un dernier mot ?

Merci. Merci de m’avoir proposé de donner ma vision du confinement, de la pandémie COVID-19 et de mon vécu pendant ces longues semaines de restriction. Merci également de donner de la visibilité à notre profession.

J’aimerais partager aux lecteurs, pour conclure, une citation d’Albert Einstein sur l’humain : « Le véritable signe d’intelligence ce n’est pas la connaissance, mais l’imagination ».

Alors Nicolas, qu’imaginez vous pour demain ?

 

Je veux conserver la vision optimiste en tout, même quand les éléments vont dans l’autre sens, et croire dans le progrès. Merci à vous Romain. ;-)

  

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19 mai 2020

Mickaël Winum : « Être artiste, c'est avoir un monde à défendre... »

Il est utile, et souvent même salutaire, lorsque les temps sont chargés d’inquiétudes, de lâcher un peu prise et de laisser s’exprimer la part de nous qui aspire à l’évasion. Et quoi de mieux, pour s’évader en des univers nouveaux, en des terres inconnues, par la rêverie autant que par la réflexion sur les autres et sur soi, que la culture ? L’époque est à ces moments-là : difficile, porteuse de bien des interrogations anxiogènes, elle serait plus sombre encore sans ces petits phares indispensables que constituent, pour tant de gens, la lecture, la musique, le cinéma, et bien sûr le spectacle vivant. Autant de secteurs et de métiers de l’art qui, pourtant, se retrouvent aujourd’hui en grande difficulté, parce que stoppés net pour une bonne cause, le soin pris de limiter la propagation du virus. Une question tout de même se pose : dans quel état les retrouvera-t-on, quand la vie elle-même aura recouvré de sa normalité ?

À l’heure du confinement, expérience propre à l’introspection, j’ai choisi de mettre en avant, pour l’article qui suit, ce monde de la culture, et je suis heureux aujourd’hui de vous présenter le résultat. Durant quelques jours, à cheval entre la fin avril et le début de mai, j’ai interrogé un jeune comédien, peut-être devrais-je plutôt dire « artiste » d’ailleurs, tant la palette de son art est large (théâtre, télévision, peinture, composition, écriture et interprétation de chansons). Mickaël Winum, c’est son nom, tient depuis de nombreux mois (la suite était encore en suspens) le premier rôle de l’adaptation par Thomas Le Douarec du Portrait de Dorian Gray, grand classique signé Oscar Wilde. Cet échange, retranscrit très fidèlement ici, m’a fait découvrir un garçon réfléchi et attachant, et entrevoir un grand artiste.

Je remercie chaleureusement Mickaël Winum d’avoir accepté de se prêter au jeu de l’interview, et salue également le metteur-en-scène Thomas Le Douarec, qui a eu la gentillesse d’écrire, sur ma proposition, quelques mots à propos de son comédien - une surprise que ce dernier ne découvrira qu’en lisant cet article. Une première partie, inattendue mais finalement indispensable, et une seconde, la principale, celle pour laquelle tout le monde est venu, ici. Comme au spectacle. Je leur envoie à tous deux, ainsi qu’à leur équipe et, à travers eux, à toutes celles et tous ceux qui, de près ou de loin, font et font vivre notre culture, inquiets de ce que demain sera fait, mes pensées bienveillantes. Une exclusivité, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Place au théâtre...

 

p. 1 : M. Winum, vu par Thomas Le Douarec

« Il ne pourrait pas envisager la vie sans art, et en cela,

il est très proche de son personnage de Dorian Gray ! »

« Mickaël est un véritable artiste : peintre, comédien et maintenant auteur, compositeur, chanteur… Un artiste total, complet, qui ne pourrait pas envisager la vie sans art, et c’est en cela qu’il est très proche de son personnage de Dorian Gray ! Dorian, comme Oscar Wilde, s’est lancé à corps perdu dans la quête de la beauté absolue : une quête permanente, de tous les jours. Le roman Le Portrait de Dorian Gray est une véritable réflexion sur l’art, tous les arts : la peinture bien sûr mais aussi le théâtre, la musique, etc. Aussi Mickaël, dans ce spectacle, est dans son élément, son milieu naturel, son biotope !

Depuis que je le connais, il n’y a pas une journée où Mickael ne peint pas, ne dessine pas, ne chante pas, ne joue pas. Et je parle en connaissance de cause, car lorsque nous sommes en tournée en province avec ce spectacle, il nous arrive, avec les comédiens, de ne pas nous quitter pendant plusieurs jours.

C’est un contemplatif, un homme très doux qui observe toujours la vie autour de lui avec beaucoup de sagesse. Un  grand solitaire doublé d’un immense bavard ! J’ai beaucoup d’affection pour lui, il le sait et c’est une joie pour moi de pouvoir vous parler de lui. Et ce qui m’impressionne le plus chez lui, c’est sa capacité au bonheur, sa joie de vivre égale et quotidienne malgré un lourd passé et les coups et bosses de son existence ! LA VIE NE L’A PAS ÉPARGNÉ, MAIS LUI SOURIT À LA VIE ! »

le 18 mai 2020

Thomas Le Douarec

Thomas Le Douarec est comédien et metteur-en-scène.

 

p. 2 : l’interview

Mickaël Winum: « Être artiste, c’est

avoir un monde à défendre... »

Mickaël Winum

 

Mickaël Winum bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions en ces temps un peu particuliers. On va essayer de parler un peu culture, un peu de la suite... Déjà, comment vis-tu ce confinement ?

Bonjour Nicolas. J’ai la chance d’avoir d’autres passions à côté de mon métier de comédien, notamment la peinture et le piano, des mondes parallèles dans lesquels j’ai la possibilité de me ressourcer et de faire face à cette situation des plus exclusives et, effectivement, assez particulière...

 

Est-ce que, tout bien pesé, et en retranchant bien sûr à ta réflexion les aspects les plus sombres de cette crise, tu réussis à trouver quelques vertus à cette situation (introspection facilitée, etc...) ?

Je lis beaucoup d’ouvrages sur le pouvoir du moment présent, le calme, la sérénité, le bonheur... Effectivement, on se retrouve là dans une situation où l’on est un peu soi-même en face de son miroir, ce qui inquiète d’ailleurs beaucoup de personnes, qui souvent se réfugient alors dans une sorte de routine, courant après le temps, l’argent... puisque la routine permet finalement d’oublier l’essentiel, et c’est rassurant pour la plupart.

Ces lectures me font penser que c’est le moment parfait pour retrouver l’essentiel, c’est-à-dire le présent, la vie, et savoir qui l’on veut être, où l’on veut aller. J’espère que tout cela permettra au monde de repartir sur de meilleures bases...

 

As-tu suffisamment foi dans l’humanité pour croire que l’on apprendra, collectivement, de nos erreurs, et que par la suite nous irons ensemble vers du plus responsable, notamment pour la planète ?

Étant de nature très positive, je suis toujours optimiste et crois toujours que le meilleur, et le progrès restent à venir. Encore faudrait-il que beaucoup qui n’ont pas conscience de cela puissent se réveiller et réagir, mais c’est encore une autre histoire...

 

Revenons maintenant à toi, à ton parcours... Au théâtre... Depuis quand as-tu ce goût de jouer, de te travestir en endossant la peau d’un autre, et à quel moment as-tu eu ce déclic qui t’a fait comprendre que le théâtre allait être important dans ta vie ?  

Au début, c’était une manière de me calmer, comme un exutoire. J’avais quelques problèmes, dans ma vie, que je devais résoudre, et c’est à travers le théâtre que cela s’est fait. Un metteur en scène, Jaromir Knittel, qui dirigeait une troupe de théâtre, m’a dit un jour : « Viens nous voir, vois si tu as quelque chose à offrir, et reste parmi nous si ça te plaît ». C’est ce que j’ai fait, et c’est comme cela que le voyage a commencé.

J’étais déjà dans une sphère artistique qui m’aidait à m’exprimer, avec la peinture et le dessin quand j’étais gosse (la musique est venue bien après), mais c’est vraiment avec le théâtre que ça s’est concrétisé. Cette découverte m’a beaucoup apporté.

 

Qu’est-ce que le théâtre t’a apporté dans ta construction personnelle ? Dans quelle mesure t’a-t-il aidé à grandir, à te former en tant que personne ?

