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Paroles d'Actu
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6 janvier 2022

Emmanuel de Waresquiel : « La tige de la girouette Talleyrand est toujours restée droite »

Cet article sera donc le premier de 2022 : je saisis cette occasion pour vous souhaiter à toutes et tous, ainsi que pour vos proches, une année chaleureuse, douce et pétillante, dans la bonne humeur autant que possible et surtout, surtout, avec la santé.

Les origines de ce premier article de l’année remontent à la mi-octobre. Le 16 octobre, j’étais présent parmi le public qui s’était pressé à la Fête du Livre de Saint-Étienne (Loire). Toujours des occasions exaltantes, inspirantes aussi : on découvre des créateurs, des gens qui ont plaisir à faire découvrir leur univers, ou à partager le fruit de leurs recherches. J’ai échangé avec quelques auteurs, dont Hélène de Lauzun, avec laquelle une interview a été réalisée et publiée ici (en novembre, sur l’histoire de l’Autriche). À ses côtés se trouvait un de nos historiens les plus respectés et récompensés, M. Emmanuel de Waresquiel, spécialiste notamment de la Restauration, et de la Révolution. Avant d’oser l’aborder, j’ai pris cette photo sympathique :

Emmanuel de Waresquiel

Plusieurs de ses ouvrages étaient en présentation, dont son récent Sept jours: 17-23 juin 1789, la France entre en révolution (Tallandier, 2020). Je l’ai salué et lui ai parlé un peu de ma démarche. Il m’a répondu avec bienveillance et m’a fait part de son intérêt pour une interview. Mon choix s’est porté non pas sur louvrage cité plus haut, pas davantage sur celui consacré au procès de Marie-Antoinette (deux sujets pourtant passionnants), mais sur sa bio monumentale d’un des personnages les plus fascinants de notre histoire : le grand diplomate à la réputation sulfureuse Talleyrand, qui fut actif au premier plan du règne de Louis XVI jusqu’à celui de Louis-Philippe.

Quelques semaines plus tard, après une lecture captivée et attentive de Talleyrand, le prince immobile (Tallandier), j’ai recontacté l’auteur pour lui proposer des questions. L’interview a été finalisée lors du passage au nouvel an. Je remercie M. de Waresquiel, pour ses réponses très précises, et je ne peux que vous inciter, amis lecteurs, à vous saisir avec ce livre passionnant, d’une vie des plus romanesques, et d’une pensée qui garde aujourd’hui sa pertinenceExclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Emmanuel de Waresquiel: « La tige

de la "girouette" Talleyrand

est toujours restée droite »

 

Talleyrand E

Talleyrand, le prince immobile (Tallandier)

 

Emmanuel de Waresquiel, bonjour et merci d’avoir accepté de m’accorder cette interview. Peut-on dire de Talleyrand qu’il a été volage ou plutôt opportuniste quant aux serments prêtés et aux régimes soutenus, et en même temps, constamment fidèle à de grandes idées (au dedans : une liberté tempérée et des cadres sociaux conservés, une forme de représentation du peuple tout en respectant le principe de légitimité ; au-dehors, une certaine conception de l’équilibre entre puissances) ?

l’État comme colonne vertébrale

Il faut distinguer avec Talleyrand, les apparences et le style, de l’intelligence et des idées sinon de ses idéaux. Tout le monde connaît sa boutade  : «  Je porte malheur aux gouvernements qui me négligent.  » Et on a longtemps fait de lui la figure du traitre idéal  : au roi Louis XVI, à l’Église, à la république, à Napoléon, à la Restauration en 1830. En réalité, et pour reprendre l’image d’Edgar Faure, avec lui ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent. La tige de la girouette est restée droite. Dès 1789 et jusqu’à la fin de sa vie, celui qui n’est encore qu’évêque d’Autun s’en tient à des principes qu’on pourrait résumer par la phrase suivante  :  un État n’est fort que lorsqu’il est capable de tenir compte du temps et des évolutions de l’opinion dans l’organisation de ses pouvoirs  ; un État n’est grand que lorsqu’il sait ne pas humilier son adversaire dans une négociation alors même qu’il est en position de force. Autrement dit, un gouvernement modéré et aussi libéral que possible, ouvert au principe d’une représentation nationale et qui pratique une diplomatie fondée sur les usages, le droit et le respect des équilibres européens. Le mot est lâché. L’État, sa grandeur, sa continuité, sont bien, aux yeux de l’homme aux treize serments, la seule chose qui résiste derrière les mots et les principes.

 

Comment décrire ses rapports avec Bonaparte, et surtout Napoléon ? Y avait-il là, un rapport complexe d’admiration et de crainte mutuelles ? Et est-ce qu’au final, ce n’est pas la Ruse qui l’a emporté sur la Force ?

des miroirs et des clous

Dès leur première rencontre en décembre 1797, les deux hommes se sont séduits. On se souvient de ce que Talleyrand dit de Bonaparte dans ses mémoires, alors que ce dernier chaussait encore ses «  bottes d’Italie  »  : «  Une figure charmante. Vingt batailles gagnées vont si bien à la jeunesse, à un beau regard, à de la pâleur et à une sorte d’épuisement.  » En réalité les deux hommes correspondaient déjà depuis plusieurs mois et étaient d’accord sur l’essentiel. En finir avec l’instabilité du Directoire, réorganiser le gouvernement autour d’un exécutif fort et rétablir la paix. De son côté Bonaparte qui n’était pas sans vanité est fasciné par le rejeton de la grande aristocratie de cour qu’est Talleyrand, par son style, ses manières et la réputation de très habile diplomate qui le précède déjà.

Pour le reste, ces deux grands séducteurs sont aussi deux grands prédateurs de la politique. Dès la fin du Consulat leurs intérêts et leurs visions divergent. Napoléon construit son système de domination de l’Europe à coup de royaumes de famille et de guerres sans cesse recommencées et Talleyrand finit par perdre toute influence sur lui. Il le dit d’ailleurs quelque part à l’un de ses amis. L’homme avec qui il est le plus difficile de négocier, c’est Napoléon lui-même. Et en 1812  : «  Que voulez-vous faire d’un homme qui pour toute conversation n’a que la conversation de M. Maret ?  » Maret, duc de Bassano était l’âme damnée de l’empereur, son homme lige et son très féal serviteur. C’était dire en substance à quel point le pouvoir l’avait enfermé dans la solitude. Dès lors leurs rapports politiques vont être à l’image de l’expression heureusement trouvée par l’essayiste italien Roberto Calasso  : «  des rapports hérissés de miroirs et de clous.  »

 

Bonaparte avec Talleyrand

 

J’aimerais ici votre sentiment personnel sur un point qui m’a beaucoup intéressé : si Napoléon triomphant avait écouté Talleyrand qui portait le projet d’une alliance généreuse et sincère avec l’Autriche (avec une Vénétie rendue à son indépendance), doublée d’une entente avec Londres, l’Empire aurait-il pu vivre ? N’a-t-il pas lui même sous-estimé les velléités dominatrices de l’Angleterre ?

l’Angleterre et la Méditerranée

L’Angleterre a été le principal adversaire de Talleyrand. Il est loin de l’avoir sous-estimée au point d’avoir cherché toute sa vie, comme ministre et hors du ministère, à battre en brèche l’écrasante prépondérance commerciale de l’Angleterre sur les mers. Il voit dans l’Acte de navigation de 1651, grâce auquel Londres s’est donné les moyens de dominer les océans, l’une des causes du déséquilibre européen qu’il situe donc bien avant le début de la Révolution française. Le rapprochement, voire l’alliance des deux pays, «  la tige de la balance du monde  », comme il le dira plus tard à Lamartine, n’est envisageable à ses yeux qu’à la condition d’un rééquilibrage de leurs puissances commerciales respectives. Son intérêt croissant pour le commerce des Indes, sa conviction née des évènements révolutionnaires (l’abolition de l’esclavage), confortée à l’occasion de son voyage en Amérique en 1794, que l’avenir commercial de son pays n’est plus dans les Caraïbes, mais en Méditerranée et en Amérique du Sud, en concurrence frontale avec l’Angleterre, en font un adversaire redoutable de cette oligarchie politique et commerciale anglaise qu’il a toujours jugée sans complaisance pour l’avoir bien connue. À la fin de sa vie, il parlera encore des «  quinze cent milles égoïstes  » qui habitent Londres.

Je vais prendre le seul exemple de la Méditerranée pour illustrer mon propos. Avant même d’entrer aux Affaires, Talleyrand pose, dans un remarquable discours prononcé à l’Institut le 3 juillet 1797, les bases de la future politique méditerranéenne de la France : créer en Egypte, sur les côtes de l’Afrique, des établissements «  plus naturels, plus durables et plus utiles  » que ceux de Saint-Domingue et des iles sucrières des Caraïbes. L’expédition d’Egypte qui à ses yeux présentait aussi l’avantage d’ouvrir la route des Indes au commerce français, a été trop profondément modifiée par Bonaparte dans ses principes et ses modalités pour que l’on puisse y voir une première étape de cette politique. La patte du ministre est par contre plus visible dans le traité de paix négocié le 25 juin 1802 avec la Porte (l’Empire ottoman, ndlr) qui accorde de nombreux avantages commerciaux à la République et lui ouvre la mer Noire, à la grande fureur des gouvernements anglais et russe. La prise d’Alger en juillet 1830 est une conséquence directe de cette politique. Talleyrand officiellement chargé de régler à Londres la question de l’insurrection des Belges saura conserver cette première conquête à la France, en dépit de l’hostilité anglaise. Les instructions qu’il rédige avec Louis-Philippe à l’occasion de cette dernière grande mission diplomatique, résument à elles seules, toute sa politique méditerranéenne  : «  La France a un intérêt pressent à diminuer la prépondérance de l’Angleterre dans une mer qui est la sienne et dont l’Angleterre n’est même pas riveraine. Elle doit chercher toutes les occasions de rendre l’occupation de Malte et des îles Ioniennes inoffensive. L’entreprise d’Alger doit avoir les conséquences les plus avantageuses pour notre avenir maritime…  »

 

Je rebondis sur vos propos et me fais l’avocat du Diable, fût-il boiteux : Talleyrand a cette image de traitre corrompu qui lui colle à la peau, mais peut-on dire, tout bien considéré, qu’in fine il a toujours agi dans ce qu’il croyait être l’intérêt de la France, y compris quand cela supposait de saper les chances d’un empire devenu trop gros ? Est-ce qu’objectivement, et considérant notamment son rôle lors du Congrès de Vienne, on peut dire que la France lui doit quelque chose pour la place qu’elle a tenue dans l’Europe du XIXème siècle ?

pour un "droit public" européen

Talleyrand a surtout été celui qui a tenté d’empêcher les grandes catastrophes. Il n’a pas véritablement créé une situation nouvelle à la France. C’est la Révolution qui s’en est chargée. L’esprit de conquête de 1792 n’était pas du tout dans ses intentions. Il l’écrit même à Danton, depuis Londres, en novembre 1792. La France, lui suggère-t-il, doit d’abord songer à perfectionner son propre système politique, administratif et financier avant de vouloir l’imposer à ses voisins. À ses yeux, les notions de «  primatie  », de «  rang  », de «  supériorité dans l’ordre des puissances  » sont à ranger au catalogue des vieilleries diplomatiques. La paix est à ce prix. Dans ce contexte, les velléités guerrières de la République s’inscrivent ni plus ni moins dans le sillage d’un processus de dérèglement des équilibres européens qui remonte à la période qui suit la paix de Westphalie et tend à imposer par la conquête, le droit du plus fort en lieu et place de l’ancien droit public européen.

Ce «  droit public  » que Talleyrand défendra toute sa vie et surtout au congrès de Vienne n’est pas immuable. Il évolue au gré des traités de paix et d’alliance entre les puissances, en fonction aussi de l’état de leur commerce et de leur industrie. Il n’a pas non plus grand-chose à voir avec notre moderne droit international, mais relève «  d’un ensemble de principes, de maximes et de lois  » sur lesquelles tout le monde s’accorde. Dans son esprit, l’incorporation de la Belgique qui se prépare déjà en 1792 n’est idéologique qu’en apparence. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est une abstraction qui masque en réalité un processus de conquête des plus classiques, sur le modèle des envahissements russes, prussiens et autrichiens des années 1770-1780  : l’annexion de la Crimée, les guerres «  danubiennes  », les partages de la Pologne, etc. Pour lui, malgré Danton, Barras et surtout Bonaparte, la France doit d’abord songer à stabiliser ses institutions avant de vouloir s’agrandir et « rejeter sans détour tous ces projets de réunion, d’incorporation étrangère qui pourraient être proposés par un zèle de reconnaissance ou d’attachement plus ardent qu’éclairé …  » Il s’inscrit ici clairement dans la continuité des grands ministres d’Ancien régime qu’ont été Fleury sous Louis XV ou Vergennes sous Louis XVI.

 

Il y a quelques passages savoureux dans lesquels vous rétablissez quelques vérités quand aux rapports entre notre anti-héros et Chateaubriand, qui n’a pas toujours été mordant envers Talleyrand. Deux grands intellectuels, deux hommes d’action. À votre avis, lequel des deux a vu juste en son temps, lequel a le mieux anticipé l’avenir ?

moi et Chateaubriand

On connait le mot cruel de Talleyrand sur l’auteur des Mémoires d’Outre-tombe à la fin de sa vie  : «  Si Monsieur de Chateaubriand se croit sourd, c’est qu’il n’entend plus parler de lui.  » À la différence de ce dernier, c’est un pragmatique qui ne croit pas aux sentiments, ni aux causes morales en politique. Les principes valent dans l’exacte mesure de leur efficacité, à un moment donné d’une négociation. C’est pour cette raison qu’il l’écarte du gouvernement en juillet 1815, peu après Waterloo et le second retour de Louis XVIII sur le trône, puis qu’il s’oppose à l’intervention française en Espagne en 1823 initiée et conduite par Chateaubriand alors ministre des Affaires étrangères. Il savait que cette intervention ne pouvait que conduire au rétablissement absolutiste de Ferdinand VII et à la destruction des garanties constitutionnelles imposées par les Cortès en 1812. Talleyrand est un légitimiste de la raison, certainement pas un légitimiste du cœur, des rêves et des sentiments. C’est au nom des Lumières, de la paix européenne et de la raison qu’il contribue à faire monter Louis XVIII, le frère de Louis XVI sur le trône en avril 1814.

 

Chateaubriand

Chateaubriand.

 

Comment expliquer que Talleyrand ne soit pas devenu Richelieu ? Est-ce à mettre, plutôt sur le compte des personnalités des hommes qu’il a servis, des circonstances chaotiques de son temps et non de ses qualités propres ?

de la trempe d’un Richelieu ?

Il est de la trempe du cardinal de Richelieu et il avait certainement autant «  d’avenir dans l’esprit  » que ce dernier, pour reprendre une expression de Bonaparte à son sujet. Les deux hommes se ressemblent par bien des aspects  : opiniâtreté, cynisme des moyens, sens de la continuité et de la grandeur de l’État. Seulement le contexte n’est évidemment pas le même. Richelieu intervient en pleine construction de l’État monarchique d’Ancien régime, face au «  pré-carré  » Habsbourg. Talleyrand œuvre à la restauration d’un État que la Révolution renforce et fragilise tout à la fois. Ce nouvel État fondé sur les principes égalitaires de la Révolution fait peur à l’Europe des rois. Tout son mérite, après sept coalitions anti-françaises et deux défaites cuisantes (en 1814 et en 1815) est d’être parvenu à force de patience à rétablir la France dans ce qu’on appelait «  le concert européen  ». À Vienne d’abord, en 1815, à Londres ensuite, en 1830, en travaillant à la paix et à l’indépendance de la Belgique.

 

Talleyrand passait pour un homme en tout imperturbable. Il ne semble pas avoir été ébranlé par ce que pouvaient signifier ses va-et-vient en matière de serments religieux, pas davantage par la vue des corps sans vie des champs de bataille, ou par son rôle dans le meurtre du duc d’Enghien. Sa grande angoisse n’a-t-elle pas été, finalement, l’élévation de sa race ?

la gloire des Talleyrand-Périgord

… sa grande angoisse et peut-être sa seule illusion, lui qui en avait si peu. Il a cru établir, par-dessus la Révolution, son nom et sa Maison sur des bases solides, par son prestige et par la fortune qu’il est parvenu à faire à la faveur de ses négociations et de ce qu’on appelait pudiquement à l’époque «  les douceurs diplomatiques  ». La suite a prouvé que ce rêve-là n’était qu’un château de sable. Son neveu et successeur Louis (le fils d’Edmond de Talleyrand et de la duchesse de Dino dont il a fait le mariage en 1809) n’a jamais eu l’envergure de son oncle. Et génération après génération, il ne reste presque plus rien de la fortune considérable qu’il avait su construire  : son hôtel parisien de la rue Saint-Florentin, le château de Valençay, les 12 000 hectares de terres et de bois alentours. Tout cela est sorti de la famille. Des Talleyrand au fond, il ne reste que lui.


