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Paroles d'Actu
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24 novembre 2025

« A House of Dynamite, de Kathrin Bigelow, pourquoi aujourd’hui ? », par Jean-Marc Le Page

Depuis quelques semaines, le film Netflix A House of Dynamite, dirigé par la réalisatrice oscarisée Kathrin Bigelow, fait beaucoup réagir. Il faut dire que cette fiction, qui met en scène les réactions dans l’urgence et en temps réel des décideurs américains face à la perspective imminente d’une frappe potentiellement nucléaire sur le sol des États-Unis, ne tombe pas n’importe quand. Depuis 2022 et l’invasion par la Russie de l’Ukraine, on entend à nouveau parler du nucléaire militaire dans l’actualité, dans les débats, dans la rhétorique des uns et des autres. On évoque des changements dans les doctrines d’utilisation de l’arme atomique, la perspective de reprise des essais, on sensibilise les populations, etc. Bref, on se croirait un peu revenus au début des années 80, lorsque la guerre froide finissante (on ne le savait pas encore) menaçait bien de se réchauffer à tout instant...

 

J’ai souhaité proposer à Jean-Marc Le Page, grand connaisseur de ces questions - il a notamment écrit La Menace nucléaire, de Hiroshima à la crise ukrainienne, ouvrage très complet paru chez Passés composés en 2022 -, de nous livrer, pour Paroles d’Actu, son analyse du film. Il le replace dans une perspective historique de littérature et de pop culture empreintes de peur apocalyptique, et évidemment dans le contexte particulier de notre actualité de 2025. Je le remercie pour son texte, passionnant et éclairant. Et signale qu’il a été auteur, dernièrement, d’un article intitulé La Formation des officiers de renseignement en Indochine (1945-1954), pour la revue Études françaises de Renseignement et de Cyber (n°5). Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« A House of Dynamite de Kathrin

Bigelow, pourquoi aujourd’hui ? »

par Jean-Marc Le Page, le 18 novembre 2025

Illustration générée par ChatGPT, sur demande de votre serviteur. Elle est censée illustrer

la peur du nucléaire, dans le cadre d’une imagerie un poil kitch, très 1950s.

 

Netflix diffuse depuis le 2 septembre 2025 A House of Dynamite réalisé par Kathrin Bigelow. Le pitch est simple : un tir de missile balistique visant les États-Unis est détecté par les systèmes d’alerte avancés. Le téléspectateur va alors suivre différents personnages, politiques, militaires, journalistes ou spécialistes de la sécurité civile (la FEMA) durant le laps de temps qui s’écoule entre la découverte et la frappe. Par ailleurs, cette dernière n’est pas montrée, le film s’arrêtant au moment où… La narration est déconstruite en trois chapitres, couvrant la même unité de temps mais des protagonistes différents  dans une démarche verticale : les membres de la Situation Room de la Maison-Blanche qui découvrent l’attaque et les militaires d’une base opérationnelle en Alaska qui tentent l’interception ; les officiers supérieurs et les conseillers du Président qui doivent prendre les décisions et mettre en œuvre les plans de sauvegarde selon les protocoles ; le secrétaire de ce qui est encore la Défense et enfin le président des États-Unis à qui revient en dernier recours la décision de la riposte. À l’image de ce que Kathrin Bigelow avait montré dans la dernière séquence de Zero Dark Thirty, le public vit les événements en temps réel, il est emporté dans le flux d’informations qui se précise au fur et à mesure, au plus près de la mécanique d’une réponse qui est pensée, analysée, préparée depuis des décennies. Il n’y a rien de mieux anticipée qu’une attaque nucléaire sur le sol des États-Unis. Les réponses appropriées sont par ailleurs présentées dans le film alors que les différentes options qui s’offrent à lui sont explicitées au Président par son aide de camp. La scène, qui se déroule dans Marine One, dévoile une partie du contenu de la célèbre valise qui accompagne le président lors de tous ses déplacements.

 

La description se veut la plus réaliste possible tout en étant également très incarnée. C’est une première différence avec Nuclear War : a scenario d’Annie Jacobsen dont le film est directement inspiré*. La seconde est métronomique dans la présentation qui conduit le monde à sa destruction. La journaliste garde des distances avec ses personnages qui ne valent que par leur fonction et leur rôle. La première, au contraire, s’attache à décrire les sentiments, les attitudes de chacun face à l’impensable. Elle dépasse les protocoles pour s’attacher à l’humain, à leurs réactions – qui restent toujours professionnelles même si les doutes existent. Par contre, nous ne connaitrons pas la décision du président.

 

Le scénario, comme celui d’Annie Jacobsen, présente de nombreuses limites, mais la vraisemblance géopolitique n’est pas recherchée. Ces deux œuvres, qui sont liées, sont à prendre comme ce qu’elles sont, c’est-à-dire des scénarii, des cas d’école, extrêmes et sans doute des plus improbables : une frappe surprise non détectée dans le film, à proximité des côtes américaines dans le livre, qui laisse place à l’incertitude dans son attribution. Chez K. Bigelow l’option de représailles choisie tend vers une réplique massive alors que personne ne connaît la nature de l’agression – un missile balistique est dual par nature et peut emporter des charges conventionnelles – ni si elle sera une réussite. La solution confine à la surréaction avec tous les risques que cela comporte, et qui semblent assumés par une partie des protagonistes.

 

Guerre nucléaire est le résultat d’une démarche qui vise à alerter l’opinion publique des risques inhérents aux armes nucléaires. Son autrice dénonce les politiques liées au développement des armements nucléaires en montrant que le risque zéro n’existe pas, que les accidents sont toujours possibles, que la dissuasion peut ne pas fonctionner et donc entrainer le monde dans l’abîme. Dans ce cas, nous ne sommes pas très éloignés des travaux de Benoît Pélopidas, chercheur au CERI de Sciences-Po, auteur de Repenser les choix nucléaires qui montre que le risque de l’accident nucléaire est un invariant et un impensé**. K. Bigelow ne va pas au bout de cette logique, puisqu’elle ne montre pas les conséquences de la frappe et son escalade. Elle est suggérée. Cependant, en montrant l’interaction entre protocoles et facteurs humains, elle nous expose une pente qui n’est pas très différente...

 

Son discours n’est pas autant marqué politiquement que chez Jacobsen, le récit n’est pas explicitement anti-nucléaire mais il en reprend la grammaire. D’ailleurs, la revue de référence, The Bulletin of Atomic Scientists complète le film dans un article qui décrit les effets de la frappe sur Chicago tout en qualifiant le scénario de « plausible »***. Si nous retrouvons la réalisatrice dans son approche humaniste et dans l’exposition des émotions terriblement naturelles qui étreignent ses personnages, le fond exprime un doute sur l’acceptabilité de la dissuasion et de ses conséquences : limites humaines dans la réaction à l’agression, choix des personnes qui ont le droit de survivre. Adepte du cinéma de sécurité nationale****, et à ce titre bénéficiant d’aides matérielles de la part du département de la Défense ou d’autres administrations, elle semble s’en détacher davantage que dans Zero Dark Thirty dans lequel elle défend la thèse de la CIA dans la traque d’Oussama Ben Laden*****. À ce titre nous sommes plus proches de la critique du pouvoir politique qui transparaît dans Detroit sorti en 2015.

 

Ce film est le dernier avatar d’une série d’œuvres, en particulier de livres qui traversent l’actuelle pop-culture. Outre Nuclear War, il convient de citer 2034 d’Elliot Ackerman et de l’amiral James Stravidis en 2022, La Flotte fantôme d’August Cole et Peter W. Singer en 2015 ou encore Pour rien au monde de Ken Follett sorti en 2021. Leur point commun à tous, une confrontation qui aboutit à une troisième guerre mondiale avec un échange nucléaire plus ou moins intense. Ici, nous ne sommes plus dans l’uchronie post-apocalyptique mais dans le réalisme géopolitique. Les récits se veulent les plus proches possible de la réalité et sont nourris par l’expérience de certains des auteurs – James Stravidis par exemple est un ancien commandant suprême des forces alliées de l’OTAN. Il faut y voir les conséquences de l’air du temps. Un ancien commandant du groupe d’armée Nord de l’OTAN avait également rédigé deux ouvrages présentant une Troisième Guerre mondiale en 1978 et en 1983. Sir John Hackett y déroule le scénario des conséquences d’une offensive majeure de l’armée rouge en Allemagne et qui aboutit à la destruction de Minsk et de Birmingham. Dans la  même veine nous retrouvons Tempête rouge de Tom Clancy (1986) et des films qui ont marqué leur époque : The Day After en 1982, ou Threads l’année suivante. Il existe une variation sur la guerre biologique avec Virus en 1980.

 

Le point commun de ces deux périodes  : les tensions géopolitiques et les risques que nous encourons. La petite musique de la rhétorique nucléaire qui ne cesse de raisonner à nos oreilles depuis l’agression russe en Ukraine rappelle des temps plus anciens, ceux de la guerre fraîche et de la fin de la Détente. L’ennemi principal des démocraties était l’URSS, les œuvres contemporaines sont davantage orientées en Asie : Chine et Corée du Nord, mais la grammaire de la menace nucléaire reste la même, de même que son expression artistique. Il n’y a que la musique qui semble s’en tenir éloignée de nos jours, Enola Gay ou Russians n’ont pas encore trouvé de relève******.

 

Ainsi, A House of Dynamite est clairement un film de son temps, anxiogène, qui dénonce le risque que l’humanité encoure en cas d’exacerbation des tensions. Il dénonce le risque nucléaire comme ses prédécesseurs des années 50 et 80 et souhaite s’inscrire en opposition aux politiques de dissuasion nucléaire défendue par les États dotés. Il faut juste souhaiter que ces livres, ses films restent confinés à leur état de fiction et ne deviennent pas des œuvres d’anticipation comme Le Monde d’hier en son temps. And that Russians always love their children too...

 

* Annie JACOBSEN, Nuclear War : A Scenario, Boston : Dutton & Transworld, 2024, 400 p.
** Benoît PELOPIDAS, Repenser les choix nucléaires, Paris  : Presses de Sciences-Po, 2022, 306 pages.
*** Patricia JAWORECK, Isabelle WILLIAMS, « The sequel you didn’t know you needed », Bulletin of Atomic Scientits, 31 octobre 2025.
**** Matthew ALFORD, Tom SECKER, National Security Cinema : The Shocking New Evidence of Government Control in Hollywood, CreateSpace Independent Publishing Platform, 2017, 264 pages; Jean-Michel Vallentin, Hollywood, le Pentagone et le monde : Les trois acteurs de la stratégie mondiale, Paris : Autrement, 2010, 256 pages.
***** John PRADOS, Histoire de la CIA, Paris : Perrin, 2019, 500 pages.
****** Orchestral Manœuvres in the Dark, Dindisc, 1980  ; Sting, A&M Records, 1985.

 

Jean-Marc Le Page est auteur de La Menace nucléaire,

de Hiroshima à la crise ukrainienne (Passés composés, 2022).

Dernièrement, La Formation des officiers de renseignement en Indochine (1945-1954),

pour la revue Études françaises de Renseignement et de Cyber, n°5.

 

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1 octobre 2025

Bertrand Mathieu : « Il est vital que le politique reprenne la main sur les contre-pouvoirs »

Dans son ouvrage paru en mars dernier, Europe : lUnion fait la force… dans la diversité (LGDJ), Bertrand Mathieu, professeur émérite de l’Université Paris 1- Panthéon-Sorbonne et membre de la Commission de Venise du Conseil de l’Europe, s’interroge longuement sur l’état de la démocratie au sein de l’espace européen. L’Union européenne, et nos états de droit eux-mêmes, martèle-t-il, courent à la catastrophe si le politique, en tant qu’expression d’une volonté populaire clairement exprimée, ne reprend pas la main face à des autorités à la légitimité contestable (la Commission européenne par exemple) ou à des contre-pouvoirs qui, d’après lui, vont au-delà de leur rôle (les juridictions de contrôle, les ONG...), jusqu’à mettre en péril les équilibres dont ils sont pourtant les garants. Il établit un lien direct entre ce sentiment - et souvent cette réalité - de dépossession par les peuples de leur voix en tant qu’exercice de la souveraineté, et la poussée préoccupante, aux deux extrêmes des échiquiers politiques, des partis qui visent à renverser le système.

 

Je remercie M. Mathieu, qui avait déjà rédigé en 2016 pour Paroles d’Actu, un texte éclairant sur le référendum, pour les réponses qu’il a bien voulu m’apporter. Je précise, à toutes fins utiles, que notre échange s’est tenu avant les récents développements autour de la dernière condamnation de Nicolas Sarkozy. Je ne puis qu’inviter le lecteur attentif, et curieux d’aller au bout des choses, à s’emparer du texte de M. Mathieu : ce qu’il y développe ne fera forcément pas l’unanimité, mais les questions qu’il y pose le sont rigoureusement, en tant que praticien du droit, non comme tant de polémistes de comptoir. Comme lui-même l’indique, à la fin de notre entretien : son livre n’a d’autre prétention que d’alimenter les débats, de faire appel à l’esprit critique de chacun. Les confrontations d’idées, réfléchies, respectueuses, sont-elles encore de saison... ? Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (25/09/2025)

Bertrand Mathieu : « Il est vital

pour nos démocraties

que le politique reprenne la main

sur les contre-pouvoirs »

Europe : l'Union fait la force… dans la diversité (LGDJ, mars 2025)

 

Bertrand Mathieu bonjour. La première question que j’ai envie de vous poser est la suivante : en dépit de toutes les défaillances que vous exposez fort bien, quelle a été votre propre histoire, jalonnée peut-être de moments d’exaltation et de désenchantement, s’agissant du processus de construction européenne ?

cheminement européen

N’ayant jamais été ni un militant pro-européen, ni un adversaire résolu de l’Europe, ce sont plutôt des interrogations que je me suis posé en tant que constitutionnaliste (mais le citoyen n’est jamais loin). Lors du premier septennat de Jacques Chirac, l’un de ses conseillers les plus proches, qui m’avait consulté sur une question constitutionnelle n’ayant rien à voir avec l’Europe, me demande à la fin de l’entretien mon opinion sur les questions que posent l’articulation entre la Constitution et la souveraineté nationale d’une part, et la construction de ce qui ne s’appelait pas encore l’Union européenne d’autre part. Je dois avouer que je n’ai pas su répondre au-delà de banalités. Alors que les constitutionnalistes laissaient aux européanistes, c’est-à-dire aux spécialistes du droit international, les questions relatives aux traités européens, il m’a rapidement semblé que l’articulation entre la Constitution et le droit européen devenait une question fondamentale et un défi pour les spécialistes du droit constitutionnel. Cet ouvrage est le fruit d’une réflexion assez longuement murie. Je ne dirai pas qu’il traduit un moment de désenchantement mais un sentiment d’inquiétude face à des dangers ou à des défis auxquels l’Europe peut apporter une réponse, qu’elle se montre aujourd’hui incapable d’apporter.

 

Pourquoi, alors que les vents mauvais et la résurgence des empires menacent, estimez-vous toujours essentiel que, divers autant qu’ils sont, les Européens soient unis, porteurs de quelque chose qui dépasse l’addition de leurs singularités ?

de la nécessité d’une Europe puissance

Le monde change et l’Europe est donc plus que jamais nécessaire. Deux phénomènes relevant l’un et l’autre de la géopolitique sont à l’œuvre : la renaissance de logiques impériales - le retour des empires russe, chinois, ottoman… et la substitution des rapports de force aux règles juridiques pour réguler les rapports internationaux. Si l’Europe n’a jamais été durablement le terrain d’empires puissants, elle a une véritable identité. Héritière des traditions grecque, latine, chrétienne et des Lumières, elle est incontestablement porteuse de valeurs humanistes, philosophiques et politiques. Il existe une identité et des valeurs communes européennes. En outre les Européens, dans ce monde qui se transforme, ont des intérêts communs à défendre, d’ordres économique, financier, militaire. En un mot, appuyée sur son identité l’Europe doit aspirer à être une puissance dans ce nouveau monde. 

 

La force de votre ouvrage c’est, je crois, de démontrer comme vous le faites, comme un juriste et non comme un polémiste, combien la construction européenne s’est développée comme un appareil de moins en moins démocratique, qui tend à faire accroître ses prérogatives (la Cour de Justice et la Commission notamment) au détriment des États, et souvent à faire la morale. Est-ce que vous sentez, alors qu’on observe partout la montée des populismes et tentations illibérales, que le mal est fait pour de bon, ou bien l’Europe en tant que projet a-t-elle encore une chance de récolter l’adhésion des Européens ?

entre l’appareil et le peuple, la rupture ?

La montée du populisme est un phénomène qu’il ne suffit pas de condamner, mais qu’il convient surtout de tenter d’expliquer si on veut le surmonter. Le populisme n’est pas une réponse, le rejet des élites ne peut constituer un projet politique, il peut aussi dégénérer vers des pouvoirs autoritaires, voire dictatoriaux. La relative démission des élites et la colère des peuples créent un vide dans lequel un aventurier peut trouver sa voie. Mais le populisme est une réaction parfaitement compréhensible à une situation où la démocratie n’est plus qu’une incantation. Le pouvoir n’appartient plus aux élus du peuple, les dirigeants se refusent à interroger le peuple par référendum par peur de la réponse et du désaveu. Prenez le cas de la France. Lors d’une élection, les candidats se présentent sur un programme. Mais il s’agit le plus souvent d’un leurre, non pas parce que les politiques mentent, mais parce qu’ils ne pourront pas appliquer leur programme, nombre des décisions qui ne s’inscrivent pas dans un consensus prudent étant susceptibles d’être empêchées par un juge constitutionnel ou européen ou remises en cause par l’Union européenne, les pouvoirs financiers, les agences de notation… Le pouvoir s’est déplacé du peuple vers les juges, les autorités indépendantes, les ONG… toutes des institutions nécessaires en démocratie, mais qui tendent à sortir de leur fonction de contrôle pour exercer un pouvoir de décision.

 

Le débat sur le gouvernement des juges ou l’état de droit tend en réalité à disqualifier de vraies questions. Oui, les juges sont un contrepoids vital pour une démocratie et leur indépendance est une exigence fondamentale ; oui l’état de droit, en ce qu’il représente un antidote à l’arbitraire, est une garantie fondamentale pour les citoyens. Mais un juge constitutionnel qui décide qu’il est interdit d’interdire l’aide aux étrangers en situation irrégulière, au nom d’un principe aussi vague que la fraternité, un juge européen qui impose à un État l’enseignement de la théorie du genre dans les écoles, au nom d’une principe aussi général que la non-discrimination, sortent incontestablement de leur mission pour empiéter sur celle du politique. Or, pour revenir à l’Union européenne, les deux organes les plus puissants, qui modèlent en quelque sorte les institutions européennes et déterminent leur compétence, la Commission et la Cour de Justice, n’ont aucune assise démocratique. Quant au Parlement européen, composé de députés très éloignés de leurs mandants, il se perd souvent dans des querelles picrocholines qui me font songer aux débats sur le sexe des anges qui animait Byzance, alors que les conquérants ottomans étaient à ses portes. C’est pourquoi l’une des pistes que je propose est de redonner du pouvoir au Conseil européen qui réunit les représentants des États, et qui peut s’appuyer sur une légitimité démocratique plus directe.

 

Vous évoquez longuement dans votre ouvrage l’importance des identités nationales, dont la préservation constitue pour de très nombreux citoyens un enjeu vital. Est-ce qu’il existe vraiment à votre sens, au-delà des élites mondialisées (terme que j’utilise ici sans connotation péjorative, cela peut concerner ceux qui ont fait Erasmus par exemple), un sentiment large, diffus peut-être, d’appartenance à une communauté de destin européenne ?

une communauté de destin européenne ?

La volonté de l’Union européenne, comme du Conseil de l’Europe, de gommer les identités nationales au profit d’une uniformisation est un facteur de rejet de l’Europe par de nombreux peuples. L’Union européenne s’écarte ainsi des objectifs qui devraient être les siens pour remplir une fonction idéologique pour laquelle elle n’a aucune légitimité. La laïcité est une valeur fondamentale de la République française, elle n’occupe surement pas la même place en Italie ou en Grèce, faut-il le regretter ? Un système est-il préférable aux autres ? La famille traditionnelle, le respect de la distinction entre les sexes font partie des valeurs fondamentales de certains États, à tel point que la Hongrie ou la Slovaquie les inscrivent dans leur Constitution. Faut-il les en blâmer, ou plus encore les sanctionner sur ce motif ? Ce que la Cour de Justice de l’Union européenne s’apprête probablement à faire à l’encontre de la Hongrie...

 

Les élites mondialisées n’ont probablement pas un véritable sentiment d’appartenance à l’Europe, elle sont plutôt « hors sol ». L’exemple d’Erasmus, que vous citez, est un excellent exemple de réussite européenne. Appartenir à une communauté de destin, c’est d’abord apprendre à se connaître. Mais pourquoi faudrait-il que le sentiment d’appartenance à une communauté européenne soit exclusif de l’appartenance à une communauté nationale ? On peut partager des valeurs communes et défendre des valeurs relevant de l’identité nationale. Mais aujourd’hui, par la croisade idéologique que mène l’Europe et qui consiste à porter les valeurs de minorités et à les soutenir contre celles des majorités, (les minorités doivent être défendues, mais on ne peut leur reconnaître une légitimité supérieure à celle de la majorité), l’Europe divise plus qu’elle n’unit.

 

Nous évoquions tout à l’heure les régimes illibéraux, que vous définissez bien dans le livre comme étant quelque chose de réversible par les urnes, là où la dictature ne l’est plus. Est-ce que vous restez en tant que juriste, globalement optimiste quant à la capacité de nos états de droit à résister à de telles évolutions, qui paraissent de moins en moins improbables ?

face aux tentations illibérales

Ce que l’on appelle les démocraties illibérales sont des régimes démocratiques en ce que le pouvoir fonde sa légitimité sur la victoire à des élections, le soutien d’une majorité. Le caractère illibéral du pouvoir tient à la lutte qu’il mène contre les représentants du contrepoids libéral du pouvoir, les juges, mais aussi les ONG par exemple. La démocratie libérale traduit un équilibre aussi précieux que précaire entre l’existence d’un pouvoir légitimé par l’élection et l’existence d’organes chargés de limiter et de contrôler l’exercice du pouvoir. Or le renforcement considérable du pouvoir des autorités de contrôle vis-à-vis du pouvoir politique a créé en réaction une volonté du pouvoir politique de s’affranchir partiellement de ce contrôle. De mon point de vue, la résistance de nos États à une telle évolution, qui peut s’avérer dangereuse pour les libertés et pour la démocratie elle-même, consiste non pas à renforcer ces contre-pouvoirs, mais à redonner au politique plus d’espace. À défaut, l’illibéralisme deviendra la norme en Europe, au risque d’ouvrir la porte à des régimes réellement autoritaires, lorsque ces contre-pouvoirs auront été réduits au-delà ce que leur mission impose, pour la stabilité même des régimes démocratiques.

 

Nos démocraties sont malades de n’être plus vraiment des démocraties, sont devenues des oligarchies et risquent de mourir de devenir des régimes réellement autoritaires. Il n’est qu’à mesurer le succès des partis « hors système » dans tous les États européens et leur capacité à rentrer dans le système. On ne pourra pas continuer à gouverner contre une majorité d’électeurs. Les institutions juridictionnelles, dont je considère, et j’insiste, qu’elles doivent jouer un rôle fondamental pour la protection de nos libertés et de la démocratie, devraient comprendre qu’elles ont tout à perdre à se réfugier dans un isolement hautain, à soutenir la défense de leurs pouvoirs, parfois exorbitants, derrière des incantations comme celle de l’état de droit dont elles définissent le sens et garantissent le respect. Je crains que la justice, la démocratie et l’état de droit, au sens premier, soient emportés dans la réaction qui pourrait se manifester.

 

L’actuelle situation de blocage politique en France, inédite sans doute depuis l’avènement de la constitution gaullienne, se manifeste par une incapacité - ou une absence manifeste de volonté - de la part des trois grands blocs bien identifiés à s’entendre sur une conception du bien commun qu’entend porter un exécutif historiquement impopulaire. Est-on à votre avis dans une période où le parlement devrait retrouver la prééminence qui fut la sienne, et n’a-t-on pas jeté un peu vite aux oubliettes toute la "jurisprudence" de la culture du compromis parlementaire des régimes précédents ?

du "bien commun" dans la France de 2025

La situation politique française est le résultat de plusieurs facteurs. Profondément d’abord, l’absence de véritables valeurs partagées, une déliquescence du sentiment national auquel se substituent individualisme, communautarisme et corporatisme. Est-il possible dans ce contexte de définir un « bien commun » ? Ce qui est pourtant la fonction essentielle d’un monde politique éclaté à l’image de la Nation. De manière plus immédiate, en détruisant les deux partis d’alternance (les Républicains et les Socialistes), le président Macron a créé un champ de ruines sur lequel rien ne s’est construit. On parle de trois blocs, mais le bloc central est lui-même bien divisé, la gauche également. En réalité l’absence de majorité soutenant le président de la République aurait pu renforcer le rôle du parlement. Bien au contraire celui-ci, tout du moins l’Assemblée nationale, n’a jamais été aussi faible et déconsidéré.

 

La culture du compromis des Républiques précédentes est à relativiser. Par ailleurs c’est une question de culture politique avant d’être une question institutionnelle. Faut-il, par exemple par le recours à la proportionnelle, institutionnaliser la fragmentation de la représentation politique telle qu’elle existe aujourd’hui et renvoyer la constitution des majorités et des gouvernements à des accords d’appareils dans lesquels les partis minoritaires jouent un rôle majeur ? La question mérite d’être posée, mais elle est ouverte. En réalité le jeu politique c’est d’attendre que l’élection présidentielle désigne un nouveau leader, que les élections législatives qui suivront lui donnent une majorité pour appliquer son programme. Dans le temps qui nous sépare de cette élection, le pays peut bien couler, en caricaturant on pourrait dire que chacun des postulants potentiels ne s’intéresse qu’au profit qu’il pourrait en tirer.

 

Dernière question, là encore d’une actualité brûlante : vous évoquez dans le livre, lors d’un développement, la caractérisation juridique de l’État, qui doit rassembler un peuple, un territoire et une organisation politique bien définis. Est-ce qu’à cet égard la reconnaissance, ces tout derniers jours, de l’État de Palestine par la France, juste après le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie, peut avoir une portée non pas simplement symbolique, mais aussi juridique ?

État palestinien : une réalité juridique ?

Je ne me prononcerai pas sur l’opportunité de cette reconnaissance et sur le moment choisi. La reconnaissance est symbolique, elle a bien sûr une portée juridique. Concrètement, c’est autre chose. Il y existe incontestablement un peuple palestinien, Israël fait en sorte qu’il n’y ait pas de territoire, il n’y a pas véritablement d’organisation politique palestinienne stable, pour reprendre les critères auxquels vous faites référence. En tous cas la situation est inextricable, s’y mêlent trop d’histoire, de passions et de haine. Je dirai simplement que si le peuple palestinien a droit à un État, Israël a un droit à être reconnu comme un État par les autres États de la région. Les deux questions auraient pu être liées, et assorties de garanties de sécurité.

 

Un dernier mot ?

pour un débat apaisé

Un regret : le débat est aujourd’hui de plus en plus difficile. Les attaches politiques, les réseaux sociaux enferment chacun dans des bulles qui ne communiquent pas, sinon par l’invective. La liberté d’expression se réduit comme peau de chagrin, assortie d’interdits juridiques ou d’excommunications idéologiques de plus en plus nombreux. Les analyses que je développe sommairement ici n’ont pas vocation à soutenir tel ou tel courant politique ou idéologique. Elles sont le fruit d’analyses juridiques, mais aussi de convictions. Elle se prêtent, et même invitent à la discussion. Je souhaiterais, probablement naïvement, qu’on leur épargne l’anathème. Comprendre le populisme n’est pas le défendre, lutter contre les dérives de l’Union européenne n’est pas être anti-européen…

 

 

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31 août 2025

« Chers immigrés, vous êtes mes amis ! », par Christine Taieb

Les lecteurs fidèles de Paroles d’Actu connaissent maintenant Christine Taieb. Personnalité inspirante (une grande sportive devant l’éternel), attachante et engagée - elle est notamment présidente de l’AJMF Paris (Amitié Judéo-Musulmane de France) -, j’ai eu la chance de la rencontrer "en vrai" dans la capitale, il y a quelques années. Au début de 2025, elle mavait livré, avec « Préjugé(s), quand tu nous tiens... », un témoignage qui avait marqué ceux qui l’avaient lu.

 

Lorsqu’elle m’a parlé, il y a quelques jours, de son expérience auprès de migrants stationnés dans la région de Calais, du récit qu’elle avait commencé à griffonner, j’ai évidemment été partant pour le publier sur ce site. Dans un contexte d’intolérance grandissante, où l’anxiété et les préjugés exacerbés, souvent, donnent le la des mouvements d’opinion, ce n’est pas mal de lire ce genre de chose... La pensée nuancée, dit-on, n’est plus audible. Mais versons cela tout de même au dossier. Plutôt osé par les temps qui courent. Merci à vous Christine, ainsi qu’aux personnes qui ont accepté d’être nommément citées. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« Chers immigrés, vous êtes mes amis ! »

par Christine Taieb, le 30 août 2025

 

 

Être une militante associative en faveur d’un meilleur vivre-ensemble, c’est s’exposer à des problématiques humanistes fortes, mais aussi côtoyer d’autres citoyens engagés. Souvent occupés par nos actions, nous n’avons pas suffisamment le loisir d’apprécier nos liens d’amitié.

 

Ainsi, quand mes compagnons de l’Association « Compostelle-Cordoue » - Jean-René Brunetière, son président, et Morice de Lamarzelle, sa complice chargée de la communication (et mon amie) - m’ont proposé de partager leur marche estivale 2025 à Calais sur le thème des Migrants, je n’ai pas hésité à répondre « présente » ! L’occasion était belle de conjuguer convivialité et meilleure compréhension de cette question complexe qui habite les esprits autant que l’espace médiatique.

 

Jean-René Brunetière.

 

Depuis 2012, leur slogan est « Marcher, Dialoguer, Comprendre ». C’est déjà tout un programme !

 

Restituer mon voyage et mettre en lumière les réflexions intimes qu’il m’inspire, est un défi.

 

Comment définir cette expérience ? « Certes …. Mais pas que ! »

 

Un « voyage sportif » ? Certes, j’y ai découvert l’activité longe-côte et parcouru des kilomètres sur les terres du Pas-de-Calais. Mais, l’objectif n’était pas un challenge sportif, laissant une juste place pour d’agréables balades pédestres, ponctuées des « bonjour » solidaires à la croisée d’autres promeneurs.

 

Un « voyage d’étude » ? Certes, les rencontres avec divers acteurs locaux (secouristes en mer du SNSM, responsables associatifs d‘aide aux migrants, maire d’une commune concernée, guides touristiques, etc.) nous ont offert des informations éclairantes. L’excellent atelier animé par Jacques Augustin, sur le cadre légal de la question migratoire, illustré de cas réels qu’il instruit au sein de la CNDA (Cour nationale du Droit d’asile), a permis une illustration à la fois juridique et humaniste. Mais la convivialité, l’écoute et la bienveillance, tant au sein de notre groupe qu’autour de tous nos accueillants, ont guidé le fil conducteur de nos journées.

 

Un « voyage touristique » ? Certes, les marches sur le doux sable de la Côte d’Opale, dans la campagne du Calaisis, la réserve naturelle du Platier d’Oye, la découverte du système des « Watringues », ou la sortie en bacôve sur les rivières du marais Audomarois, m’ont fait découvrir un territoire varié et plein de charme. Mais le climat de légèreté lors de ces visites, n’a pas occulté la force du sujet qui sous-tendait toutes nos rencontres et discussions.

 

Un « voyage humanitaire » ? Certes, offrir notre générosité de cœur à des personnes en détresse, en plus d’un modeste repas, est un geste d’humanité. Mais je reste humble quant à la portée de cette contribution et soucieuse quant à l’avenir de tous ces migrants.

 

Un « voyage de découverte » ? Certes au début, je ne connaissais, ni la majeure partie de notre équipée, ni la région. J’en ai apprécié toutes leurs qualités, vérifiant l‘hospitalité des gens du nord et la générosité des militants qui s’investissent pour construire des ponts entre tous. Mais, je sais aussi qu’il me reste beaucoup à apprendre sur cette question, en Calaisis et bien ailleurs !

 

Des « vacances » ? Certes, notre séjour s’est déroulé en bord de mer sous un ciel bleu, ponctué de quelques pluies. Mais, il a été aussi fatiguant, car les heures de sommeil étaient limitées par notre passionnant programme. Nous avions tous, de bien petits yeux en partageant le petit déjeuner à 7h dans le réfectoire de notre auberge de jeunesse !

 

Je penche plutôt pour un « généreux voyage de découverte humanitaire » grâce à ses nombreux enseignements, la qualité de son organisation et les partages qui en ont découlé.

 

Avant notre départ, Jean-René Brunetière interpellait notamment ainsi :

 

« Faut-il accepter que l’agressivité envers les immigrés ne fasse que croître dans le discours politique, dans les médias, dans les discriminations de la vie quotidienne ? »

 

En bouclant mon baluchon, j’étais animée de curiosité et d’un peu d‘appréhension pour vivre la journée prévue face à des migrants inconnus. Mes années de maraudes parisiennes m’auront-elles assez armée pour accueillir leurs regards et leurs attentes ? Je restais très consciente qu’à mon retour, je retrouverai le confort dodu de ma famille réunie et mon sweet home.

 

Qu’avais-je en tête avant de me rendre à Calais ? Ma vision de marcheuse septuagénaire qui arpente souvent des quartiers parisiens où sont regroupés des migrants errants, soit à peu près à toutes les portes de Paris, entre celles de Pantin et Saint-Ouen, et bien ailleurs au centre même de la « ville lumière » : des tentes éparses, des hommes en guenilles, parfois torse nu à peine recouverts d’une couverture, ou proférant des propos incompréhensibles. Les médias font état de leurs violences. Je ne les ai jamais subies. Une vision dégradée d’hommes du bout du monde, au teint aussi sombre que leurs parcours de vie.

 

J’avais aussi en moi l’appétit de comprendre leur trajectoire, dont tant de médias dressent une description nauséabonde, pour justifier la peur qu’ils susciteraient chez certains concitoyens. Je souhaitais être mieux prête à réagir face aux discours de haine et aux préjugés à leur encontre. Je serai donc à ma place à Calais, sans voyeurisme déplacé.

 

L’expérience, le Jour « J », à l’accueil du centre du Secours catholique de Calais était très attendue par tous. Suite au démantèlement du hangar de Sangatte en Novembre 2002, après 3 ans d’existence, puis de la « jungle » de Calais en novembre 2016 (« jangal’ » en paschto veut dire forêt), c’est le seul endroit à Calais qui permet aux personnes en transit de souffler un peu. Quatre jours par semaine, il ouvre ses portes aux personnes exilées pour un accueil de jour dans un lieu couvert et chauffé.

 

Dès l’arrivée sur place, nous sommes chaleureusement accueillis par « Rasta - الراستا ». C’est un grand gaillard au sourire aussi large que ses épaules. Son gabarit est aussi rassurant qu’impressionnant de générosité et de force. Il semble être le maître des lieux, coordonnant tous les bénévoles. Ses dreadlocks remontées en chignon le grandissent encore un peu et témoignent de son africanité. Il nous informe sur le fonctionnement du lieu d’accueil puis nous convie à un debriefing en fin de journée.

 

Moyennant une préparation logistique en amont, orchestrée par nos organisateurs en vue de disposer des ingrédients pour nourrir 600 personnes, suivie d’une matinée active où chacun des 30 bénévoles, a rempli sa tâche dévolue : nous sommes prêts à l’heure prévue.

 

Nous avons rangé à l’entrée du centre les 600 sachets-papier remplis d’une salade variée, 1/3 de baguette, un morceau de mimolette, un fruit et des couverts.

 

À l’heure H, je suis comme toute l’équipe, à l’intérieur de la grande cour. Autour de l’espace extérieur s’articulent différents bâtiments qui vont permettre aux migrants de prendre une douche, laver leur linge, brancher leur iPhone (très important dans le process de demande d’asile), réparer des vêtements à la machine à coudre, obtenir des informations et conseils juridiques ou administratifs, apprendre des rudiments de français, obtenir un soutien émotionnel et social, voire participer à des jeux comme le babyfoot, ou à un atelier mosaïque.

 

13h. Les lourdes grilles s’ouvrent. Les migrants se présentent par petits groupes. Calmes, ils se tiennent bien droits, habillés proprement, leurs beaux visages sombres de peau mais le regard lumineux, sans agressivité ni surprise. Plutôt que récupérer le sac alimentaire offert dès leur entrée, beaucoup se dirigent d’abord vers les douches. Certains s’attachent, lorsqu’ils portent des baskets et non pas des sandales en plastique, à les nettoyer. Cette coquetterie m’émeut : une petite bassine d’eau et sa balayette à vaisselle sont dédiées à ce lessivage méticuleux.

 

Au début, je suis hésitante, mais pas craintive. Ne pas exprimer une familiarité immédiate qu’ils ne souhaitent peut-être pas ? La barrière de la langue ? L’anglais reste la règle, et la jeune bénévole du centre qui leur dispense des informations importantes au micro, s’exprime tour-à-tour en anglais et en arabe. Mon arabe est encore trop balbutiant.

 

Au fil des heures, et jusqu’à la fermeture à 17h, l’ambiance se détend, même si certains restent isolés presque prostrés. Les uns entament une partie de foot avec les garçons de notre équipe. Les autres nous invitent à danser sur une musique africaine. Je ne me fais pas prier pour les rejoindre et partager cette connivence éphémère mais joyeuse. Le rythme est le marqueur d’un plaisir universel.

 

À cet instant, je repense aux moments de complicité tacite que je vis lors de mes très nombreux voyages en Afrique. Pas besoin du langage pour se comprendre, ni comprendre la joie du partage et des corps bien vivants, au son de tous les folklores malgré les blessures de chacun.

 

J’ai parlé longuement avec des Soudanais, Erythréens ou Ethiopiens, de jeunes hommes entre 18 et 35 ans, visiblement cultivés, respectueux et intéressés par nos échanges. Parmi les autres nationalités : Afghans, Kurdes, Pakistanais, Indiens, Syriens, ou d’Afrique subsaharienne. Ces migrants sont souvent des personnes ayant un rapport avec le Royaume-Uni, s’ils sont originaires d'anciennes colonies ou de pays qui sont liés à la Grande-Bretagne.

 

Les femmes et leurs enfants sont accueillis dans un bâtiment mitoyen, sans douches. Celles des hommes n’offrent pas encore d’eau chaude.

 

La presque totalité veut rejoindre l’Angleterre qui, outre une langue déjà familière pour beaucoup, peut offrir rapidement un travail, même qualifié de petit boulot, sans autorisation ni papiers. Calais n’est qu’à 60 km des côtes anglaises.

 

Actuellement, entre 600 et 1000 migrants sont répartis dans plusieurs petits camps alentours. Le calme surprenant dans toutes les villes traversées est dû au « nettoyage » par les forces de police, réalisé toutes les 48 heures. De plus, des kilomètres de barbelés sur 5 mètres de haut dotés de lames de rasoir, sont visibles dans toutes les zones liées au transport (port de Calais, gares et accès aux voies ferrées). L’ensemble de cet impressionnant dispositif explique que la mer, avec tous ses dangers, reste l’accès privilégié des migrants pour accéder sur le sol britannique.

 

Quand ils ont atteint Calais, c’est souvent après 1 an à 1 an ½ d’errance depuis leur pays d’origine.

 

Accompagnée de trois autres amies, j’ai pu interviewer en ville la responsable d’une autre association indépendante. Elle collecte denrées alimentaires et vêtements, et les distribue chaque jour avec son équipe auprès de migrants. Une femme joviale qui ne compte ni ses heures ni son énergie au service des démunis, malgré les obstacles des autorités, et sans aucune subvention. Un exemple de dévouement au service de ceux qui sont dans le besoin.

 

La mer était calme le jour de notre distribution, laissant prévoir un tout prochain départ en mer pour rejoindre l’Angleterre sur des embarcations de fortune.

 

Le lendemain, La Voix du Nord titrait : « 184 personnes secourues dans le détroit du Pas-de-Calais, plus de 1000 sont arrivées au Royaume-Uni ».

 

Depuis mon retour, deux sentiments dominent mon esprit, qui perdurent au fil des jours : harmonie et dignité.

 

L’harmonie au sein de notre groupe, croyants de toutes religions, ou non croyants, amis de longue date ou plus récents, qui a permis des questionnements authentiques et des enrichissements mutuels. L’harmonie entre le corps et l’esprit grâce à nos déambulations en pleine nature et nos fréquents temps de dialogue. Sans doute aussi, une mise en harmonie de mes connaissances limitées et d’une réalité de terrain.

 

La dignité des migrants que j’ai rencontrés : première et forte impression qui me reste gravée. Je n’ai entendu ou compris, aucune plainte, récrimination ou lamentation. La rencontre a eu lieu au 6ème jour du séjour. J’étais déjà imprégnée d’informations sur le contexte local. La visite du port de Calais et ses moyens de contrôle des migrants, les explications sur les passeurs, la visite de l’accès au site d’Eurotunnel, les commentaires de nos guides sur l’impact de la situation sur la vie locale, la politique des municipalités et les mesures policières, avaient déjà nourri mon discernement.

 

J’aurais apprécié de vivre plusieurs « 6ème jour » auprès des migrants !

 

Quelle place pour la religion dans cette histoire ?

 

Pour un lecteur qui ne me connait pas : je suis juive, une française juive, juive de la communauté libérale et Présidente de l‘AJMF Paris (Amitié Judéo-Musulmane de France – Paris). Depuis 2008, notre association consacre son énergie à déployer l’amitié entre les communautés juive et musulmane à Paris, en vue d’une société plus apaisée entre tous, croyants ou non.

 

Notre slogan est : « Association laïque dédiée à la rencontre et au dialogue » : c’est aussi tout un programme !

 

Imaginer notre engagement pour continuer de lutter contre les préjugés, les discriminations, les actes antisémites et antimusulmans, réaliser notre détermination pour ne rien lâcher dans les suites du 7 Octobre et le contexte dramatique de cet été 2025, c’est comprendre que la question de notre humanité collective habite chaque instant.

 

Ma judéité porte toutes mes actions militantes. À Calais, elle m’a offert deux moments symboliques forts :

 

Le premier, en situation d’introduire la prière de Shabbat, le premier jour du séjour étant un vendredi. J’avais lu le programme indiquant « Dîner de Shabbat » mais n’avais pas imaginé l’incarner. Avec la seule autre participante juive, nous avons préparé un kiddouch ( קידוש ) avec des ingrédients acquis en urgence à la supérette du coin : deux pains de mie pour simuler les halotts (חלות ) , deux bougies, du jus de raisin et des serviettes en papier en guise de kippa (כפה) pour tous ! Un surprenant moment singulier et noble de partage avec nos amis de toutes religions, pour découvrir ce rituel et tout son sens.

 

Le second, plus déterminant, s’est déroulé au Secours catholique. Les migrants présents devaient être majoritairement musulmans. Mon ADN s’est construit en tendant la main à mes amis et frères musulmans en toutes circonstances. C’est après une heure auprès d’eux, que j’ai éprouvé l’envie de me manifester en tant que juive, comme une nécessité pour vivre pleinement et fièrement ce moment unique.

 

Je me suis rapprochée de Rasta en lui disant simplement : « Voilà, tu ne me connais pas : Je suis juive ». Il m’a répondu dans un grand éclat de rire. « Et alors ? » J’ai poursuivi en lui expliquant mes activités associatives. Il a rajouté « Tu es la bienvenue ! ». Il ne m’a pas pris dans ses bras, mais son regard m’a offert tout son cœur.

 

Il m’a raconté brièvement son chemin de vie qui l’a amené à soutenir les migrants. Nous étions unis par le même sentiment d’humanité partagée.

 

Je lui ai exprimé une idée qui occupe mon esprit de longue date : compléter le dispositif d’accueil des migrants, par un atelier pédagogique. Celui-ci viserait à faciliter la compréhension de ces populations sur la question de l’antisémitisme, dont ils pourraient être porteurs par culture ou inconscience, et les préparer à des actes antimusulmans dans leurs futures sociétés d’accueil.

 

Je suis consciente que leur priorité est de rester vivant et leur temps de passage très éphémère pour la plupart. Mais, mes utopies et mon combat pour la fraternité, m’accompagnent ici aussi. Je me trompe sans doute de lieu et de contexte pour y mener une telle démarche. Le sujet reste pour autant criant, au regard de la déchirante actualité au Proche-Orient et les vagues de haine qu’elle déverse sur nos territoires.

 

Je crois que Rasta m’a comprise, en tout cas écoutée. Cet échange m’a soulagée, remplie d’espoir et illustré ce que l’amitié peut apporter de confiance en l’autre et en la vie.

 

Je remercie toute l’équipe de Compostelle-Cordoue, en particulier à ceux et celles qui ont contribué à sa préparation et à l’animation des « Cercles de dialogue ».

 

Notre groupe peut désormais porter fièrement le badge conçu par Jean-René Brunetière et sa mention : « Chers immigrés, vous êtes mes amis ! »

 

Je ne prétends pas être devenue meilleure, mais plus informée du contexte pour être une modeste ambassadrice, mieux armée face aux propos emprunts de mépris à l’égard de ces individus venus d’ailleurs.

 

Le hasard de l’agenda fait qu’au point final de mon récit, je referme la dernière page de l’excellent livre « Réfugiés – Ce qu’on ne nous dit pas » de Najat Vallaud-Belkacem et Benjamin Michallet. Très bien documenté, il développe la question avec talent et des informations utiles, notamment sur les aspects socio-économiques ou géopolitiques, que je ne maîtrise pas.

 

J’ai vécu ce « généreux voyage de découverte humanitaire » comme une respiration, pour poursuivre mes engagements avec confiance et détermination, loin de l’avalanche de mots pour qualifier l’horreur des conflits en cours. C’est d’ailleurs, à dessein, que je ne m’attarde pas sur le vocabulaire utilisé dans mon sujet : migrant, exilé, réfugié, déplacé, expulsé, fugitif, immigré ou émigré. Peu importe, ces hommes et femmes vivent des situations tragiques qui appellent à notre humanité.

 

Notre ami Rasta nous a indiqué qu’il privilégie les termes « exilés » ou « réfugiés », car la plupart sont encore sur les routes et n’ont pas terminé leur exil. D’autres, sont également réfugiés de guerre (Yémen, Afghanistan, Soudan, Erythrée. Ce refuge n’est d’ailleurs pas à l’intérieur de notre territoire puisque la majorité tentent l’Angleterre.