Pour moi, le théâtre, c’est un peu un prisme qui permet de voir le monde de manière plus large : on est amené à s’intéresser à la vie des autres, au comportement du personnage qu’on va incarner sur scène. On est souvent très observateur quand on est comédien. Régulièrement, je me pose sur une terrasse, et j’observe les passants, longuement, essayant de deviner où ils vont, quels sont leurs objectifs, leurs vies. Pour moi c’est vraiment cela le théâtre, et aussi un vecteur de textes, de poésie essentiels pour le monde.

 

Conseillerais-tu de le pratiquer à des gens timides, qui n’oseraient pas trop avancer en société ?

Bien sûr. Le théâtre, ça libère. On n’est jamais vraiment seul, sur un plateau. Même lors d’un monologue ou d’un seul-en-scène, il y a toujours le regard bienveillant d’un metteur-en-scène, et aussi les techniciens qui nous entourent... On n’est pas tout seul, et ça fait du bien : il y a un peu cette idée de famille d’emprunt, provisoire, le temps d’un spectacle, d’une tournée.

 

Justement, j’ai lu que tu étais originaire d’Alsace. J’imagine que tu es monté assez rapidement à Paris pour le théâtre. Est-ce que ça a été compliqué au début, Paris, en ne connaissant pas forcément grand monde au départ ? Et cet aspect « famille de substitution » a-t-il été important à ce moment-là ?

Je suis monté à Paris un peu plus tard que la moyenne : je suis arrivé à 22 ans. Mais j’étais, c’est vrai, complètement perdu : je n’avais pas de repère, pas de famille artistique. Personne d’ailleurs n’est issu du milieu artistique dans ma famille. Mais j’ai eu la chance d’être accompagné par des grands de ce métier, notamment Jean-Laurent Cochet, qui vient de nous quitter malheureusement - il a formé les plus grands, de Gérard Depardieu à Fabrice Luchini. C’est quelque chose qui ne s’oublie pas. Ils sont avec nous ces professeurs, chaque fois qu’on est en répétition, qu’on monte sur une scène... Cet accompagnement, ces mains tendues comptent beaucoup, et il en faut même si on a la volonté et la persévérance, qui sont essentielles.

 

Si tu me permets d’entrer dans une sphère plus personnelle : tu dis que personne de ta famille ne provient d’un milieu artistique, est-ce que cela a rendu plus difficile l’acceptation par tes proches, et notamment tes parents, de ton choix de parcours (des inquiétudes particulières pour un monde qu’ils ne connaissent pas...) ?

De manière générale, il m’ont bien soutenu. Il y a quand même eu des questionnements, des craintes et mises en garde, notamment lorsque je suis parti à Paris... Sentir en tout cas un soutien de sa famille, de son cercle d’origine est très important, et ils ont été formidables face à cette démarche.

 

Le portrait de Dorian Gray

 

J’aimerais maintenant t’interroger un peu plus précisément sur ton actualité, même si tout ce qui forme la culture est un peu mis entre parenthèses en ce moment... Ton actu c’est bien sûr ta composition dans Le Portrait de Dorian Gray, mis en scène par Thomas Le Douarec. La pièce est basée sur ce roman très particulier d’Oscar Wilde, fantastique et philosophique, et dont tu interprètes le rôle-titre, personnage torturé s’il en est. Comment t’es-tu glissé dans la peau de Dorian, et dans le fond est-ce que ce personnage t’a « travaillé » ?

J’ai toujours trouvé ce genre de personnage plus intéressant à travailler, parce que j’aime bien gratter derrière les apparences. On est dans un monde qui fonctionne beaucoup sur le premier regard, les premières impressions, on juge souvent très rapidement sans gratter derrière. Au théâtre, on peut se permettre, dans le travail d’un personnage, d’aller voir ce qui se cache derrière. Souvent, c’est tout un monde qui se cache derrière les personnages sombres, avec par conséquent, plus de choses à découvrir, on se confronte à beaucoup plus d’émotions, de richesse, de contrastes. Ces personnages-là sont encore plus excitants à jouer.

Je crois également que ce sont des personnages qui permettent de dépasser nos peurs, nos angoisses de la vie et nos fantômes du passé... On parlait en début d’entretien du pouvoir du moment présent, du calme et de la sérénité, moi bizarrement, c’est à travers ce type de personnage que j’arrive à les trouver. Par exemple, j’avais dit dans une interview que pour aller mieux, j’aimais beaucoup les films très sombres, les livres noirs, parce qu’ils me permettaient de dépasser mes sensations et en un sens de me dépasser moi-même...

Je dirais aussi que je n’ai jamais vraiment aimé ce qui est trop simple, simpliste. J’aime quand il y a plusieurs couches de complexité à explorer et à travailler dans un personnage. Quand j’ai joué Oreste par exemple, du début à la fin, ce qu’il traverse, ce qu’il vit, c’est comme Dorian, comme une spirale infernale. Et tellement de choses rencontrées : l’amour, les désirs, le rejet, la haine, le mépris... Il y a quelque chose d’assez enivrant dans ces spirales infernales.

Ces personnages sont également une leçon, à travers leur façon de réagir à des situations, leurs actes, leurs paroles... Tu parlais tout à l’heure de Dorian Gray comme d’un conte philosophique, c’est le cas. Ce sont toujours les pièces et les personnages qui suscitent le plus de questions qui font réagir, qui font grandir.

 

Y a-t-il justement, parmi les grands héros, les grandes victimes de la littérature, ou même parmi les personnages ayant existé (je pense par exemple à des gens comme les serial killers), des figures que tu rêverais d’incarner, comme un challenge pour aller encore plus loin dans l’exercice ?

Il y en a beaucoup. J’ai eu la chance notamment d’interpréter l’Aiglon d’Edmond Rostand, un de mes premiers grands rôles, sous la direction de Jaromir Knittel. On pourrait penser par exemple à une adaptation théâtrale de Norman Bates, ou bien au Prince de Hombourg de ‎Heinrich von Kleist. Ou encore Ruy Blas de Victor Hugo... Les grands héros de la période romantique...

 

Avis à qui nous lirait. Norman Bates, avec un bon script, je demande à voir ! Tu l’expliquais, tu aimes réfléchir en profondeur à la personnalité d’un personnage. Comme comédien certes. Mais as-tu aussi le goût d’écrire ou de mettre en scène ?

Pour le moment non, je n’ai pas vraiment d’envie de mise en scène. Pour l’écriture, pas mal d’envies, mais pour le moment je les concrétise davantage dans les textes de chansons que je suis en train d’écrire et de composer, ce qui d’ailleurs prend du temps.

 

Je rebondis sur ce point, et sur un sujet que tu as déjà abordé en interview, cette espèce de mal français qui veut qu’on essaie de faire rentrer tout le monde dans des cases bien délimitées... De ce point de vue-là ton parcours pourrait agacer pas mal de gens : comédien, peintre, musicien, chanteur... Pour toi artiste, ça suppose de toucher à un peu tous les domaines de l’art ?

C’est vrai que ce n’est pas une obligation, pour un artiste, de s’exprimer à travers différents médias artistiques, mais ça ne devrait pas être une privation non plus. C’est tellement dommage que beaucoup de personnes - notamment chez nous ! puisque ce problème se retrouve nettement moins aux États-Unis ou au Royaume-Uni - cherchent à ce point à caser dans une expression artistique. Beaucoup d’artistes combinent plusieurs cordes à leur arc, je pense par exemple à Patti Smith, à Yoko Ono, à David Lynch ou à tant d’autres... Je trouve ça beau : être artiste c’est construire son monde à travers différents moyens d’expression, et le défendre. Personne ne devrait contraindre cela. Mais je suis de nature optimiste donc j’espère qu’il y aura du changement et du progrès de ce point de vue-là.

 

Le théâtre passe, à tort ou à raison, pour être assez élitiste, et de fait, beaucoup de gens qui ne sont pas habitués au théâtre n’iront pas, ce que personnellement je trouve très dommage. Est-ce que tu trouves cela regrettable, vu que ta famille elle-même ne connaissait pas ce milieu à la base, et as-tu des idées d’initiatives qui pourraient inciter les gens à aller plus naturellement au théâtre ?