 
Quand je considère Talleyrand, il me fait penser à trois personnalités, une qui lui fut contemporaine (évidemment Metternich), et deux plus proches de nous : Jean Monnet et Henry Kissinger. Il y a du vrai dans ces rapprochements ?

de Metternich à Kissinger

Il n’avait pas la vanité de Metternich qui bien qu’habile diplomate se prenait pour le «  rocher de l’Europe  ». Et en cela, il lui est supérieur. Talleyrand est l’homme de la virgule placée au bon endroit dans un traité de paix, pas celui des grandes ambitions. L’Europe des États - plus que celle des nations- qu’il a cherché à construire n’a pas grand chose à voir avec celle de Jean Monnet dont nous sommes aujourd’hui les héritiers. Quant à Kissinger, bien des choses les rapprochent en dépit des différences de contexte. Un croyance commune en l’équilibre des forces - à l’échelle de l’Europe pour Talleyrand, du monde pour Kissinger, une préférence pour les relations bilatérales et la prise en compte dans une négociation de l’interdépendance des États à tous les niveaux  : économique, commercial, financier, politique et militaire. Talleyrand est même l’un des tous premiers à l’avoir théorisé. Et pour l’anecdote, si ce dernier a été l’un des principaux acteurs du congrès de Vienne, Kissinger en a été l’historien et l’admirateur. Il en a même fait son sujet de thèse (Les chemins de la paix, publié en 1973).

 

Henry Kissinger

Henry Kissinger.

 

Si, hypothèse farfelue mais que j’aime bien, vous pouviez voyager à un moment de cette histoire (qui va de Mirabeau jusqu’à M. Thiers), et fort de vos connaissances de 2021, transmettre un conseil, un avertissement à Talleyrand, ou simplement lui poser une question, que choisiriez-vous ?

Racontez-moi votre vie M. de Talleyrand car j’ai eu beau passer près de vingt ans avec vous, j’ai le sentiment de mal vous connaitre. De ce point de vue, le mot que lui prête la comtesse de Kielmannsegge prend tout son sens  : «  Je veux que pendant des siècles, on continue à discuter de ce que j’ai été, de ce que j’ai pensé, de ce que j’ai voulu.  »

 

Quels sentiments Talleyrand, ce Charles-Maurice que vous nous avez si bien conté vous inspire-t-il finalement ?

Salut l’artiste  ! Une certaine admiration et au bout du compte de l’empathie même si avec un charmeur de son espèce on doit se garder de se laisser donner le baiser du diable  !

 

E

 

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25 janvier 2021

Eloge de la chanson populaire, avec Arsène (N'oubliez pas les paroles)

Peu de gens sans doute se souviendront de 2020, marquée d’une pierre noire par la pandémie de Covid-19, avec nostalgie : l’année passée, les articles Paroles d’Actu, comme ceux du monde entier, auront d’ailleurs été largement empreints de cette lourdeur. Dans ce contexte, j’ai souhaité donner la parole à quelqu’un qui lui, peut affirmer sans offenser quiconque qu’il a vécu une année 2020 formidable : Arsène, jeune Rouennais de 22 ans, a compté ces derniers mois parmi les grands Maestros de N’oubliez pas les paroles, le jeu musical que présente Nagui sur France 2. Vainqueur du tournoi des Masters de novembre après un parcours remarqué au printemps dernier, il a été une des révélations de l’année télé, côté candidats. L’échange qui suit a été réalisé entre le début du mois de décembre et la mi-janvier : c’est une rencontre, au meilleur sens du terme, avec un jeune homme ayant vécu, grâce à son travail, une aventure rare qui aura transformé son existence. Merci à toi, Arsène, pour la confiance que tu m’as accordée, et pour toutes ces confidences. Bon vent (normand évidemment) ! Une exclusivité Paroles d’Actu, plus légère donc. ;-) Par Nicolas Roche.

 

EXCLU PAROLES D’ACTU

Éloge de la chanson populaire,

avec

Arsène

(Noubliez pas les paroles)

 

Arsène NOPLP

 

Bonjour Arsène et merci d’avoir accepté cet interview pour Paroles d’Actu. On va parler dans un instant de l’émission qui t’a fait connaître, mais avant cela, qu’aurais-tu envie que nos lecteurs sachent de toi ?

Bonjour, je m’appelle Arsène, j’ai 22 ans et je suis Rouennais. Je fais des études d’histoire à l’université de Rouen, ville où j’ai toujours vécu. Je suis actuellement en Master 2.

 

 

Il y a deux semaines, tu remportais le tournoi des Masters de N’oubliez pas les paroles. Comment as-tu vécu cette victoire ?

Je suis extrêmement fier de ma victoire aux Masters. Je me permets de le dire parce que j’ai énormément travaillé pour y arriver. Bien sûr, j’ai aussi eu de la chance, et forcément il y a une part de chance, dont certains de mes concurrents ont pu manquer.

 

« J’ai beaucoup travaillé pour préparer les Masters,

je suis très content que ça ait payé,

au-delà même de mes espérances. »

 

Je n’ai pas du tout relâché mes efforts depuis mes passages télé d’avril. J’ai continué à me préparer pour les Masters tout l’été et toute la rentrée, plusieurs heures par jour. Et je suis très content que ça ait payé, au-delà même de mes espérances : j’avais l’espoir d’arriver en demi-finales et de gagner un peu d’argent, j’ai gagné les Masters et 112.000€ (le record de gains pour des Masters). Je ne pouvais pas rêver mieux.

 

Cette victoire a-t-elle une saveur particulière par rapport à ton parcours dans le jeu ?

J’étais forcément un peu déçu d’avoir perdu en avril. Je ne reviendrai pas sur les polémiques autour des conditions de ma défaite, ça n’a pas lieu d’être ici, mais je pense que tous les Maestros, quels que soient leurs gains, sont déçus de perdre, et les Masters peuvent être une occasion de montrer qu’on est encore là, dans le jeu, et c’est plutôt bien.

 

J’ai lu que tu avais pas mal écouté Nostalgie notamment, et évidemment révisé beaucoup de chansons, avec l’humilité de dire qu’en tant qu’étudiant, c’était plus facile pour toi de dégager du temps pour cela. Mais quand même, ça a supposé une vraie discipline non ? Quelle organisation, et combien d’heures passées à mémoriser des chansons ?

Oui, cela demande pas mal de méthode, d’organisation et de temps. Ma méthode d’apprentissage s’est affinée. J’ai gagné en méthode depuis que j’ai commencé à apprendre des chansons. En tout, ça m’a pris un peu plus d’un an et demi.

J’ai commencé à apprendre des chansons par coeur une par une juste après mon deuxième casting, en 2018 (je n’avais pas été retenu). Pas mal de titres très connus comme Double je de Christophe Willem, L’Aziza de Daniel Balavoine, ou Que je t’aime de Johnny... J’ai appris à peu près 150 tubes incontournables pour, le jour où je passerais à l’émission, être assuré de marquer quelques points.

Je me suis rendu compte au fur et à mesure que j’apprenais bien, que ça restait gravé dans ma mémoire. Et je redoutais un peu de faire un score très bas dans l’émission, quelques points puis repartir. Donc je me suis dit qu’il me fallait apprendre un maximum de chansons pour réduire ce risque. Je ne pensais même pas forcément à gagner de l’argent, à ce moment-là, encore moins à devenir Maestro.

Pendant un peu plus d’un an, j’ai continué à apprendre des chansons, et c’est devenu comme une gymnastique cérébrale que j’aimais bien.

J’avais une méthode assez précise. Je téléchargeais toutes les chansons qui tombaient dans le jeu et que je ne connaissais pas. C’était, un jour sur deux, apprentissage et révisions. Le jour "apprentissage", j’écoutais deux ou trois fois la chanson que je voulais apprendre, pas plus, ensuite j’écoutais d’autres chansons que je voulais apprendre. Le lendemain, je révisais aléatoirement quelques chansons de la playlist que j’étais censé connaître. Puis je réécoutais deux ou trois fois celles écoutées l’avant-veille. Je trouvais que c’était plus efficace que d’écouter trente fois une même chanson en une journée. De cette façon, la chanson fait son chemin dans notre cerveau et s’ancre dans notre mémoire de manière presque indolore. Je voyais la liste de mes chansons apprises grossir, c’était gratifiant et encourageant.

Lors de mes premiers tournages, je suis ainsi arrivé avec 900 chansons en tête. Ca a représenté beaucoup de travail. Un an avant mes tournages, j’y passais une demi-heure à trois quarts d’heure par jour, et dans les dernières semaines avant, je ne faisais quasiment que ça de mes journées. Aujourd’hui, je connais environ 1150 chansons.

 

 

Pas mal en effet ! Qu’est-ce qui est plus compliqué, devoir apprendre des dates historiques, ou bien des paroles de chansons ? Est-ce que le fait que celles-ci soient en rythme et en musique aide aussi à la mémorisation ?

Ce n’est pas vraiment la même chose. J’ai appris quelques dates historiques à l’école ou au collège, à l’époque où on nous demande d’apprendre des dates par coeur. Aujourd’hui, quand on est à l’université, ces choses sont ancrées et on ne nous demande plus vraiment d’apprendre par coeur, sauf pour les examens de fin d’année.

 

« Ce qui m’a aidé à apprendre des chansons,

c’est surtout que j’adore ça. »

 

Ce qui m’a aidé à apprendre des chansons, c’est surtout que j’adore ça. J’écoute beaucoup de chansons depuis très longtemps. Je suis un fan de variété française. J’écoute beaucoup de CD, la radio, et j’ai une platine vinyle. J’ai donc acquis une culture musicale de base, donc avant d’apprendre des chansons pour l’émission, sans vraiment chercher à l’acquérir. Donc je n’ai pas vécu cela comme l’apprentissage d’un cours d’histoire ou d’une poésie.

 

Quels conseils donnerais-tu à une personne, jeune ou moins jeune d’ailleurs, qui aurait envie de se frotter sérieusement à ce jeu, qui d’ailleurs est très populaire ?

Je peux renvoyer cette personne aux conseils que je viens de te donner. Une méthode plutôt indolore. Mais évidemment, ça dépendra du temps dont elle pourra disposer.

Ce qui aide, c’est simplement aimer ça. Pour moi, au bout d’un moment, ça devenait presque une drogue. Quand je me levais le matin, j’allais faire ma balade de deux heures dans la forêt ou sur les quais de Seine à Rouen, avec mes écouteurs dans les oreilles, et j’écoutais des chansons, beaucoup de chansons. Ces apprentissages sont liés pour moi à de bons moments.

Il faut aussi être conscient qu’il y a une grosse part de chance. Le fait d’apprendre des chansons ne fait que réduire la part de la chance et augmenter celle du mérite. On peut très bien avoir appris 1500 chansons et ne tomber que sur des titres qu’on ne connaît pas. Avec, aussi, le risque de perdre ses moyens sur une chanson, de bafouiller, ce qui était vraiment mon cauchemar, surtout sur une chanson que je connaissais. J’aurais travaillé des mois pour rien.

Pour diminuer ce risque de perdre ses moyens, je conseille aux candidats de multiplier les karaokés en public (quand c’est possible !) en évitant de regarder les paroles sur le prompteur, pour se tester. En tout cas il faut y consacrer beaucoup de temps et de travail.

 

Il y a trois ans tout juste, on apprenait la disparition de Johnny Hallyday (question posée le 5 décembre 2020, ndlr). Est-ce qu’il fait partie de ces artistes que tu aimes et qui t’inspirent ? Et quels sont-ils, ces artistes qui ont pour toi une place particulière ?

Johnny Hallyday j’aime bien, sans plus. C’est évidemment un monstre sacré de la variété et du rock en France, une légende du fait de sa puissance vocale, de son allure, de sa beauté physique, de son charisme, de sa longévité et de sa capacité à traverser les époques et les modes. On a tendance à l’oublier, mais il a aussi connu de petits creux notamment à la fin des années 70 et dans les années 2000.

J’aime beaucoup de chansons de lui mais je ne le classerais pas parmi mes chanteurs favoris. J’ai été marqué par plusieurs chanteurs, durant des périodes successives de ma vie.

À une époque, j’aimais beaucoup Joe Dassin. Il chantait des hymnes populaires qui étaient aussi des titres de qualité, des hymnes populaires, intelligents et émouvants.

J’aime beaucoup Claude François pour sa capacité à traverser, lui aussi, les modes et les époques. Ses derniers titres disco, Alexandrie, Alexandra et Magnolias for ever sont vraiment de qualité, même les spécialistes le disent. Les orchestrations sont très recherchées, bref ce sont de bonnes chansons.

Quand j’étais ado j’aimais aussi beaucoup Hervé Vilard et Sheila, des chanteurs populaires sans prétention qu’on dénigre un peu aujourd’hui mais que j’aime bien.

Mon chanteur favori, c’est Michel Sardou. Pour moi, le plus grand chanteur français derrière Johnny, et avant Jean-Jacques Goldman. Le trio de tête.

 

« Je rêverais d’avoir la voix de Michel Sardou. »

 

Les textes de Sardou sont intelligents, les mélodies composées pour lui sont toutes très belles, et il a une voix exceptionnelle que j’aimerais bien avoir, mais je peux toujours rêver (il est ténor et je ne suis pas ténor donc ce rêve-là je peux l’enterrer). Sardou c’est le chanteur “tout court”. Il n’est ni le chanteur “rock” comme Johnny, ni le chanteur “auteur-compositeur” à la Goldman, ni le chanteur à minettes comme Patrick Juvet, ni le chanteur jazz comme Michel Jonasz, etc... C’est ça que j’aime bien. Il ne cherche pas à être spécialement original. Il fait de la chanson.

Tous ces artistes que je viens de citer, qui ont eu leur heure de gloire dans les années 70-80, ont eu cette particularité de faire des chansons populaires, des tubes qui étaient des chansons de qualité. Aujourd’hui, je trouve que c’est un peu soit l’un soit l’autre. Les chanteurs de qualité ont une audience limitée, et les chanteurs qui sont dans les tops des ventes sont moins bons à mon avis.

 

C’est quoi tes quelques chansons préférées, celle que tu connais depuis longtemps sans avoir eu à les apprendre et que tu chantes, pour le coup, pour le plaisir ?

Je vais t’en citer cinq, dont une en anglais. Je pense que c’est un bon choix. Ce sont vraiment des chansons que j’aime spontanément, et que je n’ai pas eu besoin comme tu l’as dit de les “travailler” spécialement pour l’émission.

La première, une des chansons que j’ai le plus écoutées dans ma vie, et en tout cas dans mon adolescence, c’est Nous (1979) de Hervé Vilard. Elle a été un énorme tube quand elle est sortie, mais, comme beaucoup de chansons de cette époque-là (je pense à Reviens, à Rêveries de Hervé Vilard, ou à certains titres de Sheila), injustement oubliée ensuite parce que très peu diffusée en radio. Même sur Nostalgie !

 

« Ado, j’étais un peu groupie

du Hervé Vilard des années 70. »

 

J’aime beaucoup Hervé Vilard. Quand j’étais ado, j’étais un peu groupie du Hervé Vilard des années 70, je le trouvais beau, bien coiffé (je rêvais d’avoir sa coupe de cheveux). Si j’avais été chanteur, il était celui que j’aurais aimé être à l’époque. Nous, c’est un peu la chanson qui a lancé sa deuxième partie de carrière, parce qu’il était déjà connu dans les années 60 avec Capri c’est fini ou encore Mourir ou vivre. Nous, c’est un slow qui parle d’une rupture amoureuse, un très beau texte de Claude Lemesle (qui a écrit notamment pour Sardou, Reggiani, Joe Dassin...) sur une mélodie de Toto Cutugno. Pour moi ce texte est vraiment poétique. Certaines mauvaises langues diront que c’est de la poésie un peu facile, “grand public”, mais c’est de la belle poésie. “C’est un cri arraché au ciel, Un rayon qui manque au soleil”. Moi ça me parle, et ça fait un ensemble assez poignant.