 

Être une militante associative en faveur d’un meilleur vivre-ensemble, c’est finalement tendre vers le juste équilibre entre être, dire et agir, avec l’ambition de le partager.

 

Le dicton nous dit : « on avance en marchant ! ». Un autre pourrait affirmer que « consacrer de son temps, permet de rester ouvert aux autres, et mieux se comprendre soi-même ».

 

Une toute dernière confidence : les migrants n’apprécient pas la mimolette !

 

Bien fraternellement à tous mes amis lecteurs.

 

Christine Taieb

Membre de Compostelle-Cordoue

Présidente de l’AJMF Paris (Amitié Judéo-Musulmane de France)

Membre de la CINPA (Coordination interconvictionnelle du Grand Paris)

 

 

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9 août 2025

« Quo Vadis Nagasaki ? » par Pierre Sevaistre

Ce 9 août est commémoré, pour son 80e anniversaire, le bombardement atomique de Nagasaki, qui survint trois jours après celui d’Hiroshima. Cette actualité, ce souvenir ont été abordés dans Paroles dActu il y a peu, avec la tribune donnée au spécialiste du nucléaire militaire, Jean-Marc Le Page. Peu après sa diffusion, j’ai souhaité proposer à un autre de mes correspondants fidèles, Pierre Sevaistre, Français grand connaisseur du Japon où il vit depuis des années, d’écrire à son tour quelque chose pour évoquer cette histoire. Il a à deux reprises répondu à ma sollicitation, pour ce site : la première en 2017, autour de la parution de son ouvrage sur les rapports au monde du Japon à travers les siècles, la seconde en 2022 après l’assassinat de l’ancien Premier ministre emblématique, Shinzo Abe.

 

Après réflexion, M. Sevaistre a proposé de plancher sur un texte évoquant plus particulièrement la ville de la seconde bombe, celle qu’on oublie un peu plus facilement, à savoir Nagasaki. J’en ai été ravi, ayant toujours été un peu choqué qu’on parle infiniment plus, s’agissant d’holocauste nucléaire, d’Hiroshima que de celle-ci, même si les raisons en sont compréhensibles : elle fut la première d’une liste qu’on espère ne jamais dépasser deux, et « Little Boy », bien que moins puissante, fit deux fois plus de victimes que « Fat Man ». L’article propose, en peu de signes, un voyage passionnant dans l’histoire méconnue d’une région où fleurirent quelques unes des premières interactions véritables du Japon avec le monde chrétien. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« Quo Vadis Nagasaki ? »

par Pierre Sevaistre, le 8 août 2025

L’ancienne cathédrale d’Urakami, Nagasaki. Peu après l’explosion...

 

Le 9 août 2025, Nagasaki a commémoré les 80 ans de la bombe nucléaire et comme d’habitude, les cérémonies ont été quelque peu éclipsées par celles d’Hiroshima trois jours plus tôt. Il est vrai qu’avec environ 70 000 victimes, le bilan des morts est la moitié de celui de Hiroshima. Ce moindre décompte n’a pas été dû à la bombe, qui était plus puissante, mais à la configuration particulière de la ville encaissée au fond d’une espèce de fjord entre des montagnes qui ont limité l’étendue des dégâts.

 

C’est probablement cette disposition géographique qui avait séduit en son temps, en 1565, le père Figueiredo et l’avait convaincu d’aller demander au seigneur du lieu, Sumitada Ômura, l’autorisation d’en faire un mouillage pour les bateaux de commerce des Portugais. Ômura était le seigneur du domaine féodal du même nom et, pour se défendre contre les attaques incessantes de ses voisins, il avait misé sur l’argent et les armes que pourrait lui apporter le commerce portugais. Il avait offert aux jésuites l’autorisation de prêcher dans son fief contre la venue des caraques portugaises. En échange de la promesse d’une conversion future, les jésuites avaient accepté le marché, mais les deux premiers ports mis à leur disposition avaient été successivement attaqués par un seigneur voisin jaloux. C’est la raison pour laquelle le père Figueiredo s’était mis à la recherche d’un site à la fois facile d’accès pour les lourds bateaux portugais et aisément défendable. C’est ainsi que Nagasaki était devenu une petite ville très active qui accueillait les bateaux du capitaine-major portugais et dans laquelle les jésuites pouvaient construire librement leurs églises. Les commerçants japonais avaient afflué, ainsi que des chrétiens de tout le Kyushu qui fuyaient la vindicte de leurs concitoyens.

 

Ômura avait fini par se faire baptiser et, malgré le côté très intéressé de cette conversion, il restera fidèle toute sa vie à ses amis jésuites et à sa nouvelle religion. Néanmoins, il restait militairement faible et en 1573 il fut attaqué par son propre beau-frère. Il fut sauvé de justesse par un groupe de fidèles samouraïs chrétiens, mais il ne put rien faire pour défendre Nagasaki qui était assiégée au même moment. Normalement, Nagasaki aurait dû tomber, mais un groupe de réfugiés chrétiens qui n’avaient plus rien à perdre fit une sortie audacieuse qui décapita l’armée assiégeante. Pour la première fois, des chrétiens, samouraïs ou non, avaient pris les armes et s’étaient défendus avec succès.

 

C’est probablement ce qui poussa Ômura à faire le don perpétuel de Nagasaki aux jésuites en 1580 lors du passage du visiteur des missions orientales, Alessandro Valignano. Bien que les jésuites n’aient pas été censés s’impliquer dans des affaires temporelles, Valignano accepta cette proposition ; il y avait des années que la mission se finançait avec les commissions du commerce de la soie et comme sa demande d’autorisation à Rome mettrait trois ans pour revenir, il y avait peu de chances qu’elle soit refusée. Ce don avait néanmoins une contrepartie ; les jésuites devaient assurer eux-mêmes la défense de leur ville.

 

Cette obligation n’était pas pour déplaire au nouveau supérieur de la mission du Japon, un Portugais nommé Gaspar Coelho, qui avait toujours été partisan de la manière forte vis-à-vis de ses concurrents bouddhistes. Il commença donc à fortifier Nagasaki et fit l’acquisition d’une fuste, c’est-à-dire une galère de guerre. Ce que Coelho n’avait pas compris, c’est que le nouvel homme fort du Japon, Hideyoshi, n’allait pas se montrer longtemps aussi favorable aux chrétiens que l’avait été son prédécesseur Nobunaga. Coelho commit l’erreur d’aller en 1587 visiter Hideyoshi, qui était en campagne dans le Kyushu, en utilisant sa fuste. La réaction fut foudroyante, Hideyoshi ne supporta pas que des étrangers puissent être armés au Japon. Il ordonna l’expulsion des jésuites du pays et confisqua Nagasaki dont il fit détruire les églises.

 

En pratique les jésuites ne quittèrent pas le Japon. Ils se firent extrêmement discrets et réussirent à négocier par toutes sortes de faux-semblants le droit de rester. Malheureusement pour eux, 1590 est l’époque où les Espagnols, ne reconnaissant plus l’exclusivité du Portugal sur le Japon, envoyèrent leurs propres missionnaires comme têtes de pont sur l’archipel. Ces derniers refusèrent de se montrer discrets comme les jésuites ; ils furent tolérés quelques années, mais en 1597 après un incident avec un bateau espagnol, Hideyoshi fit arrêter vingt-six personnes proches des franciscains, religieux et laïcs, Japonais et étrangers. On les fit marcher de Kyoto jusqu’à Nagasaki et là, ils furent crucifiés sur la pente de Nishizaka qui surplombe la baie. Le choix de Nagasaki pour l’exécution n’était bien sûr pas un hasard, Hideyoshi voulait faire un exemple et montrer aux nombreux chrétiens de la ville les limites de ce qu’il était prêt à tolérer.

 

Hideyoshi n’allait pas survivre longtemps à ces premiers martyrs et sa succession allait donner lieu à une guerre finalement remportée en 1600 par Ieyasu Tokugawa à la bataille de Sekigahara. Pendant une dizaine d’années, le nouveau dirigeant allait se montrer favorable aux chrétiens et au commerce étranger. La ville de Nagasaki allait connaître une période très florissante alors qu’apparaissaient de nouveaux concurrents, les Hollandais, qui s’installèrent dans la localité rivale de Hirado.

 

Cette période faste n’allait pas durer ; les Tokugawa voulaient contrôler tout le pays et craignaient l’influence de l’Espagne et du Portugal sur les daimyos chrétiens, les seigneurs féodaux convertis. En 1614, ils interdirent la religion catholique dans tout le pays et les chrétiens qui restèrent durent entrer en clandestinité. Dans les quinze années qui suivirent, des campagnes de persécutions sévères anéantirent la plupart des communautés chrétiennes et de leurs pasteurs. Nagasaki qui était sous la coupe directe des Tokugawa fut parmi les premières visées. En 1622, sur la pente de Nishizaka, une cinquantaine de chrétiens furent brûlés ou décapités. Les Tokugawa s’attaquèrent alors au commerce étranger ; les Portugais furent confinés sur l’île artificielle de Dejima avant d’être expulsés du pays et ils furent remplacés sur Dejima par les Hollandais qui avaient été forcés de quitter Hirado. À part les Chinois, dont les jonques n’avaient jamais cessé de fréquenter le port de Nagasaki, il n’y avait plus d’étrangers au Japon en dehors de la poignée de commerçants hollandais sur Dejima. Cela allait durer deux cent cinquante ans.

 

Nagasaki allait profiter de cette période de paix sous les Tokugawa et de son statut d’unique point de contact avec l’Europe. Elle était la seule à avoir des interprètes de hollandais qui se transmettaient leur savoir de père en fils. C’est à Nagasaki aussi que s’installèrent, à partir du 18e siècle, des chercheurs qui étudiaient les sciences occidentales sur la base les livres hollandais. On appelait cela rangaku, ou les études hollandaises. Lorsque le commodore Perry força le Japon à s’ouvrir en 1854, quatre villes furent ouvertes aux étrangers, dont, bien sûr, Nagasaki, aux côtés de Yokohama. Ce fut dans ces deux villes que les pères français des Missions étrangères de Paris eurent droit de s’installer et de bâtir leurs premières églises, en théorie réservées aux étrangers. Celle de Nagasaki fut construite dans la concession d’Ôura, au sud de la ville. C’est là que son curé, le père Petitjean, vit arriver en 1865 un groupe de paysans qui se firent reconnaître de lui comme chrétiens. Ils venaient du village d’Urakami, à la lisière-nord de la ville, et avaient vécu leur foi en clandestinité pendant plus de deux cents ans, c’étaient les premiers chrétiens cachés que retrouvaient les missionnaires. Le père Petitjean s’occupa d’eux secrètement pendant quelques années, mais les chrétiens cachés pensèrent qu’ils pouvaient désormais vivre au grand jour. Mal leur en prit, car ils furent victimes d’une violente persécution de la part du nouveau gouvernement Meiji qui les déporta en 1870. Sur 3 400 chrétiens, 600 moururent de sévices subis pendant les trois ans que dura leur « voyage », comme ils l’appelèrent. Grâce à la pression internationale, le catholicisme devint toléré en 1873, avant d’être autorisé, et les exilés d’Urakami purent rentrer chez eux. Leur village avait été absorbé par Nagasaki dont il était devenu le quartier nord. Ils avaient tout perdu, mais avec beaucoup de courage et l’aide des missionnaires français, ils entamèrent la construction d’une cathédrale qui fut inaugurée en 1915, et était à l’époque la plus grande de toute l’Asie.

 

Et puis le Japon est entré en guerre, contre la Chine d’abord, puis contre les Alliés ensuite. Le prétexte était défensif, mais il s’agissait en fait d’assouvir l’ambition des militaires qui rêvaient de dominer toute l’Asie et d’en chasser les Occidentaux. Le résultat fut l’inverse de ce qui était espéré ; à partir de 1945 l’archipel japonais subissait des bombardements massifs et Okinawa avait été perdue à l’issue de batailles extrêmement meurtrières. Le 26 juillet, les alliés avaient publié la déclaration de Postdam demandant la reddition sans condition du Japon et, en l’absence d’une réponse positive, deux bombes nucléaires furent lancées, le 6 août sur Hiroshima, et le 9 août sur Nagasaki.

 

Photos de Pierre Sevaistre, avec son commentaire.

Je vous envoie deux photos que j’ai prises moi-même. Elles ne sont pas très bonnes et demandent une explication mais je les trouve émouvantes. Il s’agit des deux arbres du sanctuaire shinto de Sanno, pas très loin du point zéro (le parc de la Paix), qui ont été brûlés lors du bombardement mais qui ont repris. Il y a une plaque avec la photo juste après la bombe, qui n’est pas très nette mais donne néanmoins une idée de la situation. Le temple est dans un quartier qui est animé, ces arbres à l’arrière desquels on voit toujours la partie carbonisée sont pour moi le symbole de la renaissance de cette ville.

 

On pourra gloser longtemps sur le fait de savoir si ces bombes étaient nécessaires pour finir la guerre. Il apparaît que la principale motivation des Américains était de terminer les hostilités avant que les Soviétiques ne puissent envahir le Japon, ce qu’ils avaient promis de commencer le 9 août. C’est horrible à dire, mais l’état-major américain, qui avait déjà rasé les villes allemandes et les grandes villes japonaises, n’était pas à cent ou deux cent mille Japonais près. C’est ainsi que Hiroshima est devenue malgré elle le centre mondial pour le désarmement nucléaire, mais c’est un mouvement qui récemment apparaît de plus en plus décalé dans un univers qui se réarme. Même le prix Nobel accordé aux derniers hibakusha (les survivants de la Bombe, ndlr) semble être une dernière consolation avant que l’âge ne finisse par les emporter. Jamais les États-Unis n’ont présenté la moindre excuse pour ces bombardements, mais il est vrai que le gouvernement japonais n’a pas non plus reconnu sa responsabilité dans le déclenchement de cette guerre et les innombrables victimes qu’elle a causées. Après 80 ans, la situation ne s’est pas améliorée.

 

À Nagasaki, les choses sont un peu différentes ; on peut se poser la question, comme le font beaucoup de Japonais, de savoir pourquoi une deuxième bombe était nécessaire. Certains disent que les Américains ont voulu tester en vraie grandeur l’efficacité d’une bombe au plutonium, après celle à l’uranium de Hiroshima. On peut en tous cas se demander si les Américains savaient ce qu’ils faisaient en larguant cette bombe non seulement sur Nagasaki, mais en plus à la verticale d’Urakami, le quartier chrétien. Un médecin catholique nommé Takashi Nagai a essayé de donner un sens à ces nouvelles souffrances infligées à ses coreligionnaires d’Urakami. Devant les ruines de la cathédrale, il a expliqué que les victimes de la bombe avaient été offertes en holocauste pour la paix dans le monde.

 

Beaucoup de Français sont passionnés par le Japon et veulent le visiter. Pour ceux qui viennent, Nagasaki est une étape essentielle, car c’est la ville dont l’histoire souvent dramatique relie le Japon au reste du monde. Depuis le mémorial des vingt-six martyrs, en passant par l’île de Dejima, l’église d’Ôura, le musée des chrétiens cachés, la ville chinoise, les ruines de l’ancienne cathédrale, le parc de la paix, le mémorial de Takashi Nagai et la nouvelle cathédrale, on y retrouvera une densité d’émotions rarement accessible autre part. Au-delà de l’exotisme, on y trouve un sentiment de fraternité avec le peuple japonais.

  

par Pierre Sevaistre (08/08/25)

 

Pierre Sevaistre est auteur de Chrétiens et Japonais : Histoire

du catholicisme au Japon (L’Harmattan, 2024).

 

 

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22 juin 2025

Thierry Stremler : « Françoise Hardy n'avait rien en commun avec Les Inrocks, qui l'adulaient »

Il y a un peu plus d’un an, le 11 juin 2024, disparaissait Françoise Hardy, une de nos artistes les plus respectées. Nombre d’hommages lui ont été rendus, avant, et depuis. Je pourrais citer, pour Paroles d’Actu, outre les deux interviews que j’ai pu faire avec elle (la dernière ayant été publiée dans Marianne) et le texte que je lui ai consacré, les évocations de son fils Thomas Dutronc et de Serge Lama, les hommages du biographe Frédéric Quinonero et de l’éditeur de Françoise Hardy, Stéphane Barsacq. C’est grâce à ce dernier que j’ai pu contacter, pour un nouveau clin d’œil, l’auteur-compositeur-interprète Thierry Stremler, qui a composé huit chansons pour Françoise Hardy réparties sur quatre albums, de Tant de belles choses (2004) au tout dernier, Personne d’autre.

 

Thierry Stremler, dont je signale qu’il développe à son nom son propre univers (son album Hôtel est disponible depuis 2023) a tout de suite accepté ma proposition d’interview. Celle-ci s’est déroulée par téléphone, le 12 juin. Un regard très éclairé, affectueux et cash, sur Françoise Hardy, par une des personnes qui l’ont vraiment connue. Merci à lui, et à tous ceux, et celle surtout, que je cite plus haut. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Hôtel, par Thierry Stremler.

 

 

Thierry Stremler : « Françoise Hardy

 

n’avait rien en commun

 

avec Les Inrocks, qui l’adulaient... »
  

 

Thierry Stremler (Photo par Rebecca Sampson)

 

Thierry Stremler bonjour. Françoise Hardy est décédée le 11 juin 2024, qui était aussi le jour de votre anniversaire. Que retenez-vous de cette journée un peu particulière  ?
 

Un souvenir étrange... Ma mère aussi est morte le jour de mon anniversaire, il y a 16 ans. Et, même si je ne dirais pas que Françoise Hardy était comme une mère, professionnellement il y avait quand même un peu ce rapport-là. J’ai à peu près l’âge de son fils Thomas, et elle a été comme une marraine de métier.

 

D’ailleurs vous l’avez connue via Thomas Dutronc  ?

 

Oui. Au début j’étais un ami de Thomas. Pour tout vous dire, j’ai d’abord rencontré Matthieu Chédid, il y a 35 ans. Je venais de Boulogne, avec mon pote Jérôme Goldet, et on ne connaissait personne dans le monde de la musique professionnelle. On était velléitaires, on voulait être pro. Matthieu, bien que plus jeune que nous, était déjà dans ce monde-là, par ses parents, notamment son père, et par tous les gens qu’il avait rencontrés. Et moi j’ai rencontré Thomas via Matthieu. On habitait à côté  : moi dans le XIVe, rue Alésia, tandis que les Dutronc avaient une maison rue Hallé, pas loin du métro Mouton-Duvernet. Un jour on s’est retrouvés dans le métro par hasard, et on a sympathisé. Parfois après, j’allais chez lui. Sa mère je la croisais de temps en temps, pour un anniversaire, quand j’allais voir Thomas... Je pense qu’elle ne savait pas que je faisais de la musique. J’étais pour elle un ami de Thomas, parmi tant d’autres.

 

J’ai travaillé à un moment avec un ingénieur du son, Alf alias Stéphane Briat, quelque part entre l’été 1999 et 2000. Au même moment il travaillait avec Françoise Hardy. Et il lui a fait écouter quelques morceaux de moi. A-t-elle fait le rapprochement avec la personne qui venait voir Thomas  ? Je ne sais pas. Et à l’été 2003 j’ai lu dans un magazine qu’elle cherchait des chansons pour faire un nouvel album. J’ai alors décidé de faire un CD avec des maquettes, et j’ai envoyé le tout en juin 2003, avenue Foch, là où elle habitait, mais sans passer par Thomas. Pendant longtemps je n’ai pas eu de réponse. Je pensais que ça n’allait pas marcher, les gens autour de moi me disaient de laisser tomber. En août 2003 je suis parti en Inde, où j’avais apporté un petit téléphone portable, un Motorola des débuts. J’étais dans un train entre Goa et Hampi lorsque celui-ci a sonné. C’était la messagerie, et c’était un message de Françoise Hardy. Elle me disait qu’elle avait écouté, qu’elle avait aimé, et qu’elle avait retenu deux mélodies. Lorsque je suis arrivé à destination je l’ai appelée de l’hôtel où j’étais... Je vous raconte ça, parce que c’est le plus beau souvenir que j’ai avec elle.

 

Je veux bien vous croire, et le cadre du moment ajoute au surréaliste de la situation  !

 

Oui comme vous dites. On était en plus en hors-saison, avec donc une atmosphère un peu bizarre, sans touristes. On se retrouve un peu seul dans ce monde un peu fait pour les touristes – Hampi est un lieu magnifique. Je l’appelle donc par le téléphone de l’hôtel et lui raconte ce qu’on m’a expliqué dans la journée, à savoir que, comme il ne pleuvait pas en cette période de mousson, les Américains avaient aidé les Indiens à provoquer la pluie de manière artificielle, en balançant en altitude des nitrates ou je ne sais quoi. Je crois qu’elle m’a pris pour un fou d’entrée, et ça c’était drôle.
 
Quand je suis rentré en France on s’est croisés, puis elle a fait des maquettes après avoir écrit des paroles sur les deux musiques qu’elle avait sélectionnées. Et un jour j’ai reçu les maquettes avec ce qu’elle avait fait avec son quatre-pistes à la maison. Moment magique, évidemment. J’ai eu l’impression qu’elle s’était complètement approprié les mélodies que je lui avais faites. Limite qu’elle les vampirisait. À tel point que j’ai presque eu l’impression que ça n’était pas moi qui les avais composées. Rien de mes mélodies n’avait été changé, mais elle avait tellement mis de sa personnalité dans les paroles que c’était déjà devenu du Françoise Hardy. C’était assez troublant...

 

Et justement, vous lui avez écrit des musiques, dont deux ont été sélectionnées, mais avez-vous trouvé que ses textes collaient à ce que vous aviez vous en tête en les composant  ?

 

Oui, tout de suite. Je n’ai eu aucun doute. Après, elle a modifié un peu, c’était les premières moutures... J’ai d’ailleurs les maquettes, je les ai envoyées à Thomas il n’y a pas très longtemps. À noter que sur les deux chansons le texte n’est pas identique à celui de la version définitive, mais ça arrive souvent  : on écrit d’abord un premier jet puis on retravaille, on retouche. Mais j’étais super content, et c’était très bien écrit. Après, à la fin de notre collaboration, sur le dernier album, Personne d’autre, ça a été un peu plus compliqué. Sur la chanson Trois petits tours. Je n’étais pas fan de son texte à 100%, je le lui ai dit, et elle n’était pas très contente. Ce n’est pas que je n’aimais pas, mais ces évocations animalières, ça me semblait bizarre. Je lui ai dit que ça me rappelait un peu Mireille, c’était une critique mais pas très méchante, parce que je savais combien elles étaient proches (et j’étais fan de Mireille en plus, je l’ai vue deux fois en concert au théâtre de La Potinière, c’était incroyable !) Mais elle l’avait mal pris. Plus tard elle a écrit un livre, Chansons sur toi et nous, dans lequel elle commentait chaque titre qui était de sa plume. Pour Trois petits tours, elle a écrit que je n’aimais pas le texte, et qu’elle ne comprenait pas pourquoi  !

 

>>> Trois petits tours <<<

 

Sur le texte de L’Amour fou, je trouvais bien l’idée qu’il y ait une partie parlée, un peu comme dans Message personnel qu’elle a fait avec Michel Berger (c’est elle qui a écrit la partie parlée de cette chanson). Mais finalement je n’aime pas complètement le texte parlé de L’Amour fou (alors que j’aime celui des parties chantées)... Bref. On a quand même fait huit chansons ensemble, qui se sont étalées sur quatre albums différents, entre 2004 et 2018. Au final je suis évidemment content  : j’adore sa voix et c’était beau de collaborer avec elle. Avec le recul on ne retient que le positif.

 

Elle avait la réputation de ne pas être facile et d’être très exigeante, d’abord avec elle-même...

 

Avec elle-même bien sûr. Mais avec les autres aussi. À la fin elle m’a rendu fou sur Un mal qui fait du bien. C’était un morceau que j’avais composé quand j’avais 19 ans. On était en 2017, et j’avais donc composé ça vers 1989. Elle voulait un pont, mais c’était très dur de recomposer quelque chose qui puisse aller avec quelque chose que j’avais fait 30 ans plus tôt. J’ai dû faire 25 ponts différents. Mais elle a eu raison parce qu’au final, le pont je le trouve bien...

 

>>> Un mal qui fait du bien <<<

 

Elle avait le sens des textes, mais aussi le sens musical...

 

Oui, et une grande musicalité dans la voix. Sa voix n’était pas très puissante, assez fluette, comme un filet de voix, mais avec un charisme vocal très fort. Sur les six derniers morceaux studio qu’on a fait ensemble j’ai eu la chance de réaliser, et de diriger les séances d’enregistrement des voix. Dès qu’elle se mettait derrière le micro et qu’elle chantait, il y avait une grande personnalité, pas tant liée à la puissance vocale qu’à une présence de comédienne.

 

Et par rapport à ce charisme justement, ça ne vous peinait pas, le fait qu’elle ne veuille à aucun prix refaire de la scène  ? Personne n’a essayé de l’en convaincre j’imagine  ?

 

Oh non, elle était radicale là-dessus et ne voulait plus en entendre parler. 2003-2004, notre première collaboration, c’est l’année où on lui a diagnostiqué sa maladie, elle était donc déjà fragile et de par sa minceur, frêle physiquement. Elle a tourné pendant 5 ans, arrêté de faire des concerts en 1968, mais pourtant quand on regarde sur internet, les images d’elle en concert sont vachement bien... Il y a notamment un concert où elle est super, je trouve. Je le lui ai dit, qu’elle était bien, et que je ne comprenais pas pourquoi elle avait arrêté. C’était des histoires d’angoisses, et elle ne voulait pas être séparée de son amoureux, Jean-Marie Périer, puis Jacques Dutronc. Elle disait qu’elle avait beaucoup le trac, mais quand on la voit sur scène il y a un décalage entre ce mal-être dont elle parle et l’impression d’aisance qu’elle renvoie.

 

>>> La maison où j’ai grandi (Live, 1967) <<<

 

Mais il faut aussi avoir en tête ce qu’étaient les concerts à l’époque  : les conditions étaient très mauvaises. À partir des années 70, les artistes de musique amplifiée pouvaient avoir des retours (une enceinte dirigée vers l’interprète et les musiciens). Dans les années 60 il n’y avait pas ces enceintes de retour. Le son n’était pas bon, les conditions étaient un peu éprouvantes. Tous les gens qui ont tourné dans les années 60 racontent la même chose, que ça n’était pas très agréable. Il faut avoir en tête, en plus, qu’à l’époque les promoteurs programmaient des tournées hyper chargées pour les artistes qui marchaient, parfois presque tous les jours. C’était épuisant  : la débauche d’énergie très importante du concert, les transports, la mauvaise hygiène de vie à une époque où il n’y avait pas encore tous ces coachs... C’est en partie pour tout cela qu’elle a arrêté la scène en 68. C’est aussi en partie pour ça que les Beatles ont arrêté, à la même époque, même si dans leur cas les nuisances sonores des concerts étaient encore pires, avec les cris des filles, etc... Aujourd’hui dans les concerts de Billie Eilish il y a des fans qui hurlent, mais elle s’entend parce qu’elle reçoit désormais les retours directement dans les oreilles. Françoise n’a jamais voulu recommencer, une fois qu’elle a arrêté.

 

Elle était sincère dans sa démarche, l’idée n’était pas de se faire désirer en tout cas... Elle me l’a bien expliqué lors de notre interview, l’an dernier.

 

Oui, elle avait décidé que ça n’était pas son truc. Moi par exemple j’adore faire des concerts. Je trouve dans un concert où tout se passe bien un plaisir que je ne trouve jamais dans un studio, ou quand j’écris une chanson. J’adore ces deux activités, mais je préfère vraiment la scène. Jacques Higelin était comme ça. Véronique Sanson aussi j’imagine. Françoise, c’était le contraire...

 

>>> La Question <<<

 

Françoise Hardy est partie, nous l’avons rappelé, il y a un an. Est-ce qu’il y a parmi son répertoire des chansons que vous aimeriez suggérer à nos lecteurs de vraiment redécouvrir  ?

 

Moi, les chansons que je préfère, ce sont celles des années 1960-70. Dans les années 60 il y a des titres comme Des ronds dans l’eau, comme L’Amitié que j’adore. En 1971 sort La Question, qu’elle a fait avec la brésilienne Tuca, et qui pour moi est son meilleur album. C’est ce qu’elle a fait de mieux, je pense. Les fans connaissent bien, le grand public moins. Dans toutes les années 70 elle a fait des choses superbes, dont certaines chansons avec Serge Gainsbourg  : Comment te dire adieu ou L’Anamour... Tout l’album qu’elle a fait avec Berger. Ce qu’elle a fait aussi avec Michel Jonasz et avec Gabriel Yared. La chanson Que tu m’enterres notamment, est magnifique. Pour la petite histoire d’ailleurs, cette chanson existe sur un album de Gabriel Yared. Justement, lors des obsèques de Françoise il y a un an, j’ai rencontré pour la première fois Gabriel Yared, et on a discuté un peu sur un banc de la chapelle du Père-Lachaise. Et il m’a raconté que cette chanson, c’était lui qui l’avait d’abord chantée. Je n’ai pas compris sur le moment, parce que je ne savais pas qu’il avait été chanteur. Allez voir sur les plateformes  !

 

>>> Que tu m’enterres (version de Gabriel Yared) <<<

 

Sur tous les albums, même après les années 70, il y a des chansons que j’aime bien. J’adore V.I.P., qui a été composée par Jean-Noël Chaléat. Partir quand même...

 

Tant de belles choses aussi  ?

 

Bien sûr, sur l’album où j’ai commencé à travailler avec elle. Sur l’album Le Danger, il y a des choses super. Sur l’album Clair obscur aussi, des choses que j’adore, comme Un homme est mort ou Tous mes souvenirs me tuent, adaptation du standard Tears de Django Reinhardt. Beaucoup, beaucoup de chansons pas connues mais qui mériteraient de l’être...

 

>>> Tous mes souvenirs me tuent <<<

 

Oui... Et j’ai eu la chance aussi, l’été dernier, d’interviewer Thomas qui m’a confié, comme il l’a confié à d’autres, son désir de voir le public s’emparer non pas seulement de la Françoise Hardy mélancolique, mais aussi de celle qui aimait rire, et elle riait beaucoup apparemment...

 

Bien sûr. De toute façon, pour être avec Dutronc, il faut avoir un certain sens de l’humour, et aimer rigoler, puisque lui fait des blagues tout le temps.

 

Vous l’avez peu côtoyé Dutronc, par contre  ?

 

J’ai passé 10 jours dans leur maison en Corse en 1993. Elle n’était pas là, mais lui est arrivé au bout de trois jours. Ce qui fait que j’ai passé une semaine avec Dutronc  ! Mais je n’ai fait que le croiser. La dernière fois c’était pour l’enterrement de Françoise...

 

Et justement quand vous regardez Thomas maintenant, fils de deux artistes très populaires et qui pourtant a réussi à faire son petit bonhomme de chemin et à imposer son univers particulier, ça doit vous faire plaisir...

 

J’étais content pour lui bien sûr, quand il a sorti son premier disque et que ça a marché. Quand j’ai connu Thomas il faisait déjà de la musique, mais il ne chantait pas. Je me souviens d’une fois où il avait essayé de chanter en haut de la maison de la rue Hallé, dans le XIVe, mais on sentait qu’il avait peur que sa mère l’écoute. Il a réussi à dépasser cette peur et cette appréhension.

 

D’ailleurs il m’a confié quelque chose de touchant l’an dernier  : sa mère n’a rien entendu de son nouvel album parce que tout n’était encore qu’au stade de maquettes, et il avait peur de son jugement...

 

Je peux comprendre. Elle avait des jugements qui pouvaient être terribles. Elle pouvait dire aussi des choses complètement surprenantes, auxquelles vous ne vous attendiez absolument pas. Ça tout le monde le dit, même Julien Clerc, même des gens très connus avec beaucoup de confiance en eux  : plein de gens ont envoyé des chansons à Françoise Hardy pour avoir son avis ou les lui proposer, pour parfois se prendre une volée de bois vert, du style «  Qu’est-ce que c’est que cette chanson  !  ».

 

Ça devait être une expérience  !

 

Oui... Moi j’étais habitué. Si elle trouvait ça bien j’étais content. Si elle était trop critique, je n’écoutais pas trop. Elle aimait ce que je faisais pour elle, voyez. Le reste l’intéressait moins. Mais je vous confirme qu’elle pouvait parfois être "sans filtre". Je lui ai demandé un jour pourquoi elle était comme ça. Elle m’a expliqué que depuis son premier succès, Tous les garçons et les filles, à 17 ans, elle était passé de la fille mal dans sa peau qui faisait des chansons dans sa chambre à la guitare et se croyait nulle à, d’un seul coup, un destin de star nationale vendant des millions de disques. De rien à tout. Ensuite elle est toujours restée connue. Et elle m’a expliqué avoir bien compris que depuis cette époque les gens ne lui parlaient pas normalement. Quand on gravite autour de quelqu’un qui a comme ça un statut très élevé, souvent il y a une attitude de courtisan, où on ne dit pas la vérité, etc. Elle s’en était aperçue et donc se faisait fort, elle, de dire la vérité aux gens. Alors elle ne mettait aucun filtre.
 
Il fallait la prendre telle qu’elle était, sans accorder trop d’importance à ce qu’elle disait. Le problème c’est que les gens qui la croisaient, eux, prenaient souvent ça très à cœur. Moi je la prenais à la fois comme une reine que je servais, et en même temps il y avait un certain détachement. Je dois vous avouer aussi que j’avais du mal à comprendre ses goûts. Je dirais même mieux que je ne comprenais rien à ses goûts musicaux  ! Ce qui est drôle c’est que finalement, plus je la connaissais, et moins je comprenais les goûts qu’elle avait. Elle était complètement insaisissable. À chaque fois qu’on croyait tomber juste, en ayant un morceau comme ci, un morceau comme ça, on se plantait toujours ou presque. Et on ne savait pas trop ce qu’elle aimait  : elle pouvait aimer la variété très populaire, comme Lara Fabian, Céline Dion ou Jean-Jacques Goldman, et en même temps elle aimait les trucs les plus underground du Rock, comme Cigarettes after sex, etc. Elle prenait souvent pour ses albums des gens complètement inconnus, venus du fin fond de l’Allemagne ou de l’Angleterre... Elle pouvait vraiment se passionner pour du très underground comme pour du très grand public. Ce mélange était drôle pour moi. Elle échappait totalement à la notion de «  bon goût  ». Voyez, Les Inrockuptibles, c’est «  le journal du bon goût  », on peut dire ça comme ça. Elle était leur idole mais elle n’avait elle-même rien en commun avec ces gens-là  ! Les gens des Inrocks non plus ne la comprenaient pas.

 

C’était ça aussi qui était touchant et rafraîchissant chez elle  : ce côté «  je suis comme ça, je me fous que ça plaise ou non  ».

 

Elle était vraiment une femme libre, qui disait ce qu’elle voulait. Et puis elle avait pris cette habitude-là, vers ses 18-20 ans, après le succès, d’être toujours très cash, comme ça. Elle était comme elle était, mais je pense que les journalistes aiment bien les gens qui sont comme ça. Les Jean-Louis Murat, etc, des gens qui ne font pas dans la langue de bois. Qui parfois disent du mal des autres – ce que ne faisait pas Françoise Hardy. Mais voilà, par son côté très cash, elle faisait un peu peur...

 

>>> Françoise Hardy (séquence TV) <<<

 

Il y a cette séquence drôle, chez Ruquier, où Christine Angot lui avait confié qu’elle adorait Je suis moi, pour s’entendre répondre de la part de Françoise Hardy que ce texte était peut-être le plus mauvais de Michel Berger...

 

Exactement. Elle pouvait tout à fait dire des choses comme ça, auxquelles on ne s’attendait pas du tout.

 

Elle était drôle sans le vouloir  ?

 

Je ne sais pas... Peut-être oui  ?

 

 

Cet album de 2018, Personne d’autre, elle savait qu’il allait être son dernier  ?
 

Peut-être... À ce moment-là on lui a diagnostiqué un autre problème de santé. Je pense que si elle avait été en bonne santé, elle en aurait refait un dernier.

 

Et si vous devez choisir une ou deux chansons à nous faire vraiment écouter, parmi celles que vous avez faites ensemble  ?

 

J’en ai fait huit avec elle. J’ai deux préférées  : Soir de gala, que j’ai moi-même reprise sur mon dernier disque, Hôtel. Et aussi la chanson Un mal qui fait du bien. Mais malheureusement, pour celle-ci, le mix qui a été choisi pour l’album Personne d’autre n’est pas le meilleur... J’en ai un bien mieux qui peut-être un jour sortira... J’aime tout ce qu’on a fait ensemble.

 

>>> Soir de gala <<<

 

Et vous pourriez imaginer faire quelque chose avec Thomas, ou avec Gabriel Yared  ?

 

Bien sûr, ça peut arriver. Mais ça se fait au gré des rencontres. Il faut se trouver pendant un moment dans un même état d’esprit. Les choses arrivent souvent naturellement, telle rencontre en amenant une autre... J’adorerais travailler avec Yared. Mais il faudrait qu’on se recroise.

 

Thomas, vous le voyez toujours  ?

 

Oui, encore il n’y a pas très longtemps. Pourquoi pas si envie réciproque. On ne sait pas ce que l’avenir vous réserve.

 

Justement, on a beaucoup parlé de Françoise Hardy, parlons maintenant un peu de vous et de votre avenir. C’est quoi, vos projets  ?

 

J’ai sorti un disque il y a un an et demi, Hôtel, et j’ai fait quelques concerts, cette année à Paris et l’an dernier un peu en province et à l’étranger. Là j’ai un disque que je dois finir, mais je n’ai plus de maison de disques, alors c’est un peu compliqué pour moi de l’éditer. D’autant plus que je fais mes disques à l’ancienne, donc ça coûte un peu cher. Je ne suis pas, comme Angèle, à faire mes disques dans ma chambre. Aujourd’hui il y a une génération d’artistes qui ont 25 ans et qui font tout avec leurs logiciels. Il n’y a plus qu’à mixer après, etc. Moi c’est pas trop mon truc. Je fais les miens avec des musiciens, un réalisateur, un ingénieur du son, un mixeur, etc... ça coûte cher  ! Et en ce moment ce qui m’intéresse c’est d’écrire des chansons, de collaborer avec des jeunes. J’ai fait il y a quelques jours un concert avec un jeune chanteur franco-portugais qui faisait ma première partie et avec qui j’ai commencé à travailler sur une chanson. J’aime ces rencontres. C’est aussi un moyen de rester connecté. Pour le jazz et le classique, les gens ne font pas trop attention à l’âge. Mais la pop est quand même liée à la jeunesse, par essence. J’essaie donc de m’y connecter.

 

>>> Hôtel, by Thierry Stremler <<<

 

J’espère que ça fonctionnera en tout cas.

 

Je l’espère aussi. Quand j’ai commencé, j’ai connu un métier qui était structuré sans internet. La révolution numérique a tout changé. Il y a des choses qui sont mieux, d’autres qui sont moins bien. Ce n’est pas à mon âge que je vais devenir une «  bête  » d’Instagram. Il faut voir aussi que beaucoup plus de disques sortent maintenant qu’à l’époque.

 

Et vous avez tout de suite su que vous, ce serait la musique  ?

 

Oui... Après le Bac j’ai fait deux années d’études un peu infructueuses, et à 20 ans j’ai compris que je ne voulais faire que de la musique.

 

Vous avez autant de plaisir à écrire des textes qu’à faire des mélodies  ?

 

Je fais les deux, mais je fais plus de musiques que de textes. Pour mes disques à moi, je fais en général les paroles et la musique. J’adore faire les deux, mais écrire des paroles me prend plus de temps. Alors que la musique me vient très rapidement. Je produis donc plus de mélodies. Avec des paroles en yaourt dessus, ou parfois j’imagine directement de vraies paroles.

 

Et d’ailleurs, si l’on revient aux musiques que vous avez composées pour Françoise Hardy, est-ce que vous préférez qu’on écrive des textes sur vos musiques, ou devoir mettre un texte en musique  ?

 

Je n’ai pas vraiment de préférence... Mettre en musique un texte qui m’aurait été envoyé, je l’ai déjà fait. J’aime bien les deux. La plupart du temps j’ai d’abord fait la musique.

 

Dans le premier cas le songwriter s’adapte à votre musique, dans le second c’est vous qui vous adaptez au texte...

 

Exactement. Françoise Hardy avait respecté, à la note près, les mélodies que je lui avais envoyées. C’était l’ancienne génération. Dans la nouvelle génération, souvent on change les notes. Chose qui se faisait pas mal dans le jazz, où partant d’une mélodie on extrapole toujours un peu... Quand Ella Fitzgerald reprend les Beatles elle change un peu la mélodie, ce qui lui semble sans doute naturel puisque elle fait du jazz. Dans la pop on est beaucoup plus respectueux de la mélodie originale. Mais les covers des 20-30 ans font pas mal de changements. Je ne suis pas toujours fan. Quand j’envoie une mélodie j’aime bien qu’on la garde telle quelle. Quand Françoise Hardy voulait changer une note elle me demandait la permission. Elle respectait beaucoup ce qui lui était envoyé, et aussi la métrique. Quand vous avez une mélodie avec un certain solfège, un certain nombre de notes, les mots doivent respecter cette mélodie.

 

Et comment la qualifieriez-vous finalement, Françoise Hardy  ?

 

C’était une reine. La reine de la chanson française. On s’est chamaillés, mais comme je lui ai dit à la fin, j’étais quand même vachement content d’avoir travaillé avec elle...

 

>>> L’Amour fou <<<

 

L’Amour fou, et donc un peu l’amour vache  ?

 

Peut-être (rires). Merci à vous.

 

Photo prise par Stéphane Barsacq, qui me l’a gracieusement prêtée. Pour cela

et pour tout, merci encore à lui !

 

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14 mai 2025

« On ne peut vivre sans le souvenir et les leçons du passé » par Pierre-Yves Le Borgn'

80 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, que reste-t-il de ce souvenir, de cette mémoire ? La plupart des témoins de ces années terribles ont disparu depuis longtemps, et ceux qui sont assez vieux pour les avoir connues ne tarderont malheureusement plus beaucoup à les rejoindre. Nous jouissons tous, le 8 mai, d’un jour férié bien apprécié, qui accolé à des récup’ donne droit à un "pont" sympathique. Mais combien, parmi nous, ont ne serait-ce qu’une pensée pour les origines, le sens de cette journée, et pour le sacrifice de celles et ceux qui se sont battus pour leur liberté, et donc pour la nôtre ? Dans combien de familles l’histoire des anciens est-elle réellement transmise, et donc portée par les nouvelles générations ? Pour tant de foyers, où la pudeur, la mauvaise conscience ou les drames de la vie ont empêché la transmission de la mémoire, cette histoire est simplement quelque chose de lointain, qui ne concerne plus vraiment ceux d’aujourd’hui... même avec de la bonne volonté.

 

J’ai souhaité, à l’occasion de cette commémoration de la fin de la guerre, inviter l’ancien député Pierre-Yves Le Borgn’, qui a de la réconciliation franco-allemande et de la construction européenne un rapport épidermique, à se prêter avec moi au jeu des questions/réponses. Une évocation intime, mais aussi un regard éclairé sur un temps de grands bouleversements. 1945 vit la défaite des fascismes et la gloire du communisme soviétique, le début de la Pax Americana et d’une vraie coopération entre des nations européennes à bout de souffle. 80 ans après, il semblerait qu’on soit à l’aube d’un chapitre nouveau, et ce n’est pas forcément rassurant... Merci à Pierre-Yves Le Borgn’, pour ce moment de partage, et pour son message qui résonne et doit résonner, en 2025. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Monument aux morts sur l’Île du Souvenir à la Tête d’Or, Lyon, le 8 mai 2025.

Photo : Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« On ne peut vivre sans le souvenir

et les leçons du passé »

par Pierre-Yves Le Borgn’, le 13 mai 2025

 

Le 8 mai dernier ont été célébrés les 80 ans de la fin – en Europe – de la Seconde Guerre mondiale. Comment as-tu vécu ce moment ?

 

Le 8 mai n’est pas un jour férié en Belgique, où je vis. J’ai travaillé ce jour-là, mais j’avais l’esprit largement ailleurs et auprès des miens. Je suis le fils d’une pupille de la Nation. Ma maman avait un an lorsque son père est mort en mai 1940 lors de la percée de l’armée nazie à travers la Belgique et en direction de la France. Jean-Yvon Gloaguen, mon grand-père, avait 27 ans. Il était à la tête d’un petit groupe de soldats, issus pour l’essentiel de Bretagne et cheminots comme lui. Ils sont morts sous la mitraille de l’aviation ennemie dans le premier village belge après la frontière française. C’est là qu’ils ont été inhumés. Leurs dépouilles ont été ramenées dans leurs villages bretons une dizaine d’années après. Mon grand-père repose aujourd’hui dans le cimetière de Tréméoc, dans le sud du Finistère, auprès de ses parents et de son frère.

 

Ce souvenir est douloureux et intime. Je possède une photographie de mes grands-parents et de leurs deux enfants prise au printemps 1939, quelques semaines avant la mobilisation. Mon grand-père tient par la main son fils, qui n’avait pas encore deux ans. Ma grand-mère porte dans ses bras ma maman, qui avait 3 ou 4 mois. C’est la photo d’un bonheur qu’ils ne savaient pas éphémère. C’est leur dernière photo. Je ne peux la regarder sans éprouver la même émotion, celle qui prend aux tripes tant je ressens l’injustice d’une vie fauchée, comme celles de bien d’autres soldats de la Guerre de 1939-1945. Mon grand-père avait la vie devant lui. Toute mon enfance, je suis allé fleurir sa tombe les jours de Toussaint et la plaque « Mort pour la France » me bouleversait, comme la mention de son nom au monument aux morts.

 

Le grand-père de Pierre-Yves Le Borgn, Jean-Yvon Gloaguen, tombé

au champ d’honneur en mai 1940 à l’âge de 27 ans. Ici entouré de sa famille...

