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Paroles d'Actu
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14 mars 2026

Jean-Claude Dreyfus, P3 : « Nicolas, ce sera mon dernier, c'est sûr »

Troisième et dernière partie de mon entretien du 31 janvier - mais pas de nos échanges - avec Jean-Claude Dreyfus : on y aborde quelques points ayant trait à la marche du monde et à la politique, ses amours en particulier avec Nicolas, qui l’accompagne depuis de nombreuses années. Il se confie aussi sur le métier tel qu’il le voit aujourd’hui, sur ses projets et ses envies : cet homme-là n’a pas attendu que sonnent les 80 coups de balai - enfin plutôt de cloche, sinon ça ne veut rien dire - pour savoir ce qu’il voulait. Il sait aujourd’hui ce dont il n’a plus envie, et ce qui l’anime encore : le plaisir. Merci encore à lui pour ce moment, et pour toutes ces confidences ! Il n’a pas fini de nous faire rire, de nous émouvoir, de nous surprendre... J’émets ici le souhait qu’on le redécouvre davantage : il en vaut la peine ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Mes 80 coups de balai ! par Stéphanie Laciak Souyris (Il est midi, octobre 2025)

 

Acte 3

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (31/01/2026)

Jean-Claude Dreyfus : « Nicolas, ce sera

 

mon dernier, c’est sûr... »

Photo personnelle de Jean-Claude Dreyfus. Avec Nicolas, Anita et Oliver.

 

On parlait des personnalités plus ou moins sympathiques... On dit qu’on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus ses conscrits. Toi tu as un conscrit qui fout un peu le bordel dans le monde entier en ce moment, qui s’appelle Donald. Il est de ton année, il fait aussi les 80 coups de balai en 2026. Qu’est-ce que tu aurais envie de dire à cet énergumène ?

 

Rien. Il faudrait l’enfermer. On enferme des gens pour beaucoup moins, dans les hôpitaux psychiatriques. J’ai travaillé dans des hôpitaux psychiatriques. Tu y trouves des gens beaucoup plus lucides et moins dérangés mentalement que lui ou Poutine. Mais qu’est-ce qu’ils ont ? Ils ont le pouvoir. Ils veulent le pouvoir, ils l’ont. Et avec quand même des traînées de gens qui les suivent, malheureusement. Les gens qui sont derrière Donald Trump, c’est l’Amérique la pire. Quand tu penses que ce pays a eu certains présidents... Obama, ce n’était peut-être pas le bon Dieu, il n’a peut-être pas fait grand-chose. Mais quand Obama a été élu, je sais pas, on pleurait de joie, tu vois. Et quand il a été réélu une deuxième fois, tu te dis, merveilleux. Il n’a pas pu faire grand-chose peut-être de grandiose, mais c’était bien différent... Et maintenant, l’Amérique se retrouve avec un mec comme ça. Là, il y a un film qui vient de sortir, sur sa femme Melania. Apparemment ça ne marche pas du tout. Même les Républicains sont en train d’apercevoir qu’ils se sont peut-être trompés... Il paraît que c’est nullissime comme documentaire. Elle a fait ça pour essayer de remonter la cote de son bonhomme. Tout ça, c’est des magouilles. Le monde est pourri avec tout ça, on ne sait pas où on va...

 

Et justement, dans ce monde tel qu’il est et qui se casse un peu la gueule, qu’est-ce qui t’attendrit encore ?

 

Il y a plein de choses qui m’attendrissent encore, franchement. Heureusement. Sinon, tu te suicides. Tu vois, si tu n’as pas un peu de joie intérieure... Si tu n’es pas entouré par des gens que tu aimes et avec qui tu peux un peu discuter, ou même t’engueuler... mais tout ça c’est pas grave, ça fait partie de la vie. On est bien dans notre village. On a quelques amis. Franchement, je ne regrette pas de n’être plus à Paris. J’ai plus envie de sortir dans le monde, dans les choses officielles. J’ai plus envie de paraître, je m’en fous. Rien ne me manque. Je ne suis pas le genre d’acteur, comme j’entends à la télé, qui va te dire qu’il continue à travailler « pour son public ». Le public, j’aime bien quand il est là. Je le respecte. Mais je veux dire, ce n’est pas le public qui me motive à jouer une pièce. Après, tu es content quand tu as du succès. Parce que ça marche. S’il y a un truc qui ne marche pas, ça s’arrête.

 

Franchement, rien ne me manque. Pas même le théâtre. Je ne pense pas que je referai du théâtre, à part des petites choses, peut-être la lecture de mon livre, chantonner à droite à gauche. Mais du théâtre avec une équipe, je doute que je recommence à en faire. On a proposé des pièces ces derniers mois, mais ça m’étonnerait qu’on me propose une pièce qui me plaise à en craquer, qui ait des gens autour formidables, avec qui je veuille bien m’entendre, et qui soit bien payée. Ça fait beaucoup d’ingrédients qui ne vont pas se trouver à notre époque. Donc je ne pense pas que je referai du théâtre.

 

Après, je veux bien tourner un petit peu, parce que ça m’amuse d’aller tourner. Là, j’ai tourné un très joli court-métrage qui va sûrement faire du chemin, qui s’appelle Le Libraire. Je suis monté à Paris trois jours. Et là, je vais peut-être en faire un autre au mois de mars, qui me plaît aussi. J’ai aussi un ou deux projets de longs-métrages qui traînent. Ils se feront ou ils ne se feront pas, je ne sais rien. Je ne fais pas tellement de bile et d’illusions, ça a toujours été comme ça. Delicatessen, je ne sais pas si tu connais l’histoire, mais quand ils sont venus me voir, ce n’était pas pour me proposer le rôle que j’ai finalement eu. Comme j’ai un physique particulier, ils m’ont proposé d’être un personnage dans le sous-sol. Mon rôlé était au départ attribué à Jean Bouise, qui est mort pendant le travail préparatoire pour monter Delicatessen, qui a duré trois ans. Quand ils sont arrivés chez moi, tout d’un coup, ils ont eu un déclic - j’ai su ça un an après - et je suis devenu le boucher. On devait tourner 15 jours, trois semaines après. On a tourné, je ne sais pas combien de temps après, six mois, un an. Pendant ce temps-là, je continuais à jouer au théâtre. On parlait de chance tout à l’heure. Le film s’est fait à l’église de Pantin. Je jouais en même temps à Gambetta avec Jorge Lavelli dans La Nona. Il y avait trois kilomètres entre mes deux lieux de travail, où je jouais deux monstres très différents. C’est une chance folle. J’ai pu faire ce film qui a été important, évidemment. C’est du pot...

 

>>> Delicatessen <<<

 

Dans ton livre, tu parles aussi beaucoup de tes rencontres amoureuses, parfois avec tendresse, parfois sans concession. Est-ce que tu dirais qu’aujourd’hui, avec Nicolas, ce que vous avez construit, votre petit cocon, votre petit paradis, tu es plus heureux à tes 80 coups de balai qu’à tes 70, à tes 60 ?

 

Oui, de toute façon, je suis toujours heureux avec le dernier. C’est comme Piaf. Dans ma vie, comme je suis fidèle, ça a toujours été le dernier à chaque fois. Et puis c’est arrivé que ça ne soit plus le dernier. Mais là, avec Nicolas, c’est le dernier. C’est sûr. 17 ans déjà. Il y en a qui sont morts. Et il y en a que je ne veux plus voir du tout. Et puis il y en a que je peux revoir : on a une amitié qui reste, comme ça. Mais à chaque fois que je vois untel ou untel, je me dis que j’ai bien fait de le quitter. On a bien fait de se quitter, en tout cas. J’aime mieux dire ça comme ça.

 

Quand j’ai connu Nicolas, j’avais 63 ans. Lui aussi, il était beaucoup plus jeune. C’est le hasard de la vie, la chance aussi de trouver quelqu’un à 60 et quelques années avec qui tu vas vraiment t’entendre. Tant mieux. Ça aurait pu ne pas se faire. Quand j’ai rencontré Nicolas, j’étais libre. J’étais sur trois coups en même temps. Il y en a un que j’ai éliminé tout de suite. Il y en a un autre qui a rendu jaloux Nicolas pendant des années. Je vais te raconter un truc, c’est drôle. À chaque fois qu’il avait le hoquet, je lui parlais de ce garçon et ça coupait son hoquet. Bon, c’est passé. Il y a quand même 17 ans que je ne l’ai pas vu... On ne va pas non plus créer de la jalousie inutile. J’étais à l’essai. J’étais libre. Quand j’étais sur trois coups différents, il a fallu que je choisisse, un moment ou un autre. Ça s’est bien présenté. J’ai choisi. J’aurais pu me tromper. Quand tu rencontres des gens, que ce soit de n’importe quelle façon, tu ne sais pas comment ça va se passer... Après, donc, il y a eu le mariage. Je me suis dit que ça allait devenir pépère. On est mariés maintenant. Ça fait peur. Mais c’est bien. On est contents. Il y a une plus grande confiance qui se crée.

 

Un apaisement, une paix intérieure...On en parlait un peu tout à l’heure : quel conseil donnerais-tu à un jeune qui serait passionné de théâtre ou de cinéma et qui aurait envie d’en vivre ?

 

Tu veux savoir ce que je leur dirais ? En un mot : vous vous démerdez. C’est ce que j’ai dit en amplifiant un peu, en racontant d’autres choses. J’ai fait quelques masterclass. D’ailleurs, ici, je suis en train de construire un endroit dans un de mes jardins, une petite scène où je ferai peut-être une soirée, à cheval sur le jour et la nuit, au printemps et en automne, avec des petits spectacles, un peu de concerts. Et puis, des projections de courts-métrages en même temps. Je ferais ça une ou deux fois dans l’année. Pour les gens qui viendront, je ne veux pas que ça soit officiel. Je veux que ça soit à bâtons rompus. Ça sera gratuit, les gens viendront. Ils auront de quoi s’asseoir, ils auront de quoi boire. Et peut-être de quoi manger, si je fais venir des pizzas du restaurant d’à côté. C’est un truc à organiser. Et peut-être, sur cet endroit qui est en train de se construire là, quand il va s’arrêter de pleuvoir, je vais peut-être faire deux, trois, quatre jours de masterclass avec une dizaine de jeunes, garçons et filles. Je leur demanderai de faire une petite pièce qu’on présentera ce jour-là...

 

Et donc c’est le conseil que tu leur donnerais, de se démerder...

 

Oui, mais d’une façon générale, si tu fais une masterclass, c’est que les gens attendent que tu leur donnes des conseils, mais quels conseils je peux donner à des jeunes ? Dé-mer-dez-vous ! Ayez de l’invention, de l’imagination, de la curiosité. Après, les seuls conseils que je peux leur donner, c’est ce que je te raconte. Sortez, allez voir du monde. Poussez la chance. Il ne s’agit pas de se prendre pour un grand acteur ou un grand musicien, mais il faut quand même avoir confiance en soi. Aller au-devant , ne pas rester derrière, ne pas être timide. Même si tu es timide : vaincre ta timidité sans que ça soit de l’abus.

 

Je me souviens très bien, quand j’ai joué Ornifle de Jean Anouilh, avec Patrice Leconte qui en avait fait la mise en scène, on a joué à Paris, ça a été un succès pendant quelques mois, et après on est partis en tournée. Il fallait remplacer deux rôles, parce que Michèle Laroque ne voulait pas partir en tournée. Celui qui faisait mon fils ne pouvait pas non plus, parce que lui allait faire l’école de Strasbourg, donc ça l’empêchait de partir en tournée. Donc il a fallu remplacer deux rôles, un rôle de femme, qui était important, et un rôle de garçon, qui était aussi important. Patrice Leconte m’a demandé si je voulais faire les auditions, si je voulais être là. Après tout ces gens allaient jouer avec moi, donc j’aimais autant pour la tournée que ce soit des gens plutôt agréables. Le premier jour qu’on a fait, on a vu au moins une trentaine de mecs. Il y en a un qui se détachait de tout ça... Moi j’étais sur scène, je n’avais pas joué pendant six mois la pièce, donc j’avais le texte à la main. Il y en a quand même un qui a eu culot de me dire, «  Vous ne savez pas le texte, M. Dreyfus ? » Il y en a plusieurs qui, en partant, ont dit « Il faudrait me donner vite des nouvelles, parce que j’ai plein de projets ». C’était tout cuit, là. La façon dont c’était dit. On n’avait pas besoin de se parler avec Patrice : on n’en a pas trouvé un.

 

On a fait une deuxième session, où il y en avait une dizaine, ou une quinzaine, beaucoup moins. On en a trouvé un autre. On en avait deux, sur 40 personnes, avec des petits cons. Deux qui sortaient du lot. Alors, on en a choisi un des deux. Et les filles, pour remplacer Michèle Laroque, on en a vu une dizaine. Elles étaient toutes bien. Elles apportaient toutes quelque chose. Elles avaient travaillé le truc, elles étaient charmantes. Elles n’étaient pas prétentieuses et tout. Ça a été dur, mais il a fallu en choisir une. Il ne pouvait pas faire autrement, il n’y avait qu’un rôle. Elles étaient toutes bien.

 

Des fois, les jeunes comédiens, ils se prennent pour je ne sais pas quoi. Alors, ce que je peux leur donner comme conseil, c’est, soyez vous-mêmes mais naturels. Ne jouez pas la comédie du parvenu, de celui qui est déjà arrivé quelque part. Et soyez au moins un peu humbles. Tout en existant. En étant là, en ayant de la personnalité. Et en travaillant.

 

Et à cet égard, tu as l’impression que globalement, les jeunes comédiennes sont peut-être plus adaptées que les jeunes comédiens...

 

Il n’y a aucun problème. Les filles sont beaucoup mieux. Je me suis fait gruger une fois au cours Florent. On m’avait demandé de participer à un jury de fin d’année. Donc, j’avais dit oui. J’avais été flatté. Connement flatté. Quatre jours d’horreur. D’horreur ! Et tous les mecs, je devais leur mettre des notes, pas des notes chiffrées, des notations comme ça, tu vois. Je veux dire, tous. Je ne sais pas si c’était une année où tous ces pauvres garçons, on ne comprenait rien à ce qu’ils disaient... Ils étaient courbés en deux. Alors, je sais bien, Laurent Terzieff jouait la moitié du temps courbé en deux. Parce qu’il avait des problèmes, tu vois. Mais c’était Laurent Terzieff. On comprenait ce qu’il disait. Ils jouaient tous introvertis, courbés en deux, etc. Et toutes les filles étaient aussi formidables. Même si tu n’aimais pas le jeu de toutes, elles apportaient toutes quelque chose. Elles étaient intéressantes...

 

Et alors, tu en as un peu parlé, mais tes projets, tes envies, surtout ? Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter ?

 

Déjà que je garde la santé. C’est la première chose. Parce que malgré tout, là, tu vois, j’ai l’air d’aller bien. Je bavarde, je parle et tout. Et là, ça va aujourd’hui. Il y a des jours où je ne dors pas assez. Il y a des jours où j’ai mal partout. Je ne te souhaite pas de vieillir. Malgré tout, on vieillit, on s’abîme petit à petit. Et ça, j’essaie de faire attention, sur les apéros, des choses comme ça. Me souhaiter déjà, que je tienne le coup, que je ne crève pas tout de suite. Et puis, moi, ce qui m’amuse, c’est que je vais peut-être faire une petite masterclass, comme je t’ai dit. Je vais leur faire jouer un petit truc comme ça pour le jour où on le fera. Tourner un peu à droite, à gauche si ce n’est pas trop loin, parce que je ne veux plus me faire de voyages. J’ai trop peur de faire des voyages, d’aller au bout du monde maintenant et de crever au bout du monde. J’ai pas envie de ça... Je voudrais que ce soit en France, pas trop compliqué niveau voyage.

 

Tu sais, j’ai été faire une lecture d’une pièce il y a six mois à Lyon. Trois heures et demie en TGV, si tout va bien. On l’a répétée deux jours. Une pièce de Michel Noir, qui a été maire de Lyon – et qui a eu des problèmes. Il s’est mis à l’écriture et a écrit une pièce qui, je dois dire, n’est pas mal. On dirait du Beckett. Ce n’est pas très gai. Ça ne me déplaisait pas pour aller faire une lecture une fois. Je l’ai fait. Mais eux, le metteur en scène et mes deux camarades, qui étaient très bien, avec qui je me suis hyper bien entendu, ils avaient envisagé que je dise oui pour faire une tournée. Mais je savais que je ne ferais pas de tournée. Je voulais faire l’expérience de la lecture quand même. C’était très bien. Les gens étaient contents. Mais j’ai redit que je ne ferais pas la tournée. Et le voyage, qui a duré beaucoup plus que prévu, a été crevant. J’ai mis trois jours à m’en remettre.

 

Les voyages, c’est compliqué. J’ai mal aux jambes. J’ai mal partout. Les 80 ans, ils existent... Même si je n’ai pas l’air : je ne suis pas ridé, je ne suis pas tapé, j’ai de l’énergie de temps en temps. Je me repose. Là je suis assis, tout va bien. On se parle, pas de problème. J’ai été tourner pendant 3 jours à Paris, ça s’est très bien passé. Pas trop longtemps. Je n’ai plus envie de trucs trop longs. Je ne pourrais plus partir 6 mois et demi comme j’ai fait au Cambodge avec Jean-Jacques Annaud (pour Deux Frères, ndlr). C’était génial. J’ai adoré. On a vu tout ce qu’il fallait. L’équipe était sympa. Jean-Jacques a été super. J’avais des camarades qui jouaient avec moi qui étaient adorables. Mais ça, je ne pourrais plus...

 

Pour conclure, si tu avais un dernier mot, pas le dernier mot ultime, mais comme mot pour conclure notre échange ?

 

Un dernier mot par rapport à ton interview : vive la vie quand même. Continuons jusqu’à plus soif. Il faut continuer à vivre comme on a toujours vécu, quoi qu’il arrive, quoique... Je sais pas ce qui va nous arriver aux municipales, même pour mon village, tu vois. Nous, on sait pour qui on veut voter. Notre maire, il est super. Mais est-ce qu’il va pas se faire passer devant ? Dans ces petits villages, tu peux pas savoir. Les gens votent Front national. Tu ne comprends pas pourquoi. Alors est-ce qu’on aura le même maire, j’espère. Et qu’est-ce qu’on aura comme gouvernement dans un an et demi ?

 

Ça, c’est une bonne question...

 

Mais je suis pas le genre à dire je vais quitter la France. Malgré tout, je vais rester. Et puis on verra. Tu as vu le film Vive la crise ?

 

Oui, je l’ai vu.

 

C’est un film que j’ai fait avec un monsieur qu’on aimait beaucoup, Jean-François Davy. Ce film, on l’a fait juste avant la première élection de Macron. Donc c’est pas tout jeune, déjà. Maintenant, ça passe vite, le temps. Alors je dis pas que c’est un film extraordinaire, mais c’est un joli film quand même, qui a beaucoup de poésie, parce que c’était un mec génial. Il a eu une vie un peu suicidaire, il en est mort... Un mec qui était absolument génial. C’est quelqu’un qui a gagné beaucoup d’argent à une époque avec des films érotiques, à l’époque des cassettes. Il était classé quand même un peu à l’écart... Tu vois, les Français ne sont pas généreux. C’est un mec qui avait beaucoup plus de poésie et de talent que ce qu’il avait fait au début. Il a produit son film lui-même. Et comme le film n’a pas marché, il a revendu des immeubles qu’il avait. Il s’est acheté un hôtel en Afrique. À une heure de Dakar. Un magnifique hôtel luxueux où nous avons été avec Nicolas pendant 10 jours, invités par lui. Bref, il est mort depuis... Et dans le film, il y a une scène où je fais un genre de clochard...

 

>>> Vive la crise <<<

 

Dans un supermarché, je crois...

 

Oui, il y a une scène dans un supermarché, mais là, c’est dans un bistrot. Au début du film, c’est dans un bistrot avec Bigard. On est tous les deux à table et puis dans le café, il y a plein d’alcoolos, de gens qui parlent, des bistrots quoi, de Paris. Et il y a une télé. C’est dommage, le film, ils l’ont sorti trop tard. Il fallait le sortir avant, au moment des élections. Il y a dans cette télé qu’on regarde dans un café, Marine Le Pen qui est devenue présidente de la République. Il y a un interview, ils ont truqué la chose, où elle démissionne pour incompétence. Donc il y a une chose un peu drôle comme ça, intéressante d’un certain point de vue... Alors si jamais on passe à l’extrême droite, là, on va se battre pour qu’elle ne reste pas. On dit ça à chaque fois, qu’ils ne vont pas passer. Il faudra trouver quelqu’un d’autre, je ne sais pas qui....

 

(…) Pendant deux ans, j’ai été directeur artistique, à Fréjus, il y a déjà quelques années. Et c’est tombé au moment des municipales. Et à l’époque, c’était à droite, Fréjus, mais ce n’était pas encore extrême droite. Et j’étais là, dans ce festival, je choisissais 5-6 pièces pour le festival, j’ai été voir beaucoup de spectacles, etc, pour faire un choix. Certains, qui étaient à la Culture, me disaient : « Prends ce spectacle-là, parce que j’aimerais bien me taper une petite qui joue dedans ». J’ai été voir le spectacle, c’était une espèce de merde. Et évidemment, je ne l’ai pas pris. Et j’ai fait une très jolie distribution de spectacles, il y en avait pour tout le monde, il y avait des choses drôles, des choses un peu plus pointues. Franchement, j’avais fait une très bonne sélection. Et la deuxième année, j’étais très bien payé. J’étais revenu parce qu’ils voulaient que je revienne. Et là, il y a récidive sur le même spectacle, etc. Et finalement, je n’ai pas eu accès à l’enveloppe comme la première année. Ils ont voulu absolument tel spectacle. Et s’ils ne l’achetaient pas, les filles prenaient toute la caisse. Un spectacle nul. Les filles étaient nulles. Elles sont parties avec la caisse, sans dire au revoir à personne. Le lendemain, je suis monté sur la scène en présentant le spectacle qui était le dernier spectacle. Et j’ai démissionné en disant que je ne reprendrais pas. À cette époque-là, ils ont construit entre Fréjus et Saint-Raphaël un théâtre, ce qu’ils appellent un théâtre d’agglomération. Et comme j’étais sur le coup, il était question peut-être que je puisse le diriger. Heureusement, je ne suis pas rentré là-dedans parce que c’est complètement politique. Fréjus et Saint-Raphaël, c’est la guerre entre les deux villes. Et l’année d’après, ils sont devenus Front national – je dis toujours « Front national ». Et ils sont depuis Front national, avec Rachline. Et il n’y a plus de festival, il n’y a plus rien.

 

Bon... On va quand même rester sur "Vive la vie" ?

 

Et sur l’espoir. L’espoir qu’on puisse tous, les uns et les autres, continuer à au moins être heureux d’une façon ou d’une autre...

 

En tous les cas, je suis bien content de cet échange. Merci beaucoup à toi. Je vais tout retranscrire par écrit. Je ne te cache pas que ça va être très long...

 

Avant de conclure, je te raconte une histoire. Ça peut te mettre la pression, mais c’est pour te faire rire. J’ai rencontré une journaliste il y a quelques années. Pour une pièce, mais L’Anglaise et le duc était encore à l’affiche. Le film a fait presque un million d’entrées. J’ai rencontré cette journaliste, dans le café où je recevais. Déjà, son magnétophone ne marchait pas. Elle écrivait à l’envers. Je me suis dit qu’elle n’allait rien comprendre à ce qu’elle écrivait. On arrive à mettre les piles dans son truc et on commence l’interview. Elle commence à me parler de ma pub (le fameux Monsieur Marie, ndlr). J’ai dit, en gros : « Je n’ai aucun problème à vous parler de ma pub, qui a été réalisée par Patrice Leconte, mais on ne va pas faire 3 colonnes avec ça. C’était très amusant à faire, mais ça n’existe plus depuis des années, donc je ne tiens pas à en parler trop parce que ça ne me rapporte rien. Et c’est de la publicité, ce n’est rien d’autre que de la publicité. Vous pouvez quand même essayer d’en parler si vous voulez. Ça ne me pose pas de problème. Et puis, en même temps, vous pourriez parler aussi du film L’Anglaise et le duc, d’Éric Rohmer, qui est encore à l’affiche. J’espère pour encore une ou deux semaines. »

 

Un chouette film.

 

C’est un superbe film. Je l’ai revu il n’y a pas longtemps. On a essayé de faire une projection à Narbonne. Ils ont restauré l’image avec les moyens d’aujourd’hui. Je l’ai trouvé magnifique. On se quitte avec la journaliste. Et puis, le truc sort. C’était dans France Soir. Je ne sais même pas si ça existe encore, France Soir. Et je lis le truc. Et elle parle évidemment de ma pub. Et on arrive à « Jean-Claude Dreyfus, merveilleux dans le film d’Éric Rohmer... », Rohmer étant écrit n’importe comment. Tu vérifies sur ton ordinateur, « … L’Oncle Zelduc ».

 

>>> L’Anglaise et le duc <<<

 

(Rires)

 

Oui, comme tu dis, tu restes assis. C’est pas pour te mettre la pression. Là c’était trop tard, on ne pouvait plus le corriger.

 

A priori, je pense pouvoir faire affaire mieux déjà. Donc, ça va au niveau de la pression.

 

C’était imprimé. Elle ne m’a pas envoyé avant. J’articule quand même, même si je parle un peu du nez. Quand je dis L’Anglaise et le duc, je ne dis pas L’Oncle Zelduc. Non, mais tu rêves...

 

Ça peut être un titre de film sympa remarque, L’Oncle Zelduc.

 

L’Oncle Zelduc d’Éric Robber !

 

Quelque part, vu que toi, je sais que tu aimes bien les jeux de mots et jouer avec les mots, peut-être que ce petit hommage involontaire aura pu te faire sourire aussi. Mais bon, c’était pas forcément...

 

Ça peut faire le début d’un beau spectacle, c’est vrai. C’est pas mal. Je commence par raconter ça. Un spectacle qui s’appelle L’Oncle Zelduc. C’est absurde. De commencer sans connaître l’histoire. L’Oncle Zelduc. Oui, c’est rigolo. C’était pour finir sur une note marrante.

 

En tout cas, je tâcherai d’être un peu plus à la hauteur que cette journaliste.

 

Tu n’auras pas de mal. Je sais que tu feras quelque chose de bien.

 

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7 mai 2026

Axel Monnier (P1) : « Trump veut se sortir aussi rapidement que possible de la guerre en Iran »

La dernière fois que j’ai interviewé par téléphone un journaliste en "grand format" dans la perspective d’une élection à venir, c’était Michaël Darmon. C’était le 16 février 2022, à quelques semaines de la présidentielle française. Nous n’avions pas eu le temps de balayer toutes les questions en un coup, rendez-vous fut donc pris pour un second échange, qui eut lieu le 11 mars 2022. Entre temps s’était produit un évènement aussi considérable qu’inattendu : la Russie de Vladimir Poutine avait lancé une invasion de l’Ukraine. La suite de l’interview s’en trouva forcément impactée. Le scrutin du mois d’avril aussi - "effet drapeau" oblige.

 

Lorsque j’ai contacté le journaliste indépendant (ex-TF1) Axel Monnier, installé aux États-Unis et fin connaisseur des arcanes de la politique américaine depuis près de dix ans, il était question de réaliser, par WhatsApp, un long entretien axé sur la présidence de Donald Trump et ses conséquences quant à l’état de l’union américaine, à quelques encablures du 250e anniversaire de la Déclaration d’Indépendance de 1776, et une dizaine de mois avant les midterms. Notre échange s’est tenu le 5 février, pour une durée d’une heure environ. Puis, le temps de la retranscription manuelle, de la relecture... À la fin de février, les États-Unis et Israël lancèrent leur guerre contre l’Iran - qui fut décapité dès le premier jour des hostilités. Une situation nouvelle, changeant potentiellement la donne du scrutin à venir.

 

Le 27 avril, soit, quasiment trois mois après notre interview, M. Monnier a répondu à une dernière question, précisément sur cette nouvelle donne, notamment en matière d’opinion publique. J’ai pris le parti, pour des impératifs de lisibilité et de cohérence, pour ne rien couper non plus de ses développements précis (reproduits quasi tels quels), de scinder en deux l’article, dont vous lisez la première partie. D’abord l’actu brûlante, l’Iran. Puis des éléments de présentation du journaliste, issus de notre échange de février. Viendront, dans un second temps, les réponses (datées du 5 février également) aux problématiques de plus long terme : Donald Trump a-t-il cassé la démocratie américaine ? 250 ans après avoir choisi de rompre avec le Royaume-Uni pour faire nation, les Américains qui s’opposent politiquement ont-ils encore grand chose en commun ? Tout un programme... En attendant, merci à Axel Monnier, pour sa disponibilité ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Axel Monnier : « Trump veut se sortir

 

aussi rapidement que possible de la guerre en Iran »

Photo : soirée électorale au QG de Kamala Harris, à l’Université Howard,

à Washington, D.C., le 5 novembre 2024.

 

partie 1 : la guerre en Iran

 

Comment l’électorat américain, et comment en particulier l’électorat traditionnel de Donald Trump, très attentif à l’inflation et très hostile aux aventures extérieures, réagit-il à la guerre en Iran, décidée par le Président ?

 

La réaction de l’électorat de Donald Trump sur l’Iran est quelque chose de très intéressant. J’ai assisté à plusieurs meetings du candidat Trump en 2024, et il faut rappeler qu’il y répétait systématiquement, depuis avant 2024 d’ailleurs, qu’il ne lancerait pas les États-Unis dans une nouvelle guerre lointaine et coûteuse. C’est un argument qui faisait mouche : les Républicains étaient complètement convaincus par cela, par le fait que les Américains devaient cesser de payer cher pour des conflits qui ne les concernaient pas. Il en était beaucoup question alors que l’Ukraine recevait des armes, des fonds, du soutien logistique et du renseignement de la part de Washington, ce que Donald Trump critiquait ouvertement. Or, depuis son retour au pouvoir, celui-ci ne cesse de s’impliquer sur des sujets à l’étranger. Sous l’égide de certains de ses conseillers qui veulent renouer avec cet impérialisme néoconservateur. Et donc, le voilà qui se lance dans une guerre contre l’Iran, quelques semaines après l’attaque contre le Venezuela...

 

L’électorat républicain était, au départ, plutôt défavorable à ce que les États-Unis se lancent dans cette guerre. Mais, comme cela avait été le cas pour le Venezuela, une fois que la guerre a été lancée, et que Donald Trump a donné des arguments pour justifier sa décision, on a assisté à un retournement sur sa base MAGA (Make America Great Again, ndlr). Tout le Parti républicain n’est pas concerné, mais cette base MAGA reste convaincue aujourd’hui encore, à 80-90% d’après les sondages. Comme Trump l’a dit lui-même durant, me semble-t-il, la première campagne de 2016, il pourrait tirer sur quelqu’un sur la 5e Avenue, et pour autant les gens continueraient à le suivre. Il a raison : sa base électorale n’est pas tant composée de partisans politiques que de fans. Il est une idole pour eux, et ça va au-delà de la politique. Ils aiment son style, sa politique, comme ils aimaient son émission télé et son succès dans les affaires.

 

Je vous disais à l’instant qu’il y a eu retournement de sa base MAGA sur la guerre en Iran. Le Parti républicain en général est beaucoup plus circonspect et partagé. Il faut noter qu’en particulier, les jeunes républicains, ceux qui ont entre 18 et 30 ans sont, contrairement à leurs aînés, très opposés à cette guerre. Ils n’ont quasiment pas connu de guerre. On n’avait plus beaucoup parlé, ces dernières années, de la fin des interventions en Afghanistan et en Irak, qui ont été des bourbiers. La guerre, ça leur paraît très lointain, et ils n’y sont pas du tout favorables. Chose intéressante aussi, Trump a complètement perdu dans cette affaire les modérés et les indépendants, qui sont défavorables à cette guerre à peu près autant que les démocrates.

 

Il perd tout de même, il faut aussi le signaler, une partie pour l’instant infime de sa base MAGA. C’est particulièrement vrai chez les influenceurs, les personnalités, des gens comme Tucker Carlson, ancien présentateur de Fox News, comme Marjorie Taylor Greene, ancienne pasionaria du trumpisme, comme Candace Owens, Nick Fuentes ou Alex Jones. Ce sont des personnalités qui étaient très proches de la galaxie MAGA, ou en tout cas conservatrice, et qui ont une influence importante auprès de ces publics. Et ils ont tous critiqué publiquement cette guerre, et aussi la manière dont elle a été gérée par Donald Trump. Ils estiment tous qu’il ne fallait pas y aller. Marjorie Taylor Greene, que je citais à l’instant, estime qu’avec cette aventure le Président se détourne totalement du "America First".

 

Tout cela, vous le voyez, est compliqué du point de vue de l’opinion publique. C’est pourquoi Donald Trump essaie de s’en sortir aussi rapidement que possible. C’est évidemment pour cela aussi qu’il ne met pas ses menaces à exécutions lorsqu’il parle de détruire ou d’anéantir l’Iran. Il n’a pas du tout envie de faire, ça lui coûterait très cher économiquement et politiquement. Il joue la carte du cessez-le-feu, affirme vouloir laisser sa chance à la diplomatie. Sa chance, c’est que l’Iran, d’après de nombreuses sources diplomatiques, a aussi envie que ça s’arrête. Si tel n’était pas le cas, il me semble que le président Trump serait dans de sacrées difficultés, avec ce conflit dont il imaginait qu’il allait se terminer très vite. Mais qui continue, et qui potentiellement, pourrait toujours lui coûter très cher. Malgré les avertissements de l’état major militaire et de certains politiques - on sait qu’il y a eu beaucoup de dissensions à la Maison Blanche quant au déclenchement de cette guerre -, il était persuadé que l’affaire serait réglée rapidement. Il a complètement sous-estimé le niveau de détermination, de préparation et d’armement de l’Iran. Peut-être croyait-il que ça se passerait comme pour le Venezuela...

 

Il y a aussi une forme de lassitude, chez Donald Trump, à propos de cette guerre. Il aime que les sujets tournent. Il a d’ailleurs une capacité d’attention qui est assez faible, cela avait déjà été dit dans un ouvrage de Bob Woodward sur le premier mandat. Il se dit, dans les coulisses, qu’il parle beaucoup de sa salle de bal, ou des élections de mi-mandat. Il veut se sortir de cette guerre, qui ne le "passionne" plus. On peut d’ailleurs considérer que l’impact de celle-ci sur les élections sera fonction de sa date de fin. Si elle se termine dans les jours ou les semaines qui viennent, l’impact devrait être limité, parce qu’on sera loin de l’échéance, le temps politique et de l’actualité étant devenu très court. Dans pareil cas, cela pourrait être une chance pour lui. Mais si ça dure, si la guerre s’enlise un peu et qu’on se rapproche des élections de mi-mandat, ça risque d’être très compliqué pour lui. Parce que ce conflit coûte très cher aux citoyens américains. Parce que l’inflation repart à la hausse, à des niveaux proches de ceux du début de la guerre en Ukraine. L’essence, et notamment le diesel, a beaucoup augmenté, et inutile de rappeler que c’est pour les Américains une dépense essentielle. C’est un tout : les billets d’avion ont beaucoup augmenté, la nourriture, l’énergie en général sont largement repartis à la hausse. Il faut donc avoir en tête que l’impact de la guerre est déjà important sur les États-Unis, et sur les citoyens américains.

 

le 27/04/26

 

 

partie 2 : parcours de journaliste

 

Quel regard portiez-vous sur les États-Unis avant de vous y installer durablement pour y exercer votre métier de journaliste ?

 

Je dis souvent que c’est un pays complexe, ce qui est vraiment une phrase très tarte à la crème mais, parce qu’on est abreuvés de séries et de films, et que beaucoup de Français sont allés passer une semaine à New York, tout le monde a l’impression de connaître, de comprendre, à la fois les Américains mais aussi leur système politique et leur société. Et je pense qu’il faut au contraire beaucoup de temps pour comprendre les États-Unis.  C’est vraiment un pays qu’on croit facile à comprendre, mais ce n’est pas le cas. Moi, il m’a fallu du temps.  J’ai fait un premier passage au bureau TF1 de Washington en 2017-2018, en tant que junior. J’y suis revenu ensuite pour renforcer le bureau pendant quelques mois pour la présidentielle de 2020.  Mais je pense que je n’avais toujours pas le sentiment d’avoir appréhendé parfaitement ce pays. Je crois vraiment que ça prend beaucoup de temps. Des années.

 

Est-ce que vous avez dû abandonner rapidement certaines idées reçues que vous pouviez avoir sur le pays ?

 

Je ne sais pas si j’ai changé beaucoup de visions que j’aurais pu avoir auparavant, mais en tout cas j’ai compris que ce n’était vraiment pas un pays à prendre comme ça, de façon aussi frontale et de façon aussi évidente qu’on peut souvent le penser.

 

Sachant que Washington est vraiment une ville très libérale au sens progressiste du terme, et c’est pas du tout révélateur de ce que sont les États-Unis...

 

Non, mais avec mon métier, j’ai la chance de me balader tout le temps, partout, dans tout le pays et du coup effectivement de voir plus que la capitale.  Mais oui, c’est vrai, Washington, ça fonctionne un peu comme une bulle.  Mais même cette bulle, elle est intéressante à voir et elle dit des choses sur ce pays. C’est intéressant aussi de la comprendre et d’y passer du temps.

 

(...)

 

Si demain vous deviez vous consacrer en profondeur à un autre pays que les États-Unis, que vous avez couvert depuis 2017...

 

Juste une précision : je n’ai passé, en cumulé, que six ans aux États-Unis. J’y suis comme permanent depuis 2021, mais auparavant j’y étais un pointillé. Plusieurs fois je suis rentré en France avant cette date pour TF1. J’ai quitté TF1 au printemps dernier, je suis donc désormais indépendant. Je suis donc en mesure de rentrer en France si je le souhaite, d’aller ailleurs, etc. Pour l’instant, j’ai le sentiment d’avoir acquis une petite expertise sur le sujet : je connais le pays, son système politique, et avoir compris leurs rouages me permet d’être plus à l’aise aujourd’hui avec ce que je fais, avec ce que je couvre. Si des opportunités se présentaient, je serais ravi de les étudier, mais ce n’est pas à l’ordre du jour pour l’instant.

 

Pour vous répondre, j’aurais plaisir à découvrir d’autres pays. Mais je pense que ma prochaine étape, ce sera quand même la France.

 

Pour la présidentielle de 2027 ?

 

Non, c’est trop court. Je viens de lancer mon activité. Je pense que je voudrai, si je le peux, aller au moins jusqu’à la présidentielle américaine de 2028...

 

Et qu’est-ce que ça vous a apporté, d’être salarié d’un groupe puissant comme TF1 ? Quelle flexibilité attendez-vous, a contrario, du passage au statut d’indépendant ?

 

J’ai travaillé pour TF1 pendant plus de 18 ans. J’ai été en CDI la majorité de cette époque-là. Dès la sortie d’école, en fait, je suis entré dans le groupe et je ne l’ai jamais quitté. Je suis venu en tant que correspondant junior à Washington une première fois entre 2017 et 2018, un peu plus d’un an, pour couvrir les débuts de l’administration Trump n°1. J’avais déjà fait la campagne présidentielle pendant trois semaines avec des reportages, juste en renfort du bureau à l’époque, en 2016. Et je suis revenu ensuite pendant 5 mois en renfort du bureau, pour la présidentielle de 2020 cette fois. Puis entre 2021 et 2025, j’ai été le chef du bureau de TF1. L’intérêt, c’est d’avoir une force de frappe assez importante, celle de TF1. Il y a des moyens pour l’information. On travaille pour les journaux de TF1 uniquement, pas pour 7 à 8 ni pour les autres émissions d’informations. Beaucoup de reportages, ce qui fait qu’on va beaucoup sur le terrain. C’est ça qui est passionnant, à la fois pour l’actualité, c’est-à-dire pour couvrir des catastrophes, des tueries de masse, des ouragans, des feux de forêt, pour couvrir la politique, évidemment, les élections, pour couvrir aussi des sujets d’évasion, des reportages un peu plus légers... Et puis il y avait l’aspect LCI, avec cette fois des directs, pour couvrir en général la politique étatsunienne depuis Washington. Donc il y avait les deux aspects. C’était vraiment passionnant pendant toutes ces années de couvrir tout ça pour TF1 en matière de reportages, et de directs pour LCI.

 

Qu’est-ce qui fait que j’ai quitté TF1 ? Plein de raisons que je ne vais pas vous dévoiler ici, à la fois professionnelles et personnelles.  Ça a été une décision compliquée à prendre, parce que je suis très attaché à ce groupe, à cette rédaction.  J’y ai encore des amis. J’étais censé rentrer à Paris, en fait. Et j’ai décidé de ne pas le faire et de rester un peu aux États-Unis. Ce que ça a changé, dans le fait de devenir indépendant ici, c’est de travailler pour plusieurs personnes, plusieurs médias, plusieurs chaînes. Si les lignes éditoriales ne sont pas forcément très différentes, à chaque fois la manière d’aborder l’actualité diffère un peu.  Je continue de travailler un peu pour TF1 de temps en temps. Je travaille beaucoup pour BFMTV, dont je suis correspondant à Washington. Je travaille pour Quotidien.  Je refais aussi de la presse écrite.

 

Ce que j’aime, c’est à la fois cette liberté, avoir un temps qu’on peut adapter, qu’on peut gérer mieux, la diversité des clients et des opportunités de travail. Je trouve formidable de passer de directs pour BFM à des tournages pour Quotidien, à du reportage pour TF1 ou pour Arte. J’ai fait des articles pour Les Inrocks aussi, par exemple, sur la politique étasunienne. C’était assez intéressant. Et puis à côté de ça, il faut quand même préciser une chose, parce que vous me demandez quelle est la force de frappe de TF1 et comment ça se répercute. Il faut savoir qu’aux États-Unis, que ce soit TF1 ou la plus petite chaîne du câble possible, française ou européenne ou autre, les médias étrangers ont vraiment très peu d’accès et de voix au chapitre. Les grosses agences de presse, comme l’AFP ou Reuters par exemple, BBC parce que c’est une chaîne anglophone et qu’il y a aussi BBC America, ça ce sont des choses que les Américains connaissent. Le reste, qu’on soit TF1 ou pas TF1, ça ne change pas grand-chose. Les accès sont très compliqués. S’il n’y a pas un intérêt économique, en tout cas publicitaire, les institutions ou les lieux touristiques n’ont pas très envie de nous parler ou de nous accueillir. Donc ce n’est pas facile. Par exemple, l’équipe de Donald Trump n’accordait quasiment jamais aucune autorisation, aucune accréditation à ses meetings pendant toute la campagne à la presse étrangère, à part, encore une fois, à l’AFP, à Reuters, et éventuellement peut-être à la BBC, je ne sais même pas d’ailleurs. Parfois, un média français, mais c’était vraiment rarissime. Il faut vraiment voir ça aussi. Ce n’est pas toujours simple de travailler pour des médias étrangers aux États-Unis...

 

le 05/02/26

 

>>> la 2e partie, ici <<<

 

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10 mai 2026

Axel Monnier (P2) : « Les États-Unis sont déjà en état de guerre civile froide »

Trois jours après la mise en ligne de la première tranche de mon entretien fleuve avec Axel Monnier, journaliste indépendant spécialiste des États-Unis, en voici la suite et conclusion, très temporaire. Des développements essentiels, parce que touchant à des problématiques profondes, fondamentales même, au sein de la société U.S. Il a longuement été question, lors de notre échange par WhatsApp du 5 février (donc avant le déclenchement de la guerre d’Iran), de l’état réel de l’union américaine sous la seconde présidence Trump, neuf mois avant des élections de mi-mandat redoutées par les Républicains, et cinq mois avant le 250e anniversaire de la fameuse Déclaration d’Indépendance, qui fut l’acte officiel fondateur de la rupture des Treize Colonies d’avec la métropole britannique. Je remercie chaleureusement M. Monnier pour ses réponses précises et détaillées, illustrées de multiples exemples pris dans la rue, dans des meetings ou chez Mr. and Mrs. Doe. Autant vous spoiler d’entrée : il n’est pas très optimiste quant à la capacité du peuple américain pris dans son ensemble à « refaire nation » de sitôt... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

>>> la 1e partie, ici <<<

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Axel Monnier : « Les États-Unis

 

sont déjà en état de guerre civile froide... »

Visuel réalisé par ChatGPT, d’après la requête de votre serviteur. N.R.

 

Axel Monnier, vous êtes arrivé aux États-Unis en 2017, donc l’année de la première investiture de Donald Trump.  Quels sont les changements qui vous ont le plus frappé dans la manière dont les Américains parlent de politique au quotidien depuis cette période ?

 

Bonne question. Je pense que les Américains ne sont pas comme les Français, ils n’ont pas trop de mal à parler de politique et à s’ouvrir sur ceux qu’ils soutiennent et sur ceux pour qui ils votent. Mais je pense que sans grande surprise, ce qui a vraiment changé, c’est l’éloignement des uns et des autres et l’agacement systématique des Démocrates contre les Républicains et des Républicains contre les Démocrates. Ce sont des gens qui ne se parlent plus du tout, et il n’y a rien qui semble aller dans l’idée d’une réunion. Ils sont toujours plus éloignés, la polarisation est toujours plus forte et il n’y a vraiment aucun terrain d’entente. C’était déjà un petit peu le cas il y a neuf ans, mais je pense que ça a complètement changé, surtout avec la radicalisation des Républicains, depuis le second mandat de Trump. Je pense que ça a encore éloigné les deux partis. Il reste toujours des gens qui sont vaguement au centre-droit et au centre-gauche, mais ils ne sont pas audibles et c’est difficile pour eux de faire ce travail-là. Je pense que c’est ça, le fait majeur, c’est cette polarisation extrême dans laquelle vit désormais le pays...

 

Est-ce que vous diriez que justement la présidence de Trump a été plutôt un accélérateur de fractures qui était déjà existantes ou un vrai point de rupture dans la société américaine ?

 

Ça c’est difficile à dire, mais je pense qu’il a su capter un électorat qui était déjà là et qui était déjà sur des positions un peu plus extrêmes que le Parti républicain de l’époque. D’ailleurs ça se voyait, il y a eu le Tea Party, qui a été une sorte de transition entre le Parti républicain un peu classique et modéré, et le trumpisme. Ça n’a pas vraiment marché. Ils n’ont peut-être pas trouvé la bonne incarnation. Sarah Palin, qui en était un des visages, n’était peut-être pas la bonne personne. Il y avait d’autres gens, mais on l’a beaucoup vue et entendue à ce moment-là (autour de 2008-2010, ndlr). Et donc ça n’a pas vraiment été un succès concret mais ça a ouvert les portes et je pense que Donald Trump, ses équipes et les éminences grises qui l'entouraient à l’époque ont bien vu ça. Donc lui est arrivé, et il a décomplexé une partie de cet électorat qui pensait déjà à ce genre de choses. Sauf que dans un système bipartite, avec un parti de droite et un parti de gauche, c’est compliqué d’aller vers des idées un peu plus radicales. Sauf que Trump est arrivé, et il l’a fait. Donc je pense qu’il n’a pas créé cette radicalité. Je pense qu’elle était déjà intrinsèque. Qu’elle existait dans cette société et qu’elle ne demandait qu’à sortir, et il a réussi à le faire.

 

A-t-il entraîné le Parti républicain comme un bloc avec lui ?

 

Ça a mis du temps à se faire, parce que ce n’était pas le cas lors de son premier mandat. Le Parti républicain arrivait encore, alors, à exister de façon autonome. Il y avait encore beaucoup d’élus qui n’étaient pas des trumpistes au sein du Parti républicain, et Donald Trump et ses équipes ont bien compris ça après sa défaite de 2020. Ils savent aussi qu’il a été lâché par une partie de l’establishment et du coup, l’un des projets sur lesquels il a vraiment travaillé entre les deux présidentielles, pendant les quatre ans où Joe Biden était au pouvoir, c’était justement de reprendre la main sur toutes les structures, et notamment sur le parti. Il y a nommé des très proches. Il a réussi à se débarrasser de l’ancien président du parti et y a placé notamment des membres de sa famille. Donc, il a réussi à retourner cela et à presque dégoûter les Républicains modérés, ou en tout cas non trumpistes, qui siégeaient encore au Congrès, que ce soit au Sénat ou à la Chambre des représentants. Et ceux-là ont, pour la plupart, « pris  leur retraite », ou en tout cas choisi de ne pas se relancer, de ne pas continuer à travailler au sein d’un Parti républicain qui n’était plus le leur.

Donc au début, il n’a pas réussi à avoir ce contrôle, mais aujourd’hui clairement il a réussi à faire du Parti républicain, dans sa très large majorité, un parti trumpiste. Ça pourrait très vite changer si demain il n’était plus là et si quelqu’un d’autre arrivait, parce qu’il y a beaucoup eu d’opportunisme chez certains élus. Mais en tout cas pour l’instant, clairement, il a les structures du parti avec lui.

 

Vous dites que ça pourrait très vite changer s’il n’était plus là, mais si c’était le vice-président J.D. Vance qui reprenait le flambeau, peut-être que ce serait à peu près la même chose...

 

Oui, bien sûr. C’est difficile de faire des plans sur la comète. Je veux dire que tous les élus républicains ne sont pas devenus sincèrement trumpistes du jour au lendemain. Certains le sont parce qu’ils savent qu’ils lui doivent l’élection, sinon ils auront un candidat en face d’eux et que c’est plus facile pour eux d’être dans le parti en étant pro-Trump qu’en étant anti-Trump. La suite de l’histoire, personne ne la connaît malheureusement.

 

Vous évoquiez tout à l’heure ces Amériques parallèles qui ne se croisent plus géographiquement, culturellement et médiatiquement parlant.  Est-ce que vous sentez de manière un peu diffuse que, comme disait un ancien ministre de l’Intérieur français, ces deux Amériques-là pourraient un jour se retrouver face à face ?

 

En guerre civile, vous voulez dire ?

 

Peut-être pas forcément en ces termes-là, connotés historiquement, mais peut-être une « guerre civile froide ».  Est-ce que ça, on est un peu là-dedans maintenant ?

 

Je pense qu’on y est un peu. Les réseaux sociaux sont devenus très politiques. Pas les réseaux eux-mêmes, mais vous avez beaucoup de comptes d’influenceurs, plus ou moins influents, mais en tout cas qui jouent là-dessus. Vous avez par exemple un farouche opposant de Donald Trump qui se balade dans le pays avec un énorme drapeau « Fuck Trump ». Je vous épargne la traduction, évidemment, vous avez compris. Et qui va un peu provoquer les partisans de Donald Trump. Alors au départ, l’idée, c’est de parler avec eux, d’essayer de comprendre et tout ça, mais en vrai, le résultat, c’est que très souvent, ça dégénère un peu. Et vous avez un peu la même chose de l’autre côté.

Vous avez des comptes républicains qui prennent un malin plaisir à aller arracher certains drapeaux, etc. Donc, vous parlez d’une guerre civile froide, je pense qu’on est en mesure de dire qu’elle est déjà là. Des gens ne se parlent plus, il y a déjà des familles où l’on se renie, parce que tel membre est de l’autre bord, donc on ne lui parle plus. Je connais des histoires comme ça. La politique a vraiment, par capillarité, irrigué tout le système sociétal et pris une place démesurée, en fait, par la seule existence de Donald Trump. Parce que les Américains se placent et se qualifient par rapport à lui. Aujourd’hui, on se prononce plus pour ou contre Trump que pro-républicain et pro-démocrate.

 

Et d’ailleurs, est-ce que vous sentez, quand vous discutez avec des Démocrates, une forme de rancœur vis-à-vis notamment de Joe Biden, parce que finalement, on peut estimer que le fait d’avoir quitté la campagne de 2024 très tard a sans doute joué sur le résultat final. Est-ce qu’il y a une rancune par rapport aux Démocrates, qui auraient dû la jouer autrement en 2024 ?

 

Ça a existé, oui. Contre Joe Biden, bizarrement, j’ai tendance à avoir l’impression que non. Je pense qu’ils en veulent beaucoup aux Démocrates. Au parti lui-même, qui n’a pas été en mesure de débrancher la campagne et la candidature de Joe Biden tôt, qui n’a pas été en mesure de préparer une solution de secours tôt, qui n’a pas été en mesure de bien faire le travail autour de Kamala Harris, qui n’est pas en mesure aujourd’hui d’offrir une opposition forte à Donald Trump. Je pense que oui,  il y a une partie de l’électorat  démocrate qui est très fâchée de tout ça, mais qui, pour autant, ne se détourne pas  du parti, parce qu’encore une fois, quand on est dans un système à deux partis, si on se coupe de son propre parti, ça veut dire qu’on ne vote plus ou alors qu’on vote pour des micro-partis, comme le Parti vert, ou les Socialistes américains, mais qui ne représentent rien et qui ne sont jamais en mesure de pouvoir peser sur aucun scrutin...