La deuxième, ce serait Marie-Jeanne, de Michel Sardou, en 1990. Son dernier gros tube (il en connaîtra un autre dans les années 2000 avec La rivière de notre enfance, en duo avec Garou). Cette chanson aussi est un peu oubliée aujourd’hui, parce qu’il est rare qu’elle sorte quand on demande à quelqu’un de citer trois ou quatre chansons de Sardou. Elle contient un peu tout ce que j’aime dans la chanson française, et chez Sardou en particulier : d’abord ce rythme assez dansant (j’aime la variété rythmée) même si on ne danserait pas forcément sur cette chanson, cette alliance d’une mélodie planante (notamment sur le refrain) avec une orchestration très rythmée (guitares électriques, basses, synthé, boîte à rythmes...). J’aime aussi la belle voix puissante de Michel Sardou, et ce texte sur un ton désabusé, sur le temps qui passe : “Les Marie-Laure, Les Marie-Jeanne, Dans la fumée de ma gitane, Que sont nos amours devenues ?”. Il dresse un portrait un peu acide de toutes ces femmes qui ont eu des rêves d’enfance qui ne se sont pas réalisés. Ce ton désabusé correspond assez à mon caractère.

La troisième, Elle m’oublie de Johnny Hallyday (1978). Encore une fois, un tube de Johnny mais pas son plus gros tube, pas celui qu’on citerait en premier. C’est aussi un des premiers grands succès écrits par Didier Barbelivien qui a écrit énormément de succès dans les années 70 et surtout 80, dont On va s’aimer, Méditerranéenne, etc... Ce que j’aime dans ce texte, c’est que ce sont des paroles très simples, où le narrateur imagine ce que devient une fille qu’il a connue et aimée. Il imagine qu’elle l’oublie, avec, dans les couplets, une succession de détails du quotidien écrits très simplement et qui sont assez parlants : “Demain matin, bien sûr, elle arrive à Paris, Elle retrouve les rues, ses parents, ses amis, Je lui donne trois semaines pour tomber amoureuse, Et devant son miroir, elle est déjà heureuse, elle m’oublie”. On y pense forcément quand on est dans cette situation, celle d’une rupture, ou quand on songe à quelqu’un qui s’est détaché de soi.

 

 

La quatrième, Fais-moi une place de Julien Clerc (1990). C’est la moins mal lotie des quatre déjà citées, elle a bien traversé le temps et reste très connue. Julien Clerc a composé la mélodie, et le texte est signé Françoise Hardy. Comme beaucoup de chansons de Julien Clerc, elle est très mélodieuse, et le texte colle parfaitement à la voix de l’interprète, avec son fameux vibrato. La chanson s’inscrit dans un album (“Fais-moi une place”) que je trouve très bon (bien que je ne sois pas critique), avec beaucoup de belles chansons, des mélodies un peu planantes (je pense notamment à Le verrou, à Petit Joseph ou à Le chiendent).

La cinquième, c’est une chanson en anglais mais chantée par une chanteuse française, c’est Spacer de Sheila. Avant ma période Hervé Vilard, je me suis beaucoup intéressé à la carrière de Sheila, vers mes 11 à 13 ans. J’aimais ses chansons, j’ai emprunté son best of à la médiathèque et je soûlais mes parents avec elle en partant en vacances (rires). Ce qui m’a fasciné chez Sheila, c’est sa carrière, un peu comme un conte de fées. Elle a eu une carrière très longue, même si elle est un peu dénigrée aujourd’hui parce qu’elle fait partie de ces chanteuses, comme Mireille Mathieu, Nana Mouskouri ou Michèle Torr, qu’on considère comme étant un peu “gnangnan”. Moi j’aime bien. Ce sont des chansons populaires, qui pour certaines ont peut-être un peu mal vieilli, mais avec des refrains accrocheurs, qui restent en tête, et qui sont pour la plupart bien écrites.

 

« J’aime Sheila, qu’on considère comme étant un peu

"gnangnan" aujourd’hui. Ce qui me passionne dans

sa carrière, c’est qu’elle a épousé toutes les modes. »

 

Ce qui me passionne c’est que, dans sa carrière, Sheila a épousé toutes les modes. D’abord sa carrière yéyé, avec ses couettes, puis sa coiffure bouffante, son espèce de “casque” avec son kilt, ses petits chemisiers... Ensuite, les années 70 avec ses cheveux longs, la période avec Ringo, ses costumes moulants à paillettes, ses combinaisons pattes d’éléphant, et des chansons qui se rapprochaient de plus en plus de la vague disco. Vague qu’elle embrasse clairement avec cette chanson donc, Spacer. Un nouveau départ pour elle, parce qu’elle était un peu coincée dans son registre de chansons un peu mièvres pour mères de famille des années 70. Elle part aux États-Unis et y rencontre, je crois, le producteur du groupe Chic, qui va lui faire cette chanson qui aura été un tube là-bas. Elle ne passe plus beaucoup en radio mais elle a permis de découvrir un nouveau visage de Sheila, peut-être un peu plus dans le vent. J’aime sa mélodie qui paraît tellement évidente et “tubesque”, cette belle intro au piano... J’ai beaucoup écouté ce vinyle !

 

Que retiendras-tu de cette expérience télé, je pense au contact avec Nagui, les équipes du jeu et aux coulisses en général ? La télé, ça t’attire ?

Je vais essayer de répondre à deux questions que me posent assez souvent les gens qui me connaissent, ou même ceux que je croise dans la rue  : 1/ il est sympa Nagui  ? 2/ c’est pas un milieu de requins, la télé  ?

Est-ce que Nagui est sympa  ? J’aurais du mal à répondre, parce que je connais assez peu. Ce n’est pas du tout un reproche que je lui fais, la plupart des Maestros sont aussi dans mon cas. C’est un homme très occupé. La plupart de nos interactions avec lui se font sur le plateau, devant les caméras. Il vient nous saluer avant qu’on arrive sur le plateau, mais on enchaîne tout de suite après sur l’émission. Il cherche la spontanéité, à nous découvrir et est sincèrement curieux des gens sur le plateau. Mais ensuite, il passe vite à autre chose. Encore une fois ce n’est pas un reproche  : tout s’enchaîne très vite, il doit s’intéresser aux candidats suivants, qu’on soit Maestro ou pas d’ailleurs. Il ne reste pas en coulisses avec nous pour boire un verre ou manger avec nous, et forcément ne peut pas être très disponible.

 

 

J’ai toujours trouvé l’ambiance en coulisses très bonne, que ce soit avec les Maestros ou avec les candidats «  normaux  » (quand j’étais un candidat  «  normal  »). C’est vraiment très bon enfant. On est tous préparés, briefés, en petits groupes. La production, les équipes de casting, etc... font tout pour nous chouchouter. On nous explique comment ça va se passer, comment se placer sur le plateau, comment être avec Nagui, etc... On nous maquille, on nous coiffe, on choisit nos vêtements avec la costumière. Il y a de quoi manger et de quoi boire. Quand arrivent les tournages, on attend notre tour, juste derrière le plateau. On voit Nagui et le candidat de dos, on chante en même temps que lui, on apprend à se connaître avec les autres, on compare nos connaissances musicales... J’ai de très bons souvenirs de cette ambiance, qui aide à relâcher la pression avant de monter sur le plateau. Et tout cela centré autour de la chanson française, qui nous rassemble tous.

 

« Me verrais-je faire de la télé  ? Je ne suis pas sûr. »

 

De très bons souvenirs donc. Pour autant, est-ce que je ferais de la télé  ? Je ne suis pas sûr. Il y a des gens qui me trouvent décontracté sur le plateau, mais c’est normal, on est des candidats, mis en valeur par Nagui qui nous pose des question et cherche à faire ressortir le meilleur de nous-mêmes. S’il sent un embarras, il passe à autre chose, etc. Je ne sais pas si je serais à l’aise à travailler vraiment à la télé.

 

Est-ce que ce goût de la chanson et de la musique, que tu as démontré émission après émission, te donne envie (et peut-être est-ce déjà un projet) de te créer ton propre univers musical ? D’ailleurs, est-ce que tu écris un peu, et est-ce que tu joues de la musique ?

Je peux dire qu’un de mes rêves plus ou moins assumés et précis serait d’être chanteur, mais uniquement chanteur à succès (rires), je ne me vois pas galérer pendant 15 ans dans des petites salles. Comme dans Le chanteur de Balavoine, si je pouvais faire des tubes, gagner des thunes, ce serait bien  !

J’ai commencé à écrire des chansons pour la première fois quand j’avais 15 ans. J’en faisais une de temps en temps, c’était pas terrible, vraiment, mais j’essayais de m’inspirer de toutes les chansons que j’aimais bien. J’ai plus ou moins laissé tomber par la suite, puis j’ai acquis des livres de conseils pour écrire des chansons, dont L’art d’écrire une chanson de Claude Lemesle, auteur à succès que j’ai cité tout à l’heure. J’ai lu ce livre, regardé des vidéos de conseils sur internet, etc...

 

« Au niveau des textes que j’écris, il y a encore

du chemin à faire, mais je constate que

je m’améliore, que ça devient potable. »

 

En tout, j’ai dû écrire, depuis le début, une vingtaine de chansons. Sur ces vingt, quatre ou cinq doivent être correctes. Mais je remarque que, j’ai beau en écrire peu, c’est vraiment un exercice auquel on ne peut que progresser. Au départ, je faisais des trucs d’ado assez nazes, mais au fur et à mesure que j’en écrivais, j’évitais des lourdeurs, je tournais mieux mes phrases, et je constate que je ne fais que m’améliorer. Il y a encore du chemin, mais ça commence à devenir potable, si on imagine certains textes avec de vraies mélodies.

Ces projets se précisent un peu. Après mes diffusions d’avril, j’ai été contacté par un studio d’enregistrement dans l’est de la France tenu par une des Maestros, Johanna. Elle m’a contacté, avec son associé, pour me proposer de me faire un titre sur mesure (paroles, musique, éventuellement un clip) gratuitement, parce que ça leur fait de la publicité de faire une chanson pour un Maestro. À plus forte raison maintenant que j’ai gagné les Masters. J’ai accepté, mais je leur ai dit que j’avais envie d’écrire les paroles, parce qu’il y a certains textes dont je suis satisfait. À leur charge de trouver une mélodie et des arrangements. Je leur ai envoyé un texte, dont je tiens la teneur secrète pour le moment, mais je ferai un peu de pub au moment de sa sortie. Ils planchent actuellement sur l’accompagnement, sur la base de pistes que je leur ai données concernant le style que j’aimerais. J’ai écouté plusieurs de leurs chansons et je suis sûr que ce qu’ils me proposeront va donner quelque chose de bien.

Écrire une chanson, c’est vraiment un exercice difficile. C’est assez ingrat parce qu’on peut passer des heures pour pondre une ou deux lignes à peu près potables. Parfois on ne trouve rien du tout, que des trucs nuls, des rimes faciles, des choses mièvres ou au contraire beaucoup trop sophistiquées pour que ce soit bien. Et de temps en temps, presque sur un malentendu, on tombe sur une strophe bien, un couplet inspiré. Beaucoup d’auteurs le disent. Je ne prétends pas du tout être Georges Brassens pour l’instant, mais je sais qu’il passait des journées entières à rayer, à retoucher, à recommencer des textes... C’est un petit chemin de croix, mais quand on y arrive, on est content. Je ne relâche donc pas mes efforts  ! Et peut-être que ça donnera quelque chose de bien à l’avenir.

 

Quel regard portes-tu sur cette année si particulière pour tous qui s’achève ? Est-ce qu’elle t’aura changé, toi, cette année 2020 ? Peut-être renforcé dans ta confiance en toi, et affiné tes perspectives d’avenir ?

Cette année 2020 a évidemment été bonne et même très bonne pour moi.

Déjà, financièrement parlant, avec l’argent que j’ai gagné de mes émissions d’avril et des Masters... Partir dans la vie, à 22 ans, avec plus de 300.000€ sur le compte en banque, c’est une très belle chance. Je pense acheter de l’immobilier, des maisons ou des appartements (j’ai déjà commencé à faire des visites), à les louer et à toucher les loyers. Je pourrais presque déjà en vivre. Être rentier, moi ça ne me dérangerait pas, de passer ma vie à lire des livres, à regarder des films et à me promener en forêt tout en touchant quasiment un salaire. Mais ça ne sera sans doute pas le cas, il faut de l’ambition, ou en tout cas d’exigence pour soi-même. Vouloir se réaliser en quelque chose, et ne pas vivre uniquement sur les fruits d’un travail passé (quelle que soit la taille des fruits).

Il y a aussi l’aspect fierté personnelle. Je sais que ça ne se voit pas beaucoup quand je passe à l’émission, mais je n’ai pas une grande confiance en moi. Sans trop rentrer dans des détails psy (je n’ai pas été maltraité par la vie, mes parents gagnent bien leur vie et j’ai toujours été chouchouté et protégé), disons que j’avais envie d’accomplir une grande chose. J’avais essayé de rentrer à Sciences Po après mon bac, j’avais fait une prépa pendant un an et n’avais pas été pris, ça avait été un assez gros choc parce que jusqu’alors je réussissais tout ce que j’entreprenais. Quand on est jeune, on côtoie d’autres jeunes qui semblent meilleurs que soi, avec plus d’argent, maîtrisant plus d’activités, avec davantage de projets et d’enthousiasme, un plus grand succès dans leurs relations sentimentales... Et parfois j’ai pu souffrir de cette comparaison avec d’autres, ayant un regard très sévère sur moi-même.

 

« J’ai souvent manqué de confiance en moi.

Ca va mieux, depuis l’émission... »

 

C’est sûr que, depuis le 1er avril 2020, date de ma première émission, ça va mieux, et j’en suis très heureux, parce que je sais que j’aurais été malheureux si j’avais perdu à ce moment-là. Comme un coup en plus, l’échec supplémentaire. Là ça va bien, et même très bien. J’ai un regard beaucoup plus bienveillant sur moi-même, quasiment un sentiment de plénitude parce que ça, ce défi, j’ai le sentiment de l’avoir réussi et même bien réussi. Je souhaite à n’importe qui de prouver ce qu’il peut donner après plusieurs années d’efforts acharnés (bon, ok, ça fait un peu protestant capitaliste, le rêve américain, mais ça reste vrai). Être récompensé des fruits de son travail, c’est juste merveilleux.

 

 

Est-ce que tu ambitionnes, ce serait en tout cas une des suites logiques de ton M2 en Histoire, d’enseigner l’histoire-géo, ou bien te verrais-tu davantage faire de la recherche historique ?

Comme j’ai pu te le dire, je suis en M2 Recherche en Histoire et je fais un mémoire sur un parti politique français. Ces études n’ont pas de débouché, à part enchaîner sur un doctorat, passer l’agrégation ou le Capes, mais ce n’est pas ce que je prévois de faire. Je ferai sans doute un autre master, plus professionnalisant. Je ne sais pas encore trop dans quoi, mais peut-être plus dans les sciences politiques au sens large. Et à voir, si je démarre bien dans une carrière musicale, je pourrais peut-être me contenter de cette carrière musicale. On verra bien. J’aurai en tout cas les revenus de mes loyers qui compléteront très avantageusement mes revenus musicaux, sachant que les revenus d’artistes sont souvent précaires.

L’année prochaine, je prendrai peut-être une année une année sabbatique pour réfléchir à ce que je veux faire, voyager un peu et mettre sur les rails mes investissements immobiliers.

 

Cette question, je la posais pas mal il y a quelques années, un peu moins maintenant mais je ne peux pas ne pas la poser à un étudiant en Histoire. Un savant un peu fou qu’on appellera Doc’ vient de mettre au point une machine à voyager dans le temps et l’espace. Tu as droit à un seul voyage, de 24h ou perpétuel si affinités. Où et quand irais-tu te promener ?

J’aimerais bien être transporté, toujours en France, mais en ces temps où la France était puissante et glorieuse. Le problème, c’est que ces époques ne coïncident que rarement avec des moments où il faisait bon vivre. Au temps de Louis XIV, la France était première en Europe mais il y avait beaucoup de guerres, les gens avaient faim et froid... Napoléon Ier, idem, la France dominait l’Europe entière et avait repoussé ses frontières, mais c’était la guerre tout le temps, on avait donc pas mal de chances de mourir sur un champ de bataille. Disons que la puissance et la gloire ne sont pas de tout repos.

Il y a eu des périodes où les dirigeants donnaient aux Français le sentiment qu’on était une grande puissance, tout en ménageant la paix et la prospérité. Je pense notamment au Second Empire, qui me fascine. J’aime ces temps où il y a un règne assez long, avec un homme à poigne (c’est mon côté bonapartiste), un Napoléon Ier, un Napoléon III ou un De Gaulle. La France a été rayonnante pendant le Second Empire, sur les plans culturel et économique. La France a peut-être été la première puissance économique mondiale à cette époque. Et elle ne remportait pas alors particulièrement de victoires militaires, mais au moins, il y avait la prospérité, avec un empereur qui a régné longtemps et avait une fibre sociale très prononcée. Sans doute croyait-il sincèrement en la démocratie, même si bien sûr il ne l’a pas vraiment appliquée.