 

Le 8 mai, c’est auprès de lui qu’étaient mes pensées, et aussi auprès de ma maman et de ma grand-mère, dont j’ai tant appris. Veuve de guerre à 25 ans, elle a traversé ces années terribles avec ses deux jeunes enfants, sans savoir de quoi demain serait fait. Je n’ai jamais osé l’interroger sur le souvenir de ces années-là. J’en ai aujourd’hui le regret. J’aimais profondément ma grand-mère et j’avais crainte de la peiner. Le 8 mai, j’ai pensé aussi à mon autre grand-père, Jean Le Borgn’, prisonnier de guerre durant 5 ans à Lüneburg. Et à mes oncles Yves Gourmelon et Henri Le Borgn’, tombés pour leur action de résistants, le premier torturé à mort par la Gestapo à Brest en 1943, le second fusillé sur un quai de Bourg-en-Bresse en 1944. À leur souvenir, je veux aussi associer celui d’un autre oncle, Joseph Quintin, victime civile, fusillé avec 14 autres hommes par l’armée nazie en déroute dans son village de Quimerc’h en août 1944.

 

Comment cette dimension familiale tragique a-t-elle forgé le regard que tu portes sur la Seconde Guerre mondiale et sur le monde d’après ?

 

La première chose que j’ai apprise, c’est que la paix était le bien le plus précieux. Dans ma famille, on parlait des faits de guerre, de dates et de souvenirs parfois très précis, mais jamais ou très rarement des souffrances. Certainement par pudeur et parce qu’il y avait par-dessus tout un ardent désir de paix. Je n’ai pas été élevé dans un quelconque bellicisme à l’égard de l’Allemagne, bien au contraire même. Ma maman a appris l’allemand en première langue étrangère au lycée et j’en ai fait de même. Mes parents m’ont encouragé à connaître l’Allemagne, à l’aimer, comme un acte de foi en l’avenir de l’Europe et en la capacité de dépasser les atavismes qui avaient conduit à 3 terribles conflits en 70 ans. Ils m’ont appris ce qui nous était arrivé, comme famille et comme pays, dans l’espoir que ma génération ne connaisse pas ces drames et, mieux, qu’elle contribue à les écarter par la construction d’une Europe unie qui rende la guerre impossible.

 

À l’évidence, ce message est passé. L’idéal européen a façonné l’homme que je suis devenu. Au Collège d’Europe, j’ai appris ce que la construction de la paix par le droit voulait dire et combien elle était précieuse. Ces convictions sont devenues l’épine dorsale de ma vie de citoyen et bientôt d’élu. Elles m’ont amené à l’engagement politique, à la conquête d’un siège de député, à un engagement public à travers toute l’Europe et à une candidature au mandat de Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe. Je suis convaincu que c’est par le partage de souveraineté, dans une logique fédérale, et par l’attention à la défense de l’Etat de droit, des libertés et de la démocratie que l’on protège le mieux la paix. L’Europe est notre bien le plus précieux. Peuples autrefois ennemis, nous y puisons nos racines judéo-chrétiennes communes et l’héritage des Lumières. Ces racines et cet héritage me sont précieux.

 

Ce monde d’après n’est-il pas aujourd’hui contesté jusque dans ses fondements par le retour des crispations, des nationalismes, en Europe et au-delà ?

 

Si, et c’est pour cela que la célébration des 80 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale était particulière, au-delà du chiffre rond. Les derniers témoins disparaissent. Tous les Compagnons de la Résistance sont partis. Et il ne reste qu’une poignée de survivants de l’horreur de la Shoah dont l’expression et la lucidité ne cessent de m’émouvoir. Nous serons bientôt les témoins de ces témoins. Il nous faudra accomplir cette tâche dignement, se garder de reléguer au rang d’un chapitre de livre ce qui reste le pire de l’histoire de l’humanité. Il faudra continuer à raconter, certes différemment, à partager les lieux de mémoire, les livres et les films. Rien n’est pire que la réécriture de l’histoire, la relativisation des souffrances, la négation des faits. Le retour de l’antisémitisme me révolte et son instrumentalisation aussi. La propension à opposer les souffrances et les époques me choque. On ne peut vivre sans le souvenir et les leçons du passé.

 

Je te disais mon attachement à l’Etat de droit et à l’Europe. La montée des extrémismes, le soutien actif de Poutine à la déstabilisation de nos démocraties, le mépris souverain de Trump pour l’histoire et les valeurs européennes soulignent la crise profonde que traversent nos pays. Je ne peux me résoudre à ce que l’on brade la démocratie, les droits et libertés garantis par des Constitutions souvent adoptées aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale. Se souvenir des enseignements de la Seconde Guerre Mondiale, c’est lutter pour la pérennité de ce cadre démocratique et contre les extrémismes, à droite et à gauche, qui ont en commun de vouloir substituer l’autoritarisme à l’humanisme. C’est aussi intégrer dans ce combat progressiste les défis nouveaux de notre époque : la défense de la planète, la décarbonation de nos économies, la protection de l’humain face aux nouvelles technologies.

 

La dureté de la période requiert de tenir bon face à la vague, d’argumenter, de convaincre. Il faut entendre lucidement les souffrances, les colères et les désillusions qui alimentent le vote pour les extrêmes. N’oublions pas la montée des périls avant la Seconde Guerre Mondiale. Cette leçon-là aussi doit rester. Il faut se garder de la tentation du déni, d’un regard moralisateur. Nos sociétés vont mal. Or, la démocratie est un destin partagé. Elle n’est pas le triomphe d’une majorité sur une minorité, elle ne peut conduire à ignorer ou à humilier. Les politiques menées après la Seconde Guerre mondiale furent des politiques d’émancipation, de progrès pour tous. Pour nous, Français, ce fut la création de la Sécurité sociale. Ce souci de protection et de lutte contre les inégalités de destin doit retrouver sa place centrale dans l’action publique. Des millions de gens attendent que l’on s’occupe d’eux. La haine et la violence ne peuvent être les réponses.

 

Parles-tu à tes enfants de la Seconde Guerre mondiale ?

 

Oui, je le fais. Ils connaissent l’histoire de leur famille. Nous sommes allés à Omaha Beach et à Sainte-Mère-Eglise. Nous étions à la Maison des Enfants d’Izieu en février. Mon fils Marcos était venu avec moi à Mauthausen durant mes années de député. Nous sommes allés sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale aussi. Je me sens un devoir de transmission à leur égard. Je veux qu’ils comprennent d’où ils viennent, quelle est leur histoire. Ils sont également espagnols. La famille de mon épouse a été marquée par la Guerre civile, des deux côtés. Ils le savent. Connaître ces éléments du passé, le tumulte du destin, c’est pour chacun d’entre eux construire sa sensibilité et sa citoyenneté. Désormais qu’ils marchent vers l’adolescence, je partage avec eux ces convictions héritées des miens. Je les encourage à raconter à leur tour. C’est un leg immatériel qu’ils porteront, j’en suis certain, dans les temps d’après.

 

 

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12 janvier 2026

Dominique Trinquand : « Les États-Unis sont certainement un concurrent pour l'Europe... »

Le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU, est un spécialiste reconnu des questions de défense et de diplomatie (son éclairant dernier ouvrage en date, D’un monde à l’autre, est toujours disponible). En ce début 2026 extrêmement mouvant sur le plan des rapports de force géostratégiques (Venezuela, Iran, Cuba, Groenland), il a accepté de prendre de son temps pour répondre une nouvelle fois à mes questions, je l’en remercie. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (11/01/2026)

Dominique Trinquand : « Les États-Unis

 

sont certainement un concurrent

 

pour l’Europe... »

 

D’un monde à l’autre (Robert Laffont, octobre 2024).

 

Un effondrement de la République islamique en Iran serait, au regard de ce qui a fait l’actualité des cinquante dernières années, un évènement considérable. Cette issue vous paraît-elle probable à ce stade, et quelles conséquences aurait-elle, notamment à l’échelle de la région ?

 

Je ne sais pas si elle est probable, mais elle est espérée. Le régime des mollahs est un régime criminel pour le peuple iranien, mais aussi un facteur d’instabilité dans la région (Houthis, Hezbollah, Hamas, milices shiites irakiennes). Sa chute libérerait le peuple iranien et réduirait les menaces envers Israël, elle permettrait de passer à la suite du traitement de la question palestinienne. Ce serait une nouvelle défaite majeure pour la Russie, son alliée, après le changement de régime en Syrie. Pour la Chine, ce serait la perte d’un deuxième fournisseur essentiel de pétrole après le Venezuela. En bref, un changement radical dans la géopolitique actuelle.

 

La prise de contrôle assumée, par l’Amérique de Trump, du Venezuela, est-elle de nature à renforcer véritablement la mainmise de Washington sur l’hémisphère ouest, ou bien peut-elle au contraire accroître la méfiance et l’hostilité de ces peuples envers les États-Unis ? Posé autrement : ont-ils fusillé pour de bon le soft power dont ils pouvaient encore bénéficier dans la région ?

 

Oui, je pense que l’administration U.S. est passée du soft power à l’usage de la force, ce qui ne manquera pas de susciter la méfiance de nombreux pays, en particulier en Amérique latine...

 

250 ans après la déclaration d’Indépendance de 1776, estimez-vous que la démocratie américaine telle qu’on l’a plus ou moins connue depuis lors, est aujourd’hui en grave danger ?

 

La démocratie américaine est menacée par la vision "morale" du président Trump, selon ses propres termes...

 

Est-ce que les États-Unis, sous Trump, s’inscrivent véritablement dans une logique impériale, qui en ferait de manière assumée un prédateur comme les autres, et faut-il qu’en Europe on en tire les conséquences ? Qu’on intègre l’idée que les Américains ne sont plus nos alliés ? Qu’on se réarme, en envisageant que notre partenaire historique même puisse être demain un adversaire ?

 

Oui, les États-Unis ont une vision impériale. Les Européens doivent réaliser qu’ils doivent assurer leur défense seuls, non pas pour s’étendre, mais pour se protéger. Cela ne veut pas dire que les États-Unis sont un adversaire, mais certainement un concurrent...

 

Comment l’Europe doit-elle tirer son épingle du jeu face aux réalités nouvelles du monde ? Porter haut nos principes, nos valeurs, notre conception de l’État de droit et du droit international, cela sera-t-il toujours, y compris auprès des autres peuples du monde, un atout majeur dans notre manche ?

 

Oui c’est un atout majeur, mais il faut commencer par définir quelles sont ces valeurs, et nos principes. Concernant l’État de droit, celui-ci ne doit pas être à géométrie variable, mais répondre aux intérêts européens.

 

Qu’entendez-vous par là ?

 

Par exemple, concernant le Groenland, l’état de droit exige que les Groenlandais soient consultés, et concernant l’Iran une aide aux populations martyrisées contre une dictature peut être envisagée...

 

Un mot sur Gérard Chaliand, que j’avais interviewé à plusieurs reprises et qui nous a quittés l’an dernier : que retiendrez-vous de sa personne, de sa pensée ?

 

Une volonté extraordinaire et une curiosité permanente. Avec son expérience, il était une source de réflexion merveilleuse...

 

Lors de notre précédent entretien, vous m’avez confié vouloir écrire votre histoire pour vos enfants et petits-enfants. Quels conseils auriez-vous envie de donner à ces derniers, et à tous les plus jeunes, pour les aider à se préparer au mieux au monde toujours plus inquiétant qui se dessine sous nos yeux ?

 

La France dont nous avons hérité est dans une aire européenne de prospérité extraordinaire. Elle mérite d’être défendue et pour cela il faut être fort, moralement, intellectuellement, physiquement. Il faut vous préparer à mener des combats difficiles. Donnez-vous les instruments qui vous permettront de gagner.

 

Un dernier mot ?

 

Le monde bouge. Ne regardons pas en arrière, mais donnons-nous les moyens de gagner le monde de demain.

 

 Dominique Trinquand

 

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12 janvier 2026

Olivier Da Lage : « Même si la République islamique tombe, personne ne télécommandera l'Iran »

La contestation en Iran se fait de plus en plus vive au fil des jours, tandis que le régime poursuit la répression dont il est coutumier. Assiste-t-on cette fois-ci à un tournant réellement décisif ? Nul ne s’y trompe : si la République islamique, que l’on sait très affaiblie depuis quelques années, et singulièrement depuis quelques mois, tombait, ce serait un évènement considérable. Historique, certainement. Historique parce que l’Iran est et a toujours été une puissance importante. Historique parce, depuis la révolution confisquée par Khomeini et sa clique en 1979, la République islamique a été plus qu’à son tour au cœur de l’actualité, rarement d’ailleurs pour de bonnes raisons. Historique enfin, parce qu’on peut assister à un retour au pouvoir de l’ancienne dynastie régnante, à supposer que le peuple iranien, très patriote, veuille rendre son trône au fils du chah, qu’on pourrait accuser de rentrer au pays dans les fourgons de l’étranger (américain et israélien).

 

Pour faire le point sur cette situation très évolutive, et à propos de laquelle pas grand chose ne filtre dans un pays sous embargo numérique et sous chape de plomb, j’ai demandé à Olivier Da Lage, journaliste très bon connaisseur de la région, de répondre à mes questions, ce qu’il a rapidement accepté et je l’en remercie. Ses réponses complètes et éclairantes permettront je l’espère à chacun des lecteurs de ces lignes d’y voir plus clair, en attendant la suite. On se dit en tout cas, de plus en plus sûrement, qu’en 2026 plus qu’en d’autres années, l’Histoire s’écrit sous nos yeux... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (12/01/2026)

Olivier Da Lage : « Même si la République

 

islamique tombe, personne ne pourra

 

télécommander l’Iran de l'extérieur... »

Image (communication ?) de la contestation en Iran, 2026. Source : X.

 

L’ampleur de la contestation contre la République islamique en Iran est-elle inédite ? Dans quel contexte (difficultés économiques, répression, affaiblissement de l’État) faut-il la replacer ?

 

La contestation du régime n’est pas inédite : il y a eu le « mouvement vert », après l’élection présidentielle truquée de 2009 qui a permis au président sortant Mahmoud Ahmadinejad de se maintenir au pouvoir. La répression a eu raison de ce mouvement. Il en a été de même des deux suivants, celui de 2017 et 2018 qui, comme l’actuel, a commencé par une critique de la situation économique avant de virer à la dénonciation du régime et de gagner une centaine de villes. Le mouvement a rebondi l’année suivante avant de s’éteindre face à la violence de la répression. Puis en 2022, le mouvement « Femme, vie, liberté », suite à la mort en détention d’une jeune Kurde iranienne, Mahsa Amini, interpellée pour non-port du foulard islamique. Là encore, après une apparente tolérance initiale des autorités, la répression a été brutale et de nombreux manifestants arrêtés ont été condamnés à mort et exécutés.

 

Le soulèvement actuel, qui n’est pas sans rappeler celui des années 2017-2019, en diffère cependant sur deux points : l’étendue qu’il a prise à travers le pays en seulement quelques semaines et la métamorphose rapide des revendications économiques et sociales en contestation radicale du régime, et le contexte géopolitique qui voit une République islamique doublement affaiblie : par les bombardements israéliens et américains de l’été dernier et par la décapitation de ses alliés : le président Assad de Syrie, le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien ce qui, pour la première fois, laisse entrevoir un péril sérieux pour le régime en place depuis 1979.

 

Les États-Unis et Israël assument leur soutien aux populations en révolte. Que sait-on des forces dont dispose le régime au-dedans, et au-dehors ses alliés sont-ils tous hors-jeu ?

 

On ne dispose pas de beaucoup d’informations sur le degré de loyauté des forces armées et de police ordinaires. Cependant, la puissance et les moyens dont disposent les gardiens de la Révolution (Pasdarans), qui sont l’ossature réelle de la République islamique, restent considérables.

 

Qui, dans l’Iran de 2026, soutient encore la République islamique ? Qui, au-delà de ses chefs et de ceux qui en vivent, aurait à craindre de son effondrement ?

 

Difficile à dire. Le soutien aux autorités est vraisemblablement minoritaire, mais cela ne signifie pas qu’il soit négligeable. On parle ici d’une minorité, contrôlant une grande partie des moyens économiques et de coercition et qui aurait tout à perdre à la chute du régime.

 

Le régime peut-il désormais se maintenir autrement que par la répression sanglante dont il est coutumier ? Peut-il encore redresser la situation sur les questions économiques et sociales, ou bien la lutte à mort est-elle engagée ?

 

La réponse à la première question est négative et l’on voit déjà, suite aux appels de l’ayatollah Khamenei, l’intensification de la répression contre les manifestants et le déjà lourd bilan que cette répression a provoqué. Par ailleurs, comment redresser, la situation sur les plans économiques et sociaux quand le pays est placé depuis des années sous embargo, que la valeur de sa devise ne cesse de chuter, et que des moyens financiers importants sont réservés aux dépenses militaires et de maintien de l’ordre ?

 

Reza Pahlavi, fils du chah tombé en 1979, encourage autant qu’il le peut le peuple iranien à renverser le régime. Il semble espérer que le trône lui sera rendu. Mais n’oublie-t-il pas un peu vite que la révolution s’est faite contre son père, contre son autoritarisme et sa police politique, la sinistre SAVAK, plutôt que par Khomeini ? En cas de chute de la république des mollahs, une restauration dynastique, qu’on imagine forcément tempérée, serait-elle à ton avis la suite la plus probable ?

 

Il y a une campagne d’opinion en faveur de retour de la monarchie, incarnée par le fils du chah déchu en 1979, fortement encouragée par des milieux influents aux États-Unis, en Israël et en France. Pour l’heure, les dirigeants américains ne l’ont pas encore officiellement adoubé.

 

S’il est exact que son nom a été scandé par des manifestants, le courant monarchique, pour autant que l’on puisse le mesurer en Iran même, ne dépasse guère 20 % des opinions politiques exprimées. Il est possible qu’on puisse y ajouter une partie de la population qui, par lassitude, pourrait s’y rallier, mais on est quand même au-dessous d’un tiers de l’opinion iranienne.

 

Par ailleurs, en s’affichant aux côtés de Netanyahou, qui a fait bombarder le pays dont il revendique le trône, en étant resté très vague pendant quarante ans sur la façon dont il entend exercer le pouvoir (contrairement à nombre de ses partisans qui ne conçoivent son retour que comme une restauration de la monarchie impériale), et surtout, dans l’incertitude des conditions dans lesquelles il reviendrait en Iran (sous protection américaine ? israélienne ?), le prétendant au trône ne se rend pas service à lui-même, ni à ses partisans.

 

En cas d’effondrement du régime, peut-on s’attendre à ce que le guide suprême Khamenei et les pontes de l’État trouvent comme il a été suggéré refuge en Russie, comme Assad et d’autres ? Moscou y aurait-il vraiment intérêt ?

 

C’est une éventualité parmi d’autres. L’intérêt de Moscou est avant tout de ne pas laisser l’Iran tomber complètement dans l’orbite occidentale. Si cela passe par un exil de Khamenei à Moscou, pourquoi pas. La Russie ne veut pas donner l’image d’un pays qui abandonne ses alliés. Mais encore une fois, bien davantage que le sort personnel du Guide, c’est l’orientation à venir de la politique iranienne et celui des personnes au pouvoir qui garantissent la pérennité des intérêts russes qui intéresse Moscou à court, moyen et long terme.

 

Quelles seraient, dans la région, les conséquences d’une disparition du régime actuel, au profit peut-être d’un régime moins religieux mais tout aussi nationaliste ? Les cartes seraient-elles réellement rebattues ?

 

Bien évidemment, les cartes seraient profondément rebattues. Contrairement à ce qu’on peut lire sous la plume de géopoliticiens de comptoir, les puissances étrangères ne contrôlent pas le jeu à Téhéran. Certes, les Israéliens ont démontré la profondeur de l’infiltration par le Mossad de la direction iranienne. Mais ce serait une grave erreur de croire que quiconque (Israël, les États-Unis, etc.) pourra télécommander les décisions prises à Téhéran. On l’a vu avec l’Irak, l’Iran est un morceau autrement coriace pour les étrangers qui voudraient en prendre le contrôle.

 

Enfin, l’Iran n’est pas constitué que de Perses : les Arabes du Khouzistan, les Kurdes, les Azeris, les Baloutches pourraient être tentés de saisir l’occasion pour reprendre leurs billes et faire sécession. La tentation est quasi certaine pour les Kurdes et les Baloutches, dont les régions sont déjà traversées par des mouvements armés séparatistes.

 

Comment réagirait-on à Ankara, à Riyad, à Bagdad, à Islamabad, au Caire ou à Beyrouth ?

 

D’une manière générale, on s’adapterait car encore une fois, c’est une situation qui leur échappe complètement. Si l’Iran avait de l’influence, et l’exerçait activement dans plusieurs de ces pays, la réciproque n’est pas vraie. Cela dit, les réactions seraient quand même différenciées. Pour l’Irak, ce serait un changement fondamental car depuis la chute de Saddam Hussein, les gouvernements irakiens successifs ont été à des degrés divers placés sous la tutelle iranienne, ou, du moins, devaient tenir compte des desiderata et lignes rouges de Téhéran. À Beyrouth, hormis le Hezbollah et Amal (les partis chiites), on s’en réjouirait plutôt tout en craignant quand même de possibles retombées intérieures, l’histoire libanaise ayant appris à se méfier des répliques des séismes politiques dans les pays de la région.

 

La Turquie jaugerait prudemment le nouveau pouvoir et verrait d’une part comment tirer parti de la nouvelle équation, mais surtout veillerait jalousement à éviter la formation d’une entité kurde autonome en Iran. Le Pakistan, qui a des relations de voisinage compliquées et souvent tendues avec l’Iran oscillerait entre deux tentations, celle de la remise à zéro des compteurs pour prendre un nouveau départ et celle de l’instrumentalisation du nationalisme baloutche au Sistan-Balouchistan, comme il le fait depuis des années.

 

Le Caire se réjouirait ouvertement et l’Arabie Saoudite opterait vraisemblablement pour une attitude de prudence, tout en saluant les nouvelles autorités. Car les Saoudiens n’ont pas oublié la politique chauvine du chah jouant la carte du nationalisme persan contre les Arabes du Golfe au début des années 70. Quant au projet de doter l’Iran de l’arme atomique, ce ne sont pas les mollahs qui en ont eu l’idée mais bien le père du prétendant actuel.

 

Si, après le Venezuela, et peut-être Cuba par voie de conséquence, Trump faisait tomber cette République islamique qui a humilié les États-Unis dans les années 80, ne réaliserait-il pas objectivement certains des rêves les plus fous de nombre de ses prédécesseurs ? L’Amérique en sortirait-elle nécessairement renforcée ? 

 

La réponse à la première question est oui, sans aucun doute. Celle à la deuxième est un grand non, pour les raisons déjà évoquées. L’Iran est un trop gros morceau pour une Amérique qui cherche actuellement à batailler sur tous les fronts et tous les continents, tout en réaffirmant la prééminence de l’hémisphère américain.

 

Les maîtres du monde (Eyrolles, octobre 2025)

 

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10 avril 2024

Jean-Dominique Brierre : « Alain ​​​​​​​Souchon s'est longtemps vu comme étant 'absent au monde' »

Après Françoise Hardy mi-janvier, c’est un autre artiste emblématique, Alain Souchon, qu’on célébrera dans un mois et demi, à l’occasion de ses 80 ans. Demain 11 avril sort justement une bio fort intéressante qui lui a été consacrée par Jean-Dominique BrierreAlain Souchon, « La vie, cest du théâtre et des souvenirs » (L’Archipel). L’auteur, qui a déjà brossé le portrait de Johnny, de Ferrat, de Bob Dylan ou encore de Leonard Cohen, s’appuie ici sur un matériel précieux, unique : de longs entretiens qui lui ont été accordés sur la durée par Souchon himself. L’occasion de rendre hommage à un de nos auteurs et chanteurs les plus attachants, de ceux qui, l’air de rien, nous racontent le monde avec une implacable lucidité. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

>>> Foule sentimentale <<<

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (ITW : 10/04).

Jean-Dominique Brierre : « Alain

 

Souchon s’est longtemps vu comme

 

étant "absent au monde"... »

 

Alain Souchon, « La vie, cest du théâtre et des souvenirs »

(L’Archipel, avril 2024)

 

Jean-Dominique Brierre bonjour. (...) Dans votre livre sur Alain Souchon, vous racontez que c’est lui qui vous a contacté au départ : il avait lu votre bio de Fabrice Luchini, elle lui avait plu, il avait eu envie de vous le dire, et peut-être de faire quelque chose avec vous. Le début d’une relation particulière, qui va un peu au-delà de la « simple » interview ?

 

Ce n’est pas une simple interview puisque, pendant une année entière, nous nous sommes vus presque chaque semaine, à chaque fois deux heures. Au fil des semaines, une vraie relation s’est forgée. Je dirais une complicité.

 

Cette relation de confiance qui s’est établie, vous êtes-vous pris à espérer qu’elle devienne de l’amitié ? Ça vous est déjà arrivé avec d’autres « sujets d’étude » ?

 

Se pose le problème de la célébrité. La célébrité a tendance à fausser les relations. C’est pourquoi il serait imprudent de parler d’amitié.

 

>>> J’étais pas là <<<

 

Dans quelle mesure diriez-vous que son enfance, un peu instable parce que ballottée entre deux pères, deux familles pour deux cultures différentes, a contribué à forger en lui son sentiment d’être désaxé - ou mieux, « misfit » - par rapport aux autres et à la société ?

 

C’est ce qu’il explique à longueur de pages dans mon livre. Il dit même que s’il n’avait pas eu cette enfance tourmentée il n’aurait peut-être pas été chanteur. Il n’a jamais eu le sentiment d’être « un désaxé », plutôt d’être absent au monde.

 

Alain Souchon s’est cherché assez longtemps, avant même de déceler en lui une fibre artistique empreinte de sa sensibilité, et surtout d’oser la présenter à d’autres. Il aurait fort bien pu n’être jamais artiste, mais travailler de ses mains, dans la nature et avec plaisir ?

 

Oui, avant d’être chanteur, pour gagner sa vie, il a exercé différents métiers manuel : peintre en bâtiment, menuisier. Ce côté matériel lui servira par la suite à trouver des métaphores dans certaines chansons : L’amour à la machine, Caterpillar, Les filles électriques.

 

>>> L’amour à la machine <<<

 

La rencontre avec Laurent Voulzy, autre être timide, constitue le point de départ de ce qui restera probablement comme la plus belle et fertile « bromance » artistique de la chanson française. On présente souvent un peu rapidement Souchon comme l’auteur et Voulzy comme le compositeur, mais vous expliquez bien que c’est plus subtil que ça. Qu’est-ce l’un apporte à l’autre dans le fond ?

 

Quand ils font une chanson ensemble, il y a un échange constant entre Souchon et Voulzy. Par exemple pour des raisons de rythme de la phrase, Laurent peut demander à Alain de changer un mot. Celui-ci s’exécute.

 

Vous illustrez ce point à plusieurs reprises : souvent il a tendance à laisser le bénéfice du doute aux gens, à voir eux ce qu’il y a de bon, et ça lui a parfois été reproché. Misanthrope, on ne peut pas dire qu’il le soit ?

 

C’est Voulzy qui a tendance « à voir le bon chez les gens ». Souchon n’est pas vraiment misanthrope, je dirais plutôt lucide, pour ne pas dire désespéré.

 

>>> Allô, maman, bobo <<<

 

Point également bien documenté dans votre ouvrage, son agacement parfois face à une vision un peu biaisée qu’on peut avoir de lui. Par exemple, qu’on le voie trop uniformément comme un petit être fragile, sur la base d’une vision caricaturale de Allô, maman, bobo, alors que lui n’hésite pas à parler de sa virilité, de son goût pour les activités physiques. Est-ce qu’il a du mal avec l’image qu’il peut, comme toute vedette, renvoyer ?

 

Il a longtemps été agacé par l’image « d’homme fragile ». Il trouvait cela réducteur. Avec le temps il a compris qu’il était difficile de contrôler l’image qu’on renvoie. Ce n’est plus un problème pour lui.

 

Sa vision du monde, telle qu’il l’exprime dans ses chansons, est-elle à votre avis pessimiste, ou carrément désespérée ?

 

Plutôt sans illusions.

 

Françoise son épouse, ça aura été un pilier essentiel pour lui, y compris dans sa quête d’une confiance en soi ?

 

Elle l’a toujours encouragé, conseillé. Elle est sa première « auditrice » quand il fait une nouvelle chanson.

 

J’ai eu le privilège, fin mars, d’interviewer Serge Lama. Parmi les artistes qu’il admire, il a cité spontanément Cabrel et Souchon, qu’il admire, reconnaissant à ce dernier d’avoir su et pu créer un univers bien à lui. Vous diriez cela, que Souchon a créé un univers qui ne ressemble à celui d’aucun autre ?

 

Chaque chanteur a un univers spécifique. Celui de Souchon mêle mélancolie et élégance.

 

Il a été acteur un temps avant de revenir à la chanson. L’exercice lui a moins plu ?

 

Pour lui le cinéma cela a été surtout des rencontres importantes, avec des actrices notamment : Isabelle Adjani, Catherine Deneuve, Jane Birkin. Mais il ne s’est jamais vraiment senti comédien. Il avait l’impression de tricher, c’est pour cela qu’il a arrêté.

 

C’est un poète Souchon ? Qu’est-ce qui au fond caractérise son art, sa place dans la chanson française ?

 

Lui même ne se considère pas comme un poète. C’est plutôt un « écrivain de chansons », un « songwriter », comme disent les anglo-saxons.

 

>>> Dix-huit ans que je t’ai à l’œil <<<

 

Quelles sont à votre avis les chansons dans lesquelles il se dévoile le plus, lui qui est si pudique ?

 

Dix-huit ans que je t’ai à l’œil, qui fait référence son père mort quand il avait quatorze ans. Ou encore J’étais pas là, sur cette absence au monde dont je parlais.

 

Qu’est-ce qui anime cet homme-là à votre avis ?

 

Exister grâce à ses chansons.

 

Alain Souchon aura 80 ans le 27 mai prochain. Ce serait quoi, le cadeau idéal pour lui ?

 

Pouvoir retourner quarante ans en arrière.

 

Trois qualificatifs pour brosser au mieux le portrait d’Alain Souchon, tel que vous pensez l’avoir compris ?

 

Nostalgique, élégant, taquin.

 

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9 septembre 2024

Thierry Lentz : « Sous Napoléon, l'économie britannique était déjà trop en avance... »

Je ne sais combien de pages ont été noircies à propos de l’histoire napoléonienne, mais on serait nombreux je pense à tomber de notre chaise si ce chiffre, hyper évolutif, devait nous être dévoilé. Combien d’ouvrages consacrés, plus précisément, à l’histoire économique et financière de ces quinze années (1799-1815) au cours desquelles l’histoire de la France et celle de l’Europe se confondirent ? Pas tant que ça sans doute, et pourtant, on touche là, avec ces sujets essentiels, aux causes majeures de la guerre et de la paix, de la victoire et de la défaite. Une Nouvelle histoire économique du Consulat et de l’Empire vient de paraître aux éditions Passés Composés.

 

L’ouvrage, collectif, est passionnant : il aborde sous une multitude d’angles, souvent originaux, les questions permettant de dresser un tableau précis et très vivant de la France de cette période, qu’on se place à hauteur d’empire ou à hauteur d’homme. Un examen presque clinique des raisons de la défaite finale de Bonaparte, qui s’est sans doute davantage jouée sur des bateaux de commerce que sur des champs de bataille. À la tête de ce projet, M. Thierry Lentz, directeur général de la Fondation Napoléon et professeur associé à l’ICES-Institut catholique de Vendée. Il a, une fois de plus, accepté de répondre à mes questions (9 septembre), je l’en remercie ! Vous l’aurez compris : si l’époque vous intéresse, ce bouquin est un must. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Nouvelle histoire économique du Consulat et de l'Empire, Passés Composés, 09/2024.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Thierry Lentz : « Sous

 

Napoléon, l'économie britannique

 

était déjà trop en avance... »

 

Thierry Lentz bonjour. La composition de cette remarquable Nouvelle histoire économique du Consulat et de l’Empire (Passés Composés) a-t-elle fait suite à des avancées historiographiques récentes ? Les questions économiques et financières ont-elles été un parent pauvre des études napoléoniennes, et si oui peut-on dire qu’il y a du mieux ?

 

L’historiographie napoléonienne, en plein développement depuis une quarantaine d’année, avait parfois laissé de côté les questions économiques. Elles sont pourtant essentielles, autant qu’elles le sont aujourd’hui. À ce titre, l’ouvrage précurseur de Pierre Branda, Napoléon et l’argent, publié chez Fayard en 2006, a relancé ces questions (M. Branda fut interrogé par Paroles dActu en 2015, ndlr). Plusieurs études et colloques ont permis d’avancer encore, tandis que les monographies régionales nous donnaient de plus en plus d’éléments « de terrain », qui sont fondamentaux dans ces matières. Avancer encore a été l’objectif de cette étude collective, dans le cadre de la Chaire Napoléon de l’ICES-Institut catholique de Vendée, où j’enseigne l’histoire moderne et contemporaine.

 

J’ai sollicité des spécialistes des différentes questions en leur demandant le point le plus complet et le plus chiffré possible sur leur travail, tandis que d’autres acceptaient de plancher sur l’économie de leur région. L’ensemble a, si je puis dire, de la tenue et du fond. Nous espérons qu’il encouragera d’autres à le compléter et le préciser.

 

L’erreur principale de Napoléon Ier, en matière économique et commerciale, peut-être même toutes considérations confondues, n’a-t-elle pas été l’imposition stricte du Blocus continental au profit exclusif de la France et au mépris des intérêts les plus élémentaires de ses colonies, de ses vassaux, de ses alliés (de circonstance) qui de l’Espagne à la Russie en passant par l’Allemagne n’auraient bientôt d’autre choix que de se retourner contre lui ? A-t-il manqué de hauteur de vue ? Était-il persuadé de n’avoir d’autre option ?

 

Le Blocus continental est en effet l’événement économique majeur du règne napoléonien. Il a eu au départ des effets très positifs mais ils ne pouvaient être prolongés que par un accord de paix avec l’Angleterre. Au lieu de cela, il y eut un renforcement permanent de l’embargo. De 1806 à 1809, la production française a été fouettée par l’ouverture sans concurrence du marché européen. Mais ce qui devait arriver est arrivé : surproduction, gonflement des stocks et, par conséquent, réduction naturelle du marché. Napoléon a cru trouver la solution en s’en prenant aux productions et aux exportations de ses alliés, au nom du principe de « la France avant tout ». Il ne pouvait qu’échouer, avec en plus le mécontentement de ceux qui, jusqu’alors, lui avaient fait confiance. Ajoutons-y une diplomatie très « offensive », voire menaçante y compris envers les pays amis, et le cocktail explosif était constitué. Cette vaste affaire du Blocus confirme bien que les questions économiques étaient essentielles.

 

Peut-on toutefois mettre au crédit de Bonaparte, grand réorganisateur et modernisateur de l’État et à l’origine de la création de la Banque de France, d’avoir eu de bonnes intuitions en matière d’économie et de fiscalité, qui eurent pu porter leurs fruits si l’Empire avait vécu ? Peut-on imputer une part de l’essor français au XIXe siècle aux politiques menées entre 1799 et 1815 ?

 

N’oublions jamais que Napoléon est un homme du XVIIIe siècle. En ce sens, il a mis en œuvre des solutions économiques un peu passées, tirées des théories des physiocrates et des mercantilistes. Si la remise en ordre des institutions et de la monnaie a eu un impact positif et de long terme, le « libéralisme » économique de l’empereur a eu ses limites, alors même qu’il croyait peu au crédit et pas du tout au libre-échange. Il avait lu Adam Smith, avait fréquenté Jean-Baptiste Say, mais ne croyait pas à leurs théories qui réclamaient un moindre engagement de l’État. Donc pour répondre à votre question, c’est surtout par la stabilisation que par l’innovation économique que son règne a eu un impact sur les temps futurs.

 

Si, in fine, la Grande-Bretagne a gagné cette guerre, c’est parce que, maîtresse des mers et en avance dans les domaines industriels, elle était plus puissante économiquement, plus résiliente financièrement parlant ? Plus fine - ou fourbe, c’est selon - s’agissant de politique, de diplomatie, aussi ?

 

Laissons de côté l’accusation de fourberie, que certains jugent être du réalisme. Sur le plan économique, la Grande-Bretagne avait des décennies d’avance sur la France. Si les productions des deux pays se valaient, les modes de production et de financement étaient très différents. La France avait un handicap : l’importance numérique et le faible coût de sa main d’œuvre. En exagérant un peu, elle avait moins besoin d’innovation et de rationalisation que sa concurrente. La mécanisation anglaise fut dès lors précoce et à des niveaux bien plus élevés que chez nous. Ajoutons qu’en matière sociale, le gouvernement britannique avait la main beaucoup plus lourde que son homologue français, contrairement à ce qu’on pourrait croire.

 

L’espoir de Napoléon de provoquer par le Blocus et le marasme des révoltes en Angleterre a failli se réaliser, mais les Anglais ont su réprimer (souvent durement) toutes les velléités de révolte. Enfin, le système financier et de crédit anglais était beaucoup plus moderne : crédit facile, emploi du billet de banque, réseau de banques locales très entreprenantes. Et pour finir vraiment, alors que les mers étaient fermées au commerce français, la Royal Navy le rendit possible quasiment sans entrave. Les handicaps de l’économie française étaient trop importants pour être rattrapés.

 

Admettons Thierry Lentz que vous puissiez, par extraordinaire, rencontrer à quelque moment de votre choix le Premier Consul, ou plus tard l’empereur, fort de vos connaissances de 2024, et lui donner un conseil, un seul, quel serait-il ?

 

Si cela était possible, je lui conseillerais de se séparer de son entourage trop classique et d’appeler auprès de lui Jean-Baptiste Say, de croire au crédit et au billet de banque et, surtout, de parvenir à la paix avec l’Angleterre. Je ne l’en féliciterais pas moins pour avoir stabilisé le droit et les conditions macro-économiques avec ses nouvelles institutions. Puis, je lui ferais lire un ouvrage sur l’œuvre économique de Napoléon III, bien plus au fait des questions et théories économiques modernes. Mais, comme vous vous en doutez, Napoléon ne m’écouterait pas.

 

Thierry Lentz.

 

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26 janvier 2024

Bertrand Tessier : « Michel Sardou sait marier le spectaculaire et l'intime »

Nous sommes le 26 janvier, Michel Sardou fête aujourd’hui ses 77 ans. Si par hasard il devait lire cet article, alors je lui dis, à lui que j’ai beaucoup, beaucoup écouté, et que j’écoute toujours pas mal : bon anniversaire, et mes bonnes pensées ! L’artiste, qui alterne entre la comédie (ses premières amours artistiques) et la chanson depuis quelques années, se produit actuellement sur les scènes de France pour une grande tournée.

Plusieurs articles lui ont été consacrés sur Paroles d’Actu, dont en 2018 une interview croisée avec Frédéric Quinonero et Bastien Kossek (plus quelques surprises), et deux ans et demi plus tôt (il y a 2999 jours, me dit Canalblog, ce qui ne rajeunit personne), une autre avec le biographe Bertrand Tessier.

Ce dernier est justement l’auteur d’une bio actualisée du chanteur, Michel Sardou - "Je suis un homme libre" (L’Archipel, novembre 2023), un ouvrage très complet qui apprendra certainement beaucoup de choses à celles et ceux qui aiment les chansons de Sardou sans forcément bien connaître sa vie. Il a accepté, une nouvelle fois, de répondre à mes questions. L’échange s’est déroulé entre la mi décembre et ce jour. Je le remercie pour le temps qu’il a bien voulu m’accorder, et pour ses réponses ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Bertrand Tessier : « Michel Sardou

sait marier le spectaculaire et l’intime »

MS Je suis un homme libre

Michel Sardou, "Je suis un homme libre" (L’Archipel, novembre 2023)

 

Bertrand Tessier bonjour. Sardou et vous, c’est quoi l’histoire ? Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontré, et quels témoignages avez-vous pu recueillir pour cet ouvrage et les précédents ?

C’est le photographe Richard Melloul qui nous a présentés. J’ai découvert un homme à l’opposé des caricatures que l’on pouvait faire de lui. Fin, subtil, cultivé - très cultivé -, drôle - très drôle -, capable même de manier l’autodérision. D’emblée, une véritable complicité s’est installée entre nous. Il me fait 100% confiance et m’a ouvert toutes les portes de son univers personnel et professionnel.

 

 

Avez-vous pu le voir jusqu’à présent dans le cadre de son tour 2023-24, et si oui qu’en avez-vous pensé ?

Il a toujours été obsédé par la crainte du disque ou du spectacle de trop. Il a toujours fait en sorte de pousser le bouchon plus loin à chaque nouvelle tournée. Il ne vit pas sur ses acquis. Il ne se répète pas. Au contraire. La meilleure preuve : pour cette nouvelle tournée comme pour la précédente, il n’a pas hésité à faire appel à Thierry Suc, le producteur historique de Mylène Farmer, spécialiste des superproductions, qui lui a permis d’aller encore plus loin dans sa volonté de proposer un show encore plus spectaculaire que d’habitude, avec des éclairages hallucinants, mais aussi des effets 3D impressionnants, comme pour Les lacs du Connemara ou Verdun.

 

 

Vos grands moments d’émotion discographiques ou scéniques avec lui ?

Ce nouveau spectacle m’a vraiment impressionné. Ses concerts à Bercy avec la scène centrale étaient formidables aussi. Il a un immense talent, celui de faire un show qui soit à la fois extrêmement spectaculaire et en même temps extrêmement intime.

 

 

Michel Sardou n’est-il pas fondamentalement, y compris lorsqu’il chante, un acteur ?

Il est devenu chanteur par accident : il se destinait à jouer la comédie. Il a écrit des chansons qui étaient comme de petits scénarios où il interprétait des personnages qui ne reflétaient pas forcément ce qu’il pensait. C’était totalement nouveau pour l’époque et cela lui a valu quelques déconvenues comme pour Le temps des colonies - Guy Bedos avait connu la même mésaventure quand il avait créé son sketch Vacances à Marrakech. Depuis, il a joué plusieurs pièces au théâtre et il n’a jamais été aussi bon que dans la dernière, N’écoutez pas Mesdames, reprise de Sacha Guitry. Je pense que le fait d’avoir fait du théâtre lui a donné davantage d’aisance sur scène. Désormais il bouge beaucoup plus...

 

Sardou se dévoile peu, et quand on lui parle de lui, souvent il répond par une boutade, ou mieux il répond n’importe quoi. Mais parfois dites-vous il se raconte, ou il raconte les siens, dans certaines chansons... Lesquelles ?

Comme il aime brouiller les pistes, il a toujours dit que ses chansons n’était pas autobiographiques. Faux, il y en a plein où il se raconte et évoque des choses très intimes. Dans Nuit de satin, une chanson d’album, pas destinée à devenir un tube, il évoque la maladie d’Alzheimer qui touchait alors son beau père, François Périer. Parmi ses plus connues je peux citer aussi Je viens du sud, Les deux écoles, Dix ans plus tôt, etc...

 

 

Lequel de ses gros tubes zappez-vous secrètement, parce que vraiment, trop entendu ?

Ca ne me gêne pas qu’une chanson soit trop entendue. C’est même le principe d’un tube qui traverse le temps. J’ai toujours autant de plaisir à écouter La maladie d’amour ou Les lacs du Connemara !

 

Laquelle de ses chansons aurait à votre avis mérité de devenir un de ses grands classiques populaires ?

C’est le public qui décide de ce qui deviendra un "standard"...

 

 

Lors de certains de ses concerts il disait en substance, s’adressant à chacun des membres du public : "Aujourd’hui je sais que je vais vous décevoir, parce que je ne vais pas chanter LA chanson pour laquelle justement vous êtes là ce soir". Petite réflexion, je sais c’est dur : la vôtre, c’est laquelle ?

Ca dépend des jours. Aujourd’hui ce serait En chantant. J’aime bien l’ironie dont il fait preuve quand il dit "C’est tellement plus mignon de se faire traiter de con en chanson".

 

Il y a huit ans je vous avais demandé quel message vous lui adresseriez, vous m’aviez répondu : "Remets-toi à écrire des chansons ! Ta place est unique, le public suivra." À votre avis, il en écrira encore ? Plus intéressant peut-être : en aura-t-il envie ?

Je ne crois pas qu’il se remette à écrire des chansons. Il n’est pas du genre à écrire sans la perspective d’un disque, or franchement je ne le vois pas se relancer dans pareille aventure compte tenu du marché discographique. En revanche, oui, je le vois bien faire une autre tournée. Peut-être moins spectaculaire. J’aimerais bien le voir dans un récital très dépouillé, accoustique...

 

Anne-Marie, qu’il a épousée en 1999, semble être son pilier, celle aussi qui a su l’apaiser et calmer ses passions, et accessoirement le dompter. La femme de sa vie ?

Incontestatablement. Ces deux-là se sont trouvés !

 

 

Vous développez un point intéressant dans votre ouvrage, à propos du statut de "voyageur immobile" de Sardou : il fait voyager dans nombre de ses chansons, mais souvent il n’a besoin que d’imaginer le voyage pour en jouir, pas forcément de l’effectuer réellement. Là aussi, c’est le signe de quelqu’un qui n’a plus la bougeotte, qui a atteint une forme de contentement ?

Voyager pour voyager n’a jamais été son truc. Quand il est allé en Afrique, ce n’était pas pour faire du tourisme mais pour faire le Paris Dakar. Quand il est parti vivre à Miami, c’était avant tout pour faire plaisir à Babeth. Au fond, il n’a jamais aimé cette période américaine, il est profondément français. En revanche, en France, il a la bougeotte, il adore déménager. Il vient de passer treize ans en Normandie : un exploit ! Mais c’est fini : il va désormais vivre dans le sud au bord de la Méditerranée.

 

Si vous l’aviez face à vous là, entre quatre yeux, vous lui diriez quoi ?

Je lui dirais que je viens de voir La vérité de Clouzot avec Brigitte Bardot et je lui dirais que l’on y voit Jackie Sardou et Jacqueline Porel, sa mère et celle d’Anne-Marie !

 

Sardou en trois qualificatifs, histoire de coller au plus près à l’homme tel que vous l’avez compris ?

Complexe, cultivé, drôle.

 

 

On se projette : 2050. Je ne sais pas si à ce moment-là certains des habitants de l’univers s’appelleront W454, mais moi j’ai envie de vous demander votre avis là-dessus, une intime conviction : en 2050, qui de Johnny Hallyday ou de Michel Sardou aura le mieux résisté à l’épreuve du temps, lequel des deux sera le plus écouté ?

Difficile de faire pareille prospective. En revanche, il est clair qu’en écoutant le répertoire de Sardou on aura davantage idée de ce qu’était la société française dans les années 70-2000 qu’en écoutant celles de Johnny ! Resteront aussi les mélodies de Jacques Revaux qui sont exceptionnelles. Une grande mélodie, ça ne vieillit pas, surtout que Michel n’a jamais cherché à être à la mode.