Donc oui, cette colère existe et elle a existé, mais encore une fois, je ne suis pas sûr qu’elle soit vraiment dirigée vers Joe Biden lui-même. Je sais que sa femme aussi a été souvent critiquée, parce qu’elle a été l’une des personnes qui ont poussé sa candidature jusqu’au bout, et elle lui a demandé de rester jusqu’au bout. Certains Démocrates en ont aussi beaucoup voulu au chef du Département de la Justice, Merrick Garland : il y a eu beaucoup d’hésitations au moment de réaliser le travail de justice contre Donald Trump, parce qu’on craignait que ce soit pris pour des attaques politiques, alors qu’au départ, c’était bien basé sur des faits  et sur des éléments concrets. Donc il y a eu de la rancœur, il y en a sûrement encore beaucoup aujourd’hui contre le parti...

 

Très bien. Et vous parliez tout à l’heure de la désunion. Dans vos reportages, dans vos rencontres, il y a plutôt une forme de nostalgie de l’unité passée ou alors au contraire l’acceptation d’un pays qui serait durablement polarisé ?

 

Alors ça c’est compliqué, parce que tout le monde dans les discours va vous dire qu’effectivement il faut que le pays se réunisse, qu’il faut réussir l’union, ça a été quand même le grand mot d’ordre de Joe Biden lors de sa campagne en 2020. Il fallait redonner de l’élan à la communauté, essayer de rassembler les Américains... ce qu’il n’a pas réussi à faire, la tâche était bien trop ardue à mon avis. Sur le papier, beaucoup de gens disent qu’il faut restaurer cette unité. Mais est-ce qu’ils en ont vraiment envie ? Ils ne se parlent plus vraiment, ils sont tellement différents... Je n’ai jamais eu cette discussion, à vrai dire, avec des Américains... En même temps, je pense que c’est difficile d’assumer, de dire que cette polarisation extrême et parfois très violente, verbalement en tout cas, peut satisfaire certains. Ce serait reconnaître qu’on se satisfait d’une situation politique erratique et assez violente. Je ne suis pas sûr que les gens le reconnaîtraient. Mais peut-être que ça existe, effectivement. Peut-être que certains estiment que ça a permis de mettre à bas les masques... Là, pour le coup, j’ai jamais entendu ce son de cloche, en tout cas, sur le terrain. Jamais. Ça ne veut pas dire que ça n’existe pas.

Je repense à un reportage que j’avais réalisé... On sait qu’il y a beaucoup de communautarisme ici, ça fait partie de la culture. Mais la tendance depuis quelques années, c’est que les gens déménagent et se regroupent en fonction de leurs affinités politiques. J’avais fait un reportage, par exemple, dans l’Idaho, qui est un État déjà conservateur et assez religieux, et qui est en train d’accueillir des gens qui viennent d’États bleus, donc démocrates, qui veulent fuir ces États démocrates et leurs lois, notamment des lois pro-environnementales,  pro-avortement,  des lois qu’eux n’aiment pas, pour se regrouper avec des gens dont ils partagent les valeurs. Il y a la petite ville, par exemple, de Cœur d’Alene, en plein Idaho, qui en a fait une spécialité, et qui est en train de devenir un centre du nationalisme chrétien. Il y a des agences immobilières spécialisées pour accueillir les conservateurs de tout le pays qui veulent s’y installer...

C’est assez impressionnant, et à l’inverse, il y a aussi beaucoup de Démocrates qui commencent à quitter les États républicains, les États rouges, notamment ceux où on ne peut plus pratiquer l’avortement, ceux où les communautés LGBT sont, non pas forcément « en danger », mais en tout cas moins bien vues. Il y a des États qui commencent à vouloir remettre en cause le mariage du même sexe, par exemple. J’avais fait aussi un reportage sur des conservateurs qui quittaient la Californie. Ils trouvaient qu’il y avait trop de taxes, trop de choses pour l’environnement, trop de législation qu’ils trouvaient « woke ».

Ça, c’est encore une preuve que ce pays est quand même loin de la réconciliation, et qu’au contraire, le fossé se sépare, puisqu’on ne veut même plus vivre ensemble. Voilà, mon sentiment c’est que la réconciliation est loin d’être actée dans ce pays...

 

La culture populaire américaine, le cinéma, la musique, le sport, et évidemment les réseaux sociaux, reflète-t-elle cette désunion ? Peut-être même l’aggrave-t-elle ?

 

L’aggrave, je ne sais pas, mais elle le reflète de plus en plus. Parce qu’effectivement, on voit qu’aujourd’hui, choisir une chaîne de télé, choisir une chaîne d’infos, choisir un site internet, choisir un réseau social, c’est désormais faire un choix en partie politique. Si on est plutôt sur BlueSky ou si on est plutôt sur X, si on est plutôt sur CNN ou sur Fox News, évidemment. Ce n’est pas nouveau, mais ça s’est renforcé. Et surtout, la culture est vraiment devenue un terrain de combat, justement. On le voit là avec l’exemple de ce dimanche : on a le Super Bowl, avec le spectacle traditionnel de la mi-temps, un énorme événement (l’entretien se déroule le 5 février, quelques jours avant le Super Bowl, ndlr). L’année dernière, ça a été de très loin l’événement le plus suivi, plus que le match lui-même : Kendrick Lamar a obtenu la meilleure audience de l’histoire de tous les spectacles de mi-temps du Super Bowl. Cette année, c’est Bad Bunny qui a été choisi. C’est un Portoricain, donc un Américain, mais qui chante en espagnol. Il y a énormément de critiques, d’insultes racistes sur les réseaux sociaux, et pas que sur les réseaux sociaux.

Une partie des cercles ultra-conservateurs aussi sont vent debout. Du coup, Turning Point USA, qui est l’organisation de feu Charlie Kirk, a décidé de faire une contre- programmation avec des chanteurs country, qui ne sont pas très connus. Avec Kid Rock, qui est un chanteur qui est un très grand partisan de Donald Trump. La seule existence de cette soirée, le fait qu’ils communiquent, le fait qu’on en parle énormément sur les réseaux sociaux, c’est une autre preuve de cela.

Il y a aussi, par exemple, le cinéma chrétien très traditionnel, qui est en train de se développer, et qui est en train de prendre des parts de marché énormes. Tout se base, non pas à Hollywood, mais à Salt Lake City, qui est la terre des Mormons, et qui est une ville ultra-religieuse. Ils développent vraiment des histoires très positives. On ne voit pas beaucoup de diversité, ce sont des histoires toujours familiales. Il n’y a jamais de questions de société trop prégnantes dedans. On le voit à tous les niveaux. Et la droite trumpiste joue là-dessus. Ils veulent vraiment recréer l’idée que l’art, la culture, les médias ne doivent pas être l’apanage des Démocrates. Et donc, c’est vrai qu’ils ont vraiment lancé beaucoup de projets, de pistes. Songez à Truth, le réseau social de Donald Trump. En fait, ce qui s’est passé, c’est que ce qu’on a connu avec les réseaux sociaux : les gens se créent des bulles d’information et ont l’impression que, dès que ça sort de leurs bulles, ça n’existe pas, ou alors c’est minime. Mais en fait, c’est en train de se recréer à tous les niveaux. Au niveau médiatique, au niveau culturel, artistique, etc... Et c’est vrai que c’est très étonnant de voir ça.

 

Est-ce que vous diriez que justement cette espèce de guerre culturelle, ça n’est pas qu’une histoire qu’on trouve dans les médias et que c’est quelque chose que vous ressentez au quotidien auprès des Américains ? Est-ce que les Américains se sentent partie prenante, d’un côté ou de l’autre, d’une sorte de guerre culturelle ?

 

Ah oui. Ils ne le verbalisent peut-être pas comme ça, mais je pense qu’effectivement, quand ils décident de boycotter le spectacle de Bad Bunny à la mi-temps du Super Bowl, c’est un choix volontaire de la part de certains Républicains, de certains trumpistes qui vont avoir à cœur, en plus, de partager ce boycott sur les réseaux sociaux. Un article sur Substack expliquait récemment que la pub était en train de devenir elle-même très polarisée, et que les marques américaines étaient de plus en plus à devoir choisir un camp, en fonction de leur histoire, de leurs égéries, de leurs produits, de leur patron, de leurs décisions passées, etc...

Désormais, tout est possiblement vu par le prisme politique. Je vous disais que certaines marques se sont petit à petit positionnées politiquement. Au-delà de ça, il y a même des marques qui se créent en voulant dire, « Nous, on est la marque de ceux qui défendent la police / qui sont pro-armes / qui sont, etc... » Il y a, par exemple, une marque de café qui s’appelle Black Rifle, donc « Le Fusil noir », qui s’est développée sur un marché-ultra concurrentiel et qui a réussi à prendre des parts de marché, justement par son positionnement très politisé. Tout cela se voit vraiment à tous les niveaux de la société et je pense qu’une partie des gens assume cela.

Du côté démocrate, à l’inverse, il y a eu plusieurs appels à des boycotts de grandes chaînes qui, après le retour de Donald Trump au pouvoir, ont accepté d’abandonner leur politique de DEI, c’est-à-dire de Diversité, Égalité et Inclusion, pour satisfaire le nouveau locataire de la Maison Blanche. Et donc, il y a des chaînes qui souffrent.  Par exemple, Target, qui est une chaîne pourtant vue comme très démocrate et très proche des gens de gauche, souffre parce qu’il y a eu cet appel au boycott a été très relayé, parce que beaucoup de gens ont trouvé ça scandaleux qu’ils cessent de mettre en avant la diversité et l’inclusion dans leurs recrutements, dans leurs magasins, etc. Donc pour vous répondre, je pense qu’effectivement c’est vraiment devenu quelque chose qui existe, et que les citoyens revendiquent. Tout le monde n’est pas là dedans, mais ça existe.

 

Et justement, est-ce qu’à cet égard, les jeunes Américains sont plutôt de nature à être porteurs de réconciliations ou au contraire de nouvelles lignes de fracture ?

 

Ce qu’on a vu avec la mort de Charlie Kirk, c’est qu’il y avait beaucoup de jeunes conservateurs qui avaient apprécié cet influenceur, parce qu’ils avaient le sentiment de pouvoir enfin assumer d’être des conservateurs alors que c’était souvent mal vu dans les milieux universitaires. Je n’ai pas le sentiment que la jeunesse en soi change grand chose : il y a une grosse différence entre les jeunes hommes et les jeunes femmes, entre les personnes blanches et les personnes racisées... Je ne suis pas sûr que la jeune génération soit vraiment porteuse d’union. Peut-être que ça changera, mais ils sont souvent très à gauche ou très à droite, en tout cas sur les personnalités politiques qui émergent. Et l’électorat, encore une fois, est très, très divisé. Ce sera intéressant d’étudier cela dans les prochaines années, mais pour l’instant, je pense qu’il n’y a pas les prémices d’un retour à une union, ou à quelque chose de plus modéré.

 

Pensez-vous, pour l’avoir vécu là encore avec le contact des gens de terrain, que le rapport à la vérité aussi a beaucoup changé, notamment depuis la deuxième investiture de Trump ?

 

Oui, c’est une certitude, et c’est plus que jamais le cas. Et le problème, c’est que l’intelligence artificielle a renforcé encore cette tendance. Il y a deux ans, ce n’était pas aussi important, pas aussi utilisé. Aujourd’hui, il y a beaucoup de fausses informations qui circulent et de fausses vidéos créées intégralement par l’intelligence artificielle. Donc ça complexifie totalement l’accès à la vérité. Et puis, je pense qu’il y a aussi un phénomène : les gens sont contents d’entendre ce qu’ils ont envie d’entendre. Même si parfois, ils ont des doutes sur la véracité des faits et des propos. Mais tant que ça les conforte... Bref, on est dans une époque où il est difficile, effectivement, d’avoir accès à cette vérité, qui parfois est presque vue comme dérangeante.

Les supporters de Donald Trump, notamment, sont assez étonnants à ce niveau-là. Ils ont toujours une réponse. Parce qu’il y a quand même beaucoup de choses paradoxales chez lui, notamment son rapport à la religion, sur des choix qu’il peut faire au niveau politique, sur des promesses qu’il n’avait pas tenues, etc. Et quand vous leur posez la question, ils arrivent toujours à justifier ses décisions et ses choix. Ils sont vraiment dans une optique de tout ou rien, ou plutôt, « tout avec lui ». Soutien total. Dans ce cadre-là, ils peuvent parfois avoir un rapport à la vérité extrêmement étonnant. D’autant plus que c’est parfois relayé par des médias ou des réseaux sociaux ou des podcasts ou des influenceurs qui n’hésitent pas à jouer, justement, avec ces limites, et avec cette vérité.

 

Est-ce que vous sentez, en particulier bien sûr, plutôt côté démocrate, que l’État fédéral tenu par l’Administration Trump fait peur aujourd’hui ? Est-ce qu’on voit Washington comme quelque chose qui fait peur ? Est-ce que vous avez déjà recueilli des témoignages allant dans ce sens ?

 

Je n’ai rien vu qui allait dans ce sens, mais j’imagine que ce qui s’est passé dans le Minnesota, avec l’arrivée massive d’agents de l’Immigration pour mener des expulsions massives, doit aller dans ce sens. Après la mort de Renée Goode et d’Alex Pretti, sur place, les manifestants, les élus démocrates, et même certains élus républicains de l’État, ont exprimé leur défiance quant aux enquêtes qui allaient être menées par l’État fédéral. D’abord, parce qu’ils savent que ces agents risquent d’être  protégés, et ensuite, parce que l’Administration aura du mal à se dédier.

Pour vous répondre précisément, je n’ai jamais entendu ce discours, mais j’imagine que oui, que ça existe.  De toute façon, on voit bien que Donald Trump, depuis qu’il est revenu au pouvoir, politise énormément les agences qui parfois sont censées être indépendantes, comme on l’a vu avec la Fed, la Réserve fédérale américaine, qui est censée être une agence totalement indépendante. Jérome Powell, son président actuel, qui arrive en fin de mandat, en est la preuve. Il s’est battu, il n’était pas dans les petits papiers de Donald Trump, qui a essayé de tout faire pour l’embêter, et lui a dit clairement que c’était une attaque contre l’indépendance de cette organisation. On a bien vu aussi que le FBI, avec Kash Patel à sa tête, nommé par Donald Trump dès son arrivée, était devenu une arme pour le pouvoir en place. Donc oui, cette idée doit forcément exister que l’État fédéral d’aujourd’hui est très partial. Il y a forcément des Démocrates qui pensent ça, c’est une certitude.

 

Et pour vous, pour l’instant, les contre-pouvoirs tiennent, au niveau national ?

 

C’est compliqué, parce que celui de la justice, Donald Trump ne s’en préoccupe pas. Même si certaines de ses décisions, certains de ses décrets sont jugés illégaux, il continue de les appliquer, comme si de rien n’était. Il y a de nombreuses procédures en justice, mais à partir du moment où il avance comme un bulldozer, est-ce que ça veut dire que de fait, on s’assoit sur l’état de droit et qu’il n’y aura pas de retour en arrière ? C’est compliqué de dire ça, mais en tout cas, c’est l’impression que ça peut donner à beaucoup. La presse essaie d’assumer son rôle de contre-pouvoir, mais la presse américaine est elle aussi tellement polarisée qu’on a une presse très pro-Trump et une presse très anti-Trump, et qu’au milieu, ceux qui essaient de faire leur travail de façon très factuelle ont du mal à se faire entendre. Je dirais que c’est à ce niveau-là, peut-être, que les contre-pouvoirs fonctionnent sur les réseaux, dans les médias, mais en même temps, ils ne sont entendus que par ceux qui sont déjà convaincus. Je ne suis pas sûr que beaucoup d’électeurs de Donald Trump s’informent sur des canaux qui pensent différemment d’eux. Et quand bien même ils le feraient, est-ce que ça les convaincrait ? Est-ce qu’ils écouteraient ? Est-ce qu’ils seraient d’accord ? Je ne suis pas sûr, mais c’est vrai que la question se pose aujourd’hui très fortement.

S’agissant du législatif, on l’a vu notamment avec l’attaque contre le Venezuela : il aurait fallu une autorisation de la part du Congrès. C’est bien le Congrès, et non pas la Maison blanche, qui est apte à valider une opération militaire extérieure de cette ampleur. Donald Trump ne l’a pas fait... Donc c’est vrai que la question se pose. Est-ce que les contre-pouvoirs, qu’ils soient politiques, juridiques, médiatiques, fonctionnent bien dans ce pays ?  Aujourd’hui, c’est difficile à dire...

 

Vous parliez à l’instant de la presse. Est-ce que vous ressentez, même de manière un peu diffuse, une forme d’intimidation de la presse par le pouvoir actuel ? Posé autrement, est-ce que vous sentez que quelque chose a un peu changé dans l’exercice de votre métier sur place depuis un an ? Que des journalistes osent moins faire des papiers sur Trump, notamment des journalistes étrangers, de peur peut-être qu’on leur dise de partir ?

 

Il y a eu des histoires comme ça. Il y a eu un journaliste allemand qui a publié quelque chose d’assez virulent contre Charlie Kirk après sa mort. Il a eu quelques problèmes ensuite : il a été menacé de se voir révoquer son visa par un membre de l’administration, même si ça n’a finalement pas eu lieu. C’est vrai que c’est un sujet dont on discute avec les journalistes étrangers. Il y a un doute là-dessus, parce qu’on sait que tout est lu, tout est regardé. On a souvent des visas de journalistes, qui sont des visas spécifiquement dédiés aux journalistes étrangers. Et effectivement, ils peuvent être révoqués assez facilement. Donc je pense que ce doute, cette peur, existent chez de nombreux journalistes étrangers. Et en même temps, il y a l’envie de faire son travail, de dénoncer ou de critiquer s’il y a besoin de le faire, sans avoir à se poser de questions sur les conséquences.

Quant aux journalistes américains, on voit bien qu’ils sont souvent réprimandés, moqués. On l’a vu encore tout récemment avec Kaitlan Collins, qui est l’une des journalistes stars de CNN et qui va souvent couvrir les conférences de presse de Donald Trump : elle s’est fait houspiller par le président parce qu’elle a posé une question sur l’affaire Epstein, et qu’il n’était pas content. Il lui a dit quelque chose comme, « Vous ne souriez jamais. De toute façon, vous êtes fake news. Vous êtes très mauvais. Vos audiences sont nulles. » Et il a enchaîné comme ça des critiques pendant deux minutes. Je pense qu’ils en ont pris l’habitude. Je pense qu’ils en jouent un petit peu aussi parce que, mine de rien, ça fait parler, ça vous montre un peu, ça montre que la presse n’est pas toujours la bienvenue à la Maison blanche, même s’il y a beaucoup plus de journalistes accrédités cette année à la Maison blanche qu’auparavant. Mais c’est vrai que ce n’est pas simple de faire ce travail avec des critiques aussi fortes, aussi véhémentes, aussi publiques...

 

Et encore une fois, personne ne semble pouvoir être le contre-orateur évident du côté démocrate. Les anciens présidents se sont exprimés sur les événements de Minneapolis. Mais c’est vrai que personne ne porte vraiment une voie alternative incontestable...

 

Sur les anciens présidents, il y a une sorte de règle qui veut qu’on ne s’exprime pas trop sur la politique et sur les successeurs. C’est un peu compliqué quand le successeur en question, c’est Donald Trump et qu’il est aussi, disons, clivant. Gavin Newsom, le gouverneur de Californie, essaie de porter une parole démocrate forte. Il utilise un peu les mêmes outils et les mêmes armes que le mouvement MAGA, c’est-à-dire qu’il se moque, il utilise des memes, il tourne des vidéos, il n’hésite pas vraiment à basher très fort des Républicains, voire Donald Trump. Mais il y a un débat là-dessus aussi : est-ce que c’est la bonne solution ? Est-ce que les Démocrates doivent aller dans cette politique un peu basse, faire la même chose pour espérer être entendus ? Ou est-ce qu’au contraire, ils doivent essayer de tenir un discours qui risque de ne pas être entendu ? C’est une question très compliqué. Mais on peut au moins reconnaître à Gavin Newsom l’envie de tenter quelque chose et de faire porter la voix d’un État démocrate et de la voix de ses électeurs. On sait aussi qu’il vise évidemment l’élection de 2028, donc il ne fait pas ça pour rien. Après, il y a quelques personnalités qui ont essayé des petites choses, de façon éparse. Le sénateur Cory Booker a fait un discours-marathon d’un peu plus de 24h. Mais ça reste des petits coups d’épée. Certains diront, des coups d’épée dans l’eau. Bernie Sanders parle beaucoup, son « Tour anti-oligarchie » a marché très fort l’an dernier. Il rassemblait des dizaines de milliers de personnes. Tout cela veut bien dire que dans le peuple démocrate, il y a l’envie de voir quelqu’un émerger.  Il y a le besoin de se raccrocher à une figure qui s’oppose à Donald Trump.

Plusieurs éléments entrent en compte. Je pense que d’abord, les Démocrates sont encore sonnés et sont encore dans un état de sidération à la fois de leur défaite et de la victoire de Donald Trump et de l’excès de son projet. Il y a le fait que c’est difficile aussi pour un pays aussi morcelé, où la politique se joue quand même vraiment au niveau de l’État, au sens d’État fédéré, d’avoir une figure nationale qui émerge. Beaucoup d’opposants existent, mais c’est compliqué de faire émerger une personnalité plus qu’une autre. J’étais allé couvrir pour Quotidien un rassemblement de Bernie Sanders en Pennsylvanie, donc sur un territoire qui a été gagné par Donald Trump. Cet État est très divisé, entre des villes comme Philadelphie ou Harrisburg, qui sont très démocrates, et des espaces ruraux ou des banlieues devenus très pro-Donald Trump. Et justement, je me souviens de ces conversations que j’ai pu avoir avec pas mal de personnes. Je leur posais systématiquement la question : « Est-ce que vous en voulez au parti de ne pas être présent ? » Certains me disaient que oui, qu’ils aimeraient avoir des voix qui portent un peu plus, etc. Mais beaucoup de gens, des militants du parti, des syndicalistes ou même des militants associatifs, me disaient : « Mais vous savez, on essaie de le faire ce travail, sur le terrain. » Ça ne se voit pas, parce que c’est un travail de longue haleine, mais il y a des procédures en justice contre certaines décisions de l’administration. Il y a les syndicats qui passent leur temps dans les usines à essayer de convaincre que Donald Trump n’est pas une solution pour le mouvement ouvrier, etc. Les gens étaient presque vexés que je leur dise ça, que le parti ne faisait rien. Ils répondaient : « Vous savez, ce n’est pas parce que vous ne voyez pas quelqu’un qui parle à la télé du matin au soir que nous, sur le terrain, on ne travaille pas et on ne fait pas des choses. » Et c’est vrai. J’imagine que ces gens font un travail incroyable. Mais à un moment donné, ça doit pouvoir porter ses fruits et ça doit surtout pouvoir se voir. Et je pense qu’une majorité de l’électorat démocrate aujourd’hui est un peu circonspecte, voire déçue, parce que justement, ils ne voient pas de choses se passer ni au niveau du parti ni au niveau de personne. Et c’est vrai que ça doit peut-être être assez difficile à encaisser quand vous êtes un électeur de ce parti, de ne pas comprendre pourquoi il n’y a pas de réveil.  Et en même temps, il faut aussi reconnaître que Donald Trump a gagné la Maison blanche et que les Républicains ont gagné et le Sénat et la Chambre des représentants. Donc il concentre tous les pouvoirs par le fait des élections. On va voir si les élections de mi-mandat de novembre prochain inversent la donne ou pas...

 

Ce que vous suggérez, c’est que finalement, c’est la campagne présidentielle victorieuse qui crée le leader. Sans campagne présidentielle victorieuse, il n’y a pas de leader dans le parti vaincu. Pour ainsi dire, pas de leader national...

 

Disons que le système politique américain ne fonctionne pas comme le système politique français, avec plein de partis et un patron à la tête de chacun. Personne ne connaît en France les responsables du Parti républicain ou du Parti démocrate. Ce sont des parfaits inconnus. Même aux États-Unis, je ne suis pas sûr que beaucoup de gens les connaissent. En France, un chef de parti peut incarner une opposition. Ici, c’est compliqué. Aux États-Unis, ce rôle repose plutôt sur des personnalités qui émergent, que ce soit des gouverneurs, des sénateurs ou des représentants. Et d’ailleurs, quand vient le temps des primaires pour la présidentielle américaine, souvent on est un peu surpris de voir sortir des noms qu’on ne connaît pas en France.  Barack Obama était un sénateur pas hyper connu quand il est sorti du chapeau et quand il s’est présenté à la primaire en 2007. Donc, c’est aussi la preuve que ce système peut créer des personnalités et faire émerger des gens un peu de partout et un peu de nulle part à la fois. Mais ça demande du temps, et ça ne se fait pas toujours longtemps à l’avance.
 
Il y a quand même des personnalités qui émergent. Il y en a qui commencent déjà à se préparer pour 2028. Il y a aussi la figure de Kamala Harris. Je pense qu’elle a eu beaucoup de mal à accepter sa défaite. Ça a été très, très dur pour elle. Surtout qu’en plus, elle n’était pas censée être candidate à la fonction présidentielle. Elle a accepté de l’être un peu au dernier moment. Elle a fait une campagne courte, intense, forte, qui a d’abord été symbolisée par une forte attente. Elle a eu le momentum (l’élan, la dynamique, ndlr) au début, et puis après ça s’est un peu lissé. On ne l’entend pas beaucoup, Kamala Harris. Et certains le lui reprochent. C’est compliqué de trouver des personnalités qui puissent avoir cette légitimité. Gavin Newsom parle très fort, il parle beaucoup, il s’investit, il fait beaucoup de choses. Mais il ne s’exprime qu’en tant que gouverneur de Californie.

 

La question « Qu’est-ce qu’être Américain aujourd’hui ?  » trouverait-elle une réponse différente aujourd’hui, par rapport à 2017 ?

 

Ça va surtout dépendre de la personne à qui vous allez poser cette question, je pense. Je ne pense pas que ça ait fondamentalement changé, mais je pense que la vision de certains a dû changer avec Donald Trump, c’est une certitude.

 

Est-ce qu’il y a encore des espaces et des sujets capables de rassembler les Américains ? Est-ce que le drapeau, c’est encore quelque chose qui rassemble les très progressistes et les très conservateurs/réactionnaires ?

 

Je ne suis pas sûr... La gauche de la gauche américaine voit tellement de connotations négatives à ce pays, le racisme, les inégalités, notamment financières, le manque de soutien à la population en difficulté, qu’elle soit pauvre ou handicapée ou les vétérans... Je ne suis même pas sûr que le drapeau rassemble encore vraiment. Je pense que ce qui rassemble aujourd’hui, ce sont les événements dramatiques. Et encore... Sur les réseaux sociaux, vous trouvez toujours des gens qui se crêpent le chignon sur les raisons du drame, etc. Ça a été le cas sur les feux de Los Angeles, c’est le cas à chaque fois qu’il y a une tuerie dramatique... Les événements positifs, sportifs, peuvent rassembler, mais on voit que le Super Bowl lui-même, à cause du concert, cristallise aussi les oppositions… J’ai même lu des publications sur les réseaux sociaux qui disaient qu’il fallait soutenir telle ou telle équipe parce qu’il se trouve que dans les deux équipes de finale, il y a un des propriétaires d’équipe qui a donné de l’argent à Donald Trump et l’autre qui n’a donné de l’argent à aucun parti. Il y en a donc qui veulent soutenir telle équipe parce qu’elle soutiendrait Donald Trump, et d’autres qui veulent soutenir leurs rivaux parce que leur équipe ne fait pas de politique dans le sport... À mesure que je réfléchis, j’ai l’impression qu’il n’y a pas grand-chose qui réunit encore le pays. Surtout qu’en plus, la différence, comme vous l’avez dit tout à l’heure, elle est géographique autant qu’elle est culturelle. Elle n’est pas seulement politique...

 

Croyez-vous, notamment dans la perspective des midterms du mois de novembre, que par rapport aux récentes décisions de Trump sur la politique étrangère (rappel : cet entretien a eu lien avant la guerre en Iran, ndlr), sur les droits de douane, etc., que notamment ses électeurs historiques, MAGA, etc., sont un peu déboussolés par Trump ? Est-ce que vous le sentez, parmi les gens que vous rencontrez qui sont des Républicains vraiment pro-Trump ?

 

C’est une bonne question.  Et ça va être tout l’enjeu de ces élections de mi-mandat. L’un des grands enjeux, ça va être justement la question du vote latino, qui a été assez fort en faveur de Donald Trump en 2024. Est-ce que les opérations d’expulsion massive peuvent changer la donne ? Et en même temps, est-ce que l’opération du Venezuela peut aussi montrer qu’il agit en Amérique latine ? Ça, ça va être une question.

Sur l’électorat en général, il faut voir qu’il est particulièrement touché par les premières mesures économiques de Donald Trump.  L’inflation, qui continue à être terrible aux États-Unis, touche le porte-monnaie de tous les Américains. Les assurances santé, le fait que certains perdent les Obamacare et les Medicare, qui sont des niveaux d’assurance santé faits pour les gens sans trop de revenus. Ça aussi, ça va être une vraie question. On voit dans des élections partielles qu’en ce moment, les Démocrates gagnent systématiquement, même dans des coins où ce n’était pas évident. Le problème, c’est qu’en fait, Donald Trump a une base électorale qui, contrairement à ce qu’il dit, n’est pas une majorité silencieuse, mais à mon avis, une minorité bruyante.  Cette minorité-là est forte, c’est un socle très fort mais qui ne suffit pas à gagner une élection. S’il ne va pas chercher des indépendants, des indécis, les Républicains modérés qui sont plutôt opposés à lui, s’il ne va pas chercher tous ces gens-là autour, il aura du mal à gagner des élections.

En plus, il a du mal à gagner des élections quand son nom à lui n’est pas sur le papier. Ça, il le répète souvent, mais c’est assez vrai. Les électeurs de Donald Trump sont des fans de Donald Trump. Ils ne sont pas seulement des supporters et des partisans de Donald Trump. Beaucoup d’entre eux lui pardonnent tout et soutiennent tout. Ça va être intéressant de voir l’état de la mobilisation démocrate et de voir comment l’électorat de Donald Trump se tiendra...

On voit déjà sur les réseaux sociaux des gens qui émettent des doutes... J’ai moi-même rencontré sur le terrain des gens qui disent : « Moi, je regrette ce vote ». Mais ce ne sont pas des MAGA purs et durs. Ce sont des gens qui se sont laissés convaincre. Qui ont hésité entre les deux candidats en 2024. Les purs et durs, ils seront là pour voter pour lui. Par contre, si tous ces indécis, ces modérés, tous ces centristes qui ont finalement fait le choix de Trump un peu au dernier moment rebasculent de l’autre côté, ça peut être difficile. Et d’ailleurs, les Républicains s’attendent à des élections de mi-mandat très négatives et ils pourraient perdre la majorité au Congrès. Ce qui empêcherait Donald Trump, normalement, de mener une partie de sa politique. C’est un peu sauve-qui-peut en ce moment à la Maison blanche à cet égard. Il y a eu ces histoires de gerrymandering, c’est-à-dire de redécoupage des circonscriptions électorales pour essayer d’avantager les Républicains. Ce à quoi certains Démocrates, dans certains États comme la Californie, justement, ont répondu, « Si eux redessinent leurs circonscriptions, nous, on va faire la même chose pour avantager les Démocrates. » Donc, on entre dans un jeu démocratique qui perd de sa substance...

 

Est-ce que que le soft power des États-Unis est durablement atteint, notamment auprès des alliés historiques des Américains ? Là, je pense aux conversations que vous pouvez avoir, y compris avec vos proches, etc. Le soft power des États-Unis est-il abîmé par les dernières décisions brutales, par les propos brusques de Trump ? Est-ce qu’il a durablement abîmé l’image des États-Unis et la confiance que ses alliés historiques et que les gens qui aiment les Américains pouvaient avoir ?

 

Je pense que oui. Pour le coup, ça, c’est un fait, qui se mesure de façon pratique : la baisse du tourisme aux États-Unis est très forte. Il y a quand même beaucoup de gens qui n’ont plus envie de venir ici, notamment parce qu’ils ne veulent pas soutenir ce gouvernement et qu’ils auraient l’impression de lui donner de l’argent. C’est quand même le cas dans beaucoup de pays européens. Il n’y avait aucune raison que le tourisme baisse aux États-Unis, si ce n’est peut-être les prix qui sont très, très élevés et qui font que parfois, les Européens tirent un peu la langue quand ils viennent ici. C’est aussi le cas de nombreux Canadiens et Mexicains. Beaucoup de gens ont aussi peur d’être embêtés par les services de douane, sur un malentendu, un document mal rempli, et de se retrouver expulsés avant même d’être arrivés, ou des choses comme ça. À ce niveau-là, je pense que oui, c’est évident. On a vu toute la séquence sur le Groenland, sur la façon dont Donald Trump a traité à la fois l’OTAN et l’Europe. Il y a clairement quelque chose qui a changé.

Ce nouvel impérialisme néoconservateur que Donald Trump est en train de mettre en place se fait au détriment de nombreux pays. Forcément, ça change la donne avec les alliés. Et en même temps, vous parliez de soft power. C’est peut-être aujourd’hui ce qui reste la meilleure force des États-Unis, c’est-à-dire leur soft power au sens du sport, de la culture, de la mode, etc. C’est encore ce qui fait rayonner le pays et qui fonctionne. Mais pour combien de temps et surtout, sur quel contenu encore ? Puisqu’on l’a dit tout à l’heure, les contenus évoluent, bougent et reflètent parfois un petit peu plus encore la polarisation du pays. Donc on peut se demander si ça va durer... En tout cas, aujourd’hui, ce soft power culturel, sportif, sociétal n’est pas vraiment remis en cause. Mais si la situation perdurait, serait-ce toujours le cas ? Ce serait intéressant à observer. Et je pense que là, ça deviendrait très inquiétant pour les États-Unis parce qu’aujourd’hui, leur force, elle réside bien là-dessus. Sur le fait que c’est le pays vers lequel tout converge, y compris nos décisions politiques en Europe, nos choix artistiques, etc. L’influence est telle que tout tourne autour d’eux. On voit bien qu’il n’y a aucun pays qui a cette couverture médiatique et journalistique à travers le monde. Donc ça, ça dure, ça reste. Mais clairement, Donald Trump détourne beaucoup de gens de l’Amérique.

 

Donc si je vous entends bien vous êtes bien pessimiste quant à la capacité des Américains à se réunir pendant  l’ère Trump. Et après lui ?

 

Pendant Trump, c’est sûr que non. Et alors malheureusement, même après Trump, je ne sais pas qui sera en mesure de porter ce message. Ou alors un Démocrate ou un Républicain qui arriverait à être très modéré. Mais je crois que ce n’est pas le sens de la politique d’aujourd’hui. Si jamais c’est Gavin Newsom qui réussit, il va forcément agacer tous ceux qui avaient voté pour Trump et qui vont le détester, etc. Je suis pessimiste en effet, parce que je ne vois pas comment, je ne vois pas sur quel élément ça peut bouger.

 

Il faudra quoi, un effort de réconciliation comme après la Guerre civile (celle qu’en France on appelle plutôt Guerre de Sécession, ndlr) ?

 

Au moment de la Guerre civile, la réconciliation a été portée par des décisions fortes, historiques. Et en même temps, c’était aussi le début d’une période de ségrégation terrible. Donc c’était une unité qui était quand même assez feinte, pour les hommes blancs et entre les hommes blancs. Honnêtement, je ne sais pas du tout comment ça peut évoluer. Même quand Joe Biden promettait l’unité, de réunir le pays, de rassembler tout le monde, je n’y croyais pas, parce que je voyais bien, en allant sur le terrain, la profonde haine que se vouent les gens des deux partis. Et tout aujourd’hui nous porte sur ces thématiques-là...

 

Si vous pouviez poser une question à Trump, les yeux dans les yeux, ce serait quoi ?

 

Bonne question... Il y aurait tellement de questions à lui poser sur son parcours idéologique et politique, sur les croyances qui sont vraiment les siennes. Je crois que ce serait peut-être sur cela : en quoi croit-il vraiment, profondément et de façon philosophique et idéologique ? Quelle est sa colonne vertébrale de valeurs et d’idées ? Donald Trump fait aujourd’hui le jeu des conservateurs religieux dans ce pays, sans qu’il n’ait jamais mis un pied à l’Église, sans qu’il ne connaisse rien de cette culture. On a beaucoup dit, que dans les années 90, il était plus proche des Démocrates que des Républicains. On sait que c’est un New-Yorkais qui sortait beaucoup, qui avait beaucoup d’amis LGBT. Aujourd’hui, il mène une politique qui va à l’encontre de tout ça... Donc oui, la question, ce serait : « Quelles sont vos valeurs ? Quelles sont celles auxquelles vous croyez vraiment ? Et quelle est votre colonne vertébrale idéologique ? ». Parce qu’on sait qu’il est beaucoup porté par des conseillers, par des gens qui ont un agenda bien plus développé que lui. Notamment les nationalistes religieux autour de lui, ou des personnes comme Stephen Miller (conseiller à la Sécurité intérieure, ndlr), Steve Bannon, lors de son premier mandat. Eux savent où ils veulent aller, ils ont une vision du conservatisme et de ce qu’ils veulent faire de ce pays. Je ne suis pas sûr que Donald Trump soit un aussi fort idéologue que ça...

 

Très bien...  Et finalement, cette Amérique, est-ce que vous l’aimez toujours, personnellement ?

 

Oui ! Écoutez, c’est difficile de dire le contraire quand on y vit. Moi, je n’ai jamais été un Américolâtre. Je n’ai jamais rêvé à tout prix de vivre ici. J’ai toujours apprécié ce pays. J’ai toujours été intrigué, plus que fasciné, par ce pays. Mais j’adore y vivre. Les Américains sont super. La ville de Washington est formidable. C’est une ville parfaite, à mi-chemin entre les États-Unis et l’Europe. Une ville cosmopolite, bourrée de gens intellectuellement brillants. Entre les ambassades, les médias, les organisations internationales, comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, entre autres... Une ville qui est en plus très riche culturellement. Donc, oui, moi, je suis très heureux. Même si la France me manque beaucoup. Et c’est vrai qu’en tant que journalistes, on a toutes les infos, on est au courant de tout. C’est parfois lourd, mais la période est passionnante, quand vous êtes journaliste...

 

le 05/02/26

 

Couverture pour TF1 et LCI de la rencontre Trump-Zelensky à la Maison blanche,

noire de journalistes, avant le départ précipité du président ukrainien, le 28 février 2025.

 

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30 mai 2026

« Marie-Odile », par Amelle Gassa

Lorsque j’ai fait mon entrée à l’université Lyon II, en 2003, j’avais bien des raisons de ne pas m’y sentir naturellement à mon aise. Déjà, j’avais été le premier de ma famille à avoir le Bac, alors la fac, vous pensez... Ensuite, très solitaire et assez renfermé - je me suis un peu soigné depuis mais pas tant que ça -, je n’étais pas vraiment du genre à me créer facilement ces amitiés qui aident à rendre plus doux ce qui n’est pas simple, pas évident. Curieux, mais pas vraiment lettré, ni versé dans les maths, je m’étais dirigé, après un bac ES, vers une filière AES (avec option Histoire), qui m’a ouvert à des tas de sujets qui m’ont passionné, du droit constitutionnel à l’éco internationale (mais pas la compta ni le droit administratif, sorry).

 

Parmi mes professeurs, il y eut, à partir de l’année de licence me semble-t-il, Marie-Odile Nicoud, qui enseignait avec Loïc Chabrier le droit constitutionnel comparé. Il avait fallu bûcher, pas mal des étudiants qui suivaient ces cours venaient eux de formations purement juridiques. Mme Nicoud a clairement été de ceux qui ont su me mettre à l’aise. Elle était rigoureuse dans ses enseignements, mais par sa décontraction elle savait les rendre vivants et concrets. Elle était à l’écoute, attentive aux uns et aux autres, pas parce que c’était convenable de s’intéresser un peu aux étudiants, mais parce que c’était sa personnalité, sa sensibilité. Moi, j’ai continué mon parcours, jusqu’au M2. Sans avoir, après, de voie de sortie évidente, mais toujours la curiosité d’apprendre en compagnie de ces personnes inspirantes. Le M2 Action économique et coopération des collectivités territoriales en Europe, mon M2, c’est elle qui le dirigeait. Peut-être même l’avait-elle créé ? Elle n’avait en tout cas pas été pour rien dans mon choix. À la fin du printemps, ou au début de l’été 2008, j’étais sorti rapido de mon job étudiant pour fêter avec mes camarades de M2, avec elle et d’autres enseignants, notre diplôme. Et grâce à Facebook, réseau sur lequel elle m’avait fait l’honneur, l’amitié même de m’accepter, j’ai pu garder le contact avec elle. Pas mal d’échanges au fil des ans, sur l’actu, sur la fac (elle a été Doyen de la faculté de Droit plusieurs années durant), sur la vie tout court.

 

Elle m’avait confié il y a sept mois être malade et devoir s’éloigner temporairement de l’université pour se soigner. Mais, m’avait-elle dit, "si je n’ai guère le moral pour la fac, je l’ai pour moi". Début mars, elle me parlait du traitement qui suivait son cours, avec "de lourds effets secondaires", mais avec le moral, toujours. Un cancer, encore... Je lui ai fait part d’un cas me touchant de près dans ma famille, ses mots furent sans surprise bienveillants et encourageants. Et moi je lui ai promis de prendre de ses nouvelles régulièrement. J’ai attendu un peu, je ne voulais pas l’embêter ou la fatiguer. Mon message suivant, je le lui ai envoyé au début de mai. Plusieurs jours, pas de réponse. Les soins, l’épuisement, pensais-je. Et un matin, alors que précisément je me baladais dans une rue de Lyon, pas si loin de mes premiers pas à l’université, j’ai eu comme une pensée, peut-être un pressentiment. J’ai tapé son nom sur Google, et suis tombé sur le communiqué de Lyon II annonçant son décès, survenu fin avril. Choc et peine : à 62 ans, elle avait encore tant à vivre, tant à apporter. Elle était, parmi mes correspondants, un regard précieux, qui m’encourageait, et autant te dire ami lecteur que ça n’a jamais été inutile pour moi.

 

J’ai tenu à lui rendre hommage sur Paroles d’Actu, que je lui avais fait découvrir, et qui lui avait inspiré des retours chaleureux. Sa réaction à mon article autour de mes 40 ans en 2025, où je me racontais : "Il manquait beaucoup celui là !". Elle avait raison, bien sûr. Deux mois avant elle avait réagi à mon évocation dAnne-Marie Comparini, ancienne présidente de Rhône-Alpes : "elle avait un sens inné de l’autre, de tous les autres". Je ne l'aurais pas mieux écrit, et ça valait bien pour l’une et pour l’autre.

 

Rapidement, j’ai eu l’idée de proposer à Amelle Gassa, maître de conférences associée en droit public, de se saisir d’une tribune pour l’évoquer. À l’époque de mon passage comme étudiant, elle débutait sa carrière et je l’avais eue comme chargée de TD sur des cours dont s’occupait Mme Nicoud. Avec nous elle était exigeante mais complice : peu d’années avant elle était à notre place. Je savais qu’elles étaient proches, et je me rappelle un conseil municipal folklorique, dirons-nous, auquel elles assistèrent ensemble, et où je m’étais trouvé avec mon père, pour un exercice d’immersion démocratique. Avec elle aussi, l’échange n’a pas été interrompu, pour mon plus grand plaisir.

 

Le texte qu’elle m’a envoyé, très beau et très touchant, est daté du 3 mai. Elle l’avait d’abord écrit, comme une confidence intime, impossible peut-être, pour Marie-Odile Nicoud, et pour la compagne de celle-ci. Je la remercie beaucoup d’avoir accepté qu’il soit ici publié, et m’associe de nouveau, chaleureusement et avec émotion, à la douleur de celles et ceux, nombreux, qui l’aimaient et qu’elle aimait. Pour ma part, je n’ai pas vraiment suivi les chemins que ma formation appelait naturellement, mais à son contact, sous ses enseignements, j’ai appris beaucoup : elle a contribué, avec d’autres, à une forme d’émancipation. À travers cette évocation, c’est un hommage à toutes celles et à tous ceux qui transmettent, et qui le font avec bienveillance. Pour tout cela, et pour cette amitié qui n’était pas feinte, où que vous soyez je vous remercie Marie-Odile... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Amelle Gassa et Marie-Odile Nicoud, lors d’un repas

avec leurs étudiants. Sa dernière promo...

 

 

Marie-Odile

par Amelle Gassa, le 3 mai 2026

 

Marie-Odile,

 

Je pense à toi.

 

Tu nous as quittés le 28 avril 2026.

 

La première fois que je t’ai rencontrée, j’étais étudiante. Tu étais chargée de cours en droit des collectivités territoriales, et Hélène, ton grand amour, assurait les travaux dirigés. C’est ainsi que je vous ai rencontrées toutes deux, ensemble, comme vous l’étiez dans la vie, indissociables, lumineuses, chacune à votre manière. Je ne savais pas encore, à ce moment-là, que cette rencontre allait traverser toute mon existence.

 

Tu laisses derrière toi le rayonnement d’une universitaire et d’une femme dont la trace ne s’effacera pas. Non pas parce qu’elle est gravée dans du marbre, mais parce qu’elle vit, elle continue de vivre dans la façon dont j’enseigne, dont j’écoute, dont je regarde ceux qui sont en face de moi.

 

Je voudrais dire ce que tu as été pour moi, et ce que tu as été pour celles et ceux qui ont eu la chance de te rencontrer.

 

Je me souviens de mon tout premier cours, en droit des collectivités territoriales. Je n’avais jamais enseigné. J’étais arrivée devant toi avec mes doutes, le sentiment de ne rien savoir, la peur de ne pas être à la hauteur. Et toi, toi qui savais, toi qui portais des décennies de pensée juridique avec une aisance tranquille, tu m’avais accueillie avec ce mélange si rare de douceur et d’exigence. Tu m’avais dit, simplement, que tu avais confiance en moi. Pas de discours. Pas de mise en scène. Juste ces mots, posés là, comme une évidence. Tu étais d’une telle simplicité dans ce milieu universitaire où beaucoup s’enveloppent de leur savoir comme d’une armure.

 

Je n’oublierai jamais ce premier appel téléphonique. T’entendre me dire que les étudiants t’avaient fait des retours positifs. Avec le recul, je crois bien qu’il n’y en avait pas eu vraiment, ou pas comme tu le décrivais. Mais tu avais compris quelque chose que je n’avais pas encore compris de moi-même, que j’avais besoin d’une main tendue, pas d’une évaluation. Que la confiance, donnée avant même d’être méritée, est parfois le seul terreau dans lequel quelqu’un peut commencer à grandir.

 

Il faut que tu saches, Marie-Odile, que cet appel a tout changé. J’enseigne le droit des collectivités territoriales depuis 2002, sans interruption. Et chaque année qui passe, je me dis que cette continuité-là, je te la dois. L’université, ce lieu de savoirs et de sachants, n’est pas seulement un lieu de transmission de connaissances. C’est aussi, pour celles et ceux qui ont eu cette chance, un lieu de rencontres qui orientent toute une vie. Tu as été cette rencontre, pour moi. Tu m’as offert ma première expérience d’enseignement, et bien davantage, ton amitié, tes conseils, des fous rires, et cette sensation précieuse de n’être jamais seule sur le chemin.

 

Ce qui te rendait si singulière, c’était cette congruence, ce mot que tu aurais aimé, j’en suis sûre, entre ce que tu pensais, ce que tu disais, et ce que tu faisais. Tu dispensais les enseignements sans réserve, sans calcul, dans cette générosité intellectuelle qui te caractérisait. Mais cette générosité n’était pas que de principe, elle se lisait dans le moindre de tes gestes. Dans la façon dont tu te souvenais du prénom d’un étudiant croisé deux ans auparavant. Dans la façon dont tu t’arrêtais dans un couloir, vraiment, pour demander comment ça allait et pour écouter la réponse, toute la réponse. Tu étais disponible, cultivée, bienveillante sincèrement. Tu étais exigeante, parce que tu savais que c’est ainsi qu’on respecte vraiment les autres. Et tu étais attentive, avec une attention presque physique, à ne jamais blesser.

 

Ton approche, faite de questionnements plutôt que d’assertions, d’hypothèses plutôt que de certitudes, ouvrait des espaces de dialogue où chacun pouvait penser à voix haute, douter, chercher, sans crainte d’être jugé. Tu savais que la connaissance ne se dépose pas, elle se construit et que cette construction demande de la sécurité, de la confiance, une présence qui ne juge pas mais qui guide. Tu incarnais cela, dans chaque cours, dans chaque échange, dans chaque couloir traversé ensemble.

 

Tu pouvais parler de tout. De droit public, bien sûr, et de droit des collectivités territoriales avec cette finesse et cette autorité tranquille qui n’appartiennent qu’à celles et ceux qui ont véritablement habité une matière. Mais aussi de littérature, de culture, de société, de la vie, de cette vie que tu regardais avec curiosité et bienveillance. Tu portais une vraie érudition, sans jamais en imposer le poids. Et tes étudiants comme tes collègues ne s’y trompaient pas, ils venaient te trouver non seulement pour une correction de dissertation ou un avis sur un plan, mais pour te confier leurs doutes, leurs difficultés, parfois leurs peines. Ils savaient que tu serais honnête, lucide et humaine. Que tu les regarderais, eux, et pas seulement leur travail.

 

Je me souviens des repas de fin d’année avec les étudiants. Des fous rires, parfois, parce que je ne comprenais pas la question qu’on me posait, et que tu prenais le relais avec ce sourire complice, ce regard qui disait je suis là, on fait ça ensemble. Tu savais que le métier d’enseignant ne tient pas seulement dans les murs des amphithéâtres. Il tient aussi dans ces moments partagés, dans cette joie sobre et vraie qui faisait que chacun, autour de toi, se sentait vu.

 

Considérée. C’est le mot qui revient, toujours. Pendant vingt-cinq années à tes côtés, je me suis sentie considérée, vraiment vue, vraiment entendue. Et je sais qu’il en a été de même pour des générations entières d’étudiantes et d’étudiants, de collègues, de doctorants. Tu donnais à chacun le sentiment d’avoir, en face de toi, quelqu’un qui voyait ce qu’il valait et qui le croyait capable de davantage.

 

Marie-Odile, le droit public perd l’une de ses voix les plus justes. L’université perd une enseignante qui en incarnait la promesse la plus haute. Et nous perdons, nous toutes et tous qui t’avons connue, une amie, une référence, une présence, une de celles qui font que l’on revient à soi-même un peu mieux après les avoir croisées.

 

Mais ce que tu as semé reste. Les cours que je donne aujourd’hui, je les dois à ta confiance. La façon dont j’accueille un étudiant qui doute, je te la dois. Les étudiants que je rencontrerai demain, je les accueillerai en m’inspirant de ta manière, cette manière d’être là, vraiment là, présente et entière. Ce que tu as transmis ne s’éteint pas avec toi. Il continue, à travers chacun d’entre nous, comme une flamme douce et tenace.

 

Merci, Marie-Odile. Merci pour la confiance que tu m’as accordée, alors que je ne savais pas encore si je la méritais. Merci pour ces années de transmission, d’écoute, de fidélité. Merci pour ta finesse, ta culture, ton humour, ta dignité. Merci pour ton amour de l’autre, cet amour discret, jamais démonstratif, mais toujours là, toujours juste. Merci pour toutes ces années de réconfort et d’encouragements. Merci d’avoir été, simplement, qui tu étais, dans un monde où cette simplicité-là est, je crois, la chose la plus difficile et la plus rare.

 

Merci Marie-Odile d’avoir été, simplement, qui tu étais dans un monde que je trouve si compliqué.

 

Marie-Odile Nicoud, avec le mignon Rigoletto (photo : emprunt Facebook).