 

« Pourquoi choisir ? J’aime Hervé Vilard,

et j’aime la bombe atomique ! »

- - -

« J’ai une nostalgie pour les années De Gaulle,

Pompidou, début Giscard... La dernière période

où la France fut grande... »

 

Je pense aussi aux années De Gaulle et Pompidou, et au début des années Giscard. La dernière période où la France fut grande. Avant le déclin. Là, je livre totalement et sans fard le réac qui est en moi, je ne cherche même plus à le cacher (rires). De Gaulle, ce sont des institutions politiques fortes, avec un président fort qui fait finalement la synthèse entre notre histoire monarchique et nos institutions républicaines. Je pense que c’est à ce moment-là que la France a trouvé son équilibre. C’est aussi la période de la bombe atomique, et de la France puissance motrice de l’Europe. Il ne s’agissait pas vraiment du couple franco-allemand, mais plutôt du jockey français et du cheval allemand, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. C’est aussi l’époque où on avait 5% de croissance par an, où on voyait les ouvriers passer leurs vacances sur la Côte-d’Azur, où Hervé Vilard sortait son premier 45 tours, tout comme Sheila. L’époque où on pouvait être prof de lycée et avoir une maison de vacances en Savoie, un bateau à la Rochelle et un appartement dans le XVIè, et c’était normal  !

Pompidou c’était pareil, il était sur la même lancée. J’ai une affection particulière pour lui.

 

Et avec tout ça, est-ce que tu te sens malgré tout bien dans tes baskets à notre époque ?

Je serais tenté de te dire que moi, mon époque fétiche, ce sont les années 70-80, en tout cas sur le plan musical. Je pense aussi à tout ce qui est vestimentaire, aux voitures, etc... Mais le problème c’est que, si je vivais à cette époque-là, je n’aimerais pas non plus mon époque, et je voudrais plutôt retourner dans les années 50. C’est sans fin, c’est mon dandysme inné qui fait que je me reconnais plutôt dans des temps qu’on considérerait aujourd’hui comme ringards. Me transporter dans une autre époque, ça ne suffirait pas. Donc finalement je ne suis pas si mal dans la mienne.

 

« Ce qui me gêne le plus aujourd’hui, c’est le poli-

tiquement correct, la bien-pensance ambiante... »

 

Ce qui me gêne le plus aujourd’hui, et là c’est encore un peu ma petite fibre de réac’ qui parle, c’est le politiquement correct, la bien-pensance ambiante qui fait qu’on ne peut plus dire grand chose, comme si la société n’était plus qu’une juxtaposition de communautés toutes plus fragiles, plus meurtries et plus nobles les unes que les autres, que ce soient les communautés ethniques, religieuses, sexuelles... Tout ce qui n’est pas mâle blanc, 40 ans, Français de souche, catho et hétéro... Comme si on était dans un univers de naphtaline, où tout le monde est ultra-susceptible, où tout le monde est en sucre en fait. C’est tout juste si on ose imiter Joe Dassin à la télé, parce que c’est méchant pour les gens qui louchent...

Bon, j’exagère peut-être un peu  : je dois avoir l’honnêteté de reconnaître que dans mon quotidien, on est quand même libres. Je me plains pas, on n’est quand même pas en Union soviétique, ou en pleine Révolution culturelle. Mais quand même, on sent comme une lame de fond qui vient des États-Unis qui est de plus en plus présente, dans les médias, dans les universités, et chez les gens en général. De plus en plus d’écriture inclusive, de précautions sémantiques pour ne pas choquer tel ou tel segment de la population... Voilà ce qui me chagrine le plus dans notre époque. Mais à part ça, ça va  !

 

Pour cette question, sans doute me diras-tu que tu prendras une troisième voie, qui sera la tienne, mais allez, pour le fun, à choisir, plutôt Arsène Lupin, ou Arsène Wenger ?

C’est rigolo parce que je pense vraiment que le prénom qu’on nous donne participe à nous forger une personnalité. Arsène, c’est un peu le nom du dandy gentleman et il paraît que ça me correspond assez bien. Comme par hasard, les deux autres Arsène que je connais, ceux que tu as cités, sont aussi des messieurs assez élégants. Je ne connais absolument rien au foot, mais Arsène Wenger est grand, élancé, fin et élégant, et on dit parfois que j’ai ces qualificatifs  ! Arsène Lupin, évidemment, c’est le dandy gentleman par excellence. C’est aussi une étiquette à laquelle les gens m’associent assez bien. Je ne ferai donc pas de choix entre les deux. ;-)

 

 

Quelques mots pour nous donner envie, après le confinement bien sûr, de visiter ta ville de Rouen à l’occasion ? Parce que bosser dans le tourisme, ça peut très bien être une de tes perspectives d’avenir. ;-)

Je pense que Rouen est la plus belle ville du monde. Et non, je ne suis pas du tout partial en disant cela. (Rires) Bon, évidemment j’exagère...

J’aime vraiment beaucoup ma ville, depuis toujours, et je m’en rends compte de plus en plus. Je prends de plus en plus conscience de la beauté de cette ville, de ses atouts, de son caractère agréable. C’est une ville moyenne, assez normale de la grande banlieue de Paris, un peu comme Orléans, Troyes, Reims, Amiens, Tours ou Le Mans. Je pense que de toutes ces villes, Rouen est peut-être la plus indépendante, la moins «  vassale  » de Paris. C’est une ville portuaire et presque maritime, avec ses marées, ses mouettes, son port céréalier, un des premiers d’Europe...

Rouen est une ville plutôt grande mais qui a tous les avantages d’une ville moyenne à taille humaine. Son centre est très réduit, on peut aller d’un point à un autre à pied sans problème. C’est une ville médiévale, avec des rues à pans de bois qui font la notoriété de la ville. Elle a été en partie détruite durant la Seconde Guerre mondiale. Une partie, notamment sur les quais de Seine, est constituée d’îlots d’immeubles de trois ou quatre étages reconstruits de manière assez harmonieuse.

 

« Pour moi, la cathédrale de Rouen

est la plus belle du monde. »

 

Le clou de la ville, ça reste sa cathédrale, que j’adore. Pour moi, c’est la plus belle du monde. C’est la plus grande de France (151 mètres, par sa flèche). Elle a même été, pendant quelques années, le plus haut monument du monde – fait injustement oublié  ! -, dépassée je crois dans les années 1880 par la cathédrale de Cologne. Elle est élancée, racée, élégante... un peu comme moi  ! (Rires)

Rouen vaut le détour, vraiment  !

 

Cathédrale de Rouen by Arsène

La cathédrale de Rouen, par Arsène himself !

 

Un dernier mot ?

Je te remercie, parce que c’est rare qu’un site d’articles assez sérieux (sujets d’actu, culturels et historiques) s’intéresse à un candidat d’émission de divertissement. C’est une belle initiative qui va un peu à l’encontre du snobisme culturel. Ça montre ton ouverture d’esprit, ta curiosité, et j’ai apprécié cet échange.

 

Arsène perso

 

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12 janvier 2022

Ian Hamel : « Comment Tapie, simple homme de paille, a-t-il pu ainsi briller ? »

La disparition de Bernard Tapie, survenue le 3 octobre dernier dans sa 79ème année, a sans surprise fait la une de l’actualité du jour. De nombreux hommages ont été rendus à ce personnage au charisme certain qui aura eu mille vies, ou pas loin : il fut chef d’entreprise, député, "Boss" de l’OM, ministre, patron de presse, et même chanteur. Les dernières années de son existence furent marquées par la maladie, et sa lutte courageuse (comme tous les malades) et médiatisée contre le cancer lui a attiré de puissants élans de sympathie populaires.

Mais qui était vraiment Bernard Tapie, au-delà de celui qui nous a été vendu, quarante années durant, par un des plus grands communicants de notre temps, à savoir lui-même ? Ian Hamel, journaliste au Point, répond à cette question dans C’était Bernard Tapie (L’Archipel, 2021), une bio fouillée et sans complaisance. Autant le dire cash : les fans de Tapie risquent de ne pas aimer ce qu’ils liront, peut-être aussi de ne pas reconnaître tout à fait celui qu’ils voyaient presque comme un familier. De son vivant, Bernard Tapie aimait contrôler ce qui le concernait : il n’est plus et appartient désormais, sinon aux historiens, en tout cas à ceux qui voudront bien écrire et enquêter sur lui. Il n’y a pas là de vérité définitive mais une pièce supplémentaire apportée au dossier Tapie, pour mieux cerner l’homme, fascinant autant qu’il fut controversé, les dérives de l’argent roi et d’un pouvoir ayant perdu sa boussole, et parfois son âmeExclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Ian Hamel : « Comment Tapie,

simple homme de paille,

a-t-il pu ainsi briller ? »

C'était Bernard Tapie

Cétait Bernard Tapie de Ian Hamel (L’Archipel, 2021)

 

Ian Hamel bonjour. Quelle a été votre réaction à l’annonce de la mort de Bernard Tapie, à propos duquel vous aurez noirci bien des pages dont cet ouvrage, C’était Bernard Tapie (L’Archipel, 2021) ?

À l’annonce de la mort de Bernard Tapie, j’ai eu presque la même réflexion que Tintin dans Le Lotus bleu, concernant la mort de Mitsuhirato : « Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin ! » On ne pouvait pas détester complètement Tapie, malgré le mal quil a fait tout au long de sa vie. 

Attaquons-nous d’entrée à un gros morceau : que faut-il retenir à propos des scandales des comptes de l’OM ? Peut-on parler d’une forêt cachée par l’arbre VA-OM ?

Le procès des comptes de l’OM a beaucoup moins passionné les Français que l’affaire VA-OM, qui est anecdotique. Pourtant, on y apprend que, dès son arrivée à l’OM, Tapie a mis tous les moyens possibles pour gagner, notamment en achetant les arbitres. Au total, plus de 100 millions de francs ont été détournés dans les comptes de l’OM.

Comment expliquer la bienveillance inouïe de la Mitterrandie - et d’un Crédit lyonnais aux ordres - à l’égard de Bernard Tapie ?

À partir de 1983, les socialistes se sont rendus compte qu’il couraient à la catastrophe. Si la France ne voulait pas devenir l’Albanie, il fallait retrouver le système capitaliste. Mais pour cela, ils l’ont habillé en tentant de faire croire que des hommes de gauche, comme Bernard Tapie, pouvaient être aussi de bons capitalistes. Mitterrand a donc mis le Crédit Lyonnais au service de Bernard Tapie. Grâce à cette banque, il a pu acheter Adidas qui représentait quinze fois son chiffre d’affaires d’alors. Tous les analystes financiers vous le confirmeront : dès le départ, on savait que Tapie ne pourrait pas rembourser l’achat d’Adidas.

Vous expliquez bien, à propos de la sempiternelle affaire Adidas, que l’arbitrage voulu par le pouvoir sarkozyen (2008), favorable à Tapie et défavorable à l’État, donc aux contribuables, se fit au mépris d’une justice ordinaire qui allait elle dans un sens contraire. Peut-on clairement parler ici d’un fait du Prince, pour des motifs qui restent flous ?

Comment expliquer que Tapie, qui n’a pas mis un franc dans Adidas, aurait pu être floué par le Crédit lyonnais ? Même si je reconnais que le Crédit lyonnais n’a pas non plus été très honnête dans la reprise d’Adidas... Toutefois, personne n’est capable de dire pourquoi Nicolas Sarkozy a voulu faire gagner 405 millions d’euros à Tapie ? En 2007, ce dernier n’avait pas les moyens de lui apporter des centaines de milliers de voix. Mais on sait que Tapie a bien racheté le quotidien La Provence à la demande de Sarkozy qui voulait être candidat en 2017.

Il est beaucoup question, dans votre livre, de Tapie en tant qu’homme de paille. De quelles forces aurait-il été l’homme de paille ? Dans quelle mesure aura-t-il été à votre avis, aux manettes, et dans quelle mesure aura-t-il été instrumentalisé par plus fort que lui ?

Tapie n’a jamais été un homme d’affaires. J’ai rencontré ses proches : il ne mettait pas les pieds dans ses entreprises (sauf pour des reportages). Il n’a jamais été capable de lire un bilan. En 1981, les socialistes, arrivant au pouvoir, ont cherché des hommes de paille pour reprendre des entreprises, les pomper et détourner de l’argent. Mais à la différence des hommes de paille habituels, sans envergure, Tapie est très intelligent. Il ne s’est pas contenté de ce rôle obscur. Il a voulu briller. 

Bernard Tapie fut une figure emblématique des années 80, de ces temps contradictoires où la France élut par deux fois François Mitterrand mais où, sensibles aux vents anglo-saxons, beaucoup s’extasiaient devant les réussites - ou les réussites apparentes - des grands capitaines d’industrie, et même des requins de la finance ("Greed is good"). Qu’est-ce que la starification de Tapie dans ces années-là nous dit des mutations opérées dans la décennie 80 ?

Dès les années 80, l’important n’est plus de « faire » mais de le « faire savoir ». Tapie a notamment déclaré que sa société de pesage Terraillon, en Haute-Savoie, allait faire 1 milliard de chiffre d’affaires et 150 millions de bénéfices, alors que son CA était autour de 2-300 millions et qu’elle accusait 35 millions de pertes. Les journalistes économiques n’ont fait que recopier les chiffres donnés par Tapie qui les invitait, tous frais payés, dans de grands hôtels.

De quelles dérives Bernard Tapie aura-t-il été un symptôme, un symbole durant les 50 dernières années ?

Tapie est le symbole du paraître. Les médias ne s’attachent pas à ce qui est, mais à ce qu’il dit. Et comme tout va très vite, pratiquement plus personne n’enquête. 

Vous l’écrivez vous-même : dans bien des milieux, Tapie aura toujours été vu comme un Robin des Bois plutôt que comme un Stavisky. Il jouissait de mouvements de sympathie véritables (je laisse de côté la dernière période, avec son cancer). Qu’est-ce que la popularité Tapie nous dit de nous, et de ce qui nous touche ?

Tapie invitait les journalistes les plus connus, notamment ceux travaillant à la TV, dans son jet privé, sur son yacht. Ces derniers dressaient de lui des portraits qui ne correspondaient absolument pas à la réalité : homme de gauche, près du peuple, alors qu’en privé, il détestait les gens, et défendait des idées d’extrême droite. J’ajoute que Tapie a toujours été très habile, se présentant comme enfant du peuple, victime des riches, des banques...

Qu’est-ce qui sur le fond différencie Tapie d’un Silvio Berlusconi, ou d’un Donald Trump, deux autres grands ambitieux très charismatiques ? Contrairement à eux, lui a-t-il réellement voulu le pouvoir, en-dehors de celui que confère l’argent ?

C’est difficile à dire : voulait-il réellement du pouvoir ? Ministre de la Ville, il n’a absolument rien fait. Député à Marseille, il n’est jamais allé voir ses électeurs. Certain d’être battu en 1993, il s’est ensuite présenté à Gardanne. Il n’a jamais voulu vraiment être maire de Marseille. Il aurait fallu travailler. Or, Tapie, il ne vivait qu’avec son téléphone. Il ne lisait jamais aucun dossier.  

Quelles parts d’ombre demeurent à propos de Bernard Tapie ? Quels mystères sont encore élucidables, et quels secrets a-t-il vraisemblablement emporté dans la tombe ?

On ne sait que peu de choses sur ses liens avec la mafia. Son ancien bras droit, Marc Fratani, avec lequel j’ai écrit Le Mystificateur (L’Archipel, 2019), n’a jamais voulu m’en dire beaucoup plus sur les liens, bien réels, entre Tapie et le Milieu. Je sais qu’il y a eu des contacts avec la mafia avant la coupe d’Europe gagnée par l’OM en 1993. Mais comme je n’ai pas eu les preuves promises, je n’ai pas pu écrire sur l’événement le plus important dans la vie de Bernard Tapie. 

Si vous aviez pu l’interroger, quelles questions lui auriez-vous posées, les yeux dans les yeux ?

J’ai parlé à plusieurs reprises avec Tapie, notamment en 1992 quand il était candidat pour être président de la région PACA. Et en 2008, quand il savait qu’il allait gagner 405 millions d’euros et cherchait une villa sur les bords du lac Léman à Genève. Je lui ai envoyé une demande d’interview en 2015 lors de la publication de mon livre Notre ami Bernard Tapie (L’Archipel). il m’a fait un procès, m’attaquant sur quinze points. Il a perdu en première instance et en appel sur tous les points.

S’il m’avait reçu, je l’aurai interrogé sur ses liens avec le crime organisé et avec les présidents Mitterrand, Sarkozy et Macron. En revanche, ni Chirac et Hollande n’ont voulu entretenir de relations avec lui.

Comment a-t-on reçu l’information de la mort de Tapie en Suisse, et en quels termes la presse et les milieux d’affaires parlent-ils de lui ?