 

On se projette encore, mais moins loin : après sa tournée, vous le voyez refaire, quoi, du théâtre ? Sa première, et sa dernière passion ?

D’abord se reposer. On n’imagine l’énergie qu’il faut pour une tournée de six mois avec un spectacle aussi sophistiqué. Ensuite ? Je suis persuadé qu’il aura envie de retrouver le contact avec le public.

 

Vos projets et surtout vos envies pour la suite, Bertrand Tessier ?

Je viens de réaliser deux documentaires, le premier sur le cinéaste William Wyler, réalisateur de Vacances romaines et de Ben Hur, qui était à... Mulhouse à une époque où Mulhouse était en Allemagne, et le second sur la carrière hollywoodienne de Maurice Chevalier.

 

B

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19 mai 2020

Mickaël Winum : « Être artiste, c'est avoir un monde à défendre... »

Il est utile, et souvent même salutaire, lorsque les temps sont chargés d’inquiétudes, de lâcher un peu prise et de laisser s’exprimer la part de nous qui aspire à l’évasion. Et quoi de mieux, pour s’évader en des univers nouveaux, en des terres inconnues, par la rêverie autant que par la réflexion sur les autres et sur soi, que la culture ? L’époque est à ces moments-là : difficile, porteuse de bien des interrogations anxiogènes, elle serait plus sombre encore sans ces petits phares indispensables que constituent, pour tant de gens, la lecture, la musique, le cinéma, et bien sûr le spectacle vivant. Autant de secteurs et de métiers de l’art qui, pourtant, se retrouvent aujourd’hui en grande difficulté, parce que stoppés net pour une bonne cause, le soin pris de limiter la propagation du virus. Une question tout de même se pose : dans quel état les retrouvera-t-on, quand la vie elle-même aura recouvré de sa normalité ?

À l’heure du confinement, expérience propre à l’introspection, j’ai choisi de mettre en avant, pour l’article qui suit, ce monde de la culture, et je suis heureux aujourd’hui de vous présenter le résultat. Durant quelques jours, à cheval entre la fin avril et le début de mai, j’ai interrogé un jeune comédien, peut-être devrais-je plutôt dire « artiste » d’ailleurs, tant la palette de son art est large (théâtre, télévision, peinture, composition, écriture et interprétation de chansons). Mickaël Winum, c’est son nom, tient depuis de nombreux mois (la suite était encore en suspens) le premier rôle de l’adaptation par Thomas Le Douarec du Portrait de Dorian Gray, grand classique signé Oscar Wilde. Cet échange, retranscrit très fidèlement ici, m’a fait découvrir un garçon réfléchi et attachant, et entrevoir un grand artiste.

Je remercie chaleureusement Mickaël Winum d’avoir accepté de se prêter au jeu de l’interview, et salue également le metteur-en-scène Thomas Le Douarec, qui a eu la gentillesse d’écrire, sur ma proposition, quelques mots à propos de son comédien - une surprise que ce dernier ne découvrira qu’en lisant cet article. Une première partie, inattendue mais finalement indispensable, et une seconde, la principale, celle pour laquelle tout le monde est venu, ici. Comme au spectacle. Je leur envoie à tous deux, ainsi qu’à leur équipe et, à travers eux, à toutes celles et tous ceux qui, de près ou de loin, font et font vivre notre culture, inquiets de ce que demain sera fait, mes pensées bienveillantes. Une exclusivité, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Place au théâtre...

 

p. 1 : M. Winum, vu par Thomas Le Douarec

« Il ne pourrait pas envisager la vie sans art, et en cela,

il est très proche de son personnage de Dorian Gray ! »

« Mickaël est un véritable artiste : peintre, comédien et maintenant auteur, compositeur, chanteur… Un artiste total, complet, qui ne pourrait pas envisager la vie sans art, et c’est en cela qu’il est très proche de son personnage de Dorian Gray ! Dorian, comme Oscar Wilde, s’est lancé à corps perdu dans la quête de la beauté absolue : une quête permanente, de tous les jours. Le roman Le Portrait de Dorian Gray est une véritable réflexion sur l’art, tous les arts : la peinture bien sûr mais aussi le théâtre, la musique, etc. Aussi Mickaël, dans ce spectacle, est dans son élément, son milieu naturel, son biotope !

Depuis que je le connais, il n’y a pas une journée où Mickael ne peint pas, ne dessine pas, ne chante pas, ne joue pas. Et je parle en connaissance de cause, car lorsque nous sommes en tournée en province avec ce spectacle, il nous arrive, avec les comédiens, de ne pas nous quitter pendant plusieurs jours.

C’est un contemplatif, un homme très doux qui observe toujours la vie autour de lui avec beaucoup de sagesse. Un  grand solitaire doublé d’un immense bavard ! J’ai beaucoup d’affection pour lui, il le sait et c’est une joie pour moi de pouvoir vous parler de lui. Et ce qui m’impressionne le plus chez lui, c’est sa capacité au bonheur, sa joie de vivre égale et quotidienne malgré un lourd passé et les coups et bosses de son existence ! LA VIE NE L’A PAS ÉPARGNÉ, MAIS LUI SOURIT À LA VIE ! »

le 18 mai 2020

Thomas Le Douarec

Thomas Le Douarec est comédien et metteur-en-scène.

 

p. 2 : l’interview

Mickaël Winum: « Être artiste, c’est

avoir un monde à défendre... »

Mickaël Winum

 

Mickaël Winum bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions en ces temps un peu particuliers. On va essayer de parler un peu culture, un peu de la suite... Déjà, comment vis-tu ce confinement ?

Bonjour Nicolas. J’ai la chance d’avoir d’autres passions à côté de mon métier de comédien, notamment la peinture et le piano, des mondes parallèles dans lesquels j’ai la possibilité de me ressourcer et de faire face à cette situation des plus exclusives et, effectivement, assez particulière...

 

Est-ce que, tout bien pesé, et en retranchant bien sûr à ta réflexion les aspects les plus sombres de cette crise, tu réussis à trouver quelques vertus à cette situation (introspection facilitée, etc...) ?

Je lis beaucoup d’ouvrages sur le pouvoir du moment présent, le calme, la sérénité, le bonheur... Effectivement, on se retrouve là dans une situation où l’on est un peu soi-même en face de son miroir, ce qui inquiète d’ailleurs beaucoup de personnes, qui souvent se réfugient alors dans une sorte de routine, courant après le temps, l’argent... puisque la routine permet finalement d’oublier l’essentiel, et c’est rassurant pour la plupart.

Ces lectures me font penser que c’est le moment parfait pour retrouver l’essentiel, c’est-à-dire le présent, la vie, et savoir qui l’on veut être, où l’on veut aller. J’espère que tout cela permettra au monde de repartir sur de meilleures bases...

 

As-tu suffisamment foi dans l’humanité pour croire que l’on apprendra, collectivement, de nos erreurs, et que par la suite nous irons ensemble vers du plus responsable, notamment pour la planète ?

Étant de nature très positive, je suis toujours optimiste et crois toujours que le meilleur, et le progrès restent à venir. Encore faudrait-il que beaucoup qui n’ont pas conscience de cela puissent se réveiller et réagir, mais c’est encore une autre histoire...

 

Revenons maintenant à toi, à ton parcours... Au théâtre... Depuis quand as-tu ce goût de jouer, de te travestir en endossant la peau d’un autre, et à quel moment as-tu eu ce déclic qui t’a fait comprendre que le théâtre allait être important dans ta vie ?  

Au début, c’était une manière de me calmer, comme un exutoire. J’avais quelques problèmes, dans ma vie, que je devais résoudre, et c’est à travers le théâtre que cela s’est fait. Un metteur en scène, Jaromir Knittel, qui dirigeait une troupe de théâtre, m’a dit un jour : « Viens nous voir, vois si tu as quelque chose à offrir, et reste parmi nous si ça te plaît ». C’est ce que j’ai fait, et c’est comme cela que le voyage a commencé.

J’étais déjà dans une sphère artistique qui m’aidait à m’exprimer, avec la peinture et le dessin quand j’étais gosse (la musique est venue bien après), mais c’est vraiment avec le théâtre que ça s’est concrétisé. Cette découverte m’a beaucoup apporté.

 

Qu’est-ce que le théâtre t’a apporté dans ta construction personnelle ? Dans quelle mesure t’a-t-il aidé à grandir, à te former en tant que personne ?

Pour moi, le théâtre, c’est un peu un prisme qui permet de voir le monde de manière plus large : on est amené à s’intéresser à la vie des autres, au comportement du personnage qu’on va incarner sur scène. On est souvent très observateur quand on est comédien. Régulièrement, je me pose sur une terrasse, et j’observe les passants, longuement, essayant de deviner où ils vont, quels sont leurs objectifs, leurs vies. Pour moi c’est vraiment cela le théâtre, et aussi un vecteur de textes, de poésie essentiels pour le monde.

 

Conseillerais-tu de le pratiquer à des gens timides, qui n’oseraient pas trop avancer en société ?

Bien sûr. Le théâtre, ça libère. On n’est jamais vraiment seul, sur un plateau. Même lors d’un monologue ou d’un seul-en-scène, il y a toujours le regard bienveillant d’un metteur-en-scène, et aussi les techniciens qui nous entourent... On n’est pas tout seul, et ça fait du bien : il y a un peu cette idée de famille d’emprunt, provisoire, le temps d’un spectacle, d’une tournée.

 

Justement, j’ai lu que tu étais originaire d’Alsace. J’imagine que tu es monté assez rapidement à Paris pour le théâtre. Est-ce que ça a été compliqué au début, Paris, en ne connaissant pas forcément grand monde au départ ? Et cet aspect « famille de substitution » a-t-il été important à ce moment-là ?

Je suis monté à Paris un peu plus tard que la moyenne : je suis arrivé à 22 ans. Mais j’étais, c’est vrai, complètement perdu : je n’avais pas de repère, pas de famille artistique. Personne d’ailleurs n’est issu du milieu artistique dans ma famille. Mais j’ai eu la chance d’être accompagné par des grands de ce métier, notamment Jean-Laurent Cochet, qui vient de nous quitter malheureusement - il a formé les plus grands, de Gérard Depardieu à Fabrice Luchini. C’est quelque chose qui ne s’oublie pas. Ils sont avec nous ces professeurs, chaque fois qu’on est en répétition, qu’on monte sur une scène... Cet accompagnement, ces mains tendues comptent beaucoup, et il en faut même si on a la volonté et la persévérance, qui sont essentielles.

 

Si tu me permets d’entrer dans une sphère plus personnelle : tu dis que personne de ta famille ne provient d’un milieu artistique, est-ce que cela a rendu plus difficile l’acceptation par tes proches, et notamment tes parents, de ton choix de parcours (des inquiétudes particulières pour un monde qu’ils ne connaissent pas...) ?

De manière générale, il m’ont bien soutenu. Il y a quand même eu des questionnements, des craintes et mises en garde, notamment lorsque je suis parti à Paris... Sentir en tout cas un soutien de sa famille, de son cercle d’origine est très important, et ils ont été formidables face à cette démarche.

 

Le portrait de Dorian Gray

 

J’aimerais maintenant t’interroger un peu plus précisément sur ton actualité, même si tout ce qui forme la culture est un peu mis entre parenthèses en ce moment... Ton actu c’est bien sûr ta composition dans Le Portrait de Dorian Gray, mis en scène par Thomas Le Douarec. La pièce est basée sur ce roman très particulier d’Oscar Wilde, fantastique et philosophique, et dont tu interprètes le rôle-titre, personnage torturé s’il en est. Comment t’es-tu glissé dans la peau de Dorian, et dans le fond est-ce que ce personnage t’a « travaillé » ?

J’ai toujours trouvé ce genre de personnage plus intéressant à travailler, parce que j’aime bien gratter derrière les apparences. On est dans un monde qui fonctionne beaucoup sur le premier regard, les premières impressions, on juge souvent très rapidement sans gratter derrière. Au théâtre, on peut se permettre, dans le travail d’un personnage, d’aller voir ce qui se cache derrière. Souvent, c’est tout un monde qui se cache derrière les personnages sombres, avec par conséquent, plus de choses à découvrir, on se confronte à beaucoup plus d’émotions, de richesse, de contrastes. Ces personnages-là sont encore plus excitants à jouer.

Je crois également que ce sont des personnages qui permettent de dépasser nos peurs, nos angoisses de la vie et nos fantômes du passé... On parlait en début d’entretien du pouvoir du moment présent, du calme et de la sérénité, moi bizarrement, c’est à travers ce type de personnage que j’arrive à les trouver. Par exemple, j’avais dit dans une interview que pour aller mieux, j’aimais beaucoup les films très sombres, les livres noirs, parce qu’ils me permettaient de dépasser mes sensations et en un sens de me dépasser moi-même...

Je dirais aussi que je n’ai jamais vraiment aimé ce qui est trop simple, simpliste. J’aime quand il y a plusieurs couches de complexité à explorer et à travailler dans un personnage. Quand j’ai joué Oreste par exemple, du début à la fin, ce qu’il traverse, ce qu’il vit, c’est comme Dorian, comme une spirale infernale. Et tellement de choses rencontrées : l’amour, les désirs, le rejet, la haine, le mépris... Il y a quelque chose d’assez enivrant dans ces spirales infernales.

Ces personnages sont également une leçon, à travers leur façon de réagir à des situations, leurs actes, leurs paroles... Tu parlais tout à l’heure de Dorian Gray comme d’un conte philosophique, c’est le cas. Ce sont toujours les pièces et les personnages qui suscitent le plus de questions qui font réagir, qui font grandir.

 

Y a-t-il justement, parmi les grands héros, les grandes victimes de la littérature, ou même parmi les personnages ayant existé (je pense par exemple à des gens comme les serial killers), des figures que tu rêverais d’incarner, comme un challenge pour aller encore plus loin dans l’exercice ?

Il y en a beaucoup. J’ai eu la chance notamment d’interpréter l’Aiglon d’Edmond Rostand, un de mes premiers grands rôles, sous la direction de Jaromir Knittel. On pourrait penser par exemple à une adaptation théâtrale de Norman Bates, ou bien au Prince de Hombourg de ‎Heinrich von Kleist. Ou encore Ruy Blas de Victor Hugo... Les grands héros de la période romantique...

 

Avis à qui nous lirait. Norman Bates, avec un bon script, je demande à voir ! Tu l’expliquais, tu aimes réfléchir en profondeur à la personnalité d’un personnage. Comme comédien certes. Mais as-tu aussi le goût d’écrire ou de mettre en scène ?

Pour le moment non, je n’ai pas vraiment d’envie de mise en scène. Pour l’écriture, pas mal d’envies, mais pour le moment je les concrétise davantage dans les textes de chansons que je suis en train d’écrire et de composer, ce qui d’ailleurs prend du temps.

 

Je rebondis sur ce point, et sur un sujet que tu as déjà abordé en interview, cette espèce de mal français qui veut qu’on essaie de faire rentrer tout le monde dans des cases bien délimitées... De ce point de vue-là ton parcours pourrait agacer pas mal de gens : comédien, peintre, musicien, chanteur... Pour toi artiste, ça suppose de toucher à un peu tous les domaines de l’art ?

C’est vrai que ce n’est pas une obligation, pour un artiste, de s’exprimer à travers différents médias artistiques, mais ça ne devrait pas être une privation non plus. C’est tellement dommage que beaucoup de personnes - notamment chez nous ! puisque ce problème se retrouve nettement moins aux États-Unis ou au Royaume-Uni - cherchent à ce point à caser dans une expression artistique. Beaucoup d’artistes combinent plusieurs cordes à leur arc, je pense par exemple à Patti Smith, à Yoko Ono, à David Lynch ou à tant d’autres... Je trouve ça beau : être artiste c’est construire son monde à travers différents moyens d’expression, et le défendre. Personne ne devrait contraindre cela. Mais je suis de nature optimiste donc j’espère qu’il y aura du changement et du progrès de ce point de vue-là.

 

Le théâtre passe, à tort ou à raison, pour être assez élitiste, et de fait, beaucoup de gens qui ne sont pas habitués au théâtre n’iront pas, ce que personnellement je trouve très dommage. Est-ce que tu trouves cela regrettable, vu que ta famille elle-même ne connaissait pas ce milieu à la base, et as-tu des idées d’initiatives qui pourraient inciter les gens à aller plus naturellement au théâtre ?

Question intéressante ! C’est très regrettable effectivement que le théâtre ait cette image élitiste. Comme tu le rappelles, ma famille ne venant pas du milieu, ce serait pour moi une grande victoire que de contribuer à élargir l’impact du théâtre. Je pense qu’il y a déjà un problème de prix, soyons honnêtes, beaucoup de programmations sont malheureusement trop onéreuses. Il y a également un problème de choix : je pense par exemple à un pays comme le Royaume-Uni, qui propose des spectacles qui brassent beaucoup plus de monde. Il y aurait peut-être une solution à voir de ce côté-là... je suis confiant et bien sûr, voir davantage de monde dans nos salles serait formidable.

Quand je parle d’élitisme, je pense par exemple à des programmations de théâtre fonctionnant beaucoup par abonnements, et dont les abonnés n’ont pas vraiment d’autre choix que de suivre la programmation qui a été validée par les théâtres en question. Il y a peut-être quelque chose à réviser aussi de ce point de vue-là. Nous autres, en tant qu’artistes, essayons le plus possible d’aller chercher les gens, de les faire venir... Le théâtre est une fête, c’est aussi un rassemblement d’échanges, d’interrogations, comme il était d’ailleurs à la base, notamment en Grèce : c’était un moyen pour le peuple de se réunir, de se questionner et de philosopher. Retrouver un peu de cet esprit-là, ce serait vraiment bon.

 

Dorian Gray

In Dorian Gray.

 

Belle idée ! Puisses-tu être entendu. Pour revenir, un instant, à la crise sanitaire qui nous frappe, et à celle, économique et financière, qui nous attend, tu n’est pas directement gestionnaire d’un théâtre, mais tu en fais partie et en connais bien les enjeux. Alors, es-tu inquiet pour la suite ?

Bien sûr. Mais je crois que c’est aussi le moment idéal pour rebondir. Je vois que beaucoup de pétitions sont lancées, notamment pour le soutien des intermittents, ou l’organisation et le financement du festival off notamment. Pas mal de choses se mettent en place et j’espère qu’elles vont aboutir. Je suis inquiet pour le moment, mais confiant pour l’avenir.

 

On a beaucoup parlé de théâtre jusqu’à présent, c’est normal. Parlons un peu cinéma : de quel ciné es-tu amateur, et quelles sont tes envies en la matière (de collaborations notamment) ? Profite, on nous lit !

J’aime beaucoup le cinéma indépendant, le cinéma d’auteur, notamment les films d’Audiard, de Desplechin, de François Ozon, de Philippe Lioret, de Mathieu Amalric... Pas mal de réalisateurs étrangers aussi que j’aime beaucoup, notamment Terrence Malick, David Fincher ou David Lynch... Il y a également Lars von Trier, qui est un de mes réalisateurs préférés. Pour le moment, je tourne beaucoup plus pour la télévision, mais j’espère bien que des rôles pour le cinéma vont arriver bien sûr... Je ne suis qu’en début de parcours, j’ai un peu de temps.

 

C’est tout le mal que je te souhaite. Tu parlais aussi de la partie musicale de ton parcours : as-tu une formation de musicien, de chanteur, et quelles sont tes influences ?

J’ai suivi des cours de chant à l’opéra de Strasbourg, parallèlement à mon parcours au conservatoire de la même ville. Actuellement, je prends des cours de chant et de coaching vocal à la Maison des sons.

Quant à mes influences, j’aime beaucoup les chansons à texte : Jacques Brel, Barbara, Édith Piaf, Leonard Cohen, Cat Power... Je me situe musicalement, un peu entre la folk pop et l’indie pop. Des chansons à texte sur ces mélodies envoûtantes, c’est ça mon truc.

 

Est-ce que tu écris des textes, et est-ce que tu composes des mélodies de chansons ?

Oui, les textes des chansons sont déjà écrits. J’écris mes propres textes. Et je prends des cours de piano depuis un an et demi. Je pars d’abord du texte, et ensuite je cherche les accords, les mélodies sur le piano.

 

Parlons un peu peinture... Qu’est-ce qui t’inspire, niveau peinture ? Et est-ce que cette forme d’art te procure des sensations autres ?

En peinture j’ai plus de liberté. Tu plantes ton décor, tu choisis tes couleurs, ton cadrage, tes personnages... tu n’es pas dépendant d’une production, d’un metteur en scène... C’est très calme, la peinture. Ça m’apaise, et j’en fais beaucoup, pendant plusieurs heures, avant de dormir. Très jouissif, vraiment.

Je dirais aussi que lorsque tu peins, tu es vraiment en communion avec toi-même, tu projettes sur la toile ce qui se passe en toi. Par exemple, je pars souvent du réel, des images que je vois, des scènes auxquelles j’assiste en journée, ou je prends des photos... et tout cela m’amène à un univers assez poétique, parfois surréaliste, et c’est très enrichissant.

 

Tableau M

Un des tableaux de M. Winum.

 

Au tout début de mon entretien, à propos du Covid-19 et du confinement, tu m’as dit quelque chose d’intéressant : quand on est confiné seul notamment, on se retrouve face à soi-même, comme face à un miroir, dans une espèce d’introspection. Point d’autant plus pertinent peut-être que toi, bien sûr, tu joues Dorian Gray, dont on sait le rapport qu’il a à sa propre image... Alors, sans aller trop loin dans l’indiscretion, as-tu découvert quelque chose de toi durant cette période ?

À titre personnel, pas tant que ça. J’avais déjà pas mal conscience de ce qui est essentiel. J’ai cette possibilité d’y revenir assez facilement, entre deux rôles et deux projets, et cela permet aussi de se remettre en question en tant qu’artiste. Je pense plutôt à d’autres qui avaient un autre rythme de vie, encore plus rapide, et qui eux ne pouvaient pas forcément se permettre de faire cette pause-là. Pour eux, je pense que le changement doit être encore plus grand.

 

Quels conseils donnerais-tu à un petit Mickaël, ou à une petite Mickaëla d’ailleurs, de douze, treize ans, qui viendrait de Strasbourg ou d’ailleurs d’un coin encore plus reculé de province, et qui après avoir assisté à une pièce de théâtre, aurait envie de suivre ce chemin, alors même que ses parents ne seraient pas du tout du milieu ? Ton histoire finalement...

C’est très intéressant comme question. Mon conseil : ne jamais renoncer, persévérer quand on croit. On a un monde à défendre. Je viens d’une école où nos professeurs disaient que chaque artiste a son monde à défendre, j’insiste là-dessus. On peut rencontrer des problèmes, mais ils peuvent être surmontés : questions financières / pas au bon endroit / pas bien entouré, etc... Tout cela est gérable, et on peut faire de belles choses, surtout dans notre pays... Mon conseil au fond, c’est de dire qu’il faut vivre ses rêves, et non pas rêver sa vie.

 

Belle réponse... Et est-ce que toi, du coup, tu dirais que tu vis tes rêves, et que tu es heureux dans ta vie ?

Tout à fait. Je pense que je suis exactement là où je voulais être : à Paris, comédien, et développant d’autres arts. Je connais des moments artistiques absolument géants qui remplissent ma vie de bonheur.

 

Quels sont les trois adjectifs qui seraient à ton avis les plus pertinents pour t’auto-présenter ?

Passionné, déterminé, perché.

 

Croquis M

Dorian Gray, vu par Mickaël Winum.

 

On a pas mal parlé de tes projets. Au-delà d’eux, quelles sont tes envies profondes pour la suite ?

Une envie... Je dirais, continuer mon chemin avec passion, et poursuivre mon exploration du monde quand ce sera de nouveau possible, je suis un vrai globe-trotter...

 

Tes petits coins de paradis ?

Partout où il y a de la nature et de la culture.

 

Un appel, un message à faire passer à l’occasion de cet interview ?

Un message à faire passer oui : ne laissons pas mourir la culture, elle est salutaire pour tous...

 

Que peut-on te souhaiter pour la suite ?

Une vie bien remplie, passionnée et passionnante.

 

Un dernier mot ?

Vive la vie !

 

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26 juin 2017

« 2017 : fin d'un cycle et tempête politique », par Philippe Tarillon

Philippe Tarillon, qui fut maire de Florange (Moselle) entre 2001 et 2014, a été comme nous tous le témoin de la déroute historique subie par sa famille politique, le Parti socialiste, en ces mois de mai et juin. Je lui ai proposé de nous livrer son analyse de la saison électorale qui vient de s’achever. Un texte sobre et pondéré, emprunt d’une vraie culture politique. Sur la gauche, celle qui se veut de gouvernement mais qui a eu la paresse coupable de repenser la société quand elle en avait le temps (le devoir ?), son jugement est sévère, mais pas sans espoir pour la suite, "si et seulement si"... Merci à lui pour cette nouvelle contribution. Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Solférino

Le siège du PS, rue de Solférino. © Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro.

 

Nicolas Roche, pour « Paroles d’Actu », m’ayant demandé de réagir à l’actualité politique récente, c’est bien volontiers que je lui adresse cette contribution.

 

« 2017 : fin d’un cycle

et tempête politique »

Par Philippe Tarillonancien maire

socialiste de Florange (2001-14).

 

Les élections présidentielle et législatives de 2017 représentent un bouleversement majeur du paysage politique français, avec l’échec retentissant des deux partis politiques qui ont structuré la vie politique depuis des décennies. Aucune de ces deux forces n’ont accédé au second tour de l’élection présidentielle et ont vu leur représentation parlementaire fortement réduite pour les LR et presque annihilée pour le Parti socialiste. Il faut remonter à 1958 pour trouver un équivalent en termes de bouleversement du paysage politique.

D’autres aspects sont tous aussi importants :

  • Le Front national n’a pas transformé l’essai mais peut se targuer du nombre record de voix obtenues à l’élection présidentielle. Il n’a pas brisé le fameux plafond de verre et la campagne de nature identitaire et sectaire, menée au second tour par Marine Le Pen, s’est au final révélé contre-productive. Le système électoral majoritaire n’a pas permis au FN de constituer un groupe, compte tenu de son isolement. Pour autant, sa montée permanente est un élément majeur d’inquiétude.
     
  • La France Insoumise pourra, elle, constituer ce groupe. Mais Jean-Luc Mélenchon n’a pas pu ou pas su capitaliser sur son excellent score du 1er tour de l’élection présidentielle. La dynamique de FI est fragile dans la mesure où elle repose d’abord sur la fonction tribunitienne de son chef.
     
  • L’importance croissante du refus de vote, particulièrement importante pour les législatives. Un triste record a été battu, et la moyenne cache des réalités sur certains territoires qui ne se désintéressent massivement des débats politiques.

 

La victoire d’Emmanuel Macron est incontestable, mais doit être nuancée :

  • Au premier tour de l’élection présidentielle, il est arrivé en tête, poussé par le phénomène du vote utile de la part d’électeurs, notamment de gauche, qui voulaient éviter un second tour entre Le Pen, dont la qualification semblait acquise, et un François Fillon dont le programme droitier faisait peur, sans parler de la personnalité atteinte par les affaires qui ont plombé sa campagne. Il a aussi profité de l’affaiblissement du PS tout au long du quinquennat et de l’incroyable situation de la droite, plombée par les affaires de son candidat et qui a perdu une élection qui lui semblait promise.
     
  • Au second tour, il a bénéficié du réflexe du vote républicain mais ce mécanisme ne cesse de baisser en efficacité, notamment du fait de l’absence de consignes de la part de Jean-Luc Mélenchon.
     
  • Aux législatives, il a eu une nouvelle situation favorable : atomisation de ses adversaires, démoralisation, démobilisation. La forte abstention atténue cependant la portée de son triomphe, qui s’est d’ailleurs traduit par une forte majorité absolue, sans aller jusque la chambre introuvable qu’on pronostiquait au lendemain du premier tour.

« L’échec du processus des Primaires, à travers

les candidats désignés, confirme la perte

d’influence des appareils partisans. »

L’intelligence d’Emmanuel Macron a été de savoir surfer sur cette vague et de se faire passer pour l’homme du renouveau, alors qu’il est un pur produit du système. Mais il a su avec talent tenir un discours qu’attendaient de nombreux Français, déçus des alternances régulières entre PS et droite parlementaire, sans que pour autant ne soient apportées de réponses durables aux maux économiques et sociaux d’une France en plein doute. En mettant en avant le renouvellement, le rassemblement, le refus des « clivages artificiels », l’appel aux compétences et à la « société civile », Macron a permis que se fasse la rencontre entre un homme et une nation, ce qu’avait voulu le Général de Gaulle en faisant du Président la « clé de voûte » des institutions. Par contraste, l’échec du processus des Primaires, à travers les candidats désignés, confirme la perte d’influence des appareils partisans.

 

Pourquoi ?

Du côté de la droite, certains défendent l’idée que la situation est conjoncturelle, due au choix d’un candidat qui avait fait de sa « droiture » la clé de son succès inattendu aux Primaires et qui a fini par être rattrapé et submergé par ses contradictions et une image dégradée face aux affaires. Les mêmes font constater que la droite a limité la casse aux législatives.

Pour ma part, je rappellerai seulement l’évolution de long terme qui a vu la droite UMP, devenue LR-UDI, passer de 370 députés en 2002 à environ 120 en 2017. Situation qui va encore être aggravée par les profondes divisions entre tenants de la ligne dure et les « constructifs ».

« La droite n’a pas su rester une force de

rassemblement... la rançon de la ligne Buisson. »

La droite s’est en fait repliée sur un socle qui reste solide, de l’ordre de 20% du corps électoral. Elle n’a pas su rester une force de rassemblement, rançon de la ligne Buisson, portée par Nicolas Sarkozy, qui avait pour objectif de voler au FN ses thèmes de prédilection. Cela a fonctionné un moment, lors de l’élection présidentielle de 2007, mais a fait fuir sa frange modérée, qui s’est laissé séduire par le discours libéral et rassurant du candidat Macron.

La crise du PS est encore plus profonde, et le quinquennat de François Hollande fut celui de la fracture. Le PS fut longtemps un parti de militants, fort de ses réseaux d’élus locaux constitués lors des grandes victoires du socialisme municipal, en 1977 et plus proche de nous, en 2008. Les effectifs des sections, de leur côté, n’ont cessé de fondre. Cette anémie a été aggravée par les divisions profondes, l’affaiblissement considérable du réseau des élus locaux, après la série d’élections calamiteuses de 2014 et 2015.

« Le PS a passé dix ans dans l’opposition, de 2002

à 2012, à attendre l’alternance comme d’autres

attendaient Godot, sans se préparer, sans réfléchir,

sans mesurer les changements de la société. »

Pour remettre le PS à flots, Lionel Jospin, en 1997, avait su construire et mettre en œuvre un projet porteur, avec les 35 heures ou encore les Emplois jeunes. Rien de tel ne figurait dans le projet de 2012. Le PS a passé dix ans dans l’opposition, de 2002 à 2012, à attendre l’alternance comme d’autres attendaient Godot, sans se préparer, sans réfléchir, sans mesurer les changements de la société. Le PS et celui qui l’a incarné depuis 2002, a fait du « molletisme »  : un discours très à gauche dans les congrès et en campagne (« mon adversaire, c’est le monde de la finance »), et une pratique très modérée une fois revenu aux affaires. L’histoire revalorisera certainement le bilan du quinquennat, en particulier le nécessaire redressement des finances publiques et l’amélioration de la compétitivité des entreprises françaises. Mais cette politique n’a pas été remise en perspective et la situation réelle du pays en 2012 n’a pas été rappelé au départ. Pire encore, des fautes graves ont été commises, comme sur la déchéance de nationalité ainsi que le premier et grave coup de canif du Code du travail que fut la loi El Khomri. Les divisions ont pesé, et les frondeurs ont une forte responsabilité, même si au final je considère qu’ils ont été les lanceurs d’alerte. Comme pour l’échec historique du premier tour de l’élection présidentielle de 1969, avec à peine plus de 5% de voix, les pratiques molletistes (discours de gauche et politiques contraires aux engagements pris) ont conduit aux mêmes effets. On ne gouverne pas la France comme on gagne un congrès du PS.

Au-delà de ça, le PS, après avoir perdu au profit du FN, les classes populaires, a aujourd’hui perdu son socle, qui faisait de lui le parti des salariés, en particulier dans la fonction publique.

« Le PS doit trouver la voie centrale qui annonce

les idées progressistes de demain... »

Le PS survivra-t-il à 2017 ? Il lui faut pour cela analyser ce qui s’est passé, sortir de ces pratiques et trouver un discours politique clair. Sans renoncer à être une gauche de gouvernement, il lui faut trouver la voie centrale qui annonce les idées progressistes de demain, renonce aux pratiques droitières, sans tomber dans l’erreur que serait une dérive vers le gauchisme, qui deviendrait alors, pour détourner une parole de Lénine, « la maladie sénile du socialisme ». Au total, une voie étroite.

Tout cela veut-il dire que les deux partis historiques sont devenus des cadavres politiques ? Je reste convaincu de la pertinence du clivage droite-gauche, dès lors que la droite républicaine assume ses valeurs et ne cherche plus à faire du « Le Pen light » et que le PS réussisse à se refonder, un nouvel Epinay en quelque sorte, ce qui ne sera pas facile pour un parti exsangue, tant en adhérents qu’en élus nationaux et locaux.

Le contexte sera aussi important. Macron ne bénéficiera pas toujours de l’alignement des planètes. L’application d’un programme qui comprend des mesures brutales et clivantes ne manquera de réveiller les oppositions et de changer la donne.

En ce qui me concerne, je continuerai à suivre ce débat et à y prendre part, même si je donnerai la priorité absolue au local, dans la perspective des municipales. Je retiens de la stratégie de Macron ce qui est à reprendre : rassemblement, compétences, représentativité, poids de la « société civile », ce qui ne veut pas dire que les valeurs sont mises dans la poche et que des militants ne réunissent pas toutes ces qualités. Une chose est sûre : on ne peut plus faire une liste, dans une commune de 12.000 habitants comme la mienne, avec la règle à calcul et les seuls critères politiques. Nous sommes sortis d’une séquence politique. Et comme quoi, dans tout épisode, même les plus douloureux, il y a des leçons à retenir.

texte daté du 25 juin 2017

 

Philippe Tarillon avec Jaurès

Le texte suivant a été choisi par Philippe Tarillon pour illustrer cette photographie...

« Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir, mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

Jean Jaurès, Discours à la Jeunesse, 1903.

 

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4 juin 2015

(Auto)portraits d'artistes : Julien Benhamou

L’un des challenges qui, dans le cadre de mes activités pour ce blog, m’ont toujours attiré, c’est cette volonté permanente de parfaire ma culture (qui est hautement perfectible), de m’auto-pousser à découvrir des horizons vers lesquels je ne serais pas naturellement allé. Il y a peu, tentant comme souvent de faire découvrir Paroles d’Actu via cet outil fort pratique qu’est Facebook, j’ai croisé le profil de Julien Benhamou, photographe. J’ai été subjugué par la beauté de ses photos. Par son art, il réussit à parer les mondes de la danse et de l’opéra - déjà tellement porteurs en soi de « beau », de rêve (et même de fantasme pour qui, comme moi, ne les connaît pour ainsi dire pas du tout) - et leurs acteurs, qu’il côtoie assidûment, dun supplément de grâce. Je l’ai invité à nous raconter son parcours ; à sélectionner quelques photos parmi ses préférées et à les commenter en quelques mots ; à nous offrir enfin un autoportrait. Voici donc Julien Benhamou, un authentique artiste dont j’ai l’intime conviction que le travail constituerait un matériel de premier choix dans la perspective d’un recueil, que je verrais bien sous la forme d’un beau livre commenté (si j’étais éditeur, je le lui aurais déjà proposé !) Cet article se veut aussi un hommage à des artistes que le grand public ne connaît pas forcément mais qui, davantage que bien dautres, mériteraient d’être élevés au rang de vedettes dans un monde qui tournerait rond. Allez, j’ai assez parlé. Place à l’artiste et à ses œuvres. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

 

 

Ma passion pour la photographie mest apparue vers l’âge de treize ans, lorsque j’ai eu mon premier appareil. J’ai tout de suite aimé l’échange que cet outil me permettait d’établir avec les gens que je photographiais. Je me suis donc lancé très tôt dans des études de photo, puis je suis devenu assistant dans la mode et la pub.

J’ai découvert le monde du spectacle et de la danse suite à un projet avec des danseurs de l’Opéra de Paris, qui fut exposé au ministère de la Culture. Je me suis alors lancé en tant que photographe indépendant. Je réponds aujourd’hui à des commandes pour des institutions, des agences, des magazines, etc...


Je développe en parallèle un travail personnel de portraits, qui s’intéresse davantage à la poésie du mouvement qu’à la performance du danseur.

J’entretiens sur le long terme deux collaborations avec des danseurs dont j’aime particulièrement l’univers et la personnalité : la première avec Aurélien Dougé, danseur et chorégraphe de Inkörper Company, pour la série Blessed Unrest, qui se fabrique à partir de nos expérimentations en studio ou en extérieur ; la seconde avec François Alu, premier danseur à l’Opéra de Paris, avec lequel nous créons une série d’images qui défient la gravité.

Julien Benhamou, le 28 mai 2015

 

Cou-de-pied

Cou-de-pied, novembre 2013. Grégory Dominiak.

Détail de pointe masculine, inspiré d’une des créations de Marie­-Agnès Gillot, qui a eu l’audace de mettre les hommes sur pointes dans son ballet Sous apparence.

 

 

Duet # 1

Duet # 1, mars 2015. Germain Louvet et Jérémy Loup ­Quer.

Séance studio organisée pour une exposition au mois d’avril sur le nu.

 

 

Le Baiser

Le Baiser, mai 2015. Juliette Gernez et Pierre-­Antoine Brunet.

Recherche de nu graphique.

 

 

Nu de dos

Nu de dos, octobre 2014. Valentin Regnault.

Pour cette image, je me suis inspiré des croquis de nus classiques. La lumière dessine les muscles du dos du danseur.

 

 

Blessed Unrest # 1

Blessed Unrest # 1, février 2012. Aurélien Dougé, Inkörper Company.

C’est avec cette image que j’ai amorcé une collaboration avec Inkörper Company.

 

 

Marie-Agnès Gillot

Marie­-Agnès Gillot, janvier 2012.

Portrait de Marie­-Agnès Gillot à l’Opéra Garnier pour Libération.

 

 

Eve Grinsztajn

Eve Grinsztajn, mai 2012.

Eve Grinsztajn est une artiste que j’admire beaucoup. Cette photo a été réalisée lors d’une séance qu’elle m’a commandée.

 

  

Chute Léonore Baulac

Chute Léonore Baulac, janvier 2015. Léonore Baulac, hab. par Franck Sorbier.

L’idée de la chute est un thème récurrent dans mon travail.

 

 

Clément Becq

Clément Becq, mars 2014. Clément Becq, nageur.

J’accorde toujours une attention particulière à la lumière dans mes images. Un portrait classique, sans mise en scène, ne repose quasiment que sur la force du regard.

 

 

Le Mur

Le Mur, janvier 2015. François Alu.

Dans cette image on retrouve la notion de gravité. François Alu y a ajouté de l’humour.

 

 

Portrait Fumée

Portrait Fumée, janvier 2015. Germain Louvet.

J’aime souvent utiliser dans mes images des effets au rendu aléatoire, comme la fumée, le talc, des vêtements fluides, etc.

 

 

Nu #1 Mathilde Froustey

Nu #1 Mathilde Froustey, janvier 2015. Mathilde Froustey.

Nu inspiré de l’idole dorée de La Bayadère.

 

 

L'Envol

L’Envol, juin 2014. Léonore Baulac et François Alu.

Cette photo, réalisée sur la plage de Carteret, est sans trucage.

 

 

Scorpion

Scorpion, octobre 2014. François Alu.

Photo réalisée dans les sous-sols de l’Opéra Garnier.

 

 

Autoportrait

Autoportrait, juin 2015. Signé Noémie Graciani.

 

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Vous pouvez retrouver Julien Benhamou...

11 août 2015

Véronique de Villèle : ’Les années 80 étaient des années bonheur’

Le 9 mai dernier, TF1 fédérait sur son antenne plus de six millions de téléspectateurs lors de la retransmission en direct du grand concert Stars 80, au Stade de France. Ce vendredi, le 14 août, France 3 diffusera La folie des années 80, un documentaire-rétrospective réalisé par Matthieu Jaubert ; une programmation qui, elle aussi, surfe sur ce sentiment de nostalgie souvent palpable chez ceux qui ont connu, qui ont vécu cette décennie.

Profitant de l’occasion qui m’était offerte par l’émission de cette semaine, j’ai eu envie d’inviter Véronique de Villèle, l’une des grandes vedettes populaires des années 80 qui, avec son amie Davina, fit bouger la France avec Gym Tonic, à évoquer pour Paroles d’Actu « sa » décennie 80. Fidèle parmi les fidèles, et armée toujours de son enthousiasme sans faille, elle m’a donné son accord très rapidement. Son texte et sa sélection de chansons, de films, d’émissions télé, de rencontres et d’évènements marquants me sont parvenus le 10 août. Je l’en remercie chaleureusement et signale que son nouvel ouvrage, Gym Silver Tonic, sera disponible à partir du 17 septembre (la veille de son anniversaire !) chez Michel Lafon. Voici, pour l’heure, une petite replongée dans les années 80 qui, je l’espère, vous sera agréable... Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

 

Pour moi, les années 80 étaient des années « Bonheur ». Les gens étaient beaucoup plus détendus. Tout semblait plus facile. La vie était joyeuse...
 
Le tournage de nos émissions Gym Tonic se passait dans les studios des Buttes-Chaumont. Sur le plateau à côté du nôtre il y avait le tournage des émissions de Gilbert et Maritie Carpentier, avec les plus grands de l’époque : Gilbert Bécaud, Charles Aznavour, Mireille Mathieu, Thierry Le Luron, Johnny Hallyday, etc. À côté encore, il y avait celui du Grand Échiquier, avec Jacques Chancel… les plateaux de la SFP (Société française de Production, ndlr) étaient magiques.
 
Progressivement, le grand succès de nos émissions aidant, nous sommes sorties des studios pour aller tourner à l’île Maurice, à Avoriaz... des tournages qui aujourd’hui seraient sûrement impossibles. C’était une époque fabuleuse...
 
Tout les dimanches matin, à 10h, nous avons touché, de 1980 à 1987, entre dix et douze millions de téléspectateurs à chaque émission !
 

Véronique de Villèle, le 10 août 2015

 

Gym Tonic

Véronique est ici à droite, Davina à gauche.

 

La sélection 80’s de Véronique de Villèle...

 

>>> Chansons

Thriller, de Michael Jackson (1982). Et la Lambada (Kaoma, 1989).

 

>>> Films

Diva, de Jean-Jacques Beneix (1981). Le Père Noël est une ordure, de Jean-Marie Poiré (1982). Flashdance, d’Adrian Lyne (1983). La vie est un long fleuve tranquille, dÉtienne Chatiliez (1988).

 

>>> Émissions télé (hors Gym Tonic ^^)

Les Enfants du rock (Antenne 2), le Top 50 (Canal +), Les Dossiers de l’écran (Antenne 2) et Ciel, mon mardi ! (TF1).

 

>>> Actualité

Lattentat rue Copernic, à Paris. Björn Borg vainqueur à Roland Garros. Et lentrée de Marguerite Yourcenar à lAcadémie française.

 

>>> Rencontres

Jacques Chirac, Bernard Tapie et le général Bigeard.

 

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Et vous, que vous rappellent-elles, ces années 80 ?

 

Vous pouvez retrouver Véronique de Villèle...

28 mai 2015

Pascal Légitimus : "Je n'ai pas à me plaindre : franchement, quel beau métier..."

Demain et après-demain, les 29 et 30 mai à 21h00, Pascal Légitimus se produira à Bobino pour deux représentations exceptionnelles de son spectacle Alone man show dans lequel il évoque ses origines métissées et se livre comme rarement jusque là. L’an dernier, peu avant la sortie du dernier film des Inconnus, Les trois frères : le retour, il avait répondu avec beaucoup de gentillesse à mes questions pour Paroles d’Actu. J’ai eu envie de renouveler l’exercice cette année, de l’inviter à une nouvelle interview. Une fois de plus, il a pris de son temps, précieux cette semaine, et accepté de jouer le jeu. Ses réponses me sont parvenues le 27 mai, cinq jours à peine après la rédaction des questions. Je l’en remercie, vous souhaite à toutes et à tous une bonne lecture... et vous invite à aller l’applaudir à Bobino ce week-end, il reste des places ! Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Pascal Légitimus : « Je n’ai pas à me plaindre :

franchement, quel beau métier... »

 

Alone man show

 

Paroles d'Actu : Bonjour Pascal Légitimus, je suis ravi de vous retrouver pour cette nouvelle interview pour Paroles d’Actu. Votre actu immédiate, c’est Alone man show, votre spectacle sur le métissage, que vous reprenez pour quelques dates en ce mois de mai. Quels traits de caractère pensez-vous avoir reçus de vos héritages antillais (par votre père) et arménien (du côté de votre mère) ? Et à propos d’Arménie, justement, vous avez exprimé il y a peu le souhait de jouer ce spectacle en terre arménienne, avec à l’esprit le centenaire du Génocide. En quoi la conscience de cette tragédie, de cette mémoire a-t-elle contribué, elle aussi, à vous « forger » ?

 

Pascal Légitimus : On est toujours forgé avec les racines de son passé. Les présences, les absences nous forgent. Et tout ce qui nous entoure : les personnes, les odeurs, les images, fortes ou moins fortes, les ressentis, l’éducation, la religion, la nourriture, j’en passe. Tous ces ingrédients formatent un être humain, quel qu’il soit. En l’occurrence, mon arménité, c’est ma partie féminine, et les Caraïbes, la masculine. La douleur, les blessures de ces deux peuples me touchent car elles posent le problème de l’injustice, de la trahison, de la lâcheté, de la bêtise humaine. On touche ici aux notions de liberté, d’égalité, de respect aussi. Tout cela me rend sensible à ces maux.

 

PdA : La question du génocide arménien m’incite à évoquer un autre drame qui, pas très loin dans la région, se déroule sous nos yeux à peu près impuissants : la progression continue des criminels de Daech dans leur marche folle vers l’établissement forcé d’un califat totalitaire et intolérant. J’imagine qu’à au moins trois titres - comme descendant d’Arméniens, comme catholique et comme citoyen - le sort des Chrétiens d’Orient, si précaire en ce moment, ne doit pas vous laisser indifférent...