 

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14 janvier 2024

Dominique Trinquand : « La démocratie se défend, la liberté nécessite un effort, ne l'oublions jamais... »

Le général Dominique Trinquand, spécialiste reconnu des questions de défense et de diplomatie, a notamment été chef de la mission militaire française auprès des Nations unies. Il y a un mois et demi, il avait accepté de répondre à une première série de quatre questions de Paroles d’Actu autour de son récent ouvrage mêlant expérience personnelle et analyse géostratégique, Ce qui nous attend : L’effet papillon des conflits mondiaux (Robert Laffont, octobre 2023). Voici cinq nouvelles questions avec leurs réponses, datées de la mi-janvier 2024. Je remercie M. Trinquand pour le temps qu’il a bien voulu m’accorder, une nouvelle fois, en dépit de ses plannings chargés. Son livre est une analyse précieuse du monde où l’on est, et de celui où lon va. Son objectif : interpeller le lecteur-citoyen, qui dans cette histoire-là, n’a pas vocation à être simplement un spectateur passif. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Dominique Trinquand : « La démocratie

se défend, la liberté nécessite un effort,

ne loublions jamais... »

Ce qui nous attend

Ce qui nous attend (Robert Laffont, octobre 2023)

 

5 questions à Dominique Trinquand

 

Général Trinquand bonjour. 2024 s’ouvre dans un contexte de très grande instabilité géopolitique : deux ans après son déclenchement on n’entrevoit pas même le début d’une fin à la guerre russo-ukrainienne ; les crispations régionales et globales nées de la riposte israélienne sur Gaza après les attentats du 7 octobre n’en finissent pas de se faire sentir ; la Chine et la Corée du Nord inquiètent de plus en plus leurs voisins, et la théocratie iranienne sera peut-être bientôt une puissance nucléaire militaire. Le tout dans un contexte de lassitude des démocraties, fortement impliquées notamment en Ukraine, et de grande incertitude quant au résultat de la présidentielle américaine de novembre.

En quelques mots comme en 100 : est-on en train de s’acheminer vers une zone de grandes turbulences, vers quelque chose qui pris collectivement, alors que la puissance américaine est fatiguée (et que ses adversaires en sont bien conscients), pourrait devenir hors de contrôle ?

Vous parlez beaucoup de lassitude des démocraties, de fatigue. Je citerai Thucydide : "Il faut choisir, se reposer ou être libre". L’heure est effectivement aux incertitudes et turbulences, c’est pourquoi plus que jamais il faut être conscient que la démocratie se défend et que la liberté nécessite un effort. Lors de son discours à Harvard en 1978 Soljenitsyne disait que "le monde occidental a perdu son courage civique". Je pense qu’il est temps de retrouver le courage pour défendre la démocratie et garder notre liberté. Les menaces en cours doivent être un électrochoc nous poussant à réagir. Le début de ce XXIème siècle contredit magistralement la thèse de Francis Fukuyama décrite dans son best seller La Fin de l’histoire et le dernier homme. C’est la fin de l’illusion de l’extension de la démocratie, une période durant laquelle il faut défendre la démocratie là où elle existe pour l’améliorer et en faire un aimant ou un modèle enviable. Il y aura des turbulences mais nous avons la force de les contrôler.

  

La Russie est-elle à votre avis en train de devenir, dans le jeu global des puissances, une espèce d’immense satellite, ou au moins d’obligé de la Chine, et si oui faut-il s’en inquiéter ?

La Russie après son action en Ukraine est un facteur de déstabilisation. Le président Poutine l’avait d’ailleurs annoncé dès 2007 lors de son discours à Munich. Compte tenu de ses faiblesses (économie de rente, démographie déclinante) elle ne peut jouer qu’un rôle en soutien de la puissance montante, la Chine. Le président renforce son pouvoir sur le court terme mais sur le long terme il marginalise le rôle de la Russie dans le monde en devenir.

 

La France de 2024, qui n’est plus celle du Général de Gaulle, peut-elle toujours s’enorgueillir de porter une voix différente, une voie de modération, reçue différemment de celle des grandes puissances par les uns et les autres ? Cette voix qui porte, est-ce qu’elle pèse dans la résolution des conflits ?

Le monde a beaucoup changé depuis l’époque du Général de Gaulle. La France de par son histoire, sa culture et sa place dans le monde a toujours un rôle singulier (membre permanent du Conseil de sécurité, membre fondateur de l’UE et de l’OTAN, présence dans le monde). Toutefois pour peser elle doit à la fois s’appuyer sur sa singularité mais aussi sur sa place au sein de l’Europe qui est le relai permettant de peser dans la monde. Ceci n’est pas facile. À cet égard, les élections européennes du mois de juin prochain seront essentielles pour tenir sa place en Europe.

 

La force de la langue française, et l’importance de l’espace francophone, sont-ils des atouts de soft power qu’on néglige, à supposer qu’on puisse avoir du jeu dessus sans trop passer pour néocolonialistes ?

La langue française est un atout majeur non seulement parce que de nombreux pays l’ont en partage, mais aussi grâce à ses qualités propres que l’on ne souligne pas assez. Les meilleurs défenseurs du français sont d’autre locuteurs que les Français, en particulier en Afrique. Compte tenu de l’explosion démographique de ce continent, cette croissance devrait remettre le français en bonne place en complément du "globish" qui en simplifiant tout tend à "l’à-peu-près". Commençons par parler français dans les sociétés françaises, et valorisons les étrangers qui font l’effort de parler cette langue. Le multilinguisme est une force qui permet de mieux se comprendre en accédant à des cultures différentes.

 

Vous évoquez longuement dans votre livre la question du service militaire. De manière plus générale, pensez-vous qu’on devrait contribuer à éduquer plus directement les citoyens français, les jeunes et les moins jeunes d’ailleurs, sur les enjeux de défense et de jeux des puissances ?

Je parle du service en évoquant ce qu’était le service militaire. Il me semble, pour revenir à ma première réponse, que cela revient à rappeler qu’il faut effectuer un réarmement civique. Cela est possible en rassemblant les citoyens (comme les jeunes au sein du Service National Universel, le SNU) et plus généralement en luttant contre l’individualisme pour démontrer qu’au sein de la Nation, il y a plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous séparent. Thucydide (encore lui !) disait "la force de la cité ne réside ni dans ses remparts ni dans ses vaisseaux mais dans le caractère de ses citoyens"...

 

Dominique Trinquand

 

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6 avril 2018

« Mort du colonel Beltrame : des enjeux pour l'après... », par André Rakoto

Tout à peu près a déjà été dit à propos du geste héroïque, éminemment remarquable, du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, promu colonel à titre posthume après avoir offert de se substituer à une otage, au prix finalement de sa vie, lors de l’attaque du Super U de Trèbes, le 23 mars dernier. Il fut courage là où l’assaillant, Radouane Lakdim, ne fut que lâcheté ; il fut abnégation, là où l’autre ne pensait qu’à massacrer à l’aveugle des innocents. Il aura été, pour nous autres, trempés comme nous le sommes dans une société individualiste, voire carrément égoïste, presqu’une sidération, en ce qu’il fut prêt à consentir au sacrifice ultime, celui de sa vie et du bonheur des siens. Il aura été, et ce sera là sans doute son plus bel héritage, pour nombre d’entre nous, un modèle d’engagement. Une inspiration. Qu’il soit salué comme tel, et demeure, en cette période troublée, tout à la fois comme un phare et une boussole. Un homme de bien parmi les autres, amplement digne de la reconnaissance de la nation, comme tous ceux qui sont tombés avant lui et comme les autres, toujours en service et qui se sont engagés pour protéger, défendre, et soigner.

André Rakoto, spécialiste des institutions militaires américaines, a été enseignant-chercheur à l’université de Créteil puis de Versailles, avant de rejoindre le ministère de la Défense, au sein duquel il dirige un service en charge des combattants, des victimes civiles de guerre et des victimes d’actes terroristes. Officier supérieur dans la réserve opérationnelle de la Gendarmerie nationale, il a par ailleurs écrit de nombreux articles et contributions consacrés à la Garde nationale des États-Unis. Il y a un an et demi, il avait accepté d’écrire une première contribution pour Paroles d’Actu : « 15 ans après : le 11 septembre a-t-il changé l’Amérique ? ». Une fois de plus, voici un texte de sa main, tout à fait éclairant, à partir d’une invitation que je lui ai adressée le 29 mars dernier. Merci à vous, M. Rakoto. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Arnaud Beltrame

Hommage au colonel Arnaud Beltrame. Photo : AFP.

 

« Mort du colonel Beltrame :

des enjeux pour l’après... »

par André Rakoto, le 5 avril 2018

La mort héroïque du colonel Arnaud Beltrame n’aura laissé personne indifférent. Pour la première fois depuis longtemps, ce n’est pas le nom d’un énième terroriste que tout le monde retiendra, mais celui d’un homme qui symbolise à lui seul ce que la France a de meilleur quand le pire survient.

« Le temps est venu de reconnaître la valeur des officiers

qui ne sont pas issus de la "voie royale",

en leur permettant enfin d’avoir des carrières

à la hauteur de leurs mérites. »

À ce titre, le président de la République a eu raison d’associer la mémoire du colonel Beltrame et celles des grands Résistants dans son discours d’hommage. Et, comme à l’époque, l’exemple ne vient pas forcément de là ou on l’attend. En effet, contrairement à ce que l’on a pu lire ou entendre dans les médias, le colonel Beltrame n’était pas Saint-Cyrien. Plus exactement, il n’était pas diplômé de la prestigieuse École Spéciale Militaire de Saint-Cyr, mais de sa voisine à Coêtquidan, l’École Militaire Inter-Armes (EMIA). Cette dernière réunit sur concours les officiers issus de la réserve et du corps des sous-officiers, destinés à faire le même métier que les Saint-Cyriens, mais sans passer par la « voie royale ». Comme l’ont montré les médias, l’EMIA est totalement inconnue du grand public, au point d’être confondue avec Saint-Cyr et ceux qui se seraient en temps normal offusqués de cette confusion se sont tus compte tenu des circonstances. Dans un sincère hommage de soldat la semaine passée, le général (2s) Vincent Desportes, Saint-Cyrien, relevait qu’Arnaud Beltrame était sorti «  major de sa promotion à Coêtquidan  », sans aller jusqu’à préciser de quelle école, et qu’il était «  un officier brillant  ». Le colonel Beltrame était brillant, mais il n’aurait sans doute pas été promu au grade supérieur de son vivant du fait de son recrutement. C’est pourquoi le temps est venu de reconnaître la valeur des officiers issus du recrutement semi-direct en leur permettant enfin d’avoir des carrières à la hauteur de leurs mérites au service de la France. Plus de diversité à la tête de nos armées ne nuirait pas à leur efficacité.

« Ce n’est pas la "liberté d’expression" que Daech menace,

mais la France engagée avec ses armées sur les terres djihadistes. »

Par ailleurs, l’attaque d’un Super U dans une petite ville de province illustre une réalité que certains ont apparemment eu bien du mal à saisir depuis le déclenchement de cette vague d’attentats. C’est toute la France qui est ciblée et non les juifs, les journalistes, les militaires ou encore les policiers comme on l’a longtemps laissé croire, par bêtise ou par lâcheté. Il est frappant d’entendre des victimes du Bataclan témoigner de leur sidération au moment de l’attentat, persuadées jusqu’alors qu’elles ne risquaient rien puisqu’elles n’appartenaient pas aux catégories soi-disant visées. Oui, ce n’est pas la «  liberté d’expression  » que Daech menace, mais la France engagée avec ses armées sur les terres djihadistes, et aucun Français n’a jamais été à l’abri plus qu’un autre. On a beaucoup entendu parler de résilience, encore aurait-il fallu désigner la menace dans toute son ampleur pour s’y préparer. Les Français, dont on sous-estime apparemment la force morale, se sont tous retrouvés unis sous les trois couleurs pour honorer le colonel Beltrame. Faisons le vœu qu’à partir de maintenant ceux qui nous gouvernent s’adresseront aux français comme à un peuple patriote et responsable.

« Ce qui paraît incroyable, c’est que nous soyons capables

d’identifier un contexte insurrectionnel et y répondre avec

des mesures appropriées sur un théâtre d’opération extérieure,

mais pas dans les banlieues des grandes villes françaises... »

Enfin, devant le parcours du terroriste de Trèbes, on ne pourra s’empêcher d’observer que, selon un schéma bien connu, c’est une nouvelle fois un petit délinquant de banlieue fiché S qui est passé à l’acte. On ne s’attardera pas pour autant sur la notion de «  fiché S  ». Les victimes d’actes de terrorisme sont considérées comme des victimes civiles de guerre depuis la loi du 23 janvier 1990, mais la France n’est pas en guerre. Les «  fichés S  », dont on admet qu’ils sont trop nombreux pour être surveillés, ne sont donc pas des sympathisants ennemis mais des citoyens innocents et libres jusqu’à ce qu’ils commettent un acte répréhensible. Tout est dit. Ceci étant, une partie du problème se situe dans «  les quartiers populaires  », où la bascule entre petite délinquance et djihadisme est une réalité qu’on peut difficilement ignorer. Comme l’analysait avec justesse le colonel de gendarmerie Charles-Antoine Thomas dans la Revue politique et parlementaire d’avril 2017, nous faisons face à une dissidence criminelle qui constitue un formidable terreau pour la radicalisation. En d’autres termes, Daech recrute dans des zones dans lesquelles la population est en souffrance, l’État absent et des pouvoirs parallèles illégaux à la manœuvre. Or, selon la doctrine de l’OTAN, ces trois éléments forment les pré-requis à une situation insurrectionnelle*. Ce qui paraît incroyable, c’est que nous soyons capables d’identifier un contexte insurrectionnel et y répondre avec des mesures appropriées sur un théâtre d’opération extérieure, mais pas dans les banlieues des grandes villes françaises. En conséquence, la politique sécuritaire s’attaque uniquement aux délinquants, alors qu’une stratégie de contre-insurrection voudrait qu’on cible en priorité les populations... En attendant, combien de délinquants fichés S s’en prendront encore à des innocents  en dévoyant Allah ? Plus que jamais, c’est bien notre état d’esprit qu’il faut changer, avec courage et détermination, si nous voulons reprendre le contrôle de nos banlieues.

En mourant en héros pour sauver une otage, le colonel Beltrame a aussi sauvé notre dignité. Tâchons maintenant d’être à la hauteur de son sacrifice.

* Sur ce sujet, on pourra consulter le nouveau manuel de contre-insurrection de l’OTAN, dirigé par l’auteur, disponible en anglais sur cette page : https://pfp-consortium.org/index.php/pfpc-products/education-curricula/item/324-counterinsurgency-coin-reference-curriculum.

 

André Rakoto 2018

 

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19 avril 2021

Benjamin Boutin : « Le combat de la francophonie, c'est celui du plurilinguisme »

L’article qui suit va me permettre d’aborder une fois de plus (voir, sur ce blog, les interviews avec Grégor Trumel, Valéry Freland et Fabrice Jaumont) une thématique qui me tient à coeur: la francophonie, ou le français en tant que richesse partagée, et sa vitalité dans le monde. Benjamin Boutin est entre autres (nombreuses) activités, le dynamique président-fondateur de l’association Francophonie sans frontières. Il a accepté de répondre à mes questions, je l’en remercie, ainsi que pour cette cause honorable qu’il défendUne exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Benjamin Boutin: « Le combat de la fran-

cophonie, c’est celui du plurilinguisme. »

Benjamin Boutin, avec Ousmane Drabo

Une photo de Benjamin Boutin sur le plateau de RFI avec le journaliste Ousmane Drabo.

 

Bonjour Benjamin Boutin. Qu’est-ce qui, dans votre parcours, vous a donné envie de vous engager pour la promotion de la cause francophone ?

pourquoi la cause francophone ?

À l’école, j’avais une prédilection pour les langues, notamment pour le français ; j’étais passionné par l’histoire, l’instruction civique et la géographie. J’eus la chance de voyager durant mon adolescence dans une vingtaine de pays et outre-mer. Cela forgea mon goût pour la rencontre des cultures et les échanges internationaux. 

En 2012, j’intégrai le master 2 Diplomatie et négociations stratégiques de l’Université Paris-Sud Saclay, dont le thème principal était la francophonie. Le parrain de ce master réunissant des étudiants et des professeurs de 23 nationalités n’était autre qu’Abdou Diouf, Secrétaire général de la Francophonie, ancien Président de la République du Sénégal. J’eus le grand honneur de le rencontrer en 2013.

Alors que je m’impliquais déjà au sein d’une association de jeunes francophones qui plaidait pour la diversité linguistique et culturelle dans les organisations internationales, je publiai mon premier article sur la francophonie dans La Tribune le 10 juillet 2013 et devins responsable des Débats francophones internationaux à la Conférence Olivaint, une association française de débat public et d’art oratoire.

À l’automne 2014, après avoir vécu en France et en Belgique, j’effectuai un stage à l’Assemblée nationale du Québec. On me confia le suivi des dossiers internationaux relatifs à la francophonie pour le compte du Chef de l’Opposition officielle. En 2015, j’intégrai l’École nationale d’administration publique (ENAP) du Québec, où je rencontrai des jeunes chefs de file, certains originaires de pays africains et caribéens francophones et plurilingue. Je deviens vice-président de l’Association étudiante de l’ENAP et fis de la francophonie ma priorité.

La même année, je partis enseigner en Haïti, pays partiellement francophone trop souvent résumé au seul fait qu’il est économiquement l’un des moins avancés de la planète. En 2015 également, je co-organisai une mission d’étude à New-York, à la rencontre de responsables d’organisations internationales. Une prise de parole à la Représentation permanente de la Francophonie auprès des Nations Unies me permit d’annoncer la tenue d’un colloque sur la francophonie que je préparai déjà depuis plusieurs mois.

 

« La francophonie est pour moi, un espace

de liberté, de création, d’entrepreneuriat, d’innovation... »

 

Ce colloque international, intitulé « Quelle stratégie pour l’avenir de la francophone ? », eut lieu le 9 mars 2016 à Montréal, en présence d’une centaine de personnes et d’une trentaine d’intervenants de haut niveau. À cette occasion, nous présentâmes avec Marie-Astrid Berry le projet pilote de Francophonie sans frontières (FSF). Depuis, je n’ai cessé de m’impliquer pour la francophonie. Elle est pour moi un espace de liberté, de création, d’entrepreneuriat, d’innovation. Elle représente surtout une voie d’accès à des millions d’êtres humains avec qui je peux échanger, grâce à notre langue partagée.

 

Que retenez-vous de votre expérience comme enseignant en Haïti ? En quoi cette aventure a-t-elle été différente, par exemple, de ce temps pendant lequel vous avez enseigné à Paris ?

enseigner à Haïti, et ailleurs

Enseigner à une cinquantaine de jeunes Haïtiens prometteurs au Centre d’études diplomatiques et internationales (CEDI) me sensibilisa aux richesses culturelles et spirituelles de ce pays. En Haïti, l’éducation ouvre véritablement une fenêtre d’espoir sur un futur plus prospère et apaisé. Comme l’écrivait Benjamin Disraeli (Premier ministre britannique de la fin du XIXè siècle, ndlr), de l’éducation de son peuple dépend le destin d’un pays.

Haïti est en proie aux difficultés. Les crises se succèdent. Malgré tout, je place beaucoup d’espoirs en la jeunesse. Celle, la plus éduquée, à laquelle j’ai eu affaire, est tentée par l’émigration. J’ai voulu transmettre à mes étudiants non seulement des connaissances sur le développement économique, la prospective, la géopolitique et la coopération, mais aussi les inciter à valoriser les atouts de leur pays et à préserver son patrimoine culturel et naturel inestimable.

Enseigner à Paris est une expérience différente mais non moins enrichissante. Depuis quelques années, je donne des conférences et des cours sur la francophonie, la diplomatie culturelle, la géopolitique, l’influence... Je compléterais volontiers cette offre par un cours de géoéconomie. Je suis aussi très attentif à l’évolution des technologies dans nos sociétés et dans nos vies.

 

« Mon rôle d’enseignant, je le conçois comme celui d’un

passeur de connaissance, voire d’un mentor. »

 

Mon rôle d’enseignant, je le conçois comme celui d’un passeur de connaissance, mais aussi comme celui d’un tuteur voire d’un mentor pour aider les jeunes à exprimer le meilleur d’eux-mêmes et à devenir d’honnêtes femmes et d’honnêtes hommes. Ce désir découle de l’instruction humaniste que j’ai moi-même reçue.

 

Quel regard portez-vous sur l’état de la francophonie dans le monde ? Est-elle, en 2021, stable, en déclin, ou plutôt en expansion ?

l’état de la francophonie

Son existence a une valeur propre qui ne dépend pas, selon moi, de sa variabilité. L’important est que la francophonie existe et rayonne dans le respect des autres aires linguistiques et culturelles. L’enjeu majeur est d’éviter la sur-représentation d’une seule langue dans les échanges internationaux. Le combat de la francophonie, c’est celui du plurilinguisme, qui nous permet d’exprimer les spécificités de nos cultures, de nos traditions, de nos idéaux dans toutes leurs nuances.

En 2021, la francophonie a comme atout d’être portée par le dynamisme démographique de nombreux pays, d’être représentée sur les cinq continents et d’être bien structurée en associations, en universités et en institutions. Cela lui donne un avantage.

Mais il manque encore quelques briques pour conforter la présence des langues françaises (oui il y en a plusieurs) dans les sphères économiques, médiatiques, numériques, artistiques, scientifiques : par exemple la structuration de filières économiques mutualisées, le développement et l’accessibilité d’une offre culturelle - notamment audiovisuelle - attractive, la mise en place d’une banque francophone d’investissement, etc.

 

« L’avenir de la francophonie est conditionné

à notre capacité à former et à mobiliser

un grand nombre d’enseignants. »

 

Sans être exhaustif, l’avenir de la francophonie est conditionné à notre capacité à former et à mobiliser un grand nombre d’enseignants. La demande éducative est forte, notamment en Afrique. Y répondre doit être la priorité des priorités des instances de coopération francophones.

 

Concernant le Québec et du Canada que vous connaissez bien : la langue française s’y développe-elle, y compris au-delà de ses espaces traditionnels ?

le français au Québec et au Canada

La francophonie québécoise et la francophonie canadienne sont deux réalités imbriquées et interdépendantes. Le Québec abrite une société majoritairement francophone, où les droits de la minorité anglophone sont garantis. J’aimerais que ce soit réciproque au sein du Canada majoritairement anglophone. Or, je constate et déplore des coupes budgétaires dans les services rendus en français, ainsi qu’un manque d’ambition pour assurer une éducation réellement bilingue, d’un océan à l’autre. Le bilinguisme français-anglais doit être un critère absolu pour la sélection des immigrants et pour l’accès aux emplois publics. En premier lieu, les ministres, les parlementaires et les hauts fonctionnaires doivent donner l’exemple.

Et n’oublions pas non plus les langues et les cultures autochtones qui doivent être respectées et valorisées, dans l’ensemble du Canada.

 

Comment défendre et promouvoir le français dans d’ex-pays de l’empire colonial français notamment, en évitant l’écueil du néocolonialisme ?

francophonie et liberté des peuples

Les politiques de ces pays dépendent de leurs peuples souverains. C’est à eux d’investir à la fois dans des programmes éducatifs, culturels, économiques, scientifiques et autres ainsi que dans les organisations internationales francophones crées par les pères de l’indépendance (Senghor, Bourguiba, Diori, Sihanouk…) s’ils considèrent, comme leurs grands aïeux, que le français et le plurilinguisme sont de formidables outils de connaissance, de prospérité, de dialogue interculturel et de paix.

L’élan de la francophonie dépend fortement de la volonté des sociétés civiles organisées en associations, en coopératives, en syndicats et en conseils économiques, sociaux et environnementaux. Ces forces vives peuvent et doivent lancer des initiatives pour la francophonie, comme le fait Francophonie sans frontières, et inciter leurs gouvernements à développer des programmes pour stimuler la francophonie locale, régionale, nationale et internationale.

 

« En Europe, le français est la deuxième langue

la plus parlée et la plus apprise. »

 

Je rappelle aussi que la francophonie n’est pas seulement constituée de pays issus de l’ancien empire colonial français ou belge. Un certain nombre d’États qui n’ont jamais subi cette colonisation choisissent le français comme langue d’enseignement, de culture, de tourisme, d’affaires… En Europe, par exemple, le français est la deuxième langue la plus parlée et la plus apprise. En Amérique latine et même aux États-Unis, la francophonie est attractive parce qu’elle est synonyme de mieux-être, de culture et d’art de vivre. Apprendre cette langue confère des atouts dans tous les domaines, y compris dans la sphère professionnelle.

 

La diversité culturelle et les échanges entre les cultures sont des concepts nobles, qui vous parlent. Quel rôle pour le français, et quels atouts jouer en la matière ?

de la diversité culturelle

La diversité culturelle et les échanges entre les cultures constituent l’une des sources de mon bonheur. Et le mot n’est pas trop fort. À ce titre, la langue française représente un pont de compréhension et de coopération extraordinaire ; mais celui ou celle qui la pratique doit être animé par un esprit d’ouverture et d’accueil. La langue française, seule, n’est pas une baguette magique. Et comme toutes les langues, elle peut être utilisée à bon ou mauvais escient. C’est la raison pour laquelle le mouvement francophone doit être, à mon sens, animé par l’éthique, ce chemin de réflexion et d’action vers la juste décision, qui commence par la considération pour autrui et pour sa culture.

 

De fait, l’espace francophone est extrêmement divers : pourquoi cette richesse collective-là n’est-elle pas davantage mise en avant, notamment auprès du grand public ? Que faire pour rendre la francophonie populaire comme peut l’être, par exemple, l’anglais du Commonwealth ?

et le grand public ?

Le Commonwealth est une organisation politique centralisée autour du monarque britannique en exercice. Bien que je le respecte et que je trouve plusieurs de ses initiatives positives, ce n’est pas ma conception d’une francophonie multipolaire et décentralisée.

Faire connaître la francophonie au grand public et notamment aux jeunes, développer l’engagement et le sentiment d’appartenance à cette communauté de langue et de destin, c’est précisément ce à quoi je m’emploie depuis mes jeunes années. Et c’est aussi la raison pour laquelle nous avons fondé avec Marie-Astrid Berry Francophonie sans frontières (FSF), l’association des francophones engagés.

Nous offrons avec FSF un espace de coopération, disponible à l’ensemble des francophones et des francophiles volontaires qui adhèrent à notre mission et à notre charte éthique élaborée avec notre partenaire principal, René Villemure Ethicien.

 

Que faites-vous concrètement pour promouvoir la langue française, et quel bilan tirez-vous de votre action en la matière jusqu’à présent ?

actions concrètes

Notre association internationale fait feu de tout bois, avec des moyens qui sont pour le moment assez limités. Nous pourrions faire plus avec davantage de moyens. Mais la vision que nous proposons d’une francophonie joyeuse, intergénérationnelle, ouverte, amicale, favorisant les synergies et les projets, est extrêmement attirante.

Concrètement, nous structurons des équipes et des modes d’action, nous mettons en place des systèmes d’échange, d’adhésion, de communication et de formation pour créer une culture associative commune.

 

« La magie du monde associatif permet d’imaginer

et de réaliser des projets, si on y investit suffisamment

de réflexion, d’énergie et de cœur... »

 

Nous organisons différents types d’événements comme Les Matins francophones et Les Coulisses de la francophonie. C’est cela la magie du monde associatif : être libre d’imaginer et de réaliser des projets, si on y investit suffisamment de réflexion, d’énergie et de cœur.

Nous intervenons également dans le milieu scolaire et universitaire, nous organisons des colloques et des conférences en ligne, nous organisons une école d’été et nous diffusions une émission de radio, La Voix de la diversité.

Nous coopérons aussi avec d’autres associations et institutions mais aussi avec des entreprises désireuses de s’engager pour la francophonie comme l’Hôtel Château Laurier à Québec, un établissement « franco-responsable ».

Francophonie sans frontières est une aventure toujours en mouvement. Notre organisation non-gouvernementale mériterait davantage de soutien, parce qu’elle a vocation à perdurer afin de créer des liens durables pour la francophonie. C’est sa raison d’être.

 

Je note que, parmi vos sources d’inspiration majeures, il y a le grand poète et écrivain Léopold Sédar Senghor. Quels ouvrages, de lui et d’autres, auriez-vous envie de recommander, aussi bien à des non francophones qu’à des francophones d’ailleurs, pour s’imprégner à la fois de la beauté des lettres et de la diversité culturelle de ceux qui parlent notre langue ?

Senghor et les auteurs francophones

De Senghor, j’apprécie autant la poésie que les discours, deux genres qui expriment les multiples facettes du poète-président sénégalais et français, enraciné et universel, pragmatique et spirituel.

Pour en savoir plus sur Senghor, je vous conseille la lecture d’un livre écrit de sa main intitulé Ce que je crois (Grasset) ainsi que du livre de Jean-Michel Djian, Léopold Sédar Senghor. Genèse d’un imaginaire francophone, paru chez Gallimard.

La Voix de la diversité, l’émission de radio de FSF, diffusera bientôt une série de chroniques consacrée à Senghor, présentées par l’agrégé de Lettres classiques Anthony Glaise, à qui j’ai confié la responsabilité de coordonner l’Année Senghor de Francophonie sans frontières. 2021 marque en effet les vingt ans de la disparition de Senghor. Nous soulignerons son héritage francophone humaniste lors d’un colloque à Paris et d’une grande conférence à Dakar.

 

 

« En ce 400e anniversaire de la naissance de

Jean de La Fontaine, relisons avec joie ses fables

et ses contes, empreints de sagesse et d’irrévérence. »

 

La beauté des lettres françaises et la diversité culturelle de la francophonie sont infinies. Il m’est difficile de recommander un livre en particulier. Mais puisqu’il faut se prêter à l’exercice, je conseille aux francophiles la lecture du Dictionnaire amoureux de l’Esprit français de Metin Arditi (Plon Grasset) ou encore le roman d’une jeune auteure franco-mauricienne de talent, Caroline Laurent, intitulé Rivage de la Colère (Escales). Et puis, en ce 400e anniversaire de la naissance de Jean de La Fontaine, relisons avec joie ses fables et ses contes, empreints de sagesse et d’irrévérence.

 

Vos projets, vos envies pour la suite ?

Je continuerai d’être là où j’estime être utile par mes initiatives, mon expertise et mes valeurs. La francophonie mobilise beaucoup de mon temps actuellement ; néanmoins, j’ai d’autres dossiers à faire avancer.

En plus de mon engagement social, j’ai sur le feu plusieurs projets de création. J’ai notamment deux projets d’écriture bien avancés, qui pourraient voir le jour avec le concours d’une éditrice ou un éditeur.

On n’arrive jamais à rien sans l’aide de personnes de bonne volonté qui regardent à peu près dans la même direction que soi. J’ai beaucoup d’envies et d’idées. J’aime créer, fédérer, transmettre et donner le meilleur de moi-même. Mais il y a aussi une part d’inconnu et de hasard dans la destinée. Je l’accepte et je vous dirais même que je l’accueille.

 

Un dernier mot ?

… pour vous remercier de votre attention.

Interview : mi-avril 2021.

 

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5 février 2016

« Réflexions autour du principe de laïcité », par Gaëtan Dussausaye

On prête à André Malraux d’avoir annoncé un 21ème siècle « religieux ». Nul ne sait de quoi demain sera fait, encore moins après-demain, mais une chose paraît acquise : on n’a probablement jamais autant parlé de religion dans le débat public depuis cent ans que durant les quinze dernières années, marquées par l’accroissement des manifestations violentes de fondamentalisme religieux et, à l’intérieur de nos sociétés, des tiraillements entre ce qui relève de la religion et ce qui n’a pas à en relever. J’ai souhaité inviter Gaëtan Dussausaye, qui est depuis 2014 directeur national du Front national de la Jeunesse (FNJ), à nous livrer l’état de ses réflexions et sentiments de citoyen s’agissant de l’actualité d’un principe tellement ancré dans l’imaginaire républicain que beaucoup l’intégreraient volontiers à la devise nationale : le principe de laïcité. Une exclusivité Paroles d’Actu (Q. : 21/01 ; R. : 04/02). Par Nicolas Roche.

 

« L’État chez lui, l’Église chez elle. » Victor Hugo.

Prendre une télécommande. Allumer la télévision. Zapper sur quelques chaînes. Tomber sur l’intervention d’un Premier ministre de la République française sur une émission de divertissement. La regarder. Entièrement. Prendre la télécommande. Éteindre la télévision. Et avoir cette étrange sensation que jamais dans une nation, un pays, une société laïcs, le « religieux » n’avait pris autant d’importance et d’emprise sur le discours politique, sur le discours public.

Une semaine après, même impression. La ministre de l’Éducation nationale, de passage à Canal +, côtoie sur le plateau un activiste religieux, et doit répondre des positions polémiques de ce dernier.

Depuis quand le politique doit-il nommer, commenter, se positionner face au religieux ? Qu’a-t-on fait de l’article 2 de la Loi du 9 décembre 1905 qui dispose que « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » ? Le politique respecte-t-il ce texte d’ordre et d’équilibre lorsque le Premier ministre mentionne et reconnaît successivement les communautés musulmanes, juives, chrétiennes, bouddhistes, évangélistes, et même athées ? Que fait le gouvernement de ce fondement républicain qu’est la laïcité, quand son ministre de l’Intérieur rassure les chrétiens quand une église brûle, rassure les musulmans quand une mosquée est dégradée, alors que ce sont les Français, les Français tout court qui devraient être rassurés face à l’explosion des tensions communautaires dans notre pays ?

Suite aux événements douloureux de 2015, la considération des aspirations spirituelles et religieuses de chacun s’est imposée à la base de toute analyse et de toute parole politique. Certains ont ainsi cru bon pour la France, bon pour le « vivre-ensemble des citoyens », de devoir s’adresser aux particularités de chacun, et ainsi de donner des gages non pas à l’ensemble mais aux sous-ensembles. Le Français, citoyen et national, ne semble plus suffire au discours politique. L’on ne s’adresse plus désormais à l’individu en tant que citoyen français ; l’on s’adresse au citoyen français et musulman, et juif, et chrétien, et athée, etc… Comme si l’identité, notre identité, cette définition de ce que nous sommes, cette définition qui a vocation à nous unifier en un seul sujet qu’est le peuple, devait alors trouver son essence dans la somme d’une pluralité de sous-identités, d’une pluralité de sous-communautés.

En agissant de la sorte, certains politiques vont - peut-être involontairement, concédons-leur ce point - à l’encontre de la citoyenneté, seule unité dans laquelle chacun d’entre nous devrait se reconnaître. En agissant de la sorte, ces mêmes politiques ne jouent aucunement la carte de l’apaisement mais encouragent, développent encore davantage le repli sur « soi », le cloisonnement de l’individu dans un de ces multiples sous-ensembles, et par conséquent la méfiance puis le rejet de celui qui n’en est pas.

Ainsi le délitement de l’identité nationale et donc citoyenne, provoqué par la considération politique et publique d’une répartition des êtres dans ces sous-ensembles, est et sera à la source de conflits déjà existants, et de conflits à venir au sein même de notre société.

Aux politiques, alors, de rappeler et de marteler que notre société, notre identité sont fondamentalement protégées de la discorde par la laïcité. Aux politiques de réclamer aux chefs de culte, aux orateurs religieux de savoir s’abstenir de s’introduire dans le débat public et politique, et de maintenir la nécessaire séparation de l’espace public des citoyens et de l’espace privé des individus. Là n’est pas la place de la religion, d’aucune religion. « L’État chez lui, l’Église chez elle ! ». Aux politiques de faire valoir la laïcité dans son essence même et non pas, comme l’entendent ses détracteurs, soit une arme portée à l’encontre de l’existence des religions.

Aux politiques, donc, de rappeler cette formidable définition de la laïcité du philosophe Henri Peña-Ruiz : « La laïcité consiste à faire du peuple tout entier, sans privilège ni discrimination, la référence de la communauté politique. Celle-ci mérite dès lors son nom de République, bien commun à tous. Le clergé d’une religion particulière n’est pas contesté, tant qu’il se contente d’administrer les choses de la foi pour ceux qui lui reconnaissent librement un tel rôle. Mais dès qu’il entend exercer un pouvoir sur l’ensemble des êtres humains, et capter à son profit la puissance publique, il fait violence à ceux qui ont d’autres options spirituelles. ».

Il en va de l’unité des citoyens, de l’unité de la Nation, seules garantes de tranquillité et de sérénité pour les générations à venir, qui n’ont pas à subir ce que nous, jeunes, vivons au quotidien : la tentation du repli communautaire religieux, mirage d’une stabilité à court terme dans un environnement de plus en plus amputé de ses repères, de ses racines, de ses valeurs communes, et d’un projet collectif et unitaire pour l’avenir national.

Osons croire en ce qui nous unit, la laïcité, la citoyenneté, la Nation.

Gaëtan Dussausaye.

  

Gaëtan Dussausaye

Gaëtan Dussausaye est depuis 2014 directeur national du Front national de la Jeunesse.

 

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19 avril 2020

Pierrick Louviot, pharmacien : « Je suis fier d'être en première ligne face au coronavirus »

Parmi tous les soignants, dévoués et qui, toujours, contribuent au quotidien à la bonne santé de tous, parfois simplement en les rassurant, il en est qu’on oublie parfois de citer, ce sont les pharmaciens. Eux aussi sont en première ligne, et face à la pandémie de Covid-19, destructrice et angoissante, ils sont sur le pont. Je suis heureux de donner la parole à Pierrick Louviot, jeune pharmacien lyonnais (l’entretien date du 13 avril)  il nous raconte son métier, son quotidien et s’exprime sur quelques grands enjeux du moment, avec la bienveillance du soignant, un métier décidément pas comme les autres. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

SPÉCIAL COVID-19 - PAROLES D’ACTU

Pierrick Louviot: « Je suis fier d'être, comme pharmacien,

en première ligne face au coronavirus. »

Pharmacie

@AFP

  

Pierrick Louviot bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions pour Paroles d’Actu. Vous êtes pharmacien dans la région lyonnaise. Déjà, pourquoi avoir choisi cette profession, finalement assez méconnue, qu’est-ce qu’elle implique, et quel a été votre parcours ?

Bonjour et merci de me recevoir. J’ai choisi la profession de pharmacien pour laquelle j’ai toujours eu, au cours de mon enfance, une attirance que je ne saurais expliquer - une attirance pour les métiers du soin sans doute. Au fil des années, cette vocation s’est concrétisée, et j’ai confirmé mon choix de devenir pharmacien d’officine. Le pharmacien est un professionnel de santé à part entière - il est d’ailleurs très souvent le premier auquel s’adressent les patients. J’aime beaucoup mon métier qui associe des connaissances médicales et scientifiques poussées, avec un contact humain très important. C’est un métier qui requiert de la bienveillance de la part de celui qui l’exerce. Il faut vraiment aimer aller vers l’autre, et savoir le faire.

 

« Notre complémentarité avec les médecins est essentielle. »

 

J’insiste sur le fait que nous mettons tout en œuvre pour assurer le meilleur respect possible du parcours de soin, et de l’expliquer au patient. Le diagnostic médical relève de l’exercice du médecin, spécialiste de la partie clinique. C’est en conséquence lui qui prescrit les traitements. Le pharmacien est quant à lui un spécialiste du médicament. Nous veillons scrupuleusement à la cohérence de la prescription, et il nous arrive souvent de communiquer avec nos confrères médecins. Nous apprenons beaucoup les uns des autres, les rôles de chacun sont bien définis et nos missions évidemment complémentaires. Notre objectif est le même : soigner les patients.

Ma profession exige de la rigueur, de l’empathie, de solides connaissances médicales. Il est fondamental, encore une fois, d’être tourné vers le bien-être du patient. Nous sommes là pour assurer ses soins. Nous sommes souvent amenés à poser des attelles ou des orthèses avec précision. Nous devons donc être régulièrement formés sur chaque technique nouvelle. Il faut aussi rappeler que la pharmacie d’officine est un commerce, réglementé, ce qui fait que nous devons maîtriser des compétences de gestion et de management. C’est un métier très polyvalent.

Pour ce qui est de mon parcours, il est assez classique. Je suis passé par la PACES (Première année commune aux études de santé, ndlr) à la faculté de médecine et de pharmacie de Lyon en 2012. À l’issue du concours, je me suis orienté vers la filière pharmacie, qui suppose six années d’études au total.

 

Comment vivez-vous, comme professionnel mais peut-être aussi à titre personnel, cette crise sanitaire majeure et à bien des égards inédite du Covid-19 ? Y a-t-il eu, dans votre officine et dans celles dont vous avez connaissance, des tensions particulièrement vives sur certains médicaments ou matériels ? L’angoisse des clients est-elle perceptible au quotidien ?

Absolument ! En tant que professionnels de santé, nous sommes en première ligne face au coronavirus. Nous avons dû anticiper la crise en tâchant d’avoir un stock suffisamment conséquent de matériels de protection pour notre équipe, ainsi que pour les soignants. Nous avons dû prendre des mesures de sécurité et d’hygiène très strictes, qui semblent porter leurs fruits car nous n’avons aucun cas déclaré au sein de notre équipe et je m’en réjouis.

Pour en venir à votre question sur les tensions d’approvisionnement, il s’agit là d’un énorme problème, mais qui a débuté bien en amont de la crise sanitaire que nous vivons. Depuis 2017, de nombreux médicaments, de toutes classes thérapeutiques, viennent à manquer, ce qui nous mène parfois à des impasses thérapeutiques pour les patients, ce qui peut être grave. Pour vous citer un exemple récent, l’année 2019 a été marquée par des tensions très fortes quant à l’approvisionnement de spécialités à base d’anti-inflammatoires de la famille des corticoïdes. Cette situation, l’une des plus marquantes, a duré de nombreux mois. De plus, les corticoïdes sont très largement prescrits en France, il a fallu mettre en place une bonne communication avec les médecins pour parvenir à trouver un compromis pour les patients. Évidemment, ces situations de ruptures de stock sont graves, et la tendance n’est malheureusement pas à leur diminution.

Pour en revenir à la crise Covid-19, la demande de matériels de protection, masques, gels désinfectants, gants, éthanol à 96°, a littéralement explosé. Il en va de même pour les thermomètres, ainsi que pour les spécialités à base de paracétamol.

 

« Nous avons affaire à une patientèle affolée et déboussolée

qui ne peut se procurer des masques... »

 

Nous sommes tous conscients aujourd’hui de la situation ô combien complexe des masques, où nous avons affaire à une patientèle affolée et déboussolée qui ne peut se procurer des masques. La réglementation évolue de jour en jour, mais à l’heure actuelle, la vente de masque est toujours formellement interdite au grand public. Le peu de masques que nous recevons sont des dotations qui sont destinées à être distribués exclusivement aux soignants. Il y a d’ailleurs des quotas à respecter et une traçabilité très stricte à ce sujet.

Autre problème, il devient difficile de pouvoir fournir le Plaquenil à nos patients atteints de lupus. Nous avons en effet plusieurs patients atteints de ces maladies auto immunes, pour lesquels l’hydroxychloroquine fait partie intégrante de l’arsenal thérapeutique. Nous parvenons à conserver un stock, mais les tensions sur ce médicament sont très fortes. Nous faisons notre possible pour le réserver à nos patients qui souffrent de ces pathologies. D’autre part, sachez que les modalités de prescription du Plaquenil ont été redéfinies dernièrement par Olivier Véran.

Nous sentons une certaine angoisse chez nos patients, c’est vrai, mais nous nous réjouissons de les voir appliquer les gestes barrières, essentiels. En tant que soignant, nous les traitons comme nous le faisons habituellement, c’est notre métier et il n’est pas question de procéder autrement. Nous sommes protégés et nous prenons des précautions maximales. Nous avons aussi un rôle à jouer en leur rappelant l’importance fondamentale des gestes barrières.

 

En tant que pharmacien, maîtrisant évidemment bien la question de l’administration de médicaments, celle du dosage, celle des associations possibles et des contre-indications, quel regard portez-vous sur la manière dont on gère les malades, graves comme moins graves, du Covid-19 aujourd’hui ? Un avis quant à l’hydroxychloroquine ?

Il s’agit là d’un sujet épineux. En tant que professionnel de santé, je tâcherai d’être le plus impartial possible.

Il faut tout d’abord rappeler que le Covid-19 est une maladie infectieuse des voies respiratoires, provoquées par un agent infectieux, le SARS-CoV2, vulgairement appelé « coronavirus » (rappelons qu’il existe d’autres espèces de coronavirus tout à fait bénignes). Le grand obstacle pour nous, soignants, c’est qu’il s’agit d’une pathologie nouvelle dont nous ne savons pas tout et dont nous apprenons tous les jours. Nous savons que la maladie est contagieuse, qu’elle se transmet par gouttelettes, (expirations, toux, éternuements) et qu’elle touche principalement les voies respiratoires basses. Notez que des symptômes de type neurologiques (comme la perte d’odorat), gastro-intestinaux, ou encore dermatologiques, ont été rapportés.

La triade de symptômes la plus fréquente se compose de la fièvre, d’une toux sèche, et d’une difficulté à respirer qui peut aller jusqu’à la détresse respiratoire.

La prise en charge des patients « non graves », sans facteurs de comorbidité, est relativement simple. On préconise un retour au domicile avec un isolement total. Nous traitons les symptômes par du paracetamol. J’en profite pour rappeler aux lecteurs que les anti-inflammatoires comme l’ibuprofène, le kétoprofène ou les corticoïdes sont fortement déconseillés à l’heure actuelle !

Bien heureusement, dans la grande majorité des cas, l’évolution de la maladie est favorable et le patient guérit spontanément au bout de quelques jours. Il est en revanche hautement contagieux, l’isolement social est donc capital.

Pour les cas graves, le parcours de soin se déroule à l’hôpital. Les traitements actuels sont des traitements symptomatiques qui répondent à l’insuffisance pulmonaire : oxygénation des patients, voire, une mise sous respirateur artificiel. Ces traitements symptomatiques sont d’une extrême importance pour pallier à la détresse respiratoire causée par le virus.

 

P

 

Venons-en aux traitements en cours d’élaboration. Les plus médiatiques d’entre eux, l’hydroxychloroquine et la chloroquine, sont vantés par le Pr Raoult, qui a conduit de son propre chef une étude, où des résultats de prime abord satisfaisants ont été obtenus. Le Pr Raoult a couplé dans les cas graves l’hydroxychloroquine avec 250 mg d’azithromycine - un antibiotique de la famille des macrolides - par jour pendant six jours.

Ses études semblent prometteuses, mais elles ont provoqué une farouche levée de bouclier du corps médical, qui remet en cause les manières et les méthodes avec lesquelles a été conduite l’étude. En effet, dans le monde médical, les médicaments doivent suivre des essais cliniques obéissant à des critères de qualité drastiques, pour démontrer une efficacité et une innocuité sur le patient. On parle de balance bénéfice-risque favorable.

Il est donc reproché au Pr Raoult d’avoir tiré des conclusions trop hâtives sûr l’efficacité de ces médicaments, et que ses études n’étaient pas statistiquement significatives pour conclure à un intérêt clinique pour faire face à la maladie Covid19. En revanche une grande partie des détracteurs de la chloroquine semblent avoir ignoré un ennemi de taille : le temps. En effet, la chloroquine et ses dérivés sont commercialisés depuis 1949. Nous connaissons donc ses contre-indications et ses effets indésirables depuis des décennies. Bien évidemment, je déconseille formellement toute automédication. Un patient doit toujours être suivi par un médecin compétent en infectiologie.

 

« La médecine moderne s’auto-censure par des normes

de sécurité qui sont certes, indispensables, mais qu’il faut

savoir reconsidérer en "temps de guerre". »

 

Je trouve cependant dommage, que la bride soit aussi serrée autour de la chloroquine. Voyez-vous, la médecine moderne s’auto-censure par des normes de sécurité qui sont certes, indispensables, mais qu’il faut savoir reconsidérer en "temps de guerre". Ainsi, nos protocoles d’essais cliniques, aussi fondamentaux soient-ils en temps normal, sont appliqués ici sûr une molécule connue depuis presque 70 ans. Nous connaissons ses effets indésirables. Je déplore ce que j’appellerais une perte de chances. Tout médecin a les compétences pour savoir si son patient peut bénéficier ou non d’un tel traitement, en écartant les contre-indications médicales. La chloroquine a été distribuée très massivement par le passé contre la malaria, sans que ses effets secondaires ne créent la polémique.

Je ne peux pas affirmer aujourd’hui si la chloroquine est efficace ou non. En revanche, je peux dire qu’il est regrettable en matière de perte de chances, de se priver d’un médicament qui semble donner de très bons résultats, avec une toxicité faible. Le haut conseil de la Santé publique est paralysé par ses propres mesures draconiennes pour approuver le traitements. Mesures que nous devrions pouvoir lever dans les cas exceptionnels tels que nous le vivons.

De nombreuses vies, auraient déjà sans doute pu être sauvées.

D’autres essais sont en cours : l’essai européen Discovery, qui teste du plasma de patient guéri, du Kaletra (médicament contre le VIH) ainsi qu’un antiviral utilisé dans le virus Ebola, mais il est trop tôt pour se prononcer quant à ces protocoles de traitement.

 

La question du rapatriement en France de la production des médicaments essentiels, éminemment stratégique, se pose de manière insistante en ce moment, et c’est bien compréhensible. Quel est votre avis sur la question : les inquiétudes quant à notre dépendance envers d’autres nations sont-elles justifiées, et une partie de notre sécurité sanitaire dépend-elle de notre capacité à assurer notre indépendance dans la confection des médicaments ?

 

« Produire des médicaments en France est

logistiquement complexe, mais c’est fondamental. »

 

Tout à fait ! Il s’agit là d’un fait que nous subissons de plein fouet à l’heure actuelle. Les tensions d’approvisionnement des médicaments se multiplient ces dernières années. Heureusement, nous avons bien entendu des sites de production dans l’Hexagone, mais il est vrai que nous sommes très fortement dépendants des médicaments ou du moins des matières premières venues principalement d’Asie. La crise que nous traversons illustre très bien les inquiétudes qui me semblent pleinement justifiées. La pandémie touche le monde entier. Le monde entier a besoin de médicaments, y compris ces mêmes pays qui les produisent, comme l’Inde par exemple. J’estime que nous avons une leçon à tirer de cette crise, et qu’il est important d’assurer au mieux notre indépendance quant aux médicaments essentiels. Produire en France est logistiquement complexe, mais c’est fondamental. La France a les moyens financiers et humains de le faire, avec de nombreux pharmaciens industriels. Relocaliser notre production de médicaments est pour moi une priorité évidente.

 

Votre officine travaille-t-elle habituellement avec les hôpitaux ? Est-ce que, sur ce point, les choses ont changé depuis le début de la crise, et êtes vous davantage sollicités par le milieu hospitalier pour vos stocks (je pense aux besoins en sédatifs en particulier) ?

Nous ne travaillons pas particulièrement avec les hôpitaux, si ce n’est pour leur fournir des produits de contraste pour l’imagerie médicale. En revanche, nous sommes extrêmement sollicités par le personnel hospitalier qui manque cruellement de moyens de protection et qui espère en trouver en pharmacie. Nous sommes sollicités pour les masques. Pour ce qui est des sédatifs d’anesthésie-réanimation, il s’agit là de médicaments particuliers qu’on appelle des médicaments de réserve hospitalière, et qui ne peuvent être détenus que dans les pharmacies internes des hôpitaux. Nous ne sommes donc pas concernés par ce point.

 

Êtes-vous de ceux qui réussissent, faisant abstraction de ce que la situation a de dramatique, à trouver des vertus à ce confinement forcé ? Cette question dépasse un peu le cadre médical, mais croyez-vous que cette crise va nous changer, au moins un peu, dans la manière dont on aborde nos rapports à nos aînés, le temps à employer, notre environnement et le sens des priorités ?

J’ai la chance de pouvoir travailler pendant le confinement et je suis d’ailleurs très fier d’être en première ligne et de participer à la lutte contre le coronavirus. Je pense que, pour chacun d’entre nous, c’est un moment pour se recentrer sur soi, pour méditer, ou bien pour faire des activités à la maison pour lesquelles le temps manquait. J’encourage les gens à lire et à se cultiver. C’est un moment privilégié pour le faire. Je ne suis pas un fan des chaînes d’information en continu, qui sapent le moral des Français.

Effectivement, je pense qu’un retour au « monde d’avant » n’est pas prêt d’arriver. Il est clair que nous tirerons des leçons. Nous avons appris des choses, adopté des réflexes qui nous seront utiles dans le futur, comme les gestes barrières par exemple. Je redoute l’après car bon nombre de choses changeront. L’emploi, le transport... et, en effet, la crainte de contaminer nos aînés.

Le point positif que nous pouvons en tirer est un nouveau rapport à notre environnement que l’on a été contraint d’adopter. Cependant, il est évident que ce qui constitue la base de la vie humaine, la relation sociale, pilier de la santé mentale, en sera altérée pour plusieurs mois. J’espère que nous trouverons rapidement des solutions à ce problème.

 

Les marques et gestes de remerciement pour les soignants, à 20h mais pas que, de la part de larges franges de la population, c’est quelque chose qui vous fait chaud au cœur ? Votre engagement à servir les autres par le soin est-il renforcé, en ces moments-là ?