Bernard Tapie est un personnage connu en Suisse, où il se rendait fréquemment. C’est notamment une société financière genevoise qui lui a prêté de l’argent pour son yacht Le Phocéa. C’est aussi sur les bords du lac Léman quil pensait, un temps, s’installer avec les 405 millions d’euros de l’arbitrage. Bernard Tapie a même pensé racheter Servette, le club de foot de Genève.

Le jour même de sa disparition, j’ai été interviewé par la TV suisse. C’est surtout la presse francophone qui a parlé de sa disparition. Je dirais qu’elle est traditionnellement plus réservée que la presse française. Elle n’a donc pas fait de gros titres sur la disparition de l’ancien patron de l’OM. Quand aux milieux d’affaires, ils n’ont jamais pris très au sérieux Bernard Tapie.

Qui était-il finalement, ce Bernard Tapie que vous pensez, désormais, bien cerner ?

Bernard Tapie reste un personnage fascinant. Comment un simple homme de paille a-t-il pu ainsi briller ? Cela montre à la fois la médiocrité et le manque d’honnêteté de la classe politique française, des médias. Pourquoi Madame Macron s’est-elle inclinée sur le cercueil d’un type qui devait depuis 2015 plus de 400 millions aux contribuables français, et qu’il ne remboursera jamais ? Un type qui a mis à la porte des dizaines de milliers de salariés... J’ai écrit il y a quelques années un livre avec François Rouge, un banquier suisse tombé pour blanchiment. Il raconte le rôle des voyous dans notre société. Les grands de ce monde, les politiques, les hommes d’affaires, utilisent les voyous pour leurs basses besognes : menacer, espionner un concurrent, etc. Ensuite les voyous les tiennent. Tapie tenait beaucoup de monde.

À la fin de votre livre, vous évoquez l’affaire Thomas Thévenoud, qui a fait beaucoup de bruit pour beaucoup moins que les affaires Tapie. Vous vous empressez d’ajouter ensuite que cela ne présage pas nécessairement d’une plus grande vertu en politique. Malgré tout, peut-on dire qu’avec les nouvelles règles entrées en vigueur ces dernières années, on s’éloigne au moins un peu de la corruption et de l’affairisme en politique ?

Je pense qu’il est effectivement un peu plus compliqué qu’autrefois pour magouiller. Cela n’éloigne pas pour autant les hommes politiques de la corruption. Ils doivent simplement se montrer plus malins. 

Vos projets pour la suite ?

J’ai un projet de livre depuis plusieurs années sur l’arnaque des retraites. Dans certains départements, on arrive jusqu’à 21 % d’erreurs, toujours au détriment des retraités. Mon agenda a été bousculé par d’autres projets, sur Tariq Ramadan, sur Xavier Bertrand, enfin, sur Bernard Tapie.

Un dernier mot ?

Les hommages rendus à Bernard Tapie m’ont sidéré. Je n’avais déjà pas beaucoup d’estime pour la classe politique et les journalistes. Savaient-ils que Bernard Tapie les méprisait ? À peine l’un de ceux rencontrés avait-il franchi sa porte que Tapie le traitait de « merde », de « connard », de « nul », de « pauvre type ». 

 

Ian Hamel

 

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11 avril 2021

Eric Teyssier : « Lorsque l'on déboulonne les statues, on ne tarde jamais à faire tomber des têtes »

Le 5 mai prochain sera commémorée, à l’occasion de son bicentenaire (1821), la disparition à Sainte-Hélène, lieu de son exil forcé, de Napoléon Ier à l’âge de 51 ans. Pour évoquer, une fois de plus sur Paroles d’Actu la figure de l’empereur et ces pages si importantes de notre histoire, j’ai la joie de recevoir l’historien et romancier Éric Teyssier, auteur notamment du roman Napoléon est revenu !, chroniqué sur notre site en 2018 et réédité en poche en 2020. Un entretien axé sur l’Histoire qui entend rééquilibrer un peu les arguments, à l’heure où les promoteurs de la cancel culture reçoivent, sans doute, un écho excessif. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Napoléon est revenu poche

Napoléon est revenu !, réédité en poche, 2020.

 

INTERVIEW EXCLUSIVE, 8-10 AVRIL 2021

Éric Teyssier: « Lorsque l’on déboulon-

ne les statues, on ne tarde jamais

à faire tomber des têtes... »

  

Comment avez-vous « rencontré » Napoléon, et pourquoi est-il important dans votre vie ?

Du plus loin que je me souvienne j’ai toujours aimé et admiré Napoléon, et des années d’études n’ont rien changé à l’affaire. Ma grand-mère maternelle, qui adorait l’histoire de France et Napoléon, y est sans doute pour quelque chose. À 14 ans, elle m’a fait visiter Paris pour la première fois et je suis allé «  le voir  » aux Invalides avec elle. Le 2 décembre, le 5 mai et le 15 août ne sont pas des dates comme les autres pour moi, elles me rattachent au souvenir de son épopée. Il est important dans ma vie car il demeure un modèle du fait de sa volonté implacable et de son génie. L’Empereur constitue aussi un modèle de ce que l’Homme peut accomplir de grand dans une vie.  C’est ce qui m’a conduit aussi à faire de la reconstitution napoléonienne (association Le Chant du départ) et à écrire mon premier roman (Napoléon est revenu), dans lequel je livre une image très personnelle de l’Empereur.

 

En étant aussi objectif que possible, et sans rien occulter des polémiques du moment (rétablissement de l’esclavage, accusations de misogynie) : quels reproches peut-on légitimement lui faire, et qu’est-ce qu’on lui doit ?

Vaste question...

 

« Misogyne ? Ce n’est pas Napoléon

qui l’était, mais toute la société. »

 

Un mot sur les accusations les plus courantes que l’on entend aujourd’hui. Il serait misogyne. Mais ce terme ne veut rien dire à cette époque. Ce n’est pas Napoléon qui l’était, mais toute la société. Faut-il rappeler que les mentalités de 1800 ne sont pas celles de 2021 ? Pourquoi Napoléon aurait-il eu les mêmes pensées que nous à l’encontre de tous ses contemporains ? Connaissons-nous quelqu’un qui aurait aujourd’hui les pensées de l’an 2240 ? Rappelons que la Révolution n’a pas réellement changé le statut des femmes en leur faveur. Elles n’avaient pas plus le droit de vote sous Robespierre que sous Bonaparte. Certes, la Terreur a cependant reconnu aux femmes le droit d’être guillotinées comme les hommes, à commencer par Olympe de Gouge. Comme progrès vers l’égalité on peut faire mieux. Par ailleurs, Napoléon pérennise le droit au divorce en donnant lui-même l’exemple.

 

« Tous les pays européens pratiquaient l’esclavage

en 1802. Bonaparte l’a rétabli non par racisme

mais pour se rapprocher du cadre commun. »

 

Il y a aussi la question de l’esclavage qu’il a rétabli dans certaines îles (mais pas toutes) où la Révolution l’avait aboli. Jusqu’en 1802, Bonaparte n’était pas favorable à ce rétablissement. S’il finit par s’y résoudre en 1802 c’est dans le contexte de la paix d’Amiens. En 1802, la France est en paix pour la première fois depuis dix ans. Tous les pays européens, Grande-Bretagne en tête sont esclavagistes et craignent une contagion de l’exemple français. C’est donc pour se rapprocher du cadre commun et non pas pour un quelconque racisme que Bonaparte a rétabli l’esclavage. De plus, lors de son retour en 1815, il interdit la traite négrière ce qui constitue à court terme à la fin de l’esclavage qui est abolie en 1848 par la France. Condamner Napoléon à l’oubli pour ces raisons anachroniques revient à condamner toute les sociétés de cette époque et donc notre histoire. C’est sans doute le véritable but de ceux qui ne veulent pas célébrer le bicentenaire de l’empereur des Français.

En dehors de tout anachronisme militant, on peut reprocher, ou regretter, deux décisions qui relèvent bien de ses choix. La guerre d’Espagne, constitue la seule guerre qu’il aurait pu éviter. Elle fut dramatique. La campagne de Russie est un peu différente quant aux responsabilités qui sont plus partagées, mais c’est sa plus grande erreur stratégique. Celle qui lui fut fatale...

 

« On lui doit d’avoir pacifié un pays déchiré

par dix ans de révolution, en conservant

ce que celle-ci avait de meilleur. »

 

Ce qu’on lui doit... Tant de choses…. Avoir imposé plusieurs fois la paix par la victoire en mettant notamment fin (traités de Campo Formio et de Lunéville avec l’Autriche et paix d’Amiens avec la Grande-Bretagne) à une guerre provoquée par la Révolution. Rappelons que lorsque la France déclare la guerre à l’Europe en 1792, Napoléon a 21 ans et il est lieutenant. L’accusation d’avoir «  aimé la guerre  » ne tient donc pas. Il a hérité des guerres de la Révolution entretenues par l’Angleterre. On lui doit aussi d’avoir balayé, sans un coup de feu, le Directoire. Ce régime étroitement censitaire était corrompu jusqu’à la moelle. Il est invraisemblable de voir que certains politiques font semblant de confondre ce marécage avec la république. Ce que Bonaparte a balayé c’est un régime ou seuls les 30 000 citoyens les plus riches avaient le droit de vote sur une population de 30 millions d’habitants. Si c’est cela leur république, c’est inquiétant, tout en relevant d’une certaine logique au regard de la situation actuelle où les élites semblent de plus en plus éloignées du peuple. On lui doit aussi d’avoir pacifié un pays déchiré par dix ans de révolution, en conservant ce qu’elle avait de meilleur. Son œuvre législative a également fondé la France contemporaine mais plus que tout il a montré ce que la France et les Français peuvent accomplir lorsqu'ils sont unis et rassemblés derrière un chef digne de ce nom.

 

La cancel culture, très en vogue, est au déboulonnage des statues qui ne correspondent plus aux critères de beauté actuels, sans remise en contexte aucune. Qu’est-ce que ça dit de notre époque ?

« Juger nos ancêtres avec nos critères contemporains

relève d’une sinistre stupidité. »

Cela nous dit que notre époque est malade d’inculture et dominée par une dictature de l’émotion et des minorités. C’est aussi très inquiétant, car lorsque l’on déboulonne les statues on ne tarde jamais à faire tomber des têtes. À force de niveler par le bas on en arrive aussi à s'agenouiller devant ceux qui hurlent le plus fort, même s'ils ne sont qu'une poignée. La cancel culture a pour but l’effacement nos mémoires et notre histoire. Le but ultime étant de faire de notre passé table rase pour bâtir à la place un système totalitaire où toute évocation d’un passé non conforme aux dictats du moment sera exclue. Inutile de dire que ça ne passera pas par moi et que je fais tout pour m’y opposer en tant qu’historien. Juger nos ancêtres avec nos critères contemporains relève d'une sinistre stupidité. Cela voudrait dire que les principes de notre époque sont parfaits et que les valeurs passées seraient toutes condamnables. Certains veulent aussi nous convaincre d’avoir honte de notre Histoire. Quand ils affirment cela, ils se gardent bien d’accepter le débat car ils connaissent trop la minceur de leurs arguments. Personnellement, je dis (comme ma grand-mère), que nous pouvons être fiers de ceux qui nous ont précédé et qui ont bâti notre héritage. Plutôt que de le salir en hurlant avec les loups, il nous appartient de le défendre bec et ongle. Je comprends que pour certains l'histoire de notre pays soit insupportable. Heureusement, ils sont libres d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Qu’ils aillent interroger l’histoire d’autres contrées qui seraient exemplaires à leurs yeux et qui n’auraient rien à se reprocher. Nous ne sommes pas en URSS, on ne retient personne.

 

Quand vous considérez le rapport qu’ont les Français à leur histoire globalement, ça a plutôt tendance à vous rassurer, ou à vous inquiéter ?

« Pour certains, seuls comptent la dénonciation,

l’anathème et le manichéisme, toutes choses étrangères

à l’Histoire qui doit être fondée sur le débat,

la confrontation des sources et des points de vue. »

Une majorité de Français aime leur histoire. Ils lisent des livres, regardent des documentaires, assistent à des spectacles historiques. C’est très rassurant. Pourtant l’Histoire n’a jamais été aussi mal enseignée, mais c’est justement parce que la nature a horreur du vide que le public va chercher ailleurs ce que l’École ne transmet plus comme avant. Les incertitudes du présent et de l’avenir y sont pour quelque chose aussi. On recherche dans notre histoire les exemples de nos ancêtres qui font encore sens aujourd’hui et qui nous encouragent à aller de l’avant. Alors il y a bien sûr ceux qui font profession de cracher sur le passé, de juger, de dénigrer et de condamner l’Histoire. Mais qui sont-ils pour s’ériger en procureurs ? Qu’ont-ils accompli d’exemplaire ? Quand on les écoute on comprend très vite qu’ils ne connaissent pas l’Histoire. Pour eux seuls comptent la dénonciation, l’anathème et le manichéisme, toutes choses étrangères à l’Histoire qui doit être fondée sur le débat, la confrontation des sources et des points de vue. Ces mémoricides sont inquiétants, non pas par leur nombre mais par les tribunes qu’on leur accorde et les micros qu’on leur tend avec complaisance. Sans cela, ils retourneraient très vite au néant dont ils procèdent car ils n’ont au fond que l’importance que certains médias leur donnent.

 

Entre d’un côté la contrition permanente qui conduit à la haine de soi, de l’autre l’inculcation idéologique d’un roman national biaisé, quel « bon » enseignement de l’histoire pour la construction d’une nation apaisée et qui puisse regarder de l’avant ?

« Comme sous la IIIe République, il faut

que l’Histoire que l’on enseigne à l’école

serve à rassembler plutôt qu’à diviser. »

Il y a belle lurette qu’on « n’inculque » plus un quelconque roman national mais plutôt une « haine de soi » et une repentance officielle et systémique. Le « bon » enseignement serait d’en finir définitivement avec cette repentance. Le passé est tel qu’il est et vouloir l’instrumentaliser en désignant des coupables ne peut mener qu’à la guerre civile, ce qui semble le but objectif de certains. La Troisième République était anticléricale mais dans ses écoles elle présentait Jeanne d’Arc comme une héroïne exemplaire et Saint Louis comme un grand roi. Elle était antimonarchique mais elle considérait Richelieu, Louis XIV et Napoléon comme de grands Français. Tout cela contribuait à unir les Français au-delà de leurs différences autour d’un héritage commun. C’est cela construire une nation apaisée. Après, il est toujours possible de soupeser les mérites et les erreurs des uns et des autres mais sans cet esprit de procès permanent et d’épuration qui finit par devenir écœurant à la longue. Comme sous la IIIe République, il faut que l’Histoire que l’on enseigne à l’école serve à rassembler plutôt qu’à diviser. Contrairement à ce que l’on entend tous les jours, il faut faire une histoire sans a priori idéologique contemporain. Cela ne veut pas dire effacer ce que le passé a de négatif mais il faut toujours analyser chaque période, chaque évènement par rapport à son contexte historique en se posant la question : « Aurions nous fait mieux à leur place dans leur situation ? »

  

Quels enseignement tirer de l’épopée napoléonienne, et que peut-on en retenir en 2021 ?

On ne peut pas détacher l’épopée napoléonienne de la Révolution, ni de la France d’Ancien Régime. Napoléon a réussi à faire la synthèse de ce que ces deux systèmes totalement opposés pouvaient avoir de meilleur, en assumant tout de « Clovis au Comité de Salut public ». Napoléon était un Romain de l’Antiquité, car il était pragmatique. La France de 1799 était en plein chaos quand il « ramasse » le pouvoir en 1799. En l’espace de quatre ans, il a profondément réformé le pays, réconcilié les Français et rendu sa prospérité à la France. Il nous montre ce que les Français peuvent faire quand ils sont réellement gouvernés. La crise que nous traversons montre comme en 1799, ou en 1940, la faillite d’élites coupées des réalités. L’épopée napoléonienne nous enseigne qu’il ne faut jamais désespérer de ce « cher et vieux pays » comme disait le général de Gaulle.

 

Quels hommages devraient à votre avis lui être rendus à l’occasion du bicentenaire de son décès, en particulier au niveau de la République, de l’État ?

« Arrêtons de prostituer le passé en faveur de telle

ou telle idéologie du temps présent ! »

Je dirais, le moins possible. Les politiques ont trop tendance à s’accaparer le passé à travers des commémorations officielles où ils ne célèbrent souvent que leur propre impuissance à entrainer le pays vers l’avenir. Que l’on arrête de prostituer le passé en faveur de telle ou telle idéologie du temps présent. Comme les autres, elles seront vite balayées par le vent de l’Histoire. Napoléon sera toujours là lorsque les polémiques stériles auront été oubliées depuis longtemps. Qu’on laisse donc ceux qui ont un réel attachement à l’empereur le célébrer comme ils l’entendent. On s’apercevra alors que les Français seront nombreux à vouloir rendre hommage à celui qui fut le plus illustre de leurs compatriotes.