 

P.L. : Comment peut-on penser que l’exterieur est plus fort que l’interieur; que l’aspect d’un homme, la couleur de sa peau ou sa religion puisse le qualifier comme cible en 2015, à l’âge de l’insémination artificielle... En fait l’Homme n’a pas fait de progrès, ni évolué. Le constat, c’est qu’il est toujours cupide, avide de pouvoir; que son égo dirige encore sa cervelle. Daech, la CIA, la NSA, les hommes politiques et autres dirigeants, les industries agroalimentaire et pharmaceutique, Monsanto, les sectes et les Églises, l’argent-roi des banques et des compagnies d’assurance, etc. sont tous, chacun à leur manière, coresponsables des drames d’aujourd’hui.

 

PdA : Un journaliste vous faisait remarquer récemment qu’avec votre Alone man show, vous parliez étonnamment de vous, vous qui êtes d’ordinaire si discret personnellement. Vous dévoiler, vous confier à un public qui vous aime depuis tant d’années, c’est quelque chose, une envie, un besoin que vous sentez croissants avec le temps ?

 

P.L. : Me dévoiler à cinquante-six ans est important afin que les gens me connaissent davantage, et peut-être un peu plus en profondeur. Derrière l’artiste, il y a l’homme, et avec tous ces journaux people truffés de mensonges et, de surcroît, la télé qui déforme tout, j’ai trouvé quil etait important pour moi de rétablir certaines vérités, y compris pour que la relation que j’ai depuis quarante ans avec le public reste vraie.

 

PdA : Bon, on n’a pas été ultra-légers jusqu’à présent. Je vais tâcher d’y remédier mais d’abord vous poser une vraie question de fond. Je n’aime pas les clichés à trente centimes d’euros, encore moins contribuer à les colporter mais tout de même, les lecteurs ont le droit de savoir : les descendants d’Arméniens sont-ils forcément obligés d’être des inconditionnels d’Aznavour (qu’on salue par ailleurs, il vient de fêter ses 91 printemps) ? ;-)

 

P.L. : Il est un des premiers plénipotentiatres et porteurs de nos racines, son succès rejaillit sur la communauté. Nous avons besoin de référents de qualité; dans beaucoup de domaines, les Arméniens brillent et, avec mon spectacle, mon témoignage humoristique vient ajouter une pierre à l’édifice. Les Arméniens, c’est un peuple courageux, battant, fier et qui relève la tête sans cesse, malgré le déni du gouvernement turc, qui fait comme si rien n’avait existé.

 

PdA : L’an dernier, lors de notre premier entretien, le gros de mes questions avait porté, à la veille de la sortie en salle des Trois frères : le retour, sur la pérennité du succès du premier et la puissance de votre popularité auprès du public. Quelque jours plus tard intervint ce flot de critiques assassines dont on ne m’enlèvera pas de l’idée qu’il a contribué à gâcher vos retrouvailles avec le public. « La critique est aisée, mais l’art est difficile » : on connaît le dicton, les coulisses un peu moins. Vous avez déjà évoqué un peu le sujet mais j’aimerais vous demander, sincèrement, comment vous avez vécu tout cela, tous les trois ?

 

P.L. : Moyennement et, à la fois, on s’en fout car nous avons fait du bien pendant trente-cinq ans et les critiques intello du cinéma nous ont fait beaucoup de mal en une journée par jalousie, médisance, suffisance. Dire que nous sommes de mauvais acteurs, que le film est une succession de sketches et qu’il n’y a pas d’histoire, c’est ridicule; d’ailleurs, quand on compare les critiques qu’avait reçues Les Trois frères en 1995 et celles du retour, ce sont les mêmes ! Alors que dire... Flûte ! zut ! crûte !

 

PdA : Est-ce que, depuis ces moments, vous avez évoqué l’idée de retravailler ensemble, avec Bernard Campan et Didier Bourdon ?

 

P.L. : Ce n’est pas au programme. Tant que nous n’aurons pas une bonne idée, il ne se passera rien, et il faut être motivés tous les trois en même temps... Patience. Sinon, pas grave; chacun vaque à ses occupations personnelles.

 

PdA : On entre dans une zone de turbulences. Les questions risquent d’être un peu décalées ou loufoques. Ouch... on est prévenu... Au mois de mai, traditionnellement, Cannes tient son festival et la Croisette s’amuse. Quels sont les films qui, plus que tous les autres, vous ont marqué dans votre vie jusqu’à présent en tant que spectateur ? Et que vous aimeriez nous inviter à visionner - légalement of course ?

 

P.L. : La Chevauchée fantastique, de John Ford (1939). Les Dix commandements (Cecil B. DeMille, 1955). Collision (Paul Haggis, 2004). Punch-drunk love (Paul Thomas Anderson, 2002). Et la saga du Seigneur des anneaux (Peter Jackson, 2001 à 2003).

 

PdA : Une pièce, un spectacle à voir en ce moment ? (hors le vôtre bien sûr ^^)

 

P.L. : Made in Chollet, de Christelle Chollet. Le spectacle d’Alexandre Astier. Et tous ceux avec Michèle Bernier.

 

PdA : Cette question, j’aime bien la poser et l’ai déjà soumise à certains de vos confrères. Un savant un peu ouf, qu’on appellera Doc’, vient de mettre au point son prototype de machine à voyager dans le temps. Elle fonctionne, sans trop de pépins, ne vous inquiétez pas. Bref. Chacun a droit à un voyage : un aller-retour ou un aller simple, à l’endroit, à l’époque de son choix. En 2012, Jean-François Derec m’avait fait cette réponse : « Début du XXème à Hollywood, les débuts du cinéma burlesque ! Laurel et Hardy, Keaton, Chaplin... » Vous choisissez quoi ?

 

P.L. : Pas celle de l’esclavage en tout cas... La naissance du cinéma, à l’époque de Charlie Chaplin, comme Derec. Les premiers films muets... Et le 18e siecle en France, le siècle des Lumières.

 

PdA : Suite à l’évocation citée plus haut, celle précisément de ces débuts du cinéma qu’il aurait aimé vivre, tout comme vous, Jean-François Derec ajouta la phrase suivante : « Je suis malheureusement né cent ans trop tard ! ». Est-ce que, Pascal Légitimus, vous vous sentez bien dans vos baskets par rapport à la pratique de votre art, à la vie tout court à notre époque ?

 

P.L. : Je suis heureux dans tous les domaines; je fais tout pour et m’arrange pour que mon entourage le soit, c’est ma priorité. Je joins l’utile à l’agréable, et puis, faire rire les gens, les divertir, les émouvoir et, dans la foulée, les faire réflechir un peu, franchement, quel beau métier... Si en plus on peut enrichir son inspecteur des impôts...

 

PdA : Bon, celle-ci, c’est une gourmandise assumée de fan des Trois frères. Vous croisez Bernard Farcy - l’inénarrable Steven - de temps en temps ? Certaines mauvaises langues affirment qu’il aurait pris le melon depuis votre rencontre, on l’aurait même croisé déguisé en De Gaulle. Mais je ne prête pas foi aux rumeurs, cela ne me regarde pas...

 

P.L. : On était en fac ensemble. C’est un bon gars, avec quelques névroses. À part ça, joker. ;-)

 

PdA : Un scoop, une info jamais révélée à aucun journaliste, en exclu pour Paroles d’Actu ?

 

P.L. : Je prépare mon nouveau spectacle. J’ai déjà soixante dates dans toute la France, de janvier à mai 2016, et Paris en octobre. Alors là, ça va faire mal, un rire toutes les quinze secondes... tenez-vous prêts !

 

PdA : Que pouvez-vous nous révéler de vos envies du moment, de vos projets à venir ?

 

P.L. : Je pars en Guyane tourner un long métrage en tant qu’acteur  sur un film d’Antonin Peretjatko, celui qui avait réalisé La Fille du 14 juillet. Un petit tour au festival d’Avignon pour voir des potes jouer. Et ensuite, wakans en famille somewhere...

 

PdA : Que peut-on vous souhaiter, Pascal Légitimus ?

 

P.L. : Que ça dure... avec moins de contraintes absurdes, moins de violence dans le monde... en résumé : faites l’humour, pas la guerre.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

P.L. : Youpi !

 

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Vous pouvez retrouver Pascal Légitimus...

 

20 février 2024

Clément Lagrange : « C'est dans le rôle du messager que Florent Pagny se dévoile le plus »

Il y a trois mois et demi, je publiai sur Paroles d’Actu une interview avec Frédéric Quinonero, auteur que les habitués de ce site connaissent bien. Il venait de consacrer un bel abécédaire à un de nos chanteurs les plus populaires, Florent Pagny. De Florent Pagny, il est à nouveau question aujourd’hui, avec un ouvrage signé Clément Lagrange, auteur que j’ai connu en marge de mon entretien avec Benoît Cachin (il avait assuré l’iconographie de l’ouvrage de ce dernier sur Mylène Farmer). Ce nouveau livre, analyse détaillée de l’ensemble de la discographie de Pagny, s’inscrit dans la collection L’intégrale des éditions EPA - pour cette même collection, pour son "Cabrel", j’avais interviewé en octobre 2022 Daniel Pantchenko.

Bon, je vais arrêter un peu avec le name dropping, ça fait beaucoup pour une petite intro. La lecture de ce livre, fruit de pas mal d’heures de travail, plaira à coup sûr à celles et ceux, et ils sont toujours aussi nombreux, qui aiment Pagny. À recommander, sans aucun doute, en plus du livre de Quinonero, de l’autobio du chanteur, et bien sûr de l’écoute, à côté, de toute son œuvre. Merci à Clément Lagrange, pour nos échanges, et pour cette interview, réalisée mi-février. Florent Pagny, l’intégrale sera dispo dès demain, 21 février, dans toutes les bonnes librairies. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Clément Lagrange : « C’est dans

le rôle du messager que Florent

Pagny se dévoile le plus »

Florent Pagny L'intégrale

Florent Pagny, l’intégrale (EPA, février 2024)

 

Clément Lagrange bonjour, peux-tu nous parler en quelques mots de ton parcours, et aussi de tes premiers émois musicaux ?

Bonjour ! J’ai le plaisir de participer à des livres ou magazines depuis bientôt 20 ans, que ce soit en tant que documentaliste, iconographe ou auteur. J’aime beaucoup travailler avec un auteur, me mettre au service de son projet pour y apporter ce qui est dans mon champ de compétences. Je n’ai aucun problème à ne pas être au premier plan, bien au contraire même : je me suis épanoui dans ce rôle-là.

En dehors de quelques articles pour des magazines il y a un moment, le fait de signer moi-même seul tout un livre est plus récent : il y avait probablement une question de confiance en soi à régler. Pas sûr qu’elle le soit totalement, mais un petit bout de chemin a été fait !

 

Avant ce livre sur Florent Pagny, tu en as écrit un sur Céline Dion en 2020, et réalisé l’iconographie de celui que Benoît Cachin a consacré à Mylène Farmer (dont tu connais très bien l’œuvre par ailleurs) l’an dernier. Trouves-tu spontanément des points communs à ces trois artistes ? Qu’est-ce qui, a contrario, les distingue ?

Leurs carrières à chacun se calquent d’une certaine manière, ils ont tous les trois commencé plus ou moins à la même période, même si quand Céline Dion et Mylène Farmer chantaient déjà, il n’était pas encore question de chanson pour Florent Pagny mais plus de cinéma. Ils ont ce point commun d’être monté très haut et de n’avoir jamais été boudé par le public dans leur rôle de chanteur. Florent Pagny a bien connu le creux de la vague au début des années 1990, mais c’est une partie du métier qui l’avait lâché, pas le public !

Ce qui les distingue est probablement de l’ordre de la personnalité, et c’est très amusant de constater que c’est tout et son contraire ! On aime Florent Pagny comme on aime Céline Dion parce qu’ils sont un caractère entier et sont volontiers expansifs, très transparents. A contrario, si on aime Mylène Farmer, c’est beaucoup pour sa réserve, qui la rend d’autant plus attachante qu’on la sent elle aussi très sincère.

 

Céline Dion et la France

 

La maladie de Florent Pagny et celle de Céline Dion ont provoqué de forts élans de sympathie de la part de ceux qui les aiment et du public en général. Quel regard portes-tu sur cette séquence de leur carrière, et qu’est-ce que cela dit, justement, du lien que l’un et l’autre a établi avec son public ?

Passé le choc de l’annonce pour l’un et l’autre, il faut reconnaitre que ce sont des moments très forts. C’est délicat d’en parler car on manque encore de recul, même si Florent Pagny a donné des nouvelles rassurantes avant les fêtes avec l’espoir d’une rémission complète et que Céline Dion nous surprend avec quelques apparitions publiques qui envoient des signaux encourageants.

Le regard que je porte sur ce moment de leur vie à l’un comme à l’autre est qu’il est finalement dans la continuité du reste : d’autres pourraient se mettre en retrait et évoquer leur combat contre la maladie une fois qu’elle se conjugue au passé, eux font le choix de la partager avec le public, très certainement avec la conscience que leur propre expérience peut donner du courage à ceux qui en auraient besoin - et c’est tout à leur honneur - mais peut-être aussi un peu pour eux : Florent Pagny l’a d’ailleurs exprimé ainsi en déclarant que la vague d’amour qu’il avait reçue du public avait incontestablement contribué à sa guérison.

 

 

Ça a été quoi l’histoire de ton ouvrage sur la discographie de Florent Pagny pour EPA ? Pagny, quand as-tu commencé à l’écouter, à l’aimer ?

La collection L’intégrale des éditions EPA est une très belle collection qui parcourt la carrière d’un artiste francophone sous l’angle de sa discographie. Avant Florent Pagny, il y a eu Johnny, Francis Cabrel, Serge Gainsbourg, France Gall… bref, autant d’artistes aux longues carrières et à la discographie très riche. Le nom de Florent Pagny s’est imposé l’été dernier car le succès de son autobiographie parue au printemps 2023 a remis en lumière son parcours. Sa discographie est atypique puisqu’il aime alterner les albums de variété traditionnels avec des projets plus étonnants : en cela, ça a été un vrai plaisir de se plonger dedans.

Avant cela, j’ai le souvenir d’un 45-tours à la maison, au tournant des années 1980/1990, puis de l’album Savoir aimer, incontournable dans tous les foyers français. J’aimais beaucoup l’écouter à l’époque car j’y retrouvais des signatures que j’aimais par ailleurs : Obispo bien sûr, Zazie mais aussi Erick Benzi ou Jacques Veneruso. Et puis étant passionné de partitions, chez moi s’approprier une chanson passe beaucoup par lire sa partition, l’interpréter… et j’avais acheté le recueil de partitions de l’album Savoir aimer à l’époque. C’est une autre façon de rentrer dans le disque, ça permet de se construire un autre lien avec les chansons, peut-être plus intime.

 

Mais est-ce que réaliser un tel travail sur un artiste, un travail aspirant à l’exhaustivité, ne pousse pas fatalement à devoir écouter dans le détail tout ce qu’a fait l’artiste, peut-être jusqu’à l’overdose ?

La rédaction du livre s’est faite dans un délai assez court, en tout cas bien plus court que ce qui est habituel pour ce type de projet, donc il y aurait pu avoir ce sentiment d’overdose, mais non. Déjà parce que je n’y allais pas à reculons, mais aussi parce que la discographie de Florent Pagny prend plein de chemins différents ! Qu’il s’agisse d’un album symphonique, de reprises de Brel, d’une collaboration avec Maître Gims ou d’un projet dance, on n’écoute jamais la même chose.

Là où j’aurais pu avoir ce sentiment de saturation, c’est sur l’étape de documentation, en amont de l’écriture, où j’ai recherché puis écouté et visionné des dizaines et des dizaines d’interviews de la moitié des années 1980 à 2023. J’avais collecté une telle somme de documents que ça aurait pu donner le tournis, mais c’était indispensable d’avoir la voix et les mots de Pagny pour rendre vivant tel ou tel texte. J’ai échappé à cette overdose en fin de compte parce que quand bien même ça a été beaucoup de travail, il est très agréable à écouter s’exprimer et souvent surprenant, puisqu’il ne manie pas la langue de bois, loin de là !

 

 

Distingues-tu plusieurs périodes bien définies dans la carrière de Florent Pagny (collaborations majeures, colorations musicales, tranches de vie) ?

Oui, clairement. Le livre suit d’ailleurs ce découpage avec les débuts, où Pagny écrit et compose puis estimant avoir atteint ses limites dans le domaine, il se met au service d’auteurs-compositeurs qui renouvellent son répertoire. Bienvenue chez moi et Caruso constituent un réel tournant où le regard qu’on pose sur lui change, et le succès extraordinaire de Savoir aimer qui suit prolonge ce changement. À partir de là, Florent Pagny gagne non seulement une légitimité après laquelle il courait peut-être, mais surtout une liberté qui lui permet de s’épanouir pleinement en tant qu’artiste. Evidemment, cela se calque aussi sur sa vie personnelle.

La suite de sa discographie illustre justement cette liberté, qu’il s’agisse de projets étonnants pour un artiste de son rang ou d’albums nés tout à fait spontanément, avec de nouvelles collaborations notamment Calogero qu’il retrouve ponctuellement ou Marc Lavoine qui n’est jamais très loin.

 

 

Quels sont les titres de Pagny dans lesquels à ton avis il se dévoile le plus ?

Dur à dire, car outre le fait qu’il ne signe plus ses chansons depuis un moment, j’ai fait le constat qu’autant Florent Pagny n’est pas avare de sa parole et dit franchement ce qu’il pense, autant il reste un grand pudique dès qu’il s’agit de sujets plus personnels. Il cache d’ailleurs cette pudeur sous son côté "grande gueule" !

Il y a bien sûr des textes très personnels qu’il a signés dans ses premiers albums, mais je pense qu’ils appartiennent vraiment au passé. On n’est clairement pas la même personne à 60 ans qu’à 25 ans et ce qu’il a pu ressentir à ce moment-là au point de le coucher sur le papier n’a probablement plus le même écho en lui aujourd’hui, et c’est bien normal.

Depuis qu’il a abandonné l’écriture, Pagny se revendique régulièrement comme "messager" : il porte les textes des autres pour les amener jusqu’au public, où tout un chacun peut se reconnaître. L’image est très jolie, simple et sincère, et lui convient à merveille : c’est probablement dans ce rôle plus que dans une chanson précise qu’il dévoile vraiment qui il est.

Cela étant, quand il précise que Et un jour, une femme est le titre de son répertoire qu’il préfère et qu’il pense toujours à son épouse quand il l’interprète nous dit aussi qui il est.

 

 

Ceux qui, toi, te touchent le plus ?

Je fais partie de ceux qui sont infiniment plus sensibles à une composition, une production, une atmosphère qu’à un texte. Je ne mets pas de côté les paroles, mais ça me touche différemment.

Dans ce registre, j’ai toujours beaucoup aimé Dors. Et pour parler strictement de production, j’adore la reprise de Les parfums de sa vie qui me transporte !

 

 

C’est quoi la place particulière de Florent Pagny dans le paysage musical français ?

Incontestablement il a acquis une place unique au fil de sa carrière. Florent Pagny c’est en quelque sorte l’ami des Français. Il y a quelques semaines, il a même été consacré deuxième personnalité préférée des Français, toutes disciplines confondues, preuve non seulement de sa popularité mais aussi de l’empathie qu’il dégage.

 

Florent Pagny a récemment sorti des enregistrements de ses titres en duos, avec des vétérans de la chanson mais aussi avec de nouveaux venus. Sens-tu une filiation artistique entre lui et certains jeunes chanteurs ?

À ses tout débuts, Pagny avait l’image d’un ‘loulou’, un mot qu’on n’emploie plus : blouson de cuir, boucle d’oreille, mèche devant les yeux… D’ailleurs, avant la chanson, quand il jouait au cinéma ou à la télévision, c’était la plupart du temps pour incarner des jeunes voyous. En ce sens, aujourd’hui non, personne n’incarne cette image-là ou en tout cas ne s’en revendique. Les choses sont bien plus sages. En revanche, incontestablement il s’est entouré de toute la famille The Voice pour partager des duos sur cet album. Son rôle dans cette émission et le fait de convier autant d’artistes issus du programme prolonge son statut de messager qu’on évoquait il y a quelques instants en lui donnant une dimension supplémentaire, celle de la transmission.

 

Petit fantasme, on imagine un moment de duo rassemblant Mylène Farmer et Florent Pagny : quelle chanson de l’une, et quelle chanson de l’autre ?

Allons bon ! Voilà quelque chose qui ne m’avait jamais traversé l’esprit, je dois avouer ! Je cherche, je cherche mais pour l’un comme pour l’autre, je n’imagine rien donc je les laisse me surprendre !

 

 

Que t’inspire le tour Nevermore de Mylène Farmer ? Ton intime conviction : never more ?

Je prends toujours un grand plaisir à découvrir ses spectacles. Sur celui-ci, la direction musicale m’a un peu moins emballé, disons que j’y trouve moins mon compte sur la globalité. En dehors de ça, mon émerveillement est intact, j’aime toujours comment elle parvient à conserver une dimension très humaine au milieu d’un immense show.

Pour le reste, je dois avouer que je ne me suis jamais pris au jeu de savoir si oui ou non tel ou tel spectacle serait le dernier. Je les prends comme ils viennent. Je crois avoir compris que l’envie de celui-ci lui est venue très spontanément : rien n’est jamais gravé dans le marbre.

 

Trois adjectifs pour qualifier Mylène Farmer, Céline Dion et Florent Pagny ? Dont si possible, un en commun pour les trois ?

Mylène Farmer est inqualifiable (clin d’œil à l’une de ses interviews au JT de France 2 en 1996 : "Je préfère qu’on ne me qualifie pas !"), Céline Dion est hors-normes et Florent Pagny est résolument libre.

Tous les trois sont fondamentalement artistes, en ce sens qu’ils se servent de tout ce que leur art leur offre à la fois pour s’exprimer et pour partager. Je trouve ça merveilleux.

 

Savoir aimer

 

Quand on aime et quand on suit les artistes comme toi tu le fais, on n’a pas un peu le désir de faire ce métier-là ?

Oh lala, absolument pas ! Question de personnalité, déjà. Et puis un détail qui n’est pas des moindres : autant j’ai le bonheur d’avoir une excellente oreille musicale qui me sert à décortiquer ce que j’écoute, autant je suis incapable de produire une seule note juste ! L’oreille et la voix ne vont pas de pair chez moi…

 

Tes projets et surtout, tes envies pour la suite ? Un nouveau projet Farmer je crois ?

On m’a souvent poussé à faire mon propre livre sur Mylène Farmer, c’est vrai et j’ai toujours repoussé l’idée, pour x ou y raison. Il y a une littérature conséquente sur le sujet, avec plusieurs livres qui paraissent tous les ans depuis des années et des années donc il faut trouver une idée qui sorte de l’ordinaire. Et là, en effet je suis en train de monter un projet éditorial autour d’une idée originale qui rassemble ce que j’aime - et que les fans aiment aussi - à savoir les petits détails et les anecdotes. C’est beaucoup de travail donc je croise les doigts pour que cela aboutisse. Et cela me permettra de retrouver les photographes de Mylène Farmer avec qui j’ai toujours eu beaucoup de plaisir à travailler au service d’autres livres !

 

Sur qui d’autre aimerais-tu pouvoir écrire à l’avenir ?

La collection "L’intégrale" manque de figures féminines jusqu’ici. Il y a sans doute quelque chose à creuser de ce côté-là… En écrivant sur la discographie de Florent Pagny, je suis quelque peu sorti de ma zone de confort, comme on dit, mais l’objectif a été tenu. Donc je suis prêt à retenter l’expérience.

 

Un dernier mot ?

Mon crédo : quand on aime la musique, on aime toutes les musiques !

 

Clément Lagrange

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12 juin 2018

« Me manquer », par Frédéric Quinonero (Hommage à Johnny Hallyday, 75è anniversaire)

Combien de personnes, même parmi celles qui ne retiennent pas forcément les dates, même parmi les "pas spécialement fan" du chanteur, se seraient surprises à répondre, parce qu’elles l’avaient dans un coin de la tête, comme ça, que Johnny était né un 15 juin ? Pas mal sans doute, et rien d’anormal à cela : devenu Johnny Hallyday, Jean-Philippe Smet est entré dans les  cœurs et dans les familles, et il n’a jamais quitté ni les uns ni les autres. Il était devenu familier. Mais voilà, cette année, pour la première fois, en cette date du 15 juin, il n’y aura plus ni cris de célébration ni pensées de bons vœux. À la place, une absence, pesante. Un silence... Jean-Philippe Smet est mort, lui qui a tant joué avec la vie. Mort. Il aurait eu 75 ans, âge canonique pour un rocker qui a eu sa vie. Si Johnny restera, pour longtemps encore, Jean-Philippe lui, est parti. Avant.

J’ai proposé à l’ami Frédéric Quinonero, talentueux biographe (Johnny Immortel, l’Archipel, décembre 2017) et surtout grand fan de Johnny, de réfléchir à un hommage, totalement libre dans la forme, à son idole. Il a accepté de se prêter à lexercice, ce qui comme on pourra l’imaginer n’a pas dû être neutre émotionnellement parlant. Je le remercie chaleureusement pour ce texte, bouleversant, déchirant même, et clairement empreint de l’amour qu’il lui porte. J’ai choisi de le publier dès ce jour de réception de l’article, soit trois jours avant ce 15 juin au cours duquel nous aurons, nombreux, des pensées pour Johnny. En musique, forcément. Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Johnny immortel

Johnny Immortel, de Frédéric Quinonero (l’Archipel, décembre 2017).

 

« Me manquer »

Par Frédéric Quinonero, le 12 juin 2018.

 

J’ai rêvé la nuit dernière, Johnny, que t’étais pas parti.

Un instant étrange. Tu me regardes en silence. Des turquoises dans les yeux. Tu as l’apparence d’un ange. Une aile au paradis, l’autre dans la vie.

Dans la nuit, cette question qui serre le cœur: "C’est toi, c’est toi Johnny ?"

Et puis ce matin, ce réveil. Et toi qui n’es plus là. Parti à l’abri du monde. Loin de la rumeur qui court, des lumières et des discours. Cette chose impossible à croire que la mort t’a souri. J’ai oublié de me souvenir de l’oublier, et pourtant...

 

Pour ton anniversaire, j’ai mis une fleur sur l’étagère, à côté du sable blanc de ton paradis, là-bas. Et je bois à ta santé.

 

C’est comment l’envers du décor, dis ? Est-ce que les étoiles dans le ciel font des étincelles ? Est-ce qu’il y a du sable, et de l’herbe, et des fleurs ? De l’or dans les rivières ? Et des fleurs jaunes dans le creux des dunes ?

 

Tu étais là, mon Johnny, c’était toi. Ton sourire à transpercer l’acier. Tes yeux si purs, à te donner le bon dieu sans confession. C’était toi et moi. Les battements de nos cœurs sur la même longueur d’ondes. Tes cheveux si clairs que j’ai cru un instant rêver. Mais je rêvais, de fait. Et j’aurais voulu pouvoir retenir la nuit.

 

Oublier, t’oublier ? Toi qui me portes et me tiens debout ? Il me faudra plus de temps que m’en donnera ma vie.

Écoute mon cœur qui bat. Mon cœur fermé à double tour. Noyé dans l’ombre de toi. Écoute ma douleur, elle ne s’en va pas.

De vague en larmes je vogue en solitaire. Perdu dans le nombre d’un troupeau de misère. Comme un radeau qui flotte à la dérive. Une caisse qui se traîne à 80 de moyenne. Une tequila entre citron et sel… Évanouie, mon innocence. Johnny, si tu savais…

Non, je n’oublierai jamais. Tu es gravé dans ma vie.

Tu es parti mais tu es partout. Intraçable et muet. Ton absence et ton silence qui n’en finit pas. Comme une maladie, comme un grand froid. Chaque jour, je fais une croix. Quatre murs autour de moi et dessus, des photos de toi. Rien ici, non, rien n’a changé. Et le temps semble arrêté.

 

Me manquer, me manquer…

 

Frédéric Quinonero JH 75

Crédits photo : Yan Barry (Midi Libre).

 

Je serai là si tu veux pour écrire ton histoire, garder ta mémoire. Contre les croquemorts qui rodent. Contre les mots faciles et la haine des imbéciles. Tout ce cirque.

 

Continuer à vivre pendant que tu te reposes. Avec ton souvenir au plus fort de l’absence. Avec l’illusion d’attendre un signe. Des soirs comme un grand trou noir. Puis dans mes nuits, enfin, l’oubli. L’espoir que tu viennes encore me visiter. À certaines heures, quand le cœur de la ville s’est endormi. Ou dans le souffle d’un vent géant. Le vent qui hurle qui crie, et qui comprend. Un rêve qui ne fasse plus peur. Comme dans un tableau de Hopper… Et que la mort vaincue n’ait plus d’empire dans le pays des vivants.

 

Je t’en prie, Johnny, reviens ! 

Reprends ton cœur et ce vieux train, là, et dans le soleil, reviens vers moi. Reviens chanter les peines et les espoirs. Donner des raisons d’espérer. Palais des Sports, palais des foules. 15 heures ouverture des portes. Et les stands et la buvette… Chanter encore ce blues maudit pour qu’il éclaire ma vie. 

Mes valises sont toutes prêtes pour les voyages que je me raconte.

Pour aimer vivre encore.

 

Je n’ai jamais rien demandé, mais parfois j’ai envie de crier à la nuit: "Emmène-moi !" Et je m’accroche à mon rêve. Tôt ou tard, tu me reviendras. Tu verras. Comme l’aigle blessé revient vers les siens. Un monde sans toi ? Non. Remboursez-moi ! Je ne veux pas de ce monde-là ! Dans cette foutue boutique aux souvenirs, je vois s’en aller ma vie. Un souvenir de rocker sur les murs d’une ville triste… Non ! Je donnerai mes larmes au regard que tu avais, la flamme au souffle que tu portais. Je défierais les rois, les fous, les soldats, la mort et les lois… Mais qu’on reparte au bord des routes. Terminer la nuit sur les parkings et les tarmacs. Et reparler d’amour un jour. Pourquoi ne reviendrais-tu pas puisque je t’attends ? Je t’attends, tout le temps. Souviens-toi, la route est ta seule amie. On se reverra, dis ?

 

Quand la nuit crie au secours qui pourrait l’écouter ?

 

Je me sens si seul parfois, Johnny. Je voudrais tellement qu’on soit du même côté de la rivière. Être encore cet enfant qui croyait à l’éternité. Entendre ta voix de révolté. C’est une prière que je grave dans la pierre, pour toi, mon vieux frère. Je veux si fort refaire un jour l’histoire. Et fixer le soleil droit devant, comme un pari d’enfant. Trinquer à nos promesses au café de l’avenir. Refaire la route, dis. Rien ne peut séparer ceux qui s’aiment.

Reviens allumer le feu, mon Johnny, viens jouer ton rock’n’roll pour moi.

 

 

Johnny BDay

 Crédits photo : inconnus. D.R.

 

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3 février 2025

Daniel Pantchenko : « Nougaro cherchait, il inventait, encore et encore... »

Je ne présenterai pas au lecteur fidèle et attentif de Paroles d’Actu Daniel Pantchenko. Journaliste respecté (pour l’Huma et Chorus par le passé) et auteur de nombreuses bios d’artistes de la chanson française, il a à plusieurs reprises accepté de me parler de son sujet du moment : en 2014 et 2021 Aznavour ; en 2022 Cabrel ; Anne Sylvestre l’année d’après. et habitué de Paroles d’Actu. Cette nouvelle interview tourne autour d’un autre grand de la chanson française, qui prouva que le français aussi, ça pouvait swinguer. Claude Nougaro, puisque, vous l’aurez deviné, c’est de lui qu’il s’agit, lui avait accordé plusieurs entretiens entre 1983 et 2002 (soit deux ans avant sa mort).

 

L’an dernier, il y eut pour les vingt ans de sa disparition pas mal d’évènements hommages au fameux Toulousain qui chanta si bien sa ville, dont quelques concerts et conférences tout près de chez moi à Vienne (Isère), dans le cadre du festival jazz de la ville. Claude Nougaro, « Je suis un ouvrier du rêve » (Le Bord de l’eau, janvier 2025) est un recueil qui reprend les échanges entre Pantchenko et Nougaro, dans leurs versions non tronquées, avec quelques témoignages bonus de musiciens avec qui il a travaillé, ou qu’il a inspirés. Le tout ne pourra que ravir celles et ceux qui vibrent encore à l’écoute des sons et de la voix si particulier de l’artiste. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (fin janvier 2025)

Daniel Pantchenko: « Nougaro cherchait,

 

il inventait, encore et encore... »

Claude Nougaro, « Je suis un ouvrier du rêve » (Le Bord de l’eau, janvier 2025).

 

Daniel Pantchenko bonjour. Qu’est-ce qui vous a incité à écrire ce recueil d’entretiens avec Claude Nougaro plutôt qu’une bio, comme vous l’avez fait pour beaucoup d’artistes ?

 

L’idée n’est pas de moi. Elle vient de Jean-Paul Liégeois, grand amateur et connaisseur de la chanson française, en particulier de Georges Brassens à propos duquel il a initié différents ouvrages. En 2016, après que j’ai écrit quatre biographies chez Fayard (sur Charles Aznavour, Jean Ferrat, Anne Sylvestre et Serge Reggiani) il est devenu mon directeur éditorial au Cherche Midi pour un livre en partie biographique sur Léo Ferré. En 2021, j’ai poursuivi l’aventure avec lui pour un ouvrage différent sur Aznavour, cette fois aux éditions Le Bord de l’eau au sein desquelles il a créé la collection Le Miroir aux chansons avec Salvador Juan. Par ailleurs, à la demande des éditions EPA/Hachette, j’ai signé deux «  beau livres » (très illustrés), sur les discographies respectives de Jean-Jacques Goldman et de Francis Cabrel. Là encore, il y avait une forte partie biographique, dimension que l’on retrouve de fait dans mon livre sur Claude Nougaro, puisque c’est toujours et d’abord l’œuvre qui m’intéresse. Autre précision, c’est Jean-Paul Liégeois qui a demandé à François Morel s’il acceptait qu’on utilise en prologue de ce livre une chronique enregistrée pour France Inter à propos de la chanson Assez ! Chose amusante, c’est un extrait d’une autres de ses chroniques que j’ai utilisé en 2023 à la fin de la mise à jour de ma biographie d’Anne Sylvestre !

 

>>> Assez ! <<<

 

Ce qui m’a frappé, à la lecture de ses réponses, c’est la grande qualité littéraire des phrases de Nougaro, très recherchées même dans la réflexion immédiate d’une interview. Ça n’est pas donné à tout le monde... C’était je l’imagine d’autant plus impressionnant de l’interroger, comme jeune et moins jeune journaliste.

 

Oui, ce qui frappe, c’est la fibre native de ses réponses. Il y a chez Nougaro un mélange constant de spontanéité (presque de réflexe naturel) et de choix de mots qui sonnent autant qu’ils réfléchissent. Un pur bonheur pour quelqu’un comme moi. C’était certes impressionnant à l’époque, mais jusqu’en 1985 j’ai été également auteur-compositeur-interprète (j’ai fait des premières parties, j’ai croisé alors pas mal d’artistes) et avant lui, j’avais interviewé des personnalités elles-mêmes très marquantes comme Dick Annegarn, Catherine Ribeiro, Angélique Ionatos, Serge Reggiani, Michel Jonsaz, Fabienne Thibeault, Robert Charlebois ou Julien Clerc.

 

Un rapport de confiance et même, par moments, d’affection s’est instauré entre vous. Il vous a d’ailleurs offert le texte d’une de ses chansons récentes pour votre anniversaire. On a dans le livre les mots qui se sont dits, mais quid de sa présence physique, de son langage corporel ? Comment avez-vous cerné le Nougaro que vous avez rencontré ? Sincèrement généreux ? Avec ses failles  ?

 

C’est vrai que lorsqu’un artiste connu - important comme lui -, vous demande en souriant « Ça ne vous dérange pas si je mets en fond sonore un disque d’Eddy Louiss ? », c’est un peu déstabilisant. À l’époque, j’utilisais un magnétophone à cassettes qui n’était pas au top (finalement pas si mal, puisque je peux encore transférer de nombreux enregistrements), mais je savais que dans les cafés et autres lieux publics d’interviews ce n’était pas mieux. Après, il y a la personnalité de l’artiste, le personnage, son caractère du moment, la période qu’il traverse… Avec Nougaro, cela n’a jamais été pareil  : je l’ai rencontré dans des endroits très différents, dans des états très différents et – comme pour d’autres, notamment au cours de festivals – j’ai renoncé parfois à mon idée première de l’interviewer, au profit de la découverte de jeunes artistes comme Jeanne Cherhal en mai 2001 au 16e Festival de Montauban (dans le numéro 36 de Chorus, je lui ai consacré un encadré intitulé La folie Jeanne Cherhal). C’était ainsi. Je n’ai jamais cherché à faire des selfies avec les personnalités connues. Ça a pu arriver mais on voit surtout ma nuque, comme sur la 4e de couverture du livre). Bien sûr, il avait un côté spontané, généreux, mais pas que…  Et c’est pourquoi, avec lui on s’est tantôt vouvoyés, tantôt tutoyés.

 

>>> Nougayork <<<

 

Nougaro refusait d’être présenté comme un artisan, parce qu’un artisan, vous a-t-il expliqué, aussi respectable soit-il, va parfaire sa maîtrise d’une technique, alors que lui entendait se renouveler à chaque fois, d’où la préférence pour la jolie expression d’"ouvrier du rêve". Diriez-vous que son œuvre a réellement été une œuvre de renouveau, de prise de risque permanents ?

 

Comme chez nombre de ses collègues, il a connu différentes périodes, liées à des choix très personnels, à divers moments de sa vie privée, à des rencontres artistiques et professionnelles, et bien sûr à son âge. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il a décidé en 2002 (à 72 ans, soit deux ans avant sa mort) de dire ses textes, assis, et de tourner dans des salles plus intimistes de 400/500 places. Après s’être renouvelé à de nombreuses reprises (notamment après son voyage à New York en 1986), il a trouvé là un moyen plus posé de valoriser sa fibre de comédien, ses mots étant comme jamais mis en avant. C’était une autre forme de prise de risques, en solitaire, après avoir multiplié les expériences musicales et très scéniques, avec des virtuoses d’origines diverses.

 

En novembre 2000. Par Francis Vernhet.

 

Il y a dans ces interviews, qui s’étalent sur à peu près 20 ans, des éléments de son actualité du moment (tel album, telle tournée), mais aussi des réflexions intemporelles sur l’art, sur le métier, sur la vie. Qu’est-ce qui vous a marqué particulièrement dans ce qu’il vous a confié  ?

 

Quelque part, sans doute, ses contradictions. Contradictions qu’il reconnaît volontiers au fil des discussions, mais qui le conduisent justement à chercher, inventer encore et encore. Il dit la «  sympathie spontanée  » qu’il éprouve pour Johnny Hallyday parce que «  cela fait 30 ans qu’il mouille  », mais il apprécie la jeune génération du moment, des artistes beaucoup moins médiatisés comme Sanseverino, Thomas Fersen et bien sûr Allain Leprest. Pour un sanguin de sa trempe, difficile de concilier les excès liés à la célébrité médiatique et son ouverture généreuse à la découverte. L’alcool (auquel il fait lui-même allusion en interviews) n’a pas facilité les choses, mais il est certain que sa rencontre avec Hélène - «  la femme de ma mort  » comme il s’est plu à le souligner – lui a apporté une stabilité inédite. Sa confidence qui m’a précisément marquée, c’est «  le coup initial dont je suis issu a été tiré à Saïgon  » (p. 44). Comme je l’ai précisé en ouverture du chapitre, c’était dans un contexte particulier (la maquette d’un nouvel album + la bouteille de whisky bien entamée + le fait de nous revoir trois semaines après ma deuxième interview ) et je ne crois pas qu’il l’ait exprimé de cette façon à d’autres journalistes. Quelques années après son décès, j’ai d’ailleurs donné à Hélène (que je croisais de temps en temps dans des salles de spectacles) une copie CD de cette interview.

 

Nougaro, son œuvre, ça a été la conjugaison de son amour pour les mots, la poésie, le jazz et la world music. Il a d’ailleurs, c’est indiqué aussi dans le livre, fait comprendre que le français ça pouvait "swinguer" aussi. A-t-il ouvert une brèche dans laquelle d’autres se sont engouffrés, ou bien cette page-là, du jazz en français, s’est-elle un peu refermée après lui  ?

 

Depuis la fin de la revue Chorus, en juin 2009, date de mes dernières activités journalistiques importantes, j’aurais beaucoup de mal à répondre. Ce que l’on percevait en tout cas, du vivant de Nougaro, c’était l’arrivée de personnalités comme Sanseverino (qu’il cite), Catherine Lara et Maurane qui – de leur propre aveux – lui devaient beaucoup. Ces dernières années, on constate également une multiplication des spectacles qui lui rendent hommage, notamment un créé par des artistes que j’ai bien connus : Tribu Nougaro, avec Laurent Malot, Franck Steckar et Christophe Devillers, dans une mise en scène de Xavier Lacouture.

 

>>> Il y avait une ville <<<

 

Quelles chansons de Nougaro mériteraient particulièrement d’être découvertes ou redécouvertes à votre avis  ?

 

Comme toujours, il y en aurait beaucoup au fil des époques et c’est d’abord une question de goûts personnels. Je citerai donc la toute première de 1958, Il y avait une ville, qui résonne avec Il s’est passé quelque chose, clin/deuil en 2005 de la Toulousaine Juliette à la catastrophe d’AZF de 2001. Ensuite, disons À bout de souffle (1966, d’après le Blue Rondo à la Turk de Dave Brubeck), la déjà écolo Assez ! et Le Coq et la pendule (1980, amical salut à son complice Maurice Vander qui en a composé la musique et qui est interviewé dans le livre), Nougayork (1987), L’Île Hélène et – évidemment – Mademoiselle Maman (2000) dans laquelle, il confirme les origines saïgonnaises qu’il m’avait avouées 13 années plus tôt.

 

>>> Mademoiselle Maman <<<

 

Nougaro en trois mots  ? Pour l’anagramme ça risque d’être compliqué  ?

 

Là, les trois mots, il me les a offerts lui-même, précisément lors de ma troisième interview en décembre 1987 et c’est quasi devenu le titre de mon livre : Ouvrier du rêve.

 

Côté anagrammes, on peut dire que (le tempétueux) Claude Nougaro / Coule d’ouragan, qu’il représente un trésor toulousain voire un Or au Languedoc. Qu’il reste une marque de référence, mais qu’on peut s’interroger, d’autres ayant trouvé que parfois il ne se foulait pas  : AOC ou glandeur ? D’autres encore ont estimé que son parcours scolaire tourmenté a transformé L’ado en couguar.

 

Que retenez-vous de vos années Chorus, Daniel  ? Cette époque vous manque  ? Faire encore, comme vous le faisiez alors, du journalisme plus immédiat, ça pourrait vous tenter  ?

 

Vaste question. Là, il me faudrait un livre entier pour y répondre. J’ai collaboré à ce trimestriel de 1992 à 2009 après 15 années à l’Humanité, au cours desquelles j’avais déjà écrit de nombreux articles et réalisé de multiples interviews. Toujours comme pigiste, je m’inscrivais dans la continuité, ce que l’on constate d’ailleurs via la construction de mon bouquin sur Nougaro. Bouquin dont, la photo de couverture (+ celle de la 4e de couv’) est comme toujours de mon ami Francis Vernhet, que j’ai précisément connu à Chorus. À l’époque, j’y ai créé le site Internet, j’’ai animé différentes rubriques et je me suis très bien entendu avec toute l’équipe, à commencer par son couple créateur, Fred et Mauricette Hidalgo. Cela étant, pour moi comme pour pas mal d’autres, il y a eu un avant et un après Marc Robine, qui nous a quittés beaucoup trop tôt à 52 ans en août 2003, victime du même cancer que Nougaro l’année suivante. C’est à partir d’un début de biographie d’Aznavour écrite par Marc (environ 150 pages), que j’ai publié mon premier livre chez Fayard au printemps 2006, en le co-signant bien sûr avec lui et en gardant le sous-titre qu’il avait trouvé  : «  le destin apprivoisé  ».

 

>>> Cécile ma fille <<<

 

Aujourd’hui, je n’oublie rien, mais c’était la vie d’avant. Elle ne me manque pas, je suis officiellement à la retraite, mais j’ai la chance de pouvoir continuer à écrire des livres. On m’en suggère (à l’image de ce Nougaro), je collabore – surtout comme correcteur, dit «  Monsieur Virgule  » - au trimestriel de mon quartier de Bacalan à Bordeaux et je continue à animer régulièrement des conférences audiovisuelles (cf. mon site http://www.pantchenko.fr), par exemple le 3 avril sur Francis Cabrel à Bacalan et en juillet sur Anne Sylvestre à Antraigues en Ardèche.

 

Vos projets et surtout vos envies pour la suite  ? Des bios en projet  ? Pourriez-vous réitérer l’expérience du recueil d’entretiens avec d’autres artistes  ?

 

Aujourd’hui pour moi, plus que jamais, il y a la vie de famille, avec un petit-fils de deux ans et demi. J’ai décliné quelques projets de bios, je ne refuserai pas certaines propositions, mais au coup par coup, donc forcément de façon limitée. Outre les conférences que je viens d’indiquer, je travaille sur un livre d’anagrammes autour de la chanson que j’espère terminer d’ici deux ans.

 

Un dernier mot  ?

 

Round terminé ! C’est la réponse-anagramme incluse dans cette dernière question.

 

Photo : Claudie Pantchenko.

 

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21 août 2023

Frédéric Quinonero : « On ne guérit pas de son enfance mais... »

Il y a cinq mois, lors de l’interview réalisée avec Frédéric Quinonero, un fidèle de Paroles d’Actu, à l’occasion de la parution de Carol Eden n’existe pas (La Libre édition, mars 2023), le calendrier nous avait avec tristesse poussés à évoquer la mémoire de Marcel Amont, homme délicieux que nous avions tous deux rencontrés et qui venait de disparaître. L’entretien qui suit, et qui accompagne la sortie de Chemin d’enfance (La Libre édition, juillet 2023), nouvelle version du premier roman autobiographique de Frédéric Quinonero, a été marqué par une autre disparition qui nous a peinés, celle de la douce Jane Birkin, à laquelle il avait consacré une biographie en 2016 : on pense à elle, une artiste passionnée et une femme inspirante.