Les gestes de remerciements nous font toujours plaisir, c’est un soutien précieux et nous remercions les Français. Mais on ne le répètera jamais assez, le meilleur moyen de nous remercier et de nous aider, c’est de respecter le confinement, afin qu’il soit efficace et le plus court possible. Bien évidemment, nous sommes toujours honorés de servir un patient qui nous remercie. Soigner les patients, c’est notre métier. Après, je n’ai pas l’impression d’être un héros. Je fais mon travail de la manière la plus professionnelle possible, avec ou sans coronavirus.

 

À l’heure où le tout-numérique et la dématérialisation gagnent du terrain, parfois à marche forcée, quelles perspectives, réjouissantes ou inquiétantes, selon votre point de vue, quant au futur de votre métier de pharmacien ?

Le numérique est à la fois une force et un danger. Ce sera à nous, pharmaciens de demain, de faire fructifier les bénéfices du numérique tout en évitant les dérives. La téléconsultation est une excellente avancée je trouve. Certaines applications aident des patients atteints de pathologies chroniques à gérer au mieux leur maladie.

 

« Nous sommes des professionnels de contact et de soin,

deux choses que le numérique ne pourra jamais remplacer. »

 

Cela dit, le numérique m’inquiète également. Je crains d’assister au démantèlement sauvage du métier de pharmacien. Nous sommes des professionnels de contact et de soin, deux choses que le numérique ne pourra jamais remplacer totalement.

 

Quelque chose à rajouter, pour nos lecteurs ?

Je vous remercie de m’avoir interrogé. Je souhaite à tous du courage pour terminer le confinement, et que chacun garde espoir car nous allons vaincre ce virus. Restez chez vous, pensez aux gestes barrières, et prenez soin de vous et de vos proches.

 

Pierrick Louviot

 

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11 novembre 2018

« 100 ans après, que reste-t-il de 1918 ? », par Cyril Mallet

Peut-on encore comprendre, en 2018, bien qu’actuellement baignés dans le souvenir de cette mémoire - centenaire oblige -, l’intensité de ce qu’ont dû ressentir celles et ceux qui ont entendu retentir, en cette fin de matinée du 11 novembre 1918, les cloches de France signalant à tous la fin d’une guerre effroyable ? Cyril Mallet, doctorant en études germaniques (Rouen) et en histoire contemporaine (Giessen), a accepté de plancher sur cette question, et de nous livrer son ressenti, qui n’est pas des plus rassurés quant au passage de flambeau auprès des jeunes générations. Je ne conclurai pas cette intro sans avoir apporté, bien humblement, ma pensée émue pour celles et ceux qui ont souffert, et qui trop souvent souffrent encore, dans leur chair et dans leur cœur, de la guerre, celle-là, et les autres, dans ce que la guerre a de cruel, et bien souvent d’absurde. Document exclusif, par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« 100 ans après, que reste-t-il de 1918 ? »

Par Cyril Mallet, doctorant en études germaniques et en histoire contemporaine (10/11/18).

Cimetière C

Photographie : Cimetière de Longueville sur Scie. Les tombes de victimes

de la Première Guerre mondiale. © Cyril Mallet, 2017.

 

«  La vérité était (je la tiens de la bouche de notre capitaine Hudelle) que nous étions réellement sacrifiés, pendant trois jours, notre régiment devait procéder à une série d’attaques pour attirer les forces ennemies et masquer une attaque anglaise sur la Bassée et française vers Arras. L’ordre d’attaque portait – le capitaine Hudelle me le mit le lendemain sous les yeux – qu’il fallait «  attaquer coûte que coûte, sans tenir compte des pertes  ».

Louis Barthas, Cahiers de guerre, 3ème cahier  :  Massacres 15 décembre 1914 – 4 mai 1915.

 

Nous commémorons le centenaire de la fin de la Grande Guerre. Avec un peu plus de 2 000 000 de victimes militaires du côté allemand, 1 376 000 du côté français et 1 016 200 du côté austro-hongrois, ce conflit aura été véritablement mortifère. Rares sont les familles dans ces trois pays belligérants à ne pas avoir reçu l’annonce du décès d’un proche au cours de ce conflit. Cent ans après, que reste t-il de ces sacrifices  ?

Il n’est pas rare d’être effaré par la lecture de certains écrits sur les réseaux sociaux. Il y a peu, je n’ai pu m’empêcher de faire un rapprochement entre le texte que j’avais sous les yeux et le courage des hommes qui partirent défendre leur Patrie plus de cent années auparavant. Le sujet de la discussion concernait alors la Journée défense et citoyenneté.

Pour les jeunes Français de l’étranger, cette journée se déroule dans nos consulats de par le monde. Lors de la récente session de l’Assemblée des Français de l’étranger, le directeur de l’administration des Français de l’étranger au Ministère des Affaires étrangères a annoncé la fin prochaine de cette prérogative pour nos postes consulaires. Cette décision, sous couvert d’un recentrage vers des activités régaliennes propres aux consulats, s’inscrit surtout dans un contexte budgétaire difficile. Un tel choix l’année même où l’on célèbre le sacrifice de millions de soldats est, il faut bien l’avouer, quelque peu malheureux. Mais le plus choquant fut pour moi la réaction de certains parents sur les réseaux sociaux faisant suite à cette décision.

Un parent français d’enfant binational était soulagé pour ne pas dire heureux que son enfant ne participe pas à cette journée car cela lui évitera de s’embêter au consulat un jour durant. Et de préciser que même si l’enfant a la nationalité française, il se sent plus proche de son autre patrie. N’est-ce pas justement cette journée entourée de jeunes Français qui aurait pu lui faire comprendre un peu mieux quelles sont ses origines et ce que signifie être Français avec tout ce que cela implique  ? Ancien professeur d’allemand en France et de français en Allemagne, j’ai déjà eu à affronter certains parents pour qui la moindre contrainte pour leurs enfants n’était pas acceptable. Mais dans le cas mentionné, j’étais triste de constater que certains Français n’ont même plus conscience de la chance et de l’honneur que nous avons de partager cette nationalité et les valeurs qui nous sont propres. C’est une réelle chance d’être binational. Cela ne fait aucun doute. Mais cela l’est d’autant plus si l’on a bien conscience d’appartenir à deux cultures bien distinctes et non à une seule. Et cette prise de conscience ne peut se faire que grâce aux parents qui transmettent chacun justement un peu de ce patrimoine national. Qu’un adolescent rechigne à participer à cette journée ne serait pas vraiment une surprise. On peut de fait comprendre aisément qu’à son âge, celui-ci préfère passer du temps avec ses amis plutôt qu’avec un militaire ou un agent consulaire. Qu’un parent français ait cette réaction est en revanche plus qu’affligeant, qui plus est dans le contexte du centenaire de la fin de la Grande Guerre.

Ma réflexion d’alors était d’imaginer ce qu’auraient bien pu penser de jeunes Français ou bien de jeunes Allemands appelés à protéger leur drapeau en 1914 et dont certains n’eurent pas la chance de retourner dans leur foyer. Et pour ceux qui rentrèrent parfois gazés, avec une «  gueule cassée  » ou bien psychologiquement atteints par plusieurs mois voire plusieurs années de combat, une impossible reconstruction commençait alors. Oui, qu’auraient pensé ces personnes en lisant leurs descendants se réjouir de ne plus avoir à donner vingt-quatre heures de leur vie à leur Patrie, eux qui partirent parfois plus de 1 500 jours affronter les projectiles ennemis, essayant de se protéger dans la crasse des tranchées ?

 

« Que penseraient, en lisant leurs descendants se réjouir

de ne plus avoir à donner vingt-quatre heures de leur vie

à leur Patrie, ceux de 1914, eux qui partirent parfois

plus de 1 500 jours affronter les projectiles ennemis,

essayant de se protéger dans la crasse des tranchées ? »

 

Certains argueront que cette journée n’est pas nécessaire et que le programme peut laisser quelque peu à désirer. De plus, ce rendez-vous implique un déplacement pour rejoindre soit le consulat si l’on est Français de l’étranger, soit un lieu «  militaire  » si l’on est sur le territoire national. Personnellement, jeune Longuevillais, j’ai eu à me déplacer à l’autre bout de la Seine Maritime pour assister à ce que l’on appelait alors la Journée d’Appel de Préparation à la Défense (JAPD). Je garde de ce rendez-vous quelques souvenirs. Je me souviens avoir appris des choses intéressantes lors de ces quelques heures et je ne regrette en rien d’avoir eu à y assister. Qui plus est, cette journée est l’une des rares obligations que nous avons en tant que Français. Il y a 104 ans, des hommes n’ont pas eu la chance de pouvoir choisir. Ils ont été appelés à se battre des mois voire des années durant et bien souvent à se sacrifier pour la Patrie. Se réjouir que son enfant ne fasse pas l’effort de donner une journée à son pays prouve que le sacrifice fait par ces hommes il y a cent ans n’a vraisemblablement pas été compris de tous.

Confronté à ce genre de réaction, je n’ai pu m’empêcher de penser à un article de journal retraçant la cérémonie d’inauguration, pour le moins patriotique, du monument aux morts de mon village normand dans l’édition du Journal de Rouen du 17 octobre 1921.

Grâce à un article intitulé «  Longueville honore ses morts  », on comprend combien le journaliste a été subjugué par ce qu’il avait sous les yeux : «  L’inauguration du monument aux morts de Longueville a donné lieu, hier, à une éclatante manifestation d’union sacrée  », «  la nef [de l’église] est trop petite pour accueillir tous les assistants  ». Le monument aux morts est décrit par le biais d’un oxymore comme étant d’une «  noble sobriété  ». Au cours de la cérémonie, le nom des 31 soldats tombés pour la Patrie, dont l’identité est gravée sur le monument, a été rappelé avant l’entrée en scène des enfants du village : «  Les enfants des écoles ayant déposé des gerbes innombrables au pied du monument, chantent un chœur à la gloire des héros de la patrie et une cérémonie particulièrement poignante se déroule alors  ».

Que reste t-il aujourd’hui de la Grande Guerre et de son cortège de victimes  ? Je me pose souvent cette question lorsque je suis dans mon village. Que ce soit en entrant dans le cimetière, où les premières tombes sont celles des Morts pour la France de 14-18, que ce soit en passant devant le monument aux morts ou bien encore en regardant les plaques de marbre apposées à l’intérieur de l’église rappelant les victimes de la paroisse du premier conflit mondial. Beaucoup de lieux dans le village rappellent ce qu’a coûté ce conflit aux familles de Longueville sur Scie et des environs. Finalement, ce sont ces traces qui restent en 2018 tels des éléments indélébiles. Sans ces traces, point de souvenirs.

Alors qu’en 1921, les enfants participaient activement aux cérémonies, je constate, et c’est toujours un peu triste, que la jeune génération est souvent la grande absente des cérémonies d’hommage, notamment dans le monde rural. Cette même génération qui devra reprendre le flambeau des Anciens combattants une fois que ces derniers seront partis. En effet, je suis convaincu que ces cérémonies ont un sens et une mission  : rappeler à chacun l’idiotie d’une guerre. Non, nous n’avons pas besoin d’une «  bonne guerre  » comme on peut l’entendre parfois  ! Une guerre n’a jamais rien apporté de bon. Il suffit de se tourner vers les monuments aux morts pour le constater.

 

« Je suis convaincu que ces cérémonies ont une mission :

rappeler à chacun l’idiotie d’une guerre... Et ce flambeau-là,

il faut absolument que les jeunes s’en saisissent... »

 

Cyril Mallet

Cyril Mallet est doctorant en études germaniques auprès de l’Université de Rouen Normandie et en histoire

contemporaine auprès de la Justus Liebig Universität de Gießen en Allemagne. Spécialiste de l’Autriche et

de la Déportation, il est membre du laboratoire de recherche ERIAC EA 4705 de l’Université de Rouen.

 

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23 janvier 2019

Olivier Da Lage : « Le révisionnisme bat son plein dès que les nationalistes religieux arrivent au pouvoir... »

Je suis heureux, pour cette première interview-chronique de l’année, de donner la parole, une nouvelle fois, au journaliste de RFI Olivier Da Lage, à l’occasion de la parution de L’Essor des nationalismes religieux (Demopolis), ouvrage collectif qu’il a dirigé et dans lequel il a signé un texte sur le nationalisme hindouiste en Inde, pays qu’il connaît bien. Je remercie M. Da Lage d’avoir accepté de répondre à mes questions (interview datée du 20 janvier) et vous invite vivement à vous emparer de cet ouvrage, qu’on peut lire tout ensemble ou bien en « picorant » dedans, chacun des articles s’attachant à expliquer une situation particulière, et à raconter une partie de la psyché nationale du pays concerné. Un document important qui met en lumière, en tant que phénomène de fond, des éléments d’actualité qu’on aurait pu croire localisés dans l’espace et le temps. Et qui nous aide, et ce n’est pas là son moindre mérite, à mieux comprendre ce monde décidément incertain - mais avec toujours, quelques permanences - dans lequel nous vivons. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

L'essor des nationalismes religieux

L’Essor des nationalismes religieux, Demopolis, 2018.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Olivier Da Lage : « Le révisionnisme bat son plein

dès que les nationalistes religieux arrivent au pouvoir... »

 

Olivier Da Lage bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions autour de L’Essor des nationalismes religieux (Demopolis, 2018),  ouvrage collectif que vous avez dirigé et dans lequel vous avez signé une contribution, sur la situation en Inde. Vous l’indiquez vous-même : peu d’études ont analysé le phénomène de « l’essor des nationalismes religieux » en tant que tel, et moins encore avec une telle vue d’ensemble. C’était nécessaire d’y remédier, à votre sens, pour mieux appréhender le monde d’aujourd’hui ?

pourquoi ce livre ?

Bien sûr. Il y a suffisamment d’exemples à travers la planète de ces mouvements nationalistes d’inspiration religieuse pour que l’on ne puisse plus les négliger ou considérer leur accumulation comme des coïncidences. On parle de populismes, de théocraties, de mouvements religieux, de nationalismes, mais ce qui manquait, à l’échelle globale, c’est une étude systématique du phénomène pour voir ce que ces exemples ont en commun et les spécificités locales qui les distinguent les uns des autres. Au total, il apparaît clairement que les traits communs sont suffisamment nombreux pour que l’on puisse parler de nationalismes religieux en tant que phénomène global, indépendamment de ce qui différencie les uns des autres selon les régions du monde. L’autre raison qui rendait nécessaire une telle étude est qu’il ne s’agit pas d’un phénomène statique, mais en plein essor, ainsi que l’indique le titre de l’ouvrage.

 

À quand faire remonter le phénomène ? La partition Inde hindoue / Pakistan musulman, en 1947 ? La révolution islamique iranienne en 1979 ? Peut-être, dans une certaine mesure, une tendance favorisée par la dislocation des empires, puis la fin de la guerre froide et des grandes idéologies du vingtième siècle ? Peut-on dire que la religion est, de plus en plus, la « nouvelle couleur » du nationalisme ?

les nationalismes religieux, depuis quand ?

Les idéologies que l’on peut considérer comme les matrices de ces nationalismes religieux sont parfois assez anciennes. La plupart remontent à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle. Mais les mouvements qui s’en réclamaient restaient relativement marginaux, car l’espace politique était occupé par les courants conservateurs qui voulaient perpétuer l’ordre ancien (immuable, aurait dit Bonald) d’un côté, et de l’autre, les mouvements progressistes, souvent nationalistes et positivistes. Par conséquent, pendant des décennies, les idéologues nationalistes religieux et les mouvements qui se réclamaient d’eux ont relativement peu fait parler d’eux.

Cela change en effet avec d’une part la déception qui a suivi l’accession au pouvoir des élites occidentalisées dans les pays décolonisés  : corruption, manque de résultats économiques, comportements dictatoriaux, etc. et d’autre part, l’échec du projet communiste, la disparition de l’URSS et l’effondrement de l’influence soviétique à travers le monde. L’horizon se dégageait pour les nationalistes religieux, dont la place, au sein des courants nationalistes, va croissant à partir des années 80. Donc, oui, dans une large mesure, le nationalisme prend en bien des régions du monde le visage de la religion. Et c’est l’Iran, avec la révolution islamique de 1978-1979 qui a en quelque sorte ouvert la voie, même si à l’époque on ne l’a pas analysé dans ces termes.

 

Il est difficile de tirer des conclusions générales d’un panel aussi complexe de situations variées. Quelques constantes semblent, toutefois, pouvoir être retrouvées. Sur fond de crise de confiance dans le politique (corruption généralisée ou incapacité à résoudre des problèmes majeurs), d’un  sentiment de déclassement, de mise en danger de son identité par « l’autre » (exemple : l’Amérique de Donald Trump), voire même de crise existentielle (quête de sens dans un monde où tout est marchandise et compétition) en profondeur et à grande échelle, les populations formant la composante socio-ethnique majoritaire d’une nation sont celles qui, souvent, vont décider (dans les pays où on leur donne la parole) de confier les rênes de leur destin à des forces politiques à agenda plus ou moins empreint de religieux. Assiste-t-on, dans les pays en question, à des situations de repli identitaire objectif, par choix direct d’une majorité de citoyens ?

un repli sur soi des majorités ?

Oui. Cela va même plus loin que cela. Si on réduit les ingrédients du nationalisme religieux au minimum, à la manière dont on réduit des fractions, on y trouve une constante  : le sentiment de la majorité d’une population que son identité est menacée par les minorités, à qui tout est dû et que l’on «  apaise  » par des concessions sans fins à leurs revendications extravagantes qui remettent en cause l’âme même de la nation. On convoque à cette fin la tradition ancestrale, qui, le plus souvent, est en réalité très récente, mais de plus en plus enracinée dans la religion dominante. Il est frappant, par exemple, de voir Poutine, ancien officier du KGB à l’époque soviétique, se proclamer le héraut de la défense du christianisme orthodoxe. En Inde, les nationalistes hindous au pouvoir rejettent tous les maux de la société sur le «  pseudo-sécularisme  » de Nehru et du parti du Congrès, même Gandhi n’échappe pas à leurs critiques et une part croissante de la population lui reproche d’avoir «  donné  » le Pakistan aux musulmans et d’avoir été dupés par les Anglais. Ce qui ne manque pas de sel car les nationalistes hindous, dans les années 30, s’opposaient bien davantage au Congrès qu’aux Anglais. Enfin, la vie politique en Israël est aujourd’hui largement confisquée par les nationalistes juifs (d’où le vote de la loi sur l’État juif en juillet 2018) alors même qu’Israël a été fondé dans une large mesure par des socialistes laïcs.

 

Dans quels cas, qu’ils soient démocratiques ou autoritaires, ces phénomènes s’accompagnent-ils, dans les faits, d’une transformation des structures de l’État, dans le sens d’un poids accru qui serait accordé à la religion, y compris pour régir la société et la vie de tous les jours ?

une place accrue du religieux dans la société ?

Bien avant d’être religieux, c’est un phénomène culturel avant tout. Il faut reprendre le contrôle de la société selon les valeurs religieuses (et conservatrices) et donc contrôler l’enseignement, à commencer par l’histoire. Le révisionnisme bat son plein dès que les nationalistes religieux arrivent au pouvoir (Inde, Israël, Brésil depuis l’élection de Bolsonaro, ou dans les États des États-Unis dirigés par des Républicains dans la mouvance des Évangéliques)… Les droits des femmes, des minorités religieuses, et à leur suite, de tous ceux qui ne se fondent pas dans la culture dominante normée par le parti au pouvoir sont remis en cause et les critiques sont de moins en moins bien tolérées. Des sociétés démocratiques (Inde, brésil, Etats-Unis, Israël, Hongrie) glissent progressivement vers la «  démocrature  » pour reprendre le néologisme qui associe les contraires  : démocratie et dictature. La Turquie d’Erdogan en est un autre exemple. C’est d’abord un contrôle social sur la population qui est à l’œuvre. Le divin y a finalement peu de place. On serait tenter de se demander  : «  et Dieu, dans tout ça  ?  ».

 

Tous les États des pays à forte poussée de nationalisme religieux n’ont certes pas vocation, vous l’avez rappelé à l’instant, à devenir des théocraties, et on est bien loin, même dans les perspectives « pessimistes », d’une multiplication attendue du cas iranien. Malgré tout, est-ce que tout cela n’est pas, pris tout ensemble, un signe de recul du rationalisme auprès de populations de plus en plus nombreuses ?

un recul du rationalisme ?

Si, à l’évidence. Il est frappant que les ressorts du nationalisme (ferveur, croyance intense dans le caractère exceptionnel de la nation à laquelle on appartient) opèrent dans un registre très proche de la ferveur religieuse. Le nationalisme n’est pas un mouvement fondé sur la raison. A fortiori lorsqu’il prend une dimension religieuse.

 

Plusieurs des textes de votre ouvrage indiquent qu’une recrudescence du sentiment religieux auprès de la population majoritaire s’accompagne malheureusement, parfois, de gestes d’intolérance - voire carrément de haine - de plus en plus marqués envers certaines minorités. Je ne citerai que l’exemple de votre texte, celui des musulmans d’Inde pris à partie par certains tenants d’un hindouisme radical, porté par l’actuel gouvernement. Est-ce que l’on perçoit, auprès de ces minorités qui se sentent de plus en plus mises à l’écart, en Inde ou ailleurs, des réactions à leur tour identitaires, voire des velléités séparatistes affirmées ?

une réaction des minorités ?

Pas vraiment. Une partie essaie de résister sur un plan intellectuel, en alliance avec les autres intellectuels d’opposition. Mais la très grande majorité baisse la tête et fait le gros dos, en attendant des jours meilleurs, par crainte d’aggraver leur situation et de provoquer les milices du courant majoritaire en leur donnant une justification supplémentaire pour les brimer.

 

Où y a-t-il à ce jour, situations ou risques de conflit interne violent sur des bases identitaires et religieuses ? Est-ce que, dans certains cas, il peut y avoir implication d’autres pays se voulant, de bonne foi ou par calcul géostratégique (voir : la guerre au Yémen) défenseurs de telle ou telle foi ?

où sont les risques ?

Je serais tenté de dire, à peu près partout. Aucun peuple n’est immunisé contre cette tentation. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que l’on va constater partout la montée des nationalismes religieux. Par ailleurs, il existe des partis religieux qui ne relèvent pas du courant nationaliste, par exemple la Démocratie chrétienne en Allemagne. Et souvent, même lorsque les arguments prennent un tour religieux dans un conflit (par exemple l’opposition entre chiites et sunnites souvent évoqué dans la tension entre l’Iran et l’Arabie Saoudite), il s’agit le plus souvent d’un habillage pour une opposition classique entre deux nations rivales pour l’hégémonie à l’échelle d’une région.

 

La montée des nationalismes religieux va-t-elle de pair avec une plus grande volatilité des relations internationales ? Le nationalisme religieux, « c’est la guerre », aussi ?

potentiellement la guerre ?

C’est certain. S’il existait un ordre international unanimement accepté, cela laisserait moins de place à ces courants. Mais le nationalisme religieux n’est pas nécessairement un projet expansionniste. Si on prend le cas des extrémistes bouddhistes birmans ou sri-lankais, ou encore des nationalistes hindous en Inde, il s’agit essentiellement de renforcer un contrôle intérieur, sur la population nationale, en excluant du récit national une partie des habitants qui, de fait, deviennent citoyens de seconde zones, autorisés à n’exister qu’à la condition de se soumettre aux exigences du groupe majoritaire.

 

Quels sont les points chauds ou potentiellement chauds qui, en matière pour le coup de conflit potentiel, vous inquiètent le plus ? Est-ce que vous entrevoyez des hotspots qui, de par leur portée symbolique, ou le jeu des sphères d’influence et alliances, pourraient devenir pour leur région, ou au-delà, ce que furent les Sudètes en 1938, voire la Serbie en 1914 ?

des points chauds ?

Je ne m’y risquerai pas à ce stade. Pour l’heure, comme je l’ai dit, j’estime que l’exacerbation de l’idée nationale au nom de la religion obéit avant tout à un projet de contrôle social et politique sur une population à l’intérieur des frontières. Demain, je ne sais pas.

 

On prête volontiers à André Malraux la citation suivante : « Le XXIe siècle sera religieux... ou ne sera pas ». À votre avis : on y est ? ou bien y va-t-on tout droit ? Les épisodes relatés dans votre ouvrage sont-ils des passades plus ou moins longues, ou bien des mouvements de fond ?

vers un siècle religieux ?

Ce sont des mouvements de fond  et l’erreur de beaucoup de penseurs et analystes laïcs/modernistes/progressistes a été de croire qu’il ne s’agissait que des derniers soubresauts du passé. C’est particulièrement vrai en France, compte tenu de notre tradition laïque depuis plus d’un siècle. Ce qui se passe est en réalité tout le contraire et l’essor des nationalismes religieux s’inscrit dans un temps long.

 

Quels sont vos prochains projets, Olivier Da Lage ?

Ils n’ont rien à voir avec ce livre sur les nationalismes religieux. J’ai commencé l’écriture d’un petit roman policier qui se déroule à Bombay. Je ne vais pas en dévoiler l’intrigue, mais je peux déjà vous en donner le titre  : Le rickshaw de Mr Singh.

 

Olivier Da Lage

Olivier Da Lage, journaliste à RFI.

 

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24 avril 2017

« Macron, le rêve américain et la simulation du partage », par Fatiha Boudjahlat

Emmanuel Macron, candidat porté par le mouvement En Marche !, totalement inconnu du public il y a trois ans, a réussi le tour de force de se positionner hier soir à la première place de l’élection présidentielle. Il sera opposé lors du second tour à la présidente du Front national Marine Le Pen, donc, de facto, au vu des forces en présence, de la « machine en marche », il sera le prochain président de la République - n’est-ce pas d’ailleurs un vainqueur sans partage qu’il nous a donné à observer aux dernières heures de ce dimanche ? Fatiha Boudjahlat, enseignante et militante au Mouvement républicain et citoyen (MRC), a choisi de consacrer à M. Macron l’espace de tribune libre que je lui ai proposé au lendemain de ce premier tour. Il y a onze jours, dans ces mêmes colonnes, elle prédisait un « retour à la IIIème République »... Je la remercie pour cette fidélité, une fois de plus. Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

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Illustration : francetvinfo.fr

 

« Macron, le rêve américain

et la simulation du partage »

par Fatiha Boudjahlat, le 24 avril 2017

Une de mes élèves m’a expliqué que son père avait voté pour Macron parce que celui-ci avait présenté des mesures en faveur des ouvriers. Vraiment ? Cela m’avait échappé… Pourquoi ce vote en faveur de Macron  ? Outre les fans-de-l’idole, les européistes et les hyper angoissés du vote utile anti-FN du premier tour, Macron a aussi attiré le vote des couches populaires.

Cela me rappelle un documentaire dans lequel un journaliste interrogeait une femme noire d’un milieu très modeste qui avait voté pour Rudolph Giuliani, soit contre ses intérêts de classe. J’ai été très marquée par sa réponse : « Je voulais voter pour celui qui allait gagner ». Elle voulait être, elle la perdante de l’économie et de la société, du côté des vainqueurs, des puissants. Elle n’a pas voté pour un programme, mais pour l’homme en lui-même. Pas sa personnalité, non, le côté winner.

« Le vote Macron revient un peu à goûter

à sa réussite... par procuration »

N’est ce pas ce qui séduit aussi chez Macron ? Son côté chanceux, l’impression de baraka qu’il véhicule, sa ‘gagne’ ? Ceci ajouté au vide de sa personnalité et de son programme… permet à chacun d’y projeter ce qui l’arrange. Il est assez vide et assez magnifique pour que les perdants de la mondialisation lui accordent leurs suffrages, par lesquels ils goûteront un peu à cette réussite.

« Il n’a aucune colonne doctrinaire solide :

il est son propre programme »

Et tant pis s’il est entouré de félons ou de personnes mues par la rancune, comme l’ex-président de la Région Île-de-France, Huchon. Tant pis si ce dangereux rebelle n’a en fait accompli que la carrière des honneurs classiques: Sciences-Po, ENA… puis un petit tour dans la banque, qui est juste de la haute-fonction publique au service d’intérêts privés. Tant pis s’il ne cesse de se contredire, défendant ici la laïcité qu’il présente comme revancharde ailleurs, ou encore lorsqu’il évoque ces multitudes de cultures qui font la France tout en disant s’opposer au multiculturalisme et alors même qu’il n’y a pas de culture française. Tant pis si dans sa bouche la colonisation, présentée par lui comme bénéfique avant, devient un crime contre l’humanité après, pour rétrograder en « crime contre l’humain » dernièrement. On ne lui en tient pas rigueur. Il est magnifique, avec son fameux « en même temps », qui prouve qu’il n’a pas de colonne doctrinaire solide, il est son propre programme.

Tant pis si ce grand ministre de l’Économie a vendu deux aéroports, notamment celui de Toulouse-Blagnac, stratégique puisque Airbus y a une partie de ses usines. Et tant pis s’il l’a bradé pour une rentrée d’argent rapide et facile, à un riche Chinois qui depuis est en fuite parce qu’il est poursuivi par la justice de son pays. Comment imaginer que pour faire rentrer de l’argent, il ne vendra pas les bijoux de famille, puisqu’il n’a qu’un attachement vague à la France, lui qui incarne la mondialisation et ce qu’elle porte de dilution des identités nationales. Non, il incarne la réussite.

« Macron est un candidat américain : il use

des codes et méthodes des campagnes

américaines... sans les maîtriser vraiment »

Il est un candidat américain, il incarne le rêve américain et c’est une première en France. D’où cette mise en récit stupéfiante sur sa réussite républicaine qui lui a permis de devenir ministre et de s’enrichir avant. Ses méthodes, sa campagne furent américaines. Il a tenté d’en adopter le code linguistique avec le public address, sans en avoir les capacités vocales ou en maîtriser vraiment la forme : « La culture américaine penche en politique vers le pouvoir amical mais ferme du public address, l’art de s’exprimer en public - un président américain est une machine à faire des discours - combiné avec une version de debate, à savoir conversation, qui n’a rien à voir avec ce que nous appelons la conversation, qui est une technique de simulation du partage. »* Ne serait-ce pas la clef du succès électoral de Macron ? Cette « simulation du partage » de sa réussite ? De sa chance ? De son destin de presque petit poucet ?

* P.J Salazar, Paroles Armées. Lemieux éditeur, 2015.

« Et pourtant il faudra voter pour lui...

un choix contraint, qui n’éblouit que les naïfs

et ne séduit que les cyniques... »

Et pourtant, il faudra voter pour lui. Parce que l’alternative est pire. Parce que l’alternative n’appartient pas au repère orthonormé de tout républicain intègre. Mais c’est un choix contraint. Qui n’éblouit que les naïfs et ne séduit que les cyniques.

 

Fatiha Boudjahlat

Enseignante et militante au sein du Mouvement républicain et citoyen (MRC),

Fatiha Boudjahlat est avec Célina Pina la cofondatrice du mouvement Viv(r)e la République.

 

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16 avril 2017

« Mélenchon, une candidature intéressante... », par François Delpla

François Delpla, historien spécialiste du nazisme et d’Adolf Hitler (il a consacré à ces deux thématiques évidemment étroitement liées de nombreux ouvrages), m’a fait l’honneur de m’accorder de son temps et de son attention à deux reprises pour des articles riches et qui m’ont beaucoup apporté, en mai et en octobre 2016. Analyste passionné des faits du passé, il est aussi un citoyen actif, bien ancré dans son époque. C’est tout naturellement que j’ai souhaité lui offrir une tribune, libre et sans cadrage pré-établi, sur la présidentielle dont le premier tour se jouera dans une semaine tout juste. Son texte, peaufiné entre le 14 et le 16 avril, m’est parvenu rapidement. Clairement, il est engagé, mais c’est un engagement argumenté, forcément intéressant donc. Merci à lui. Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche

 

Un regard sur la présidentielle: François Delpla

« Mélenchon, une candidature intéressante... »

Jean-Luc Mélenchon

Source de l’illustration : AFP.

 

Une issue à nos impasses ?

J’ai trouvé depuis le début la candidature de Jean-Luc Mélenchon intéressante. Il semble que je sois rejoint par un nombre croissant de citoyens !

« L’approche de Mélenchon sur l’Europe me paraît

plus efficace que celle portée par le Front national »

Je partage l’idée que les deux quinquennats précédents ont été catastrophiques. Or tous les autres candidats (pour me limiter à ceux qu’on dit "principaux") promettent d’en reproduire et d’en amplifier les défauts. Ils avaient d’ailleurs tous deux débuté sous le signe d’une "rupture" qui n’est pas venue.
Elle ne saurait venir que d’un changement profond des rapports avec Bruxelles, qu’il résulte soit d’un "Frexit", soit d’une tentative enfin réussie d’amener à la raison le gouvernement allemand. Le programme de Mélenchon, consistant à menacer d’un Frexit en essayant d’entraîner dans une révolte les pays d’Europe du sud, me paraît plus clair et plus efficace que celui du Front national.

Cependant, mon lecteur en cet espace est probablement intéressé, plus que par mes opinions citoyennes, par le jugement du spécialiste français d’Adolf Hitler sur les correspondances entre la situation actuelle et celle des années trente.

Cette dernière me semble avoir été dominée par une personnalité dont l’équivalent est aujourd’hui introuvable. Abstraction faite de la personnalité de son fondateur et metteur en oeuvre, je dis depuis longtemps que le nazisme n’est pas reproductible parce que Hitler était à la tête d’une très grande puissance dont seuls les États-Unis offrent aujourd’hui un équivalent, et parce qu’un Hitler américain est inconcevable car il ne pourrait jouer ni d’une défaite, ni d’une apparente infériorité. Ce n’est pas l’élection de Trump qui est de nature à me faire changer d’avis : tout le monde l’attend au tournant et il ne songe guère à maintenir le masque de pacifisme dont il s’est certes, par moments, affublé pendant sa campagne.

Depuis quelques jours un tir de barrage se déchaîne contre Mélenchon (dont la politique intérieure est globalement passée sous silence, au profit d’une politique extérieure fantasmée à partir de quatre noms : Castro, Chavez, Assad et Poutine), de la part non seulement de ses rivaux mais de l’immense majorité des médias (ceci expliquant cela). C’est en quelque sorte rassurant pour moi qui avais émis sur Médiapart, dès le 18 février, la crainte de son élimination physique et mis les points sur les i le 3 mars en évoquant l’assassinat de Jaurès. En effet, si la situation me fait penser à un avant-guerre, c’est plutôt à celui des années dix que des années trente.

« Il est triste de voir qu’il est seul parmi les candidats

à prendre fait et cause contre les conflits en cours »

Il est triste de voir un seul candidat prendre fait et cause contre les conflits en cours, sonner l’alarme devant le danger d’en voir éclore de plus graves et prôner une ferme action française pour donner à l’ONU les moyens de les juguler. Il est plus triste encore de voir monter contre lui des vagues de haine analogues à celle qui stigmatisait "Herr Jaurès" et avait armé le bras de Raoul Villain contre le "traître" qui avait contesté, en 1913, la prolongation du service militaire de deux à trois ans.

En se laissant glisser dans la guerre en 1914, la planète a perdu un siècle. A-t-elle le droit et le temps d’en perdre un autre ?

 

Halte aux falsifications !

« L’élection de Mélenchon serait le prélude

d’une adhésion de la France à un empire

du Mal ? Soyons sérieux... »

Puisse le nom de Patrick Cohen passer bientôt en proverbe ! Le brillant présentateur de la matinale de France Inter vient de déshonorer sa profession tout en la poussant au vice. Sur un plateau de télévision, lundi 10 avril, il a isolé dans les 127 pages du programme de la France insoumise une ligne, elle-même prélevée sur les 37 de l’article 62 (sur la politique extérieure) en laissant croire qu’il s’agissait de l’intégralité de ce point. Il est question de l’Alliance bolivarienne (ou Alba) à laquelle la France, dit le programme, doit adhérer. Cohen et, après lui, Aphatie (sur RTL) puis Joffrin (dans un édito de Libération) affectent de croire que ce serait en rapport avec la sortie, préconisée par ailleurs, de l’OTAN et qu’il s’agirait d’un bloc militaire intégrant la Russie, l’Iran et la Syrie de Bachar el-Assad. Or il s’agit d’une simple union économique latino-américaine dont la France, en raison de son implantation en Guyane, est déjà partenaire. Le symptôme est un peu léger pour faire apparaître l’élection de Mélenchon à l’Élysée comme le prélude d’une adhésion immédiate de la France à un empire du Mal. Il n’empêche que le gros des médias (à d’honorables exceptions près que détaille Olivier Tonneau) s’est engouffré derrière le Panurge de France-Inter. À l’heure qu’il est ils doivent bien être quarante. Pourquoi l’affaire ne passerait-elle pas à la postérité sous le label BOLIBOBARD et les quarante faussaires ?

 

Il serait temps de lire les programmes...

Un aveu tardif d’Alain Bergounioux (Teleos, le 15 avril) : « Jean-Luc Mélenchon n’est donc pas là par un concours de circonstances. Il est temps de considérer avec sérieux ce qu’il propose et ce qu’il représente. Cette préoccupation est un peu trop tardive. Car les cartes sont sur la table depuis longtemps. Le programme de la "France insoumise", L’avenir en commun, est disponible depuis la fin de l’année 2016. Les essais théorisant son positionnement, L’Ère du Peuple, Le Hareng de Bismark, Qu’ils s’en aillent tous, etc. depuis plus longtemps. »

« Longtemps, on a considéré les positions portées

par Mélenchon avec un souverain mépris... »

Historien et militant du Parti socialiste français, Bergounioux ne va pas jusqu’au bout de son aveu : si lui-même et ses pairs ont tant tardé à se pencher sur les positions de la France insoumise, c’est qu’ils les considéraient avec un souverain mépris, à l’abri du cordon sanitaire des grands médias, lesquels parlaient du candidat le moins possible et toujours en mauvaise part. Ah certes, on en savait un rayon sur son ego surdimensionné, sa volonté d’isolement et son indifférence à la victoire présidentielle, tout occupé qu’il était d’achever le parti socialiste ! On en avait entendu parler de son chavisme, de son castrisme et de son poutinisme, sans la moindre considération pour les incompatibilités de ces étiquettes ! Voilà-t-il pas qu’il a des idées et des auditeurs qui les partagent ? Quel tricheur, décidément !

Pour le reste, Bergounioux et bien d’autres publicistes roulant pour les rivaux de Mélenchon limitent leurs analyses historiques à l’échec des régimes de type soviétique sans omettre, passé de JLM oblige, le coup de griffe rituel à Trotsky. On cherchera vainement sous ces plumes une analyse pourtant évidente : dans bien des pays et notamment en France, depuis de nombreuses décennnies, l’idée du "vote utile" a polarisé les forces de progrès au profit des partis sociaux-démocrates. Lesquels traversent une crise profonde, en raison principalement de l’acuité croissante des problèmes et de leur manque total d’imagination pour y faire face. En France cependant le président Hollande a battu dans ce domaine tous les records. Élu sur un programme nettement axé à gauche après un quinquennat de droite peu concluant, il a trahi méthodiquement ses promesses et semblé calquer consciencieusement sa politique sur celle de son prédécesseur Sarkozy : alignement sur les forces les plus réactionnaires de l’UE et de l’OTAN, répression des syndicats et des manifestations, cadeaux financiers et législatifs au patronat, chef d’État campé le plus souvent possible en chef de guerre, discours et attitudes xénophobes, mépris de la démocratie en installant à Matignon le candidat ayant fait le score le plus faible à la primaire, échecs législatifs sur la nationalité ou les vêtements de plage pour entorses flagrantes aux droits élementaires, etc.

« Une victoire de Macron risquerait de rendre

inéluctable le triomphe de l’extrême droite

la fois d’après... »

Cette situation crée une opportunité sans précédent. Face à une droite moins imaginative que jamais et empêtrée dans des scandales, l’offre socialiste se divise entre un Macron plus du tout de gauche et un Hamon qui n’ose pas l’être tout à fait, tandis que l’exaspération des victimes sociales des deux exercices précédents favorise une montée de l’extrême droite devant laquelle se pose plus que jamais la question du vote utile. Mais, cette fois, c’est le candidat le plus à gauche qui apparaît d’ores et déjà, et risque d’apparaître de plus en plus au fil des jours qui viennent, comme le choix le plus utile. Dans un second tour contre Marine Le Pen, les chances d’un bourgeois immature et méprisant comme Macron, responsable d’une bonne partie des carences du quinquennat, ne sont pas plus éclatantes que celles d’un tribun au mieux de sa forme ayant l’oreille de larges masses, et surtout une victoire de Macron, gage d’un alignement inchangé sur l’Allemagne et les États-Unis, donc d’une austérité renforcée et d’une insolence patronale débridée, risquerait de rendre inéluctable le triomphe de l’extrême droite la fois d’après.

Qu’on le veuille ou non, le vote Mélenchon semble d’utilité publique à un nombre croissant d’électeurs. Et, si le candidat conserve sa sérénité, la haine qui se déploie un peu plus tous les jours va encore, par un effet de contraste, gonfler ses voiles.

 

François Delpla

Crédit photo : Paolo Verzone

 

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12 avril 2017

« La cabine oubliée... : Bérézina, la douloureuse traversée », par Joris Laby

Début février, j’avais mis en ligne l’article La cabine oubliée, fruit difficilement cueilli de la proposition faite à plusieurs personnes d’imaginer ce que serait leur voyage dans le temps si une telle possibilité existait. Ce document de février est riche et mérite d’être découvert, et je remercie à nouveau ici chacun des participants. Un autre texte m’est parvenu, celui de Joris Laby, un jeune homme issu du Val de Loire qui a baigné depuis tout petit dans les histoires du passé, au point de faire de celle avec un grand "H" une passion jamais démentie. Max Gallo, pour lequel j’ai pour l’occasion une pensée, est de ces historiens qu’il estime plus que tout. L’épopée napoléonienne, une de ces époques qui lui parlent "vraiment". C’est le cadre de son texte, écrit avec passion et son style propre, gardé comme tel. La campagne de Russie. On y est... Merci Joris ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

La cabine oubliée...

« Récit d’un homme qui vit la Bérézina.

La douloureuse traversée de l’Armée Impériale. »

 

Je suis arrivé devant la Bérézina au matin du 26 novembre 1812. Comment et pourquoi suis-je arrivé ici, dans ce bourbier, au beau milieu de la débâcle de la Grande Armée, sont des questions sans importance. Ce que vous devez savoir, c’est que le temps n’est pas aussi linéaire que ce que l’état actuel de nos connaissances nous laisse à penser. La seule chose qui me relie dès lors à mon époque est un petit boîtier électronique, possédant en son centre un unique petit bouton rouge. Ce boîtier était mon unique moyen de retourner chez moi, mon fil d’Ariane dans ce labyrinthe temporel, l’objet qui me permettrait de retourner à mon époque d’origine. Seulement, sa batterie ne possédait qu’une autonomie de 24h et assez d’énergie pour un unique voyage retour. Je décidai donc, boîtier en poche, de vivre intensément ce moment historique et vous en rapporter toute l’horreur, mais aussi tout l’espoir qu’il a suscité.

La première chose que je vis ce matin-là, c’est la Bérézina, qui charriait des blocs de glace, et le ciel orangé de l’aube qui s’éveillait. Mais à peine mon cerveau eut-il le temps de réaliser qu’il s’agissait du ciel de la Russie des tsars, de 1812... que mon corps fut transi de froid. En effet, le voyage temporel se fait nu, question d’économie d’énergie voyez-vous. De toute façon, qu’aurais-je fait de guenilles du XXIe siècle à l’époque du grand empire napoléonien ? Je me mis immédiatement en quête de vêtements. Pour cela j’entrai, courant nu dans la neige, les pieds brûlés par le froid, dans une maison de bois de ce petit village qui bordait la Bérézina et son gué : Studienka. Elle était composée d’une unique pièce avec sur le côté un poêle, où les braises étaient encore chaudes - signe que les paysans de cette bourgade avaient fui à l’arrivée des armées impériales. Il n’y avait rien dans ce logis pour se couvrir, hormis ce drap de laine, grossier, qui trônait sur une paillasse en désordre. Je le pris et me drapai avec, de sorte à couvrir la majeur eparti de mon corps. Je tentai ma chance dans une seconde maisonnée où, par chance, je réussis à débusquer un justaucorps et un pantalon. Toujours armé de ma couverture, je m’apprêtais à visiter une troisième maisonnée quand une voix derrière moi m’interpella...

Grognard

Illustration 1: Grognard de la Vieille Garde en 1813. Par Edouard Detaille.

« Fermier, arrête-toi ou je t’abats ! ». Le premier réflexe que j’eus, outre le fait de me stopper net dans mon mouvement, a été de crier, « Je suis français ! ». Tout en me retournant, il me demanda de quel régiment je faisais partie. Mon demi-tour achevé, j’aperçus le grognard, à l’allure de géant, coiffé de son bonnet à poils. Je répondis que j’étais un cuisinier en quête de nourriture. Il baissa son arme pointée sur moi depuis le début de la conversation, laissant échapper un soupir : « Tu n’en trouveras point ici... les Russes ont tout pris avec eux ». Effectivement, depuis le début de cette campagne, les Russes, sous l’impulsion de leur tsar, Alexandre Ier, avaient refusé le combat tant que faire se pouvait en se repliant indéfiniment sur leur vaste territoire, appliquant sur leur passage la tactique de la terre brûlée pour ne rien laisser aux troupes impériales.

C’est durant les 35 jours restés à Moscou, avec la venue de l’hiver, que Napoléon comprit que jamais le tsar n’abdiquerait et qu’il faudrait s’en retourner. Désorganisée par cette attente dans la capitale russe, affamée, épuisée, la Grande Armée de Napoléon, ses quelque 600 000 soldats venus de toute l’Europe (Allemands, Polonais, Néerlandais, Autrichiens), cette Grande Armée qui le 23 juin 1812 avait traversé le Niémen pour pénétrer dans l’empire russe, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Durant cette terrible retraite, ses effectifs se réduisaient considérablement, au grès des maladies (comme le typhus), des charges de cosaques et des échauffourées avec les troupes russes. Mais les deux grands bourreaux de cette armée ont été ce que les contemporains de cette époque appelèrent, le « général Hiver » et le « général Famine ».

Le soldat se prit vite d’affection pour moi et me donna des bottes qu’il avait trouvées sur un cadavre qui de toute façon n’en avait plus besoin ; il se nommait Louis Bidault et faisait partie de la Vieille Garde. La Vieille Garde composait la garde rapprochée de Napoléon : vétérans chevronnés, ils constituaient un corps d’élite au sein de la Grande Armée. Louis me dit qu’il le suivait depuis le début, depuis la campagne d’Italie, et qu’il avait participé à toutes les grandes batailles de Napoléon, du pont de Lodi en passant par les pyramides d’Égypte, etc... Pour lui comme pour un grand nombre de soldats, Napoléon était le seul capable de redresser le pays d’après la Révolution, le seul capable de mettre à genoux cette vermine anglaise qui avait fait tant de mal à la France. Le grognard aurait suivi, lui comme ses frères d’armes, l’Empereur jusqu’au détroit de Béring si telle avait été sa volonté. Ces gaillards étaient durs au combat, il fallait les voir marcher : ils avaient l’assurance d’un homme qui avait mille fois bravé la mort et qui serait prêt à y retourner mille fois encore.

Bérézina

Illustration 2: La traversée de la rivière Bérézina - 1812. Les pontonniers au travail

sur la rivière Bérézina le 26 novembre 1812, construisant les deux ponts temporaires.

Par Lawrence Alma Tadema.

Sorti de Studienka, Louis alla rejoindre sa troupe auprès de l’Empereur. Je le suivis. Là, j’aperçus dans la Bérézina des hommes s’affairant dans l’eau, de l’eau jusqu’à la taille ; de l’eau glacée qui, sans l’énergie que leur insufflait l’Empereur, sans ce sentiment de sauver ce qu’il restait de la Grande Armée, les aurait congelés sur place. C’était les 400 pontonniers du général Éblé, qui construisaient les deux ponts qui allaient servir à passer sur la rive droite de la Bérézina. Car la rivière n’était pas gelée, et le pont de Borisov ayant été détruit par les hommes de l’amiral Tchitchagov, le seul moyen de passer, donc, était la construction de pontons en bois flottant. Ces pontonniers ont travaillé d’arrache-pied, le corps immergé dans une eau glaçante, aux glaçons tranchant comme du verre, et ce dès six heures du matin. Même épuisés par cette retraite désastreuse, les hommes du général Éblé construisaient le pont, ce qui coûtera la vie de la majorité d’entre eux, morts de froid, d’hypothermie. Leur sacrifice ne sera pas vain puisqu’à treize heures le premier pont, celui pour l’infanterie, fut terminé ; le second, celui réservé aux canons et diligences, le fut à seize heures.

Ney 

Illustration 3: Maréchal Ney. Par François Gérard.

 

Kutuzov

Illustration 4: Général Kutuzov. Par Volkov.

 

Tchitchagov

Illustration 5: Amiral Tchitchagov. Par James Saxon.

Louis m’attrapa par l’épaule et me dit, « Regarde, c’est le maréchal Ney ! ». Fidèle parmi les fidèles de Napoléon, Ney le suivra jusqu’au bout, à Waterloo. Il passa près de nous, la tête haute, juché sur son cheval épuisé ; les animaux et en particulier les chevaux ont beaucoup souffert durant cette guerre, premières victimes des charges meurtrières de cavalerie, tailladés, éventrés, criblés de balles, morts d’épuisement, de froid car les sabots d’hiver manquaient, ou intoxiqué faute de fourrage comestible. Là, je pensais à Tchitchagov qui tenait la rive droite et décidais d’en informer Ney. Je lui dis, « Mon bon Maréchal, j’ai cru voir des mouvements sur la rive droite... », ce à quoi il répondit : « Effectivement, l’amiral Tchitchagov tient la rive droite et fera tout pour nous empêcher de traverser jusqu’à l’arrivée de Wittgenstein et Kutusov, mais si j’ai besoin de renseignements je ferais appel à des éclaireurs ». Suite à cela, il se dirigea près du général Doumerc, commandant de la 5e division de cuirassiers et ordonna la charge pour s’arroger le contrôle de la rive droit de la Bérézina et assurer le bon déroulement de la retraite. Doumerc, sabre au point à la tête de ses 300 hommes, s’élança face aux quelque 4000 chasseurs russes. Les cavaliers fondaient sur cette masse de soldats cédera bien vite face à l’assaut impitoyable. De la rive gauche nous parvenaient les éclats de fusil et les cris des soldats piétinés. Il ne restait plus là qu’une neige rougie par les sabots des montures. La rive droite était sous contrôle.

Désolation

Illustration 6: Halte de cavaliers, de Joseph Swebach-Desfontaines.

  

Fuite par les deux ponts temporaires

Illustration 7: Fuite par les deux ponts temporaires.

Aquarelle de François Fournier-Sarlovèze

Les hommes qui traversèrent le pont le 26 novembre, le faisaient dans l’ordre et la rigueur ; ils composaient ce qui restait de la Grande Armée, ce reste qui tenait encore debout... Contrairement à la masse impressionnante de ce qu’on appelait les traînards. À l’époque, l’armée entraîne avec elle femmes et enfants, cuisiniers et artisans, sans compter les Français installés à Moscou et qui n’osaient y rester. Il faut ajouter à tout ce groupe hétéroclite les malades, les épuisés, ceux que le froid avait quasiment achevés. L’armée n’était pas prête à ce froid, les vêtements peu adaptés, pas de gants ni de chaussures fourrées ; sans compter le manque de nourriture car les cosaques coupaient toute possibilité de ravitaillement. Dans cet enfer, les hommes étaient souvent obligés de s’abandonner aux plus répugnantes combines : vols, meurtres, cannibalisme...

Cette composition hétéroclite de traînards, trop faibles pour suivre le rythme de la retraite, sera abandonnée à elle-même lorsque les ponts furent détruits le 29 novembre 1812 à neuf heures, pour freiner la poursuite russe, et ce malgré les multiples appels du général Éblé à « traverser au plus vite », annonçant cette destruction des ponts. Mais ce n’est que lorsque les ponts seront en feu que les retardataires, épuisés, se jetteront dans les flammes ou à l’eau, pour tenter de se sauver. Mais l’objectif était atteint : l’Empereur n’a pas été fait prisonnier.