 

Un dernier mot ?

Vive l’Empereur !

 

Eric Teyssier

Photo : Christel Champ.

 

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9 janvier 2021

François Delpla : « Bormann fut un facteur d'unité et non de division au sein du pouvoir hitlérien »

L’historien François Delpla, spécialiste de Hitler et du nazisme, commence à être bien connu des lecteurs de Paroles d’Actu, pour avoir répondu à plusieurs reprises à mes questions et, ce faisant, enrichi mes connaissances (et je l’espère, celles d’autres) sur l’âge sombre et le temps complexe de l’Allemagne du Troisième Reich (1933-1945). Les lectures qu’il défend des évènements, s’agissant du rôle que tenait le Führer au coeur du dispositif décisionnel du régime, ou encore de la planification plus ou moins précoce de l’extérmination des Juifs d’Europe (la sinistre Solution finale, ou Endlösung), ne font pas l’unanimité, et cela est sain : ces discussions s’inscrivent dans le cadre de débats riches et constructifs entre historiens, sur la base de recherches qui font avancer le savoir collectif sur un passé compliqué. Cet entretien, réalisé entre la toute fin de décembre, et début janvier, tourne principalement autour de l’ouvrage le plus récent de M. Delpla, Martin Bormann : Homme de confiance d’Hitler (Nouveau Monde, octobre 2020). Je vous en souhaite bonne lecture, et que cela apporte des pièces pour nourrir davantage encore les débats ! Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLU PAROLES D’ACTU

François Delpla: « Bormann fut un facteur d’unité

et non de division au sein du pouvoir hitlérien... »

Martin Bormann

Martin Bormann : Homme de confiance d’Hitler (Nouveau Monde, octobre 2020).

 

Bonjour François Delpla. Comme son sous-titre le laisse deviner, dans votre récent ouvrage Martin Bormann : Homme de confiance d’Hitler (Nouveau Monde, octobre 2020), vous balayez par la démonstration la thèse dépeignant Martin Bormann - qui à la fin du régime était le patron du parti nazi et secrétaire particulier du Führer - comme le "mauvais génie" de Hitler pour le rétablir à sa place de serviteur dévoué d’un maître toujours aux commandes.

Pourquoi était-il nécessaire à vos yeux de rétablir cette vérité sur Bormann, et qu’est-ce qui pour vous la rend inattaquable ?

la vérité sur Bormann

Martin Bormann a été odieusement calomnié. Je mesure ce que cette affirmation peut avoir d’étrange, et Paroles d’Actu devra s’attendre à deux ou trois protestations indignées. Mais justement. Il est temps d’en finir avec une facilité qui vient de fêter ses cent ans  : sur le nazisme et ses principaux dirigeants on peut tout dire, du moment que c’est péjoratif. Tant qu’on en reste là, l’histoire patiente à la porte. Elle a le droit et le devoir de dire que Bormann a été calomnié, et l’a été odieusement, si c’est vrai. Mais je vous rassure tout de suite. C’était tout de même un fieffé criminel.

Après de solides études d’histoire avec quelques-uns des meilleurs maîtres, j’ai pris le chemin, c’est le cas de le dire, des écoliers et n’ai replongé dans la marmite de la recherche que vers 1990 en répudiant, au contact des papiers du général Doumenc (troisième personnage de l’armée française pendant le premier semestre de 1940), les explications «  franco-françaises  » de la défaite.

J’ai troqué celles-ci (qui ont encore occupé le devant de la scène, et même le milieu et le derrière, en 2020) au profit d’un examen de la stratégie allemande, et du constat de son caractère peu résistible. Ce qui m’a amené tout doucement, de livre en livre, en presque une décennie, à la découverte des qualités de chef de Hitler et de son intelligence - sans perdre de vue les délires auxquels il s’abandonnait.

En me lançant, à l’initiative de mon éditeur, dans la biographie de Bormann, j’ai découvert, à ma surprise, qu’il y avait là un verrou et qu’en le débarrassant de la rouille pour faire jouer le mécanisme on pouvait et comprendre, et abolir, une cause majeure du retard de l’humanité à percevoir son plus grand trublion du XXème siècle comme le contraire d’un médiocre.

Au départ, une réalité que cette recherche ne remet pas en cause  : Bormann, qui était avec Hitler lui-même l’un des rares dirigeants nazis issus du système scolaire sans le moindre diplôme et sans avoir jamais franchi la porte d’une université, avait fait carrière dans l’appareil nazi depuis les emplois les plus humbles - coursier et secrétaire dactylographe - jusqu’à devenir dans bien des domaines le bras droit du chef de l’État et une sorte de premier ministre de fait. Ce que je conteste, c’est qu’il ait été animé d’une soif inextinguible de pouvoir, et qu’il ait calomnié sans cesse et sans vergogne aux oreilles de Hitler les autres dirigeants, pour prendre leur place ou au moins leur chiper des missions. Or c’est cette image-là qui avait prévalu au lendemain de la guerre, du fait des survivants de cet appareil auxquels on demandait des comptes.

 

« À Nuremberg, les accusés eurent soin d’épargner

au maximum le Führer, pour ne pas s’accabler eux-mêmes

d’avoir cru en ce chef. Cela conduisait mécaniquement

à charger la barque dautres et notamment Bormann. »

 

Les juges de Nuremberg et d’ailleurs avaient bien du mal à voir clair dans les arcanes du gouvernement du Troisième Reich et d’ailleurs ne s’en souciaient guère, puisque leur mission consistait avant tout à établir des fautes individuelles. «  L’accusé a-t-il prêté la main à telle exaction  ?  » était la question principale, bien plus que le mécanisme ayant conduit à la commettre. Dans le box, sur 22 accusés présents, seuls Göring et Keitel avaient fréquenté de près le centre du pouvoir (si on met à part le quasi-mutique Rudolf Hess) et tous profitaient de la mort, confirmée ou non, de Hitler, de Goebbels, de Himmler et de Bormann pour charger ces quatre personnes du poids de leurs propres fautes. Tous avaient soin cependant, au sein de ce quatuor, d’épargner au maximum le Führer, pour ne pas s’accabler eux-mêmes d’avoir cru en ce chef. Cela conduisait mécaniquement à charger la barque des trois autres.

Cependant, si beaucoup d’actes et de propos de Himmler et de Goebbels avaient été en pleine lumière et si leurs pouvoirs, à la tête respectivement des SS et de la propagande, étaient clairement délimités, le cas de Bormann était bien différent. Aucun média nazi n’avait jamais mis son rôle en exergue, son visage même était peu connu et tout restait à découvrir. Officiellement il était le second de Hess à la tête du Parti nazi depuis 1933 puis son successeur à partir du 12 mai 1941, avant de recevoir en sus le titre de «  secrétaire du Führer  » le 12 avril 1943. Or le rôle du Parti était mal connu, son fonctionnement plus encore et le fait que Hitler se dote sur la fin d’un secrétaire restait à expliquer. Tout ce flou était propice à des légendes. Celle d’un Bormann arriviste, rêvant même à la fin de succéder à son maître, se donna libre cours. Et plus encore celle d’un «  mauvais génie  », qui aurait inspiré et conduit les actions les plus abjectes du régime.

Hitler et Goebbels s’étaient suicidés. Le cyanure avait abrégé les jours de Himmler… et ceux de Bormann, dans une tentative peu convaincue de fuir Berlin en traversant les lignes soviétiques, mais les rares témoignages à ce sujet ne semblaient pas décisifs. On pouvait soupçonner les informateurs de protéger une fuite réussie. Et la réputation qu’on était en train de faire à Bormann s’ajustait à merveille avec l’idée d’une évasion soigneusement planifiée vers une sûre retraite, par exemple en Amérique latine. Là, le secrétaire aurait réellement succédé au Führer à la tête d’un «  Quatrième Reich  » intriguant pour reprendre le pouvoir en Allemagne. Des journalistes compétents comme William Stevenson et Ladislas Farago n’hésitaient pas à investir leur crédit dans des livres fourmillant de détails sur les refuges de ces nostalgiques, leurs menées et leurs espoirs.

Ces fables ne contribuaient pas médiocrement à faire apparaître le Troisième Reich comme une pétaudière de cadres préoccupés avant tout de leurs personnes et de leurs fiefs, sous un monarque distant, ne descendant de son Olympe bavarois que pour arbitrer les querelles, de préférence en faveur du plus cruel… et ici l’ambitieux et maléfique Bormann occupait naturellement le premier rang.

Pourquoi suis-je certain que rien de tout cela n’est vrai  ? Tout d’abord en raison de trente années, ou presque, d’observation des mécanismes de ce régime (tant au centre que dans nombre de périphéries), et de la personnalité de son chef. La concentration du projecteur sur Bormann ne fait que le confirmer  : si cet homme grimpe autant dans la hiérarchie, c’est qu’il se rend indispensable, non par les leviers qu’il prendrait en mains mais par une obéissance exacte à son maître, et par son aptitude à convertir en actes une parole qu’il recueille méthodiquement.

 

Comment qualifier la relation entre Hitler et Bormann, en fin de période (notamment par rapport à celle de Hitler avec Rudolf Hess, le prédécesseur de Bormann), et que dire des rapports entre les autres figures importantes du régime et Bormann  ?

Hitler, Bormann, et les autres...

Tout d’abord il faut dissiper la légende selon laquelle il aurait «  contrôlé l’accès au Führer  ». Hitler décidait lui-même de ses rencontres et n’aurait pas supporté qu’un subalterne en décidât pour lui. Il arrivait en revanche que, pour le protéger, Bormann fît mine de barrer sa porte, de sa propre initiative, à quelqu’un que Hitler ne voulait pas voir ou dont il souhaitait espacer les visites.

Il tout aussi erroné de croire qu’il calomniait ses collègues pour les discréditer dans l’esprit du chef et s’élever à leurs dépens. Il apparaît au contraire honnête dans ses rapports à ses supérieurs Hess et Hitler et, vis-à-vis de ses égaux, nanti d’un bon esprit d’équipe, ferme sur ses positions mais diplomate et disposé à faire des compromis, pour éviter que l’action ne s’enlise.

Grâce au miracle de la survie du journal de Goebbels et aux index de ses 29 volumes, on peut suivre en détail sa relation avec lui. Ils ne sont pas toujours d’accord, mais Goebbels, s’il a parfois des craintes, loue en définitive sa loyauté.

Ses rapports avec Himmler aussi semblent bons. Il est, comme lui, associé à Hitler pour des coups tordus et cela ne semble pas susciter de jalousies. Le bruit court, vers la fin, d’un soulèvement en préparation des SS contre le Parti (donc de Himmler contre Bormann) mais cela aussi semble un coup monté (notamment à l’adresse de l’étranger, aux yeux duquel le nazisme a toujours joué à se montrer divisé).

Quant à la relation de Hitler avec Bormann, elle ne cesse d’être celle d’un maître à un serviteur, qui attend docilement les ordres et accepte de ne pas tout savoir ni tout contrôler. De ce point de vue, le titre de «  secrétaire du Führer  », attribué en 1943, a pu induire en erreur, aussi bien des contemporains que des historiens. Il est destiné à renforcer l’autorité du messager qui transmet les ordres et les avis du chef, mais ne signifie nullement que le subordonné partage tous ses secrets.

 

Que retenez-vous, après cette étude sur Bormann et tous vos travaux, de la manière dont le pouvoir était organisé territorialement (notamment via les gauleiters), à quel degré de contrôle les agents locaux étaient-ils soumis par le gouvernement et le parti, et disposaient-ils de marges de manœuvre significatives ?

le Parti et les territoires

La question est complexe, et son historiographie encore très lacunaire. Le livre explore surtout la façon dont Hitler, via Bormann, dirigeait ses gauleiters (les chefs régionaux du Parti national-socialiste). Pour l’éclairer, il tire un grand parti du sort de deux d’entre eux, Joseph Wagner et Carl Röver. Ces «  vieux combattants  » (alte Kämpfer) connaissent une brusque disgrâce à six mois d’intervalle, lors de l’aggravation de la situation militaire causée par le piétinement en Russie et l’entrée en guerre, prévisible puis effective, des États-Unis.

Wagner, un cadre très en vue du nazisme, à la fois gauleiter de deux régions éloignées et titulaire de fonctions nationales, a le tort de rester catholique et de le laisser apparaître. Hitler le déchoit de ses fonctions devant les gauleiters assemblés à l’occasion des festivités des 8 et 9 novembre, date majeure du calendrier nazi, puis lui refuse la parole et le chasse de la réunion, où Bormann avait ouvert les hostilités en lisant une lettre de l’épouse de Wagner. Il finira assassiné dans les dernières semaines de la guerre.

Röver, lui, ne règne que sur son Gau de Weser-Ems, mais se pique de politologie et rédige un long mémoire prônant, pour faire face aux difficultés qui s’annoncent, une décentralisation du Parti… alors que Hitler, comme on vient de le voir, ne songe qu’à renforcer l’obéissance inconditionnelle à sa personne. Röver est brusquement invité par Bormann à se soigner et, amené quasiment de force dans un hôpital berlinois, décède au bout de deux jours des soins de Karl Brandt, le principal spécialiste du crime médical nazi, le 15 mai 1942.

Citons enfin la réunion du 24 février 1945, où les gauleiters sont convoqués à Berlin et s’y rendent tous, sauf deux dont les capitales sont cernées par l’Armée rouge, pour entendre des prêches jusqu’auboutistes de Bormann et surtout de Hitler.

 

Question liée à la précédente, un thème intéressant de votre livre : jusqu’à quel point les corps constitués dans l’Allemagne du Troisième Reich ont-ils été nazifiés ?

nazification, jusqu’à quel point ?

Sur cette question, le livre de Martin Broszat Der Staat Hitlers, publié en 1969 et abondamment réédité sans le moindre changement, y compris dans sa tardive traduction française (1985), continue d’orienter les esprits malgré ses limites, notamment sur le rôle de Bormann  ; cet ouvrage et beaucoup d’autres reposent sur le préjugé d’une «  polycratie  » nazie, un terme forgé par le politologue Franz Neumann, réfugié aux États-Unis, en 1942.

Guère moindre est l’influence d’un autre émigré, Ernst Fraenkel, qui avait fait paraître en 1941 The Dual State, aux États-Unis également. Neumann repère quatre centres de pouvoir (l’armée, l’administration, le patronat et les nazis) censés passer entre eux des contrats dans une relative anarchie. Fraenkel ne distingue que deux instances, l’État traditionnel qui conserve ses routines et le pouvoir nazi qui y niche comme un coucou en imposant de temps à autre ses lubies, notamment par l’intermédiaire des SS.

Les deux auteurs, et Broszat qui en quelque sorte les synthétise, tout en apportant force précisions grâce à sa connaissance des archives, sous-estiment le talent de Hitler et son jeu… qu’une concentration du regard sur son «  secrétaire  », avant comme après l’octroi officiel de ce titre, permet de mieux appréhender. La persistance de l’Etat traditionnel n’est qu’une apparence, et l’influence nazie s’y fait sentir immédiatement lors de la période de «  mise au pas  » (Gleichschaltung) du premier semestre 1933. Le Parti, dirigé par Hess que Bormann seconde à partir de juillet, et auquel il succède en mai 1941, joue un rôle essentiel dans l’activité législative, ce qui lui donne ses entrées dans tous les ministères. Bormann finit par y installer des fonctionnaires dépendant de lui seul, chargés de lui rendre compte de ce qui s’y passe et de transmettre ses consignes.

 

« Bormann a joué un rôle très actif dans une prise en main

beaucoup plus étroite des corps judiciaires par le Parti,

notamment à partir de l’enlisement à l’Est. »

 

Je développe l’exemple du ministère de la Justice, dont les magistrats jouissent d’une liberté relative, tout en devant appliquer les lois nouvelles, jusqu’au printemps de 1942. Cependant, un appareil parallèle est institué le 1er juillet 1934, soit au cours même de la peu légale Nuit des Longs couteaux, avec le «  tribunal du peuple  » (Volksgerichtshof), confié à des nazis endurcis, dont Otto Georg Thierack. Le ministre non nazi, Gürtner, décédé au début de 1941, n’était pas encore remplacé quand Hitler, désertant brièvement son quartier-général de la Wolfsschanze, vint à Berlin, le 26 avril 1942, pour annoncer au Reichstag son espoir de liquider en une campagne la résistance soviétique, dans un discours où les questions judiciaires tenaient une place prépondérante et qui précédait l’octroi par acclamations, à l’orateur, de «  pleins pouvoirs  » dans ce domaine. Le processus trouve son aboutissement à la fin de juillet quand Thierack vient à la Wolfsschanze recevoir des mains de Hitler la succession de Gürtner et de copieuses instructions, en un monologue que Bormann consigne pieusement. Le «  chef de la chancellerie du Parti  » (titre officiel de Bormann depuis la disparition de Hess) va dans les mois suivants seconder activement le nouveau ministre, en actionnant les rouages du Parti, dans une prise en main beaucoup plus étroite des corps judiciaires, en vue des jours difficiles qui s’annoncent. Je mets notamment en lumière l’Abgabeaktion, une opération lancée à la fin de 1942 et encore très peu connue. Elle consiste à transférer des délinquants de droit commun condamnés à de lourdes peines de prison dans le système concentrationnaire, pour les tuer «  par le travail  ». Bormann joue dans ce processus un rôle très actif, notamment par l’intermédiaire d’un de ses principaux collaborateurs, Herbert Klemm, qu’il a en quelque sorte prêté à Thierack, lequel en fait un secrétaire d’État.