Question intéressante ! C’est très regrettable effectivement que le théâtre ait cette image élitiste. Comme tu le rappelles, ma famille ne venant pas du milieu, ce serait pour moi une grande victoire que de contribuer à élargir l’impact du théâtre. Je pense qu’il y a déjà un problème de prix, soyons honnêtes, beaucoup de programmations sont malheureusement trop onéreuses. Il y a également un problème de choix : je pense par exemple à un pays comme le Royaume-Uni, qui propose des spectacles qui brassent beaucoup plus de monde. Il y aurait peut-être une solution à voir de ce côté-là... je suis confiant et bien sûr, voir davantage de monde dans nos salles serait formidable.

Quand je parle d’élitisme, je pense par exemple à des programmations de théâtre fonctionnant beaucoup par abonnements, et dont les abonnés n’ont pas vraiment d’autre choix que de suivre la programmation qui a été validée par les théâtres en question. Il y a peut-être quelque chose à réviser aussi de ce point de vue-là. Nous autres, en tant qu’artistes, essayons le plus possible d’aller chercher les gens, de les faire venir... Le théâtre est une fête, c’est aussi un rassemblement d’échanges, d’interrogations, comme il était d’ailleurs à la base, notamment en Grèce : c’était un moyen pour le peuple de se réunir, de se questionner et de philosopher. Retrouver un peu de cet esprit-là, ce serait vraiment bon.

 

Dorian Gray

In Dorian Gray.

 

Belle idée ! Puisses-tu être entendu. Pour revenir, un instant, à la crise sanitaire qui nous frappe, et à celle, économique et financière, qui nous attend, tu n’est pas directement gestionnaire d’un théâtre, mais tu en fais partie et en connais bien les enjeux. Alors, es-tu inquiet pour la suite ?

Bien sûr. Mais je crois que c’est aussi le moment idéal pour rebondir. Je vois que beaucoup de pétitions sont lancées, notamment pour le soutien des intermittents, ou l’organisation et le financement du festival off notamment. Pas mal de choses se mettent en place et j’espère qu’elles vont aboutir. Je suis inquiet pour le moment, mais confiant pour l’avenir.

 

On a beaucoup parlé de théâtre jusqu’à présent, c’est normal. Parlons un peu cinéma : de quel ciné es-tu amateur, et quelles sont tes envies en la matière (de collaborations notamment) ? Profite, on nous lit !

J’aime beaucoup le cinéma indépendant, le cinéma d’auteur, notamment les films d’Audiard, de Desplechin, de François Ozon, de Philippe Lioret, de Mathieu Amalric... Pas mal de réalisateurs étrangers aussi que j’aime beaucoup, notamment Terrence Malick, David Fincher ou David Lynch... Il y a également Lars von Trier, qui est un de mes réalisateurs préférés. Pour le moment, je tourne beaucoup plus pour la télévision, mais j’espère bien que des rôles pour le cinéma vont arriver bien sûr... Je ne suis qu’en début de parcours, j’ai un peu de temps.

 

C’est tout le mal que je te souhaite. Tu parlais aussi de la partie musicale de ton parcours : as-tu une formation de musicien, de chanteur, et quelles sont tes influences ?

J’ai suivi des cours de chant à l’opéra de Strasbourg, parallèlement à mon parcours au conservatoire de la même ville. Actuellement, je prends des cours de chant et de coaching vocal à la Maison des sons.

Quant à mes influences, j’aime beaucoup les chansons à texte : Jacques Brel, Barbara, Édith Piaf, Leonard Cohen, Cat Power... Je me situe musicalement, un peu entre la folk pop et l’indie pop. Des chansons à texte sur ces mélodies envoûtantes, c’est ça mon truc.

 

Est-ce que tu écris des textes, et est-ce que tu composes des mélodies de chansons ?

Oui, les textes des chansons sont déjà écrits. J’écris mes propres textes. Et je prends des cours de piano depuis un an et demi. Je pars d’abord du texte, et ensuite je cherche les accords, les mélodies sur le piano.

 

Parlons un peu peinture... Qu’est-ce qui t’inspire, niveau peinture ? Et est-ce que cette forme d’art te procure des sensations autres ?

En peinture j’ai plus de liberté. Tu plantes ton décor, tu choisis tes couleurs, ton cadrage, tes personnages... tu n’es pas dépendant d’une production, d’un metteur en scène... C’est très calme, la peinture. Ça m’apaise, et j’en fais beaucoup, pendant plusieurs heures, avant de dormir. Très jouissif, vraiment.

Je dirais aussi que lorsque tu peins, tu es vraiment en communion avec toi-même, tu projettes sur la toile ce qui se passe en toi. Par exemple, je pars souvent du réel, des images que je vois, des scènes auxquelles j’assiste en journée, ou je prends des photos... et tout cela m’amène à un univers assez poétique, parfois surréaliste, et c’est très enrichissant.

 

Tableau M

Un des tableaux de M. Winum.

 

Au tout début de mon entretien, à propos du Covid-19 et du confinement, tu m’as dit quelque chose d’intéressant : quand on est confiné seul notamment, on se retrouve face à soi-même, comme face à un miroir, dans une espèce d’introspection. Point d’autant plus pertinent peut-être que toi, bien sûr, tu joues Dorian Gray, dont on sait le rapport qu’il a à sa propre image... Alors, sans aller trop loin dans l’indiscretion, as-tu découvert quelque chose de toi durant cette période ?

À titre personnel, pas tant que ça. J’avais déjà pas mal conscience de ce qui est essentiel. J’ai cette possibilité d’y revenir assez facilement, entre deux rôles et deux projets, et cela permet aussi de se remettre en question en tant qu’artiste. Je pense plutôt à d’autres qui avaient un autre rythme de vie, encore plus rapide, et qui eux ne pouvaient pas forcément se permettre de faire cette pause-là. Pour eux, je pense que le changement doit être encore plus grand.

 

Quels conseils donnerais-tu à un petit Mickaël, ou à une petite Mickaëla d’ailleurs, de douze, treize ans, qui viendrait de Strasbourg ou d’ailleurs d’un coin encore plus reculé de province, et qui après avoir assisté à une pièce de théâtre, aurait envie de suivre ce chemin, alors même que ses parents ne seraient pas du tout du milieu ? Ton histoire finalement...

C’est très intéressant comme question. Mon conseil : ne jamais renoncer, persévérer quand on croit. On a un monde à défendre. Je viens d’une école où nos professeurs disaient que chaque artiste a son monde à défendre, j’insiste là-dessus. On peut rencontrer des problèmes, mais ils peuvent être surmontés : questions financières / pas au bon endroit / pas bien entouré, etc... Tout cela est gérable, et on peut faire de belles choses, surtout dans notre pays... Mon conseil au fond, c’est de dire qu’il faut vivre ses rêves, et non pas rêver sa vie.

 

Belle réponse... Et est-ce que toi, du coup, tu dirais que tu vis tes rêves, et que tu es heureux dans ta vie ?

Tout à fait. Je pense que je suis exactement là où je voulais être : à Paris, comédien, et développant d’autres arts. Je connais des moments artistiques absolument géants qui remplissent ma vie de bonheur.

 

Quels sont les trois adjectifs qui seraient à ton avis les plus pertinents pour t’auto-présenter ?

Passionné, déterminé, perché.

 

Croquis M

Dorian Gray, vu par Mickaël Winum.

 

On a pas mal parlé de tes projets. Au-delà d’eux, quelles sont tes envies profondes pour la suite ?

Une envie... Je dirais, continuer mon chemin avec passion, et poursuivre mon exploration du monde quand ce sera de nouveau possible, je suis un vrai globe-trotter...

 

Tes petits coins de paradis ?

Partout où il y a de la nature et de la culture.

 

Un appel, un message à faire passer à l’occasion de cet interview ?

Un message à faire passer oui : ne laissons pas mourir la culture, elle est salutaire pour tous...

 

Que peut-on te souhaiter pour la suite ?

Une vie bien remplie, passionnée et passionnante.

 

Un dernier mot ?

Vive la vie !