Pourtant Napoléon resta jusqu’au bout avec eux, ce n’est que le 28 au soir qu’il décida de traverser la Bérézina. Les soldats ne lui en voulaient pas pour cette campagne désastreuse. C’est à la couardise des Russes, à leur refus du combat, à l’hiver, à la famine qu’ils en voulaient, mais pas à l’Empereur. Envers lui ils n’avaient que de l’admiration, c’est d’ailleurs cette admiration, cette ferveur jamais consumée qui sera ravivée lors des Cent-Jours. Ceux qui ont côtoyé celui que l’on appelait le Petit Caporal sur le champ de bataille savaient son talent pour la stratégie, pour le commandement, la discipline, la victoire... en somme Napoléon incarnait le seul horizon possible pour la grandeur de la France, pour sa domination européenne. D’ailleurs n’est-ce pas lui qui était en train de les sortir de cet enfer ? La traversée de la Bérézina n’était t-elle point une éclaircie dans ce sombre retour ?

Napoléon désolation

Illustration 8: Napoléon faisant retraite depuis Moscou, par Adolphe Northen.

Mais un homme derrière moi me fit sortir de ma réflexion en m’interpellant d’une voix frêle et grelottante : « Est-ce toi le général Hiver ? ». Une pellicule blanche s’était formée sur l’ensemble de ma redingote, les cristaux s’étaient formés sous l’effet des températures négatives sur mon visage, l’ensemble était d’un blanc immaculé. J’entendis la détonation du pistolet à silex et sentis la bille de plomb chaude traverser ma poitrine. La douleur était telle que je m’effondrai à terre dans l’instant ; mais cela n’était rien face à ce que ces gens-là ont enduré pour un aller-retour à Moscou... À l’image de cet homme qui venait de me tirer dessus ; lui qui rentrera en France sans jamais reprendre de vie normale, sans jamais plus vivre une nuit calme, poursuivi par les horreurs de la guerre à jamais. La vision de la neige et de ce blanc, de ce blanc qui vous prive de tout, qui vous prend tout, vos amis, votre monture, votre victoire, et ne vous apporte rien si ce n’est du malheur ; ce blanc le hantera à jamais. Ce traumatisme ne s’éteindra jamais et des comme lui, beaucoup reviendront en France, ces traumatisés de la guerre inhumaine, celle des boulets chauds qui déciment des lignes entières de soldats, celle des champs de chair qui recouvraient les champs de bataille, celle enfin où il a fallu succomber à l’infamie, la damnation de l’anthropophagie pour survivre. Combien ici bas y avait eu recours ? Ces traumatismes psychologiques, ces altérations du psyché, le déséquilibre mental dû à l’horreur vécue de la guerre industrielle, nous ne le recroiserons qu’un siècle plus tard avec la Première Guerre mondiale qui dépassa les guerres napoléoniennes dans l’inhumanité et la violence.

Napoléon traversant la Bérézina

Illustration 9: Napoléon traversant la Bérézina. Huile sur toile de Janvier Suchodolski, 1866.

La Russie sortit unifiée de cette guerre, tandis que Napoléon en fut durement affaibli et son empire, fraîchement constitué, disloqué au profit de l’alliance constituée face à la France entre Autrichiens, Allemands, Anglais et Russes. Blessé mais toujours en vie... Il fallait pour moi maintenant partir car, je l’ai vu, rien sur cette terre rouge de Russie ne réussira jamais à ses assaillants. Un siècle et demi plus tard cette même terre briserait les rêves de conquête d’un autre empire, celui du Reich, celui d’Hitler.

Il n’y a ici que souffrance et agonie pour les envahisseurs ; aussi bien préparés qu’ils soient, cette terre est un bourbier, un tombeau pour eux. J’appuyais sur le petit bouton rouge pour quitter cette tragédie humaine qui n’a rien à envier aux malheurs du XXe siècle. L’enfer est ici pavé de glace.

Peut-être Valéry Giscard d’Estaing a t-il raison quand il imagine que, si Napoléon n’était resté quune seule journée à Moscou, et non trente jours, la face de l’Europe aurait pu être différente. Mais l’Histoire ne peut être réécrite, elle peut seulement être comprise...

Joris Laby, le 25 février 2017

Joris Laby

 

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14 novembre 2016

Déjà demain : « 2017, l'entre-deux-tours »

Il y a deux mois, à partir du 12 septembre, fidèle à cette tradition à laquelle je tiens des « articles à plusieurs voix » qui invitent des contributeurs d’horizons différents à s’exprimer sur des points d’actu ou à faire parler leur imagination, j’ai fait la proposition dont le texte est reproduit ci-dessous à plusieurs jeunes intéressés par la vie politique :

« Dimanche 30 avril 2017 : on est entre les deux tours de l’élection présidentielle. Il vous est demandé, en tant que jeune que la vie politique intéresse fortement, de commenter en les rappelant, avec les principaux événements qui ont émaillé la campagne depuis l’automne, les résultats du premier tour du scrutin ; de livrer votre analyse de ce qui est à attendre de ce second tour et de ce que cela peut signifier pour l’avenir de la France. »

J’ai rencontré pour cet article-ci beaucoup plus de difficultés que d’habitude : un grand nombre des jeunes sollicités (jeunes de ma connaissances ou noms suggérés par d’autres) ont eu du mal à se sentir, disons, pleinement à l’aise avec cette perspective de composition de politique-fiction. Parce qu’engagés auprès de tel ou tel parti ou candidat. Parce que l’exercice est difficile et un peu casse-gueule, je le conçois parfaitement. D’autres ont été partants sur le principe, mais à condition d’avoir le temps : pas forcément gagné, en pleine période de rentrée. Je tiens en tout cas à remercier un à un chacune et chacun de ceux qui m’ont au moins adressé une réponse. Au final, cinq textes me seront parvenus : quatre sont publiés ici, le cinquième le sera bientôt, dans un autre article. Mille mercis à vous Adrien, Robin, Louis, Loris, pour chacune de vos compositions. Bonne lecture ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Déjà demain: « 2017, l’entre-deux-tours »

Élysée

Palais de l’Élysée. Source de l’illustration : lepoint.fr

 

 

« Le bout du chemin »

Chacun le pressentait, la campagne présidentielle de 2017 ne pouvait s’achever que dans les décombres d’une vie politique qui végétait sous perfusion depuis déjà trop longtemps. Les six derniers mois n’avaient en définitive guère étonné les Français, écoeurés par les scandales et la distance d’une classe politique aux abois, incapables de placer leur espoir en quelqu’un. Était-ce la faible qualité du personnel politique ou tout simplement une lassitude, après l’immobilité de l’ère Chirac, le quinquennat de paroles du régime Sarkozy et la fin de règne catastrophique de François Hollande ? La société, plus clivée que jamais, ne désirait pas, elle attendait. Mis à part les quelques bataillons de militants qui s’agitaient sur les marchés afin de distribuer des tracts, la campagne ne passionnait pas les foules. Lucides, les Français laissaient une nouvelle fois leur avenir dans les mains d’un nouveau chef de l’État, dont ils pressentaient qu’il risquait d‘à nouveau de les décevoir.

Ces dizaines de millions de personnes écartées, la présidentielle mobilisait pourtant journalistes et intellectuels parisiens, qui avaient le temps de suivre l’actualité et l’envie de pouvoir deviner qui occuperait tel ou tel poste ministériel. C’était devenu un jeu bien commode : à quelques jours du second tour, les uns et les autres s’enquerraient surtout de savoir si Monsieur Machin ou Madame Trucmuche allait décrocher un gros maroquin ministériel, trop pressés de s’intéresser à la personne pour prendre le temps de savoir quelles mesures concrètes il ou elle comptait mettre en place derrière.

Il n’empêche, l’affiche était celle prévue depuis bien plus d’un an : Alain Juppé affronterait bien Marine Le Pen au second tour du scrutin. Mais à la différence de l’élection de 2002, là où la quasi-totalité du bloc des partis de gouvernement, des associations et des personnalités de la société civile s’était opposée au Menhir, le dégoût de beaucoup, pourtant sincèrement de gauche ou opposés frontalement à l’extrême droite, ne leur donnait même plus envie d’aller parader dans la rue pour s’opposer à la candidate du Front national. La météo n’avait certes pas aidé : la pluie et les crues, conséquences alarmantes du réchauffement climatique, invitaient davantage les Français touchés à sauver leur chez-soi quand les autres, dans les grandes villes, ne daignaient pas sortir se tremper sur les places de la République avec leurs fanions bariolés.

Le déroulement fratricide des primaires, à droite comme à gauche, n’avaient non plus pas aidé à créer une évidence quant à la légitimité des candidats. À droite, Alain Juppé avait largement gagné la primaire, rejoint au second tour par tous les candidats éliminés au premier. Les diatribes de Nicolas Sarkozy, contre l’Europe, les immigrés ou les fonctionnaires, avaient excédé sinon lassé. Pourtant, il se trouva un quarteron de parlementaires sarkozystes pour dénier quelconque validité au résultat du scrutin, l’estimant entaché par la participation d’électeurs de gauche. Poussé par son mentor, Henri Guaino s’était donc lancé dans la course présidentielle, soutenu par l’aigreur de l’ancien président et une petite troupe de militants sarkozystes consciente de l’absence de chance de leur nouveau champion de figurer au second tour mais bien content de se dire qu’ils pourraient diviser la droite et faire perdre Alain Juppé. Avec ses 4%, Henri Guaino échoua pourtant lamentablement, devancé par un Nicolas Dupont-Aignan qui avait plus que lui profité des voix perdues du sarkozysme.

À gauche, ce fut pire. S’il était arrivé en tête du premier tour de la primaire, François Hollande ne remporta que d’un fil le second face à Arnaud Montebourg. En regardant de plus près, le candidat des frondeurs remarqua pourtant rapidement que certaines fédérations légitimistes avaient « trop bien » voté pour le président sortant, et les accusations de fraude succédèrent bientôt aux diatribes sur l’économie et la finance. Emporté par quelques dizaines de parlementaires qui pressentaient que si Hollande était à nouveau leur candidat, leurs chances de réélection aux législatives étaient bien minces, Arnaud Montebourg franchit à la hâte le Rubicon et décida malgré tout de se présenter directement à la présidentielle. La gauche, en miettes, ne se releva pas, et les deux candidats durent en plus subir l’humiliation d’être devancés par Jean-Luc Mélenchon qui prétendit, malgré la présence au second tour du candidat de la droite et de celle de l’extrême droite, qu’un espoir s’était levé, entendant bien être le porte-drapeau de l’opposition au chef de l’État qui serait élu, quel qu’il soit.

D’autres initiatives avaient bien fleuri, mais elles s’étaient à leur tour effondrées. Emmanuel Macron avait beau jeu de dénoncer l’archaïsme du système politique, il s’était en réalité trouvé bien dépourvu de trouver face à lui deux candidats de gauche et un Alain Juppé qui phagocytait le centre pour creuser un espace, alors que les élus locaux, comme les financements manquaient. Barré par le pouvoir en place, il n’avait pas réussi à obtenir les 500 parrainages nécessaires et rongeait son frein, estimant que le système était trop sclérosé pour lui permettre d’être candidat.

La défiance perlait donc. Alain Juppé rassemblait bien derrière lui une grande partie de la droite, du centre et même des socialistes raisonnables qui se rendaient compte que leurs idéaux républicains ne pouvaient pas s’évanouir en laissant s’installer une présidence Le Pen, il ne pouvait faire face à l’hystérie d’une partie de la population, vannée des attentats qui s’enchaînaient à rythme régulier depuis le début de l’année. Les plus intelligents comprenaient que la bonne politique se faisait sur le temps long, et qu’un fou de Dieu armé d’un pistolet ou d’une machette n’était pas détectable à tous les coups ,que les intentions politiques les plus fermes ne garantissaient pas un risque zéro. Pour l’essentiel ce climat vengeur profita surtout à Marine Le Pen, qui déroulait d’un ton serein de lourdes propositions sécuritaires. Serein car elle savait qu’elle devait présenter le visage d’une extrême droite apaisée. En réalité, le terrorisme islamiste et la liste à la Prévert des scandales politiques qui s’égrenaient depuis plusieurs années (Cahuzac, Bygmalion, Kadhafi, Arif, Benguigui, Guérini, Guéant, Andrieux…) donnaient l’impression qu’elle cueillerait le pouvoir comme un fruit mur, n’ayant pas à hausser le ton quand ses adversaires semblaient avoir tout fait pour précipiter la France vers le vote protestataire.

Encore quelques jours de campagne et des sondages fluctuants mais relativement serrés. L’ordre des choses qui voudrait qu’Alain Juppé l’emporte en proposant aux élus de bonne volonté un pacte pour redresser la France et éviter le marasme de l’extrême droite. Un irrésistible vote en faveur des partis de gouvernement qui avaient pourtant tant déçu. La promesse, cette fois-ci de tout changer et d’être exemplaires. Beaucoup y croient encore mais iront-ils voter dimanche ?

Une alerte sonne sur mon portable. La mise en examen d’un homme politique d’un premier plan ou un nouvel attentat ? La goutte d’eau qui fait se renverser le vase déjà trop plein des désillusions des Français ?

par Arthur Choiseul, le 3 octobre 2016

 

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« Le grand retournement »

« Ce qui devait arriver est arrivé » lâche, pensif, Jean-Pierre, accoudé au comptoir du bar de Levallois-Perret où je me trouve. Nous sommes au matin du 30 avril 2017 et les résultats du premier tour de l’élection présidentielle viennent de tomber, ils sont définitifs. Les finalistes seront donc, sans grande surprise, Marine Le Pen, qui est arrivée en tête des résultats avec 35% des suffrages exprimés ; vient à sa suite Alain Juppé, grand vainqueur de la primaire de la droite face à Nicolas Sarkozy en novembre dernier. L’ancien Premier ministre a su réunir 30% des suffrages, non sans grande peine, notamment face à la rude concurrence que lui a imposée l’ancien ministre de l’Économie Emmanuel Macron, qui affiche pour sa part un score de 15%.

Que va-t-il advenir ? L’heure n’est pas encore celle des règlements de comptes mais bien des alliances et autres arrangements. Autour de moi, la France s’apprête à retenir son souffle : Marine Le Pen, fille de Jean-Marie, n’est plus qu’à une marche du pouvoir. Est-ce seulement possible ? « Il est temps que cela bouge ! » peut-on entendre crier au fond de la pièce, alors que sur l’écran de télévision du bar les journalistes des chaines d’information en continu s’affolent et font se succéder leurs analystes en tout genre.

À droite, l’heure est à la confusion, pour ne pas dire à l’éclatement ; pire, à l’implosion. Les copéistes - représentant la droite de la droite - se laissent charmer par les intérêts qu’ils pourraient tirer à assumer un coming out politique en appelant à voter Front national. Jean-François Copé se rêve déjà place Beauvau.

Dans le camp sarkozyste, les débats tournent à la schizophrénie. Que faire ? Soutenir Marine Le Pen et risquer le désaveu de toute la classe politique, ou bien choisir le difficile chemin de la raison politique et appeler à voter Alain Juppé ? La primaire a laissé des traces entre les deux camps et les affaires judiciaires rattrapent l’ancien présidence de la République. Il semble coincé pour de bon. Pour quand, le coup de grâce ?

Dans le camp du maire de Bordeaux justement, les discussions sont plus calmes. « Nous n’avons encore rien décidé, pour le moment, en ce qui concerne la formation d’un possible ticket avec M. Macron. » entend-on alors à la télévision. C’est la voix de Benoist Apparu, le porte-parole d’Alain Juppé, qui répond à des journalistes, surexcités par la possibilité d’un scoop imminent. C’était prévisible : « AJ », comme le surnomment ses troupes, sortirait grandi d’une alliance d’entre-deux tours avec l’ex jeune loup de Bercy, les voix du centre (centre-gauche et droit) lui étant acquises dans une large mesure depuis plus de quatre mois. Leurs scores additionnés signeraient la consolidation du centre du paysage politique français face à ce que beaucoup appellent « la tentation des extrêmes ».

En effet, Jean-Luc Mélenchon, de son côté a totalisé presque 15% des suffrages à l’issue du premier tour du scrutin présidentiel. Il a ainsi quasiment doublé son score de 2012 à la tête de la gauche radicale. Vivement critiqué dans son propre camp pour cause de souverainisme, il aurait pu obtenir encore plusieurs milliers de voix s’il avait pu bénéficier du soutien de dernière minute du Parti communiste et faire de l’ombre à son némésis de gauche, Emmanuel Macron. « C’est dommage, je l’aimais bien Méluche, c’est un sacré tribun et quelqu’un qui est proche du peuple » me fait remarquer la femme à ma gauche en sirotant sa bière. Ma conviction était alors que « Méluche » n’hésitera pas un seul instant à appeler à voter pour Juppé afin de faire barrage à Marine Le Pen, cela ne faisait aucun doute. De ce côté-ci nous étions a priori fixés.

Les pions se déplacent sur le grand échiquier politique national, la droite se disloque, la gauche s’affiche unie contre le Front national, comme dans un remake dépassé de l’élection de 2002 : les coups se rendront plus tard. Le grand oublié de cette campagne a finalement été François Hollande, président de la République pour encore quelques semaines mais inexistant depuis le mois de janvier. En effet, c’est au dernier moment que le désormais « plus impopulaire président de la République » a renoncé à se présenter à la primaire de la gauche, totalement siphonnée par Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron. Ce qui fut présenté comme de la sagesse était empreint de résignation : François Hollande ne se représenterait pas, faute de soutiens. Ses dernières sorties face à des journalistes, fin 2016, lui avaient causé beaucoup de dommages, mais ce qui acheva l’ambassadeur de la Corrèze fut le ralliement in extremis de Manuel Valls à Emmanuel Macron.

Une page serait-elle en train de se tourner ? Voilà un an et demi que l’on rabâche cette question comme une sentence au sein du PAF, mais voilà que les prédictions se traduisent en actes. La génération Hollande/Sarkozy semble bel et bien battue, laissant la place libre à un remue-ménage atypique. Marine Le Pen, Alain Juppé et Emmanuel Macron ont su tirer leur épingle du jeu et obliger les formations classiques à se plier à leur vision de la politique : la transpartisanerie. Jean-Luc Mélenchon, de son côté, signe un nouvel échec encourageant, comme en 2012, mais peine à rassembler hors de la gauche de la gauche. Ce n’est pas suffisant. Le second tour de l’élection présidentielle promet d’être haut en couleur, la France valsera pendant tout une semaine avant d’affirmer son choix d’avenir. Je reste face à cela, avec toutes mes questions, sans pouvoir faire autre chose qu’attendre.

« Garçon, une autre bière s’il vous plaît. »

Robin_Norman_Lewis

par Robin Norman Lewis, le 21 octobre 2016

 

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« L’hypothèse progressiste »

La primaire des Républicains a été un véritable bain de sang et a connu son lot de coups bas. Juppé s’est réincarné en une sorte de Balladur bis et a entamé une folle dégringolade dans les sondages, laissant ainsi le champ libre à un Sarkozy rassemblant bien plus que son « fan club » habituel. Il a réussi à inclure dans son électorat toute une génération de Français ancrés à droite mais rechignant à voter FN à cause de l’assimilation du parti à la personnalité de Jean-Marie Le Pen.

Le premier tour des Primaires de la Droite et du Centre fut très serré ; le trio de tête : 1. Juppé, 2. Sarkozy, 3. Fillon. Avec un écart de moins de 200 voix entre l’ancien président et celui qui fut son Premier ministre, le second tour se déroula sur fond de scandale électoral. Sarkozy l’emporta de peu, les électeurs du centre et de gauche, plutôt favorables a priori au maire de Bordeaux, n’ayant pas souhaité s’impliquer dans une primaire salie par le scandale électoral.

L’électorat habituellement balancé entre la droite et la gauche et n’appartenant à aucun parti s’est par ailleurs retrouvé dans les idées et les prises de position d’Emmanuel Macron.

Notre cher François Hollande, président sortant, ne put, quant à lui, qu’assister à cette montée en puissance de Macron et de Benoît Hamon, et comme si cela ne suffisait pas, Manuel Valls lui tourna le dos, en ce qu’il apparaissait davantage présidentiable aux yeux de l’ensemble des militants PS. Il remporta ainsi la primaire du PS, Hollande n’ayant pas souhaité se présenter à nouveau. Valls se pose ainsi en régalien, il rassemble l’électorat socialiste.

Les résultats du premier tour ont été les suivants : 

1. Le Pen 30%

2. Macron 19%

3. Sarkozy 18%

4. Valls 15%

5. Mélenchon 13%

6. Bayrou 3%les 2% restants étant répartis entre les autres candidats.

« Pédagogie contre démagogie », voici le titre du Monde à la veille du débat du second tour. Emmanuel Macron se montrera-t-il à la hauteur de ses ambitions face à la bête politique Le Pen ?

Louis Poinsignon

par Louis Poinsignon, le 10 novembre 2016

 

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« Politique et théâtralité »

Une nouvelle année, un quinquennat s’achève. Mais comme la théâtralité l’exige, un nouveau doit débuter.

Nous voilà donc en 2017, les primaires sont passées. Un constat va évidemment s’imposer ! Un constat que bien d’autres auront fait avant même les élections. Tout est relativement simple en fin de compte, une poignée de pions sont placés sur un échiquier. Des mains les dirigent, un coup à gauche, puis à droite. Le résultat sera toujours le même, un des deux joueurs l’emportera. Mais qui sont ces joueurs me direz vous ? Eh non, à votre grande déception nous, j’entends par là le peuple français, ne sommes que de joyeux observateurs. Observateurs d’une partie rudement bien truquée par les deux joueurs présents.

Quel en est le but dans ce cas ? Les empereurs romains l’avaient compris bien avant nous, il faut nous distraire, nous occuper pour nous détourner des vrais problèmes. Une stratégie qui a su au fil des siècles s’adapter pour rester d’une efficacité à toute épreuve !

Revenons au sujet, l’élection. Rien d’étonnant dans ces résultats, un Parti socialiste à l’agonie (eh oui, on aura au moins compris que la politique sociale dans un pays capitaliste, c’est juste pour nous vendre le truc). D’ici quinze ans, on aura de nouveau oublié cette constatation, mais bon… ! Continuons avec un Mélenchon essayant de rallier tant bien que mal des minorités, en oubliant que le communisme doit être porté par l’immense masse du prolétariat ! Une masse d’ouvriers délaissée qui va tout bêtement voir en face ce qui ce passe. Et là, la mère Le Pen les attend à bras ouverts avec un discours en revanche bien fermé. On offre ainsi sa place au second tour au Front national. Mais n’oublions pas la nature même du Front national, un pion de plus sur l’échiquier. Utilisé tantôt par la droite, tantôt par la gauche comme instrument électoral, Mitterrand ou même Chirac l’avaient bien compris, un deuxième tour contre le FN c’est une victoire quasi assuré. Mais néanmoins tout est possible, eh oui comme je vous le rappelle vous ne décidez de rien, si les puissants veulent la victoire du FN, ils l’auront. Les médias vendus depuis longtemps au plus offrant ne sont ni plus ni moins que la propagande bourgeoise moderne. Une propagande rudement bien exécutée qui nous mène en bateau en toute discrétion. 

Et cette année c’est aux ’’Républicains’’ (chacun son tour) de se retrouver à ce deuxième tour. Fort d’un déchirement interne qui a su faire sa ’’pub’’, et égalemet par manque de choix, le parti mené par le vieux Juppé l’emporte pour ce premier tour avec une avance fragile. Encore une fois tout est calibré. Pour les observateurs attentifs, le résultat de cette partie d’échec est quasiment donné. Tout cela est quand même relativement déroutant.

Néanmoins dans cette partie si bien gérée des trouble-fêtes font leur apparition. À commencer par les abstentionnistes, toujours plus nombreux d’élection en élection. On y caractérise deux types d’individus. Ceux qui ne votent pas par désintérêt et dégoût total pour cette notion abstraite qu’est la politique, pensant peut-être à juste titre que leur vote ne changera rien. Et puis il y a ceux qui ne la connaissent que trop bien, cette politique, et qui ont compris que le suffrage universel depuis son instauration est un moyen pour les puissants de rester puissants. C’est donc dans ce cas-là un abstentionnisme qu’on pourrait qualifier d’anti-système, un système n’existant que par le biais des personnes qui le font vivre.

Ce deuxième type de personne, de plus en plus nombreux lors de ces primaires, fait face à toute une société ! Avec pour seule arme leur prise de conscience. Celle ci aboutit naturellement à une sorte de reprise du pouvoir pour et par le peuple via une perte de légitimité des gouvernements en place. Ce qui accentue ,à mon avis, le rythme des contestations sociales.

Ce phénomène d’opposition radicale au système via l’abstentionnisme découle d’un phénomène de plus grand d’ampleur, le vote ’’anti-système’’. Une notion que certains partis mettent en avant, à l’image du Front national qui se veut en rupture avec ’’l’UMPS’’. Ou également à l’image du candidat Donald Trump qui a su, de l’autre coté de l’Atlantique, jouer cette carte avec brio. Mais ils ne faut pas oublier que ces partis font pour le coup partie intégrante de ce système et ils en sont bien souvent la face la plus sombre.

Au final peu importent les résultats du deuxième tour, entre l’un ou l’autre de ces partis corrompus, le résultat n’en sera que plus ou moins tragique. Ce qui importe, et ce qui mettra fin à mon analyse, c’est le nombre de personnes qui auront compris tout ça et qui oseront dire ’’non’’ de quinquennat en quinquennat à ce système de la corruption.

Loris Cataldi

par Loris Cataldi, le 11 novembre 2016

 

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11 juillet 2016

Violaine Sanson-Tricard : « Véronique, ma merveilleuse petite soeur, fragile et forte... »

Dans une chanson de son album Longue Distance (2004), 5ème Étage, tendre évocation de son enfance parisienne, Véronique Sanson consacre à sa sœur aînée Violaine, ces quelques lignes : « Vio vio t’es la plus belle que j’aie aiméeMes malheurs tu les prends comme des trésorsPetite soeur je n’sais vraiment plus où allerJ’ai trop peur de t’emmener dans mes dangers ». Près de quarante ans plus tôt, les deux sœurs formaient, avec François Bernheim, l’éphémère trio musical des Roche Martin. Elles ne se sont jamais vraiment quittées, loin des yeux parfois - folle Amérique ! - mais jamais bien loin du cœur. Sur l’album Plusieurs Lunes, dernier opus studio en date (2010) de Sanson en attendant le prochain, prévu pour cet automne, Violaine Sanson-Tricard a signé un titre emblématique, Qu’on Me pardonne. On la voit encore apparaître à la fin du tout récent Live des Années américaines, sur scène. Y’a pas de doute... elle fait partie de la Team... (pardonnez-moi Véronique, de l’équipe).

Je vous engage vivement à l’écouter, à le regarder, ce film des Années américaines. Sans grand doute un de ses meilleurs enregistrements publics (voix et énergie de Sanson, instru et musicos au top et setlist de rêve). Après avoir visionné l’ensemble, vous comprendrez mieux pourquoi sa place est si particulière et privilégiée dans l’univers de la chanson française - et, singulièrement, dans le panthéon perso de votre serviteur. Un long article lui a déjà été consacré ici, l’entretien avec Yann Morvan réalisé à l’occasion de la sortie du beau livre qu’il a coécrit avec Laurent Calut, Les Années américaines. Quel dommage qu’on n’ait pu la faire cette interview Véronique, ma plus grosse frustration pour ce blog... Un jour peut-être. Je suis en tout cas ravi de pouvoir vous proposer, ce soir, les fruits de cet échange avec Violaine Sanson-Tricard, tendre évocation de sa « très grande petite sœur ». Votre parole est rare, merci à vous Violaine pour ce témoignage... Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

« Véronique, ma merveilleuse petite sœur,

fragile et forte... »

Interview de Violaine Sanson-Tricard

EXCLU PdA - 02-05/07/16

Véronique et Violaine Sanson

Photo fournie par Violaine Sanson-Tricard. Par Ken Otter (tous droits réservés).

Véronique, Violaine. En 1976, quelque part à la fin du printemps...

 

Les Années américaines : votre ressenti (tournée 2015-16, Live)

La tournée fut un incroyable succès. La thématique des “Années américaines” reprenait le moment où la musique de Véronique avait pris sa pleine ampleur. Enregistré aux États-Unis avec les plus grands musiciens de la pop musique de l’époque, l’album Le Maudit proposait un son étrange et nouveau, né de l’alchimie entre une voix inattendue, des paroles presque exclusivement en français sur une couleur de production totalement américaine. Cet album fut rapidement suivi de Vancouver, puis de Hollywood, et les trois albums sont devenus des albums cultes, chacun dans son genre.

Témoin d’une époque en phase totale avec l’air du temps, cette musique a attiré un public qui d’emblée, a dépassé le cercle des fans de Véronique.

L’extrême qualité du spectacle, l’énergie inouïe qui s’en dégageait a fait le reste. Il a fallu booker une semaine, puis une autre semaine supplémentaire à l’Olympia, les Zéniths de province étaient pleins, et la tournée, qui devait se terminer mi-Juillet, a dû être prolongée de 6 mois avec un Palais des Sports plein à craquer et debout dès la première partie, et une dernière performance le 9 Janvier à l’Olympia, date de la captation du Live.

Le Live est un magnifique rendu de ce spectacle : François Goetghebeur, le réalisateur, a compris - il est peut-être le premier à l’avoir compris à ce point - que Véronique était bien sûr une merveilleuse interprète et une sacrée bête de scène, mais aussi et surtout un auteur compositeur dont le spectacle est avant tout construit autour de la musique et des musiciens qui la jouent.

Son montage porte cela avec brio et maestria, et Véronique n’est que louanges pour François, dont elle dit : “Il est un des seuls à avoir tout compris de ma musique”.

 

DVD Les Années américaines

Le DVD+2CD des Années américaines sur le site officiel de Véronique Sanson.

 

“Ses” années américaines (1973-81) comme vous les avez vécues...

Cette époque a été pour Véronique une vie erratique entre star système, mal du pays, isolement et sentiment de culpabilité après sa rupture avec Michel Berger. Sous les paillettes, beaucoup de solitude et de souffrances. Un lien qui ne s’est jamais distendu entre Véronique et sa famille (et surtout avec notre mère, avec qui elle parlait tous les jours au téléphone malgré la distance et le décalage, et, à l’époque, le coût exorbitant des communications. C’était son luxe, disait-elle).

 

Regard sur sa place, son empreinte dans le paysage musical français

L’arrivée de Véronique dans le paysage musical français a fait l’effet d’une petite bombe. À l’époque, il y avait les anglo-saxons et les petits français qui en adaptaient les tubes, ou bien se cantonnaient dans le yéyé. Peu d’artistes avaient apporté une musicalité et une singularité comparable.

 

Quelques moments choisis... (vos 3 ou 5 chansons préférées d'elle)

On M’attend Là-bas, Bernard’s Song, Ma Révérence, Étrange Comédie, Full Tilt Frog.

 

Regard sur le lien qui l’unit au public

Le lien qui unit Véronique à son public est fusionnel. Écoutez ce qu’elle dit (en substance) au tout début du Live : “Avant de monter sur scène, je suis pétrifiée, je pense que je n’aurai jamais la force de mettre un pied devant l’autre. Puis j’entre sur la scène et là, pftttt !!! Tout s’éclaire.” Sa générosité sur scène est absolue, on sent qu’elle se donne à tous et à chacun.

 

Dans la vie comme sur la scène ?

Véronique est ma merveilleuse petite soeur, fragile et forte, éclairée autant qu’écrasée par un gigantesque talent dont elle doute sans cesse.

 

Les Années américaines

Les Années américaines, livre de Laurent Calut et Yann Morvan (Grasset, 2015).

 

Travailler avec elle...

Travailler avec Véronique, c’est comme de jouer avec un bébé chat. C’est ingérable et magique.

 

Quelques scoops sur l’album à venir ?

Le single, qui sort en septembre, est un texte déchirant sur notre mère, porté par une musique qu’on n’arrive pas à se sortir de la tête. On le fait parfois écouter en salle de réunion comme ils se doit dans le métier. Je n’ai jamais levé les yeux sur l’assistance sans voir une quasi totalité d’yeux rouges, quand ce ne sont pas quelques larmes qui coulent.

Et puis comme toujours, le reste de l’album (qui sort en novembre) est un mélange incroyablement éclectique de titres qui dénoncent les abus des forts et les puissants, la bêtise des habitudes, ou parlent tout simplement d’amour avec des mots chaque fois nouveaux.

 

Édit. du 10 septembre 2016 : le clip du premier single de lalbum Dignes, Dingues, Donc...,

le nom du morceau est Et je l’appelle encore, et la promesse est tenue...

 

Véronique par Violaine, en trois mots

Ma très grande petite sœur.

 

Un message à lui adresser à l’occasion de cet article ?

Bonjour, mon Futifu.

 

Un dernier mot ?

Merci d’avoir lu tout ça jusqu’au bout !

 

Les Roche Martin

Photo fournie par Violaine Sanson-Tricard. « Un soir à la Maroquinerie, il y a probablement quatre ou cinq ans, nous avons reconstitué, le temps de deux ou trois chansons, les Roche Martin, un groupe fondé avec François Bernheim lorsque Véronique avait 16 ans. La photo est bien postérieure aux années américaines, et le groupe était bien antérieur à ces années-là. »

 

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12 mai 2016

« Rendons la parole au peuple... ça urge ! », par Nicolas Marié

Lorsque j’ai lancé linitiative de la rubrique « Si la Constitution m’était confiée... » et considéré l’idée d’une liste de contributeurs désirés dans ce cadre, assez vite, j’ai pensé à Nicolas Marié. Il faut dire que, dans linterview qu’il mavait accordée pour Paroles d’Actu il y a un an et demi, le comédien, qui incarnait alors un président de la République fort crédible dans la série Les Hommes de l’ombre, avait démontré clairement que son intérêt pour la vie de la cité allait bien au-delà d’un rôle de fiction. Grand bien m’en a pris : son texte, qui mériterait de tourner, d’être partagé, est un cri du cœur ; Nicolas Marié y expose les dysfonctionnements de notre société tels qu’il les perçoit, sans concession mais non sans espérance - celle en l’occurrence qu’il place dans la capacité de sursaut et d’intelligence collectifs. Sans doute se fait-il là l’écho de beaucoup, beaucoup de voix qui n’aspirent qu’à la faire entendre à nouveau... Merci, M. Marié... Une exclusivité Paroles d’ActuPar Nicolas Roche.

 

« Rendons la parole au peuple... ça urge ! »

par Nicolas Marié

Nicolas Marié

Nicolas Marié est actuellement à l’affiche de la comédie populaire Adopte un veuf.

 

L’image de la politique et de ceux qui la pratiquent est désastreuse. Langue de bois, mensonges, prévarication, promesses non tenues, aspirent inexorablement les hommes politiques toujours plus bas dans les sondages d’opinion. Les affaires DSK, Balkany, Cahuzac et consorts deviennent emblématiques et alimentent la désillusion des Français : tous pourris. Les urnes sont orphelines, nourries de bulletins bleu-facho…

Le malaise est profond. La montée des extrêmes l’illustre avec gravité. Les démocrates doutent et s’interrogent. Leurs voix ne sont plus audibles.

La proximité, voire la connivence, entre les journalistes et les hommes politiques ont fait perdre toute crédibilité aux canaux d’information. Le grand shaker télévisuel qui brasse sans discernement, information, dérision, politique et variété pour booster l’audience, est dévastateur pour l’image de ceux qui veulent représenter un peuple rebelle, frondeur, râleur mais aussi farouchement épris de vérité, de culture, d’indépendance et par-dessus tout d’exemplarité. 

Les lieux de culture justement, et d’information, sont accaparés par des prédateurs avisés qui ont compris qu’en démocratie le pouvoir de l’argent ne suffit pas pour nourrir leur insatiable cupidité. Ils savent qu’ils doivent combattre sans états d’âme ces rebelles, ces frondeurs, ces râleurs qui brandissent trop bruyamment leurs étendards et remettent en cause leur système de domination. La censure refait son apparition. La classe politico-journalistique se tait. Les prédateurs la manipulent. Elle est leur affidée. L’argent l’a pervertie, contaminée.

Le bon peuple assiste avec amertume à ce grand bal des « puissants ». Assiste sans défense au musellement de Canal+ et à la fuite des abonnés qui risque de préluder à l’effondrement du financement du cinéma français. Il rit à Merci Patron !, le documentaire qui piège François Pinault, le grand prédateur du luxe et son indécente vulgarité à vouloir faire taire les petites gens à grand renfort de liasses de billets. Il pleure en regardant la courbe du chômage et attend, en vain, la mise à l’écart - voire la mise en examen - des responsables politiques indélicats et corrompus…

Ici et là on articule laborieusement quelques remarques sur la tentative de libre parole de la place de la République. Les commentaires sont  : amusés, pour les plus détendus à gauche ; méprisants, pour les plus agités à droite ; dubitatifs, pour les plus inquiets ; condescendants, pour les plus indifférents…

« La loi du marché a remplacé la loi divine »

Les grands prédateurs du CAC 40 assument et revendiquent leurs rémunérations annuelles obscènes : 550 fois le salaire annuel d’un Français moyen, 1700 fois le minimum vieillesse annuel. Ils prétendent que ces rémunérations sont méritées et légitimes dès lors que c’est la grande loi du marché qui en régit le montant. Les nobles en 1789 revendiquaient aussi leurs rentes indécentes arguant que leur rang les commandait et que la grande loi divine les légitimait… La loi du marché a remplacé la loi divine…

Circulez, il n’y a rien à voir. Laissez les Botero du CAC 40, bouffis d’orgueil, dominer le monde. Laissez les politiques gérer leurs petits fonds de commerce électoral à coups d’effets d’annonce, de cumuls des mandats, de cumuls de pensions, d’exonérations d’impôts, d’absentéisme caractérisé...

Au secours !!! La colère gronde !!!

Et si, devant pareilles dérives, la situation devenait insurrectionnelle ? Et si, au fond, cette colère était légitime, salutaire ? Et si l’esprit de 1789 conduisait nos Botero du CAC 40, nos politiques aveugles et repus, nos journalistes timorés, sous la guillotine… du rejet social ?

Et si nous y étions déjà ?

Et si la montée du Front national n’était que la partie émergée de l’iceberg ? Et si la partie immergée était au bout du compte beaucoup plus dangereuse pour notre démocratie que nos avatars de chemises brunes aux crânes rasés ? Et si cette partie immergée, c’était la conscience de la société française qui s’insurge contre les dérives immorales ; dégoutée, dépitée ? Mais qui s’insurge sans violence parce que ce n’est plus dans sa culture. Parce que 200 ans de démocratie et de progrès économique et social l’ont apaisée, voire anesthésiée, et que sa nouvelle forme d’insurrection c’est le silence, le repli sur soi. Le renoncement comme arme de destruction des masses, telle une colonie de termites qui grignote la maison de l’intérieur.

Une société qui renonce à militer parce qu’elle ne croit plus à la politique. Une société qui renonce à militer parce que les hommes politiques lui ont volé la politique sous prétexte qu’ils la représentent. Et avec insolence et fatuité l’ignorent et musellent sa parole jusqu’aux élections suivantes. Ce racket de la parole sociale nourrit la grande désillusion. Elle gagne du terrain inexorablement et gangrène les consciences. Elle les anéantira si on ne traite pas…

« La parole, c’est l’oxygène, le sang de nos sociétés modernes »

La parole, c’est l’oxygène, le sang, de nos sociétés modernes. Moins de parole et la démocratie est malade, anémiée, vulnérable. Elle se replie sur elle-même. Se cache pour mourir... Elle est livrée à ceux qui prétendent la représenter, aux prédateurs et aux extrêmes.

Qu’on rende la parole au peuple français. Elle est son oxygène, son sang, mais elle est aussi son arme suprême. Une arme de reconstruction massive… C’est du débat que se nourrit la démocratie. Lui seul permet de maintenir sa vitalité, sa force, sa créativité, sa fierté, sa dignité.

Et aujourd’hui, à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, à l’heure de la feuille de déclaration de revenus en ligne obligatoire, il est du devoir des vrais démocrates de ce pays de mettre en place une grande structure officielle de prise en compte de la parole sociale, via le web. Une espèce de grande toile informatique française destinée uniquement au débat démocratique et qui recueillera la parole du peuple français. Dans un premier temps bien sûr elle ne se substituera pas aux structures politiques institutionnelles mais devra trouver une place officielle, un statut officiel, avec un vrai pouvoir de décision au sein même des structures institutionnelles.

Elle deviendra comme un grand système d’alerte du peuple français, avec des paliers d’impact qui restent à déterminer et qui contraindront les politiques à ne plus attendre et à prendre des mesures. Une fois mise en place, c’est du fruit de son expérimentation qu’il sera décidé de son évolution et de la place qui lui reviendra. De nouveau poumon social artificiel, cette parole informatique pourra muter vers une greffe constitutionnelle qui fera de sa structure un outil permanent, naturel, de notre démocratie. Elle deviendra à grande échelle le lieu du questionnement du peuple français. Les politiques auront alors l’obligation de s’interroger, évalueront l’urgence à agir et à trouver les pistes de réflexion, voire les réponses.

« Installons un tensiomètre permanent de la nation »

Bien au-delà d’un institut de sondage, elle sera de dimension nationale avec évaluation transparente du nombre de votants, de pétitionnaires, de manifestants, ou encore de simples participants aux interrogations du moment. Elle donnera toujours en instantané le retour indispensable aux choix qui seront appliqués. Elle sera le tensiomètre permanent de la nation française. Sa structure, ses règles, la qualification de ses modérateurs, restent à déterminer. Quel chantier ambitieux et exaltant !

Le monde bouge. Il va plus vite. La vitesse ne fait pas peur si elle est maitrisée. La planète entière se joint dans l’instant. La plus longue distance est parcourue en 24 heures. Les transactions boursières se font en millisecondes.

L’informatique a bouleversé nos modes de vie. Chacun peut avoir accès à la grande fenêtre sur la connaissance. Chacun peut exprimer sur les réseaux sociaux ses états d’âme, ses avis sur tout et n’importe quoi. Le monde de la politique, de la représentation nationale, doit intégrer ce vehicule instantané de la parole. Il ne doit pas en avoir peur. Il doit en tenir compte et adapter ses outils du pouvoir à cette instantanéité à dimension nationale, qui, si elle est structurée, maitrisée, et elle doit l’être bien sûr, peut devenir un indicateur unique, précieux, éminemment représentatif de la sensibilité de la Nation.

C’est en apprenant à gérer cette instantanéité de la parole, à en extraire ce qui en nourrit l’essentiel du débat, que notre démocratie sauvera sa peau. C’est en apprenant à trouver les réponses impérieuses aux dérives avérées, aux dérapages éthiques insupportables, transmis par la parole du peuple, qu’elle se régénérera, se renforcera, se grandira. La Révolution française aura été un exemple d’émancipation des peuples. L’évolution de la démocratie française pourra aussi devenir exemplaire dès lors qu’elle saura inventer les nouveaux outils qui permettront d’utiliser l’instantanéité d’internet dans le dessein de rendre la parole au peuple en parfaite complicité avec le pouvoir.

Restituer cette parole. Lui redonner de l’expression, de la valeur, du sens, de l’influence, du pouvoir, c’est la seule parade au renoncement, à l’abstention, au repli sur soi, au mirage des extrêmes. Il n’y a que par la parole qu’on réduit les tensions, qu’on résout les conflits, qu’on invente, qu’on respecte, qu’on aime. Une grande démocratie se doit d’aimer son peuple et donc d’organiser sa prise de parole de manière à ce qu’elle soit permanente et représentative. Internet est devenu le véhicule planétaire de la parole du monde. La France se doit de l’adapter à ses structures pour en faire le support de la parole de son peuple. Une parole représentative mais aussi transparente, salvatrice.

« Créer un ministère de la Parole serait un geste salutaire »

C’est en faisant cet effort d’ouverture à l’autre, aux autres, que la démocratie française se déliera du renoncement. La création immédiate d’un ministère de la Parole chargé d’en inventer les nouveaux supports, les nouvelles structures institutionnelles, serait un signal fort, symbolique, que la préservation de notre pacte républicain est la préoccupation essentielle de nos gouvernants.

par Nicolas Marié, le 11 mai 2016

 

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20 novembre 2015

Frédéric Quinonero : « Oui, Sophie Marceau est une de nos grandes actrices »

Le 6 novembre dernier - une éternité, par les temps qui courent... -, une version actualisée de la biographie de Sophie Marceau qu’a signée Frédéric Quinonero, La belle échappée, sortait chez Carpentier. Un ouvrage qui fait référence pour qui souhaiterait tout connaître du parcours de l’actrice, qui vient d’avoir quarante-neuf ans : empreint de bienveillance envers son objet mais pas exempt de réflexions critiques, le livre fera le bonheur des fans de Sophie Marceau et de ceux qui, curieux, ont grandi avec elle. Je remercie Frédéric Quinonero et les éditions Carpentier pour cette lecture qui m’a fait découvrir - et apprécier au plan humain - une vedette à laquelle je ne m’étais jamais vraiment intéressé jusque là. Les réponses de Frédéric Quinonero me sont parvenues le 20 novembre, six jours après que je lui ai envoyé mes questions. Bonnes lectures ! Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Frédéric Quinonero: « Oui, Sophie Marceau

est une de nos grandes actrices »

 

La belle échappée

Éd. Carpentier

 

Paroles d'Actu : Bonjour Frédéric Quinonero, et merci de m’accorder ce nouvel entretien. Une réédition « enrichie et mise à jour » de ton ouvrage intitulé Sophie Marceau : La belle échappée vient de sortir (éd. Carpentier). Je précise à ce stade qu’étant né dans le milieu des années 80, je n’ai pas forcément le même rapport que d’autres générations à Sophie Marceau - ce qui peut rendre l’échange d’autant plus intéressant. Je reviens au livre. Dans la section des remerciements, vers les dernières pages, tu salues l’actrice, confessant qu’elle a été ton « premier coup de cœur de cinéma ». L’envie d’écrire sa bio vient de là ?

 

Frédéric Quinonero : Oui, il y a à la base un élan affectif de ma part à l’égard de Sophie Marceau. Et comme il est important d’être en empathie avec son sujet quand on est biographe, c’est d’autant plus commode quand on le connaît bien, qu’on a grandi avec lui et suivi sa carrière pas à pas.   

 

PdA : La jeune Sophie Maupu, qu’on n’appelle pas encore « Marceau », est issue d’un milieu populaire, fort éloigné du monde du cinéma. Sa première audition, ce sera pour La Boum, en 1980. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à ce moment-là, la jeune ado de 13 ans a déjà un caractère bien affirmé...

 

F.Q. : C’est en effet ce que révèlent ceux qui l’ont connue à ce moment-là. Issue d’un milieu social défavorisé, Sophie a tôt compris que pour s’en émanciper il fallait faire preuve d’audace et de volonté. Surtout ne pas être timide, inhibée. Elle a vite intégré cette idée qu’elle n’avait rien à perdre. Ajouté à cela, elle avait un charme naturel qui l’élevait au dessus des autres.

 

PdA : La suite, chacun la connaît : elle obtient le rôle de Vic, l’héroïne du film La Boum, de Claude Pinoteau, qui fera un carton monumental ; le film deviendra rien de moins qu’un phénomène de société. Comment reçois-tu tout cela en tant que spectateur qui, du haut de ses dix-sept ans, s’apprête lui à quitter progressivement l’adolescence ?

 

« Avec un ami, nous sommes tombés amoureux

de Sophie Marceau après avoir vu La Boum »

 

F.Q. : J’étais très cinéphile à cette époque et, avec un copain qui l’était tout autant, j’allais voir deux ou trois films par semaine. Je me souviens que nous avions vu tous les films à l’affiche du Gaumont-Comédie à Montpellier, sauf La Boum qui ne nous disait rien. Nous trouvions le titre et l’affiche ringards. Nous étions allés revoir Je vous aime, qui n’en méritait pas tant, puis nous nous sommes finalement décidés. Et nous sommes tombés amoureux de Sophie Marceau. 

 

PdA : Sophie Marceau, devenue hyper populaire en très peu de temps, retrouvera rapidement Claude Pinoteau, son père de cinéma, pour La Boum 2, film qui lui vaudra, en 1983, le César du meilleur espoir féminin. Mais elle est bien décidée à suivre un parcours d’actrice audacieux. Libre, elle le sera résolument dans ses choix de rôles, quitte à déboussoler (un peu) son public...

 

F.Q. : À un moment donné, elle a eu l’instinct de se démarquer de l’image dans laquelle on l’avait enfermée. Elle a compris qu’il fallait cesser de se laisser dorloter par Pinoteau et la Gaumont et prendre sa carrière en main. L’occasion s’est présentée très vite, en 1984. Elle avait le choix entre un petit rôle dans La Septième Cible de Pinoteau et le premier rôle de L’Amour braque de Zulawski. Elle n’a pas hésité longtemps. Sa liberté elle l’a payée un million de francs, en rachetant le contrat qui la liait à Gaumont.

 

PdA : Andrzej Zulawski justement, réalisateur polonais et, accessoirement, son futur compagnon, la prendra bientôt sous son aile. Il lui ouvre de nouveaux horizons, la conforte dans son désir d’aller vers des rôles différents, de casser son image... Quel regard portes-tu sur leur relation ? Que lui a-t-il apporté ?

 

F.Q. : Sa rencontre avec Zulawski a été cruciale, tant d’un point de vue professionnel que personnel. Sophie est tombée sous le charme de cet homme érudit qui se pose en Pygmalion et va contribuer à faire son éducation artistique et culturelle. Il lui recommande des lectures, lui apprend à apprécier des films d’auteur, des œuvres d’art… Et bien sûr elle devient son égérie. Sans doute lui a-t-il permis de gagner un temps précieux. Même si, avec le recul, on peut penser que l’influence prégnante de Zulawski a pu avoir quelque incidence sur la carrière de Sophie, en empêchant sa rencontre avec d’autres metteurs en scène de renom.   

 

PdA : Un passage du livre qui m’a particulièrement intéressé, c’est celui qui concerne Police de Maurice Pialat (1985). La complicité du réalisateur avec sa vedette Gérard Depardieu, le climat un peu malsain qui régnait sur le plateau, envers les actrices féminines (Sophie Marceau et Sandrine Bonnaire) en particulier... avec une Marceau qui n’hésite pas à se rebiffer, à « l’ouvrir ». On comprend qu’elle a acquis assez rapidement l’estime de Pialat. Quelques années plus tard, l’un et l’autre peaufineront leur image rebelle en dérangeant, par des voies certes un peu différentes, le petit monde si bien huilé de l’establishment cinématographique tel qu’on l’entend à Cannes. Est-ce qu’ils ont des traits communs ; est-ce qu’ils se ressemblent, ces deux-là ?

 

« Maurice Pialat avait un certain respect pour elle »

 

F.Q. : Il me plaît de penser, en effet, qu’ils ne sont pas si différents l’un de l’autre. Sur Police, Sophie Marceau a acquis sinon l’estime de Pialat, tout au moins une certaine forme de respect. Il a avoué lui-même avoir été très impressionné par l’actrice, et par sa force de caractère. Dès le deuxième jour de tournage, ne pouvant tolérer l’ambiance malsaine qui régnait sur le plateau, Sophie Marceau eut l’audace de convoquer carrément le réalisateur dans sa loge. Plus tard, Pialat sera l’un de ses rares soutiens à distance après le discours cafouilleux de Cannes : il y verra une forme de rébellion contre le protocole et, naturellement, ça lui plaira. Nul doute qu’il aurait fort apprécié également les récents « accidents vestimentaires » de la star au même festival. Oui, je crois qu’ils ont ce point commun de se démarquer de l’establishment cinématographique.

 

PdA : On avance un peu dans le temps... 1994 : c’est la sortie de La Fille de d’Artagnan, de Bertrand Tavernier ; Marceau y partage l’affiche avec Philippe Noiret et Claude Rich. On le sait peu, mais en coulisses, il y a eu quelques remaniements quant à la réalisation. Et Marceau a pesé dans la balance...

 

F.Q. : À l’origine, La Fille de d’Artagnan ne devait pas être réalisé par Bertrand Tavernier, mais par un vieux cinéaste nommé Riccardo Freda. Tavernier n’intervenait qu’en qualité d’ami et de parrain. Mais il s’est très vite avéré que Freda ne pouvait diriger seul un tel tournage, prévu en hiver, avec plusieurs scènes nocturnes, des cascades, etc. Il fut alors question que Tavernier intervienne comme second réalisateur, une sorte de superviseur en quelque sorte. La proposition n’emballait personne, et c’est Sophie Marceau qui a pris l’initiative d’en parler. Elle a demandé à Bertrand Tavernier de reprendre seul les rênes du film, faute de quoi elle ne signait pas son contrat. Sans elle, il n’y avait plus de « fille de d’Artagnan ». Donc ce fut fait comme elle l’avait dit.

 

PdA : 1995 : Mel Gibson la remarque et l’invite à prendre part à son Braveheart ; 1999 : elle est Elektra King dans Le Monde ne suffit pas, le nouveau James Bond que réalise Michael Apted. En quoi va-t-elle changer au contact de ces superproductions américaines ?