 

Dans quelle mesure Martin Bormann s’est-il rendu objectivement indispensable du point de vue de Hitler et de l’État nazi, à partir de la guerre ?

Bormann, cheville ouvrière ?

Ce fut progressif. Il reste d’abord le second de Hess, tout en jouant sans doute un rôle spécifique dans le démarrage du programme d’euthanasie arrêté en octobre 1939, du fait de sa familiarité avec les médecins SS. Il accompagne aussi Hitler dans ses QG et sert là, probablement, d’interface avec Hess. Son rôle augmente après la campagne de France puisque, grâce à Churchill, la guerre ne s’arrête pas, au grand dam du Führer. On peut penser que Hess se spécialise dans la recherche d’une entente avec le Royaume-Uni, passant par le renversement de Winston, et notamment dans la préparation pratique de son vol vers l’Écosse. Même s’il sauve les apparences et si ses absences passent inaperçues, il délaisse au moins un peu ses fonctions dans le Parti. Mais l’ascension fulgurante de Bormann date bel et bien de son envol, puisque nous savons par Goebbels, gauleiter lui-même, que sa nomination comme successeur de Hess surprend, et qu’on pense qu’il aura du mal à s’imposer. S’il n’en est rien, le fait qu’il recueille les propos de Hitler presque au début de la campagne de Russie, soit six semaines après sa nomination, joue probablement un rôle fondamental. Il se présente comme le porte-voix du Führer, ce qui ne peut qu’enchanter ce dernier et rendre prudents les contradicteurs.

 

Un autre élément, aspect clé chez Bormann et son épouse Gerda : leur hostilité très vive envers les valeurs du christianisme, celui-ci passant pour une dégénérescence de la virilité occidentale telle que connue en Grèce ou dans la Rome antiques. Bormann semble plus obsédé par cette idée que par l’antisémitisme forcené de Hitler, et il sera très actif dans la mise en place de politiques totalement dénuées de compassion, notamment vous le rappelez lors de l’élimination des handicapés. Cela m’inspire deux questions :

Combien pesait l’anti-christianisme dans la doctrine de l’Allemagne nazie ?

anti-christianisme

Il pesait d’un poids énorme dans la doctrine d’une part (professant l’existence d’un dieu et d’un au-delà inconnaissables, qui se manifestaient essentiellement par l’aide de la Providence à l’entreprise hitlérienne  !) et dans les projets «  pour après la victoire  », où il se serait agi d’asphyxier financièrement les Églises pour laisser le christianisme vivoter jusqu’à son extinction naturelle. En attendant, on menait de front vaille que vaille deux politiques contradictoires  : retirer au clergé toute influence et ne pas provoquer frontalement les croyants, afin d’orienter toutes les énergies vers la réalisation des buts, en particulier militaires, du régime.

 

L’antisémistisme criminel des nazis (et notamment des hauts dignitaires) a-t-il été, pour une part significative, un suivisme envers les délires d’un chef réputé infaillible plutôt qu’une conviction largement partagée ?

antisémitisme

Le Juif vu comme un parasite nuisible infiltré dans l’humanité et n’ayant rien à voir avec elle, tel est le fantasme personnel au nom duquel Hitler a guidé des milliers de bras assassins et des millions de personnes qui contribuaient à acheminer leurs victimes. Les bourreaux et leurs pourvoyeurs pouvaient être antisémites ou non. Aucun n’aurait probablement eu de lui-même l’idée qu’il fallait purger entièrement la terre de ce prétendu fléau, mais Hitler et ses principaux collaborateurs dans ce secteur excellaient à enrôler des êtres en jouant sur leurs propres croyances. La confection de circuits où les gens participaient plus ou moins consciemment à une partie du processus de meurtre sans pouvoir aisément s’y dérober, ou sans même en avoir l’idée, était au moins aussi importante que l’endoctrinement.

 

Sans surprise quand on connaît vos travaux, vous présentez Hitler comme le maître du jeu, jusqu’à l’extrême fin de sa vie et du régime. Suprêmement habile, il aura su dominer les Hommes et provoquer les évènements, manier les signaux contradictoires et jouer des apparences de divisions pour mieux endormir les adversaires et les ennemis. Pour vous, fondamentalement, c’est vraiment l’avènement, et surtout le maintien au pouvoir de Churchill, le seul caillou (et quel caillou) dans les bottes dont il croyait être chaussé par la « Providence » ?

Churchill, l’obstacle décisif ?

Vous m’avez compris  ! Tout le monde convient que l’Allemagne souffrait en 1939 d’énormes lacunes, au point que le déclenchement par elle d’une guerre européenne était une téméraire folie, mais on se divise sur la suite. Pour la majorité des observateurs, comme on le constate tous les dix ans lors des anniversaires en chiffres ronds de 1940 et encore en cette année 2020, le triomphe de la Wehrmacht sur l’armée française résulte à la fois, en proportions variables selon les auteurs, des carences de la défense et de la chance insolente des assaillants. La solution esquissée par John Lukacs en 1990 - Hitler a formidablement bien joué et a failli gagner, ne se heurtant qu’à Churchill et à son aptitude à maintenir l’Angleterre en guerre jusqu’à ce que d’autres puissances se ressaisissent - n’est pas ignorée, mais reste beaucoup moins courue.

 

« Avant 1940, Hitler, dans une partie de poker

risquée, qui aurait pu réussir, a joué

de main de maître avec trois marionnettes,

Chamberlain, Daladier, puis Staline... »

 

Hitler, lorsqu’en 1938 il entame la dernière étape de sa marche à la guerre, joue avec deux marionnettes nommées respectivement Chamberlain et Daladier. Il les inquiète, mais les déroute suffisamment pour qu’elles estiment que la guerre n’est pas inévitable, et qu’il importe, pour l’éviter, de le calmer et de ne pas le provoquer, plutôt que de le dissuader par des préparatifs cohérents, notamment en matière diplomatique, et des avertissements concrets. C’est ainsi que Paris et Londres laissent échapper l’alliance soviétique, vainement prônée par Churchill, alors que Hitler fait de Staline sa troisième marionnette, en le neutralisant par un pacte quelques jours avant d’attaquer la Pologne. Ce faisant, il rend celle-ci indéfendable à partir de la seule frontière française – à moins qu’une réplique foudroyante s’abatte sur la ligne Siegfried ainsi qu’un orage de bombes sur la Ruhr  : Hitler en prend le risque en sachant qu’il est faible, tant il a empêché ses deux marionnettes occidentales de percevoir, et son intention ferme d’attaquer, et sa capacité de neutraliser au dernier moment le joueur soviétique. Il lui reste à faire croire, pendant la « drôle de guerre », que son inaction est le fruit d’un désarroi (devant le fait qu’à son amère surprise Londres et Paris lui aient déclaré la guerre), alors qu’elle s’explique par la préparation méticuleuse d’un coup d’assommoir contre la seule France, à travers le couloir du Benelux.

Au passage, j’exhume dans le livre une preuve qu’au début de 1939 Hitler avait évoqué devant Bormann la perspective d’une guerre européenne à l’automne. C’est un signe de la confiance qu’il lui faisait déjà, car il ne l’avait sans doute pas dit à beaucoup de dirigeants nazis.

 

Comment expliquez-vous qu’il n’y ait pas eu de concertation politique et militaire entre le Troisième Reich et l’Empire du Japon, au vu des conséquences, pour le sort final de l’Allemagne nazie, de l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Axe après Pearl Harbor ? Je suis votre raisonnement : la seule chance qu’avait Hitler de gagner la guerre après le maintien de Churchill, c’était de dominer rapidement le continent en abattant la puissance soviétique. Une Amérique déterminée dans la bataille, dès décembre 1941, c’était une lutte singulièrement compliquée...

Hitler et l’Empire du Japon

Dans l’été de 1941, Hitler, déjà mortellement angoissé par la maintien du Royaume-Uni dans la guerre, place tout son espoir et toute sa mise dans un effort pour vaincre l’Union soviétique avant l’hiver. Il a essayé, dans les semaines précédant et suivant le déclenchement de l’opération Barbarossa, de convaincre les Japonais d’attaquer l’URSS en Sibérie mais s’est heurté à un refus obstiné. Il doit se rabattre sur l’espoir que les Nippons contribuent à la chute de Churchill en lui prenant des bastions asiatiques comme Hong-Kong et Singapour. Il ne les pousse pas à s’en prendre aux États-Unis, surtout par un défi d’une grande importance psychologique (pour cabrer l’opinion américaine) et d’un faible rendement stratégique, comme un raid surprise sur Pearl Harbor. Mais ensuite le vin est tiré, il faut le boire et il peut encore nourrir l’espoir que le Japon donne assez de fil à retordre aux États-Unis pour retarder leurs débarquements à travers l’Atlantique.

 

Votre longue évocation du vol de Hess vers le Royaume-Uni, et avec lui, votre certitude d’un soutien (voire d’une initiative) de Hitler dans cette démarche et d’autres envers les ennemis occidentaux (jeu de Göring, lettre adressée soi-disant à De Gaulle par Himmler...) laisse penser que, maniant habilement la menace de l’anticommunisme, le gourou nazi était prêt à des compromis. Faut-il comprendre que finalement, il se préoccupait un peu de l’avenir et qu’il ne fallait pas prendre au pied de la lettre ses mots fameux selon lesquels, vaincu, le peuple allemand ne méritait pas de survivre ? Misait-il, comme vous le suggérez, sur une réémergence posthume des idéaux nationaux-socialistes ?

Hitler, la défaite et la postérité

Les deux postulats fous de Hitler sont sa vision raciale de l’histoire comme un combat entre Juifs et Aryens et sa croyance en une Providence qui l’a désigné et le guide pour y mettre bon ordre, par une victoire définitive des Aryens. Devant la défaite, sa réaction est double. D’une part il n’est pas question de maudire la Providence. S’il perd, c’est qu’elle en a décidé et compte reprendre un jour l’ouvrage avec un autre, pour le conduire à bon port. Loué soit son saint nom  ! Cependant, la résurrection ne peut advenir que si le nazisme a combattu jusqu’au bout, en refusant de s’incliner comme le Reich précédent l’avait fait en 1918. Mais en même temps il faut bien vivre et les tentatives de briser la coalition adverse, récurrentes depuis 1942, redoublent de plus belle en 1945.

 

« Le jusqu’auboutisme nazi, apparent et même

spectaculaire, se double de la préservation, à travers

le désastre, d’un grand potentiel scientifique et éco-

nomique, permettant l’hibernation de la puissance

allemande sous un protectorat américain. »

 

Le jusqu’auboutisme nazi, apparent et même spectaculaire, se double de la préservation, à travers le désastre, d’un grand potentiel scientifique et économique, permettant l’hibernation de la puissance allemande sous un protectorat américain. Le fait de confier à Albert Speer une politique de «  terre brûlée  » en sachant qu’il y est opposé, et en le laissant la saboter, est un signe sûr de ce double jeu. En même temps, si on pouvait sauver quelque chose du nazisme, notamment à la faveur de désaccords Est-Ouest qui surviendraient assez tôt, ce serait bon à prendre  : c’est la seule interprétation disponible du fait que des hommes comme Himmler et Göring soient à la fois déclarés traîtres et laissés en vie.

Quant à Bormann, il fait, et Hitler lui confie, ce qu’il sait faire  : être le héraut sincère de la lutte jusqu’au bout et orchestrer la répression de ceux qui faiblissent et parlent de se rendre. Il ne comprend rien à la mise en scène finale d’une apocalypse berlinoise où Hitler s’immole en prétendant lutter contre la marée rouge et il espère envers et contre tout le convaincre de quitter Berlin pour Berchtesgaden. D’où l’absence totale d’une préparation de sa fuite solitaire, et le fiasco rapide de celle-ci.

 

Hitler aurait-il reçu l’opération Paperclip (qui consista en l’embauche par les États-Unis de près de 1.500 scientifiques allemands issus du complexe militaro-industriel de l’Allemagne nazie pour lutter contre l’URSS) comme une forme de succès posthume ?

l’opération Paperclip

Il aurait vu cela avec des sentiments mitigés, content que ça serve aux Aryens (pas par anticommunisme, plutôt par anti « asiatisme » !), mais déçu que l’Allemagne en profite peu.

 

La thèse de Bormann « mauvais génie » de Hitler a été diffusée parce que reprise par les nazis jugés à Nuremberg et d’autres témoins ayant ou non survécu au Troisième Reich. Ces gens qui attribuaient les pires dérives à d’autres que Hitler cherchaient en partie à se laver les mains, mais n’ont-ils pas été nombreux au fond, à croire jusqu’au bout dans l’infaillibilité de leur guide, tombé parce que mal conseillé plutôt que mal inspiré ?

l’aura du guide

Je le disais plus haut  : les anciens nazis en général, et les accusés de Nuremberg en particulier, chargeaient les dirigeants morts tout en épargnant Hitler au maximum. La thèse du guide mal conseillé et d’un nazisme noble et pur jusqu’à une certaine date, mais dégénérant ensuite sous l’influence de criminels et d’arrivistes, faisait florès, même si ses propres promoteurs n’en étaient pas tout à fait dupes, comme le prouve par exemple le suicide, en 1949, de Walter Buch, le beau-père de Bormann, adversaire de toujours de la criminalité nazie et brouillé avec son gendre pour cette raison, mais sentant bien qu’en présidant jusqu’au bout le tribunal interne du Parti, il était irrémédiablement compromis.

 

Dans quelle mesure cette étude sur Bormann vous a-t-elle conforté dans votre conviction d’une domination hitlérienne sans partage sur l’Allemagne du Troisième Reich ? Et qu’est-ce qui, à votre avis, devrait dans votre démonstration convaincre de manière décisive les historiens partisans de la thèse d’une « polycratie nazie » qu’ils font fausse route ?

autocratie nazie

Tout simplement, en prenant le contrepied des idées reçues, on découvre à quel point les divergences entre les personnalités dirigeantes étaient artificiellement exagérées, pour mieux ménager des effets de surprise, et à quel point Hitler gardait la possibilité d’intervenir dans tous les domaines. En faisant de Bormann non pas un facteur de division mais d’unité, on comprend beaucoup mieux les succès offensifs de ce gouvernement, puis sa capacité d’encaisser les coups. Il faudrait d’ailleurs aussi approfondir le rôle d’un autre dirigeant, un nazi tardif et assez tiède mais d’autant plus soumis, et s’entendant fort bien avec Bormann, Hans Lammers. Portant le titre de chef de la chancellerie du Reich, c’était une sorte de directeur de cabinet de Hitler et son interface avec tous les ministères. Il expédiait en quelque sorte les affaires ordinaires, Hess et Bormann puis Bormann seul se chargeant des questions les plus délicates. Quant aux meurtres ordonnés par Hitler, confiés au départ aux SS, Bormann en assume une part croissante, sans pour autant se brouiller avec Himmler. Nous avons vu ce qu’il en était pour le gauleiter Röver. Je documente aussi sa part dans le suicide assisté du maréchal Rommel, en septembre 1944.

 

Quels sont vos projets pour la suite ? Sur quels thèmes et pistes nouvelles entendez-vous concentrer vos prochains travaux ?

Eh bien, pour une fois, je n’en ai aucune idée  ! J’entends me consacrer pendant plusieurs mois encore à la promotion de ce livre et aux débats, qui j’espère vont s’ouvrir, sur le mythe de la polycratie nazie. Je collabore notamment à une série de quatre films documentaires sur le Troisième Reich, qui devraient contribuer à discréditer cette galéjade. Le sujet du prochain livre devrait se dessiner peu à peu pendant cette période.