Frédéric Quinonero, qui si souvent s’est effacé devant des gens connus pour mieux les raconter, ne se sera jamais autant livré que dans Chemin d’enfance, un récit sensible, souvent nostalgique, de ses jeunes années dans le Gard, et de ces visages familiers qui les ont marquées. Un ouvrage qui, je le crois, touchera chacun de ceux qui le liront : en nous faisant découvrir les lieux et les sentiers de son enfance, il nous invite et nous pousse, qu’on y aille en traînant des pieds ou non, à nous pencher sur la nôtre, avec ses pointes de douleurs et d’émerveillement. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Frédéric Quinonero : « Peu à peu, même si on

ne guérit pas de son enfance, on se déleste de ce qu’il peut

y avoir de douloureux à revenir sur ses lieux. »

Chemin d'enfance

Chemin d’enfance (La Libre édition, juillet 2023)

 

Frédéric bonjour. Avant d’évoquer ton dernier livre, objet principal de cet entretien, quelques mots après cette nouvelle qui a peiné beaucoup, beaucoup de monde, la disparition, le 16 juillet, de Jane Birkin ? Je rappelle qu’en 2016, tu lui avais consacré une biographie... Quelle part Jane Birkin a-t-elle tenu, justement, dans ton «  chemin d’enfance  », comment se positionnait-elle, dans ton univers musical, aux côtés de Sheila, de Johnny  ?

Lorsque je pense à Jane, les premiers souvenirs qui me viennent sont ceux de ses passages chez les Carpentier, l’image de pin-up qui servait de faire-valoir à Gainsbourg, Dutronc et les autres. Celle aussi de la jeune fille sexy et rigolote des films de Zidi, avec Pierre Richard. Elle ne m’a vraiment intéressé que plus tard, lorsque j’étais adulte et qu’elle s’était artistiquement émancipée. Je l’ai découverte, en fait, au Bataclan lorsqu’elle a osé franchir le pas vers la scène, après avoir apprécié les trois derniers albums que lui a écrits Gainsbourg, surtout Baby Alone in Babylone en 1983, l’année de mes vingt ans. J’ai aimé l’artiste Birkin, son talent, sa personnalité, son unicité.

 

Tu as des regrets par rapport à elle  ? Regret, peut-être, de n’avoir pu échanger avec elle, de n’avoir pu lui dire directement toute l’affection qu’elle t’inspirait  ?

Oui, j’aurais aimé échanger avec elle. Mais il ne faut pas avoir de regret. Comme tous les autres artistes, Jane Birkin évoluait en milieu clos et il était difficile de s’immiscer dans son monde. Et je sais d’expérience qu’écrire une biographie d’un artiste très exposé est le meilleur moyen de le faire fuir. Un artiste aime être flatté et qu’on n’espère rien de lui.

 

Jane Birkin FQ

 

Ton premier roman, Chemin d’enfance, publié à l’origine en 2009, vient de faire l’objet, par tes soins, d’une nouvelle édition (La Libre Édition). En quoi cette nouvelle version diffère de l’ancienne  ? Il y a eu des changements sur la forme, des modifications, des actualisations aussi par rapport à ce qui est raconté  ?

Je l’ai entièrement reconstruit. Je trouvais la première version inaboutie, sans ossature. Dans cette nouvelle version, je termine là où j’ai commencé, il y a une cohérence dans le propos, une impression d’achevé. J’ai aussi davantage développé le parcours et la personnalité de certains protagonistes. Je voulais rendre hommage à des gens qui ont marqué mon enfance et ma vie. Et ces «  chères ombres  », pour reprendre l’expression de Pagnol, ont guidé ma plume.

 

S’agissant d’ailleurs de La Libre Édition, maison que tu as créée et dont la première œuvre fut, un peu plus tôt cette année, Carol Eden n’existe pas, quel premier bilan tires-tu de cette aventure nouvelle  ? Tu gagnes en indépendance d’accord, mais tu t’y retrouves  ?

Ce n’est pas réellement une «  maison d’édition  », étant donné que je ne bénéficie pas de la force de vente et des moyens de distribution d’une vraie édition. C’est de l’autoédition, à la différence que j’ai créé ce label, avec son logo, ainsi qu’une collection que j’entends poursuivre pour le plaisir, en contrepartie de mes biographies «  parisiennes  ». Je n’y gagne que la satisfaction d’écrire des livres plus personnels et les retours de mon petit réseau d’amis. Ce n’est pas rien. Et on peut avoir l’espoir – qui sait – d’être lu dans les «  hautes sphères  ».

 

Qu’est-ce qui, à l’époque de la première mouture du livre qui nous intéresse aujourd’hui, t’avait poussé à raconter ainsi ton enfance  ? Et qu’est-ce qui, presque quinze ans après, t’a donné envie de la présenter à nouveau à un lectorat  ?

On peut remonter même plus loin, car j’ai commencé l’écriture de ce livre au début des années 90. Je n’ai jamais oublié Corbès, Thoiras, Anduze, tous les lieux de mon enfance où je revenais aussi souvent que je le pouvais. Peu à peu, même si on ne guérit pas de son enfance, on se déleste de ce qu’il peut y avoir de douloureux à revenir sur ses lieux. Mon ami romancier Michel Jeury m’avait dit que beaucoup d’auteurs avaient attendu d’être vieux pour avoir la distance nécessaire et une façon plus détachée donc plus juste de percevoir les choses de l’enfance. Je viens d’avoir soixante ans, le temps était venu d’en donner une version sinon définitive, du moins satisfaisante à mes yeux.

 

Tu as raconté jusque-là, de manière détaillée, la vie d’une bonne quinzaine d’artistes. On touche là, forcément, à ton livre le plus personnel, intime même  : c’est difficile de se mettre à la lumière, quand si souvent on se cache derrière des personnages, ou bien au contraire, être toujours à l’arrière-plan constituait une sorte de frustration à laquelle il te fallait répondre  ?

Oui, il y a une sorte de frustration à ne pas pouvoir se livrer soi-même, à se contenter d’une vie par procuration. Le roman, même autobiographique, permet une liberté d’imagination et la possibilité de sortir d’un cadre strict. J’avais besoin de ce complément, pour mon équilibre personnel. J’avais aussi besoin d’écrire sur d’autres gens, dans un autre milieu. Et j’avais besoin de me raconter aussi.

 

Le Frédéric de 2023 se sent-il plus ou mieux «  armé  » que celui de 2009 ou a fortiori des années 90 pour mettre sa vie sur la place publique  ? Et si ce livre fonctionne, aurais-tu envie d’en écrire la suite  ?

Oui, certainement. Même si je doute toujours. J’ai conscience d’être plus à l’aise dans l’écriture, plus mature dans ma vision des choses. Et plus libre, surtout. Sans peur ni honte de quoi que ce soit… La suite du chemin d’enfance, ce ne peut-être que l’adolescence. Pourquoi pas  ? J’ai beaucoup à dire sur le sujet.

 

Parmi les personnes que tu as rencontrées durant ton enfance dans les Cévennes, une artiste anglaise réputée, Elisabeth Frink, dont je signale, d’ailleurs, qu’à certains égards elle pouvait faire penser à Jane Birkin, ou peut-être le contraire. Elle sculptait, et toi tu passais des heures à la regarder. À ton avis, ton envie d’évoluer dans quelque chose d’artistique, de créatif, ça tient autant à ces moments passés avec elle qu’aux disques que tu écoutais, aux chansons que tu reprenais  ?

Mon enfance passée auprès de gens comme elle ou son fils Lin, que je côtoyais davantage car il était mon protecteur à l’école, avec sans doute les prédispositions que j’avais déjà à me passionner pour tout ce qui touchait à l’art, en particulier la musique et la chanson, tout cela a nourri forcément l’adulte que je suis devenu. Il y avait beaucoup d’artistes qui venaient à Corbès, à commencer par Charlie Watts, le batteur des Stones, à qui je consacre un chapitre. Dans le livre je dis aussi comment Elisabeth, mais aussi mon maître d’école, Robert Valette, m’ont encouragé dans cette voie.

 

Je ne vais pas révéler toute l’histoire, mais disons qu’à un moment du récit, il y a quelque chose de cruel, comme la vie parfois peut l’être, la mort d’un jeune copain, plus que ça même, et un deuil terrible. Il y a eu comme une cassure, un avant et un après la mort de Joël Lacroix, dans ton enfance  ?

Il y a quelque chose d’idyllique dans l’enfance que j’ai vécue, même si mes parents ne roulaient pas sur l’or. Nous avons passé peu d’années à Corbès, mais ce temps de l’enfance semble s’étirer au point de remplir toute une vie. Et cet événement, la mort d’un garçon de dix-sept ans, qui faisait partie de nos proches, survient comme une bombe. Cela marque une cassure, on commence à se poser des questions d’adulte, à s’interroger sur le sens de la vie. Mais on ne perd pas complètement son insouciance, on reprend sa vie d’enfant. Je ne situe pas la fin de mon enfance au moment de la mort de Joël, mais plutôt lorsque nous avons quitté la région. Pour moi, mon enfance se résume à mes années passées à Corbès et Anduze.

 

Il est pas mal question, dans ce livre, de ces enfants sans parents, placés ou orphelins, qui ont croisé votre route, parfois vécu sous votre toit, j’ai l’exemple de ce garçon au parcours touchant, Jean, qui ressemblait à Johnny. Tout cela t’a sensibilisé à ces sujets  ?

C’est vrai, j’ai rencontré beaucoup d’enfants placés, il y en avait beaucoup dans des familles cévenoles où il y avait besoin de main d’œuvre. Jean-Johnny et Jean-François étaient de ceux-là, ils vivaient dans une ferme et s’occupaient du bétail. Jean avait trouvé chez nous une famille, l’affection qui lui manquait. Et je le considérais de fait comme un grand frère. J’ai toujours été sensibilisé à l’abandon, qu’il concerne les humains ou les animaux.

 

Quand tu songes à ton enfance, à ses ombres chéries, à ses paysages aussi, c’est quoi, de la nostalgie  ? Par temps brumeux, un peu de mélancolie parfois  ?

Les deux, nostalgie et mélancolie. La nostalgie peut être légère, douce et heureuse. La mélancolie nous pousse parfois au désespoir. Mais les «  chères ombres  » veillent…

 

Si le Frédéric de 2023 pouvait faire un petit tour dans le temps et les lieux de son passé pour voir celui qu’il fut gamin, que lui dirait-il  ?

Dépêche-toi, ne te perds pas en futilités, le temps passe très vite  !

 

Est-ce que, quand on écrit sur son enfance, on prétend aussi à quelque chose d’universel  ?

On ne prétend pas, mais on touche forcément à l’universel. Je m’en suis rendu compte dès la première version de ce roman autobiographique. Je me demandais au départ qui ça allait pouvoir intéresser… Et j’étais surpris de constater à quel point les gens se reconnaissaient dans le petit garçon de Corbès. Ce livre a touché les lecteurs au cœur, parce que chacun y retrouve sa propre enfance.

 

Tes projets, tes envies surtout pour la suite  ?

Dans l’immédiat, la rentrée se prépare avec trois livres, ma biographie de Piaf, Cris du cœur, que je publie en septembre à La Libre Édition, avec une magnifique préface de Juliette, puis en octobre la réédition augmentée de ma biographie de Jane Birkin et l’abécédaire de Florent Pagny, Chanter encore et toujours. J’ai un projet de livre sur Sylvie Vartan pour 2024, chez Mareuil éditions. Mes envies  ? Continuer à pouvoir alterner biographies et livres personnels.

 

Un dernier mot  ?

Merci (de ta fidélité).

Interview : mi-juillet à mi-août 2023

 

Frédéric Quinonero 2023

 

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19 janvier 2022

Anthony McFly : « Un jour j'ai décidé que le but de la vie, c'est de la vivre... »

À l’heure où j’écris cette intro, le monde de la culture est sous le choc de la disparition tragique, à 37 ans seulement, de Gaspard Ulliel : ça n’a pas grand chose à voir avec la suite de l’article, mais tout de même, je tenais à m’associer à toutes les pensées qui accompagnent le départ bien trop prématuré d’un artiste doué, sensible et gracieux...

Anthony McFly est aussi, à sa façon, un artiste qui compose à partir de sa propre vie : dans ses deux romans auto-édités, Le ventre de mes yeux (2018) et Aux abois (2021), il raconte les petits tourments et les grandes histoires de deux garçons, Amaury dans le premier, Marin dans le second, qui ressemblent pas mal à ce qu’il fut à 20 et à 30 ans. Deux ouvrages touchants, parfois percutants et souvent inspirants qui, en parlant d’eux et en fait de lui, peuvent aisément parler à chacun. Sa sensibilité et sa fraîcheur devraient vous séduire : puisse cette interview, réalisée mi-janvier, vous donner envie de vous plonger dans son univers ! Exclu, par Nicolas Roche.

PS : Un clin d’oeil au passage à Grégoire Thoby, qui s’est lui aussi essayé récemment, avec talent, à l’autofiction.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Anthony McFly: « Un jour j’ai décidé

que le but de la vie, c’est de la vivre... »

 

Merci Anthony d’avoir accepté de répondre à mes questions pour Paroles d’Actu. Comment te présenterais-tu à nos lecteurs avant d’aller plus loin ?

Comme un jeune homme qui essaie de rester sain d’esprit dans un monde chaotique. Et de rester aussi libre que possible.

 

Quelle a été, jusqu’à présent, ton histoire avec les livres, côté lecteur ?

Très ciblée ! Je n’ai lu que du Huysmans pendant 10 ans ! Découvrir À rebours à l’âge de 21 ans a été un véritable choc. Comment tenir un lecteur en haleine pendant 300 pages sans la moindre intrigue ? Ce tour de force m’a fasciné. Là-bas sur le satanisme au Moyen-Âge, et En rade sur un couple de parisiens qui s’installe à la campagne (déjà, au XIXème siècle) et qui ne s’y fait pas, figurent parmi mes préférés de Huysmans. À Paris, je fais toujours mon pèlerinage, je vais dans les endroits qu’il fréquentait, je me sens proche de lui par son caractère et ses préoccupations. Je commence depuis peu à m’ouvrir à d’autres auteurs. J’ai découvert Zweig et Hesse tardivement, ce sont maintenant deux autres de mes favoris.

 

À rebours

 

Comment es-tu passé de l’écriture pour soi aux écrits qu’on publie ?

J’écris depuis que j’ai 14 ans, d’abord des poèmes, puis des romans. J’ai écrit Le ventre de mes yeux à l’âge de 20 ans. À 21 ans j’ai quitté Bordeaux pour l’Angleterre où je suis devenu prof de langues, j’ai commencé à sortir, à voyager, et je n’ai plus touché à ce roman pendant une décennie ! À 30 ans j’ai décidé d’arrêter de travailler en école, je suis parti pour l’Amérique latine et j’ai enfin eu du temps pour moi. Je me suis rappelé que ce manuscrit dormait sur un disque dur, je me suis dit que c’était idiot de n’en rien faire, que personne ne puisse le lire. J’étais alors au Mexique, ça m’aurait coûté cher d’envoyer des manuscrits aux maisons d’édition parisiennes et puis j’ai soudain ressenti une urgence, tout d’un coup je ne voulais plus attendre. Mon anniversaire approchait et j’ai pensé que ce serait un beau cadeau à moi-même de le publier pour mes 32 ans, alors j’ai décidé de passer par l’auto-édition - qui est le moyen le plus sûr et le plus rapide d’être publié. C’est donc d’une petite auberge de jeunesse d’Oaxaca avec une connexion internet lunatique que j’ai mis en ligne mon premier roman ! Une des meilleures décisions de ma vie.

 

Au début du Ventre de mes yeux (2018), ton premier roman donc, Amaury, un garçon qui a la petite vingtaine, fantasme de sa chambre sur son voisin et la vie qu’il lui imagine, à défaut de pleinement vivre la sienne. Ressemble-t-il à celui que tu fus à son âge ?

Oui, Amaury, c’est moi à 20 ans. Un jeune homme timide, anxieux, gauche, plein d’envies mais encore incapable de les assouvir car trop écrasé par les attentes extérieures, et pas encore indépendant financièrement, qui reste l’une des clés de la liberté. Il y avait bien un jeune voisin dans l’immeuble d’en face et en effet il m’intriguait car il avait à peu près le même âge que moi mais il paraissait beaucoup plus mûr, confiant, sûr de lui. Je regardais de temps en temps ce qu’il faisait. C’était facile car il vivait les fenêtres ouvertes. J’essayais d’en savoir plus sur lui en l’observant à distance. C’est comme ça que Le ventre de mes yeux commence. Mais Amaury va plus loin que moi. Ses yeux sont affamés d’images quand les miens n’étaient que curieux. Je n’ai jamais pris mon voisin en filature comme lui le fait de manière maladive !

 

Le ventre de mes yeux

Le ventre de mes yeux

 

Marin, l’ex prof en quête d’évasion qui est le personnage principal de Aux abois (2021), est-il, quelque part, Amaury avec dix ans de plus ? Dans quelle mesure as-tu mis de toi dans son histoire, touchante aussi pour la relation qu’on lui découvre avec sa grand-mère ?

Ils sont sans aucun doute le même genre de garçon. Avec Amaury, qui a 20 ans, on suit les premiers émois d’un jeune homme qui s’éveille à l’amour et qui gère mal ses émotions. Avec Marin, qui a, comme tu l’as dit, 10 ans de plus, on suit la démission d’un jeune professeur et ses tentatives de reconversion. Les thèmes sont plus concrets comme le besoin d’argent, de trouver sa voie, etc. Leurs préoccupations sont donc différentes mais leur caractère est bien le même : ils sont aussi sauvages et solitaires l’un que l’autre.

Dans l’histoire de Marin, il y a de la mienne mais aussi de celle de gens que j’ai rencontrés, et il y a du fantasme. Par contre, tout ce qui concerne la grand-mère de Marin est 100% véridique. Sa grand-mère, c’est la mienne. J’ai juste changé le prénom. Les anecdotes et les récits de voyage que relate la grand-mère du livre sont ceux que la mienne m’a toujours racontés. Tellement de fois que je les connais par cœur depuis longtemps. Et j’ai tenu à les retranscrire avec ses mots et expressions à elle. C’est clairement sa voix que j’entendais en écrivant.

 

Anthony et sa grand-mère

Dordogne, 2019.

 

En parlant de ce rapport de Marin avec sa grand-mère d’ailleurs, la transmission c’est quelque chose qui compte à tes yeux, qui te parle particulièrement ?

Oui, c’était important pour moi de mettre les histoires de ma grand-mère par écrit. Elles sont uniques, il fallait qu’elles restent. Ma grand-mère a beaucoup voyagé, s’est mariée trois fois, a vécu en Asie et en Afrique, elle a un tas d’anecdotes à raconter. Elle a toujours dit que si elle avait su écrire elle en aurait fait un livre. Sa vie mériterait en effet un livre à part entière et j’ai pensé un moment m’y atteler mais il m’aurait manqué trop de dates et de lieux précis, et ce n’est plus maintenant que je peux la questionner. Alors j’ai intégré ses souvenirs les plus marquants à mon récit, au gré de ses conversations avec son petit-fils. Cela m’évitait ainsi le problème de la chronologie.

 

Grand-mère Anthony

Cambodge, 1938.

 

Dans tes deux romans, on est face à chaque fois à un garçon qui se tient un peu léthargique dans un cocon de faux confort, attendant sans vraiment le savoir un déclic pour prendre sa vie en main et s’épanouir enfin. Es-tu plutôt toi-même de ceux qui ont les maturations lentes et douces, ou les déclics plus violents ?

Je fonce ! Je suis du genre à prendre un aller simple pour un pays lointain comme la Chine ou le Pérou dans l’idée d’y rester au moins un an, et à réfléchir une fois sur place à la façon dont je vais « survivre ». Je n’aime pas planifier sans connaître le pays. Et quand on a besoin d’un toit ou de nourriture, le cerveau fait en sorte de vite trouver des solutions ! Je suis un grand optimiste et je crois toujours que tout va se passer pour le mieux, que les pièces du puzzle vont s’assembler d’elles-mêmes devant mes yeux. L’inconnu m’attire. En cela je suis totalement différent de Marin qui a une peur bleue de voyager.

 

Aux abois

Aux abois

 

À quel point penses-tu te trouver dans cette « quête du sens » qu’on sent très présente dans la vie de Marin ?

J’ai arrêté de me triturer l’esprit à tenter de percer le sens de l’existence le jour où j’ai décidé que le but de la vie, c’est de la vivre. J’ignore si cette phrase veut dire quoi que ce soit mais elle m’aide. Vivons pleinement, soyons bienveillants, aimons et émerveillons-nous, ça me semble déjà pas mal.

 

Quid s’agissant de la quête d’une forme de bonheur ?

Il me semble que le bonheur découle de ces quelques actions-là. Avoir le temps est également une condition essentielle à mon bonheur. J’ai besoin d’avoir le temps quotidiennement pour être reposé, patient, à l’écoute des autres et de moi-même. Le temps pour soi est peut-être ce qui manque le plus à la plupart des gens malheureusement.

 

Comment compose-t-on avec nos pudeurs quand on écrit des choses qui nous ressemblent tant, comme des formes différentes de mises à nu ?

J’écris comme si personne n’allait me lire. Je me mets consciemment dans cet état d’esprit. Je veux pouvoir dire ce que j’ai envie de dire sans penser « Mon Dieu, untel ou unetelle va lire ça ». Écrire n’a aucun intérêt quand on pratique l’auto-censure. J’écris du vrai et j’écris du fantasmé. C’est plutôt au moment de la publication que l’angoisse survient et que l’on se dit « J’ai été totalement inconscient ! » Mais au bout du compte, j’écris des romans, donc tout est permis.

 

Amaury est gay, Marin l’est aussi, mais leur sexualité n’est qu’un élément secondaire de tes intrigues...

C’est ça, ce n’est pas le sujet principal. Leur homosexualité, ils n’en parlent pas, ne s’en plaignent pas, ils la vivent, c’est tout. Si Amaury avait espionné sa voisine et non son voisin, l’histoire aurait été exactement la même. J’aime l’idée de participer à « une visibilité douce et ordinaire », pour reprendre les mots de mon ami Cédrick.

 

Quels souvenirs conserves-tu de tes années en tant que prof « classique » ? Et qu’as-tu retenu humainement parlant, des différents pays dans lesquels tu as enseigné ?

J’ai enseigné le français en Angleterre pendant 5 ans et ça a été, dans l’ensemble, éprouvant. Même tellement éprouvant que j’ai pensé « Soit je quitte l’enseignement, soit je quitte l’Angleterre ». Certes, j’ai appris à faire face à toutes sortes de situations, même les plus surprenantes, ce qui vous forge le caractère, mais on peut facilement y laisser sa santé. À 27 ans je suis parti pour Shanghai où j’ai enseigné l’anglais. Être prof en Chine m’a paru être le paradis. En trois ans, je n’ai pas eu à élever la voix une seule fois, juste le sourcil ! Les étudiants n’étaient pas seulement respectueux, ils étaient curieux, drôles, inventifs, bien loin des machines à étudier que certains imaginent. Un enfant reste un enfant dans n’importe quel pays. J’ai adoré également mon année en collège à Arequipa au Pérou. La cour de récréation donnait sur le volcan Misti de la Cordillère des Andes… on peut difficilement faire mieux !

 

Misti

Volcan Misti Arequipa, 2017.

 

Parmi les voyages que tu as réalisés jusqu’à présent, tel un Marin dépouillé de ses appréhensions, lesquels t’ont vraiment marqué, et pourquoi ?

La Chine reste celui qui m’a le plus marqué. Tout est tellement différent. On se retrouve d’un coup comme un enfant de 3 ans : on ne sait plus lire, ni parler, ni écrire. Acheter une boîte d’allumettes est une aventure. Aller chez le coiffeur revient à jouer à la roulette russe. Je ne parle même pas de gérer son compte en banque ! Mais plus c’est étrange et différent, plus j’aime ça. Et puis au bout d’un moment, on prend ses marques, on apprend la langue, et cette terre étrangère devient de plus en plus familière.

 

Shanghai

Shanghai, 2016.

 

Comment abordes-tu cette pandémie qui nous touche et nous chamboule tous depuis deux ans ? Est-ce qu’elle t’a changé un peu ?

Ça devient long ! Vivement que ça se termine. Trois points positifs tout de même : le premier, c’est que j’ai arrêté de lire les informations pour lire davantage de littérature. Le deuxième, c’est que j’ai mis, il me semble, mon temps à profit donc je n’ai pas l’impression d’avoir perdu deux années. En 2020, j’ai écrit Aux abois que j’avais commencé en janvier, donc juste avant la pandémie, et qui m’a occupé toute l’année. En 2021, j’ai eu la chance de pouvoir partir vivre à la Réunion, une île merveilleuse. Et dernier point, le plus important : aucun de mes proches n’a été gravement malade, pas même ma grand-mère qui a contracté le Covid l’an dernier à 96 ans et qui a été asymptomatique ! Une force de la nature !

Pour 2022, je n’ai qu’une envie : partir encore loin, loin, loin ! Donc au final, je n’ai pas vraiment changé !...

 

Quels livres parmi ceux que tu aimes aurais-tu envie de recommander à nos lecteurs ?

J’ai déjà cité ma « trinité » de Huysmans que je place au-dessus de tout. Parmi les autres livres qui m’ont passionné, il y a Vendredi ou la vie sauvage de Michel Tournier, Les hauts de Hurlevent d’Emily Brontë ou encore Siddhartha de Hermann Hesse. Des romans qui décryptent l’âme humaine.

 

Vendredi ou la vie sauvage

 

Des coups de cœur à nous faire découvrir : musique, ciné, art, que sais-je encore... ?

Ça remonte à loin, malheureusement, depuis le dernier film ou la dernière expo !... Côté musique, je suis très fidèle, mon top 5 n’a pas changé depuis l’adolescence : Barbara, Keren Ann, Françoise Hardy, Mylène Farmer, Émilie Simon… J’aime les voix féminines au bord de la cassure. Ces artistes-là sont merveilleuses de sincérité et m’apportent beaucoup de réconfort. Le fait qu’elles écrivent elles-mêmes leurs textes est important pour moi. En parallèle, je vais également écouter beaucoup de rap, surtout US. J’aime la folie et le génie de Kanye West, les thèmes sombres de XXXTentacion ou de Lil Peep, tous les deux morts à 20 ans. Les bons rappeurs aiment les mots, savent les manier et les faire sonner. Ils ont toute mon admiration.

 

Planches-tu actuellement sur des écrits, un nouveau roman ?

Non, et pour être honnête, je m’en réjouis ! Écrire m’est difficile. C’est un état à la fois joyeux et pénible. C’est de longues heures courbé au-dessus d’une table pour ne garder que quelques lignes, des soirées à gamberger, des nuits au sommeil léger… Mais le pire, c’est le moment avant l’écriture. Je peux me réveiller à 9h et ne me mettre à écrire qu’à 21h. Je range, fais le ménage, je classe mes livres par auteur, puis par couleur, puis par maison d’édition, je grignote, je me coupe les ongles, je m’hydrate la peau, bref je fais tout pour retarder l’échéance. Je n’ai pas peur de la page blanche car je n’écris que lorsque j’ai quelque chose à dire. Ce dont j’ai peur, c’est de ne pas trouver les mots justes, de ne pas être à la hauteur de mes idées, de me décevoir moi-même.

En tout cas, je ne pourrais pas terminer un roman et en entamer un nouveau dans la foulée. J’ai besoin de temps entre deux. Là je profite de ne pas avoir de livre en cours pour m’adonner à mes autres passions : marcher, voyager, faire du sport, lire… Mais je sais que lorsqu’une nouvelle idée d’histoire germera, je n’aurai pas d’autre choix que de me replonger dans l’écriture.

Je ne serai jamais un auteur prolifique mais ce n’est pas le but. Mes deux romans contiennent déjà tout ce que j’ai à dire jusqu’ici.

 

Tes projets, et surtout tes envies pour la suite ?

Continuer de m’émerveiller, de passer du temps avec mes amis, de faire de belles rencontres, de découvrir encore de nouveaux horizons…

 

Un dernier mot ?

Un immense merci à toi Nicolas de m’avoir offert ma première interview. Je suis heureux qu’elle ait eu lieu avec une personne sensible et bienveillante.

 

Anthony McFly portrait

 

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13 novembre 2016

Paroles d'élus : « Virginie Duby-Muller et Pierre-Yves Le Borgn', députés »

L’élection choc du Républicain iconoclaste Donald Trump à la présidence des États-Unis au milieu de cette semaine a été lue par beaucoup de commentateurs comme la manifestation dans les urnes d’un sentiment puissant - et jusqu’ici latent - de révolte d’une bonne partie du peuple américain. Révolte contre quoi, contre qui ? Sont pointées ces criantes inquiétudes qui touchent au déclassement économico-social dans un monde de plus en plus impitoyablement concurrentiel ; à des problématiques d’identité dans un monde à l’ouverture parfois anarchique et souvent poussée de manière quasi-dogmatique. Les mêmes ressorts que pour le Brexit du mois de juin. Derrière ces phénomènes, massivement ressentis dans un Occident en perte de repères, on croit voir la main d’une élite dont les intérêts divergeraient sur l’essentiel de ceux des peuples : élites économiques et financières, élites bureaucratiques... et bien sûr élites politiques. En France, le phénomène prend de plus en plus d’ampleur, en particulier s’agissant de ce dernier point : la défiance envers le politique atteint des niveaux considérables que ne peuvent qu’alimenter scandales ou « indélicatesses » indignes qui, bien trop souvent, éclaboussent des politiques et salissent nos démocraties ; les chiffres de l’abstention lors de chaque scrutin et les intentions de vote pour les anti-système le démontrent régulièrement.

Dans ce contexte, et alors même qu’à titre personnel je suis issu et me sens donc solidaire de ces milieux qui se sentent laissés pour compte (pour ne pas dire autre chose) ou trahis, j’ai souhaité pour cet article m’inscrire à contre-courant de ces mouvements dont on se surprend à chaque scrutin à découvrir la puissance. Parmi les intervenants qui, tout au long des cinq années et demie d’existence de Paroles d’Actu, ont répondu à mes sollicitations pour des interviews, j’ai été touché par l’accueil qui m’a été fait, immédiatement et de manière constante, par deux primo-députés de la mandature en cours : Pierre-Yves Le Borgn, élu socialiste des Français de l’étranger (Europe centrale et orientale) et Virginie Duby-Muller, élue Les Républicains de Haute-Savoie. Combien de discussions, devant la machine à café, sur les « privilèges exorbitants » des députés ? Et combien, finalement, sur leur travail effectif - c’est-à-dire : tout sauf les questions au Gouvernement ? Mi-septembre, j’ai proposé à ces deux députés que nous ayons ensemble des échanges croisés (ils se sont déroulés jusqu’au début du mois d’octobre) portant sur le fond de leurs actions et engagements respectifs. La parole, donc, en ces temps de défiance profonde envers le politique, à deux élus de la République dont j’ai la conviction profonde qu’ils sont de ceux qui n’ont pas oublié d’où ils viennent, de qui ils tiennent leurs mandats, ni pour qui ils l’exercent. Des confidences précieuses, parfois touchantes, parfois révoltées... et qui sonnent justes. Une exclusivité Paroles d’ActuPar Nicolas Roche.

 

PAROLES D’ACTU - PAROLES D’ÉLUS

« Virginie Duby-Muller et Pierre-Yves

Le Borgn’, députés de la République » 

Pierre-Yves Le Borgn et Virginie Duby-Muller (perchoir)

Photo pour Paroles d’Actu, datée du 9 novembre 2016.

 

Paroles d’Actu : Comment avez-vous vécu vos premiers jours, vos premiers pas à l’Assemblée nationale ? Votre vie, à l’un comme à l’autre, a-t-elle changé radicalement à partir de ce point ?

Virginie Duby-Muller : Mon élection fut évidemment un moment particulièrement fort et symbolique : après une campagne de terrain, je suis devenue députée de la Nation en juin 2012. Les résultats sont tombés le dimanche soir, et j’ai dûêtre à Paris dès le lendemain : à peine le temps de savourer la victoire, que nous sommes déjà dans la course du mandat.

Mon arrivée à l’Assemblée nationale restera évidemment un souvenir très important. Faisant partie des six députés les plus jeunes de l’Hémicycle, j’ai eu l’honneur d’être membre du « Bureau d’âge » lors du premier jour de séance, et d’assister le doyen qui préside cette séance inaugurale. Ce fut un moment particulièrement marquant et émouvant, où j’ai pu sentir la puissance symbolique du lieu, notamment en vivant moi-même le cérémonial d’entrée dans le Palais Bourbon, depuis l’Hôtel de Lassay jusqu’à l’Hémicycle, entourée par la Garde Républicaine, sous leurs roulements de tambours. Ce moment hors du commun m’a rappelé l’importance de la fonction, la responsabilité qui m’avait été confiée.

« Malgré mon élection, je ressentais ma présence

à l’Assemblée comme étant un peu étrange :

tout était à construire... »

Pierre-Yves Le Borgn’ : Je suis venu à l’Assemblée nationale le jeudi 21 juin 2012, quatre jours après mon élection. J’ai vécu avec beaucoup d’émotion ce moment-là, en particulier lorsque, conduit par un huissier, je suis entré dans l’Hémicycle, pensant à mes parents et à tous ceux qui, dans mon parcours de vie, m’avaient encouragé et touché, sans imaginer un instant que ce parcours me conduirait à la députation. Je revoyais le visage aimant de ma grand-mère, garde-barrière et veuve de guerre, décédée quelques mois auparavant à près de 100 ans, que cet instant aurait rendu très fière (« fi-ru », m’aurait-elle dit en breton). Je viens d’un milieu humble et simple. Sans l’école et les bourses scolaires, sans la volonté et le travail, rien de cela n’aurait été possible. Je me sentais tout petit dans cet Hémicycle silencieux, imaginant sur les bancs et à la tribune, les figures historiques de mon Panthéon personnel : Jean Jaurès, Léon Blum, Pierre Mendès France et François Mitterrand. J’avais gagné une élection et méritais d’être là, mais je ne pouvais m’ôter de l’esprit que ma présence était un peu étrange. Tout était à construire.

Ma vie a changé le 17 juin 2012. Après plus de 20 ans dans le secteur privé industriel, j’ai tourné une page. Je m’y étais préparé. Il y a cependant comme une forme de choc à ne plus tenir de conférence téléphonique avec les équipes, à ne plus avoir les yeux sur les comptes de résultats, à ne plus penser au business et même aux concurrents ! Ce quotidien s’est effacé pour faire place à un autre, commençant par le recrutement d’assistants parlementaires et l’installation de ma permanence à Cologne.

Paroles d’Actu : Comment les « anciens » vous ont-ils accueillis ? Avez-vous senti un soutien de leur part ?

Pierre-Yves Le Borgn’ : À l’Assemblée, dans les premières semaines, en l’absence de bureau attribué, je parcourais les salons devant l’Hémicycle… à la recherche du wifi. Et j’ai mis des jours à trouver la buvette des députés, n’osant pas demander mon chemin. Tout cela apparaîtra sans doute ridicule, mais j’avais l’impression d’entrer en 6ème et de porter l’étiquette de bizuth. Je connaissais quelques députés réélus, qui m’ont aidé et conseillé. Au sein du groupe socialiste, nous étions beaucoup de nouveaux et une forme de solidarité entre nous existait. Avec quelques limites cependant, certaines dents rayant déjà le parquet.

« Pas facile de tutoyer les anciens ministres...

mais on s’y habitue ! »

Virginie Duby-Muller : Au Palais Bourbon, j’ai ressenti un vrai soutien des « anciens », notamment de ceux de mon département. Une règle entre les députés favorise aussi cet esprit de cohésion : le tutoiement, que nous employons tous entre nous. Pas toujours facile de tutoyer des anciens ministres, mais on s’y habitue !

Paroles d’Actu : Comment avez-vous géré ce sentiment qui, comme je peux l’imaginer, vous habite en pareil cas : sentiment de responsabilité ; sentiment d’être « la représentation nationale » ?

Pierre-Yves Le Borgn : La responsabilité, je l’ai ressentie dès la première séance. La nouvelle majorité avait été élue sur une promesse de changement et les électeurs croisés en campagne attendaient que nous tenions nos engagements. J’avais le sentiment que nous devions assumer sans ciller un langage de vérité, expliquant nos initiatives, propositions et votes. Et les difficultés rencontrées aussi. Parler vrai, en somme. Venu à la politique dans le sillage des idées de Rocard et Delors, cette exigence de responsabilité m’habite depuis toujours. Sans doute avais-je déjà, en ces premiers jours de législature, la crainte que les jeux, postures et ambitions ne rendent l’action illisible et confuse. Cela n’a malheureusement pas manqué. Même si l’Assemblée reflète imparfaitement la diversité du peuple français, j’avais conscience que nous étions la représentation nationale et qu’il nous fallait agir avec rigueur, devoir et discipline. C’est pour cela que j’ai vécu l’affaire Cahuzac comme un échec collectif, voire une trahison du peuple souverain, les errements d’un homme éclaboussant la République et la vie politique, à rebours de la noblesse de l’engagement à laquelle je crois.

Paroles d’Actu : Comment avez-vous conçu votre rôle au sein d’un collectif à vocation bien précise (vous Virginie dans l’opposition, vous Pierre-Yves dans la majorité), avec tout ce que ça implique peut-être de « mise en scène » ou de postures au niveau d’un groupe (ça pose la question de la possibilité de travailler sereinement de manière trans-partisane, la distinction entre « plénière » et commission) ?

Virginie Duby-Muller : L’opinion publique a trop souvent tendance à réduire le travail parlementaire aux questions au Gouvernement du mardi et du mercredi. Cela donne souvent une image de brouillon, de politique agressive, d’interrogations uniquement rhétoriques, où chacun y va de sa petite phrase pour « piquer l’adversaire ». C’est surtout le travail en coulisses qui m’intéresse : celui des commissions, des groupes d’études, des rencontres en circonscriptions. J’y suis particulièrement attentive et assidue.

Être dans l’opposition pour un premier mandat, cela ajoute aussi du challenge à ce mandat. J’ai toujours voulu assumer mon appartenance au groupe des Républicains, tout en travaillant de manière constructive, pour des réformes nécessaires, et en valorisant le bien commun. En résumé, je fais partie d’un groupe, mais je souhaite conserver une liberté de parole, de ton et de vote. C’est une question de confiance avec les citoyens de Haute-Savoie, et de convictions.

Pierre-Yves Le Borgn’ : Je crois à la fidélité. Je tiens aussi à l’exigence de vérité et à l’indépendance de jugement. Enfin, je me défie de tout sectarisme. Je me suis engagé à fond dans le travail de la Commission des Affaires étrangères, construisant peu à peu, rapport après rapport, au sein du groupe socialiste comme de la Commission elle-même, une spécialisation sur l’environnement et la lutte contre les dérèglements climatiques, les droits de l’homme et la matière fiscale internationale. J’ai pris mes tours de permanence dans l’Hémicycle pour les débats législatifs, enchaînant (tout en les redoutant) les séances de nuit à n’en plus finir. J’ai souvent pesté contre cette organisation foutraque de nos travaux, le Bundestag, dont je suis familier, me renvoyant en boomerang l’image d’une institution organisée, prévisible et sereine. Je me suis endormi une nuit à mon banc, cuit de fatigue, entraînant un commentaire cinglant au micro d’un collègue de l’opposition, avec qui j’ai eu le lendemain matin une explication de gravure. J’ai défendu mon premier amendement de député à 5 heures 10 du matin en juillet 2012. Sur la vidéo, je ressemblais à Gainsbourg…

« Les différences existent, pas besoin

de les mettre en scène dans l’outrance »

J’ai vite découvert les postures, trucs de séance et autres colères surjouées pour la galerie et plus encore pour la télévision. Je m’y suis toujours refusé. Je ne juge pas cela utile ni digne. Les différences existent, il n’est pas besoin de les mettre en scène dans l’outrance. C’est pour cela que j’ai perdu en quelques mois l’intérêt que j’avais initialement pour la séance des questions au Gouvernement, même si je m’y rends toujours. Flatter le Gouvernement d’un côté, hurler à la ruine de l’autre, tout cela n’a pas grand sens et contribue malheureusement au regard désabusé que portent nos compatriotes sur l’institution parlementaire. J’ai défendu fidèlement le Gouvernement sur tous les textes où j’étais en accord. J’ai aussi assumé publiquement tous mes désaccords en m’abstenant ou en votant contre des textes soutenus par mon groupe parlementaire (loi renseignement, suppression des classes bi-langues, déchéance de nationalité, fiscalité sur les Français de l’étranger). Cela m’a valu parfois un purgatoire politique plus ou moins prolongé, si ce n’est une réputation de type pas facile. J’ai assumé, même si ce n’était ni agréable ni juste.

Paroles d’Actu : Est-ce que vous vous connaissez bien, tous les deux ? Avez-vous déjà eu des occasions de vous côtoyer, de travailler ensemble ?

Virginie Duby-Muller : Nous avons surtout eu l’occasion de travailler ensemble lors des réunions du groupe d’amitié France-Allemagne, que préside Pierre-Yves et qui organise de nombreuses auditions. Nous accueillons également chacun un stagiaire franco-allemand tous les ans à Paris dans nos bureaux, dans le cadre d’un échange mis en place entre l’Assemblée et le Bundestag.

Nous nous entendons très bien, la preuve que l’appartenance politique ne fait pas tout ! Pierre-Yves Le Borgn est un excellent député, pointu et consciencieux sur ses dossiers. Nous avons un peu la même manière d’évoluer à l’Assemblée et de définir notre mandat : avec une liberté de parole, des convictions que nous respectons, et beaucoup de travail !

Pierre-Yves Le Borgn’ : Nous avons en effet fait connaissance au sein du groupe d’amitié France-Allemagne, que je préside. J’ai tout de suite apprécié l’échange franc, direct et sympa avec Virginie. Peut-être y avait-il là une forme de solidarité entre primo-députés, mais pas seulement. Je m’attache à l’unité des gens, à leur sincérité et à leur force, au-delà des différences partisanes et de vote. Tout cela n’est pas très politique, mais je revendique cette approche personnelle, corollaire de l’horreur absolue dans laquelle je tiens le sectarisme. J’ai noué des relations fortes avec des collègues de l’opposition, voire même des liens d’amitié, et j’en suis heureux. Pour une large part, c’est le travail en commun au sein du groupe d’amitié France-Allemagne, l’attachement à l’Allemagne qui nous rassemble, qui y a conduit. C’est ainsi par exemple que, comme elle l’a rappelé, Virginie et moi nous retrouvons chaque année à travailler tous deux avec un(e) stagiaire allemand(e). J’ai souvenir aussi que Virginie avait mentionné mon désaccord sur la suppression des classes bi-langues dans une question qu’elle posait à Najat Vallaud-Belkacem et mes oreilles avaient beaucoup sifflé après coup au sein du groupe socialiste !

Paroles d’Actu : Quels sont les grands moments de la vie du parlement et de la vie de la Nation qui vous ont marqués, en tant que citoyens comme en tant que députés ?

Virginie Duby-Muller : Je pense d’abord au Parlement réuni en Congrès à Versailles, le 16 novembre 2015. C’est un moment que j’aurais préféré vivre dans d’autres  circonstances. Après l’horreur des attentats, je crois que nous étions tous un peu sonnés, l’émotion dans la salle était palpable. C’était un après-midi très solennel, où la nécessité d’union et de solidarité face à la barbarie a été rappelée.

J’ai également été marquée par le vote de la loi sur le mariage pour tous, qui s’est révélée profondément clivante. Les débats étaient particulièrement agressifs et offensifs dans l’Hémicycle, et m’ont laissés un souvenir amer. C’est souvent le cas pour les votes parlementaires sur des sujets de société, qui instaurent des discussions pesantes, exacerbent les passions, encouragent la démesure des réactions. 

« Le débat sur le mariage pour tous était important,

les arguments des uns et des autres

étaient légitimes ; cela aurait mérité

de vrais échanges, plus apaisés »

Le débat était pourtant important, des arguments étaient légitimes des deux côtés de la mobilisation : cela aurait mérité davantage d’échanges apaisés et dans la co-construction.

Pierre-Yves Le Borgn’ : Le moment le plus impressionnant pour moi restera également cette réunion du Congrès du Parlement à Versailles, le surlendemain des attentats terribles du 13 novembre 2015. Nous étions en état de choc collectif. La guerre venait de nous être déclarée par une organisation terroriste s’en prenant aux valeurs et à l’art de vivre de la France. Je repense aussi au discours de Manuel Valls devant l’Assemblée en janvier 2015, suite aux attentats à Charlie Hebdo et à l’Hypercasher de la Porte de Vincennes. Et cet instant où notre collègue Serge Grouard, député du Loiret, lança une Marseillaise a capella totalement inattendue, que nous avions reprise tous ensemble. Au rang des souvenirs heureux, je revois le moment où je pousse sur le bouton « pour » et contribue, en mai 2013, à l’adoption définitive de la loi sur le mariage pour tous. J’ai dans mon entourage de très proches amis homosexuels et je savais combien cette égalité-là, ce droit d’épouser l’être aimé et de construire une famille, était le combat de toute leur vie. J’en ai eu les larmes aux yeux sur l’instant. À tort ou à raison, j’avais le sentiment d’un moment historique, comme lors de l’adoption, des décennies avant, de la loi Veil ou de l’abolition de la peine de mort.

Paroles d’Actu : Un focus bien sûr sur ces événements si particuliers qu’on a vécus et que vous venez d’évoquer, à travers le prisme peut-être particulier de l’Assemblée et du travail en circonscription (questions, attentes, craintes des citoyens) : les attentats en France.

Virginie Duby-Muller : À Paris comme en Haute-Savoie, toute la France a été touchée par la brutalité et la barbarie de ces attentats. J’ai reçu beaucoup de questions sur l’islamisme, sur nos capacités à agir, sur notre action en tant que députés face à cette guerre contre Daech. J’ai vite ressenti un malaise en circonscription, dû à beaucoup de désinformation sur les attaques et sur nos actions en tant que députés.

Etant élue dans une zone frontalière, je suis aussi confrontée à d’autres problématiques spécifiques de l’état d’urgence, notamment celle des douanes. A l’heure où on les menace de suppression, je les défends sans relâche depuis de nombreuses années.