 

F.Q. : Les véritables changements à cette époque sont d’ordre personnel. Elle devient maman pour la première fois, puis elle se sépare de Zulawski.  Elle traverse une période assez tourmentée, qui se traduit par des comportements insolites, comme son discours lunaire à Cannes. C’est son nouveau compagnon, un producteur américain, qui la convainc de tourner le « James Bond ». Mais elle n’est pas particulièrement tentée par une carrière américaine, qui implique qu’on s’installe là-bas et se soumette à leur discipline. Sophie se sent trop Française pour quitter son pays. Elle préfère alors se lancer dans la réalisation, avec un premier film où elle exorcise sa rupture conjugale : Parlez-moi d’amour.  

 

PdA : Je passe rapidement sur ses films des années 2000 : elle continue de grandir, de mûrir personnellement et professionnellement sous les yeux des spectateurs qui ont pris de l’âge avec elle. 2009 : LOL, de Lisa Azuelos, sort dans les salles. Elle y joue, trente ans après La Boum, la mère d’une ado ; toutes deux bien ancrées dans leur temps. Et c’est un succès, un gros succès. Est-ce qu’à ce point de sa carrière, une boucle est bouclée - et peut-être un chapitre refermé ? Question complémentaire : Christa Theret, sa fille de cinéma, te paraît-elle promise à un parcours « à la Marceau » ?

 

F.Q. : Oui, on peut dire que la boucle est bouclée. À nouveau, près de trente ans après La Boum, Sophie Marceau se retrouve à l’affiche d’un film générationnel à gros succès. Ceux qui l’ont suivie réalisent que le temps a passé… Et la jeune génération l’adopte en maman moderne et sympa. Le chapitre n’est peut-être pas refermé. Dans quelques années, on peut imaginer une nouvelle comédie générationnelle où elle serait la grand-mère ou l’arrière-grand-mère cool, comme le fut Denise Grey dans La Boum… En ce qui concerne Christa Theret, elle n’a pas eu le même impact populaire que Sophie Marceau. L’époque n’est pas la même non plus…

 

LOL

Sophie Marceau et Christa Theret à l’affiche de LOL ; source : Cineplex.com.

 

PdA : Une anecdote m’a fait sourire à propos d’un jugement tout personnel qu’elle aurait formulé auprès de François Mitterrand : au président de l’époque, très impliqué dans l’érection d’une pyramide au Louvre, elle aurait confié de manière assez cash, disons, qu’elle n’était pas fan de l’idée. Mitterrand n’a que modérément apprécié. Marceau, rebelle et d’une franchise rafraîchissante, souvent...

 

F.Q. : Oui, la réflexion sur la Pyramide du Louvre c’était lors d’un voyage en Corée avec le président Mitterrand. C’est lui-même qui avait choisi Sophie comme ambassadrice, car elle est une énorme star en Asie – l’enjeu économique était de vendre des TGV à la Corée. La franchise de Sophie est souvent décapante, en effet. Elle en agace certains, et en réjouit d’autres. C’est ce qu’on aime aussi chez elle, son esprit frondeur et sa propension à mettre les pieds dans le plat.

 

PdA : Sophie Maupu, issue d’un univers très popu, nous le rappelions tout à l’heure, n’a eu de cesse de vouloir rattraper un peu du temps qu’elle pense avoir perdu, s’agissant de la constitution d’une culture, littéraire en particulier. Cet aspect m’a touché...

 

« Sophie Marceau s’est longtemps sentie

illégitime dans le milieu des acteurs »

 

F.Q. : Oui, elle a toujours eu à cœur de s’affranchir de son milieu d’origine, sans jamais le renier. Son ambition d’enfant était d’être intelligente. Elle a toujours eu conscience de ses carences culturelles, au point de ressentir parfois le complexe de l’imposture. Se sentir illégitime parce qu’on n’a pas eu comme la plupart de ses consœurs la vocation et suivi un parcours classique au Conservatoire ou dans une école de comédie. Ce discours est récurrent dans la bouche de Sophie, comme le complexe d’être embarrassée avec les mots et devoir chercher systématiquement à s’exprimer avec justesse et clarté. S’adapter à son milieu, celui du cinéma, n’a pas été chose aisée de ce point de vue. D’autant que son apprentissage s’est effectué aux yeux de tous. On parlait tout à l’heure de Zulawski qui lui a beaucoup apporté en ce sens, tout en l’accaparant.

 

PdA : On retrouve cette même logique avec le théâtre : cet univers qu’elle voit comme un peu élitiste, inaccessible a priori pour elle, elle s’attache à s’y immiscer, avec succès. Trop peu ?

 

F.Q. : Oui, elle ne s’interdit aucune audace. Et son aplomb, ajouté à son talent, lui permet de s’imposer. Avec succès, en effet, et la reconnaissance des gens du métier puisqu’elle fut couronnée du Molière de la révélation pour ses débuts sur les planches avec Eurydice. On aimerait la voir plus souvent au théâtre car elle s’y montre souvent plus audacieuse qu’au cinéma. Sa dernière performance dans le monologue de Bergman, Une histoire d’âme, était particulièrement courageuse et réussie. Ceux qui ne l’ont pas vue pourront bientôt l’apprécier sur Arte qui en diffusera une version filmée.

 

PdA : Le rendez-vous est pris. La lecture du livre nous donne à découvrir pas mal d’éléments de critiques d’époque au fil des sorties en salles de ses films. Certains sont bons, d’autres moins ; ce qui frappe, c’est que Sophie Marceau passe quasiment tout le temps, y compris pour les films jugés négativement, comme un élément positif dans la balance : on loue son jeu d’actrice autant que son charme, ce qu’elle a de solaire...

 

F.Q. : Oui, et je me suis appliqué à choisir des critiques de sources très diverses, de Première à Télérama, en passant par Les Inrocks. Il en ressort, en effet, qu’elle porte souvent le film à elle toute seule et on loue généralement sa justesse de jeu, son naturel, sa beauté et son implication physique.

 

PdA : À plusieurs époques, Marceau se retrouve mise en concurrence avec Isabelle Adjani. On croise aussi quelques autres grandes actrices dans ce livre : Isabelle Huppert, Juliette Binoche, Sandrine Bonnaire... Quels rapports entretient-elle avec ces femmes ? Comment les perçoit-elle au plan artistique ?

 

F.Q. : Sophie ne se range pas dans une famille d’acteurs ou d’actrices. Elle s’exprime rarement sur ses consœurs. En outre, elle n’aime pas beaucoup les films choraux. On l’a peu vue partager l’affiche avec d’autres comédiennes, sauf dans Les Femmes de l’ombre. On le regrette, car on adorerait un film qui réunirait à l’affiche les trois comédiennes générationnelles que sont Marceau, Bonnaire et Binoche. On pourrait même y ajouter Dalle.

 

PdA : Sophie Marceau est peut-être la plus populaire de nos actrices - ça se défend aisément ; la classerais-tu parmi nos « grandes » actrices ?

 

F.Q. : Mais oui. Sophie Marceau est une grande actrice. Qui ne fait pas toujours les bons choix, ou qui n’est pas toujours servie comme elle le mériterait… Mais puisqu’on la sait capable de porter sur ses épaules de mauvais films, on ne peut en douter.

 

PdA : Si tu devais nous recommander, ici, une liste de cinq films avec Sophie Marceau (les plus connus mis à part peut-être) ?

 

« Taularde marquera un tournant dans sa carrière »

 

F.Q. : Police ; Marquise ; À ce soir ; Firelight ; La Fidélité. Et le prochain : Taularde, où elle apparaît sans fard et qui va assurément marquer un tournant dans sa carrière.

 

PdA : Ce qui ressort d’elle à tout moment, à la lecture de ce livre, c’est ce qu’elle renvoie depuis des années : l’image d’une femme belle, battante et éprise de liberté. Est-ce là l’image que tu t’es forgée d’elle ?

 

F.Q. : Oui, une femme solaire. Pas une star glacée. Sa beauté est lumineuse. C’est une actrice proche des gens, populaire au sens noble du terme.

 

PdA : Tu as rencontré plusieurs témoins pour la composition de cet ouvrage, des amis de jeunesse notamment. Ça a été compliqué, de ce point de vue ?

 

F.Q. : Non, et ça a été plutôt sympathique et instructif. Je trouvais intéressant de s’attarder sur ses années passées à Gentilly, avant que le cinéma ne la kidnappe. Les témoignages de ses amis de collège ont été précieux. Tout le monde a tendance à confondre Sophie avec la jeune ado de La Boum, alors qu’elle arrivait d’un milieu opposé où l’on partage le quotidien des ouvriers, les influences de la rue, les problèmes d’intégration et de racisme.

 

PdA : Quel message aimerais-tu adresser à Sophie Marceau, là, maintenant ?

 

F.Q. : À quelle heure dois-je réserver le resto ?

 

PdA : Tes projets, tes envies pour la suite ?

 

F.Q. : Un livre consacré à Jane Birkin paraîtra en février, aux éditions de l’Archipel. Puis, on espère continuer…

 

PdA : Que peut-on te souhaiter ?

 

F.Q. : Du bonheur.

 

PdA : Un mot sur le nouvel album de Johnny, auquel tu as consacré plusieurs ouvrages, dont la bio monumentale Johnny, la vie en rock ?

 

F.Q. : J’aime beaucoup. Un soin particulier a été apporté aux textes, et je m’en réjouis. J’aime aussi l’interprétation sobre de Johnny.

 

PdA : Un dernier mot... ?

 

F.Q. : Plutôt deux, par les temps qui courent : Peace & Love...

 

Frédéric Quinonero

Photo : Emmanuelle Grimaud

 

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27 février 2015

Dix ans après Charlie, retour sur les années 2015-2025

« Janvier 2025. La période est propice aux échanges de bons vœux, aux projections ; les rétrospectives, on nous les sert plutôt en fin d'année, en général. C'est pourtant à cet exercice particulier que j'ai choisi de convier nos invités. Au moment du "massacre de Charlie Hebdo", événement que l'on commémore, ces jours, à l'occasion de son dixième anniversaire et qui, à l'époque, avait chamboulé tout un pays, eux étaient, déjà, en dépit de leur jeune âge, des citoyens résolument engagés dans la vie de la cité. C'est avec ces yeux-là ; acteurs parfois, spectateurs souvent, qu'ils ont vécu ces dix années marquantes. Chacun d'eux a accepté d'en faire une synthèse et de nous les conter, en exclusivité pour Paroles d'Actu. » Ce projet a été initié à la fin du mois de janvier. Au 27 février, date de parution de l'article, ils étaient huit, parmi celles et ceux sollicités, à m'avoir fait parvenir leur texte. Les contributions sont présentées par ordre chronologique de réception. D'autres suivront peut-être. À toutes et tous, pour avoir joué le jeu ou, en tout cas, en avoir manifesté l'intention... merci ! Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

UNE EXCLUSIVITÉ PAROLES D'ACTU

C'était il y a dix ans : Charlie

Retours sur les années 2015-2025

11 janvier

Illustration : AP/Peter Dejong

 

 

Nous avions tellement raison d'y croire !

Je me souviens de mes quinze ans, campagne de 2007, brevet des collèges et coupe au carré. À l’époque quand on me parlait de l'avenir, quand on me demandait comment je me voyais en 2020, je répondais « morte ». J'étais persuadée de mourir jeune, dans une manif, dans le feu d'une révolution ou dans le chaos d'une guerre civile. Je me voyais en Gavroche moderne, persuadée - je le suis encore - que c’est sans doute la plus belle des morts.

Aujourd'hui nous sommes en 2025, et Dieu que je suis vivante ! Mais il a longtemps fallu agir dans l’urgence, toujours ; toujours se dépêcher d'éveiller les consciences face aux lâchetés dangereuses de nos dirigeants, toujours essayer de sauver des bribes de l'héritage splendide de nos grands-parents. Toujours essayer de ne pas perdre la face devant les générations à venir. « Il n’y a plus d’espoir », nous disaient les cons. Mais nous nous sommes battus, à la sueur de notre Front. Nous avons suivi notre idéal contre vents et marées, et nos efforts ont payé.

Au soir du 1er tour des présidentielles de 2017, nous étions à bout de souffle. Aucun homme ne peut s'imaginer ce que c’est que de militer comme nous l’avons fait durant toutes ces années, et même, je crois qu’aucun militant politique éphémère et de salon comme nous en fournissent la « droâte » et la « gôche » par dizaines ne peut s’imaginer ce dont les militants du Front national sont capables durant une campagne électorale.

Dans ma famille nous militons depuis trois générations, et la réalité des campagnes électorales, laissez-moi vous la conter : on tracte dans le froid, sous la neige et la pluie ; on colle des affiches jusqu'à 7h du matin pour être au boulot ou en cours à 8h (mention spéciale à la présidentielle de 2012…), on se casse la voix sur les banquettes arrière en chantant du Piaf et du Brel, on survit à grands renforts de café et de casseroles de spaghetti, quand on a cinq minutes à perdre on dort à même le sol, entre deux rendez-vous médiatiques on hurle ses tripes sur l’unique militant d’extrême-gauche qui a le mauvais goût de s’interposer sur notre chemin et au final, on va jusqu'à n'avoir absolument plus aucun souci de son apparence, traînant ses cernes et ses bras pleins de colle dans les couloirs de la fac. Et on adore ça.

La campagne de 2017 fut, dans la forme, égale à toutes les autres, si ce n'est que nos adversaires redoublèrent de mauvaise foi et de bassesses, tant ils savaient leurs petits privilèges menacés par notre grandiose ascension. Quant à nous les militants, nous avions perdu cinq kilos et avions des valises sous les yeux, rien n'avait changé à ce niveau-là. Mais l'enjeu, lui, était tout autre : 2017 devait être l'accès au pouvoir de Marine Le Pen. C'était une promesse que nous faisions aux retraités en souffrance, aux mères de famille qui devaient se priver pour élever leurs enfants, aux jeunes qui ne trouvaient pas et pensaient ne jamais trouver d’emploi. C'était une promesse que nous avions faite à la France, la promesse que Jean-Marie Le Pen avait faite en créant le Front national en 1972. Depuis 2015 et les attentats de Charlie Hebdo, tout s'était enchaîné. Les Français laissaient exploser une saine colère qui n'était pas tant dirigée vers les extrémistes religieux que vers nos dirigeants politiques qui nous avaient menés dans cette situation et étaient désormais incapables de nous protéger.

Ce soir du printemps 2017, je m'en souviendrai toute ma vie.

Avec 55% des suffrages exprimés, Marine Le Pen est élue présidente de la République française.

La suite vous la connaissez : comme toujours dans l'Histoire, la France a montré la voie. Partout en Europe, les mouvements patriotes ont connu des poussées spectaculaires et ont pris le pouvoir dans leur pays. En Autriche d'abord, puis en Italie, en Suède, en Grande-Bretagne. Je ris en me souvenant de l’argument des non-spécialistes politiques des années 2010 : « Si vous êtes élue, Madame Le Pen, la France sera en autarcie, isolée des autres pays de l'UE. » La réalité c'est qu'au contraire, nous avons montré la voie de l'affranchissement et entraîné avec nous tous nos compatriotes européens à se libérer du carcan imposés par les banksters de Bruxelles. Pauvres « spécialistes politiques », ils ont toujours tort avant tout le monde.

Jean-Marie Le Pen rit encore à gorge déployée, du haut de ses quatre vingt dix-sept ans, en se réécoutant les analyses politiques foireuses des Aphatie, Duhamel et autres.

Aujourd'hui je n'ai pas peur de le dire : Marine nous a fait relever la tête. Nous contrôlons nos frontières. Nous produisons et consommons français. Nous créons de l'emploi. Ça ne tenait à pas grand-chose de relancer ce cercle vertueux - du courage, peut-être ?

Quand je dis aujourd'hui à mes enfants qu'il y a dix ans encore, on pouvait acheter des habits fabriqués en Asie par des petits gamins de leur âge, ils croient que je me fiche d'eux.

D'ailleurs, en parlant de mes enfants, je crois que c’est là ma plus grande fierté : pouvoir me dire chaque matin en me levant que j'aurai permis un peu, à ma façon, de leur offrir l’avenir dont je rêvais pour eux. Cette France sublime que jadis quelques escrocs avaient voulu détruire.

 

Julia Abraham

 

« Nous avions tellement raison de nous battre... »

par Julia Abraham, le 4 février 2015

 

 

 

Janvier 2015, comme cela semble loin maintenant... Dix ans ont passé, mais les plaies ouvertes par les attentats de Paris ne sont toujours pas refermées. Ouvertes certes, mais en train de suturer. L'arsenal antiterroriste s'est fait plus efficace, a permis des arrestations en amont, a évité d'autres drames et rassuré la population. Évidemment, l'émotion populaire qui avait suivi ces événements a mis en lumière le besoin toujours plus criant d'une parole laïque forte. Il ne s'agissait pas de punir l'islam, d’œuvrer comme certains à maintenir des amalgames mais à appeler les choses par leur nom et de reconnaître que si la grande majorité des musulmans de France aspiraient à la paix sociale et n'étaient pas bien différents d'un juif ou d'un catholique, les discours vengeurs et fanatiques de certains prêcheurs islamistes étaient bien la source du problème. Il n'était plus permis de fermer les yeux.

Pendant dix ans, le monde a continué à s'embraser. La Syrie, la Libye et l'Irak sont soit des champs de ruines, soit des pays en état de mort clinique. Les minorités religieuses ont fui, l'État islamique, pourtant pourchassé, contrôle toujours une partie du Moyen-Orient. Il n'est plus question là-bas de tolérance religieuse. Les chrétiens qui sont restés se sont fait massacrer, le conflit israélo-palestinien n'est toujours pas réglé et les régimes militaires succèdent dans cette région du monde aux dictatures religieuses. Les haines se cristallisent et la sortie du tunnel semble bien loin. Bien sûr, le paysan d'Irak ou le maraîcher du Pakistan est aussi la victime de ces barbares, à qui l'on renie le droit de vote, pille les richesses et impose une loi religieuse insoutenable. Tout comme dix années plus tôt, les musulmans restent les premières victimes de l'islam radical.

La France a pourtant pris le problème a bras le corps. Et si François Hollande n'a pas été réélu en 2017, son successeur a poursuivi son travail, qui faisait globalement consensus dans la communauté nationale. Des mosquées ont été construites afin que les musulmans n'aient plus à prier dans la rue. Pas des bâtiments massifs, avec de fiers minarets, mais des édifices discrets, s'acclimatant parfaitement à l'urbanisme. Les règles de financement de ces bâtiments ont été durcies, et il n'est dorénavant plus possible que des théocraties étrangères financent la construction de ces édifices. Les imams, désormais tous français et formés à l'université, se réunissent régulièrement, comme le font les catholiques avec leur conférence des évêques. S'ils ne sont pas littéralement "excommuniés", les prêcheurs de haine sont désormais interdits d'exercice. De nombreuses initiatives œcuméniques ont vu le jour, mêlant lors de rassemblements religieux importants pour les trois monothéismes, musulmans, chrétiens et juifs. La déchéance de nationalité pour les binationaux et la privation de droits civiques des intégristes religieux, appliquées avec sévérité, ont permis de réduire drastiquement le nombre de fanatiques. De nouvelles prisons ont été construites, où les islamistes sont désormais placés à l'isolement, seuls, empêchant ainsi de propager leur haine et de faire des émules.

Un véritable plan de rénovation urbaine a été mené dans les banlieues. Les yeux se sont ouverts : s'il n'est plus permis d'expliquer la radicalisation par des causes uniquement économiques et sociales, il a été admis que celles-ci participaient à les accentuer. Les grands ensemble urbains des années 1960 ont tous été détruits, laissant place à des immeubles de faible hauteur ou à des pavillons accessibles financièrement. Une politique de tolérance zéro au niveau de l'insécurité a été mise en place, partant du principe que la petite incivilité amène la grande. Les trafics de drogue ont été stoppés, les caches d'armes démantelées et il fait désormais bon vivre en Seine-Saint-Denis. Les maires communistes, qui avaient laissé filer les problèmes par aveuglement et laxisme pendant des décennies ont été au fur et à mesure remplacés par des élus responsables, ne tolérant plus l'imbrication du religieux dans la sphère publique.

Le retour d'un programme scolaire fort, mettant l'accent sur les fondamentaux, un apprentissage constant des valeurs républicaines et un certain récit historique ont participé à rendre d'anciens jeunes désœuvrés fiers de leur pays, tout comme leur pays était fier d'eux : le service civique obligatoire, mêlant adolescents des beaux quartiers et enfants des cités a porté ses fruits, et il n'est pas rare de croiser dans des associations, pendant les six mois de mission, un gosse de grand patron en train de travailler avec un gamin de banlieue. Les cérémonies patriotiques sont devenues une habitude, et il est commun, comme dans les villes américaines, de voir des drapeaux français accrochés aux fenêtres.

Désenclavés, les quartiers sensibles désormais proches de nombreux sièges de grandes sociétés ont participé à régler le problème du chômage. Le retour de la croissance, à la suite des réformes du marché du travail et d'une priorité nationale autour des nouveaux métiers (numérique, écologie, services à la personne) ont permis d'embaucher à tour de bras.

Grâce à l'alliance objective d'une amélioration des conditions économiques, d'une rigueur éducative, du choix d'un islam de France et d'une sévérité avec l'islamisme radical, 2025 permet de dresser un bilan positif des années écoulées. Tout le monde se serait bien passé de ces tristes journées qui avaient ensanglanté la France dix ans plus tôt. Mais cela a agi comme une prise de conscience : conscience du danger du djihadisme, nouvelle fierté nationale et surtout attachement des musulmans à la République. Non pas qu'ils aient eu besoin de se justifier, sommés de se désolidariser de fanatiques avec qui ils ne partageaient rien. Non, spontanément, dans les médias, dans les meetings, de nombreuses prises de paroles ont mis en lumière leur amour de la laïcité. Le dicton "À Rome, fais comme les Romains" est désormais employé de manière courante, et cela ne choque même plus de voir des étudiantes musulmanes enlever spontanément leur voile avant d'entrer à l'université, bien que celui-ci y soit toujours autorisé.

Dix ans après ces attentats, le monde reste donc toujours une poudrière, mais la France fait figure d'exemple. Loin du multiculturalisme anglo-saxon qui fracture la société et entretient l'idée qu'il existe plusieurs communautés, la France au contraire fait bloc. Dix ans après, les Français ont à nouveau défilé entre République et Nation, drapeaux au vent, sous le froid hivernal. Ils n'étaient pas chrétiens, juifs, musulmans ou athées ; ils n'étaient pas rabbins, évêques ou imams ; ils ne venaient pas de Neuilly, de Clichy ou de Clermont-Ferrand. Dix ans après, ils étaient tout simplement des Français, unis, fiers de leur pays et déterminés à propager des valeurs de paix contre la barbarie religieuse.

 

 

« 2015-2025 : chronique d'une prise de conscience »

par Arthur Choiseul, le 6 février 2015

 

 

 

Dix ans déjà. Dix ans que les attentats de Charlie Hebdo ont secoué la France. Dix ans depuis ce séisme et ses quelques répliques un peu partout en Europe. Dix ans que les peuples du vieux continent, soutenus par un collège international, se sont élevés pour défendre la liberté d'expression contre l'obscurantisme barbare...

Dix ans d'oubli.

Les seules traces de ces événements se retrouvent désormais dans les livres d'histoire, dans quelques lois prises à la va-vite en réponse aux attentats (mais dont les décrets d'application n'ont jamais été publiés) et dans nos greniers où s'entassent des dizaines d'exemplaires de Charlie Hebdo post-traumatiques, jamais ouverts, encore moins lus.

Ce constat est sans doute sévère, car nous nous souvenons tous de ce qui s'est passé début 2015, d'où nous étions, de ce que nous faisions quand nous avons appris la nouvelle. Nous savons notre révolte et notre sentiment de fraternité immédiat. Ce souvenir est vif, encore. Mais que vaut un souvenir qui ne trouve pas d'écho dans le présent ? Qui peut dire, aujourd'hui, que sa vie quotidienne est impactée par ce qui s'est passé il y a dix ans ?

Nous avons stagné. Notre capacité de résilience, si souvent admirée, vire à l'amnésie collective dès lors qu'il s'agit de tirer les leçons du passé. La liberté d'expression est aujourd'hui un concept vide de sens plus qu'une réalité, la défiance envers les musulmans (ou assimilés) est aussi vive qu'au début du siècle, et on se demande où est passé le sentiment d'union nationale, revendiqué tant par les citoyens que par les politiques de l'époque.

Cette incapacité à se poser les bonnes question en se reposant sur le passé n'est pas nouvelle. Au XXème siècle, par exemple, l'inventaire de la collaboration n'a jamais été réalisé, ne permettant pas aux générations suivantes de s'identifier à ceux qui avaient aidé les nazis ou fermé les yeux, donc de comprendre et de corriger les mentalités. Plus tard, les révolutionnaires de Mai 68 ont jeté des pavés dans des mares qui en avaient sans doute bien besoin, mais sans s'inquiéter des remous créés et en s'y baignant des années plus tard, faisant les mêmes erreurs (ou des erreurs contraires, c'est pareil) que ceux qu'ils critiquaient alors... Plus près de nous, au début des années 2000, les électeurs continuaient d'élire des présidents de la République leur promettant de creuser la dette française alors que cette dette avait déjà commencer à détruire la société française et qu'un autre candidat à la présidentielle les prévenait du danger désormais décuplé.

Dans le flot de l'Histoire, qui ne nage pas, coule. La France et l'Europe se noient désormais de concert, faute de n'avoir su se remettre en question. Cette noyade est politique, certes, mais surtout citoyenne. Le peuple a, dans une démocratie, le pouvoir et tous ses instruments. C'est finalement lui qui tire les ficelles, lui dont tout dépend, lui qui gouverne. Tout le travail des politiciens et de nombreux médias a été de le lui faire oublier. Or, avec cet oubli, le sens commun s'est perdu, et l'individualisme a pris le pas sur la responsabilité individuelle. Chaque membre de la communauté vit désormais sa vie dans son coin, trop peu conscient de faire partie d'un ensemble, et donc incapable d'en apprendre quoi que ce soit. Dilué dans les mémoires solitaires, Charlie Hebdo n'est plus qu'un soubresaut de l'Histoire, alors que c'était à l'époque un formidable prétexte à un aggiornamento salvateur. Quel gâchis !

Désormais, notre vieux continent n'a jamais semblé autant sur le déclin malgré la tutelle asiatique, et nous n'arrivons plus à faire face au défi écologique. Il devient donc urgent sortir de nous plonger dans notre passé, tous peuples d'Europe confondus, d'ouvrir les yeux et de regarder où nous avons péché. Faire ce devoir d'inventaire et en tirer des leçons sera déjà un bon moyen de sortir la tête de l'eau avant d'espérer reprendre pied.

 

Vincent Fleury

 

« La noyade des autruches »

par Vincent Fleury, le 15 février 2015

 

 

 

Je remercie la rédaction de me donner une nouvelle fois la parole et tiens à renouveler mes souhaits à l'ensemble de l'équipe ainsi qu'à tous ses lecteurs pour la nouvelle année.

Ce dixième anniversaire est l'occasion pour rappeler la nécessité de préserver notre presse, symbole de liberté et de démocratie.

Depuis presque quinze ans que je suis engagé en politique, j'ai pu observer, et parfois, comme beaucoup d'autres, vivre, les changements profonds de notre société et son évolution.

Les attentats de 2015 ont marqué un tournant sévère mais nécessaire dans la manière de faire de la politique, s'agissant notamment de la notion de laïcité. Restée floue et indéfinissable, cette notion a, semble t-il, enfin trouvé sa voie depuis qu'il a été avoué que seule la République devait être laïque - et non le peuple. Les tensions dues à la montée du communautarisme ont malheureusement provoqué un inévitable repli sur soi, une exacerbation des réflexes frisant la haine de l'autre, tout cela sur fond de climat de peur. La montée de l'extrémisme, en France comme en Europe, s'est produite sous nos yeux ébahis sans que nous ne réagissions. Pourtant, depuis les années 90, la seule "solution" apportée a été de marginaliser mordicus le principal parti d'extrême-droite (dont le programme économique se rapproche d'ailleurs dangereusement de celui porté par l'extrême-gauche) ; cela a eu pour effet, comme une réaction naturelle, d'offrir à ses dirigeants un boulevard pour s'imposer comme l'un des partis les plus influents de la scène politique. Ce qui est extrême est pourtant excessif. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles les citoyens se sont éloignés de la politique, au regard de la démagogie aberrante de ces programmes, dont le seul but est le saupoudrage qui tend à donner des espoirs aux gouvernés sans apporter jamais la moindre solution d'avenir crédible.

Ce repli identitaire a montré les limites du « village-monde », relevant la notion restée longtemps tabou de « frontière » qui est pourtant ancrée anthropologiquement dans nos racines. La religion, alors qu'elle lie entre eux des millions d'hommes, fait l'objet de questionnements importants, précipités par les avancées décisives qu'a connues la science, celle qui touche aux origines de la vie en particulier. Les tensions sont exacerbées entre science et religion : la première a sapé dangereusement quelques piliers de la deuxième, ce qui a provoqué de graves troubles. Rappelons-le : la religion est un élément indispensable de cohésion entre les hommes, elle ne peut être écartée au profit de la science. Pour des millions d'êtres, elle représente toujours un idéal commun vers lequel aspirer. À ce propos, nous ne pouvons que nous féliciter de l'apprentissage du fait religieux à l'école de la République, enseignement qui contribue d'ailleurs à aider nos jeunes à une meilleure compréhension de l'Histoire.

S'il est nécessaire de proposer une vraie alternative au projet de l'extrême-droite, c'est aux partis responsables de proposer des solutions d'avenir qui soient bénéfiques pour l'intérêt général et non des réponses aux intérêts particuliers de quelques-uns. La e-citoyenneté, bien que très controversée, est présentée aujourd'hui, avec son avatar le plus connu qu'est la carte d'identité numérique, comme un rempart pour un meilleur contrôle des flux migratoires. Le stockage des fiches citoyennes, longtemps pointé du doigt comme un risque de dérive totalitaire, a semble t-il permis un meilleur contrôle, favorisant en conséquence l'« assimilation républicaine » via le respect accru des normes et des valeurs. Cela dit, les tensions sur le plan éthique restent vives.

La technologie est au cœur du processus d'évolution ; certains parlent de progrès, de résolution des problèmes sociaux. De nombreux logiciels ont, c'est une réalité, permis la réduction des inégalités d'accès à l'éducation.

Malheureusement, la technologie, à l'image de Janus, a un double visage ; elle a entraîné des dérives graves soulevant de nombreuses questions éthiques et juridiques, comme le montre très bien la généralisation des e-bébés. Ce nouveau marché provoque des débats inédits entre « conservateurs » et « progressistes ». Le capitalisme à outrance a son pendant : celui de la libéralisation à outrance où tout se vend, où tout a un prix, même la vie.

La réduction de la mortalité infantile, grâce au développement et à une accessibilité accrue de la médecine, a soulevé des problématiques mondiales qu'on entrevoyait déjà dans les années 2000, dans les « objectifs du millénaire ». Même si l'autosuffisance alimentaire de l'Afrique est atteinte, les conflits autour des denrées et des ressources naturelles sur Terre devront être résolus dès 2030. La démographie est telle que l'aménagement des territoire doit devenir aujourd'hui, ici comme ailleurs, l'un des axes prioritaires des politiques publiques.

 

Pierre-Henri Bovis

 

« Dix années de bouleversements »

par Pierre-Henri Bovis, le 16 février 2015

 

 

  

La stupeur. Le choc. Et, toujours, cette sensation de brûlure interne, sorte de veille traumatique quand je repense au matin où j'appris la nouvelle.

Charlie Hebdo. 

Les visages des collègues de travail, blêmes, douloureux et impuissants, frappés d'effroi mais ne sachant que dire, moi-même, muette, tant les mots paraissaient désuets et inadéquats face à cette tragédie collective que nous étions entrain de vivre. 

La place de la République, ce soir-là, noire de monde sous un vent glacé. Tous ces stylos pointés en l'air, comme un cri général  retentissant dans un ciel lourd.

Et puis le 11 janvier. Ce sentiment de vivre un moment historique. Ce sentiment d'être, plus que jamais, française. Cette fierté d'être là, parmi tant d'autres, résistants. Cette foule qui communiait, parfois en silence, parfois en scandant « Je suis Charlie » à l'unisson. Quelque chose est né ce jour-là, quelque chose de rare et précieux, de presque inespéré, eu égard aux événements et à la situation du pays alors, et nous n'en avions pas encore conscience. Ce n'est que dix ans après, aujourd'hui où nous nous apprêtons à nous rendre à cette marche commémorative, que j'en discerne pleinement l'ampleur.  

Je pose sur mes genoux ma tablette recyclable (eh oui, l'on s'est enfin préoccupé de l'obsolescence programmée de nos objets électroniques, qui l'aurait cru !) sur laquelle je lis le journal et me laisse aller à regarder les gens dans le métro. À côté de moi, une adolescente tapote frénétiquement sur son iPhone 14 en mâchonnant un chewing-gum au goût whisky coca/ginseng et programme l'enclenchement de son aspirateur robot pour 10h30. Je ne peux m'empêcher de sourire en pensant à mes parents qui, lorsque j'avais son âge, m'envoyaient sempiternellement ranger ma chambre d'un air exaspéré. Je programme également mes appareils ménagers, et les progrès de la domotique, je dois l'admettre, sont un réel gain de temps. En face de moi, un couple discute, une petite fille se tenant sagement sur les genoux de son père. Son regard croise le mien et elle me lance d'un ton fier dans lequel je décèle une pointe de frime : « Ce soir ce sera mon premier match ! ». « Ah oui ? Et tu pratiques quel sport, dis-moi ? » « Le roller derby ! », m'annonce-t-elle joyeusement. « Oh, c'est amusant, j'en ai fait moi aussi ! Mais quand j'avais ton âge, ça n'existait pas en France ». Elle me dévisage avec de grands yeux, et j'ai soudain la sensation, pas tellement agréable, il faut bien le dire, d'être reléguée dans la catégorie des brontosaures. « Ah ouiiiii, et même que vous écoutiez de la musique sur des CD !!! » ajoute-t-elle en partant d'un grand éclat de rire, probablement dû à l'imagination de cette scène qui doit lui paraître ubuesque. « Ça ne fait pas si longtemps que ça hein », tempère gentiment son second papa, tentant (vainement) de me faire oublier qu'une bonne partie des choses qui configuraient mon quotidien lorsque j'avais son âge sont aujourd'hui soit totalement obsolètes, soit d'un has been achevé.

Devant nous, se tenant à la barre, un jeune homme m'adresse un signe de tête et un sourire timide. Où l'ai-je donc rencontré ? Ah oui, c'est un petit nouveau de ma section, Gaëtan je crois. Le PS, qui, il y'a dix ans, disons-le sans langue de bois, se débattait avec lui-même, s'est depuis transformé et renouvelé. L'on voit aujourd'hui beaucoup plus de jeunes qui s'intéressent à la politique et aux enjeux de citoyenneté. J'en compte d'ailleurs bon nombre dans mon conseil de quartier, là où, à l'époque, ceux-ci avaient, c'est le moins qu'on puisse dire, des allures de club du 3e âge.

Je crois qu'il y'a une chose très forte qu'a induit cette marche du 11 janvier : la réalisation de la puissance du collectif, du fait que chaque Français était une pierre dans l'édifice et, par conséquent avait un rôle à jouer, une place à prendre. Ce qui en découla fut aussi formidable qu'inattendu, pour les gens qui se souviennent de la situation ambiante de l'époque, oscillant entre désespérance, lassitude, montée des extrêmes et du rejet de l'autre.

La majorité des partis politiques connurent une mutation conséquente, allant parfois du nom - au PS nous avons gardé notre appellation de « Parti socialiste » qui nous paraît toujours adéquate, mais l'ancienne UMP se nomme aujourd'hui l'UPR, « l'Union pour la Rente » (effectivement plus pertinent au regard de leurs propositions actuelles) - à la forme du jeu politique. Les cumuls des mandats (en nombre et dans le temps) n'existent plus et la parité est atteinte (notamment grâce aux actions savamment initiées par le ministère, puis le secrétariat des Droits des femmes). Et puis il y a eu des mouvements de fond : chez les socialistes, nous nous sommes fédérés autour d'une vision majoritaire internationaliste ; de l'action en faveur de l'égalité réelle et son corollaire, le combat contre la rente collective ; de la régulation du capitalisme et d'une transition énergétique à grande échelle. À l'initiative des harmonisations qui ont lieu actuellement en Europe dans bon nombre de domaines, et notamment en termes de fiscalité (ce qui nous a permis de récupérer des capitaux et de les réinjecter ingénieusement dans l'économie réelle), nous avons su, via un réformisme radical, prendre toute notre part au sein de cette réhabilitation du politique qui est en cours et à la construction de la société à laquelle nous aspirons, portée par nos valeurs qui sont celles du progrès social, de l'émancipation des peuples et de la République comme rampe d'accès à l'égalité.

Le FN, dont nous craignions, autour des années 2015, une montée spectaculaire, fut vite démasqué dès qu'intervint le temps de dresser les bilans - calamiteux - de leurs actions à Béziers, Fréjus, Beaucaire, Villers-Cotterêts, Hayange, le Pontet et autres… Ces villes malheureuses sont désormais reprises en main par divers partis qui ont cependant tous un point commun : un profond respect des valeurs républicaines et autre chose que l'obscurantisme et la démagogie de bas étage comme boussole. 

L'arrêt du métro me tire soudainement de mes pensées - il est vrai que ceux-ci vont beaucoup plus vite qu'il y'a dix ans -, et je réalise que je suis déjà arrivée place de la République et qu'il est temps, encore une fois et pour longtemps j'espère, d'aller marcher aux côtés de mes compatriotes français, avec enthousiasme, détermination et confiance en l'avenir.

 

 

« La France retrouvée »

par Stéphanie V., le 18 février 2015

 

 

 

Sa fille, Alma, sauta sur le lit. « Maman, maman ! mon lait ! » Elle attrapa sa fille de six ans et descendit à la cuisine. Arthur était déjà debout, en train de parler avec son père via visioconférence. Il devait être 19h30 là-bas et son mari racontait sa journée avec les réfugiés climatiques.

Elle ne put s'empêcher de sourire. Pour ses enfants, les écrans dématérialisés faisaient partie du quotidien. Pour elle, utiliser un collier intelligent à la place d'un smartphone était toujours une surprise. Voir les gens interagir avec un mur ou leur avant-bras, sur lequel était projeté l'image, l'amusait. Les enfants regardaient leur parents avec de grand yeux lorsqu'ils leur racontaient le monde sans Internet, avec des téléphones fixes énormes dotés de combinés. Sa fille adorait l'histoire de l'avènement « des téléphones sans queue ».

En quelques années, les pays « développés » s'étaient convertis au tout-connecté. Les plus riches se faisaient implanter des micro-puces mesurant leurs constantes médicales. Ils surveillaient leurs enfants grâce à une micro-puce implantée sous leur peau. Du frigo au pot de fleur, l'ensemble de leur maison était connectée : de la notification sur la date de péremption du beurre à celle de la fréquence d'arrosage des plantes, tout y passait. La contraception hormonale était aussi diffusée par micro-puce. De la chirurgie esthétique, on était en phase de passer à la chirurgie bionique, qui permettrait aux aveugles de voir et aux paraplégiques de marcher, mais aussi aux sportifs d'augmenter leurs performances discrètement. Les gens n'avaient jamais autant été dépendants de la technologie.

- Maman, maman, est-ce que je peux mettre du chocolat dans mon lait, aujourd'hui ?

- Oui, ma chérie.

Depuis qu'elle avait expliqué à sa fille les problèmes de pénurie qui menaçait le cacao et faisait monter les prix, Alma se tracassait pour cette gourmandise qu'elle adorait.

Une inquiétude maternelle transparut sur son visage. Elle trouvait ses enfants beaucoup trop sérieux pour leur âge. Peut-être que son mari et elle leur parlaient trop des combats qu'ils avaient menés. Peut-être qu'ils étaient nés à une mauvaise époque. Les périodes de transition étaient souvent les plus violentes. Quoi qu'il en soit, elle se sentait responsable.

Elle prépara le bol de ses enfants et appela son fils : « Chéri, il est tard, viens manger avec ta soeur... »

Elle en profita pour dire bonjour à son mari. Il était tendu. Voir la misère des gens aggravée par l'inaction des gouvernements le révoltait profondément. En plus de la douleur de devoir partir, des milliers de personnes se retrouvaient sans endroit où aller. Les États voisins faisaient leur maximum pour filtrer les demandes de visas. La communauté internationale, incapable de mettre en oeuvre les décisions prises à Paris pendant la COP21, commençait seulement à prendre la mesure de la crise écologique, y compris en France.

- Tes articles ont bien été publiés par Le Monde, mon amour. Ils sont bons. 

- Merci. Je suis épuisé. C'est si dur ici…

- Comment ça se passe pour les habitants ?

- Les îles voisines, qui sont également touchées par le dérèglement climatique, ne veulent pas accueillir les migrants. La France fait de grands discours mais elle a accordé très peu de visas via la Nouvelle-Calédonie ou Wallis-et-Futuna. Des familles ont été séparées entre Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie et Papouasie-Nouvelle-Guinée… Les gens ne savent plus où aller. Bref, on est en train de fabriquer un désastre humain.

- Vu nos gouvernements, cela ne m'étonne pas.

- En effet... La seule bonne nouvelle, c'est que dans soixante-douze heures, je serai auprès de vous.

- Tu nous manques. J'irai te chercher à la gare, comme prévu.

- Oui… on se recontacte. J'ai rendez-vous avec des journalistes du coin.

- Bonne nuit mon amour.

- Bonne journée, mon amour...

Elle se tourna vers ses enfants. Arthur écoutait la radio tout en surveillant sa soeur, qui avait une fâcheuse tendance à laisser tomber la confiture de sa tartine. Elle se dirigea vers Alma et lui dit : « Allez, hop, on va s'habilller ma chérie ! ». Elle avait préparé sa tenue la veille et laissa donc sa fille s'habiller. Elle-même revêtit ses vêtements de travail. Elle s'occupait de la micro-ferme naissante du village.

Après les brossages de dents quotidien, les bottes et les manteaux, Clémence lança le top départ. Les autres enfants à emmener étaient déjà tous sortis. Sa grande pote, Aline, la charia : « Oh la la, mais c'est que la conductrice est presque à l'heure, aujourd'hui ! Que se passe-t-il ? »

Elle rigola. «  Allez, les enfants, tous dans le minibus. C'est parti pour l'école. »

- Tu peux aller retirer mon colis au point relais, s'il te plaît ?

- Bien sûr. Je serai à la ferme ensuite, jusqu'à la fin de l'école. T'es pas trop pressée pour ton colis ?

- Non, c'est de la vaisselle.

- Ok, à tout à l'heure.

- Travaille bien.

- Oui, toi aussi.

Elle embarqua les enfants et les conduisit à l'école. Elle passa par le point relais et récupéra le colis puis reprit la direction du village. Un reflet du soleil avait percé les nuages et illuminait une partie de la montagne. Elle repensa aux événements qui l'avait conduite à cet instant, sur cette route de campagne, en ce mois de novembre 2024.

Paradoxalement, la clé de voûte de ce changement de vie était le progrès technologique. Face au tout-connecté, face à la surconsommation, face à la pollution, face aux ghettos de riches qu'étaient devenues les grandes villes, une frange de la population avait choisi de revenir vivre à la campagne. On assistait à un mouvement de décentralisation, portée non pas par les plus aisés mais par ceux dotés d'un capital culturel ou manuel. À l'exode rural du XIXe siècle se succédait l'exode urbain du XXIe siècle. La multiplication des puces et des robots, ainsi que le début du transhumanisme, qui avaient pour vision de soustraire par les sciences et la technologie toute imperfection à l'être humain, avaient apporté leur lot d'angoisse et d'interrogations éthiques. Certains avaient refusé la manipulation génétique des embryons, l'implantation de micropuces partout et pour tout. "Les sans fils", comme on les appelait, avaient progressivement décidé de revenir à la nature. Clémence était fière d'être l'une d'entre eux.

Ce retour à la nature avait été favorisé par une des seules lois sociales des dix dernières années. Celle-ci avait abaissé la durée légale du temps de travail. Les politiques s'étaient, difficilement, rendu à l'évidence : avec la robotisation, il n'y avait pas assez de travail pour tous, il fallait le partager. Le télétravail s'était alors démocratisé ainsi que les mini-espaces de coworking où des graphistes, consultants et artisans se côtoyaient. Certains faisaient le choix de changer de carrière et s'occupaient d'épiceries locales sans emballages, de micro-fermes, de loisirs itinérants, d'éco-construction... À partir du moment où il y avait une connection internet performante et un axe de transport efficace vers une des dix premières villes de France, les campagnes et petites villes se repeuplaient petit à petit.

Clémence avait toujours voulu quitter Paris. Mais elle n'imaginait pas déménager à la campagne : les insectes, l'ennui, prendre sa voiture constamment, les longues soirée d'hiver et la monotonie du paysage lui faisaient peur. Et puis, par hasard, avec son amie Aline, elle s'était retrouvée dans un hameau participatif en plein hiver. Elles avaient apprécié l'atmosphère… et construit leur projet. Il avait fallu convaincre. Le climat les avait aidés. Plusieurs canicules, en 2017, 2019 et 2020, avaient fait de la capitale un espace irrespirable pour les enfants et les seniors.

Après pas mal de recherches (et un peu d'économies), elles avaient finalement trouvé un terrain immense, pas cher, aux abords d'un village pas trop loin de la ligne de train Paris-Clermont. Le projet avait rassemblé six familles à la sensibilité écolo. Aménagé par un architecte qui avait su préserver leur intimité respective, les familles partageaient un grand jardin, une salle de jeu et de détente, trois chambres d'ami ainsi qu'un atelier et un garage. Les maisons étaient toutes à énergie positive, de petite taille, bien agencées et lumineuses. L'isolation était primordiale du fait des nouvelles amplitudes de température qui affectaient la France. Les familles mutualisaient une solide connection à Internet, un immense sèche-linge et faisaient du covoiturage. Au milieu du village, l'ex-attachée de presse du groupe avait ouvert un espace bar/épicerie/petit resto/co-working qui permettait de mélanger autochtones et néo-ruraux. L'objectif du village étaient maintenant d'attirer du personnel médical.

Clémence bifurqua à l'entrée du village et se gara à côté de la petite cabane où elle entreposait ses outils. La micro-ferme, qu'elle bâtissait selon les principes de la permaculture, commençait à prendre forme. Avant de travailler sous serre non-chauffée, elle parcourut le jardin pour voir si son plan d'optimisation de l'eau fonctionnait et nota les correction à apporter. Elle fit le tour des buttes, vérifia l'état des plantes et des arbres qu'elle avait plantés avant l'hiver et ramassa les courges mûres.

Prise d'une envie subite, elle leva les yeux au ciel, comme lorsque sa mère lui disait que la pluie était bonne pour la peau, et sourit. Elle se sentait heureuse.

 

Clarisse Heusquin

 

« Les Sans-fils »

par Clarisse Heusquin, le 18 février 2015

 

 

  

7 janvier 2025. Comme dix ans auparavant, ils marchent. Le soleil aveuglant du nord réchauffe leur visage fouetté par le vent glacial qui souffle dans le port de Boulogne-sur-Mer. Marins, pêcheurs, poissonniers, habitants, promeneurs, tout le monde est là autour. Ils avancent main dans la main dans le tumulte du marché au poisson bondé, grisés par l'odeur de poissons ruisselants que l'on nomme la breule, par là-bas. Personne ne se retourne sur leur passage. Aucun murmure à l'oreille d'un éventuel compagnon de promenade. Pas d'injure. Plus de honte. Non, rien de tout ça. Uniquement l'immense jetée vers la mer ; le soleil, le vent, et la breule.

Lui est ouvrier, lui est marin. Ils parviennent jusqu'à la plage, bondée elle aussi. L'immensité de la mer devant eux les renvoie à ces années d'invisibilité forcée, de double vie, de mensonges. Ce que Didier Eribon décrivait comme le « ghetto mental » [1] dans lequel les homosexuels, astreints à l'invisibilité et à l'espace privé, étaient enfermés depuis toujours, est en phase d'explosion. Les portes et fenêtres sont désormais grandes ouvertes et le vacarme des vagues s'écrasant contre les digues qui entourent le vieux phare leur rappelle le chemin parcouru depuis toutes ces années.

Tout commença à Paris. Comment aurait-il pu en être autrement, tant cette capitale est un symbole rayonnant d'une infinie liberté de pouvoir vivre sa vie comme on l'entend, qui que l'on soit et d'où que l'on vienne, avec ses lieux de socialisation, sa diversité, ses espaces de liberté sociale, culturelle et sexuelle. Mais Paris a toujours été une ville aux multiples visages, dont les plus sombres pouvaient exercer une violence, une oppression inouïes.

Une période politique morose suivie d'une campagne politique glauque et désintéressée installa aux reines du pays un nouveau chef de l'État élu à bout de souffle avec seulement 20% de suffrages exprimés. Mais c'était suffisant. Ainsi allait la vie politique française, à l'apathie générale. Mode de scrutin et calendrier électoral obligent, le nouveau gouvernement en place disposait d'une (courte) majorité absolue, et la tyrannie de celle-ci ne tarda pas à s'exprimer.

Quelques mois après cette élection, qui semblait ne jamais avoir eu lieu, on vit pointer, dès les premières heures du matin, un soleil rouge comme pour annoncer les prémices d'une journée sanglante. La France, frappée par le chômage, les inégalités, l'exclusion, la déprime, se réveillait comme à son habitude, ivre et sans but. Comme prêchant au milieu d'un infini désert, le Premier ministre annonce par voie de presse, qui ne touchait plus grand monde, qu'il engagera la responsabilité de son gouvernement en usant de l'archaïque article 49-3 de la Constitution (dont il avait demandé sa suppression quelques années auparavant) sur un projet de loi. Peu en avaient entendu parler, beaucoup s'en fichaient pas mal, la plupart même.

Ce fut une déferlante. Fermetures de lieux de socialisation, interdictions d'associations de défense des droits de l'homme, arrêt total des régularisations administratives et des naturalisations, inscription du pays d'origine et obligation de mention de l'orientation sexuelle sur la carte d'identité, retour du crime « d'immoralité » qui avait condamné Oscar Wilde à la prison et à la mort sociale plus d'un siècle auparavant. La légende devint une rumeur. La rumeur devint un bruit qui se répandit comme transporté par le vent, jusque dans les plus petits villages et campagnes de France. Les cris de douleur du pays résonnaient en chacun de nous dans les grondements incessants du ciel. L'identité de la France et sa devise furent piétinées et balancées par le vide-ordures en moins de temps qu'il ne faut pour ne serait-ce que l'imaginer.

En quelques heures, tout était détruit. Il ne resta plus qu'un pâle espoir de sursaut populaire. Et la rue. Mais ils y descendirent. Ils étaient tous là, ou presque. Par milliers. Par dizaines, puis centaines de milliers, puis par millions. Dans chaque ville, chaque village, chaque campagne de France, des foules immenses tinrent rues, boulevards, avenues et impasses, bravant les interdictions et les couvre-feux imposés par le ministre de l'Intérieur. Plus personne n'était là pour les faire respecter d'ailleurs. Policiers, gendarmes et militaires avaient rejoint chômeurs, ouvriers, employés, artisans, agriculteurs cadres, et tous les autres finalement, dans la rue.

Le gouvernement pouvait bien enfoncer à grands coups de pied les portes de toutes les chaînes de télévision en même temps pour s'expliquer, il n'y avait désormais plus personne ni pour regarder, ni pour écouter, ni pour les interroger, d'ailleurs. Ils devaient parler, tremblant, seuls dans de gigantesques studios vides, devant des caméras et des micros éteints. Ou peut-être étaient-ils allumés, personne n'en sut rien.

Le siège du peuple français contre son gouvernement oppresseur dura des mois. La masse finit par s'organiser. Assemblées citoyennes et associations délibératives fleurirent dans tout le pays. Le gouvernement, impuissant, démissionna au bout de quelques mois et une assemblée constituante fut convoquée par le peuple lui-même, le 7 janvier 2019. Pendant plusieurs années, une totale mais tranquille confusion allait régner dans le pays mais qu'importe, nous étions libres. Et la reconquête de la liberté valait bien cette joyeuse confusion.

La nuit tombe sur la plage. Que s'était il réellement passé durant les années qui suivirent cet élan populaire ? Les longues heures de contemplation de la mer, en cet après-midi d'hiver, ne sauraient suffire pour en faire ressurgir les détails. Tout ce que l'on a besoin de nous rappeler à cette heure, c'est que la conquête de la liberté et sa sauvegarde sont des batailles d'une guerre qui ne prendra jamais fin.