 

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18 mai 2020

« Un certain regard sur le confinement », par Christine Taieb

Il y a quelques jours, dans le prolongement de mes articles sur la crise sanitaire du Covid-19, j’ai eu envie de donner la parole, pour une tribune libre autour du confinement, à Christine Taieb, une femme dynamique et inspirante. Rencontrée à l’occasion d’un reportage sur les cours de l’infatigable Véronique de Villèle, dont elle est une élève, j’ai eu la joie de publier une première fois un de ses textes, une déclaration d’amour faite au sport, pas celui qu’on pratique comme compétiteur, mais pour se faire du bien, et se faire plaisir. En ce contexte bien particulier, elle a accepté, à nouveau, de me livrer cet écrit dans lequel elle raconte son confinement. Inspirant, oui. Merci Christine ! Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

C

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« Un certain regard sur le confinement »

par Christine Taieb, le 17 mai 2020

 

Aucun dîner en ville n’échappera à la question : « Ce confinement … c’était comment ? »

Pour me préparer à répondre avec lucidité, je me place sous l’angle de ma vie sportive. L’activité physique, depuis l’âge de 4 ans, est une composante indispensable de mon équilibre de vie. Elle est l’amie, fidèle et nécessaire, qui m’aide à conduire, avec plaisir et sagesse, d’autres centres d’intérêt.

Sur fond de pratique de la danse, et sa barre au sol (clin d’œil aux excellents cours de Véronique de Villèle !), base de la souplesse, l’équilibre et l’exigence de la régularité, je varie les activités pédestres, lentement mais sûrement… et pas seulement depuis le 17 mars 2020 !

Une bonne santé et celle de mes proches, un cadre de vie agréable au milieu de la chlorophylle et des chants d’oiseaux, un temps ensoleillé, une solide ligne internet pour échanger sans limite et pas de risque économique : ce décor planté, place est donnée pour ce rendez-vous imposé avec moi-même. Comment gérer mes envies et maintenir mon entraînement ?

Les mois précédant la crise sanitaire, j’ai fait un généreux plein de voyages, souvent sportifs : bénévole sur un raid au Vietnam, finisher du marathon de New-York puis du marathon-trail d’Angkor au Cambodge, et tout juste de retour d’un trek dans le désert algérien. Des images somptueuses, de belles sensations et rencontres en tête. Le programme de l’année s’annonçait tout aussi dense...

Je revisite, avec autant de surprises que de confortations, un premier bilan de mes 55 jours de confinement.

La première surprise : je relativise sans regret les annulations successives des événements sportifs pour lesquels je suis inscrite et entraînée. Pas de crève-cœur pour cette privation momentanée.

Je détourne la situation avec humour. Par exemple : je devais gravir 14.500 marches sur le Trail de la Muraille de Chine en mai. Pas de soucis : j’investis les 6 niveaux de mon immeuble en grimpant 852 étages sur 6 jours, soit 14.484 marches. Je ne vois pas la place Tien an Men. Mais la sueur et le goût du challenge et de la dérision restent au rendez-vous, consciente que pour de vrais pros, ce n’est pas une performance !

 

C

 

L’offre de coaching sportif en tout genre se déchaîne sur la toile. Aucune excuse de ne pas trouver des visios à sa convenance. Immense remerciement au passage à tous ceux/celles qui les ont animées avec talent et assiduité. La famille du sport est au rendez-vous. Je suis fière et amusée d’en faire partie.

Que restera-t-il des élans pour le yoga ou la méditation ? Tout comme le tennis après la victoire de Noah à Roland Garros en 83 ? Ou le foot au féminin après la victoire des Bleus en coupe du monde en 98 ? Peu importe : je retiens la généreuse motivation et l’heureuse contagion.

Le principe des courses virtuelles se multiplie : courir seule pour une cause solidaire est un bonheur qui valorise chaque enjambée. Les kilomètres parcourus, toujours dans le respect des règles de confinement bien sûr, prennent une saveur particulière, avec le sentiment de faire partie de la grande famille du cœur.

Bonne nouvelle : Je ne suis donc pas enfermée dans une addiction au sport. Je n’ai pas besoin d’un dossard ou d’un serre-file pour apprécier l’effort et ses bienfaits.

« Je vis ce confinement comme

une forme de retraite spirituelle... »

Mes pensées fourmillent d’autres constats :

  • Dès le 17 mars, un profond sentiment de liberté, d’agir à ma façon, à mon moment. Est-ce contradictoire avec les limitations à 1h et 1 km ? Non pas, lorsque l’on aborde cette possibilité comme un cadeau et non une contrainte. Cette liberté intérieure préexistait, le confinement la révèle. Les philosophes se sont savamment exprimés sur le thème de la liberté. Pour ma part, me satisfaire de ce que je possède, sans courir après des chimères et des performances, contribue à garder le sourire.
     
  • Ce temps libre et imprévu offre du recul sur mon parcours sportif dont je dresse un bilan amusé. Mon arbre à médailles reflète des temps forts d’émotions, de souffrance dans la froidure ou sous la canicule, de larmes de joie aux arrivées, de challenges improbables et de belles amitiés naissantes.
     
  • Je ne connais pas l’ennui. D’une envie à l’autre et d’une activité à l’autre, le regard rivé sur le ciel souvent bleu, chaque jour permet de solliciter mes muscles : running, vélo, yoga ou montée de marches… la palette est large, certes dans le respect des règles de confinement. Réduit à 1 heure, l’entraînement laisse la place à mille autres activités. Lecture, écriture, couture, cuisine, gammes au piano, perfectionnement de mon feng shui ou d’interminables conversations avec famille et amis prennent le relai.
     
  • Cette phase de confinement présente une similitude avec le passage à la retraite, que j’apprécie depuis près de dix ans. Ma morale de l’histoire est que l’on ne change pas. Flegmatique, curieux, craintif, engagé, solidaire ou solitaire avant ? On le reste après ! Dans ma catégorie « énergie », voire « grain de folie » pour les intimes, ce temps-cadeau, me permet de nourrir des échanges avec d’authentiques amis, et de partager sur de nouveaux projets sportifs.
     
  • L’élan de générosité pour aider ceux/celles qui maintiennent la vie possible m’émeut. Très modestement, préparer des gâteaux pour les hôpitaux, taper sur ma casserole à 20h pour inviter le voisinage à célébrer les soignants, sont des marqueurs de solidarité. Certains disent : actions dérisoires / inappropriées ? Je leur oppose ma joie devant ces manifestations fraternelles de cohésion, au sein d’une population qui s’ignorait auparavant. L’inventivité de l’homme est sans limite et c’est heureux. L’isolement n’est pas solitude. Pour preuve, toutes les courses virtuelles qui se sont développées pour soutenir de belles causes.
     
  • Au final, je vis ce confinement comme une forme de retraite spirituelle, à l’image des séjours réguliers que je m’accorde depuis plus de 20 ans dans le désert saharien, en réfléchissant à ma vie personnelle. Chaque retour rend plus riche et confiante, déterminée face à mes choix, sportifs ou non, pour ne pas m’engager par clonage, ni le solliciter.

 

Avec des si…

Si un éditeur me demande de rédiger le petit manuel d’une confinée heureuse, je l’intitulerais « 55 façons de vivre un confinement confiant de 55 jours ».
 
Si le méchant Covid 19 veut tester ma patience, il mesure ma sérénité, et s’il veut déclencher ma peur, il se heurte à ma confiance.

 
Si le sport est porteur des valeurs auxquelles j’adhère, dont la solidarité, le goût de l’effort et de l’engagement, le confinement est un révélateur de ces mêmes valeurs.

 
Si le goût pour les dossards en compétition s’estompe à l’approche de mes 70 ans, c’est en toute sérénité, pour en garder l’ADN du partage.

 
Et si, j’aborde le monde d’après, déterminée à maintenir le sport comme un outil accessible à tous et à tous âges pour préserver bien-être et santé, c’est pour le partager avec enthousiasme … même avec des gestes barrières. Croyez-moi : cumuler mon fidèle buff sur la tête, les lunettes de soleil et mon masque : c’est déjà du sport !

 

C

 

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13 mai 2020

Natalie Petiteau : « Une crise effrayante par ce qu'elle laisse voir de nos sociétés »

Natalie Petiteau est historienne. Elle est spécialiste notamment de la période napoléonienne et a beaucoup travaillé sur la trace laissée par Bonaparte, Premier Consul puis empereur des Français (dont on commémorera au passage, les 200 ans de la disparition en 2021). En 2015, elle avait répondu, une première fois, à mes questions sur ce thème passionnant.

Alors que l’actualité de ce premier semestre de l’année 2020 est largement dominée par la crise sanitaire du Covid-19, c’est à Mme Petiteau que j’ai donc, à nouveau, souhaité faire appel, lui invitant à poser sur cette situation à bien des égards inédite, son regard de citoyenne ayant le recul de l’historienne. Après avoir hésité à se prêter à l’exercice, elle a finalement accepté, ce dont je la remercie chaleureusement. Ses réponses, datées du 12 mai, nous donnent à réfléchir quant à la société dans laquelle on vit et, surtout, sur celle que l’on serait bien inspiré de bâtir pour « après ». Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Natalie Petiteau: « Une crise effrayante

par ce qu’elle laisse voir de nos sociétés... »

N

Natalie Petiteau, avec Ioldy.