« L’obsession de voir sa tête, à la faveur

d’un bon mot ou d’un tweet, sur les antennes

des chaînes d’info en continu est un poison »

Pierre-Yves Le Borgn’ : Après les attentats, mais plus généralement aussi sur les textes majeurs examinés au cours de la législature, j’ai ressenti l’attente exigeante de nos compatriotes : des résultats bien sûr, mais aussi de la dignité. Être efficace, juste et respectueux. Ne jamais se donner en spectacle. Les gens ont pris la crise en pleine poire. La désindustrialisation est un drame humain, le chômage des jeunes tout autant. Bosser sans en rajouter dans le jeu de rôles, c’est respecter nos compatriotes. Nous n’y sommes pas toujours parvenus et je le regrette. Le microcosme qu’est le Palais Bourbon ne contribue pas à la sérénité. L’obsession de voir sa tête, à la faveur d’un bon mot ou d’un tweet, sur les antennes des chaînes d’info en continu est un poison. Le travail en circonscription et le contact avec nos compatriotes me ramènent toujours à l’exigence de sérieux et de sobriété. Une seule fois, je me suis mis en colère dans l’Hémicycle et je n’en suis pas spécialement fier. J’avais réagi vivement aux propos d’un collègue de l’opposition me traitant de « meurtrier » en raison de ma défense des droits des enfants nés par GPA à l’étranger. J’en ai été blessé comme homme et comme père. Pour ma part, je n’ai jamais invectivé personne.

Paroles d’Actu : Qu’est-ce qu’être député implique sur un plan personnel, humain : vous avez des enfants en bas âge tous les deux, on imagine que ça n’est pas forcément évident de gérer cela, y compris sur le plan émotionnel, peut-être de la culpabilité ressentie, quand on a une activité aussi prenante (et aussi mobile) que la vôtre ?

Pierre-Yves Le Borgn’ : Lorsque j’ai été élu député, mon petit Marcos avait dix mois. Je le revois encore, à mon retour de l’Assemblée nationale le 21 juin au soir, suçant ma toute nouvelle cocarde tricolore qu’il croyait être une glace. Pablo et Mariana sont nés depuis. Je me suis organisé pour être régulièrement avec eux et mon épouse, même si cela conduit à des nuits courtes et des départs très matinaux. Je suis un père avant d’être un député. J’ai renoncé à des missions et responsabilités pour être avec eux. La vie politique peut ruiner une vie de famille. Je ne veux pas que ce soit le cas pour la mienne. Certains collègues se sont moqués de moi pour cette raison. J’assume et je les plains quelque part. Vivre avec sa famille, voir ses enfants grandir et contribuer à leur enfance, c’est ce qu’il y a de meilleur. Pour eux, pour soi-même aussi. Dans plusieurs de mes interventions et nombre de mes votes, j’ai pensé à mes enfants. Notamment dans mon discours de rapporteur de l’Accord de Paris sur le changement climatique. Je veux leur laisser un monde meilleur. Et je veux aussi qu’ils se souviennent, le jour venu, de leur papa comme quelqu’un qui aura accompagné leur vie, tendrement et sûrement.

Virginie Duby-Muller : L’articulation entre la vie familiale et les mandats est parfois compliquée. Je suis devenue député quand ma fille avait à peine six mois et je me déplace à Paris deux jours par semaine. Il n’y a malheureusement pas encore de crèche à l’Assemblée nationale !

Nous sommes d’ailleurs peu de femmes de moins de 40 ans dans la vie politique. Pour ce faire, il faut donc une bonne logistique, l’appui de son conjoint, de sa famille et une bonne nounou. Je n’accepte pas toutes les sollicitations, en particulier le dimanche après-midi, et je fais en sorte de préserver des moments exclusifs pour ma vie de famille, privilégier la qualité à la quantité. Et j’emmène aussi ma fille avec moi sur le terrain en Haute-Savoie, lors de déplacements moins officiels !

Je pense que la famille peut parfaitement évoluer avec une maman député : j’ai d’ailleurs toujours eu pour modèle des femmes actives, qui m’ont poussée dans mes études et incitée à être indépendante.

Paroles d’Actu : Comment vous vivez l’articulation, peut-être le « fossé » entre les phases « Hémicycle » et « circonscription » de vos mandats ? Quelques mots peut-être sur l’échange que vous pouvez avoir avec les habitants de vos circonscriptions respectives ?

Virginie Duby-Muller : J’accorde dans mon travail une grande place au terrain, sinon on peut très vite être déconnecté des réalités. J’effectue chaque année « une tournée » sur les 53 communes de ma circonscription. La circonscription et l’Hémicycle sont complémentaires : des problèmes remontent au niveau local, que nous pouvons régler au niveau national. Mon objectif, c’est d’être un relai efficace entre ce que je constate sur le terrain et ce qui peut être fait et voté à l’Assemblée nationale.

« Une bonne articulation Hémicycle/circonscription

est essentielle en ces temps

de crise de confiance citoyenne »

Cette articulation Hémicycle/circonscription permet aussi d’avoir un rôle pédagogique, pour expliquer ce que nous faisons à Paris, comment nous votons les lois, comment nous travaillons à l’Assemblée. C’est profondément nécessaire, à l’heure de la crise de confiance citoyenne et des préjugés sur les élus. C’est ce que je fais, le plus souvent possible, notamment en accueillant des groupes de visiteurs de mon département au Palais Bourbon.

Pierre-Yves Le Borgn’ : Je préfère la circonscription à l’Hémicycle. La vraie vie, la première des valeurs ajoutées, c’est le contact humain, la rencontre in situ avec les compatriotes et la résolution des questions qu’ils portent à mon attention. À chaque déplacement que je fais en circonscription, je tiens une permanence qui me permet de recevoir individuellement les gens, puis j’enchaine avec une réunion publique de compte-rendu de mandat. Je réponds à tous les courriers et courriels individuels que je reçois, sans aucune exception. Je prépare tous les trimestres une lettre d’information précise, qui présente dans le détail mes interventions et fait le point sur tous les dossiers affectant la vie des Français établis dans les 16 pays de ma circonscription d’Europe centrale et balkanique. Je tiens un blog dans lequel j’écris plusieurs fois par semaine. Je trouve que la vie politique communique mal et trop peu. Les gens n’attendent pas de moi que je les appelle à voter pour le Parti socialiste ou que je me comporte comme la brosse à reluire du Gouvernement. J’ai à leur égard à tout le moins une obligation de moyens et j’y rajoute une obligation de résultats.

Paroles d’Actu : Un point qui m’intéresse : de par vos circonscriptions respectives, vous êtes l’un et l’autre pas mal en rapport avec l’étranger, vous Virginie le transfrontalier, vous Pierre-Yves l’international. On a l’impression que beaucoup de vos collègues raisonnent quand même pas mal en des termes très « franco-français ». Est-ce qu’il y a une espèce de « communauté » particulière des parlementaires qui touchent à l’international ?

« Nous avons un devoir de curiosité d’esprit,

qui commence par l’exercice régulier

de la législation comparée »

Pierre-Yves Le Borgn’ : Il y a en effet une sorte de solidarité informelle des députés connaisseurs de l’étranger. D’une certaine manière, la vingtaine de collègues régulièrement présents depuis quatre ans aux manifestations du groupe d’amitié France-Allemagne que j’organise en est un exemple. Il faudrait que nous mobilisions davantage les groupes d’amitié dans cette perspective. Certains groupes n’ont aucune activité et c’est regrettable. Je suis membre de France-États-Unis, en souvenir d’une lointaine vie en Californie au début des années 1990. J’avais demandé au printemps dernier au président du groupe, durant la campagne des élections primaires américaines, d’organiser une réunion avec des journalistes américains à Paris pour parler des phénomènes Trump et Sanders. Il n’en a jamais rien fait. L’on s’étonne après de la tournure franchouillarde ou chauvine de certains débats… Nous avons un devoir de curiosité d’esprit, qui commence par l’exercice régulier de la législation comparée. Soyons fiers de notre pays, reconnaissons aussi qu’il n’est pas une île et que la connaissance de l’étranger est une chance pour bien légiférer.

Virginie Duby-Muller : [Ce contact avec l’étranger] est en effet une chance et un atout dans ma circonscription : notre proximité avec la frontière suisse amène de nouvelles problématiques, comme le travail des frontaliers, les relations économiques avec le bassin suisse, les questions de mobilité… Je pense que cette ouverture à l’international est primordiale aujourd’hui, et que nous ne pouvons plus nous permettre de raisonner uniquement sur du « franco-français ».

On se retrouve d’ailleurs, avec Pierre-Yves Le Borgn’, sur cette question, ce qui nous amène à avoir des positions communes. Ce fut notamment le cas dans notre opposition à la suppression des classes bi-langues, lors de la réforme des collèges de Najat Vallaud Belkacem. Etant tous les deux sensibles aux relations internationales et aux relations frontalières, nous connaissons l’importance de cet enseignement et les réussites de ces classes pour l’ouverture des élèves sur le monde.

D’une manière globale, les notions d’international et de transfrontalier sont fondamentales : en tant que représentants de la Nation, nous avons besoin d’avoir une ouverture sur le monde. J’ai eu l’opportunité d’effectuer plusieurs missions parlementaires à l’étranger, car il est important, effectivement, de s’ouvrir au monde, de faire preuve de curiosité, pour voir ce qui se passe ailleurs, et faire du « benchmarking ».

Paroles d’Actu : Parlez-nous de quelques uns de vos grands moments de joie, mais aussi de déception, peut-être parfois de découragement ?

Virginie Duby-Muller : Être élue de l’opposition n’est pas toujours facile, tant le fait majoritaire nous contraint dans l’Hémicycle. Mes principales déceptions (mais toujours pas de découragements !) viennent donc de là, de toutes ces occasions ratées où j’ai vu un sujet important et des mesures nécessaires être refusées par la majorité en place.

Mes moments de joie sont donc souvent des « petites victoires », comme lorsque ma proposition de loi relative à la déclaration de domiciliation fut examinée dans l’Hémicycle, mais malheureusement rejetée par la majorité socialiste.

Pierre-Yves Le Borgn’ : J’en ai déjà un peu parlé pour ce qui est de la joie ou à tout le moins des moments heureux, en référence notamment au vote de la loi sur le mariage pour tous. Mes moments de satisfaction sont cependant bien plus sur les dossiers que je traite en circonscription que dans l’Hémicycle. Avoir contribué, par exemple, à mettre un terme au prélèvement indu opéré par les caisses d’assurance-maladie allemandes sur les retraites complémentaires de l’AGIRC et de l’ARRCO perçues en Allemagne. Avoir bataillé pour le remboursement de la CSG prélevée à tort sur les revenus des personnes non-affiliées à la sécurité sociale française. Ce sont des centaines d’heures de travail et de batailles, que j’ai eu la chance de mener à bien. Les déceptions, c’est quand rien n’avance, que le Gouvernement dit quelque chose et que l’administration fait l’exact inverse, quand une promesse est faite et qu’elle n’est pas tenue, quand les courriers aux ministres ne reçoivent pas de réponse. Je n’ai jamais été découragé. Je n’ai pas le droit de l’être, outre que ce n’est pas non plus dans ma nature. Je me suis fâché parfois, fort même, face à l’incurie, au manque de rigueur et à la duplicité. Cela me vaut de croiser des ministres qui ne me saluent plus et me zappent de toute information lorsqu’ils se rendent dans ma circonscription. Ce n’est pas drôle, mais je préfère le résultat à la courtisanerie.

Paroles d’Actu : Comment vivez-vous cette espèce de défiance très perceptible des citoyens envers le politique, qu’on sent par moments assez explosive ? Qu’est-ce qui à vos niveaux pourrait être fait pour y répondre (réformes institutionnelles ou démocratiques notamment) ?

Pierre-Yves Le Borgn’ : Je la vis mal, surtout lorsque se rattache à cette défiance une présomption d’incompétence et de malhonnêteté. Cela me met en rage. Mais si la vie politique française en est là, c’est parce que l’on promet tout le temps et abuse ensuite les gens. Les déclarations de matamore dans les campagnes électorales ou les petits coups tactiques font le plus grand mal. Voyez Sarkozy et Hollande, qui avaient promis par écrit aux pupilles de la Nation de la guerre de 1939-1945 un dédommagement, par extension de décrets datant de 2000 et 2004. Parvenus aux responsabilités, l’un comme l’autre n’en ont rien fait. Près de 10 000 personnes, les pupilles de la Nation, le vivent aujourd’hui cruellement. C’est inacceptable. Avec Yves Fromion, député LR du Cher, j’ai déposé une proposition de loi transpartisane, co-signée par 30 collègues PS, LR et UDI, pour que ces promesses soient tenues. À l’arrivée, parce que cette proposition de loi inédite rappelait chaque camp à ses engagements, ni le groupe socialiste ni le groupe LR n’ont accepté l’inscription de notre proposition à l’ordre du jour de l’Assemblée. C’est affligeant.

« La vie politique crève d’un entre-soi coupable :

la démocratie participative doit être l’une

des réponses à privilégier »

Je voudrais par exemple pouvoir imaginer une organisation institutionnelle plus simple permettant un droit effectif de pétition citoyenne, contraignant pour l’examen d’un texte au Parlement. Je pense aussi que les tâches de contrôle du Parlement devraient être renforcées, quitte à prendre du temps sur le travail législatif, obstrué par des centaines, voire des milliers d’amendements inutiles car hors du domaine de la loi et impossibles à mettre en musique au plan réglementaire. On perd un temps infini à discuter du sexe des anges à 4 heures du matin dans l’Hémicycle, juste parce qu’un ou plusieurs collègues entendent coller leurs noms derrière un amendement dont tout le monde sait, à commencer par les intéressés, qu’il ne débouchera jamais sur aucune action publique que ce soit. Il me semble également qu’il faudrait mieux rendre publiques les études d’impact et y associer bien davantage les Français. La vie politique crève d’un entre-soi coupable, alimentant l’idée – injuste – d’une caste. La démocratie participative doit être l’une des réponses à privilégier.

Virginie Duby-Muller : La défiance envers nos institutions, envers les « politiques », envers notre fonctionnement législatif et exécutif n’a jamais été aussi forte. On parle de « crise du politique », du « tous pourris », de scandales médiatiques, de crise de confiance envers les représentants du peuple. On reproche à l’administration ses structures verticales, ses hiérarchies pesantes, son management basé sur la méfiance, avec peu de place pour la créativité…

Bref, la fracture est imminente, et tout l’enjeu est d’agir rapidement et efficacement, pour adapter notre gouvernance. Nous sommes des citoyens du 21ème siècle avec des institutions conçues au 20ème, voire au 19ème siècle !

Un des bouleversements que nous subissons, c’est le numérique. Notre démocratie doit s’adapter à l’ère internet, et nous devons trouver comment. Nous sommes aujourd’hui à un tournant.

Et je pense que le numérique n’est pas la fin de la politique, mais c’est une révolution de la politique, un formidable outil pour la moderniser, et permettre une démocratie plus directe, ouverte, simplifiée, réactive et contemporaine. C’est une chance pour révolutionner l’engagement citoyen, et plus modestement améliorer la relation administration/citoyen. En France, les initiatives ne manquent pas. Il ne s’agit plus de projets futuristes encore dans les cartons. Ce sont par exemple des projets de co-production législative, comme c’est permis par le site internet « Parlements et Citoyens » : cette plateforme propose, en quelques clics, d’associer les citoyens à la rédaction des propositions de lois sur lesquelles nous, parlementaires travaillons. C’est un vrai travail de collaboration, pour arriver à un texte législatif au plus proche des intérêts des Français. Je pense aussi à la création de « La Vie Publique », émission qui propose sur YouTube de décrypter les questions au Gouvernement, avec la possibilité d’interagir en direct via un tchat intégré. Des applications se développent aussi dans les villes et métropoles, comme c’est le cas à Marseille, à Saint-Étienne, à Asnières, qui proposent une application portable permettant à n’importe quel habitant de signaler les problèmes de propreté. La mairie reçoit directement les géolocalisations, et peut ainsi agir, au plus grand bonheur des usagers. Je m’intéresse également à la Blockchain, qui permet aux personnes de réaliser entre elles des opérations garanties sans l’interaction d’un tiers de confiance. C’est évidemment une remise en question latente des institutions et de leur rôle d’intermédiaire dans bien des domaines.

« Le numérique devient une formidable opportunité

pour nos concitoyens en mobilisant l’innovation,

l’intelligence collective, la co-création »

Bref, le numérique devient une formidable opportunité pour nos concitoyens, en mobilisant l’innovation, l’intelligence collective, la co-création. Il leur permet de devenir eux même acteurs directs de leurs institutions, et partenaires dans les collectivités territoriales.

Paroles d’Actu : Un regard peut-être, lié, sur la nette poussée prévisible des anti-système en 2017 ?

Virginie Duby-Muller : Ces anti-système, extrême-droite et extrême-gauche, sont une menace réelle pour notre état de droit, et je les combattrai sans relâche. Ils profitent des faiblesses de notre société et surfent sur la peur des citoyens. Sur la forme, ils sont bien souvent excellents à ce jeu. Heureusement, sur le fond, leurs propositions sont biaisées par leur idéologie, et ne tiennent pas la route.

Le vote vers les extrêmes révèle avant tout un déficit d’adhésion, un vote par défaut, parce que notre politique actuelle est entachée par des « affaires », à gauche comme à droite. Nous devons faire preuve d’exemplarité, pour défendre le rôle des élus. Nous devons aussi nous réinventer, nous moderniser dans notre façon d’appréhender la politique. Et c’est mon engagement.

Pierre-Yves Le Borgn’ : Les anti-système surfent sur nos échecs, nos silences coupables et nos promesses inconsidérées. À ne pas dire toute la vérité, à la travestir ou à promettre sans tenir, on récolte la colère. Je crois à l’exigence de vérité, même lorsqu’elle est dure à entendre. Et face à la démagogie des anti-système, il faut se battre. Le racisme du Front national est insupportable. Tout cela doit se combattre frontalement, au nom des valeurs de la République. De même, raconter que l’on va sortir des traités européens et vivre notre vie de notre côté, c’est dire n’importe quoi, le savoir pertinemment et berner ainsi les gens à dessein. Voulez-vous d’une France autarcique, raciste, haineuse, ruinée et ridiculisée à l’échelle internationale ? Voilà ce qu’il faut dire face à tous ces oiseaux de malheur qui réapparaissent dans les périodes électorales, fuyant toute éthique de responsabilité, imbus d’eux-mêmes tant il est facile, avec le délire incantatoire pour seul fonds de commerce, de se payer de mots et de se faire applaudir.

Paroles d’Actu : Comment jugez-vous, l’un et l’autre, votre action depuis quatre ans et demi ?

Virginie Duby-Muller : En 2012, j’ai axé ma campagne autour de valeurs - travail, mérite, liberté - et me suis fixé une ligne de conduite - assiduité, transparence, disponibilité. Quatre ans et demi après, je trouve avoir tenu mes engagements, et je m’applique ces principes.

Sur la forme, j’ai toujours voulu faire preuve de disponibilité pour les citoyens, avec une permanence ouverte et accueillante, des déplacements et des permanences annuelles dans chaque commune de la circonscription, l’accueil de nombreux groupes de visiteurs à l’Assemblée nationale. Cela passe aussi par du travail de terrain, des visites d’entreprises et d’associations, des journées d’immersion (police, gendarmerie, pompiers).

Sur le fond, j’ai défendu de multiples dossiers, avec plus de 5000 interventions auprès des ministères, des collectivités, des administrations pour établir un projet de développement cohérent pour notre territoire, et relayer les préoccupations des citoyens : sur l’Education, sur le Logement, l’Emploi, le Transport, la Culture, les Relations transfrontalières, l’Agriculture, le Développement durable, le Commerce et l’Industrie…

Le tout, en m’appliquant à moi-même les valeurs de transparence et d’intelligibilité de mon travail  : j’ai voulu rendre compte de mon mandat tous les jours, via mon site internet et les réseaux sociaux, et avec une newsletter hebdomadaire et d’une lettre annuelle. Je publie également chaque année ma réserve parlementaire.

N’oublions pas que le mandat n’est pas fini : mes électeurs seront les seuls juges en juin 2017 !

« En entreprise, je n’aurais jamais accepté

cette inefficacité qu’en politique

je déplore au quotidien »

Pierre-Yves Le Borgn’ : J’ai sincèrement tout donné pour les compatriotes de ma circonscription, obtenant des succès dont j’ai parlé un peu plus haut. Je pense avoir fait avancer des sujets importants, localement et à l’Assemblée (notamment sur la lutte contre les dérèglements climatiques). J’ai aussi enregistré des frustrations face à des dossiers qui n’avancent pas, parce que le politique dit oui et que les instructions ne suivent pas. Je pense notamment aux drames des conflits d’autorité parentale dans les ex-couples franco-allemands. J’en suis à 14 réunions ministérielles en tête à tête, 10 en France et 4 en Allemagne. Les échanges sont toujours intéressants, si ce n’est prometteur, mais rien ne suit après coup. Cette impuissance du politique m’insupporte car il y a derrière cela des tas de petites vies d’enfants bousillées. Je repense parfois à ma vie d’entreprise. Jamais je n’aurais toléré que des instructions ne soient pas exécutées et que l’inaction, la pusillanimité et les tergiversations soient une manière de faire. Je n’ai pas été un député spectaculaire et médiatique tant je me défie de l’agitation personnelle et de l’autopromotion. Cependant, peut-être aurais-je dû parfois mieux m’appuyer sur la presse pour dénoncer l’inaction et le manque de résultats que je déplore ici.

Paroles d’Actu : Comment voyez-vous la suite, pour vous... et « accessoirement »... pour la France ?

Pierre-Yves Le Borgn’ : Je souhaite me représenter en 2017 pour un second mandat de député. Je dois pour cela solliciter la confiance des membres de mon parti dans le cadre d’une élection primaire ouverte à d’autres candidatures éventuelles. En tout état de cause, si j’étais réélu, ce second mandat serait le dernier. Je suis partisan du non-cumul des mandats, dans le nombre et dans le temps. Le Président Sarkozy avait dit un jour quelque chose de très juste en assurant qu’il arrivait dans la vie politique un moment où l’on passe plus de temps à durer qu’à faire (sauf qu’il ne semble pas y avoir pensé pour lui-même…). Deux mandats, c’est le bon timing pour moi : s’investir, bosser, avoir des résultats et transmettre le témoin. J’ai eu une vie avant d’être député, j’entends en avoir une après, notamment pour mes enfants. Cela ne veut pas dire se désintéresser de la chose publique, cela veut dire y participer différemment. La classe politique (expression que je n’aime guère) retrouvera le crédit qui lui manque si elle sait se renouveler.

Pour la France – et ce n’est aucunement accessoire, cher Nicolas – je souhaite un débat électoral vif, profond et serein, qui consacre l’urgence de réformes pour remettre le pays sur les rails d’une croissance pourvoyeuse d’emplois. La source de tous nos malheurs, de la désespérance et du pessimisme terrible du peuple français, c’est l’absence de jobs et de perspectives. Si la croissance ne revient pas, nous ne pourrons plus financer nos stabilisateurs sociaux. Et la croissance ne se décrète pas. Ce sont les entreprises qui créent l’emploi. Il faut travailler à un cadre économique et fiscal stable, qui encourage l’investissement, la recherche et l’embauche. J’ai tendance à croire que la majorité à laquelle j’appartiens peut y parvenir. Je m’emploierai à en convaincre, dans le respect de la diversité d’opinions des Français et de leur vote final.

Virginie Duby-Muller : Je souhaite me représenter aux législatives de 2017, parce que j’ai l’impression d’avoir encore beaucoup de choses à accomplir, de nombreuses autres batailles à mener au service de mon pays. Je reste aussi particulièrement vigilante sur les questions d’égalité entre les femmes et les hommes qui sont encore loin d’être acquises.

Enfin, la France est actuellement soumise à ses contradictions : nous devons réformer, libérer l’État, les énergies créatrices, les initiatives individuelles, tout en garantissant la sécurité de nos concitoyens et en assumant nos valeurs. En un mot : nous avons besoin d’audace.

 

Virginie Duby-Muller et Pierre-Yves Le Borgn

Photo pour Paroles d’Actu, datée du 9 novembre 2016.

 

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12 mars 2026

« Foot, tennis, F1 : regard sur l'année sportive 2026 », par Enzo Marquer

Chers amis lecteurs, on ne va pas se mentir : l’actu est rarement gaie on le sait, mais en ce moment, elle est carrément sinistre. On n’en finit pas de suivre, sur nos petits ou grands écrans, les derniers développements de la guerre au Moyen-Orient et toutes ses retombées, là-bas comme chez nous. Alors, dans ce contexte qui pourrait finir par déprimer y compris le plus incorrigible des optimistes, j’ai envie de vous proposer un article un peu différent, et c’est assumé.

 

Enzo Marquer a 23 ans. Amoureux du sport depuis l’enfance, il fait partager avec d’autres sa passion - pour le tennis notamment - sur Radio Phénix, une station locale caennaise. Il a aussi été, il y a peu, un candidat solide, plusieurs fois champion du jeu Slam, diffusé sur France 3. Je l’ai contacté à cette occasion, et l’échange, sympathique, sa culture sportive et son goût des médias m’ont donné envie de lui proposer une tribune pour évoquer librement, d’après sa sensibilité et ses préférences, les grands moments à venir de l’année sportive 2026. Je lui ai également proposé des questions, pour mieux le connaître. Son texte, captivant, a peut-être commencé à me réconcilier avec la F1.

 

Merci à toi Enzo, et bon vent pour la suite, ou devrais-je dire, "bonnes ondes" ! ;-) Je salue les équipes de Radio Phénix (les radios locales ça se défend), ainsi que Xavier, grand champion des Douze Coups de midi qui se prêta lui aussi au jeu de l’interview il y a 4 ans et demi. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Illustration générée via ChatGPT. Enzo n'est pas (encore ?) un champion de F1.

 

Regard sur l’année sportive 2026

par Enzo Marquer, le 6 mars 2026

Revenir sur tous les événements marquants qu’une année sportive peut contenir, ce serait passionnant, mais extrêmement long ! 2026 est une année de coupe du monde masculine de football, naturellement j’y jetterai un œil, en suivant les aventures de l’Équipe de France. Pour la dernière grande compétition de Didier Deschamps à la tête des Bleus, l’enjeu est important : après la victoire en 2018 et le traumatisme de 2022, une troisième finale consécutive sera dans le viseur. Selon les individus, ce Mondial nord-américain constitue des opportunités diverses : pour Didier Deschamps, soigner ses adieux en gommant l’impression de jeu minimaliste laissée après l’Euro 2024. Ses choix collectifs seront aussi scrutés, dans une équipe toujours aussi fournie sur le plan offensif (Mbappé, Dembélé, Olise, Cherki, Doué, Ekitiké…), mais dont les ressources au milieu et en défense peuvent interroger.

 

Certains joueurs auront aussi à cœur de rappeler qui ils sont ; bientôt deux ans au Real Madrid, et le bilan pour Kylian Mbappé est… mitigé. Des statistiques affolantes, oui, mais pas de trophées marquants, et cette saison ne donne pas plus de garanties, au contraire. Cependant, lors des deux derniers Mondiaux, le natif de Bondy avait porté l’attaque tricolore, de quoi garder espoir. Auréolé de son Ballon d’Or 2025, Ousmane Dembélé se présente avec un nouveau statut, à 28 ans. L’attaquant du Paris SG aura l’occasion de rééditer ses exploits sous le maillot bleu ; seule inconnue, son rôle, quand on sait que le poste axial est, semble-t-il, verrouillé à double tour pour Mbappé.

 

Plus bas sur le terrain, Upamecano confirmera-t-il son début de saison XXL avec le Bayern Munich ? Assurément un des meilleurs défenseurs centraux de la planète, sa présence dans le onze est capitale, dans un secteur de jeu en recherche de certitudes. Les latéraux, les choix au milieu, autant d’interrogations qui rendent l’aventure des Bleus outre-Atlantique palpitante !

 

Plus tôt dans l’année, fan de tennis oblige, j’aurai forcément un œil attentif sur Roland-Garros. La terre battue du Grand Chelem parisien nous offre toujours des histoires rocambolesques. L’édition 2025 n’y fut pas étrangère : la finale masculine Alcaraz-Sinner fait déjà partie des plus grands matchs de l’histoire du tennis. 5h29 hors du temps, entre les deux titans actuels du circuit. Remettront-ils le couvert en 2026 ? Qui peut vraiment les en empêcher ? Novak Djokovic, peut-être : à 38 ans, l’éternel Serbe a rappelé qu’il pouvait encore jouer les trouble-fête, en sortant Sinner au terme d’une demi-finale épique en Australie. Attention tout de même à l’enchaînement des matchs sur terre battue, la surface la plus exigeante du calendrier, et qui pourrait causer des soucis à l’ancien numéro 1 mondial. Double tenant du titre, Carlos Alcaraz réalisera-t-il la passe de trois ?

 

Le tableau féminin regorge lui aussi d’histoires à suivre. L’an dernier, Coco Gauff avait terrassé Aryna Sabalenka, le deuxième Grand Chelem dans la carrière de l’Américaine. Depuis, tout n’a pas été simple pour elle, et les 2000 points qu’elle remet en jeu porte d’Auteuil pourraient coûter cher au classement. Quadruple gagnante de la coupe Suzanne-Lenglen, la Polonaise Iga Swiatek interroge elle aussi. D’habitude si dominante sur l’ocre, elle a brutalement chuté de son trône en 2025. Aucun titre sur la surface, mais un Grand Chelem tout de même… sur gazon, à Wimbledon. Retrouvera-t-elle les clés du succès à Paris ?

 

Enfin, après une parenthèse enchantée en 2025, Loïs Boisson ne peut plus se cacher. Demi-finaliste à la suite d’un parcours sensationnel, la Française a ravivé la flamme chez des millions de Français.e.s. Malheureusement, la suite fut beaucoup moins rose : minée par les blessures, elle n’a plus joué un match officiel depuis fin septembre 2025. Le manque de rythme pourrait être préjudiciable pour la Dijonnaise, dont une grande partie du classement repose sur sa performance de 2025.

 

FOCUS : la saison 2026 de Formule 1 !

 

Prenons enfin la direction des circuits, pour la nouvelle saison de Formule 1. Il y a quelques semaines, Lando Norris était sacré pour la première fois, son nom venant s’ajouter à la longue liste des pilotes britanniques champions du monde de la discipline. Le carton de l’écurie McLaren (qui a aussi raflé le titre constructeurs) a mis un terme à l’outrageuse domination du duo Red Bull - Max Verstappen, et ses 4 couronnes d’affilée, de 2021 à 2024. Si l’écurie autrichienne a baissé les armes l’an dernier face à l’armada “papaye”, la lutte s’annonce une fois extrêmement indécise pour ce nouvel exercice. D’autant qu’un changement de taille a bien occupé les différentes écuries depuis plusieurs mois déjà : un nouveau règlement technique !

 

En clair, des changements radicaux dans la façon de construire sa monoplace. Cette nouvelle notice de fabrication des Formule 1 mériterait de s’y attarder longuement, mais n’étant pas ingénieur, je me contenterai de résumer les changements en trois points clés :

- les voitures de 2026 sont plus courtes (-20 cm), plus légères (-30 kgs), pour gagner en maniabilité.

- les voitures de 2026 arborent deux modes aérodynamiques : le premier adapté aux lignes droites, le second aux virages.

- les voitures de 2026 sont propulsées par un bloc moteur repensé, à l’hybridation encore plus importante. A partir de cette année, les moteurs des F1 affichent (sur le papier) un ratio quasi-égal entre thermique et électrique.

 

À chaque fois, les changements de règlement technique rebattent les cartes, pour rééquilibrer les forces en présence sur la grille de départ. Il est bon de rappeler que ce n’est pas toujours une science exacte, c’est même souvent l’inverse. En 2014, suite à l’introduction des moteurs hybrides, Mercedes était sorti triomphant des phases d’essai ; leur avance était telle qu’il leur était demandé de ne pas utiliser leur moteur à son plein potentiel, pour préserver un semblant de suspense… Malgré tout, les Flèches d’Argent ont remporté 16 Grands Prix sur 19 cette année-là, avant d’écraser la concurrence les années suivantes : 7 titres pilotes et 8 titres constructeurs de suite, 111 victoires sur 160 courses jusqu’en 2021. Cette domination historique a pris fin début 2022 après l’introduction… d’un nouveau règlement technique. Cette fois, c’est Red Bull qui a su tirer les marrons du feu, pour se hisser sur le trône, Max Verstappen en tête, jusqu’à la fin de la saison 2025.

 

Vous l’avez compris, un changement de règlement technique est absolument tout sauf anodin en F1. À l’heure où j’écris ces lignes, le premier Grand Prix de la saison se déroulera dans quelques heures sur le circuit de l’Albert Park, à Melbourne. Chaque équipe a pu peaufiner ses réglages suite aux essais de Barcelone puis de Bahreïn, tout en continuant à apprivoiser cette nouvelle réglementation, plus complexe que la précédente. Egalement, les équipes ont testé leurs innovations, comme cet aileron réversible etrenné par la nouvelle Ferrari et qui alimente les fantasmes de milliers de tifosi, sevrés de titre depuis 2007.

 

S’il convient de rester prudent (le bluff est le jeu favori des écuries avant le premier GP), des premières tendances semblent se dessiner et permettent d’envisager une première hiérarchie.

 

Un top 4 qui se détache.

 

Commençons par les élèves qui semblent avoir le mieux adapté leur copie aux nouvelles consignes de la FIA. Pour savoir qui sera le premier poleman de la saison, il faudra sans doute piocher dans le quatuor McLaren - Mercedes - Red Bull - Ferrari, soit le top 4 du dernier classement constructeurs.

 

Pour McLaren, qui reconduit le duo Lando Norris - Oscar Piastri, le virage réglementaire semble avoir été bien digéré, et l’écurie britannique fera encore partie des prétendants, dès le début de la saison. La principale interrogation demeure la gestion des pilotes ; capables d’enchaîner les victoires (7 succès pour chaque pilote en 2025), le directeur d’équipe Andrea Stella devra trancher. Qui sera le pilote numéro 1 ? La stratégie adoptée l’an dernier, laisser les deux pilotes se disputer le titre, avait fini par causer des remous en interne.

 

Chez Mercedes, l’intersaison a été un peu plus agitée ; non pas chez les pilotes, George Russell et le jeune Kimi Antonelli (19 ans) embrayent pour une deuxième saison au sein de l'écurie allemande. Cependant, après avoir raté le coche en 2022, Mercedes a renoué avec les bonnes recettes d’antan : construire un moteur très performant. Trop performant ? La légalité du bloc propulseur allemand est remise en question, un dossier à suivre jusqu’au départ du premier GP, où des réclamations pourraient être déposées par les adversaires de Mercedes, qui ne veulent pas revivre le cavalier seul connu en 2014. Si rien ne se dresse en travers de leur chemin, Mercedes sera peut-être l’équipe à battre du début de saison.

 

De moteur, il en a été aussi question chez Red Bull. L’écurie autrichienne et Honda, son fournisseur moteur, se sont séparés début 2025 après une fructueuse collaboration. En lieu et place, un partenariat avec Ford, pour la conception d’un bloc moteur 100% maison. Malgré ce nouveau départ et après la perte de deux piliers l’an dernier (le directeur sportif Jonathan Wheatley et l’ingénieur star Adrian Newey), Red Bull étonne en ce début 2026 et pourrait se mêler à la lutte pour les premières places. Même si sa voiture ne sera peut-être pas la meilleure de la grille, nous pouvons toujours faire confiance à Max Verstappen pour réaliser des exploits dont il a le secret. Cocorico, son coéquipier cette saison sera Français : après des débuts réussis dans le giron autrichien chez Racing Bulls, Isaac Hadjar est promu dès sa deuxième saison dans l’écurie mère. Dans un baquet où tant de pilotes se sont cassé les dents (Albon, Gasly, Tsunoda, Pérez…), il devra ramener des points pour ne pas trop souffrir de la comparaison avec son coéquipier 5 étoiles.

 

Enfin, ce carré d’as est complété par Ferrari : il y a tant à dire avec la firme au cheval cabré. La saison 2025 était celle de tous les rêves : à son enfant prodige Charles Leclerc, la Scuderia y a ajouté Lewis Hamilton, septuple champion du monde. Un monstre sacré qui rejoint la plus grande écurie de l’histoire, la conclusion ne pouvait être qu’un succès triomphal ou bien un échec retentissant. Malheureusement, c’est la deuxième option qui s’est produite. Aucun Grand Prix remporté, une 4e place aux constructeurs, Leclerc s’est encore démené pour sauver les meubles (7 podiums), mais force est de constater que Ferrari a encore raté sa saison. Sous l’implusion du Français Frédéric Vasseur, le mode opératoire a été (pour une fois) clairement défini, alors même que la saison n’était pas terminée : on oublie 2025, et on se concentre sur 2026, pour être prêt dès le début de la saison. Une nouvelle fois, rien n’est définitif, mais il semblerait que ce choix de Ferrari ait porté ses fruits : les premiers tours de roue de la SF-26 suscitent l’enthousiasme, des pilotes en premier lieu. La mine déconfite d’Hamilton fin 2025 a laissé place à un sourire plus vu depuis ses plus belles années chez Mercedes. Le moteur paraît bien pensé, les ingénieurs de Maranello se sont même permis une petite gourmandise, avec ce concept d’aileron arrière réversible, qui a interloqué la planète F1 à Bahreïn. Suffisant pour jouer les premiers rôles à Melbourne ?

 

Le calvaire d’Aston Martin, des débuts difficiles pour Cadillac…

 

Si certains ont bien intégré ce nouveau règlement technique, pour d’autres, la saison 2026 commence mal. Après les essais, Aston Martin semble loin, très loin du compte. Pourtant, l’AMR 26 était annoncée comme une pointure, et les raisons de cette confiance étaient nombreuses. La puissance financière de son propriétaire (le milliardaire canadien Lawrence Stroll), un directeur technique renommé (Adrian Newey), un moteur attitré (Honda ne fournissant aucune autre écurie) et un pilote avide d’un dernier challenge en carrière (Fernando Alonso, qui entame sa 23e saison en F1, à 44 ans). Malgré ces motifs d’espoir, le retour à la réalité est brutal. Les essais ont viré à la catastrophe industrielle ; le concept d’Adrian Newey, bourré d’idées nouvelles, ne fonctionne tout simplement pas. Quand elle roule, l’Aston Martin est (très) lente, à quatre secondes des meilleurs chronos en moyenne, un écart confirmé par le second pilote, Lance Stroll. Un gouffre, qu’une saison entière pourrait ne pas suffire à combler. Pire encore, la monoplace verte et noire est accablée par son manque de fiabilité, qui l’a conduit à passer de nombreuses heures au garage lors des essais. Le moteur Honda peine à donner satisfaction, et souffre de problèmes de refroidissement. La dernière journée des essais à Bahreïn est une illustration des déboires de l’écurie basée à Silverstone : 6 tours de piste couverts… le reste du temps, l’AMR 26 est restée clouée au garage. Si leur présence à Melbourne était un temps questionnée, Aston Martin a tout de même fait le déplacement. Pour autant, leur présence en piste sera éphémère, quelques dizaines de tours tout au plus, c’est le maximum que peut donner la monoplace à l’heure actuelle. Quand rien ne va…

 

11e écurie à rejoindre la F1 pour cette saison 2026, Cadillac ne prétend pas non plus jouer les premiers rôles, loin de là. Les premiers relais effectués par les expérimentés Valtteri Bottas et Sergio Pérez n’ont pas surpris la galerie, et confirment que la firme américaine luttera, au moins sur le début de saison, pour sortir de la Q1. Contrairement à Aston Martin, la clémence nous pousse à souligner que ce sont les grands débuts de Cadillac dans la discipline reine du sport automobile, et que de meilleures performances auraient été une agréable surprise. Le retard est là, certes, mais la base de travail aussi. Reste désormais à améliorer la monoplace pour progresser au fil de la saison.

 

Dans le peloton, de Williams à Alpine, des enjeux divers…

 

Entre les paillettes des premières places et la morosité du fond de la grille, bienvenue dans le peloton (le midfield dirait-on outre-Manche). A bonne distance des 4 meilleures écuries (une seconde d’écart selon les temps de Bahreïn), mais bien devant Cadillac et Aston Martin, ce sont là 5 équipes qui vont se livrer à une bataille pour savoir qui sera “le meilleur des autres”.

 

À ce petit jeu, les progrès entrevus en 2025 chez Williams laissaient à penser que l’écurie anglaise pourrait viser une bonne place cette saison. Mais, un développement hivernal compliqué (participation annulée aux essais de Barcelone) a freiné la progression de la troupe de James Vowles. Le mieux observé à Bahreïn doit être suivi d’effets, la monoplace étant encore trop lourde pour espérer de meilleurs chronos.

 

Du côté d’Audi, l’ambiance est plutôt sereine. Le constructeur allemand a repris l’ex-écurie Kick Sauber et s’est appuyé une base de travail solide, autour d’un duo mêlant expérience et talent : Nico Hülkenberg (38 ans) aux côtés de Gabriel Bortoletto (21 ans). Là aussi, on peut attendre Audi parmi les équipes régulières du milieu de grille, un exploit n’étant pas à exclure de temps en temps.

 

Pour Racing Bulls, 6e du classement constructeurs l’an dernier, les essais se sont également bien déroulés. Beaucoup de tours couverts, un rythme de course constant pour une monoplace fiable et relativement performante. La philosophie reste la même : développer des jeunes pilotes talentueux, dans une écurie vouée à rester dans l’ombre de Red Bull. Le duo aligné cette saison sera composé de Liam Lawson et Arvid Lindblad, qui découvre la F1 après sa 3e place en F2 en 2025.

 

Deuxième écurie américaine, Haas, prend des accents japonais, fruits de son partenariat avec Toyota. Les pilotes sont les mêmes que l’an dernier, l’association franco-britannique Esteban Ocon - Ollie Bearman étant reconduite, après une première saison mitigée. 8e aux constructeurs, Haas peut nourrir des espoirs pour le début de saison, après des essais qui semblent les placer à la bataille pour la tête de ce peloton.

 

Pour terminer ce tour d’horizon des écuries, un mot d’Alpine, qui voudra forcément relever la barre après son horrible saison 2025. Dernière aux constructeurs avec 48 points de retard sur l’avant-dernier, 5 maigres top 10 sur la saison, une monoplace larguée du premier au dernier Grand Prix. Pour ne rien arranger, la gestion scabreuse de l’écurie a également fait parler. Chez les pilotes, Jack Doohan a commencé la saison, pour être viré après 6 GP au profit de Franco Colapinto, qui ne scora aucun point sur les 18 autres courses… Vous vouliez une nouvelle preuve de l’instabilité chronique de l’équipe ? Flavio Briatore est de retour en tant que directeur technique. Sans oublier le passage (peut-être) le plus houleux de la saison d’Alpine : l’abandon des moteurs fabriqués à Viry-Châtillon, pointés du doigt pour expliquer le manque de performances. Le savoir-faire des équipes basées dans l’Essonne a été mis au ban, même si le travail était déjà largement entamé pour les nouveaux moteurs de 2026. Malgré une protestation légitime des équipes, le choix final a été d’opter pour un bloc moteur Mercedes. Ce changement radical, au profit d’un moteur censé être le plus performant de la grille, ne laisse plus le droit à l’erreur pour l’équipe française, filiale sport du groupe Renault.

 

Plus largement, l’avenir d’Alpine en F1 s’inscrit en pointillés. De française, elle n’a guère davantage que le nom et un pilote (Pierre Gasly). Alors que Renault vient d’annoncer l’arrêt de ses programmes sportifs en rallye-raid et en endurance, un nouvel échec du projet F1 sonnera-t-il le glas des ambitions de la marque au losange dans le sport automobile ?

 

En résumé, s’il fallait établir une hiérarchie des écuries après ces essais, cela donnerait : Mercedes à la bataille avec Ferrari pour les premières places, suivis de McLaren et Red Bull. De la 9e à la 18e place, les écarts sont assez faibles mais je placerais dans l’ordre Haas, Racing Bulls, Alpine, Audi et Williams. Enfin, les deux dernières écuries semblent être Cadillac et Aston Martin. Mais encore une fois, tout cela n’est que très provisoire, les premières vérités émergeront lors de ce Grand Prix inaugural (et matinal) ; décalage horaire oblige, rendez-vous à 5 heures du matin le 8 mars pour le premier Grand Prix de la saison ! (@ découvrir ici, ndlr)

 

L’interview

 

Comment te présenterais-tu en quelques mots, Enzo ?

 

J’ai 23 ans, je réside à Caen, Manchois de naissance, j’ai grandi à Villedieu-les-Poêles, là où sont fabriquées les cloches de nombreux édifices religieux de France et d’ailleurs. Passionné de sport depuis tout petit mais aussi de quiz de manière générale, j’adore découvrir les histoires des personnes qui nous entourent, quelquesoit le domaine où iels exercent.

 

Parle-moi un peu de ton expérience, que j'imagine gratifiante et excitante, au sens de votre radio associative ?

 

Effectivement, j’ai eu la chance de rejoindre cette aventure, il y a maintenant trois ans. D’abord en tant que bénévole, j’intervenais pour une chronique hebdomadaire sur l’actualité sportive, dans l’émission d’actualités de la station. Puis, après une rencontre, nous avons lancé sur l’antenne notre émission dédiée au tennis, Pleine Balle, où nous traitons de l’actualité normande et internationale de la balle jaune. De plus, cette année, j’ai la chance de pouvoir vivre à plein temps l’expérience de la radio, car j’ai pris les rênes de l’émission d’actualités évoquée juste avant. Du choix des sujets au contact des invités et à leurs interviews, disons que mes semaines sont bien remplies !

 

D'où te vient ta passion pour le sport, et comment se concrétise-t-elle au quotidien ?

 

Depuis tout petit, le sport me fait vibrer. Je me souviens que je dévorais les pages sport de Ouest-France quand je rentrais de l’école. Sans doute une partie de l’explication ! Plus généralement, ce sont les valeurs du sport que j’aime, et que j’aime véhiculer également. Le partage, le dépassement de soi, les rencontres… autant de choses que je ne peux détacher de mon quotidien et qui ne sont, à mon sens, pas assez valorisées. Aujourd’hui, je baigne dans le domaine, à travers ma pratique (tennis, padel, course à pied…) et mes activités radiophoniques, qui me permettent de couvrir plusieurs événements de la région. J’ai également pu découvrir le commentaire de matchs de tennis en direct, un rêve de gosse qui a pris forme fin 2025, et qui, je l’espère, se répétera à l’avenir.

 

Être journaliste sportif, c'est un rêve que tu souhaites développer davantage encore ? Quels sont ceux, parmi cette profession, qui t'ont transporté par leur enthousiasme et leurs analyses ?