Rentrons, il pleut maintenant.

1   p. 156. Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, nouvelle édition revue et corrigée Flammarion, 2012

 

Hugo Hanry

 

« Il ne resta plus qu'un pâle espoir de sursaut populaire... »

par Hugo Hanry, le 19 février 2015

 

 

 

Paris, le 11 janvier 2025. La commémoration du dixième anniversaire de la grande marche républicaine va débuter. Qu'est-ce qui m'a poussé à venir ? Je ne sais pas vraiment. Peut-être l'espoir de retrouver un sentiment qui m'avait traversé ce jour-là, l'impression inédite que des millions d'esprits s'étaient retrouvés. J'avais alors 22 ans. J'avais la conviction que ma génération avait le pouvoir de conquérir son avenir. Ce jour-là, elle s'était renforcée.

Je me suis installé au milieu de la foule rassemblée derrière les barrières dressées pour l'occasion sur la place de la République. De l'autre côté des barrières, le Premier ministre, entouré de plusieurs centaines d'écoliers, s'apprête à lire son discours. Derrière lui, les membres du gouvernement, parfaitement alignés, précèdent une cohorte de personnalités, journalistes, artistes, femmes et hommes politiques de tous les partis, Parti des possibles, la coalition centriste République-Unie... tous à l'exception, cependant, du Front national.

Les images de ce jour du 11 janvier 2015 me revenaient comme des souvenirs lointains. Je cherchais à comprendre. Que s'était-il passé depuis pour que tout cela perde de son sens ?

Commençons par le début. Il y a dix ans, deux millions de personnes étaient rassemblées sur cette même place et dans Paris. quatre millions partout en France. Elles étaient venues honorer la mémoire de Charb, Cabu, Tignous, Wolinsky, Ahmed et tous les autres. Journalistes satiriques, habitants de confession juive ou policiers, ils avaient été assassinés parce qu'ils représentaient tout ce que le fondamentalisme religieux rejette : la liberté d'expression, la liberté de pratiquer un culte différent, la sécurité pour garantir l'accès de chacun à ces libertés.

La Liberté « avec un grand L » avait été attaquée. La vague d'émotion avait largement dépassé les frontières du pays. Peut-être parce que c'est dans ces moments-là qu'il est facile de comprendre son importance. Comprendre que la liberté est ce par quoi l'humanité s'affirme en tant que telle. Mais avec elle, il y a avait surtout la volonté d'ébranler la République, d'affaiblir un modèle de cohésion sociale afin de fragiliser le pays tout entier.

Battre le pavé, montrer que nous étions debout, ensemble, fut alors la réponse qui s'imposait. Ce fut la première, mais ce ne fut pas la seule.

Peu de temps après, des voix dissonantes se firent entendre. Le slogan « Je suis Charlie » avait du mal à se décliner à toutes les personnes. Car la République était aussi synonyme d'exclusion pour une partie de la population. Quel paradoxe ! En défendant la République, nous défendions une conception égalitaire et fraternelle de la communauté nationale ! Car l'histoire de la République française s'était mêlée à une conception de la communauté nationale qui s'opposait au nationalisme racial pour promouvoir un modèle contractuel de la nation. Une conception basée sur la volonté de partager un legs commun de souvenirs et d'appartenir à une communauté de destins, selon les mots du philosophe français Ernest Renan, à la fin du XIXe siècle.

Pour elles, pour eux, la République devait donc devenir une volonté, alors qu'elle était un découragement. « Aimez la France pour qu'elle vous aime en retour » entendaient-ils. Alors même que l'école reproduisait les inégalités déjà existantes à l'extérieur de ses murs, que la police représentait une menace aux yeux des uns, que l'accès à un emploi de qualité n'était qu'un rêve inaccessible pour les autres…

C'est en cela que le 11 janvier 2015 devait marquer une rupture.

Après trois années à attendre que la gauche redevienne synonyme d'espoir, j'y croyais encore. Je n'attendais pas le grand soir. Je savais qu'il était difficile de résoudre sa principale contradiction : celle de résorber les inégalités sans remettre en cause la dynamique libérale d'extension des mécanismes de marchés à l'ensemble de la vie. Dynamique qui ne fonctionne que par le retrait de la puissance publique et la stratégie du moins disant social et environnemental. Mais nous attendions qu'elle donne une place privilégiée à l'audace, aux idées neuves et hétérodoxes.

Vu d'aujourd'hui, le problème était simple : les contraintes imposées par la globalisation économique étaient perçues comme indépassables. La gauche était au ralenti dans la marche du progrès humain parce qu'elle était incapable d'apercevoir le chemin à prendre. Elle marchait dans tous les sens, un coup en avançant par la concrétisation de grands progrès qu'elle avait défendus depuis plusieurs années, à l'image du mariage pour tous ; un coup en reculant sur de grands combats tels que la réduction du temps de travail.

D'abord le CICE (crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi), vingt milliards pour les entreprises sans contreparties, alors que la disette budgétaire concernait l'ensemble de l'action publique et rendait chaque denier précieux à investir efficacement. Ensuite la loi Macron, pour, notamment, étendre le travail le dimanche. Elle n'était que le début d'une longue remise en cause de la réduction du temps de travail.

Voilà les marqueurs principaux de l'action de la gauche au pouvoir. Ils ne constituent pas l'ensemble de son action, bien des progrès ayant été réalisés à côté. Mais nous nous éloignions dangereusement des rêves et des promesses de la campagne présidentielle.

Cette loi Macron, soit dit en passant, « grande loi du quinquennat » selon certains pour «déverrouiller l'économie française », n'était parvenue qu'à raviver les tensions au sein de la gauche sans abolir les privilèges de la rente ou les corporatismes, ni même créer un seul petit point de croissance. Quel gâchis ! À se demander si l'objectif de Manuel Valls n'était pas de diviser…diviser pour mieux régner. Son score de 5% lors des primaires en 2011, seule consultation démocratique du PS à laquelle il participa, laissaient penser qu'il n'était pas en capacité d'être, dans un futur proche, la figure de tête du Parti socialiste. Il devait dès lors changer le parti. 

Les divisions n'ont cessé de s'accentuer au sein de la gauche, beaucoup dénonçaient la « trahison » du gouvernement vis-à-vis de son électorat, jusqu'à ce que l'union devienne inconcevable. Nous assistions au suicide lent et douloureux du Parti socialiste. Mais ces divisions étaient bien éloignées des préoccupations des Français. Elles paraissaient puériles et intéressées, alors que l'enjeu était bien plus grand.

La gauche du Parti socialiste, à qui l'on adossait facilement l'image de la fronde, ne parvenait pas à être audible alors qu'elle était la seule à chercher à donner du sens au socialisme. En fait, nous aussi étions démunis face aux effets complexes de la globalisation libérale. D'autres discours parlaient au peuple de gauche. Rendez-nous les frontières ! Rendez-nous la monnaie ! Rendez-nous le capitalisme industriel qui permettait les avancées sociales dans le rapport de force avec le capital ! Rendez-nous la société salariale dans laquelle les classes moyennes finissaient par s'épanouir ! 

Nous devions employer notre énergie à penser un modèle alternatif sans nier les contraintes existantes pour l'ancrer dans le réel. Nous devions mettre en réseau ceux qui innovent, qui inventent des méthodes d'action politique plus ouvertes, des modèles d'action publique plus démocratiques, des instruments de solidarité dans les territoires, travailler avec ceux qui pensent des modèles macro-économiques où la prospérité ne passe plus par la possession de biens, où les technologies émergentes permettent d'accroître le bien-être collectif.

Car la crise que nous vivions et que nous vivons encore, s'inscrit dans le temps long. Elle n'est rien d'autre que les conséquences de l'épuisement du système dominant. Le capitalisme avait atteint son apogée en réussissant à faire de l'argent avec de l'argent. La crise ne provient pas du manque de contrôle des institutions capitalistiques mais bien de l'incapacité du capitalisme à se reproduire. Il ne se perpétue que sur des bases fictives de plus en plus précaires. C'est ce que nous a montré la crise de 2008. C'est ce que nous montre aussi l'échec du principe de compensation environnementale qui avait triomphé suite à la Conférence Climat de Paris en novembre 2015. Les marchés éco-systémiques et les systèmes de quotas d'émissions de gaz à effet de serre se sont considérablement développés. Il s'agit de donner un prix à la nature pour la protéger et limiter les émissions de gaz à effets de serre. En réalité il n'en fut rien. Nous comprenons aujourd'hui que les multinationales ont pu ainsi continuer à faire du profit sur son dos. Cela n'a pas permis non plus de limiter le réchauffement climatique à 2°C. Ce plafond a été jugé clairement inatteignable d'après le dernier rapport du GIEC publié il y a un mois. 

Ce sont finalement les crises des dettes souveraines en Europe qui ont affaibli le plus les valeurs dominantes. Propriété, possession, individualisme…tout cela n'avait plus de sens quand la pauvreté et les inégalités ne cessaient de croître. Aujourd'hui les valeurs d'entraide, de partage et de solidarité gagnent du terrain face aux risques de plus en plus clairs que présentent le dérèglement climatique et l'affaiblissement de l'économie européenne face aux nouvelles puissances (anciennement « émergentes »).

La révolution lente des nouvelles économies, c'est-à-dire le développement en Europe des modèles micro-économiques solidaires y contribua.

Mais tout cela ne fut pas sans peine. L'extrême droite aussi a continué à progresser partout en Europe, en particulier au Sud où les inégalités sont les plus grandes et le désespoir le plus fort. En France, le Front national est devenu le premier parti d'opposition.

Il faut dire que la déflation fut sans précédent à partir de 2016. L'opération de « quantitative easing » de la Banque centrale européenne en 2015, censée réinjecter des liquidités dans l'économie réelle pour contrer la déflation, n'avait suffi qu'à faire monter les prix des actifs pour en faire profiter ceux qui n'en avaient pas vraiment besoin…

Cela dit, la victoire de Syriza en Grèce, également en 2015, avait ouvert la brèche à un discours hétérodoxe assumé au sein du débat européen. La renégociation de la dette grecque, l'assouplissement des règles de stabilité et l'abandon du plafond de l'inflation ont précédé l'augmentation du budget européen sur de nouvelles bases fiscales. Car le regain de la demande intérieure était plus que nécessaire. Les déficits extérieurs des pays européens ne cessaient de se creuser. Les factures énergétiques ont explosé ces cinq dernières années. Après la baisse importante des prix dans un premier temps, liée à la compétition entre l'essor des gaz de schistes et le pétrole, la perspective de plus en plus proche du peak oil et les conflits géopolitiques autour de la zone d'influence russe et au Moyen-Orient ont mené à l'augmentation rapide des prix.

Par ailleurs, les conséquences sociales et environnementales désastreuses de l'exploitation des hydrocarbures de schistes en Pologne et en Espagne surtout, ont obligé l'Europe à investir dans les énergies renouvelables, dans les réseaux pour lisser l'offre énergétique à l'échelle européenne et dans le stockage de l'énergie. L'Europe était considérablement en retard. Certaines nouvelles puissances comme l'Inde avaient réduit par vingt le coût de la fabrication des panneaux solaires entre 2009 et 2020.

Aujourd'hui, nous comprenons que le réalisme a changé de camp. Qu'il ne consiste plus à vouloir gérer ce qui existe mais à imaginer, anticiper et amorcer les transformations fondamentales dont la possibilité est inscrite dans les mutations en cours. 

Il est désormais clair que l'écologie passera par la transformation des rapports sociaux. Le travail ne doit plus être un lieu de pression et de menaces permanentes ou un moyen d'exclusion sociale quand on n'en a pas. Le lieu de vie ne doit pas être trop isolé du lieu de travail et des lieux de distraction pour éviter les modes de vie individualistes. Les institutions ne peuvent plus être des machineries complexes aux yeux des citoyens.

C'est ainsi que la mort prématurée du socialisme français a donné vie à une autre gauche de transformation sociale derrière l'égide du Parti des possibles. Comment cela s'est-il passé ? Le congrès du Parti socialiste de 2015 n'a mené à rien. La majorité n'existait déjà plus avant. Le système des coalitions propre à la Quatrième république renaissait à ce moment-là.

Marine Le Pen est parvenue au second tour face à François Hollande en 2017. L'UMP, affaiblie par les nombreuses affaires pesant sur ses cadres et son président Nicolas Sarkozy, s'est déchirée au moment de ses primaires et s'est dissoute peu de temps après les élections. Le Front national a recueilli une bonne moitié des voix et des élus de l'UMP.

Il aura fallu attendre 2020 pour que soit menée dans la douleur la réforme constitutionnelle que tout le monde attendait. L'abolition de la Cinquième république s'est faite par l'introduction de la proportionnelle à l'Assemblée nationale. Le président de la République a aujourd'hui moins de pouvoirs qu'auparavant.

C'est suite à tout cela que le Parti socialiste se scinda. Les sociaux-libéraux ont choisi de s'allier au MoDem et à l'UDI dans une grande coalition nommée République-Unie, qui prit le pouvoir grâce au mode de scrutin proportionnel.

Le Parti des possibles, coalition de gauche réunissant des anciens socialistes avec des écologistes, des communistes et des anticapitalistes, est devenu le principal parti à gauche. Il est encore très instable.

Je comprends mieux. Nous avions perdu tant de temps, tant de progrès, tant d'espoirs en route. La République n'était restée qu'une incantation. Et notre avenir nous ne l'avions pas conquis. Voilà pourquoi cette cérémonie a perdu de son sens.

Tenant la main de mon fils de cinq ans, je me demandais s'il verrait un jour cette démocratie sociale et écologiste si chère à mon cœur…

 

Lucas Trotouin

 

« Le réalisme a changé de camp »

par Lucas Trotouin, le 21 février 2015

 

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10 décembre 2014

David Carmier : "La capacité de rebond est inscrite dans la tradition française"

Il y a quelques semaines, j'avais proposé à David Carmier, jeune maire-adjoint de Sartrouville, conseiller communautaire de la C.C. de la Boucle de la Seine (Yvelines) et, en parallèle, maître de conférences à Sciences Po, de rédiger pour Paroles d'Actu un texte, une sorte de tribune portant regard sur l'avenir de sa famille politique (l'UMP) et, au-delà, sur la France telle qu'il la percevait, telle qu'il la pensait ; la France de 2014, celle à (re)construire pour demain. Sa réponse m'est parvenue le 9 décembre, dix jours après l'élection de Nicolas Sarkozy à la tête de l'UMP (64,5%) - scrutin également marqué par le score relativement remarquable (29,2%) de Bruno Le Maire, « le » candidat de David Carmier. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

PAROLES D'ACTU - LA PAROLE À...

David CARMIER: « La capacité de rebond

est inscrite dans la tradition française »

 

David Carmier

 

   Depuis le 29 novembre dernier, l’UMP est enfin dotée d’un chef légitime. Après les défaites de 2012, la « guerre des chefs » pour la présidence de l’UMP et les divers scandales financiers, nous sommes désormais en ordre de bataille pour nous reconstruire et proposer aux Français un véritable projet d’alternance crédible, novateur et ambitieux ! Avec près de 30% des suffrages, Bruno Le Maire symbolise le besoin de renouveau et la nécessité de faire émerger une classe politique irréprochable, davantage à l’écoute de nos concitoyens.

   S’il est question de nouveau départ, celui-ci doit être associé à des décisions fortes et incontestables. Le courage doit être le moteur de notre action politique, il sera la clé de notre crédibilité et de nos succès futurs. Mettons un terme à la politique du compromis permanent qui dilue le message et renforce les baronnies. Trop de concessions ont été faites par le passé, affaiblissant ainsi la parole politique et mettant en doute la capacité de nos élus, voire leur volonté, à influer sur le cours des choses. Ce que les Français attendent, ce ne sont pas des discussions, des débats ou des rapports, ce sont des actions et des décisions améliorant leur quotidien et celui de leurs enfants.

   Profitons de notre passage dans l’opposition pour réfléchir, débattre et proposer des solutions audacieuses. Le défi auquel notre famille politique est aujourd’hui confrontée ne se limite pas à l’élaboration d’un projet d’alternance en 2017 mais réside en l’édification d’un nouveau corpus idéologique qui façonnera la droite française du 21e siècle. Nous devons réaffirmer avec force nos valeurs et nos principes fondateurs : le rétablissement de l’autorité de l’État et son recentrage sur les fonctions régaliennes, l’affirmation de la méritocratie et, enfin, la promotion de la liberté individuelle. À force de vouloir tout faire, l’État est devenu impuissant et incapable de répondre aux préoccupations de nos concitoyens. Si la France ne se réforme pas rapidement, nous serons contraints de remettre en cause l’État-providence édifié à la Libération, sans pour autant sauver notre appareil régalien, indispensable pour assurer la sécurité de tous.

   Notre pays a un passé glorieux, héritage de plusieurs siècles d’Histoire qui ont façonné notre identité et notre modèle. De la déliquescence du royaume mérovingien à la guerre de Cent Ans en passant par les soubresauts de la Révolution française, nous sommes toujours parvenus à faire face à l’adversité. Pourquoi notre génération serait-elle différente ? La capacité de rebond et de renaissance est inscrite dans notre tradition historique. Nous disposons d’atouts dans nombre de domaines. L’avenir ne devrait pas être une source d’angoisses, mais une source d’inspiration. C’est pourquoi je vous invite à vous engager pour construire la France de demain, la France éternelle, celle qui gagne ! Alors maintenant, au travail !

 

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12 septembre 2021

Daniel Pantchenko : « Trois mots à propos d'Aznavour ? À Découvrir Encore »

Le premier jour d’octobr’

Ce s’ra l’anniversair’

Du jour où le destin

Nous a r’pris Aznavour

Ça aura fait trois ans

Qu’lui qui s’voulait cent’nair’

À r’gret quitta la scène

Pour rejoindr’ le grand Blanc

Bon OK, je ne suis pas Aznavour, et ce texte dont il se serait bien passé, lui l’aurait certainement mieux écrit. Voyez ça comme un hommage presque amoureux, calé musicalement sur les premières lignes d’une chanson de lui que les fins connaisseurs reconnaîtront. « Triste anniversaire », l’évènement provoqua une intension émotion en France et en francophonie, et il eut droit, comme Belmondo cette semaine, aux honneurs d’un hommage national.

J’ai à propos de la mort d’Aznavour, un souvenir particulier, des émotions venues se surajouter à celles de l’amateur de son travail que j’étais, et que je suis toujours. Le vendredi 28 septembre 2018, il était l’invité principal de « C à vous », sur France 5. Il s’y était montré affable, drôle, sympathique. J’avais eu plaisir à le voir ce soir-là. Et je me souvenais bien sûr que, trois ans auparavant, il m’avait fait la joie de répondre à quelques unes de mes questions. Je bossais le lendemain, réveil très tôt comme d’habitude, mais quand même... ça trottait. J’ai décidé de reprendre contact avec son fils Mischa dans la soirée, je lui ai dit que j’avais aimé voir son père, et que j’aurais très envie, si possible, qu’il me dédicace un livre que je commanderais et lui enverrais pour l’occasion. Il m’a répondu assez vite :  « OK, je ferai ça pour toi avec plaisir. Je le vois jeudi. » Joie, et hop, livre commandé, un ouvrage autobiographique amplement illustré et coécrit avec Vincent Perrot, expédié directement au nom et au domicile de Charles Aznavour, à Mouriès. Je me couche tard, le lendemain le réveil va piquer mais je suis content... Le week-end passe, arrive le lundi 1er octobre. Dans l’après-midi tombe ce communiqué, « Charles Aznavour est décédé à 94 ans ». Choc. Incrédulité. Je digère, et envoie tout de suite un message à Mischa sur WhatsApp pour lui présenter mes condoléances. Il prend le temps de me répondre, de me remercier et de me dire que, de Suisse, il part pour Mouriès. Le livre arrivera sur place le mardi, je crois, dans une atmosphère à mille lieues de ce qui était prévu. Il me semble que Mischa l’a gardé avec lui. Bref, anecdote personnelle très insignifiante à côté de cette nouvelle stupéfiante : Charles Aznavour, le plus bel ambassadeur contemporain de la langue française, n’était plus...

Cette année, j’ai repris contact avec Daniel Pantchenko, auteur d’une biographie d’Aznavour, Charles Aznavour ou le destin apprivoisé (Fayard) chroniquée ici en 2014. Je savais, parce qu’il me l’avait dit, qu’il préparait un nouveau livre sur Charles, axé sur les questions de société qu’il a traitées dans ses textes, bousculant parfois les sensibilités de l’époque. Charles Aznavour à contre-courant (Le Bord de l’eau) sort donc ce mois-ci, j’ai eu la chance de le lire en avant-première et de découvrir encore pas mal de choses sur cet homme qu’on aime tous les deux. Je suis heureux de pouvoir publier cette interview réalisée début septembre, où on se paie le luxe de parler d’Aznavour en ignorant ses chansons les plus connues, pour en mettre d’autres en avant. D’ailleurs, quand j’avais demandé l’artiste, à l’été 2015, quelles chansons de son répertoire il aurait envie qu’on redécouvre, lui avait cité : Nous n’avons pas d’enfantLes amours médicales, et Vous et tu.

Avant de passer la parole à Daniel Pantchenko, parce que quand même, je bavarde là... je veux mettre en avant cette autre chanson, parmi les plus récentes (l’album « Toujours » fut, en 2011, son avant-dernier album studio) : La Vie est faite de hasard. Un bilan apaisé sur le temps qui passe et la vie qui part, thème éternel. Je salue avec chaleur, avant de conclure, Daniel Pantchenko, Mischa Aznavour et les siens, sans oublier M. Marcel Amont, avec qui Charles a enregistré un tout dernier titre, comme un retour aux sources... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

 

La vie, la vie, vivez-la bien

C’est le trésor dont le destin

Nous fait l’offrande

Il faut l’aimer, la protéger

Quand on la perd pas de danger

Qu’on nous la rende

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Daniel Pantchenko: « Trois mots à propos

d’Aznavour ? "À Découvrir Encore"... »

Aznavour à contre-courant

Charles Aznavour à contre-courant (Le Bord de l’eau, septembre 2021)

 

Daniel Pantchenko bonjour et merci de m’accorder cet entretien, autour de la parution de votre nouvel ouvrage,  Charles Aznavour à contre-courant  (Le Bord de l’eau). Qu’est-ce qui vous a incité à entreprendre ce projet ?

C’est une idée que j’avais en tête depuis longtemps. À l’écoute de chansons qui avaient choqué dans les années 1950, comme Après l’amour ou Une enfant, mais plus encore de certaines qui ont été mal comprises, à l’image du Toréador (1965), qui, derrière l’anecdote spectaculaire, vise le showbiz période yé-yé («  Une idole se meurt, une autre prend sa place  »), ce que Charles m’a expliqué clairement. D’autre part, au fil du temps, il a lui-même beaucoup insisté sur la notion de «  faits de société  » évoqués dans ses chansons et je trouvais qu’il ne fallait pas en rester aux deux exemples archi connus  : Comme ils disent et Mourir d’aimer. C’est sans doute pour cela qu’il a apprécié ma démarche quand je suis allé le voir à Mouriès en mars 2017… ce que confirme Gérard Davoust, son ami et associé, dans le prologue du livre.

 

 
Vous évoquez dans un avant-propos votre réaction face à la mort d’Aznavour, le 1er octobre 2018 : ce fut pour pas mal de monde, une forme de choc parce que, malgré son grand âge (94 ans), on ne s’y attendait pas. Lui-même promettait qu’il serait sur scène au soir de ses 100 ans, en mai 2024. Vous y croyiez, et à votre avis, y croyait-il lui-même ou bien y’avait-il là une forme de défi lancé au destin ?

Bien sûr, tout le monde a été surpris et lui peut-être en premier. Au moins, si j’ai bien compris (mais je me préoccupe a minima de la vie privée des artistes), il semble n’avoir pas souffert. Quant à l’histoire des 100 ans, sans doute avait-il envie d’y croire et peut-être aimait-il laisser imaginer qu’il défiait le destin  ?

 

Aznavour Pantchenko

Photo de Francis Vernhet, datée du 31 janvier 2006.

 

Après sa disparition, avez-vous songé, avec un regard peut-être différent, aux moments passés, aux confidences partagées avec lui depuis 35 ans pour des interviews  ? Établissait-on facilement, sinon une familiarité, une complicité avec Charles Aznavour ?

Pas vraiment, mais vous savez, j’ai toujours eu le souci de rester dans le cadre professionnel, ce qu’il appréciait beaucoup. Si je l’ai interviewé dès les années 1980, j’ai surtout en mémoire notre première rencontre à propos de la biographie parue chez Fayard en mai 2006 (Charles Aznavour ou le destin apprivoisé), qu’avait amorcée Marc Robine, mon camarade de la revue Chorus décédé en 2003. C’était le 21 juillet 2005 à Paris, «  aux Éditions  » (selon l’expression) et vers midi, au bout d’une grosse heure d’entretien, il me dit  : «  Voilà  ! Je crois que mes p’tits enfants sont arrivés  !  » La famille. Autrement dit, pour aujourd’hui c’est terminé. Alors, je lui demande  : «  Vous croyez qu’on pourra se revoir  ?  » et il me répond bien distinctement en me regardant droit dans les yeux  : «  OUI  !  » Ça, ça ne s’oublie pas  ! Et je l’ai revu à cinq autres reprises pour ce livre (y compris à Mouriès) jusqu’en janvier 2006. Cela étant, comme il aimait bien faire des jeux de mots et moi aussi, on ne s’en est pas privés…

 

Parlez-nous un peu de vos derniers entretiens, ceux de 2017 réalisés pour l’ouvrage qui nous occupe aujourd’hui ? Les aviez-vous bâtis autour de plans, de questions précises et vous êtes-vous dit à la fin, comme dans la chanson, « à la prochaine fois » ?

Je suis d’abord allé voir Charles fin mars 2017, chez lui, dans les Alpilles. Je lui ai présenté les grandes lignes de mon projet, ça l’a intéressé et j’ai fait une première partie d’interview (toujours plus d’une heure), jusqu’à ce qu’il me dise qu’il fallait qu’il se repose. Bien sûr, j’avais des questions précises, écrites, ce qui ne m’a pas empêché de rebondir sur certaines de ses réponses et de lui demander des précisions. Ensuite, nous avons convenu de nous revoir à Paris «  aux Éditions  », et j’ai organisé le second rendez-vous mi-avril par mail avec son fils Nicolas.

 

Quelles sont les questions qu’après coup, vous regrettez, peut-être, de ne lui avoir pas posées, par manque de temps ou peut-être, par une forme de pudeur?

Je n’ai pas vraiment de regrets de cet ordre. En revanche, j’avais envoyé un mail à Nicolas le 26 septembre 2018 pour qu’il demande quelques précisions à son père (notamment à propos de la chanson Au nom de la jeunesse, sortie en juillet 68), car ses réponses étaient parfois confuses… mais quand je vois mes propres problèmes de mémoire, je me dis que c’est très compréhensible. Là, quelques jours plus tard, on apprenait le décès de Charles.

 

 

Votre ouvrage aborde, en une multitude de thématiques, la manière dont Aznavour a pensé, écrit et chanté les problèmes de son temps (jusqu’aux dangers de la route)  et au-delà, les questionnements éternels (sur la famille, les amours, les victimes de la guerre...). Une grosse partie de sa longue popularité vient-elle du fait qu’il a su observer, écouter les tourments, les siens et ceux des autres, et en faire des chansons ?

Sans doute. Bien sûr, il a écrit et composé beaucoup de chansons d’amour, mais avec le temps, il n’appréciait guère le fait qu’on ne le ramène qu’à cela. Et il abordait de plus en plus clairement ces «  faits de société  », tels la liberté / le délit d’opinion (J’ai connu, Un mort-vivant, 2002), l’écologie (La Terre meurt, 2007), La désertification des campagnes (Et moi je reste là, 2015)…

 

 

Vous le racontez bien, Aznavour a ouvert un peu la voix dans certains domaines : il a osé évoquer la sexualité dès les années 50 (à en faire rougir Piaf et Bécaud qui pensaient qu’on ne "chante pas ces choses-là"), créé une chanson sensible sur l’homosexualité, parmi les premiers, au tout début des années 70. Était-il une espèce de rebelle, au moins sur les mœurs et les conventions ?

Rebelle  ? Je n’irai pas jusque là. Mais déjà, quand il a commencé à être connu, dans les années 1950, il ne correspondait pas aux canons de l’époque. Il était petit et en plus, il avait cette voix qui lui ont valu toutes sortes de surnoms, de «  L’enroué vers l’or  » au bilingue «  Has no voice  ». Alors, il a foncé, il a rué dans les brancards. Et avec des titres «  osés  » comme Après l’amour ou «  choquants  » comme Une enfant (qui se suicide) il a vraiment fait des vagues. Au fond, comme il me l’a précisé (notamment pour Après l’amour), il trouvait simplement anormal qu’on ne puisse pas aborder dans une chanson ce qui l’était en littérature ou au cinéma.

 

« Il trouvait simplement anormal

qu’on ne puisse pas aborder dans une chanson

ce qui l’était en littérature ou au cinéma. »

 

 

On sent bien en revanche, à vous lire, et à écouter des chansons comme Tu t’laisses aller, Bon anniversaire, Et moi dans mon coin (les trois étant parmi mes préférées) qu’il se donne un peu le beau rôle face à la femme, qui se montre selon les cas, un peu tyrannique, passablement hystérique, ou un brin cruelle. Avait-il un petit côté macho, et plus généralement, des biais qui n’auraient rien eu de choquant puisque ceux des hommes de son époque ?

Tout à fait  ! On a tous nos contradictions et Charles n’y a pas échappé. Mes parents adoraient Tu t’laisses aller, et ma mère n’était pas la dernière comme beaucoup de femmes d’alors. L’idéologie dominante, quelle qu’elle soit a toujours marqué les époques, à commencer par le patriarcat. En l’occurrence, le beau rôle est vraiment du côté de l’homme et Charles a beau réfuter le terme de «  misogynie  », il n’est pas complètement crédible. En ce sens, les temps ont heureusement changé (pas assez, certes…), mais j’ai moi-même reconnu ici ou là que j’avais mal interprété certaines chansons, à l’image de Trousse chemise, qui évoque clairement un viol. C’était en 1962, et il est certain qu’après 1968, l’accueil aurait été différent.

 

Quels auront été, à votre avis, les moteurs d’Aznavour jusqu’à la fin ? Financièrement parlant, l’exemple de son père, généreux mais s’étant ruiné plusieurs fois, l’aura-t-il marqué profondément, et gardé de toute gestion hasardeuse ?

Il est clair qu’Aznavour a su tenir compte des erreurs du passé familial, mais il a surtout vécu à une autre époque, après avoir été un «  enfant de la guerre  », comme il l’a chanté. Oui, il a aimé l’argent et il a su le gérer de manière très commerciale, mais à mon sens, ça n’a jamais vraiment impacté sa création artistique. S’il a toujours refusé le terme de «  revanche  », il m’a dit en 2005 que le «  sentiment de pauvreté  » l’avait quitté. Ce sentiment «  particulier  » qui fait «  qu’on a un peu les yeux plus gros que le ventre  : comme on a rien eu, on veut tout avoir. Moi, en tout cas, je l’avoue.  » À un autre moment, quand j’évoquais les luxueuses voitures qu’il s’est offertes au fil du temps, il m’a répondu à la fois l’œil malicieux et très sérieusement  : «  J’ai eu la folie des grandeurs, mais jamais la grosse tête  !  »

 

« Aznavour m’a dit, l’œil malicieux : "J’ai eu

la folie des grandeurs, mais jamais la grosse tête !" »

 

Je cite Bernard Lonjon, spécialiste de Brassens, lors d’une interview que j’ai réalisée le mois dernier : « On met au même niveau les 4B (Barbara, Brel, Béart, Brassens) et les 2F (Ferrat, Ferré). On oublie souvent Anne Sylvestre. Aznavour est plutôt comparé à Bécaud. » Charles Aznavour a-t-il jusqu’au bout souffert d’être moins reconnu que ces talents-là, sur lesquels vous avez aussi écrit, et comment expliquez-vous cette classification objectivement ? Était-il moins "poétique" que les autres ?

Je ne suis pas sûr d’être tout à fait d’accord à ce sujet. Sauf erreur de ma part, on cite surtout d’emblée le trio Brel, Brassens, Ferré, immortalisé par « Trois hommes dans un salon », l’interview historique et le livre du journaliste François-René Cristiani, avec les photos de Jean-Pierre Leloir. Béart aimait bien affirmer qu’il était «  le dernier des trois B  », sauf que c’est plutôt Barbara (amie de Brel) qu’on indique alors, mais beaucoup moins comme «  poétesse  », elle qui déclarait volontiers qu’elle faisait des «  zinzins  » à côté des chansons d’une Anne Sylvestre. Biographe de celle-ci, je suis bien placé pour savoir qu’on l’oublie plus que «  souvent  » (un peu moins depuis son décès) et qu’on la présente d’abord comme une chanteuse «  pour enfants  », aspect certes remarquable de son œuvre mais qu’elle n’a jamais présenté sur scène.

De son côté, tout en mettant en musique nombre de poésies (notamment d’Aragon), Ferrat a écrit surtout des chansons – engagées ou non – en s’efforçant de conjuguer qualité et simplicité (pas simplisme) ce qui lui a permis d’avoir un gros impact populaire. En ce sens, il était plus proche d’un Aznavour ou d’un Bécaud, ce dernier étant carrément oublié aujourd’hui, a priori parce qu’il était compositeur et pas auteur. Pour moi, la chanson est un art à part entière. Elle peut-être «  poétique  » ou pas.

 

« Il a forcément souffert de ne pas être cité au même

niveau que les Trois B historiques, mais il courait

le cent mètres et eux le marathon. »

 

De fait, Charles a été un peu plus «  poétique  » dans la dernière partie de sa carrière, mais je ne crois pas que ce fût – à quelque moment de sa vie - son souci premier. Il a forcément souffert de ne pas être cité au même niveau que les Trois B historiques, mais il courait le cent mètres et eux le marathon. Je n’insisterai pas sur le rôle des grands média, mais ils ont une responsabilité majeure dans l’utilisation à tout va du terme «  poète  », pour qualifier tout, n’importe quoi, n’importe qui.

 

 

Si vous deviez citer cinq chansons, moins connues, et pas forcément citées dans votre livre d’ailleurs, pour inviter nos lecteurs à s’emparer de pépites moins connues de l’auteur Aznavour ?

J’ai toujours beaucoup de mal à répondre à ce genre de question, parce qu’à un autre moment je donnerais d’autres réponses. Et même si j’aime des chansons assez récentes de Charles, je reste très marqué par celles de ses premiers disques chez Barclay, au moment où je l’ai découvert. C’est classique… Alors disons Plus heureux que moi (1960, dont je fredonne un extrait en ouverture de la conférence qu’il m’a inspirée), Hier encore (1964) qu’il a beaucoup associé à Sa jeunesse (de 1957), Autobiographie (1980) et L’Enfant maquillé (1983, texte de Bernard Dimey extrait d’un album superbe que Charles lui a consacré).

 

 

Trois mots pour qualifier l’artiste, l’homme que vous avez connu ?

Là, permettez-moi de tricher. D’abord, l’ai-je «  connu  »  ! Je ne crois pas. Je l’ai rencontré. Et comme vous devez commencer à le comprendre, c’est son œuvre qui m’a intéressé. Ce qu’il a écrit, ce qu’il a composé, ce qu’il a chanté et particulièrement ici les «  faits de société  ». Ça fait déjà trois mots. Au passage, cette démarche (dans laquelle l’aspect biographique, la vie privée, occupent une place marginale) n’a visiblement pas intéressé les grandes maisons d’édition et il m’a fallu deux années (+ une due à la pandémie) pour que le livre sorte. Il se trouve que j’habite à Bordeaux et que cette remarquable et très indépendante maison d’édition (Le Bord de L’Eau) est située à Lormont, sur l’autre rive de la Garonne.

Bref. Allez, trois autres mots que j’indiquerai pour Charles (comme pour tous les artistes que j’aime et dont on croit toujours très bien connaître le répertoire)  : À Découvrir Encore.

 

 

Vos projets, vos envies pour la suite ?

Déjà, j’essaie d’être de plus en plus attentifs à mes proches, à commencer par mon épouse et ma fille, qui elle-même évolue dans le milieu du spectacle. Côté chanson, outre des demandes intéressantes d’éditeur (comme Goldman l’intégrale – L’histoire de tous ses disques, paru l’an dernier chez EPA/Hachette), j’ai des envies différentes. En particulier, je travaille sur un livre d’anagrammes  : il s’agit d’associer un nom d’artiste de la chanson à l’un de ses titres en essayant d’y suggérer un sens plus ou moins caché. Par exemple Charles Aznavour – Hier encore / Un rêve rare s’cache à l’horizon. Ou Nicolas Roche / Coin chorales. Ou mieux : dès le début, j’avais remarqué que votre prénom est le même que celui du fils d’Aznavour qui s’est occupé de sa carrière. Et que vous avez le même nom que celui de son acolyte, en duo, au début de sa carrière (Pierre Roche, ndlr). Donc, il est normal que vous vous intéressiez à Aznavour. De plus, vous m’avez demandé des images (des photos), ce qu’on appelle l’iconographie. En raccourci familier « icono ». Je vous suggère donc de remplacer l’anagramme que je vous ai indiquée par celle-ci : Nicolas Roche / Icono Charles.

 

Un dernier mot ?

Merci et à bientôt. On ne sait jamais…

 

Note : chanson (ma préférée ?) citée nulle part ici, mais juste pour mon plaisir,

à faire partager. Je défie quiconque de ne pas avoir envie

de bouger sur cette chanson... Nicolas 

Interview : début septembre 2021.

 

Daniel Pantchenko

Photo signée Claudie Pantchenko.

 

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28 février 2016

« Plus que du sport, un parcours initiatique », par Mahyar Monshipour-Kermani

Mahyar Monshipour compte parmi les athlètes qui ont le plus marqué le public français ces dernières années ; il est à coup sûr un des boxeurs « tricolores » les plus titrés (il fut champion du monde dans la catégorie de poids super-coqs de la WBA de 2003 à 2006). Dix ans presque jour pour jour après son dernier combat, perdu face au thaïlandais Somsak Sithchatchawal mais qui est entré dans la légende du sport (il fut désigné « combat de l’année » 2006 par le prestigieux magazine Ring), il a accepté à ma demande (datée du 25 février) d’évoquer pour Paroles d’Actu dans un texte inédit et très personnel son sport, la boxe, et son parcours - je l’en remercie de nouveau ici. Un focus que j’ai souhaité sur un parcours hors du commun, authentiquement « inspirant » et sur un sport, la boxe donc, qui n’a certainement que peu d’égaux en matières d’école, dexpérience de vie. Un article qu’à titre personnel je spécial-dédicace à l’ami Lucas. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

« Plus que du sport, un parcours initiatique. »

par Mahyar Monshipour-Kermani, le 27 février 2016

Pratiquer la boxe, ce n’est pas « simplement » faire du sport. C’est être plus « homme » que les autres hommes. C’est vivre ce que d’autres ne font que rêver, fantasmer. C’est se mettre à nu : montrer au grand jour ses forces et ses faiblesses.

Boxer, c’est créer un environnement qui n’existe plus, celui du danger imminent, omniprésent et réel, que seuls les soldats, sur les zones de conflits, connaissent.

Être sur le ring, ce carré de lumière mal nommé, entre quatre cordes qui te lacèrent le dos si tu as le malheur d’être dominé, avec tes deux poings gantés, face à ceux - les poings - de l’adversaire qui te font croire qu’ils sont inoffensifs, et la gomme dans la bouche, gomme que tu serres pour faire passer la douleur...

Être sur le ring, c’est être dans la ligne de mire des poings de l’adversaire, et du jugement, des regards des spectateurs qui, eux, incapables de monter sur le ring, pourtant, te jugent.

Je voulais être l’un d’eux, gladiateurs du monde moderne ; l’un de ceux, virils, sans peur, qui comme un Hercule, saurait éblouir le monde, de son courage et de sa force.

Je voulais être un homme, et le chemin le plus court, ce fut le ring.

À dix-sept ans ans, en Terminale au lycée d’excellence Camille Guérin à Poitiers, je parcourais le trajet séparant le lycée de l’appartement de ma tante - qui eut ma responsabilité de l’âge de dix ans jusqu’à ma majorité - à moto, emmené par Thibaud, cet enseignant d’E.P.S. unique et hors du commun. Pour m’entraîner à la boxe... dans le salon de son appartement H.L.M, aménagé en dojo et qui jouxtait celui que nous habitions.

Eh oui, mes premiers entraînements se sont déroulés underground et en cachette de ma tante, jusqu’à ce que Thibaud me dise, « On arrête les bêtises : tu vas t’inscrire au club ».

À l’heure de cette annonce dans le cadre familial, ce fut la fin du monde : celui construit dans l’imaginaire de ma tante - qui avait endossé la lourde responsabilité de m’accueillir - et de mon père. Elle m’a dit, « Tu vas finir éboueur, Mahyar. Tu te débrouilles avec ton père... » Ce père qui, appelé alors qu’il était installé aux Pays-Bas, me raccrocha « au poing ». Ce père qui, en juillet 2003, lorsque je devins champion du Monde professionnel de boxe, m’enlaça avec fierté.

Juillet 2003. Le déclic, ce fut en janvier 1993. Les dix années et six mois qui me séparèrent de la reconnaissance de la France, qui tout entière vécut ma cause comme la sienne, ont été jalonnées de joies - nombreuses -, de souffrances - il y en a eu, très certainement - et de manques - matériels et affectifs.

Il en restera de merveilleux souvenirs de rencontres. Avec Philippe Mouroux, directeur de cabinet du président du Conseil général de la Vienne d’alors, Monsieur René Monory. Avec Mohammed Bennama, le technicien blagnacais qui me permit de gravir tous les échelons de la hiérarchie pugilistique, et avec qui j’ai parcouru neuf ans de ma vie d’homme. Je pense, enfin, à la rencontre de ma femme, Hanan, mère de mon unique enfant, Shirine. Je ne l’aurais probablement jamais rencontrée... si je n’avais pas perdu mon septième championnat du Monde, un certain 18 mars 2006.

Aujourd’hui, à part des souvenirs, il ne reste plus rien de cette vie passée. Rien ? J’exagère : mon nom, ma fille, et la fierté que je sens dans ses yeux lorsqu’elle me dit, « Papa, tu étais le plus fort du monde entier ? »...

 

MMK avec sa fille Shirine

M. Monshipour-Kermani avec sa fille Shirine. Photo : MMK. 

 

 

Album photo composé et commenté par Mahyar Monshipour-Kermani...

 

MMK par Harcourt

Shooting MMK. Photo : Harcourt.

 

MMK à Bam

À Bam, Iran, en janvier 2003. Photo : Alain de Montignac.

 

MMK lors d'un tournoi de boxe en Russie

Tournoi de boxe en Russie. Photo : MMK.

 

MMK avec Mohammed Bennama

Avec Mohammed Bennama, mon entraîneur. Photo : MMK.

 

MMK avec B

Avec Bouchaïb Chaddi et Michel Acheghane, entraîneurs de boxe et parmi mes meilleurs amis. Photo : MMK.

 

MMK avec Didier Botella

Avec Didier Botella, président-fondateur du Blagnac boxing club. Photo : MMK.

 

MMK Famille

En famille. Photo : MMK.

 

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16 août 2015

Charles Aznavour : « Je n'ai qu'une envie : vivre »

Cet article, que je suis heureux de vous présenter, a une histoire un peu particulière. Bien avant la tenue de mon interview de Daniel Pantchenko, son biographe, à l’été 2014, j’ai essayé à plusieurs reprises - dès la fin 2013, si ma mémoire ne me fait pas défaut - d’entrer en contact avec un collaborateur direct de Charles Aznavour. Un challenge énorme pour le blog et pour moi, tant je nourris pour cet homme, lun des rares vrais « monuments » de la chanson, une admiration qui est tout sauf feinte.

Mi-juillet 2014 : je reçois un mail de Mischa Aznavour, son fils, me confirmant que mon message a bien été réceptionné et m’invitant à écrire quelques questions qu’il transmettra à son père. Je m’exécute aussitôt et les lui envoie le 20 du même mois. Le temps passe. Je n’y crois plus vraiment. Je relance Mischa Aznavour de temps en temps, pour la forme. Sait-on jamais. Bah, on verra bien...

On est au mois de juillet 2015. Deux mois auparavant, Charles Aznavour, sur le point de fêter ses quatre-vingt-onze printemps, a sorti un nouvel album, Encores, successeur direct de Toujours , une nouvelle preuve s’il en fallait que l’artiste n’entend pas quitter de sitôt l’arène dans laquelle il a si souvent été couronné, par acclamation populaire principalement. Juillet 2015, donc. Le 18 pour être précis. Je reçois, à la suite, plusieurs mails de Mischa Aznavour. Il vient d’enregistrer son père répondant à mes questions. Les fichiers audio sont là, à portée de clic. Quelque chose d’émouvant, je ne dirai pas le contraire. Je les ai inclus à l’article, pour vous faire partager de mon émotion. Et ai parsemé le document de liens vidéo, pour vous inviter à découvrir ou redécouvrir l’ensemble des chansons citées ; quelques traces d’une œuvre qui, au mépris des ans et des fluctuations de la mode, se transmet entre les générations. De tout cœur, je les remercie, tous les deux : Mischa Aznavour, pour son infinie bienveillance envers moi ; Charles Aznavour, pour m’avoir accordé un peu de son temps, qui est précieux. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Charles Aznavour : « Je n’ai qu’une envie : vivre »

 

Encores 

La photo d’illustration est celle de l’album Encores. Tous droits réservés.

 

Édition du 14 octobre 2015 : Mischa Aznavour m’a fait parvenir le 11 octobre la liste des chansons qu’il préfère dans le répertoire de son père, une pièce que je lui avais demandée et qui vient encore enrichir cet article. Je retranscris cette liste à la suite de cette note, juste avant l’interview de Charles Aznavour.

Mischa Aznavour : Mes chansons préférées ?

- Adieu, sur l’album Entre deux rêves, pour la simple et bonne raison qu’elle résume l’âme aznavourienne. Elle semble triste, parle d’adieux et on s’y remémore tous les moments de bonheur. Pourtant, elle finit sur une note d’espoir, puisqu’il est dit à la fin, « Je ne partirai que demain ».

- L’amour c’est comme un jour, très connue. Là, pour le coup, il n’y a aucun espoir. Une bonne chanson pour pleurer dans les bras de celle qui vous quitte...

- De ville en ville, sur l’album De t’avoir aimée. La plus belle chanson d’amour pour Paris ! Avec les merveilleux arrangements de Claude Denjean...

- Parmi les chansons récentes, j’adore Buvons. Tirée de la comédie musicale Toulouse-Lautrec. Mon père excelle dans les chansons où il parle d’ivresse.

- L’amour à fleur de cœur bien sûr, car je me retrouve dans le texte.

- Un par un.

- Et, pour citer un album en particulier, celui de 1969, Désormais.

 

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Charles Aznavour. (...) Cette interview, j’aimerais la placer sous les signes de la découverte et de la transmission, deux notions qui vous sont chères. Vous faites régulièrement référence à nos « anciens » (Trenet et d’autres), à l’idée qu’une génération d’artistes doit forcément quelque chose à celle qui l’a précédée, comme une ligne ininterrompue et perpétuellement dynamique - celle, en l’occurrence, de la tradition de la belle chanson française.

Quelles sont les chansons que vous avez aimées, admirées dans votre jeunesse et que vous aimeriez inviter nos lecteurs, nos générations à découvrir ?

 

Charles Aznavour : Les anciennes chansons, même les ptites chansons un peu drôlottes (sic), étaient toujours parfaitement écrites, dans un français parfait. On a eu des chansons fantaisistes merveilleuses. Aujourd’hui, ou ce sont de bonnes chansons, ou ce sont des resucées de ce qui a déjà été fait. (écouter: NRoche1)

 

PdA : Je suis, pour l’heure, loin, bien loin de connaître la totalité de votre répertoire. Si je devais établir une liste des titres que je préfère, on y retrouverait, forcément, quelques succès immenses, que tout le monde a à l’esprit : Je m’voyais déjà (1960), La mamma (1963), La Bohème (1965), Emmenez-moi (1967), Non, je n’ai rien oublié (1971) ou Comme ils disent (1972). Vous les avez déjà largement commentées dans la presse et les médias, je ne reviendrai pas dessus.

Je souhaiterais plutôt en évoquer d’autres, des perles, elles aussi. Elles sont moins connues, mais elles complètent ma liste : Sa jeunesse (1956), Les deux guitares (1960), Bon anniversaire (1963), À ma fille (1964), Et moi dans mon coin (1966), Je t’aime A.I.M.E. (1994). Et des mentions spéciales pour Tu t’laisses aller (1960), Être (1979), puis, arrivées plus tard, Je voyage et Un mort vivant (2003). La lecture de cette liste, de ces titres vous inspire-t-elle des anecdotes, des pensées ?

 

C.A. : Des anecdotes... vous savez, je pourrais écrire un bouquin, avec des anecdotes. Là, comme ça, je ne vois pas... Sur d’autres titres en particulier, peut-être. (écouter: NRoche2 et NRoche3)

 

PdA : (...) Cette question-là sera directement liée à la précédente. La ligne, toujours. Sur la vidéo de votre live au Palais des Congrès, enregistré en 2000, on vous entend, à un point du spectacle, raconter qu’en substance, les nouvelles chansons d’un artiste sont comme les jouets que l’enfant vient de recevoir pour Noël : l’un comme l’autre a envie de les montrer, de les présenter. Mais il arrive, de temps en temps, que le public n'accroche pas comme lui le souhaiterait à celles de ses créations qui, pour une raison ou pour une autre, ont une importance particulière, voire la préférence de l'auteur-compositeur-interprète.

Est-ce qu’il y a, dans votre répertoire, des chansons à propos desquelles vous vous dites, parfois, « Celle-là aussi aurait mérité d’être un peu plus connue, de compter parmi mes grands succès et de traverser le temps » ? En d’autres termes : quelles sont, parmi vos chansons moins connues, celles que vous préférez, celles que vous voudriez nous faire écouter, lire ?

 

C.A. : Nous n’avons pas d’enfant, Les amours médicales, et Vous et tu. (écouter: NRoche4)

 

PdA : Qu’aimeriez-vous, en substance, que l’on dise, que l’on retienne de vous au lendemain de votre départ - pas avant une bonne trentaine d'années ! - quand, par « trois colonnes à la une, dix pages à l’intérieur », « (...) la presse entière retouchera (votre) vie » (in De la scène à la Seine) ?

 

C.A. : « Plus qu’un parolier de chansons, il était un auteur... » (écouter: NRoche5)

 

PdA : En 2014, les canaux de diffusion de la création musicale sont innombrables. Internet peut permettre à un artiste talentueux de se faire connaître largement, pour presque rien. Mais l’esprit « zapping » n’a jamais été aussi fort... et la médiatisation est souvent fonction de critères assez peu reluisants pour qui les fixe.

Est-ce que, tout bien pesé, vous diriez qu’il est plutôt plus ou moins aisé de démarrer dans le métier en 2014 qu’au moment de vos propres débuts, dans les années 40-50 ? Quels conseils pourriez-vous donner à un(e) jeune qui vivrait pour la musique et qui rêverait d’en vivre ?

 

C.A. : En fait, je ne sais pas vraiment, parce que je n’ai pas débuté à cette époque. Je peux parler de mon époque à moi. Je pense que les écueils sont les mêmes pour tout le monde. Ce n’est jamais facile. Il y a ceux qui ont une chance immédiate, et ceux qui vont chercher le succès avec beaucoup de difficulté. (écouter: NRoche6)

 

PdA : Lors d’une interview que vous accordiez à Culturebox l’an dernier, vous déclariez ceci: « Il faut garder son regard d'enfant, sinon on a tout perdu »...

 

C.A. : Oui, il faut à tout prix garder le regard, mais aussi le vocabulaire de l’enfance. (écouter: NRoche7)

 

PdA : Qu'est-ce qui vous fait rêver, aujourd'hui ? De quoi avez-vous envie ?

 

C.A. : J’ai envie de vivre... (Il sourit, ndlr ; écouter: NRoche8)

 

PdA : Que peut-on vous souhaiter, Charles Aznavour ?

 

C.A. : Non... Je ne souhaite rien d’autre que ce que je possède... et que j’ai. (écouter: NRoche9)

 

Une réaction, un commentaire ?

Et vous, quelles sont, parmi le répertoire de Charles Aznavour, vos chansons préférées ?