 

Natalie Petiteau bonjour. J’aimerais vous demander, avant toute chose, comment vous vivez et ressentez à titre personnel cette crise du Covid-19, et tous ses à-côtés (je pense notamment au confinement) ?

Ce confinement s’est imposé à presque tous les gouvernements de la planète comme une évidence. La peur de la pandémie, la peur d’être accusé de la mort de leurs compatriotes a conduit nos dirigeants à accepter l’impensable il y a quelques mois : mettre toutes nos économies à l’arrêt. Sans jamais prendre en compte les effets induits à long terme, l’appauvrissement qui in fine aggravera encore les inégalités dans le monde. En France, le traumatisme de 2003 a accru la peur de notre gouvernement d’être tenu pour responsable de la pandémie. D’autant que sa responsabilité réside sans doute, avant tout, dans le retard à traiter la crise : on se préoccupait activement des municipales à l’heure où il eût été encore temps, peut-être, de fermer nos frontières aux touristes chinois ou italiens... Reste que, il semble qu’il y ait eu des premiers cas dès décembre, du fait justement de nos contacts de plus en plus nombreux avec la Chine.

 

« Cette pandémie est un indicateur du degré

de mondialisation de nos sociétés. »

 

Car cette pandémie est un indicateur du degré de mondialisation de nos sociétés. Chacun veut pouvoir partir en vacances à l’autre bout du monde, prendre un avion pour se donner le sérieux d’aller tenir une réunion professionnelle à l’autre extrémité de la planète en un voyage de 48H. Mais personne n’en accepte les conséquences. Aujourd’hui, dans nombre de carrières, plus de salut si le CV n’a pas une indéniable couleur internationale. Mais quand une pandémie internationale survient, on s’effraie, on panique, on ne sait pas quoi faire. Ou plutôt si : écouter les médecins, que l’on a tant boudés antérieurement en les priant de gérer les malades en silence et sans argent. Le problème est que les malades du COVID nécessitent pour certains des respirateurs artificiels, que l’on en manque et que donc si l’on veut soigner tout le monde, il faut agir envers l’hôpital de façon nouvelle. Si bien que, pour éviter de retomber dans le chaos de la canicule de 2003, on a laissé les médecins prendre le pouvoir et personne ne doit en faire le reproche puisque tout le monde semblait bien d’accord pour dire qu’il ne faut pas, dans nos sociétés modernes et mondialisées, que l’on meure d’un coronavirus. Tant pis si l’on meurt plus encore d’autres maladies, celle-ci se voit trop. Que des milliers d’enfants meurent de faim en Afrique, ce n’est pas grave, cela ne se voit pas, c’est si loin. Mais qu’il y ait un petit surcroît de mortalité dans nos sociétés, c’est politiquement inadmissible.

Puisque telle est désormais la mission de nos gouvernants, se faire démiurges et empêcher les gens de mourir, quelle autre solution que de tout dédier à la lutte immédiate contre la pandémie, en oubliant qu’en privant les enfants de cantines dans les banlieues les plus pauvres, on les condamnait à rencontrer la faim, en oubliant qu’en dédiant tous nos hôpitaux à la lutte contre le COVID, on allait laisser mourir les malades qui souffraient d’autres maux, en oubliant qu’isoler nos aînés dans les EHPAD, c’était les condamner pour certains à mourir de solitude, plus silencieusement que du COVID.

Et pour accomplir leur mission jusqu’au bout, nos gouvernants-démiurges se sont mis en boucle sur les masques et les respirateurs... nous serons autonomes en la matière bientôt... Mais gouverner c’est prévoir, et non pas courir après ce que l’on a raté... Sont-ils sûrs que le prochain gros pépin demandera masques et respirateurs... Ne faudra-t-il pas d’autres machines ? D’autres protections ? D’autres réserves ?

 

Quel regard l’historienne, la citoyenne avisée que vous êtes porte-t-elle sur cette crise ? Que dit la séquence « COVID-19 » de notre époque, et du monde dans lequel on vit ? Croyez-vous que cet épisode de vie collectif va nous changer, au moins un peu, dans la manière dont on aborde nos rapports à nos aînés, le temps à employer, notre environnement et le sens des priorités ?

J’ai longtemps refusé de vous répondre, Nicolas Roche, parce qu’il est bien facile, depuis notre bureau et derrière nos écrans d’ordinateur, de jouer les « yacafaucon »… Je n’ai aucune légitimité à donner des leçons. Je suis juste une citoyenne lambda qui observe avec ses yeux, certes, d’une historienne habituée aux mises en perspective. Et de ce fait, je vis tristement cette effroyable crise : à cause bien sûr du malheur qui frappe nombre de familles, mais tout autant de ce qu’elle laisse voir de nos sociétés.

Mais après tout peut-être faut-il se réjouir de vivre dans des sociétés qui n’acceptent plus la sur-mortalité ? Historiquement c’est un changement fondamental. Même face à la grippe de Hong-Kong en 1969, personne n’a songé à un confinement comme celui d’aujourd’hui... Le traumatisme de 2003 est décidément passé par là.

Pourtant ne doit-on pas se dire qu’une fois que le COVID-19 nous laissera un peu en paix, un autre ressurgira, parce que c’est la planète que nous avons détruite, et c’est le résultat de cette destruction qui s’exprime par ces pandémies. Les nouveaux virus semblent naître de ce que la déforestation conduit les espèces sauvages à se rapprocher sans cesse davantage de nos villes. La question aujourd’hui n’est donc pas même celle du déconfinement, mais de la vie avec les virus, celui-ci et les suivants, en apprenant à être discipliné, masqué, ganté, et en concentrant tous nos efforts pour que ce ne soit plus l’être humain qui tue la planète. Elle mourra un jour, certes, notre si jolie Terre, parce que le soleil s’éteindra, quoi que fasse l’homme. Mais si elle meurt par notre faute, elle sera impitoyable avec l’homme très, très vite. Il faut vivre avec les virus et avec la certitude que la seule conduite à avoir est de cesser de déforester, de cesser de gaspiller de l’énergie pour consommer des denrées venues du bout du monde quand on en a de bonnes à portée de main, de cesser d’élever trop d’animaux quand l’homme peut vivre très bien en ne mangeant de la viande qu’une fois par semaine, de renoncer à faire du tourisme au bout du monde quand on a tant de beautés naturelles à portée de main, de ne plus oser se prélasser sur des navires abjects dans les eaux de Venise, etc, etc… Tout ce que l’écologie tente de nous apprendre depuis des décennies doit enfin entrer dans le logiciel de nos technocrates.

 

« Nos technocrates ne redoutent aujourd’hui plus qu’une

chose : qu’on leur impute les morts du COVID. »

 

Mais nos technocrates ne redoutent aujourd’hui plus qu’une chose : qu’on leur impute les morts du COVID. Ils mènent un combat perdu d’avance pour ne pas engager le seul qui puisse avoir encore du sens. Et ils oublient qu’une pandémie a hélas un rôle régulateur : le COVID ne vient-il pas nous rappeler que nous sommes trop nombreux pour notre petite Terre ?... pardon de ce discours politiquement incorrect. Mais il faut sans doute que d’obscurs anonymes comme moi le tiennent…

Du reste, cette crise a mis au-devant de la scène le rôle des anonymes dans nos sociétés : je ne reviens pas sur celui des soignants, soudain redécouverts par tout un chacun et par nos gouvernants. Mais n’oublions pas non plus les enseignants : soudain, les parents ont compris qu’un prof sert à quelque chose ! Or, je ne sais pas si chacun a mesuré l’énorme effort qu’a demandé le suivi des enfants comme des lycéens et des étudiants par le seul lien électronique. Faire cours et suivre les « apprenants » depuis un écran est dévoreur d’au moins trois fois plus de temps qu’en « présentiel ». Mais cela s’est fait à bas bruit, il faut être enseignant pour le savoir. Qui s’en souviendra ? Je m’inquiète en entendant que l’on nous demande déjà à la rentrée de poursuivre une telle méthode à l’université. Nous allons vers une société déshumanisée. Triste résultat !