 

À vrai dire, je ne suis pas encore certain de la forme que je souhaite donner à cette passion. Partager des histoires autour du sport, oui. Ces derniers mois, faire partie de l’équipe de la radio associative, un média donc indépendant, a suscité en moi l’envie d’explorer par moi-même. De tenter, d’essayer. Quitte à échouer, mais l’objectif est au moins de me laisser aller pour partager ce que j’aime vraiment dans le sport. Difficile de citer exhaustivement toutes celles et tous ceux qui m’ont donné la fibre de ce métier (de ce domaine plus généralement), selon les disciplines que je suis, plusieurs noms me viennent à l’esprit. S’il ne fallait en garder qu’un, je dirais Alexandre Boyon, d’une polyvalence exceptionnelle sur les antennes de France Télévisions. Son habileté au micro, notamment à travers ses innombrables jeux de mots, est toujours un délice.

 

Enzo lors d’une émission de Slam. Photo : page Facebook du jeu.

 

Tu as été dernièrement un candidat efficace et impressionnant au jeu de France 3 Slam. Que retiendras-tu de cette expérience ?

 

Que des bons souvenirs ! Facile à dire quand on gagne, mais peu importe le résultat, l’aventure était de toute façon très agréable, notamment avec l’équipe du jeu. Théo Curin est également très sympathique, quelqu’un de très simple et facile d’accès. Pour revenir à ma “performance”, j’en étais le premier surpris ! Pour être honnête, je pensais avoir le niveau pour gagner une émission ou deux tout au plus, car je regardais déjà l’émission depuis quelques années, et j’étais déjà entraîné au niveau du buzzer. Mais, jamais je n’aurais pensé pouvoir aller jusqu’au bout des sept émissions, c’était vraiment incroyable !

 

La mécanique de Slam est très particulière. Comment s'entraîne-t-on pour participer à cette émission ?

 

De mon côté, je n’ai pas vraiment suivi un entraînement à proprement parler. Je regarde l’émission de temps en temps, depuis plusieurs années déjà, j’étais donc familier avec l’articulation des questions. Également, j’aime bien les mots fléchés, de la même manière, cela m’a aidé pour trouver les mots à partir de leurs définitions. Enfin, j’ai déjà participé à Questions pour un Champion, et pour cela, je suis membre d’une association de joueurs à Caen, que je continue de fréquenter, une à deux fois par mois. Ainsi, cela donne de l’expérience au niveau du buzzer, qui est un point essentiel de Slam. Je me suis bien débrouillé de ce côté-là, car la plupart du temps, mes adversaires avaient aussi les réponses, mais cela se jouait à la rapidité au buzzer.

 

Tes envies pour la suite ?

 

Comme je le disais précédemment, me lancer avec mes propres contenus sur le tennis est un objectif que j’aimerais réaliser assez vite. À voir sous quelle forme, sur quel(s) sujet(s), mais cela m’occupera sans doute pour les prochains mois. Et sinon, je n’exclus pas de participer à un nouveau jeu télévisé dans les prochains mois également. Je n’ai pas encore tranché sur lequel je porterai mon choix, mais je vais m’y atteler !

 

 

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14 mars 2026

Jean-Claude Dreyfus, P1 : « Avec Monique, on a vécu 60 ans d’amitié... »

Paroles d’Actu aura 15 ans à la mi-juin. Au départ, je faisais beaucoup dans l’interview politique : peut-être qu’à l’époque, tout ça m’intéressait davantage qu’aujourd’hui... Peu à peu j’ai voulu m’aérer, dans tous les sens du terme, et donner un peu moins la parole à des gens qui s’engagent dans des partis - même si l’engagement désintéressé et non sectaire est toujours noble -, un peu plus à des artistes, à des créateurs qui favorisent l’évasion. Parmi mes premiers interviewés, il y eut le grand comédien de théâtre et de cinéma Jean-Claude Dreyfus, qui systématiquement m’a témoigné sa bienveillance envers ma démarche, et je dois dire sa sympathie. Notre entretien de février 2013 se fit par écrit, ce qui lui donna une occasion de s’amuser à jouer avec les mots, exercice qui lui est cher. Quelques années après, nous nous sommes rencontrés "pour de vrai", moment d’échange fort agréable, dans le cadre d’un festival de théâtre qui se tenait pas loin de chez moi, à Seyssuel (la sonorité ambiguë du bourg l’avait bien amusé le bougre, d’ailleurs).

 

Le contact avec Jean-Claude Dreyfus s’est toujours maintenu. Et lorsque j’ai su, il y a quelques mois, qu’il allait sortir un livre de souvenirs et d’évocation de ses 80 ans (il les a eus le 18 février), il était évident pour moi qu’une nouvelle interview s’imposait. Après lecture de ce réjouissant ouvrage, à son image mais signé Stéphanie Laciak Souyris, j’ai préparé des questions qui ont constitué la colonne vertébrale d’un long entretien téléphonique (plus de 2h) que l’on a partagé le 31 janvier dernier. Le temps de la retranscription et celui de l’édition furent longs, parfois laborieux je ne vais pas te le cacher ami lecteur, mais j’ai aujourd’hui le plaisir de vous en présenter le résultat : un grand portrait de et avec un comédien totalement polyvalent, qui est surtout un bonhomme attachant. Il se décomposera (le portrait pas le bonhomme) en trois articles, histoire de rendre la chose plus lisible.

 

Sans plus attendre, je vous en propose l’"Acte 1", qui comporte notamment des éléments de coulisses de l’écriture et du théâtre, et un bel hommage à celle qui fut son épouse aimée, sa grande complice Monique. Merci à lui pour sa confiance, pour son humour, et pour ses confidences. Le bouquin fera plaisir à tous ceux qui l’aiment, quelle qu’en soit la raison (ça peut même aller jusqu’à M. Marie, il n’en prendra pas ombrage) ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Mes 80 coups de balai ! par Stéphanie Laciak Souyris (Il est midi, octobre 2025)

 

Acte 1

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (31/01/2026)

Jean-Claude Dreyfus : « Avec Monique,

 

on a vécu 60 ans d’amitié... »

 

Jean-Claude Dreyfus bonjour. Je suis ravi de te retrouver pour cette nouvelle interview ensemble. Il y a 13 ans sortait le « J’Acte 1 » de ton autobiographie qui s’appelait Ma bio dégradable. Pourquoi est-ce que tu as choisi d’écrire ces 80 coups de balai ? Est-ce que tu l’as fait dans un esprit différent, plus libéré peut-être que pour le premier ?

 

Alors, ce n’est pas moi qui l’ai écrit, le deuxième. Et pour le premier, au départ, je n’ai jamais eu envie vraiment d’écrire quoi que ce soit. Parce que l’écriture, c’est pas trop mon truc, je n’ai pas beaucoup de patience. Pour la première, Ma bio dégradable, un monsieur est venu me voir un jour, quand je jouais Le mardi à Monoprix : il voulait absolument écrire ma biographie. Je lui ai dit non plein de fois, mais il insistait. Il est arrivé avec des morceaux déjà écrits, et je me suis un peu laissé prendre à son jeu, parce qu’il était très entreprenant. J’ai commencé à lui parler, à lui raconter des trucs. On a fait quelques séances. Mais ce qu’il écrivait ne me plaisait pas, il ne comprenait pas du tout ce que je lui racontais. Et c’était vulgaire, ça ne me convenait pas du tout. Il était pénible... Donc à un moment j’ai tout arrêté. Mais comme je m’étais pris au jeu, j’ai tout repris moi-même et j’ai réécrit tout ce que j’avais raconté, pour en faire une espèce de petite bio que j’ai donc voulu appeler Ma bio dégradable.

 

Le premier donc, c’est moi qui l’ai écrit. « J’Acte 1 », ça sous-entendait que déjà, j’avais l’idée de peut-être continuer à raconter des choses en « Acte 2 ». J’ai commencé, j’ai traîné, puis j’ai fait la rencontre de Stéphanie Laciak Souyris. Avec son mari, ils habitaient dans mon village - ils ont déménagé depuis mais sont toujours dans le coin. Lui est musicien et travaille maintenant, de temps en temps, avec Nicolas. Stéphanie m’a, un jour, proposé de lire un bouquin qu’elle avait écrit. Elle se racontait : cette nana, elle était flic, elle appelait ça « gardienne de la paix », parce que c’était quand même plus joli, et dans son bouquin, elle expliquait pourquoi elle était rentrée dans la police, pourquoi elle y était restée 12 ans et surtout pourquoi, ce qui était le plus intéressant, elle en était repartie. C’était très joliment écrit, et puis ça s’est fait tout seul. Elle m’a demandé si je voulais, j’ai dit : d’accord, mais c’est toi qui l’écris, et moi je raconte.

 

Il y a quand même une écriture qui n’est pas la mienne, on retrouve mon humour bien sûr, mais par exemple, en en discutant, j’ai quand même tout remis en place, des choses qu’elle n’avait pas bien comprises parce qu’elle enregistrait, elle notait en même temps, et moi je relisais après. C’est une chose à quatre mains, mais c’est elle qui l’a écrite. J’ai donné l’idée de faire des chansons, et on les a enregistrées. Je n’ai pas, moi, assez de patience pour écrire, pour me mettre à table, j’en ferai pas d’autre. C’est vraiment elle qui écrit. Alors, c’est un peu compliqué pour les signatures : les gens viennent me voir, ils ne viennent pas la voir elle, parce qu’ils ne la connaissent pas. J’appuie vraiment pour dire que c’est elle qui a écrit ce bouquin. Elle n’est pas uniquement une prête-plume, elle est l’auteure de mon bouquin.

 

Voilà, je me suis mal exprimé, ce n’est pas toi qui as écrit, mais c’est toi qui parles, et clairement, ça se sent.

 

Oui, bien sûr, c’est moi qui raconte ma vie, et je pourrais lui raconter encore des choses. On a arrêté un jour, parce qu’il faut bien s’arrêter. On pourrait en faire un deuxième, un troisième ensemble. Mais déjà, il faudrait que celui-là arrive à se vendre. J’ai des tas de retours, parce qu’il est à Cultura, sur Amazon, etc., mais pas dans les librairies traditionnelles.

 

Ce n’est pas un best-seller encore. Je ne fais pas de télévisions, on n’a pas d’attaché de presse, etc. Je fais un peu d’interviews dans les journaux du coin. Comme j’avais fait deux autres bouquins sur les cochons au Cherche-midi, c’est cet éditeur qui avait publié Ma bio dégradable. Mais il n’a pas voulu de ce texte-ci. Au départ, Stéphanie avait écrit une longue première partie sur notre rencontre, etc. C’était intéressant, mais les maisons d’édition comme Le Cherche-midi veulent que tu débines un peu sur des gens, qu’il y ait un peu de scandale. Alors on a refait la première partie, je lui ai demandé d’écrire un truc autour du fait que « c’est un scandale de ne pas avoir de scandale ». Je n’ai pas de scandale, mais dans notre époque moderne, ce n’est pas bien du tout apparemment. Je trouve ça assez rigolo, tu vois...

 

Assez rigolo, oui, et quelque part assez désespérant aussi de se dire qu’effectivement les scandales feraient beaucoup plus vendre.

 

Ils te le demandent carrément, au Cherche-midi : « Mais tu débines personne ? » Je ne suis pas marié avec un mannequin connu, etc. Ils veulent du buzz, du people, etc. Comme je le dis : je ne me drogue pas, je ne bois pas, je ne fume pas, je ne baise pas, je ne mange pas, je ne bois pas... Mais je mens, quand même ! Mais dans mon mensonge, je ne veux pas raconter forcément n’importe quoi. Il y a bien sûr des tas de choses que je n’aime pas, mais pourquoi est-ce que je voudrais en parler ? Ça n’a pas d’intérêt.

 

On a eu un peu de mal à trouver une maison d’édition et finalement, il y en a eu deux qui voulaient bien s’occuper de ce bouquin. Une d’entre elles, je la connaissais mieux, parce que j’avais fait des lectures pour eux, ils font des livres audio. Mais on aurait eu un tout petit pourcentage, donc je n’ai pas été là et on a pris cette autre petite maison d’édition, de Castelnaudary, dans mon coin. Moi, ça m’a amusé parce que j’étais auparavant édité au Cherche-midi et là, celle-ci s’appelle Il est midi. Donc j’ai trouvé mon midi ! Ils n’ont pas beaucoup d’argent non plus, mais enfin si on en vend, on a un meilleur pourcentage. Parfois, il vaut mieux prendre une petite maison d’édition qui fait un effort, et qui veut grandir.

 

Et eux, s’en foutent qu’il n’y ait pas de scandale...

 

C’est pas leur problème. Ce qu’ils veulent, c’est l’écriture. C’est idéaliste. Puriste.

 

C’est bien parce que quelque part, cette première réponse, c’est un hommage déjà à la vraie auteure de ce livre et ensuite à un éditeur qui veut grandir.

 

Oui, mais c’est aussi de déplorer la société pourrie dans laquelle on vit. Il faut avoir des likes, des followers et tout. Si tu n’as pas 2 millions de followers, t’es de la merde aujourd’hui. C’est une époque bizarre...

 

Et du coup alors, ce grand coup de balai... Est-ce qu’au cours de ce grand ménage à travers tes âges, tu as redécouvert un peu de la poussière de ton passé en revisitant tes souvenirs ?

 

Oh, oui. Tu as des choses qui te reviennent comme ça, en en parlant, ça remonte à la surface. Est-ce que tu as eu l’occasion de voir le documentaire qui a été fait sur moi ?

 

L’extravagante petite vie de Jean-Claude Dreyfus ? Oui, je l’ai vu.

 

Par exemple, là aussi, ils ont fait un travail formidable. Il y a des tas de choses que je ne me souvenais même pas d’avoir faites. Et ils ont de la matière pour faire un deuxième documentaire. On peut le voir sur YouTube ou sur mon site maintenant, mais il a eu des prix dans un ou deux festivals. C’est trois jeunes réalisateurs, ils sont venus me voir et ils ont fait un travail incroyable. Le truc est vraiment bien foutu.

 

>>> L’extravagante petite vie de Jean-Claude Dreyfus <<<

 

Il y aurait donc, de manière même un peu diffuse, un projet d’en faire un second ?

 

Je ne sais pas, c’est comme ils veulent. C’est eux qui ont le matériel.

 

Toi, tu serais partant ?

 

Je ne suis pas contre. J’aime bien raconter, je suis bavard, mais je prends rarement ce genre d’initiative.

 

Dans ce livre, il y a beaucoup de décennies d’aventures artistiques qui sont racontées. Quelles sont les scènes ou les périodes que tu as eu le plus de plaisir à raconter et pourquoi ?

 

Je n’en sais rien. J’aime bien tout raconter. Le début de ma vie est quand même un peu baroque. Je suis parti de l’école très tôt, en claquant la porte. Après, on m’a mis dans l’école du spectacle, parce que c’était l’école des « ignares ». On était censés faire du théâtre ou de la danse, ou du chant. Et on travaillait. Je n’ai pas été beaucoup à l’école, mais je suis quand même très curieux. Je m’intéresse à tout, à beaucoup de choses. Je n’ai pas de spécialité, si tu veux. Je n’ai aucun diplôme, mais franchement, ça ne m’a jamais gêné. Je ne sais pas si les diplômes, ça sert à quelque chose. À mon époque, on passait le certificat d’études. Maintenant, on passe des brevets, je ne sais quoi. Le certificat d’études, j’avais tellement l’angoisse du concours, de ne pas l’avoir... Deux jours avant je suis allé repérer l’endroit. Le jour même, je n’y suis pas allé. Ma politique, c’était que j’étais sûr de ne pas l’avoir, puisque je n’y étais pas.

 

Et en tout cas, ça ne t’a jamais complexé...

 

Pas vraiment, non. J’ai la parole, je peux raconter. Je suis très curieux des gens. Pas de ceux qui ont une culture envahissante. Des gens qui t’intéressent, des gens qui ont une espèce de philosophie, qui vont raconter des choses qui s’imprimeront en toi, tout au long de la vie. Moi, je suis parti de chez mes parents, j’avais 15 ans. Et puis j’ai vécu ma vie, j’ai toujours travaillé... À 17 ans j’ai rencontré Monique, qui vient de mourir en juillet malheureusement. Elle avait 93 ans. On s’est toujours suivis, jusqu’à sa mort, après avoir vécu ensemble les premières années Je me suis occupé d’elle, etc.

 

J’ai toujours été avec des gens qui m’ont propulsé, de LÀ à LÀ à LÀ à LÀ : les choses de la vie. J’ai pas mal lu, même si maintenant je lis moins. J’ai beaucoup été au théâtre, au cinéma, on a vécu ce que tout le monde vit, en étant un peu curieux. Rien ne m’a manqué sur le plan culturel. J’ai même une espèce de fierté aujourd’hui de n’avoir aucun diplôme. C’est ridicule, mais en même temps, je suis une preuve qu’on peut vivre et avancer dans la vie sans diplôme. Les seuls diplômes que j’ai, c’est mon permis de conduire et mon permis bateau.

 

Permis bateau ?

 

Oui, j’ai un bateau depuis 35 ans. Si tu veux l’acheter, tu peux, parce que je l’ai mis en vente.

 

Moi j’ai pas le permis bateau !

 

Peu importe : tu achètes mon bateau, tu passes ton permis après. Quand j’ai acheté mon bateau, j’avais pas le permis non plus. Je l’ai passé pour pouvoir naviguer. Mais là, je suis trop fatigué, et Nicolas n’est pas un navigateur non plus, donc ce bateau commence à m’encombrer...

 

Du coup, tu as évoqué tout à l’heure un sujet que je voulais aborder beaucoup plus tard dans l’entretien, c’est Monique. J’aimerais bien que tu en parles un peu.

 

J’avais 17 ans, je participais à une petite troupe de théâtre, qui se produisait dans les petits villages, en Corse et dans le Midi. On faisait la parade, on sortait les bancs du curé et on jouait, devant l’église ou sur la place. On jouait Les Femmes savantes de Molière, ou une pièce de Labiche qui s’appelait Les Suites d’un premier lit. En fait le directeur de cette troupe, qui était le metteur en scène, avait à Paris, dans une espèce de cave, une collection de costumes de théâtre qu’il avait récupérés, donc on jouait les pièces avec ces costumes, il fallait rentrer rentrer dedans, il n’y avait pas l’argent pour en faire d’autres... Dans Les Femmes savantes, je jouais Bélise, et dans la pièce de Labiche, je jouais Blanche, une vieille fille qui avait une énorme crinoline, c’était superbe. Ce n’était pas mes premières choses travesties. J’avais déjà fait dans des petits cabarets à Paris, des textes que je balançais comme ça, habillé avec des robes en moitié homme / moitié femme, comme ça, un peu androgyne.

 

Donc, je répétais ces deux pièces au Théâtre de Poche à Montparnasse. Une comédienne de la compagnie, Gabrielle, était très copine avec cette femme qui venait la chercher pour passer la soirée : Monique. Et quand j’ai vu Monique, j’ai eu comme un éclair... Elle était belle comme tout, elle avait un super corps, un beau petit cul, une tronche qui me plaisait. Elle était magnifique, et ça a commencé comme ça. Monique vivait avec un homme en Angleterre, avec un peintre qui est mort il n’y a pas très longtemps, d’ailleurs. Elle y passait six mois, et six mois à Paris, pendant la première année et demie. Et puis elle l’a quitté définitivement, et on est restés ensemble, vraiment ensemble, pendant cinq ans. Cet homme avec qui elle était s’est lui remarié avec une comédienne qui est toujours là, qui s’appelle Gabrielle aussi, d’ailleurs, et qui était la sœur de Nick Drake, un chanteur mort à 27 ans qui a été très connu en Angleterre, mais un peu partout aussi, dans les années 60-70. Ce sont des gens qui ont toujours été proches de Monique, on les voyait aussi bien à Paris qu’à Londres.

 

Monique était modèle. Elle était la muse de beaucoup de peintres du Montparnasse de l’époque. Elle travaillait aussi aux arts décoratifs et aux beaux-arts. Et puis dans quelques écoles privées, avec des peintres qui avaient des ateliers de peinture. Moi, quand je l’ai connue, j’avais fait un peu de théâtre, mais pour gagner de l’argent, elle m’a branché sur des écoles où certains peintres avaient besoin d’un modèle. Et pendant deux ans, j’ai fait ça de 8h du matin à minuit dans différents endroits. Ça m’intéressait, ça m’a fait rigoler, et je gagnais de l’argent - un peu d’argent. Mais en continuant, je n’avais pas l’occasion d’aller rencontrer les gens de théâtre. Du jour au lendemain, j’ai arrêté : c’était comédien que je voulais faire.

 

Monique a été toujours là, même quand on n’a plus été ensemble... Évidemment, ma vie était plutôt avec les garçons qu’avec Monique. Les femmes, j’en ai connu quelques-unes, mais ça a été éphémère. Monique, ça a duré 60 ans. 60 ans d’amitié. On a toujours été ensemble, on s’est toujours suivis.

 

Une des photos de Monique qu’a bien voulu me confier J.-C. Dreyfus, je l’en remercie.

 

Une vraie complicité. En tout cas, c’est un bel hommage que tu lui rends par cette évocation.

 

Elle a supporté mes aventures jusqu’à la dernière, qui est Nicolas. Son vœu était que je me marie avec lui. Parce que je l’avais épousée, Monique, il y a 20-25 ans. Pour qu’elle ait la Sécurité sociale et pour qu’elle soit protégée, parce qu’elle était malade. Elle avait eu un cancer et n’avait pas de Sécurité sociale. Elle a toujours travaillé comme ça, comme on faisait à l’époque. Et moi aussi, jusqu’à ce que j’aie 29-30 ans, où je suis rentré au Théâtre de la Ville, c’est-à-dire un théâtre qui existe sur la place de Paris. J’ai toujours travaillé, dans le temps, sans savoir ce qu’étaient la Sécurité sociale, les impôts, la retraite, tout ça. On me donnait une enveloppe en fin de semaine, on gagnait de l’argent comme ça. On n’avait aucune idée du futur.

 

On était dans une insouciance totale, et ça, c’est une chose qui manque un peu aux jeunes d’aujourd’hui. Soit ils sont trop insouciants et font n’importe quoi, ou alors ils sont trop dans le carcan, déjà. Travailler pour la retraite, pour avoir des points, etc. Moi je ne supporte pas, Nicolas non plus, que des gens se disent non pas musiciens ou acteurs ou comédiens, mais intermittents. Pour moi, c’est insupportable, ça. Intermittent, ça veut dire qu’on t’aide pendant l’intermittence de ton boulot. Ce n’est pas une profession ! Moi, j’ai toujours été acteur, chanteur, artiste. Saltimbanque, en gros.

 

Oui, c’est vrai qu’intermittent, ça sonne très administratif.

 

Je ne suis pas intermittent. Et à partir du moment où je suis rentré au Théâtre de la Ville, où je suis rentré dans le carcan, j’ai commencé à payer des impôts, à être dans le circuit, à avoir de l’argent. J’avais compris qu’il fallait que je pointe pour avoir la Sécurité sociale. Une sécurité pour la santé. Mais je me suis toujours refusé d’aller pointer pour les Assédic (l’ancien nom de Pôle Emploi, ndlr). Je suis con, parce qu’il y a des tas de moments où je n’ai pas travaillé. J’aurais pu toucher pas mal de sous. Je ne l’ai jamais fait et m’y suis toujours refusé. Aujourd’hui, beaucoup de gens travaillent pour avoir des aides sociales. Pour moi, c’est un peu incompréhensible...

 

Du coup, il y a pas mal dans ce récit, à la fois d’humour et d’émotion. Comment ça s’est fait au niveau de l’échange avec l’auteure ?

 

On s’est rencontrés souvent chez elle ou chez moi. Parfois dans mon poulailler, j’étais avec mes poules. J’ai une table et deux chaises. Elle enregistrait et notait en même temps.

 

Ça s’est fait au fil de l’eau comme ça ? Ou alors, il y avait vraiment des thématiques ? Tel jour, vous alliez parler de telle chose ?

 

Ah non, moi, je suis en vrac. D’ailleurs, ce qu’ils m’avaient demandé quand j’ai fait Ma Bio dégradable, c’était de me mettre dans l’ordre chronologique. Et j’ai dit non : moi, je parle comme ça. Je ne veux pas d’ordre chronologique. Même si forcément, tu en fais toujours un petit peu. Tu ne commences pas par parler de ta mort future. J’étais dans le vrac, et elle s’est débrouillée pour que ça ressemble à des phrases en français. Il y a des choses qui te reviennent comme ça. J’aime bien ce côté brouillon, quand tu racontes. Tu vas commencer par un truc qui t’est arrivé à 15 ans, puis après à 30 ans, et puis tout ça se mélange. Parce que la vie se mélange pour moi.

 

On a fait pas mal de rencontres, moi je racontais. On laissait un peu passer le temps, elle remettait tout en forme. Et après, on se retrouvait dans les mêmes conditions, je lisais moi-même ce qu’elle m’avait envoyé en faisant toutes les corrections de choses qui ne me plaisaient pas. Dans l’ensemble, ce qu’elle écrivait me plaisait, mais il y avait parfois des erreurs, des choses qu’il fallait que je rectifie, un humour qu’elle n’avait pas saisi... Elle était, par exemple, très pointue sur l’orthographe, ce qui est honorable. Moi, moins. Et parfois, je fais des licences poétiques auxquelles je tiens. Donc on s’est battus un peu parfois, gentiment, sur l’orthographe de certaines choses. Elle ne comprenait pas toujours le jeu de mots que je voulais faire, etc. Mais enfin, ça s’est toujours arrangé. On a toujours réussi à se retrouver...

 

C’était une aventure humaine en tout cas...

 

Ça, oui. Parce qu’elle est sensible. Et elle a quand même, c’est vrai, beaucoup travaillé sur tout ce que je lui ai raconté pour tout remettre à plat, l’écrire, avoir un style quand même qui n’est pas le mien... On retrouve ce que je raconte, mais c’est beaucoup plus raffiné comme elle l’a écrit. Et je trouve ça très bien. On s’est rencontrés encore une ou deux fois pour des lectures, des relectures, des re-rencontres. Je continuais à raconter. Et puis pendant les lectures, je m’arrêtais pour raconter. Des fois, je mélangeais tout. Elle enregistrait tout. Et puis voilà, on est arrivés à un moment où on a dit, on s’arrête, on va boucler la chose. Il y a 7 chansons qui correspondent à 7 paragraphes. Avec son mari, Mathieu, on a enregistré les chansons. Nicolas a fait de la guitare sur ses musiques. Et puis voilà, après, il a fallu trouver l’éditeur... Parfois on dîne ensemble, avec eux, et il me revient naturellement des trucs que je ne leur ai pas racontés.

 

Ce serait sans fin...

 

La vie c’est sans fin, de toute façon. Il faut s’arrêter de temps en temps et puis boucler une chose. Après, on en parlera dans un autre livre, si on en a envie. Celui-là il fonctionne un peu. Pour mon premier bouquin au Cherche-midi, comme je n’avais pas de scandale, de choses très percutantes, rien pour exciter les gens, je n’ai pas été très bien accompagné par l’attaché de presse. J’ai fait quelques petits trucs évidemment, des télés, un peu de radio, des journaux, mais je n’ai pas fait un best-seller parce qu’ils ne m’ont pas « poussé ». Je n’ai pas été violé quand j’étais enfant, ni par mon père, ni par ma mère, ni par personne. Une fois j’ai pris le métro, il y a un mec qui m’a mis la main sous le cul. Je me suis assis sur une main, je me suis relevé, il a relevé sa main et c’est tout. Qu’est-ce que tu veux que je raconte ça ?

 

Il y avait une personne s’occupant d’une émission de télé – une émission de merde – qui un jour m’avait contacté... Pour faire un peu le fil rouge. « Ah mais M. Dreyfus, vous êtes tellement drôle, vous racontez plein de choses. ». « Je suis désolé, je n’ai pas grand chose à vous raconter. Ni sur ma vie sexuelle, ni sur je ne sais quoi. Je n’ai pas de coming out à faire. Je ne cache rien. Je n’ai aucun problème à cacher. » « Oui, mais M. Dreyfus, quand même, vous êtes un bon client, vous êtes drôle. » « Écoutez, je lui dis à la dame, je ne vais quand même pas vous raconter que ma chatte siamoise, quand elle est en chaleur, je la titille avec un crayon en papier avec une gomme. » « Ah mais si, c’est formidable. Mais oui, c’est ça qu’il nous faut. » Je lui dis, « Attendez, je plaisante. Je vous raconte ça pour vous dire que je ne veux pas raconter ça. » J’ai pas fait l’émission. Je ne veux pas venir pour raconter des conneries. Elle m’a insulté, et a raccroché.

 

Ou alors assumer, comme d’autres, le côté, je raconte des énormités qui sont complètement inventées en m’amusant...

 

Oui, mais ça ne m’intéresse pas.

 

Et justement, tu en parlais aussi, il y a ces chansons qui sont incluses dans le livre. C’est une forme d’expression artistique qui te plaît de plus en plus, ça, la chanson ?

 

Tu sais, j’ai fait plein de tours de chant. J’ai fait beaucoup de choses au cours de ma vie. J’ai toujours aimé chanter. Faire des lectures avec de la musique. Avoir de la musique autour de moi, évidemment. Les chansons qui sont dans ce bouquin, avec la musique de Mathieu, c’est une liberté. On voudrait faire des lectures dans le coin, sur un raccourci du livre, pour une heure et quart, avec Nicolas et Mathieu qui joueraient, comme on l’a fait avec Nicolas sur L’Inondation. Si on le fait, je chanterais cinq chansons, pas plus.

 

Photo : Matthieu Camille Colin.

 

Et quelle est la place que l’improvisation a eue dans ton parcours ? Notamment sur la partie artistique...

 

J’ai un grand respect pour les auteurs, pour ce qu’ils ont écrit. J’en ai joué des classiques, des modernes... J’aime bien avoir joué des auteurs contemporains, parce qu’on ne peut pas jouer Molière toute sa vie non plus – même si, quand tu le joues, tu es sûr d’avoir du monde. J’aime bien les aventures où tu découvres ceux d’aujourd’hui. L’improvisation, elle est à l’intérieur de moi, de ce que je fais. Il y a des ligues d’improvisation, je faisais ça un petit peu quand j’étais au cours d’art dramatique, je n’ai rien contre. Mais l’improvisation, pour moi, elle est à l’intérieur du carcan. Tu joues une pièce, tu as le carcan du texte : tu as une mise en scène, un costume, un spectacle... Mais à l’intérieur de ce carcan complet, mon improvisation, elle est ma liberté. Ma liberté à l’intérieur d’un carcan.

 

C’est un peu comme dans la vie : tu as des règles. Il ne s’agit pas de les contourner mais, à l’intérieur des règles, de vivre ta vie et d’improviser ta vie qui n’est pas la même que celle du voisin. Et sur scène, c’est pareil. Je ne m’ennuie jamais quand je suis sur scène. Parce que j’arrive toujours à trouver quelque chose, tout en étant à la même place, en disant toujours le même texte, avec toujours le même costume. Je fais ce qu’on m’a demandé de faire. Je dirais plutôt, ce qu’on a décidé ensemble de faire, pour que mes camarades ne soient pas surpris. À l’intérieur de moi, il y a une improvisation constante, un renouveau constant. Et c’est ce qui donne la richesse du jeu pour les spectateurs, et une renaissance perpétuelle du jeu que tu joues.

 

Et du coup, ça suppose aussi que, quand tu dis que c’est une mise en scène que « nous avons décidée », parfois, quand tu as fait du théâtre, il y avait le metteur en scène qui voulait ceci ou cela. Et est-ce que toi, assez souvent, tu as pu dire, « Si je peux me permettre, je pense que... »

 

J’ai souvent dit non. Il y a même des metteurs en scène qui ont reçu des projectiles aussi, parce qu’ils m’énervaient. Quand je dis que j’ai le respect du metteur en scène, celui-ci parfois se prend trop pour un metteur en scène. S’il veut te faire faire des choses trop contre-nature, je ne peux pas. Contre-nature, ça veut dire contre le texte, contre l’histoire. Quand j’ai fait Chantecler avec Jérôme Savary, il y avait à peu près 2000 vers à apprendre. Après avoir regardé un filage, il a trouvé que c’était trop long et décidé qu’il fallait couper trois quarts d’heure. Et puis il est parti faire une autre mise en scène. C’est moi qui me suis tapé le fardeau de couper chez tout le monde, dans le texte de tous les comédiens, et bien sûr de moi-même. Voulant couper trois quarts d’heure, il a déchiré 15 pages. Je lui ai dit qu’on n’allait plus rien comprendre à l’histoire... On est arrivés à s’entendre. Mais c’est différent pour chaque expérience...

 

>>> Le Mardi à Monoprix <<<

 

Par exemple, pour Le Mardi à Monoprix, quand on a joué à Paris, quand on a répété, Michel Didym (le metteur en scène, ndlr), me dit « Mon chéri, j’ai fait venir une dame qui va t’habiller ». J’avais acheté, pour jouer cette pièce, une robe à 35 euros dans mon village. C’était magnifique, j’avais l’air d’une dame, j’avais pas l’air d’un travelo. Il m’a dit, « Mais à Paris, tu comprends, il faudrait qu’elle soit belle. » « Tu la vois comment ? », j’ai dit. « J’aimerais un tailleur bien fait. » « Tu veux que j’aie l’air d’un travelo, c’est ça ? C’est un transsexuel, elle veut avoir l’air d’une femme ordinaire. Ordinaire, tu entends ? Elle n’a pas l’air d’un travelo. Elle est en femme depuis toujours, elle a mon âge. » J’ai réussi.

 

Je ne sais pas si tu te souviens de la fin, quand on était à Paris aussi, lors d’une première répétition, il me dit, « On va couper la fin ». Je lui dis, « Tu veux couper la fin de sa pièce ? Alors qu’on s’aperçoit qu’elle est morte, et que tout ça est simplement une idée qu’on se fait ? C’est impossible. Pourquoi tu veux couper la fin ? » Et il me répond : quand on a joué ça sur la péniche, quand on était en Alsace, un peu partout, sur les fleuves, il y a une ou deux fois eu des hommes qui sont venus lui dire qu’ils avaient été très gênés par mon doigt en spirale qui montrait quelqu’un dans la salle, c’était celui qui m’avait tué. Mon doigt ne montrait personne, ça montrait tout le monde. Et chacun pouvait se prendre au jeu d’être celui-là, qui m’avait tué sur le bord de la Meuse, pendant le tapin. Et je lui dis, « Mais mon pauvre, c’est du théâtre ce qu’on fait. Si ces gens viennent te dire ça, c’est qu’ils ont des problèmes et qu’ils vont voir des travelos sur les bords de rivières et qu’ils ont honte. Ce n’est pas mon problème : si tu coupes la fin, j’arrête tout de suite. » Et bien sûr, on a fait la fin, et c’était un moment très fort. D’un coup, j’étais morte, debout, à montrer ma poitrine qui saignait et tout, mais c’était un moment très fort. Il la fallait chic, il ne fallait pas montrer ça, etc... Je gênais les gens. Le théâtre, c’est fait pour gêner les gens !

 

L’Acte 2, ici...

 

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7 avril 2026

Frédéric Quinonero : « Johnny a su tuer l'Elvis qui était en lui pour devenir Hallyday »

Frédéric Quinonero, biographe d’artistes et romancier, n’est plus à présenter aux lecteurs fidèles de Paroles d’Actu : depuis 12 ans, il répond présent à mes sollicitations pour évoquer tel ou telle personnalité (de Michel Sardou à Françoise Hardy en passant par Florent Pagny) et, à travers celle-ci, nous faire sentir le parfum d’une époque, la traversée de décennies, les temps qui changent. Il a entrepris de réaliser, en auto-édition, une version corrigée et augmentée de son premier ouvrage daté de 2006, son éphéméride consacrée à son idole de toujours, Johnny Hallyday. En quatre tomes, dont le premier vient de paraître (Johnny Hallyday, au jour le jour: Vol. 1 : 1943-1966), et qu’il a accepté d’évoquer lors de cette nouvelle interviewUn beau document, précis et richement illustré : indispensable pour les fans et, au-delà, pour celles et ceux qui voudraient revivre un temps qu’ils ont connu, ou mieux qu’ils n’ont pas connu... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (06/04/2026)

Frédéric Quinonero : « Johnny a su tuer

 

l’Elvis qui était en lui pour devenir "Hallyday" »

 

Johnny Hallyday, au jour le jour: Vol. 1 : 1943-1966 (La Libre Édition, mars 2026)

 

20 ans après, pourquoi rééditer ton premier ouvrage, cette éphéméride Johnny Hallyday, et pourquoi le faire en plusieurs parties ? En quoi l’as-tu complété, modifié, corrigé peut-être ?

 

Pour fêter cet anniversaire. On n’a pas tous les jours 20 ans (rires)… Et comme pendant tout ce temps, j’ai continué à l’enrichir d’infos, le corriger, le modifier… je propose aujourd’hui une version beaucoup plus étoffée qui mérite bien quatre volumes.

 

Quelle a été l’histoire de ce travail édité en 2006 ? Quand as-tu su que cette éphéméride que tu composais comme un fan, ça deviendrait un livre ? Et comment ça s’est concrétisé à l’époque ?

 

C’est une longue histoire commencée sur des cahiers d’écolier lorsque j’étais enfant et poursuivie tout au long de ma vie. Je n’ai jamais pensé en faire un livre un jour. Mais, en 2006, lorsque mon premier éditeur m’a demandé de venir avec un projet original autour de Johnny, je n’ai pas cherché longtemps. Je lui confiais donc ce qui représentait le travail de toute une vie.

 

Te replonger ainsi, alors qu’il n’est plus là, dans les archives des activités de Johnny, que tu as tant aimé et que tu aimes toujours, ça fait naître quoi comme émotions, entre joie, nostalgie, un peu de mélancolie peut-être ?

 

Je continue à écrire sur lui sans penser qu’il n’est plus là. Je réalise qu’il est mort par moments, lorsque je m’arrête. Mais replonger dans ce parcours tourbillonnant qui fut le sien me le rend forcément vivant. C’est joyeux et nostalgique à la fois. Jamais triste, ni mélancolique.

 

Ce premier tome s’achève en 1966 : pourquoi cette date ? Quel est le statut de Johnny à ce moment-là ? Peut-on dire qu’il est alors une des vedettes majeures et apparemment durables de la jeunesse de l’époque ? Comment les plus âgés, dans le public et parmi les artistes, le regardent-ils alors ?

 

1966 marque un tournant dans la carrière de Johnny. Une renaissance, après une période de creux survenue au retour de son service militaire. Entre 1964 et 1965, Johnny coche toutes les cases de la respectabilité bourgeoise : il fait son service militaire, il épouse Sylvie Vartan et devient père. À ce moment-là, la presse pense qu’il est rangé, intégré au système. Au retour de l’armée, le public a changé. C’est l’époque d’Antoine, de Polnareff et de Dutronc. Johnny semble dépassé, presque ringardisé. Sa durabilité est remise en question. Il est le leader de la jeunesse, mais une jeunesse qui commence à lui préférer des artistes plus créatifs ou plus fous. 1966 c’est l’année de sa tentative de suicide et de la sortie de Noir c’est noir. Un point de rupture. C’est l’année où il retrouve sa rage rebelle et tourne définitivement la page du «  yéyé  » pour renaître en tant qu’icône rock.

 

Est-ce que l’avènement d’un Johnny, et de ses camarades des années 60, dit réellement quelque chose de la France de cette époque ? Johnny n’est-il pas au fond, alors et ensuite, qu’un rebelle «  sur la forme  », bien plus volontiers gaulliste que révolutionnaire ?

 

Johnny a été le symbole d’une révolution sociétale, l’avènement d’une jeunesse qui a imposé ses codes, sa musique, sa façon de s’habiller, sa volonté de bouger, de consommer, de bouleverser une société immobile. Une jeunesse qui veut vivre, plus instinctive que celle de Mai 68, mais l’une va emmener l’autre. Même s’il semble rentrer dans le rang en faisant l’armée et en se mariant, Johnny ne cessera pas moins de brûler sa vie par les deux bouts. En rentrant dans le rang, il devient intouchable et peut alors se permettre toutes les démesures.

 

À la mort de Johnny en 2017, plusieurs journaux anglophones ont évoqué la disparition du «  French Elvis  ». Au-delà des comparaisons faciles, y avait-il du vrai là-dedans ?

 

Si l’on résume Johnny à cette comparaison à l’un de ses modèles, on passe à côté de l’essentiel. Bien sûr, à ses débuts il a voulu incarner un Elvis avec le physique de James Dean. Cette identification est touchante. Comme Elvis, Johnny a été le détonateur d’une jeunesse. Mais la comparaison s’arrête là. On peut dire d’Elvis qu’il est resté figé dans les années 50/60. Johnny a su s’adapter à l’air du temps, en devenant une institution nationale. Il a su «  tuer  » l’Elvis en lui pour devenir Hallyday. En ne voyant en lui qu’un «  Elvis français  », la presse anglophone passe à côté de la singularité culturelle du personnage. Johnny n’est pas une copie conforme, il est une adaptation française d’un mythe américain, ce qui change tout. Johnny c’est un destin français.

 

Tu évoques à un moment, les retrouvailles compliquées avec son géniteur. Peut-on comprendre Jean-Philippe Smet sans avoir à l’esprit ses rapports avec son père ?

 

Non, toute l’œuvre de Johnny est une réponse à l’abandon. Jean-Philippe Smet a inventé Johnny Hallyday pour exister, il a construit ce personnage devenu monument national pour se sauver du vide laissé par son père.

 

À cet égard, il y a quelque chose d’un peu similaire avec l’histoire de Michel Berger, ou pas du tout ? Sait-on s’ils ont évoqué ensemble ce trait biographique commun ?

 

Ce n’est pas tout à fait comparable. L’un - le père de Berger - était devenu amnésique après une opération. Celui de Johnny avait toute sa tête. J’ignore s’ils ont abordé ce sujet. En tout cas, cela n’a inspiré aucune chanson de Berger pour Johnny sur ce thème. Ce qui a surtout affecté Berger est la mort de son frère, puis la maladie de sa fille. Il vivait dans l’angoisse de sa mort annoncée, qu’il n’a pas connue...

 

Johnny c’est une histoire réellement romanesque, ou bien a-t-on rendu la réalité un peu plus «  sexy  » qu’elle n’était ?  Ça manque aux artistes des années 2020, ce côté romanesque dans le parcours qui en ferait l’épaisseur ?

 

Contrairement aux artistes d’aujourd’hui qui gèrent leur image sur Instagram ou TikTok avec des filtres et des spécialistes en marketing, Johnny vivait ses drames en place publique. Le romanesque chez lui vient de sa capacité à chuter et à se relever. Aujourd’hui, tout est «  lissé  ». Johnny, c’est l’aventure permanente, le goût du risque, l’imprévu. Jusque dans ses dérives. On ne fabrique pas une légende avec du marketing. Ce qui manque aux artistes des années 2020, c’est peut-être cette acceptation du danger.

 

Est-ce que tu crois, en toute honnêteté, qu’en-dessous des quadra ou même des trentenaires d’aujourd’hui, Johnny parlera encore aux jeunes dans les années à venir  ? Un Sardou, une Françoise Hardy ne sont-ils pas mieux placés pour gagner la bataille de la postérité, peut-être parce que plus naturellement héritiers populaires d’une tradition toujours ancrée de chanson française ?

 

Johnny a dépassé le statut d’un simple chanteur. On peut dire qu’il a incarné l’âme d’une époque. Pour mesurer sa postérité, il suffit de regarder ses obsèques en décembre 2017. Cette foule immense, ce million de personnes dans les rues de Paris, cette France de toutes les générations et de toutes les classes sociales réunie... On n’avait pas vu une telle ferveur populaire depuis les funérailles de Victor Hugo. C’est une réalité historique. Alors, il ne s’agit plus de savoir si sa musique est intemporelle ou non, mais de reconnaître que l’Histoire retiendra son nom comme monument du patrimoine national.

 

Sens-tu quelque part, qu’avec cette nouvelle édition de ton éphéméride Johnny, 20 ans après, tu boucles une boucle ? Que peut-être se profile pour toi, comme biographe, comme auteur aussi, la fin d’une époque ?

 

Oui, je le ressens fortement, mais ne le souhaite pas. J’aimerais croire que la chanson française intéresse encore les gens…

 

 

Le documentaire sur Véronique Sanson réalisé par Tom Volf a été diffusé sur France 3 il y a quelques jours. Es-tu de ceux qui aiment Sanson, et qui considèrent, comme l’avait exprimé Françoise Hardy elle-même, qu’avec son album de 1972, Amoureuse, elle a ringardisé d’un coup ceux qu’on appelait les yéyés ?

 

Oui, à partir du moment où Véronique Sanson entre sur la scène musicale, elle déplace le curseur des chanteuses en place… En 1972, en pleine période néo-yéyé, elle débarque avec à la fois une signature musicale et une forte identité vocale. Elle n’est pas seulement une chanteuse, mais une musicienne. Et une femme inspirée, très rock dans l’âme, qui exprime de façon directe ses passions, ses fêlures, et sait faire sonner la langue française comme personne. Elle a en commun avec Johnny cette façon de se livrer corps et âme à la musique et au public.

 

Loana est morte il y a peu, après une vie de lumières aussi fortes peut-être que ses failles furent béantes. On s’y attendait un peu, en espérant que... et voilà. Qu’est-ce que ça t’inspire ?

 

De la tristesse. Et de la colère. Plus que ça : du dégoût, à l’égard de ceux qui se sont enrichis en exploitant sa fraîcheur et son mal être…

 

Si tu pouvais, en mettant de côté les impératifs commerciaux et d’édition, écrire sur quelqu’un que tu aimes bien ou à qui tu voudrais consacrer une bio, à deux ou quatre mains, ce serait qui ?

 

Je n’ai pas d’envie particulière en ce moment. Un(e) anonyme, peut-être, dont l’œuvre et l’ambition ne seraient pas trop égocentrées.

 

Je te sais citoyen attentif, engagé. Le monde d’aujourd’hui te désespère-t-il, ou bien vois-tu, ici ou là, des motifs de rester optimiste ?

 

J’essaie de rester optimiste, mais j’avoue que c’est de plus en plus difficile. Je trouve la régression que nous vivons inquiétante. Cette propension qu’ont certains à réécrire l’histoire. Et la mémoire faillible, chez d’autres… J’aimerais qu’on me réconcilie avec la nature humaine. C’est mal barré...

 

Tes projets et surtout, tes envies pour la suite ?

 

J’écris actuellement un ouvrage consacré à Julien Clerc. En même temps, j’ai pour projets les trois volumes suivants de mon éphéméride Hallyday. Pour la suite, d’autres ouvrages sur la chanson, si possible, et des envies de romans.

 

Un dernier mot ?

 

Debout  !

 

 

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