 

Vous pouvez retrouver Charles Aznavour...

22 novembre 2025

Clément Camar-Mercier : « J'aime alterner tragédie et comédie »

Il y a deux ans, j’interviewai Clément Camar-Mercierpour son premier roman. Il a accepté de réitérer l’exercice à l’occasion de la parution de La Tentation artificielle (Actes Sud, août 2025). Dans cette nouvelle œuvre, il pousse à travers l’histoire du codeur Jérémie le lecteur à s’interroger sur la place des algorithmes dans son quotidien. Et pose la question de la spiritualité, du vide spirituel, et du sens, de la valeur de la vie dans nos sociétés hyper connectées. Il nous embarque sans peine dans son récit, drôle et sombre, dans ses digressions aussi, le tout dans un style qui n’appartient qu’à lui. Un ouvrage que tout passionné de Tech, d’uchronies et d’histoires de serial killers se devrait, à mon avis, de lire. Un auteur de talent, qui mérite bien d’être découvert. L’article qui suit, qui se veut une évocation du roman autant qu’un portrait de son auteur, est la retranscription fidèle de notre entretien d’une heure au téléphone, le 7 novembre dernier. Exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Clément Camar-Mercier : « J’aime

 

alterner tragédie et comédie... »

La Tentation artificielle (Actes Sud, août 2025).

 

Clément Camar-Mercier bonjour. Est-ce qu’écrire ce deuxième roman, deux ans après Le Roman de Jeanne et Nathan, ça a été comme une évidence pour vous ? Et qu’est-ce qui a changé finalement entre l’écriture du premier et celle de La Tentation Artificielle ?

 

Ce qu’il faut savoir, c’est que comme j’ai mis du temps à faire publier le premier roman — je l’ai terminé environ un an et demi avant sa publication —, j’avais déjà un peu commencé à écrire ce nouveau roman. Alors, il se trouve que finalement, le début, disons, était le même que pour le premier roman, puisque j’étais un auteur non publié qui essayait de rédiger un roman pour être publié. Et puis, non pas au milieu, mais au bout d’un cinquième, disons, du travail, est sorti Jeanne et Nathan. Donc j’ai interrompu mon écriture, que j’ai reprise après la promotion du livre. Et là, oui, il y a quelque chose qui a changé. Je n’ai absolument pas changé : j’écris de la même manière, avec la même envie, la même liberté. Mais c’est vrai qu’écrire sans avoir la pression de se dire : est-ce que je réussirai à le faire lire un jour, au moins à un éditeur (on n’est bien sûr jamais certain de se faire publier), ça ne procure pas plus de liberté, mais ça enlève un poids et permet de se consacrer pleinement à la littérature, à 100%.

 

Donc à la reprise du deuxième vous avez senti une pesanteur moins forte, quelque part...

 

C’est ça. Je n’avais fait que le plan, je n’avais même pas commencé à écrire, mais dès que je me suis remis à écrire, j’avais été publié, et le premier livre avait été plutôt bien accueilli pour un premier roman traitant de la pornographie et de la drogue. Et donc oui, j’ai écrit plus facilement parce que j’étais quand même libéré de cette peur-là : de toute façon, personne ne va me lire, de toute façon, ça ne sert à rien, etc. Et en même temps qu’on est libéré d’une peur, vient une pression un peu plus grande, celle d’avoir désormais des lecteurs, des lectrices, et donc des attentes, et donc l’envie de ne pas décevoir les gens. Donc voilà, il y a une peur en moins, mais ça ajoute une pression certaine.

 

Très bien. En tout cas, comme pour le premier roman, on ne peut que reconnaître le travail minutieux de documentation auquel vous vous êtes livré pour concevoir cet ouvrage. À combien de temps est-ce que vous estimez, pour ce deuxième roman, le temps de documentation préparatoire et le temps d’écriture ? 

 

C’est dur à calculer, le temps de documentation. Il se trouve qu’on m’avait commandé, il y a maintenant quatre ou cinq ans, une pièce de théâtre pour adolescents sur les sites de rencontres. Et c’est à ce moment-là que j’ai rencontré, si je puis dire, les algorithmes, et leur fonctionnement. Donc j’avais déjà fait une part de préparation qu’on ne peut pas compter, mais qui m’avait bien pris, pour écrire cette pièce, deux à trois mois. Là, c’était très spécifique à Tinder et Grindr, notamment sur les algorithmes. Il y a une scène qu’on retrouve un peu dans le livre, avec un rendez-vous Tinder. Bref, ça m’avait déjà un petit peu plongé dans le monde des algorithmes. Ce travail était déjà fait, je ne partais pas de zéro. Et après, je suis quelqu’un qui prend beaucoup de temps pour la préparation du livre et assez peu de temps pour écrire. En tout cas, je prépare très minutieusement la documentation et le plan du livre, même si, évidemment, je ne le respecte pas, sinon ce ne serait pas drôle. Donc j’ai presque plus de préparation que d’écriture, mais c’est comme ça que je fonctionne. Il faut que je sache exactement ce qu’il y aura dans chaque chapitre, je fais des petits résumés, rien à voir avec la littérature. Mais en tout cas, pour ce qui est de la dramaturgie générale, j’ai un plan très fourni et une documentation énorme avant de me mettre à écrire. Et là, j’ai l’impression de ne pouvoir m’occuper que du style et de l’écriture. Pour donner une approximation, je dirais qu’il y a un an de préparation et de recherche et un an d’écriture.

 

Vous diriez avoir relativement moins de facilité à trouver la trame générale qu’à travailler le style, finalement ?

 

Oui... Rechercher une péripétie, rechercher tel ou tel personnage, créer son passé... Même si je ne raconte pas tout de mes personnages, je les développe en profondeur. J’ai plus de difficultés avec cela. J’ai beaucoup plus de journées douloureuses pour cet exercice. J’en ai aussi en écriture. Mais j’ai aussi de très belles journées d’écriture, où j’écris bien. Et souvent, quand je commence à écrire, je suis presque soulagé. Pour moi, le gros poids, c’est la construction du roman. Et la documentation vient avec la construction.

 

J’espère bien que vous en avez aussi, des périodes de plaisir ! Il ne faut pas que l’écriture ne soit qu’un plaisir maso.

 

De toute façon, c’est un plaisir tout le temps. Après, on peut très bien avoir du plaisir dans la difficulté.

 

On touche dans votre récit à des concepts qui sont apparemment contradictoires : la technologie et le monarchisme, l’IA et la spiritualité. Qu’est-ce qui, dans votre observation du monde, dans vos lectures et peut-être aussi dans votre parcours personnel, vous a inspiré cette histoire ?

 

Je pense toujours que pour écrire, soit on se renseigne — on prend des sources, on fait des interviews —, soit on vit les choses. Il se trouve qu’à un moment de mon aventure de vie, il a fallu que je parte écrire, que je parte de chez moi. Un ami m’avait raconté avoir fait une retraite, que c’était bien. Donc j’ai cherché une véritable retraite spirituelle pour pouvoir aller tranquillement écrire. À ce moment-là, j’étais en train de construire un peu le roman. Je suis donc allé à Solesmes, qui est le monastère le plus proche de chez moi. Là, c’est complètement différent. C’est en vivant là-bas que je me suis dit : je tiens le lieu de mon roman. Parce que j’aime beaucoup les lieux fermés. Enfin, la partie, disons, fermée du roman, comme la cure de désintoxication l’était dans le premier roman. Là, je tiens ma partie où le personnage se pose des questions, où son trajet va un petit peu changer. Ce codeur informatique — j’avais déjà le personnage, concepteur d’algorithmes — il fallait le mettre là-dedans, il fallait le mettre ici. Donc là, c’est vraiment quelque chose que j’avais vécu sur place. Et ce que j’ai vécu là, il fallait que je le fasse vivre à mon personnage. Donc voilà pour le monastère. Après, pour tous ces termes qui, vous l’avez dit dans la question, paraissent opposés, évidemment, je pense qu’ils se rejoignent un peu. Puisque la question de la technologie, l’aboutissement, disons, de la question, les perspectives de cette technologie, me semblent assez proches de celles de la recherche d’une divinité.

 

Tout à fait. Ça, c’est un sujet sur lequel on va revenir et qui est évidemment central dans votre roman. Cette tentation du repli, quelque part donc, vous l’avez eue vous-même. Repli numérique aussi ?

 

Est-ce que la déconnexion numérique est un repli ? Ça, c’est une question. Là, je vais m’amuser à dire que je ne suis pas d’accord, en disant que j’ai découvert finalement que la connexion à outrance, la surconnexion numérique qui ponctue nos vies aujourd’hui, était un repli, en fait. Et que certains replis, certaines choses qu’on croit être des replis, sont en réalité une ouverture au monde.

 

C’est vrai aussi... Et donc, cette déconnexion monastique, pour le coup, ça, c’est quelque chose que vous avez expérimenté, vous me l’avez dit à l’instant...

 

Ce que j’ai découvert et que j’ai vécu absolument pas de manière religieuse, au sens où je n’allais pas là-bas pour confirmer ou pour chercher une foi, que je n’ai pas trouvée d’ailleurs, mais vraiment comme un spectateur, et aussi comme un acteur, puisque je me suis prêté aux jeux et aux consignes... J’ai découvert ce que c’était qu’être moine, moine bénédictin, précisément, catholique, pour ce monastère...

 

Jérémie, votre protagoniste crée des algorithmes pour faire gagner toujours plus d’argent aux grands groupes du numérique, tout en rendant leurs usagers toujours plus accro. C’est un personnage que vous avez inventé de toute pièce, ou est-ce que vous avez pioché ici ou là pour le composer ?

 

Je l’ai inventé de toutes pièces. Enfin, je dirais les deux, parce que je l’ai inventé de toutes pièces : tout ce qui est finalement sa vie intime ; déjà, évidemment, son passé, ses questionnements, ses doutes, tout ça, ce sont des choses que j’ai entièrement inventées. Tout n’est d’ailleurs pas extrêmement crédible, mais moi, je pense toujours que la dramaturgie doit primer sur la crédibilité : le fait qu’il soit un créateur freelance, qu’il conçoive et code... Normalement, ce sont plutôt de petits groupes dans des structures, des salariés de structures préétablies. Donc ça, c’est une chose que j’ai inventée, qui me permettait justement de travailler sur un personnage un peu différent des codeurs qu’on connaît. Et en même temps, j’ai pioché à travers plusieurs témoignages que j’ai pu recueillir, ou livres que j’ai lus, ou documentaires que j’ai vus, ce qu’était vraiment la vie d’un codeur informatique, d’un concepteur d’algorithmes. Disons que tout ce qui est la partie technique, évidemment, j’ai essayé de la reproduire au plus près de ce qu’elle était. Et tout ce qui est la partie intime, je l’ai créée de toutes pièces.

 

En vous inspirant un peu de vous-même, au-delà de l’expérience du monastère ?

 

Pour le monastère, c’est une expérience que j’ai vécue.  Après, je pense que tous les personnages sont tirés finalement de nous-mêmes.  Mais à la différence peut-être de Nathan dans le premier roman, qui pouvait avoir plus de proximité avec moi sur certains points, là, je dirais que Jérémie  ne me ressemble pas beaucoup.

 

Quel rapport, justement, avez-vous à la technologie, au numérique ? Est-ce que ChatGPT et cie, en tant que dramaturge et en tant que romancier, vous les utilisez, vous les craignez aussi ?

 

Alors, je ne les utilise pas, d’aucune manière pour le roman. Je l’utilise maintenant un petit peu dans ma vie numérique, plutôt comme un Google amélioré, parce que je n’en ai pas un usage plus fort que ça. C’est-à-dire que je trouve ça quand même plus rapide et plus simple que certaines questions basiques de Google. Récemment, j’ai fait une recherche sur l’espérance de vie des poules. Donc, j’ai demandé à ChatGPT, ce qui était plus simple parce que je savais que l’espérance de vie dépendait des races de poules, etc. Sur Google, ça m’aurait pris 15 minutes à lire quatre articles. C’est vrai que pour des questions aussi bêtes que l’espérance de vie des poules, je considère ChatGPT comme un allié important, c’est très bien. Mais bon, pour moi, ça se limite à ça. Après, ça peut m’arriver aussi, maintenant, de l’utiliser pour des textes, mais alors c’est vraiment dans des moments de vie très ennuyants, pour des corrections de textes qui n’ont absolument pas de vocation littéraire. J’écris un texte et je le passe par ChatGPT. Parce que moi, comme je suis écrivain, finalement, souvent, on me dit que mes textes qui ne sont pas de vocation littéraire sont un peu compliqués, les phrases sont un peu longues, il y a des mots un peu compliqués, etc. Et ça m’est arrivé quelquefois, dans ces cas-là, juste de donner le texte à ChatGPT, qui me dit que cette phrase-là est un peu longue, etc… Pour les simplifier finalement. Je dirais que ChatGPT est un bon stagiaire.

 

Quant à la question de craindre, absolument pas. Je ne suis pas de ceux qui craignent ChatGPT pour notre métier, parce que je pense qu’on doit toujours être poussé par l’adversité. Étant un grand amateur de tennis, je pense que c’est un peu la même chose. Je veux dire : si Djokovic, Nadal ou Federer étaient seuls, ils n’auraient pas monté leur niveau de jeu à ce niveau-là. Pareil pour Sinner et Alcaraz. Ce que je veux dire par là, c’est que si ChatGPT est capable d’écrire ce que j’écris, il faut juste que j’écrive encore mieux.

 

C’est une bonne réponse, qui n’est pas du tout dans la victimisation, pour le coup.

 

Tout à fait, ce n’est pas mon genre.

 

Il y a un passage qui m’a assez marqué dans votre livre. Jérémie, lors de son passage à l’abbaye de Solesmes, rencontre un homme qui a eu pour tâche d’être modérateur de contenus pour un géant de la vidéo en ligne. Vous y énumérez par le détail, listing assez insoutenable, d’ailleurs, toutes les horreurs absolues qu’il a pu avoir devant les yeux, qui étaient le fond du fond de l’âme humaine. Comment est-ce que vous avez travaillé cette partie en particulier ?

 

C’est fou, parce que ça, je l’avais depuis le début. Ces modérateurs de contenus, ces nettoyeurs du web ont eu un peu un coup de projecteur, je crois que c’était il y a deux ou trois ans, parce qu’il y avait eu un documentaire Arte, puis un documentaire France Culture. On en parle un peu de temps en temps... J’avais vraiment noté ça, « nettoyeur du web », dans mon cahier de notes. S’intéresser à ça, regarder des choses, j’avais regardé des choses, puis c’était resté un peu comme ça. Puis je me suis dit : mais où est-ce que je vais placer ce nettoyeur du web ? C’était très important pour moi de l’inclure, parce que ça recoupe vraiment les problématiques de mon livre. La question, évidemment, des profondeurs obscures de l’humain, du mal, la question du diable et la question surtout de la moralité. Dans l’immoralité de ces réseaux sociaux, finalement, où, pour ne pas avoir accès à certaines choses, nous sous-traitons auprès d’autres gens, des gens très pauvres évidemment, venus de pays en voie de développement, et on leur fait regarder ce qu’on ne doit pas regarder. Quand j’ai découvert ça, je me suis dit : vraiment, c’est en lien avec mon livre.

 

M’est venue l’idée, en fait, que ce serait assez beau qu’un des modérateurs soit devenu moine, et donc il témoigne directement auprès de Jérémie de ça, au moment où Jérémie va se poser ces questions : suis-je possédé par le diable ? Et que cette personne-là va finalement émettre l’idée que peut-être le diable n’existe pas, mais qu’il y a un fond diabolique dans tout être humain. J’ai fait le choix de cette énumération, comme c’est un livre qui joue beaucoup sur les listes, parce que j’avais envie de retrouver ce geste du scroll, qui est quand même un geste fondamental du quotidien, de la modernité, dans la littérature. Et la manière que j’ai trouvée de nous faire sentir un peu comme si l’on scrollait, c’était de faire des listes. Et cette partie est à mettre en parallèle avec un moment où Jérémie scrolle et ne regarde que des vidéos un peu bébêtes pour se remonter le moral, de choses qui s’écrasent ou de chats ou de ce qu’on veut. Et qu’en fait, entre ces vidéos, normalement, il y a de la pédophilie, il y a de la torture... C’était important pour moi, tout simplement parce que je trouvais que ça symbolisait beaucoup de choses que je voulais dire. Je n’avais pas cette idée, au début, du moine, mais elle est venue comme viennent les idées, on ne sait pas trop comment. Un matin peut-être...

 

Est-ce que justement, cette liste-là, que vous avez établie après avoir vraiment pris conscience de tout cela, ça vous a aidé à mieux comprendre ce que peut être l’âme humaine, et peut-être la part de diable qu’on aurait - l’aurait-on vraiment tous ? - chacun en nous ?

 

Ça, je ne sais pas. J’ai beaucoup de lecteurs qui me disent que c’est dur de lire ça. Pour moi, en tout cas, ce n’était pas dur de l’écrire. J’ai l’impression d’avoir peut-être conscience de ces choses-là, et qu’elles ne m’étonnent pas. Je ne sais pas pourquoi, mais il se trouve que ça ne m’étonne plus. Évidemment, ça m’effraie, mais de l’étonnement, pas vraiment... Pour rebondir sur « on n’est pas tous quelqu’un de diabolique », pour nuancer, je pense qu’on a tous cela en nous, mais la plupart des humains sont capables de réfréner ces pulsions-là, de les réfréner à un tel point qu’elles n’émergent jamais.

 

On avance un peu dans le roman. Jérémie, avec son projet d’IA d’un nouveau genre qui est surpuissant et qui se nourrirait de l’ensemble de la connaissance humaine, espère anéantir la place des émotions, du doute dans les prises de décisions. En gros, la machine indiquerait en tout quelle solution à un problème donné serait la plus rationnelle. L’humain n’aurait plus alors qu’à y souscrire. Est-ce que sur cette perspective, entre rêve et cauchemar, vous avez tranché là-dessus ?

 

Je pense que la fin de l’émotion, c’est pire qu’un cauchemar, parce qu’au moins le cauchemar nous émeut. Il y a quelque chose, ce n’est ni du rêve ni du cauchemar. On arrive dans un troisième monde. La pure rationalité m’effraie, oui. Le cauchemar m’inspire plus d’émotion que la proposition de Jérémie. Je pense que c’est quelque chose qui n’existe pas encore, la pure rationalité. Mais en même temps, c’est le fondement de l’algorithme, puisque l’algorithme, bien avant même l’invention des ordinateurs — il a été conçu avant —, c’est simplement une équation mathématique qui est là pour résoudre un problème le plus rapidement possible. Et comme on arrive dans le règne des algorithmes, je me suis dit : prenons cette définition, qui est une définition antique. Et si jamais cette définition de l’algorithme allait jusqu’à nous gouverner ? Mais pour ça, il faut supprimer l’émotion. C’est obligatoire. Donc, il faut supprimer des algorithmes et des IA les biais moraux, parce que l’IA que va fonder Jérémie n’en a plus vraiment. La question du savoir humain, je pense que toutes les IA absorbent déjà tout ça. Ce n’est pas quelque chose, je pense, de propre à Eliza (l’IA que va créer Jérémie, ndlr), de tout regarder, même si ce qui est différent avec Eliza, c’est qu’il laisse l’IA consulter y compris des choses qui sont censées ne pas être morales ou être violentes, etc. Mais surtout, il ne lui donne aucun code moral, alors que ChatGPT, on le sait très bien, bien qu’il ait quelques bugs, et provoque parfois des réponses problématiques... Mais bon, je pense que les codeurs se font un peu remonter les bretelles, que ce n’est pas le but de ChatGPT.

 

Et justement, pour rebondir un peu sur ce que vous disiez à l’instant, est-ce que vous diriez que les fondamentalistes de la tech, de la raison, quelque part, vous font aussi autant flipper que les fondamentalismes du dogme ?

 

Plus. Ils me font plus flipper, parce que dans les dogmes qu’on connaît, en tout cas dans l’histoire humaine, tout dogme repose quand même sur une idée de morale, du bien et du mal, même s’il y a évidemment des dogmes maléfiques, des dogmes violents, des dogmes qui appellent le massacre... Ça, c’est très important. Même un fondamentalisme religieux, par exemple, reste appuyé sur un dogme moral. Et je ne les dédouane de rien. Je dis juste que je pense que c’est moins pire que ce nouveau dogme qui est la troisième partie, celui qui est amorale. Parce que pour moi, la première partie de mon livre traite de l’immoralité. L’immoralité, ce qui n’est pas moral, c’est tous ces algorithmes, le fric, la vie de Jérémie à ce moment-là, des choses immorales un peu basiques. Il découvre malgré tout une vie qui se veut morale. Je ne défends pas la vie des moines, mais il découvre avec eux la notion de moralité. Et la troisième partie est une partie qui est amorale, c’est-à-dire où il essaie d’aller par-delà bien et mal, pour citer Nietzsche. Donc c’était très important pour moi, ces trois notions. Ce nouveau dogme m’effraie réellement plus que ceux qu’on connaît jusqu’ici.

 

D’autant plus parce qu’effectivement, on se base sur quelque chose qui a priori doit être un objectif auquel tout le monde doit aspirer, qui est la raison. Difficile d’attaquer sur le principe quelque chose auquel on est a priori censé tous aspirer...

 

Oui, tout à fait. Et puis, malgré tout, dans toutes les religions et dans tous les dogmes, ça a fait émerger, quel que soit le dogme, de grands penseurs, des gens raisonnables. Il y a plein de courants différents qui peuvent émerger de dogmes religieux. J’ai l’impression qu’il n’y a pas plein de courants qui peuvent émerger du dogme de la Tech... C’est un courant unique. On ne pourra pas trouver les bons et les méchants là-dedans. Il n’y aura pas plusieurs interprétations possibles du Texte, si je puis dire. C’est même opposé à l’interprétation des textes. J’ai l’impression que chaque dogme religieux a toujours vanté un petit peu, au moins — sauf dans ses franges les plus extrémistes —, une certaine liberté d’interprétation qui nous permet de vivre le dogme pas comme quelque chose d’exclusif, l’interprétation unique.

 

Et justement, de ce que vous en savez ou de ce que vous avez cru en comprendre, est-ce que vous diriez que cette histoire-là, cette histoire d’Elisa, c’est plutôt une uchronie dystopique ou alors quelque part, c’est déjà un petit peu ce vers quoi de grands groupes veulent nous amener ?

 

Je pense que c’est plutôt une uchronie dystopique, parce que j’ai l’impression que nous ne sommes pas encore là-dedans. Parce qu’il y a une chose qui obsède trop les gens de la Tech, c’est pour l’instant la question du transhumanisme et de l’immortalité, dont se moque beaucoup Jérémie. Et que finalement, la peur de la mort ne les amène pas encore à penser « Eliza ». Mais une fois qu’ils seront libérés de cette peur de la mort, je pense qu’Elisa sera possible. Ce n’est pas pour tout de suite, parce qu’il y a d’abord un combat technosolutionniste et transhumaniste qui obsède un peu trop les gens de la Tech pour pouvoir avoir cette idée d’Eliza, qui demande justement que la vie humaine n’ait plus de valeur.

 

Et d’ailleurs, je ne vais pas faire un spoiling pour les lecteurs qui voudront lire votre livre, mais par rapport à la mort de sa mère, c’est un point de bascule dans le parcours de Jérémie, qui pose cette question de la vie humaine...

 

Oui. Je voulais que ce soit la première mort, parce que c’est une mort qui pose la question de l’euthanasie. Mais ce qui était important dans ce moment, finalement, c’était de dire qu’il y a des morts qui, peut-être, peuvent être discutées. Cette première mort est peut-être une mort morale, ou possiblement morale, ou en tout cas réfléchie, étudiée, qui peut avoir des avantages. Je ne prends absolument pas parti, je pense que ce n’est jamais le rôle de l’artiste de prendre un parti politique ou autre, d’ailleurs, mais c’était important pour moi que la première mort ne soit pas une mort condamnable à 100%. Le plus important là-dedans, ce n’est pas qu’il tue sa mère, ou que ce soit un meurtre qu’on puisse justifier, c’est de comprendre que mon héros tue et qu’il prend goût à ça. Et il fallait qu’il y ait un meurtre primaire, parce qu’une autre partie de l’histoire, une autre lecture, c’est quand même le parcours d’un tueur en série, de quelqu’un qui jouit, qui prend du plaisir en tuant.

  

Très bien. Et justement dans votre histoire, dans le fantasme de Jérémie en tout cas, l’humain concède à la machine rien moins que son libre arbitre, mais est-ce que dans les faits, on n’a pas déjà un peu renoncé à nos libertés, consenti à une forme de servitude volontaire, tous accros que nous sommes à ce numérique si chronophage et si demandeur, y compris en infos très intimes ?

 

Oui, mais la grande différence, c’est qu’on croit qu’on est encore libre, c’est-à-dire qu’on le fait un peu malgré nous. On ne souscrit pas un contrat qui annule nos volontés, même si on clique sur « J’accepte », « J’accepte », « J’accepte » sans lire, et que sûrement dans tous ces textes qu’on a acceptés sur le net en créant des comptes à gauche, à droite, il doit y avoir certaines choses qui nous font renoncer, notamment à notre histoire personnelle, à ce qu’on publie. Mais on est encore libre de publier ou de ne pas publier. Tout cela existe déjà, mais là, on parle d’un stade supérieur où le but ultime de cette adhésion à la technologie est l’abolition du libre arbitre. Je pense que les gens qui sont sur Instagram ou TikTok n’ont pas comme but ultime de supprimer leur libre arbitre. Leur libre arbitre est battu en brèche très, très durement, mais ce n’est pas leur volonté en le faisant.

 

Est-ce que vous diriez que notre addiction à la technologie, notamment en Occident et notamment dans d’autres pays très développés, cache à vos yeux un manque criant de sens, de transcendance ? Et est-ce qu’ici, les réseaux sociaux, la technologie, là, les lectures radicales d’un message religieux, tout cela, c’est une histoire de vide à combler finalement ?

 

Oui, vous avez tout à fait compris le livre. C’est ça que je dis et que je disais d’ailleurs dans le premier livre aussi. Dans le premier livre, j’ai traité vraiment du phénomène d’addiction, ce phénomène d’addiction qui est évidemment lié à une perte de sens, de sacré, de transcendance. Avant, cette place était occupée par la religion. On l’a retirée de son piédestal pour en faire quelque chose de plus intime, devant relever de la sphère privée, ce n’est pas plus mal. Mais il y a une place vacante. Vous parlez de l’Occident, mais s’il y a bien un point en commun entre toutes les civilisations, c’est qu’on a tous un culte. Tout ethnographe, où qu’il soit allé dans le monde, a perçu dans telle ou telle tribu un culte, des rites, une place au sacré. Je considère donc cette chose-là comme acquise et la comprends comme un besoin de notre espèce. En Occident, on avait cette religion, ce monothéisme, cette Église. Il en reste ce qu’il en reste, peut-être 80 % d’athées dans le pays, donc pas grand-chose. C’est bien beau de se débarrasser de ce culte-là, mais qu’est-ce qu’on a mis à la place ? En France, on a essayé la République. J’en parle un peu dans le livre. Ce n’était pas une mauvaise idée, mais je pense qu’on peut dire que ça n’a pas vraiment marché... Il y a donc une place de libre, et elle est très importante. Le candidat le plus à même de l’occuper, et ceux qui sont dedans l’ont très bien compris, c’est la technologie, et surtout le numérique...

 

Et vous diriez qu’à la limite la tech vous fait peur davantage comme mythe métaphysique que comme système économique ?

 

Tout à fait. Comme système économique, je n’y vois qu’une version 7.0 du capitalisme le plus banal. Évidemment encore plus effréné, plus inégal et creusant encore plus les inégalités. J’ai découvert pour le livre qu’en 1990, la première fortune mondiale était d’une dizaine de milliards de dollars. Même en tenant compte de l’inflation, on est loin des chiffres d’aujourd’hui... Ça, cela m’a vraiment surpris. Bref, le système économique dans lequel baigne la Tech, c’est pour moi une mise à jour du capitalisme. D’ailleurs, la Tech aurait pu ébranler le capitalisme, avec les principes de liberté et d’éveil liés à Internet au départ. Mais le capitalisme sait parfaitement mettre ses ennemis potentiels dans sa poche et en faire des alliés. Là, il a très bien su faire... Alors, ce qu’il y a de nouveau, oui, c’est cet aspect métaphysique. Qui est beaucoup plus effrayant. Le capitalisme l’est aussi, mais il n’a rien de nouveau.

 

Jérémie, comme tous les apprentis sorciers de la Tech, c’est un peu une réécriture du mythe d’Icare ?

 

Le début, oui. Mais il n’y a pas la chute... J’aimerais, parce que ça voudrait dire qu’à un moment, on se brûlerait les ailes, que tout s’éteindrait. Dans tout mythe, normalement, il y a une fin où le héros, s’il ne meurt pas, se rend compte de ce qu’il a fait. Là, j’ai l’impression — peut-être que je me trompe et j’espère me tromper — que c’est mal engagé. Que la technologie, la puissance de cette chose-là, est loin de s’écraser...

 

Le prénom Jérémie, le concept de "Tentation", cette lumière à la fin, ambiguë comme est votre conclusion : vous avez tout de suite su où vous vouliez nous emmener ? Est-ce que vous avez hésité sur ce que vous vouliez faire de la fin du roman ?

 

Je savais que ça allait mener jusqu’à ce terrorisme, où Jérémie deviendrait le bras armé de cette intelligence artificielle qui ferait le ménage pour ne garder que les gens qui la servaient, et donc pour sa propre survie. J’ai longtemps hésité, en revanche, sur un autre arc narratif, celui du couple. Je pensais au départ que ça se conclurait sur les actes de Jérémie, puis j’ai trouvé important de conclure — sans terminer — plutôt sur cet arc narratif du couple : elle va découvrir qui il est, ce que cela va provoquer ? En plus, l’IA, libérée dans la nature, est arrivée aux portes du pouvoir... La fin est moins quelque chose d’ambigu qu’un cliffhanger. À suivre, mais il n’y a pas de suite prévue. J’aime terminer sur un cliffhanger, même si cela frustre un peu le lecteur, mais après, c’est notre vie, la suite...

 

Chacun imagine sa propre suite, en attendant que peut-être vous décidiez de l’écrire ?

 

Non, parce que ça contredirait alors toutes les fins que les lecteurs auront imaginées...

 

Votre roman est tout de même assez sombre, mais au final, comme pour le premier, le message c’est quoi : faire confiance en l’humain ? Ou plutôt ici, que l’humain apprenne à se refaire confiance ? Que le salut ne viendra pas, jamais de l’intelligence artificielle ?

 

Aucun message ! Vous me dites qu’il est sombre, j’ai quand même essayé de faire de l’humour. Beaucoup de gens m’ont dit, au cours de cette rentrée, qu’ils ne partageaient pas l’humour de mon livre. Il est certain que si mon humour ne fait pas rire, ce livre est forcément trop sombre. J’aime alterner tragédie et comédie. Mais pour reprendre votre question sur le message, et revenir au cliffhanger dont on parlait avant, moi, j’ai envie, au travers d’une narration, de personnages, d’exposer des problématiques, de poser des questions, de lier certains évènements, de faire penser le lecteur. J’aime ne délivrer aucun message, voire un message très ambigu. Je préfère qu’il n’y en ait aucun. Le message, c’est à chaque lecteur, indépendamment, de le formuler. Moi, j’essaie d’exposer, par une sorte de fiction tragicomique, une situation du monde telle que je la vois.

 

Bien. Quant à l’humour je vous rassure on le sent bien dans le roman, je parlais plutôt des thèmes traités. Quelles sont vos influences en matière d’humour justement ?

 

L’humour de Shakespeare, et l’humour juif. Je crois que ce sont de bons humours. L’humour juif, parce que c’est toujours : rire pour ne pas pleurer. Pour moi c’est essentiel. Dans Shakespeare c’est la joie du jeu de mot, des situations cocasses, des lapsus. Plutôt l’humour psychanalytique. On rejoint là un peu l’humour juif d’ailleurs.

 

Pas de volonté de moralisation. De moralisme, de votre part ?

 

De moralisme, si ! On oublie souvent ce terme, et c’est vraiment ce que je veux faire : dresser un portrait des mœurs d’une époque.

 

Et si vous en tant que citoyen vous pouviez par extraordinaire, à un moment du récit, vous adresser à Jérémie, lui remettre les pendules à l’heure, ce serait quand, et quoi ?

 

Je reviendrais au moment où il perd un enfant avec sa compagne. C’était très important pour moi qu’il y ait une sorte de traumatisme, une plaie qui soit encore ouverte. Tout le personnage découle de cette blessure. Tout le mal, tout ce qu’on peut faire comme erreurs découle souvent des blessures non cicatrisées. Cette épreuve, leur couple ne parvient pas à la surmonter. C’est là le fondement du problème. En plus, il y avait une question de choix très importante. Il lui fallait faire un choix entre la mère et l’enfant, et j’ai voulu mettre ça en scène. Même si maintenant la législation fait qu’on ne choisit plus. Mais qu’il ait l’impression d’avoir choisi. Moi, je reviendrais là : sa relation avec Aurélie n’aurait jamais dû échouer. J’interviendrais plutôt comme un psy de couple. Mais ce faisant, le reste du roman n’existerait pas, et ce serait dommage, parce que je n’aurais pas pu l’écrire !

 

Et il donne à son IA novatrice le nom de sa fille disparue.

 

Tout à fait. Ou plutôt il a donné à son enfant le nom de la première IA. C’est un peu le serpent qui se mord la queue...

 

Pour en revenir à une question précédente : si la Tech est devenue la nouvelle foi, pour beaucoup on l’a dit, voyez-vous se développer en réaction, des contre-fois ?

 

Je dirais qu’il faudrait forcément retrouver, en tant que société, ce rapport au sacré, à la transcendance. Si ça peut nous amener à trouver quelque chose de mieux...

 

Je pense aussi à des réactions violentes...

 

Oui, la mode actuelle étant à l’extrémisation du débat, voire à son refus pur et simple... Là, personnellement, comme je vous le disais, je n’imagine pas quelque chose qui puisse être plus risqué que la Tech. Je ne valide aucune action violente de quelque sorte que ce soit, mais si ça créait une contre-révolution où des gens iraient pirater des serveurs dédiés à l’IA, ce ne serait pas étonnant.

 

Avez-vous eu des retours de gens de la tech, et espérez-vous des traductions pour cet ouvrage, notamment en anglais ?

 

Je prends d’abord votre deuxième question : les traductions se décident à la foire de Francfort, on rencontre les éditeurs étrangers. Elle a eu lieu il y a une semaine, alors nous n’en savons rien pour l’instant. J’espère évidemment la traduction anglaise. Ce qui est compliqué, c’est que, hors best-sellers, les Américains ne lisent que peu de traductions. Ils auraient plutôt tendance à faire des remakes, comme dans le cinéma. Mais évidemment, je ne cracherais pas sur le marché américain... Le marché anglais aussi, mais ça reste un « petit » marché.

 

Pas de retour de la part de gens de la Tech, sauf d’une personne qui m’a dit qu’il avait trouvé plein de similitudes, au début en tout cas, avec la vie de Jérémie, sa solitude face à son écran. Mais la majorité des retours que j’ai eus de la part de lecteurs et de lectrices, ça a été des retours de chrétiens, figurez-vous. Tous, à peu près, commencent leur lettre par quelque chose comme : « Je suis chrétien »... à chaque fois, j’ai peur de ce qui va suivre. Et en fait, de manière assez belle, ils me remercient surtout de ne pas me moquer de leur religion, et d’en avoir compris à peu près les principaux fondements. Ils ont souvent l’impression, apparemment, d’être moqués. Souvent, ce sont des mots qui sont émouvants. « Merci de nous prendre au sérieux », si je devais résumer.

 

Très bien. D’ailleurs ça va me permettre de rebondir sur ce que vous me disiez au départ, à propos de votre propre retraite au monastère de Solesmes : est-ce que vous vous y êtes senti ouvert, quelque part, à l’idée de recevoir leur message ? Est-ce que vous y êtes allé un peu fermé, ou bien vous êtes-vous dit : pourquoi pas ?

 

Je ne suis pas arrivé en me disant que j’étais fermé complètement, mais je dois avouer que je n’ai pas été convaincu, ou plutôt, touché par la grâce de ce message. En tout cas ça m’a conforté pleinement dans la nécessité d’avoir pour soi une certaine foi, un certain message.

 

Si ce n’est pas indiscret, en quoi croyez-vous Clément ?

 

Croire n’est pas la question.

 

Il y a dans votre récit un clin d’œil au premier roman, avec l’apparition furtive, dans un songe, de Jeanne et de Nathan. Avez-vous pour projet d’élaborer, avec peut-être d’autres livres à venir, une grande série autour des tourments contemporains ?

 

J’aime l’idée que les personnages de mes romans puissent réapparaître, petitement ou même grandement, dans d’autres livres, pour essayer de complexifier encore la pensée. Et j’aime l’idée que le lecteur puisse retrouver des personnages qu’il a aimés — ou pas, d’ailleurs. Créer une constellation, un univers... Pour ce qui est des tourments contemporains, je ne sais pas. Les tourments évoqués ne seraient pas forcément liés à l’époque contemporaine. Je suis quelqu’un de mon époque, je ne sais pas si je choisis complètement mes sujets, mais il y en a qui m’appellent. Pour l’instant, ce sont effectivement des sujets contemporains. Mais c’est finalement presque un hasard. Et ces sujets sont aussi un peu intemporels, finalement. On les retrouve un peu dans toute la littérature, dans la philosophie occidentale... On pourrait imaginer retrouver un Jérémie vivant quelque chose de similaire à Solesmes, au Moyen Âge.

 

Les tourments humains en général, même si effectivement les addictions dans le premier, le manque spirituel dans le deuxième sont très actuels.

 

Tout à fait.

 

Très actuels mais pas propres à notre époque... Que vous inspire-t-elle justement notre époque ? Tout bien pesé vous vous y sentez quand même à peu près bien ? À choisir, auriez-vous aimé vivre en d’autres temps ? Peut-être à celle de Shakespeare, pour espérer le rencontrer ?

 

Non, je crois que quand même, les progrès du confort et de la médecine font qu’en réfléchissant à fond à cette question, j’arriverais quand même à une conclusion en faveur de notre époque. Alors oui, je rêverais de partir, de voyager dans le temps, de passer une semaine avec Dostoïevski, Shakespeare, Balzac ou Platon. Mais j’aurais vite envie de retrouver mon lit 180, ma bulle dans la forêt et mon chauffage à 19 °C. C’est sans doute un peu matérialiste, mais j’essaie toujours de répondre sincèrement. Que m’inspire l’époque ? De grands progrès scientifiques, qui procurent énormément de bénéfices. Mais elle m’inquiète aussi énormément, en raison de ce manque spirituel et de cette perte complète des repères.

 

Cette question je vous la pose, Clément, en tant que dramaturge : est-ce qu’en y réfléchissant, et en considérant les éléments essentiels et ceux qui pourraient être retirés, vous pourriez imaginer que La Tentation artificielle soit mis en scène au théâtre ?

 

J’attends le coup de fil. Je pense que ça serait bien. J’en serais ravi !

 

Vous-même vous sentiriez...

 

Moi-même, non. Collaborer peut-être, si on me le demande, et encore, je crois que je dirais non. Ayant fait des adaptations, je considère que c’est une nouvelle œuvre en soi. Il y a forcément toujours un peu de trahison, et l’auteur, de son côté, va forcément vouloir respecter ce qu’il a écrit, au détriment peut-être de la logique théâtrale. Mais j’espère beaucoup que ça se fasse, en tout cas...

 

Florian Zeller, dramaturge et réalisateur, vient d’être élu à l’Académie française, qu’est-ce que ça vous inspire ?

 

Je suis d’autant plus ravi de l’élection de Florian Zeller que c’est un dramaturge populaire, qui a su amener au théâtre tant de gens qui n’y seraient pas allés sans lui.

 

Encore beaucoup de digressions dans le livre, sur des tas de sujets, et on vous suit ma foi sans déplaisir. Vous êtes comme ça dans la vie ?

 

Pas quand je discute, j’évite. Mais j’ai l’impression que la vie est elle-même comme ça. Je pense qu’on ne fait pas assez de digressions. Le roman est, je crois, l’endroit où la digression doit encore pouvoir prendre toute sa place. Je travaille en ce moment pour le théâtre, pour une adaptation de À la recherche du temps perdu. On relisait des passages à voix haute cette semaine, et l’art de la digression de Marcel Proust est quelque chose qui me semble divin. Une digression, parfois fort longue, pour expliquer un geste ou un moment, me paraît essentielle.

 

Si vous deviez écrire le petit post it des libraires pour inciter nos lecteurs à lire votre livre, qu’y inscririez-vous ?

 

 

Vos autres projets pour la suite ?

 

Je sors d’une longue période théâtre : trois Shakespeare créés coup pour coup. Je continue mon exploration de son œuvre. Ensuite, une pause. Là, on est au tout début de notre exploration proustienne, qui va s’étendre sur deux-trois ans avant même de pouvoir ressembler à quelque chose. J’ai aussi une commande de théâtre sur la vie de Leonard Bernstein. Et je vais me consacrer à mon troisième roman. J’avais une idée, mais depuis deux jours, elle ne me plaît plus. J’en suis encore au stade de la recherche. De la recherche du sujet, pas du temps perdu !

 

Des envies fortes ?

 

Continuer à écrire des romans. Avoir encore plus de temps pour le faire. Je me rends compte que c’est dans cet exercice que je suis le plus heureux. J’aimerais être moins contraint de devoir faire d’autres choses.

 

Donc moins de théâtre, davantage de roman.

 

Oui. Là j’ai trois ou quatre pièces par an. Si je pouvais en avoir une, ça me sortirait de mon bureau. Et huit mois sur un roman... C’est ma vie rêvée, mais je n’en suis pas si éloigné.

 

Entretien daté du 7 novembre 2025.

 

Crédit photo : Patrice Normand.

 

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21 novembre 2025

Richard Melloul : « Quand il chante, Sardou joue un rôle, toujours »

Fin septembre, le photographe Richard Melloul acceptait d’évoquer pour Paroles d’Actu le regretté Michel Blanc, qu’il avait pas mal côtoyé, en particulier à l’époque de Tenue de soirée (1986). Parmi ses projets à venir, il m’indiqua alors qu’il aurait, en novembre, une double actu Sardou : un film articulé autour d’une longue interview avec l’artiste, son premier diffusé au cinéma (et diffusé ensuite sur M6 en décembre), et un beau livre de recueil de photos qu’il a prises de lui depuis des décennies. Sardou, une vie sur scène (Albin Michel, novembre 2025) ne pourra que plaire à celles et ceux qui suivent le chanteur depuis tant de temps : une bonne partie des photos sont inédites, et à travers elles on le voit évoluer, mûrir. Je remercie M. Melloul pour ce nouvel échange, ici retranscrit. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (10/11/2025)

Richard Melloul : « Quand il chante,

 

Sardou joue un rôle, toujours. »

Sardou, une vie sur scène (Albin Michel, novembre 2025)

 

Richard Melloul bonjour. Quel premier bilan est-ce que vous tirez des passages ciné de votre film sur Michel Sardou ?

 

Que de la fierté, parce que quand on fait un film qui pour la première fois est diffusé au cinéma, on est forcément fier.

 

Vous avez eu des retours sur des chiffres ?

 

J’ai eu des retours, oui, je pense que ça a bien marché. Je crois que Pathé est très content. Je n’ai pas les chiffres, mais ils me disent qu’ils sont très contents. Mais surtout, c’est la fierté d’avoir un film au cinéma.

 

On imagine que réaliser un tel film, c’est un exercice bien différent de celui de photographe. Est-ce que vous appréciez les deux de la même manière ?

 

C’est mon troisième film. Le premier était sur Gérard Depardieu, il a été à Cannes, en sélection officielle du Festival. Et le deuxième, c’était Joey Starr pour France Télévisions. Celui de Michel Sardou, après les séances au cinéma, sera diffusé à la fin de l’année sur M6.

 

Vous aimez ça, le fait de réaliser ?

 

Oui, j’en fais un de temps en temps. Et puis, vous savez, on ne peut pas toujours faire la même chose dans sa carrière. Il faut se renouveler parce que sinon, on ne travaille pas. Et il faut que les idées viennent de soi, parce qu’aujourd’hui, personne n’a besoin de personne. Donc, il faut créer l’envie chez les autres, avec des projets nouveaux.

 

Et comment est-ce que, justement, sont nées les idées conjointes du livre et du film ?

 

Eh bien, parce que c’est le 60e anniversaire de la carrière de Michel, j’ai réfléchi à ce qu’on pouvait faire de nouveau. J’avais beaucoup de photos de scène qui n’avaient jamais été exploitées, donc j’ai proposé à mon éditeur de faire un livre. Et puis, on est allé voir un producteur, Stéphane Simon (Outside Films), qui nous a suggéré d’en faire un documentaire.

 

Et alors, comment est-ce que vous avez su convaincre Sardou pour le livre et surtout pour le film ?

 

On est passé par son agent, on lui a proposé que Michel nous accorde une interview de deux heures, ce qu’il a accepté. Ce dialogue représente la colonne vertébrale du film. On le nourrit ensuite par des intervenants. Ce n’est jamais un exercice qu’il aime bien faire, mais il s’est prêté au jeu.

 

Et comment justement avez-vous défini la liste des personnes interrogées pour l’évoquer, pour le livre et le film ?

 

La quasi-totalité des gens qui ont travaillé avec Michel Sardou ont son âge. Jacques Revaux, Jacques Rouveyrollis... On a aussi fait intervenir d’autres personnes qui avaient des choses à dire : Carla Bruni, Patrick Bruel, Victoria Bedos...

 

Et la plupart des gens ont été assez réceptifs à l’idée ?

 

Oui, parce qu’ils sont tous très respectueux du travail de Michel Sardou. Donc il y avait une vraie fierté à participer à ce documentaire.

 

Dans le texte que vous écrivez, vous citez Sardou, il parle de vous comme d’un vieil ami. Et lors de notre interview sur Michel Blanc, vous m’aviez confié chercher plutôt à établir des relations de confiance que des rapports personnels avec qui vous connaissez...

 

Oui, mais encore une fois, l’amitié c’est autre chose. Là, ce sont des relations professionnelles, et dans les relations professionnelles, la chose la plus importante c’est la confiance. L’amitié ça ne regarde que lui et moi. Après, quand on s’adresse à un public et qu’on fait des choses pour partager avec ce public, que ce soit un livre, un film, on est dans le rapport de confiance...

 

>>> Les Lacs du Connemara <<<

 

Vous l’avez suivi sur scène pendant quoi, pas loin de 60 ans ?

 

Je l’ai suivi depuis le Connemara, donc depuis les années 80. À l’époque je ne le connaissais pas mais je le photographiais déjà sur scène. Je n’avais pas de relation avec lui, il ne savait pas qui j’étais. Et à partir de 83, 84, il y a des relations de confiance qui se sont instaurées, et puis on a continué à travailler ensemble.

 

Effectivement, certaines des photos qui apparaissent sont bien...

 

Bien antérieures, oui.

 

Et est-ce que vous avez senti au fil des ans des métamorphoses vraiment évidentes, sensibles chez lui en tant qu’homme de scène ?

 

Oui, parce que les lumières de Rouveyrollis, tout d’un coup, l’habillent, et ça donne une force, puis les moyens techniques ont évolué, le son a évolué, et il en a profité bien sûr. Ça l’a mis en lumière d’une manière un peu différente. Quand vous regardez les shows télé des années 70 ou 80, on n’est pas dans la même configuration que les Bercy des années 2000.

 

Vous diriez donc qu’à cet égard, l’habillage de Rouveyrollis apporte vraiment quelque chose en plus...

 

Bien sûr, c’est essentiel. Jacques Rouveyrollis donne l’impression que tout bouge sur la scène, alors que Michel n’a pas fait trois pas. C’est parce que Jacques fait des lumières tellement spectaculaires qu’on a l’impression que tout est en mouvement.

 

D’ailleurs, vous expliquez bien qu’il n’a pas besoin vraiment de bouger sur scène. Ce sont ses chansons qui sont scéniques ou cinématographiques d’ailleurs.

 

Il n’en a pas besoin. Aznavour ne bougeait pas sur scène non plus.

 

Par contre, est-ce que vous arrivez sur une photo que vous allez prendre sur scène à dire là, tiens, dans cette image, je capte quelque chose ?

 

Non. Vous savez, pour des photos sur scène, les lumières apportent beaucoup de la scène. Je passe d’un côté à l’autre. Ça donne des photos très différentes, ce qui a donné l’idée de les réunir dans un ouvrage... J’ai deux heures pour faire les photos, et souvent sur plusieurs jours. Donc je prends vraiment le temps de faire les choses le mieux possible.

 

Une photo de scène réussie, ça tient à quoi ? Ça tient à un regard ?

 

Ça tient à un regard. Ça tient à une lumière. Ça tient à un cadrage. Ça tient à toutes les choses qui composent une photo. Et puis après il y a les composantes extérieures : lui, la lumière de Rouveyrollis, la taille de la scène, etc...

 

Est-ce que vous diriez que Sardou en scène c’est quelque chose de vraiment particulier par rapport à d’autres ?

 

C’est là où son charisme prend toute sa force. Voilà. Quand il monte les trois dernières marches, ça devient un héros.

 

Il y a des photos qui vous tiennent particulièrement à cœur ?

 

Non, parce que c’est un travail global. Encore une fois, les photos sont très différentes les unes des autres : il y en a où Michel est tout petit, où il est de dos, après le public est devant, ou d’autres où il est en très gros plan, etc... Toutes ces photos font que c’est une œuvre unique. Il n’y a pas une photo que j’aime bien. Il y a des photos que j’aime bien, mais il n’y en a pas qu’une. Une succession de choses...

 

Et vous promettez au lecteur dans votre avant-propos qu’à travers votre livre et vos photos, il pourra retrouver le chanteur qu’il a admiré et l’homme qu’il aime...

 

Et celui qu’il connaissait pas bien. Tout à fait.

 

Et au fond, vous vous diriez que c’est plutôt le chanteur ou l’homme qui vous a conquis ?

 

Vous savez, quand quelqu’un s’est fait dans une profession, que ce soit un peintre en bâtiment ou tout autre métier, il y a d’abord la relation humaine. Donc si c’était un très très grand chanteur et un mec pas sympa et un mec pas fréquentable, je n’aurais pas été vers lui. C’est parce qu’il y avait des relations humaines qui étaient très fortes.

 

Sardou parle beaucoup de masques dans sa préface.

 

Oui.

 

Est-ce que vous croyez avoir compris qui était Sardou sans masque ? Et au final, est-ce que vous pensez qu’on doit vraiment retirer son masque à un artiste ?

 

Il joue un rôle, c’est un jeu de rôle. Quand il monte sur scène, qu’il parle du bac G ou de je ne sais quoi, ça ne veut pas dire qu’il pense ça lui-même. Ça veut dire que c’est une interprétation. Comme il l’a dit lui-même, il peut raconter une chose dans une chanson et son contraire dans une autre chanson. C’est comme des petites scénettes, des petits films.

 

Et vous pensez justement qu’il a vraiment souffert que certains de ses mots soient mal compris ? Notamment lorsqu’il jouait des rôles ?

 

Non, ça a été tellement amplifié par les journalistes... Ils savent très bien ce qu’il a voulu dire, mais on fait du spectacle en lui posant les mêmes questions depuis 50 ans, alors qu’ils connaissent très bien la réponse. C’est de la provocation pour faire du spectacle. Parce que quand on a une image qu’on colle, même si l’auteur de cette image veut la décoller, les médias sont là pour la recoller.

 

>>> Le Figurant <<<

 

Il y a des chansons, à titre personnel, qui vous parlent particulièrement dans son répertoire ?

 

J’ai découvert Le Figurant, que je trouve formidable. Je la connaissais moins que les autres. C’est incroyable, c’est une force. Dans le film, tout le monde réagit très très bien à ce titre.

 

Est-ce qu’il y a des questions que vous n’avez jamais osé lui poser ?

 

Bien sûr qu’il y a des questions que je n’ose pas lui poser, parce que ça ne me regarde pas, etc... Vous savez, je fais ce métier depuis longtemps, et si je reste dans ce métier depuis longtemps c’est parce que je reste à ma place. Je ne fais pas un transfert d’identité avec les gens que je photographie...

 

À l’issue de ce livre, il a fini sa carrière. Est-ce que vous pensez lui avoir dit au revoir, professionnellement et humainement parlant ?

 

Non, je n’ai pas dit au revoir, parce que lui peut très bien vouloir refaire une série télé, une pièce de théâtre, etc...

 

Richard Melloul.

 

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