 

Le président de la République a-t-il à votre avis raison de parler de « guerre » s’agissant de la lutte contre le virus et de la mobilisation qu’elle suppose ? Le moment présent partage-t-il des traits remarquables avec des guerres passées ?

Toute comparaison avec la Seconde Guerre mondiale est d’une absurdité qui fait insulte à tous ceux qui ont combattu le nazisme. Les historiens n’ont employé le mot guerre que pour évoquer les conflits entre les hommes. Quand il s’agissait de parler des pandémies, on parlait de lutte. Quand on est en guerre, on affronte des humains mus par une idéologie. En 1940, les pilotes des avions ennemis qui bombardaient les colonnes de l’exode savaient ce qu’ils faisaient. Quant à comparer, comme je l’ai entendu sur une radio nationale, le déconfinement du 11 mai 2020 à la Libération du 8 mai 1945 ou de l’été 1944, c’est révéler une profonde méconnaissance de tout ce pourquoi certains Français avaient tellement raison de se réjouir en 1944 ou 1945 : car triompher du nazisme, c’était retrouver la vraie liberté, la vraie démocratie, c’était ne plus avoir peur de la Gestapo et de ses tortures atroces, c’était ne plus risquer de partir dans les camps par les wagons plombés, c’était ne plus voir nos villes et nos campagnes sous les bottes d’un ennemi dirigé par un dictateur fou et d’une cruauté inimaginable, c’était ne plus craindre les bombardements ou l’exécution des otages, c’était retrouver l’espoir de recouvrer la jouissance des richesses de notre pays et de ne plus voir nos récoltes et nos productions partir chez l’ennemi en laissant nos enfants mourir de faim.

 

« Le bon historien est celui qui se pose les bonnes

questions... Il en va de même pour les journalistes... »

 

Alors, oui, certes, il y a eu dans ce confinement des enfants bien malheureux. Mais il faut savoir raison garder... Et là encore, je suis triste de la façon dont une certaine presse se trompe dans ses analyses. Elle aurait mieux fait de se poser des questions élémentaires oubliées : je suis frappée, aujourd’hui encore, de constater que les médias ne nous disent pas le nombre de nouveaux malades chaque jour, et qui sont ces nouveaux malades ? On compte les morts, avec application, en ne nous donnant souvent que le chiffre global, en oubliant le chiffre du jour et surtout en ne le comparant jamais à celui de la veille... Je dis toujours à mes étudiants que le bon historien est celui qui se pose les bonnes questions... Il en va de même pour les journalistes...

 

Un message, un dernier mot ?

Je suis triste aussi d’avoir si longtemps entendu parler de « distanciation sociale » alors qu’il fallait dire simplement « distance physique » : l’intensité de la présence des confinés sur les réseaux sociaux suffit à dire qu’il y a moins que jamais de la distance sociale… En ne connaissant plus le sens des mots, nos dirigeants témoignent de l’extrême confusion dans laquelle ils sont. Alors comment pourraient-ils obtenir la confiance de leurs concitoyens ? Certes, ils ont fini par corriger, mais les journalistes, eux, continuent aujourd’hui encore, docilement, de parler de « distanciation sociale »... Quelle tristesse !

 

« Nous allons vivre dans des espaces publics déshumanisés,

où plus personne ne voit personne... »

 

Triste encore de ce monde déconfiné où l’on ne veut pas voir que ce contre quoi beaucoup se sont battus, jusqu’à la loi de 2010, s’impose maintenant à tous, hommes et femmes : car désormais, nous serons tous voilés, pardon ! masqués. Mais où est la différence ? Le voile des femmes musulmanes avait au moins une certaine grâce, parfois ! Nous allons vivre dans des espaces publics déshumanisés, où plus personne ne voit personne. L’autre jour, en sortant de ma voiture masquée, j’ai eu le déplaisir de constater que même mon voisin ne me reconnaissait pas ! C’est ce monde-là, maintenant, qui est le nôtre. Sans baisers à ses proches pour leur dire bonjour ou au revoir, sans sourire, sans plus aucune possibilité de lire sur les visages les réactions de ceux qui nous entourent. Et pourtant, nous avons tant maudit celles qui portaient le voile … Nous sommes bien pris à notre propre piège, aujourd’hui. Car qui, quand on luttait contre le voile, s’est souvenu que la plupart des préceptes religieux ont des origines hygiéniques ? Mais qui a osé dire que désormais nous ressemblerons tous à ces femmes voilées contre qui a été votée la loi de 2010 : de rares élus ont tenté d’invoquer celle-ci pour lutter contre les arrêtés municipaux imposant le port du masque. Mais les journalistes se sont bien gardés de mettre une telle info à la une…

Triste enfin d’observer que la culture est la grande oubliée des soutiens accordés sans compter par le gouvernement. Il faudra pourtant qu’après ces mois d’horreur le Ministère de la Culture n’oublie pas que nous avons besoin de la beauté des arts et de l’intelligence des auteurs, de l’intelligence des artistes et de la beauté de la littérature. Sans la culture, sans les livres, sans la musique, sans l’art, aurions-nous si bien tenu le confinement ? Jean Vilar estimait que la culture devait, au même titre que l’eau, le gaz ou l’électricité, être un service public. Car c’est grâce à elle, avec elle que l’être humain peut exprimer son supplément d’âme... Mais notre trop jeune président, qui s’est drapé dans les habits du passé en se montrant au Louvre le soir de son élection, semble avoir à son tour, comme ses prédécesseurs, oublié cela.

Bref, cette crise et sa gestion nous ont démontré que nous vivons avec des gouvernants qui connaissent bien mal leur passé et ne comprennent guère leur présent, si bien qu’ils sont incapables d’inventer notre avenir.

Du reste, il est apparu, ce 11 mai 2020, que pour beaucoup de nos concitoyens, le premier geste du déconfinement a été de faire du shopping… Moi qui croyais naïvement que ce qui restait dans nos porte-monnaie malmenés par la crise servirait à faire des dons pour les soignants. Certes il faut relancer le commerce... Donc le monde d’après est celui d’avant. Il n’y a plus d’après... C’est peut-être pour cela que nos dirigeants ne veulent pas inventer l’avenir…

Lorsque j’étais enfant, j’adorais la chanson de Michel Fugain qui disait « Bravo Monsieur le Monde » et qui rendait hommage aux beautés de notre Terre. Il était écologiste avant l’heure et je ne savais pas que je l’étais avec lui… Car je tentais aussi, en même temps, d’embaucher mon frère pour nettoyer de ses détritus humains tout l’espace vert du ruisseau de l’Eau Blanche qui donne son nom au lieu où nous habitons… Finalement, moi qui suis pleine de doutes devant ce que je fais et écris, il me reste la fierté d’avoir été cette enfant-là, dans le monde d’avant où certains savaient déjà, dans les années 1970, ce que devrait être le monde d’après.

 

Source : chaîne YouTube Lauren M.

 

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9 mai 2020

Hélène Trnavac-Bulle, directrice d'EHPAD : « Chaque geste réconfortant prend d'autant plus sens en cette période... »

Pour ce nouvel article tournant autour de cette actualité qui semble décidément devoir écraser toutes les autres, j’ai la joie, aujourd’hui, de donner la parole à quelqu’un qui aide à y voir plus « positif »,  Hélène Trnavac-Bulle, directrice d’un EHPAD, Le Séquoia, à Illzach dans le Haut-Rhin. Un focus, basé sur le regard d’un témoin en première ligne, sur un type d’établissement, l’EHPAD donc, qui est finalement assez méconnu. Merci à elle d’avoir accepté de me confier ses impressions, et quelques photos pour illustrer et nous faire découvrir un peu le quotidien dans ce qu’elle appelle joliment sa « maison de vie ». J’en profite pour saluer avec chaleur, ici, tous les soignants, mais aussi les personnels, et bien sûr les résidents des EHPAD. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

SPÉCIAL SANTÉ - PAROLES D’ACTU

Hélène Trnavac-Bulle: « Chaque geste réconfortant

prend d’autant plus sens en cette période... »

Hélène Bulle

Photo prise lorsque j’ai été interviewée par un journaliste de France 5 qui est resté

une semaine à l'EHPAD pour tourner un reportage pour Le Magazine de la Santé.


Hélène Trnavac-Bulle bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Quel a été votre parcours, et comment en êtes-vous arrivée à être, aujourd’hui, directrice d’un EHPAD, Le Séquoia, à Illzach dans le Haut-Rhin ?

Diplômée de l’IEP de Strasbourg et de Sciences Po Paris, j’ai passé le concours de Directeur d’Établissements sanitaires, sociaux et médico-sociaux. J’ai eu la chance de le réussir et de suivre deux années à l’École des Hautes Etudes en Santé publique (EHESP) à Rennes. Après deux années de théorie à l’EHESP et de pratique en stage, notamment à Paris et New-York, j’ai été affectée en 2012 en tant que Directrice d’un EHPAD à proximité de Colmar. J’avais 24 ans au moment de ma prise de poste. Après sept belles années au sein de cet EHPAD, j’ai demandé ma mutation à l’EHPAD Le Séquoia à Illzach, ville limitrophe à Mulhouse. J’y exerce mes fonctions depuis octobre 2018.

 

Pouvez-vous pour commencer nous rappeler un peu, dans les grandes lignes, en quoi ça consiste, un EHPAD ? Qui le gère, comment est-il financé, et quelles relations avec la puissance publique, les collectivités territoriales, et bien entendu le monde des soignants ?

Tout d’abord, rappelons la signification du mot EHPAD : un Établissement d’Hébergement pour Personnes âgées dépendantes. Savoir ce que ces lettres signifient évite l’écueil bien trop souvent rencontré (« un », pas « une » EPHAD).

L’EHPAD dont j’assure la direction est un EHPAD public autonome : rares sont dans notre département les EHPAD qui restent autonomes, ils sont souvent rattachés à des centres hospitaliers ou fusionnent avec d’autres EHPAD, en direction commune. Notre établissement est régi par la fonction publique hospitalière (quelques EHPAD publics sont rattachés à la fonction publique territoriale).

Les recettes d’un EHPAD proviennent de trois sources :

L’Agence régionale de Santé (ARS) verse une Dotation de Soins annuelle : cette dotation est destinée à financer le personnel soignant (médecins, infirmiers, kinés, et en partie les aides-soignants), le coût du matériel médical, et d’autres prestations médicales. C’est ce qu’on appelle plus communément le budget « Soins ».

Le Conseil départemental verse un Forfait Dépendance : il prend en charge les frais liés à la perte d’autonomie des résidents. Le résident est pris en charge financièrement au titre de l’Allocation Personnalisée d’Autonomie (APA). L’APA est versée directement par le Département à l’établissement, sous forme d’un forfait global. Ce forfait permet de financer une partie du personnel présent pour compenser cette perte d’autonomie (agents des services hospitaliers, psychologues) et une partie du matériel et des fournitures associés. C’est ce qu’on appelle plus communément le budget « Dépendance ».

Le résident doit s’acquitter chaque mois d’une petite partie du coût lié à sa dépendance, appelé ticket modérateur, et du coût des prestations hôtelières. Ce budget « Hébergement » prend en charge le personnel administratif et hôtelier, les repas, le coût de la blanchisserie, l’animation.

L’EHPAD est comparable à un petit village au sein duquel l’ensemble du personnel s’affaire autour des résidents, pour leur bien-être.

 

Jeu

Gym entre résidents.

 

Une question que pas mal de gens se posent, légitimement parce qu’elle est source de grandes difficultés pour les résidents et leur famille : pourquoi est-ce si coûteux, un séjour en EHPAD ?

Plusieurs facteurs jouent. Tout d’abord, le statut de l’EHPAD : un EHPAD public ou privé à but non lucratif sera moins onéreux qu’un EHPAD privé à but lucratif. L’argument souvent entendu pour justifier le prix est celui de la qualité des prestations, mais cet argument est largement discutable.

« Si à titre personnel j’ai tout à fait conscience

du caractère onéreux qu’un séjour peut représenter

pour un résident et sa famille, en tant que directrice

je considère que le coût n’est pas démesuré

par rapport aux moyens déployés au quotidien. »

Hormis le statut, aujourd’hui l’exigence des prestations de qualité est un mot d’ordre en tout point de vue : les animations doivent être nombreuses, les repas réalisés de qualité, avec de préférence des produits locaux et des textures enrichies en tenant compte de l’état nutritionnel des résidents, le personnel doit être rémunéré à la juste valeur du travail fourni, l’accompagnement du résident en EHPAD doit se réaliser de manière individualisée dans le cadre des Projets d’Accompagnement personnalisés : et tout cela a un coût. Les directeurs d’établissement doivent toujours jongler pour faire plus (de qualitatif) à moyens constants, et parfois avec moins. Si à titre personnel j’ai tout à fait conscience du caractère onéreux qu’un séjour peut représenter pour un résident et sa famille, en tant que directrice je considère que le coût n’est pas démesuré par rapport aux moyens déployés au quotidien.

À ce jour, notre établissement facture à un résident un peu moins de 2.000 € par mois. Toutefois, si les résidents n’ont pas les moyens de s’acquitter de cette somme, le dispositif d’aide sociale est enclenché.

 

L’EHPAD que vous gérez, bien que situé dans une région particulièrement touchée par le Covid-19 (le Grand-Est), a fort heureusement été moins sinistré humainement parlant que beaucoup d’établissements. Comment l’expliquez-vous ?

Dès l’apparition des premiers cas Covid, à la fin du mois de février dans le département, la question s’est posée de la fermeture de l’accès de l’établissement aux visiteurs, ce qui fut chose faite dès le 5 mars, soit une dizaine de jours avant que cela ne soit rendu obligatoire au niveau national. La plupart des familles ont compris notre démarche ; 20% d’entre elles l’ont mal accepté. Deux semaines plus tard, ces mêmes familles nous remerciaient. Quinze jours après la fermeture de l’accès à l’établissement, nous avions conscience que le plus grand danger pour les résidents, c’était nous, car aucun résident n’avait développé de symptôme à ce stade. Le rappel des gestes barrières est un impératif quotidien.

Le fait que notre établissement ait été jusqu’ici épargné tient également en partie au hasard : aucun de nos agents n’a participé au rassemblement évangélique à l’origine de la propagation du virus dans le département.

 

L’organisation de votre établissement a-t-elle été fortement modifiée face à cette crise ?

Depuis deux mois, l’organisation de l’établissement est en perpétuelle évolution.

Le 5 mars, au moment de la fermeture de l’établissement aux visiteurs, la question du renforcement des activités et de l’animation s’est posée. Les plannings ont été modifiés en ce sens, et le personnel soignant a été sollicité. Au vu de l’ampleur que prenait l’épidémie, il a fallu rapidement trouver un compromis entre le fonctionnement actuel (les résidents continuaient de prendre leur repas ensemble, de participer aux activités en commun) et les précautions qui devaient s’accentuer : le 18 mars, c’est un confinement par étages que l’établissement a mis en place. L’important était, à ce stade, de ne pas imposer un confinement en chambre aux résidents qui, pour le moment, n’étaient pas symptomatiques, ceci afin de leur préserver un minimum de liberté, tout en limitant la propagation du virus s’il devait surgir à tout instant. Ainsi, les repas ont été pris aux petits salons des trois étages, les résidents pouvaient continuer à se déplacer, mais uniquement à leurs étages respectifs. Cela a demandé une importante réorganisation, en particulier au niveau de la distribution des repas, qui originellement se réalisait uniquement au rez-de-chaussée.

« La communication gouvernementale

ne nous a pas aidés... mais nous avons réussi

à nous réorganiser, perpétuellement... »

Le 28 mars, un samedi soir, le Premier Ministre annonçait les « fortes recommandations » au sujet des EHPAD : le confinement en chambre des résidents, et la mise en quarantaine éventuelle du personnel. Grosse erreur de communication en plein milieu du week-end selon moi. Le lundi suivant, la plupart des directeurs connaissaient une mini révolution dans leur établissement : le personnel paniquait à l’idée qu’on leur impose de ne pas rentrer chez eux, certains menaçant de se mettre en arrêt si c’était le cas. S’agissant des résidents, certains de leurs enfants les avaient appelés durant le week-end en leur disant qu’ils allaient désormais être « enfermés en chambre ».

Là aussi, nous nous sommes adaptés afin de nous conformer aux instructions, tout en limitant au maximum l’impact psychologique de ce confinement pour les résidents : pour celles et ceux en capacité de le comprendre, nous expliquions que même s’ils devaient rester en chambre, la porte pouvait rester ouverte. Les animations, prévues jusqu’alors par étages sur le planning, ont été démultipliées pour qu’à chaque étage, chaque couloir bénéficie d’activités en journée. Nous avons inventé plusieurs concepts, dont celui d’ « animation sur le pas de la porte » (je vous invite à aller visiter notre page Facebook). Les repas ont été distribués en chambre : le personnel administratif, la direction et le personnel technique prêtent à tour de rôle main forte aux soignants et au personnel de restauration le soir, au moment de la distribution des repas.

L’étape suivante a été l’annonce par le Premier Ministre un… dimanche soir, de la réintroduction du droit de visite « dès demain ». Un travail conséquent de communication et de pédagogie réalisé auprès des familles sur la nécessité d’interrompre les visites s’est envolé en fumée en l’espace de quelques phrases prononcées lors d’un discours. Réorganisation, précautions sanitaires, dépenses pour l’aménagement des salons des familles en plexiglass, documents administratifs, charte et auto-questionnaire à éditer pour s’assurer du respect des règles de précautions sanitaires par chaque famille…

En somme, la réorganisation est perpétuelle depuis deux mois, de jour en jour, voire d’heure en heure.

 

Quelques éléments de coulisses, pour nous faire vivre un peu, de l’intérieur, cette crise sanitaire vue de l’EHPAD, par les différents personnels ? Leur charge de travail est-elle augmentée, leur fatigue et leur anxiété (peur de contaminer les anciens et d’être contaminés eux-mêmes) peut-être plus visibles ? Comment percevez-vous ces réactions humaines face à une situation à bien des égards exceptionnelle ?

La charge de travail n’est pas augmentée, mais réorganisée différemment, et il faut toujours un temps d’adaptation pour retrouver ses repères.

Les agents de l’établissement, avant d’être soignants, sont avant tout des êtres humains. Face à cette situation de crise sanitaire, quel être humain ne prendrait pas peur, ne serait pas inquiet ? L’être humain passe au stade de héros lorsque, malgré la peur, chaque matin, il continue de venir travailler. Continue de garder le sourire face aux résidents, continue de les rassurer. Chaque agent, quel que soit son service, a continué à prendre soin de nos résidents.

« Chaque jour, les décisions prises étaient le fruit

d’un compromis entre préservation des libertés

et maintien de conditions sanitaires optimales. »

Chaque jour, les décisions prises étaient le fruit d’un compromis entre préservation des libertés et maintien de conditions sanitaires optimales. Chaque décision faisait l’objet d’une réflexion éthique, collégiale. Un impératif : toujours placer et garder le résident au cœur de nos réflexions.

Notre établissement est le troisième EHPAD de France à avoir été labellisé Humanitude, depuis 2013. L’Humanitude, c’est un état d’esprit, une réinterrogation constante de ses pratiques, l’objectif étant de donner du sens à chaque geste, chaque parole, chaque acte de soins réalisé pour le résident.

Parmi les piliers sur lesquels se basent l’Humanitude figurent la verticalité (vivre et mourir debout), le regard, le toucher. Les résidents sont tellement habitués à ces pratiques que lorsque vous vous approchez d’eux, ils vous tendent la main naturellement. Comment réagiriez-vous en période de crise sanitaire lorsqu’on vous répète à l’envi que les gestes barrières sont essentiels, que vous avez en face de vous des résidents qui n’ont pas eu la visite de leurs proches depuis deux mois, et qui sont contraints de rester dans leurs chambres ? Eh bien, vous restez tout simplement humain, et vous leur tenez la main.

 

Jardiniers

Jardinage avec un résident.

 

Comment les résidents vivent-ils la situation, et notamment les très fortes restrictions sur les visites et les activités collectives ? Leur moral n’est-il pas trop impacté ? Comment vous y prenez-vous pour leur assurer malgré tout, un séjour actif et ludique en ces temps troublés ?

Les deux moments difficiles ont été l’interdiction des visites début mars, puis l’annonce du confinement en chambres. Si certains résidents avaient déjà pour habitude de rester en chambre, d’autres ont accueilli cette décision avec anxiété, et de nombreux questionnements.

Chaque résident vit le confinement à sa façon, et chaque jour est différent. Il est difficile de généraliser. Il arrive même dans certains cas que les familles vivent moins bien la séparation que leurs parents. Le moral n’est pas au beau fixe c’est un fait, mais parfois il suffit d’un détail pour ensoleiller la journée d’un résident. D’où le rôle clé joué par chaque agent de l’établissement. Chaque geste, chaque parole réconfortante prend d’autant plus sens et de l’importance en cette période.

Notre objectif a été de tout miser sur les animations aux étages, et de démultiplier les canaux de communication afin de maintenir le lien entre familles et résidents (Skype, page Facebook, échanges de petits mots ou photos imprimés entre la famille et les résidents).

Les agents de l’établissement, tous services confondus, ont participé aux animations, c’est ainsi que des clips vidéos mettant en scène les résidents ont été réalisés, que des séances de gym tonique ont eu lieu dans les couloirs, des danses, des séances de jeux de mots… Le maximum a été mis en œuvre pour que les résidents se sentent le moins seuls possible.

 

À titre personnel, de quelle manière aurez-vous vécu cette crise du Covid-19 ? Est-ce qu’à la limite, hors bien sûr tous les aspects les plus sombres de cette pandémie impitoyable, vous trouvez quelque vertu à cette situation, et peut-être des raisons d’espérer en un "monde d’après" peut-être plus responsable, plus raisonnable ?

Comme la plupart de mes collègues, en particulier en Alsace, cette période a dépassé tout ce que nous aurions pu imaginer. Cette période est traumatisante, n’ayons pas peur du mot. Nos valeurs, nos principes, notre éthique ont été réinterrogés.

« Cette crise a montré que la Solidarité

n’était pas un mot perdu... »

Face à cela, cette crise a montré que la Solidarité n’était pas un mot perdu et qu’elle pouvait se manifester sous diverses formes, qu’il s’agisse de matériel, de petits mots d’encouragement, de dessins, de douceurs salées et sucrées, de fleurs ! Cela fait du bien, beaucoup de bien.

Toute la question réside désormais sur les enseignements que cette crise laissera : plus responsable, plus raisonnable ? Je suis incapable à ce stade de répondre à cette question, mais j’espère que tout ce que nous avons vécu depuis deux mois ne l’aura pas été « pour rien ».

 

Résidents et soignants

Des soignantes dansent dans les couloirs avec un résident.

 

Cette question, je vous la pose en tant que directrice d’EHPAD et aussi comme bonne connaisseuse de la politique et des questions économiques : la dépendance de nos anciens est-elle suffisamment prise en charge par la société, et y a-t-il en la matière des perspectives qui vous paraîtraient intéressantes à explorer ?

La question du cinquième risque et de la prise en charge de la dépendance n’est pas nouvelle. Tout le monde s’accorde sur une réforme nécessaire du système. Tout le monde achoppe sur la même question : où trouver l’argent ?

Dans votre question, j’interprète « suffisamment prise en charge » non par la question sous-jacente du coût, mais par les moyens humains nécessaires pour prendre en charge la dépendance.

Comment donner envie de devenir soignants ? De travailler en EHPAD ? Je me plais à répéter que nous ne travaillons pas dans une maison de retraite, mais dans une « maison de vie ». Cette maison où ce n’est pas un chapitre de sa vie qui se clôt lorsqu’on y entre, mais bien au contraire un nouveau chapitre qui s’ouvre. Il est malheureusement rare que ce message soit relayé par les médias.

« Un obstacle qui handicape nos "maisons de vie" :

les écoles de formation se vident...  »

Il y a quelques années encore, les directeurs devaient se battre pour faire entendre à leurs tutelles qu’il n’y avait pas suffisamment de soignants ni de médecins en établissement pour faire face à la charge de travail. Aujourd’hui, un pas est franchi : tout le monde s’accorde sur la nécessité de recruter. Un nouvel obstacle se dresse : les écoles de formation se vident. 

 

Un message à adresser, un dernier mot ?

Je suis fière de mon métier. Je suis fière des équipes du Séquoia. Les sourires des résidents ensoleillent nos journées.

 

Équipe EHPAD

La photo a été prise pour remercier les élèves d'une classe de CM2 qui avaient cuisiné

avec leur maman des pâtisseries pour les résidents et le personnel.

 

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