 

François Delpla 2019

  

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10 mars 2015

Jean Besson : "Tout doit être tenté pour sauver ERAI"

   Il y a deux ans, j'invitai M. Pierre-Jean Baillot, directeur général adjoint de l'association de développement économique Entreprise Rhône-Alpes International (ERAI), à nous présenter les activités de cette structure d'exception et à partager avec les lecteurs de Paroles d'Actu quelques unes de ses convictions fortes quant à la capacité de la France à réussir dans la mondialisation. En ce mois de mars 2015, ERAI, dont les finances dépendent largement de subsides versées par le Conseil régional rhônalpin, affiche des perspectives singulièrement dégradées depuis le rejet par une alliance composite d'élus de sa dernière subvention en date.

   Sa disparition est désormais devenue une hypothèse hautement plausible. C'est dans ces conditions, étant entendu - et assumé - que je tiens en haute estime ce que font ERAI, son président Daniel Gouffé et ses équipes, que j'ai proposé à M. Jean Besson, sénateur honoraire, administrateur de l'association et ex-vice-président de la Région, d'écrire une tribune pour le blog sur cette question précise. En 2012, il m'avait déjà accordé une première interview. Cette dernière contribution, passionnée et résolument engagée, m'est parvenue ce jour, le 10 mars 2015. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil DeferEXCLU

 

PAROLES D'ACTU - LA PAROLE À...

Jean Besson: « Tout doit être tenté

pour sauver ERAI »

 

Jean Besson

 

« Mort annoncée d'ERAI : Du gâchis »

 

   Gâchis. C'est le mot qui me vient pour qualifier la situation. Les élus qui ont rejeté le financement d'ERAI portent une lourde responsabilité. Ont-ils mesuré les conséquences de leur vote et de cette alliance contre nature, UMP-EELV-FN ? Et pourtant ERAI ne fait pas de politique, son parti c'est l'entreprise. Créé par Alain Mérieux sous la présidence du regretté Charles Béraudier, cet outil performant à l'international que beaucoup de Régions nous envient, a été soutenu et développé sous toutes les majorités qui se sont succédées à la Région.

   Alors oui, c'est du gâchis : 126 collaborateurs sacrifiés, des femmes et des hommes d'un grand professionnalisme. Des centaines d'entreprises rhônalpines lâchées dans la nature avec l'arrêt des contrats et la fermeture des antennes qui les hébergent à travers le monde. À l'heure où tout doit être fait pour développer notre commerce extérieur, c'est un message particulièrement négatif qui est envoyé aux investisseurs et aux PME-PMI qui ont plus que jamais besoin d'exporter.

   Comme l'a dit le Président (PS du Conseil régional de Rhône-Alpes, ndlr) Jean-Jack Queyranne, ces élus régionaux ont pris une décision grave qui met un terme brutal à un savoir-faire de plus de vingt ans.

   Mais aujourd'hui il faut rester encore optimiste et parler d'avenir. Tout doit être tenté pour assurer la survie de cet outil. En tant qu'ancien vice-président de la Région chargé des affaires européennes et de l'international, membre du conseil d'administration d'ERAI, je ne peux me résoudre à cette disparition.

   Les acteurs de bonne volonté doivent se mettre autour de la table et trouver des solutions pour continuer l'accompagnement des entreprises à l'export. Soyons-en convaincus, avec la fusion des Régions Rhône-Alpes et Auvergne, demain, les besoins seront encore plus grands.

 

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7 janvier 2020

« États-Unis-Iran... les monarchies du Golfe ont peur. Et à juste titre... », par Olivier Da Lage

Pour ce premier article de l’année 2020 - que je vous souhaite à toutes et tous, amis lecteurs, ainsi que pour vos proches, heureuse et enthousiasmante autant que possible -, j’aurais préféré choisir un sujet moins lourd, moins sombre. Mais l’actualité s’impose à nous, et elle est rarement légère : il y a cinq ans tout juste, alors que la France se remettait à peine des réjouissances du réveillon, le massacre perpétré à Charlie Hebdo venait bouleverser tout un pays et lui envoyer à la figure quelques froides réalités du monde qu’il avait un peu oubliées.

Le meurtre par les forces américaines, le 3 janvier à Bagdad, du général iranien Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique, a considérablement ravivé les tensions, coutumières depuis 1979, entre les États-Unis de Trump et l’Iran des mollahs. Les inquiétudes se font sentir depuis quelques jours dans toute cette région du monde, aux équilibres fragiles, et déjà largement déstabilisée par les conflits internes et inter-États. Le journaliste de RFI Olivier Da Lage, spécialiste de la péninsule arabique, a accepté, à ma demande, de nous livrer son décryptage de la situation, avec un focus particulièrement éclairant nous expliquant la crise vue d’Arabie saoudite, et des Émirats arabes unis. Merci à lui ! Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

« En première ligne dans l’affrontement États-Unis-Iran,

les monarchies du Golfe ont peur. Et à juste titre... »

 

Ali Khamenei

Le guide suprême Ali Khamenei, le 6 janvier 2020. Source : REUTERS via RFI.

 

“Be careful what you wish for, you may just get it”.

Depuis plus d’une dizaine d’années, plusieurs monarques du Golfe pressent les États-Unis d’attaquer l’Iran et de renverser son régime. Feu le roi Abdallah d’Arabie saoudite, recevant en 2008 le général américain David Petraeus, avait imploré les Américains de «  couper la tête du serpent  », autrement dit l’Iran. Le même message, plus direct et employant des expressions moins imagées, était relayé par les souverains de Bahreïn et d’Abou Dhabi, à la grande satisfaction du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou qui se félicitait publiquement de la convergence entre Israël et les monarchies du Golfe.

Mais l’administration Obama ne partage pas cette vision extrême de la façon de traiter avec l’Iran. De toute façon, les États du Golfe, ou en tout cas certains d’entre eux, sont ulcérés par la façon dont Obama réagit aux «  printemps arabes  » qu’ils voient comme une menace existentielle alors que les États-Unis voient une opportunité pour les peuples de la région de se faire entendre. Le comble est atteint lorsqu’ils apprennent en 2015 qu’Américains et Iraniens négocient secrètement depuis un an et demi sous l’égide du sultanat d’Oman qui ne leur a rien dit, bien qu’il soit membre du Conseil de coopération du Golfe, comme les cinq autres monarchies de la Péninsule arabique. Ces négociations aboutiront à l’accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne le 14  juillet 2015.

« L’Arabie saoudite et les E.A.U. ont travaillé en sous-main

pour faire élire Donald Trump, attendant après sa victoire

la mise en œuvre d’un programme de déstabilisation de l’Iran. »

Avec Obama, la rupture est totale et l’Arabie saoudite, comme les Émirats arabes unis et Bahreïn, misent sur son successeur à venir. En fait, ils font davantage que miser  : comme on le sait désormais, Abou Dhabi et Riyadh ont travaillé en sous-main pour faire élire Donald Trump. Ce dernier l’ayant emporté, ils attendent la mise en œuvre d’un programme de déstabilisation de l’Iran. De fait, les principaux responsables de l’administration Trump sont connus pour leur hostilité à la République islamique et leurs critiques passées de la passivité supposée d’Obama. Enhardi, le tout nouveau prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salman, annonce même en 2017 qu’il va porter la guerre sur le sol iranien. Les premiers gestes de Trump comblent d’aise ces émirs va-t-en guerre  : retrait de l’accord de Vienne, renforcement des sanctions pour infliger une «  pression maximale  » sur l’Iran, menaces à l’encontre des Européens qui se risqueraient à ne pas respecter les sanctions… américaines, etc.

Mais au fil du temps, un doute affreux les saisit  : et si Trump, en fin de compte, n’était qu’un faux dur, répugnant au conflit  ? Après tout, il s’est fait élire sur la promesse de rapatrier les troupes américaines, dont plusieurs dizaines de milliers stationnent au Moyen-Orient et alentour. Ils voient la confirmation de leurs soupçons lorsqu’en juin 2019, un drone américain est abattu par l’Iran au-dessus du golfe Persique sans que cela provoque la moindre réaction. Pis  : Donald Trump révèle que les militaires avaient préparé une action de représailles et qu’il y a renoncé en apprenant que le bombardement risquait de provoquer la mort de 250 Iraniens.

Quarante ans après Carter, et trois ans seulement après Obama, les monarques du Golfe se sentent à nouveau abandonnés par l’allié américain.

« Pris de doute quant à la détermination américaine

sur la question iranienne, Riyadh et Abou Dhabi se sont résignés,

à partir de juin, à une révision de leur stratégie face à Téhéran. »

Dans ce contexte, deux événements vont les conduire à réviser en profondeur leur stratégie.

En juin 2019, deux pétroliers croisant en mer d’Oman, à l’orée du fameux détroit d’Ormuz qui commande l’accès au Golfe, font l’objet d’attaques non revendiquées mais attribuées à l’Iran sans que les démentis de ce dernier ne parviennent à convaincre. Les deux pétroliers sont évacués mais ne coulent pas et tout laisse à penser que ces attaques n’en étaient pas véritablement et constituaient plutôt un avertissement. C’est en tout cas ce que croient comprendre les Émirats arabes unis qui, dans la foulée, annoncent le retrait de leur contingent militaire du Yémen, où ils combattent les Houthis, soutenus par l’Iran. Et en juillet, de hauts responsables émiriens se rendent à Téhéran pour y discuter sécurité maritime. C’est le premier contact de ce niveau depuis six ans entre les deux pays.

De même, le 14 septembre, des installations pétrolières saoudiennes situées à Abqaiq dans la province orientale sont attaquées par les airs avec une précision diabolique. Les Houthis revendiquent une attaque par drones, ce qui est immédiatement mis en doute, à la fois en raison de la sophistication de l’attaque et de la distance de la frontière yéménite. Les regards se tournent naturellement vers Téhéran dont les démentis ne convainquent pas plus qu’en juin. Les Iraniens ne cherchent d’ailleurs pas vraiment à dissiper l’impression qu’ils sont derrière une attaque qui, analyse faite, viendrait plutôt du nord que du sud et parvient à endommager, sans détruire complètement, ces installations vitales pour les exportations saoudiennes. La production de pétrole est temporairement réduite de moitié mais peut progressivement reprendre son rythme de croisière dans les mois qui suivent. Quoi qu’il en soit, à Riyadh aussi, le message a été parfaitement reçu.

Puisque les États-Unis ne semblent pas prêts à venir au secours de leurs alliés arabes, ces derniers doivent s’adapter à la situation nouvelle et, pour la première fois depuis 2015, les Saoudiens paraissent sérieux en affirmant qu’ils veulent mettre fin à la guerre au Yémen. De même, la tonalité des discours saoudiens à l’égard de l’Iran s’est considérablement assouplie. Riyadh et Téhéran échangent directement, ainsi que par l’intérmédiaire de pays tiers naguère encore marginalisés par l’Arabie, comme Oman, le Koweït et le Pakistan.

C’est alors que, prenant tout le monde par surprise, Donald Trump ordonne fin décembre le bombardement de cinq sites des Kataëb Hezbollah irakiennes, une milice chiite liée à l’Iran, en représailles après la mort d’un «  sous-traitant  » américain en Irak (autrement dit un mercenaire employé par l’armée américaine) tué lors de l’attaque d’une base militaire américaine près de Kirkouk quelques jours auparavant. Moins d’une semaine plus tard, le 3 janvier, le général iranien Qassem Soleimani était pulvérisé par un missile tiré d’un drone américain alors qu’il venait de quitter l’aéroport de Bagdad. Soleimani, l’architecte de l’expansion politico-militaire de l’Iran au Moyen-Orient, était un très proche du guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei au point que nombre d’observateurs le qualifiaient de numéro deux du régime, avant même le président Rohani.

« Soleimani, qui supervisait directement plusieurs milices

chiites irakiennes, revenait à Bagdad avec la réponse du Guide

à une proposition saoudienne de désescalade transmise par l’Irak,

qui agissait en tant que médiateur. »

Soleimani, qui supervisait directement plusieurs milices chiites irakiennes, revenait à Bagdad avec la réponse du Guide à une proposition saoudienne de désescalade transmise par l’Irak, qui agissait en tant que médiateur. L’Arabie saoudite a donc doublement été prise de court, à la fois par une réaction américaine violente qu’elle n’attendait plus, et par le fait que celle-ci intervient alors que Riyadh est engagé dans un processus diplomatique de rapprochement avec la République islamique. Mais à Washington, l’heure est désormais à la rhétorique guerrière, dans la bouche du président Trump que de son ministre des Affaires étrangères Mike Pompeo, sans considération pour les alliés des Américains, qu’il s’agisse des Européens, ouvertement méprisés par Pompeo, ou des alliés arabes du Golfe. Quand ces derniers affirment qu’ils n’ont pas été consultés ni même informés préalablement, leurs déclarations semblent crédibles, tant ils apparaissent désemparés.

À Abou Dhabi, le ministre des Affaires étrangères Anouar Gargarsh que l’on a connu plus belliqueux, plaide désormais pour un «  engagement rationnel  » et souligne que «  la sagesse et l’équilibre  » doivent prévaloir. Son homologue saoudien, Adel Jubeir, qui n’était pas le dernier à dénoncer l’Iran dans les termes les moins diplomatiques, insiste désormais sur «  l’importance de la désescalade pour épargner les pays de la région et leurs peuples des risques d’une escalade  ».

Un universitaire des Émirats arabes unis, Abdulkhaleq Abdulla qui a mis son talent et son influence au service du discours anti-iranien de son gouvernement ces dernières années, déclare à présent que le message à Trump des dirigeants du Golfe peut se résumer ainsi  : «  Épargnez-nous s’il vous plaît une autre guerre qui serait destructrice pour la région. Nous serons les premiers à payer le prix d’une confrontation militaire. Il en va donc de notre intérêt vital que les choses restent sous contrôle  ».

Enfin, le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salman, dépêche aux États-Unis son frère cadet Khaled ben Salman, vice-ministre de la Défense, ancien ambassadeur à Washington et homme de confiance de MBS avec un message simple à l’attention de l’administration américaine  : «  faites preuve de retenue  ».

« Les pétromonarchies du Golfe ont cessé de croire qu’une offensive

américaine contre l’Iran pourrait être sans conséquence

pour elles-mêmes ; elles espèrent désormais un apaisement. »

L’attaque de juin 2019 contre les pétroliers et celle du 14 septembre contre les installations pétrolières d’Arabie a tiré certaines monarchies pétrolières de leur rêve éveillé dans lequel les Américains pouvaient frapper l’Iran sans conséquences pour eux-mêmes. Cette inconscience était d’autant plus incompréhensible que les Iraniens, depuis plus de trente ans, ont toujours été très clairs  : en cas d’attaque américaine ou israélienne, ce sont les monarchies situées de l’autre côté du Golfe qui en paieront le prix. Leurs installations pétrolières et pétrochimiques sont des cibles faciles et aisément à la portée des missiles de la République islamique, tout comme, ce qui est d’ailleurs beaucoup plus grave, les usines de dessalement de l’eau de mer qui assurent l’essentiel du ravitaillement en eau potable des pétromonarchies.

Il ne faudra pas longtemps aux souverains du Golfe, qui ont si longtemps plaidé pour une attaque contre l’Iran auprès des dirigeants américains, pour voir si leur influence est suffisante afin de persuader désormais Donald Trump du contraire.

par Olivier Da Lage, le 7 décembre 2020

 

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11 mars 2014

Jules Sitruk : "Mon premier film ? J'y crois dur comme fer..."

J'ai eu la chance, il y a quatre mois et demi, de réaliser une première interview de Jules Sitruk, jeune acteur que nous connaissons tous d'abord pour les rôles d'enfants ou de jeunes ados qu'il a tenus dans Monsieur Batignole, Moi César, 10 ans ½, 1m39 ou encore Vipère au poing... Il avait accepté d'évoquer pour Paroles d'Actu sa carrière, déjà riche pour son âge, ses influences, très diverses, mais aussi ses projets. Dont un qui lui tenait particulièrement à cœur, la réalisation de son premier film, un court-métrage intitulé Windows.

Depuis, le projet a fait du chemin... La page Ulule de Windows est en ligne depuis peu. Vous connaissez le principe : si le concept vous séduit, si vous acceptez de participer à son financement, alors ce rêve aura une chance supplémentaire de voir le jour. C'est un Jules Sitruk à l'enthousiasme très communicatif qui a, une fois de plus, bien voulu répondre à mes questions - je l'en remercie, vivement. Fenêtre, donc, sur... Windows. Ouvrez-la, vous ne serez pas déçus... Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

JULES SITRUK

 

« Mon premier film ?

J'y crois dur comme fer... »

 

Jules Sitruk 2014

(Photos : J. Sitruk.)

 

Q. : 23/02/14 ; R. : 11/03/14

  

Paroles d'Actu : Bonjour, Jules. Je suis heureux de te retrouver pour une nouvelle interview, quatre mois après celle d'octobre. À cette occasion, tu m'avais un peu parlé de ton projet "Windows", sans trop entrer dans le détail. Avec sa mise en ligne sur le réseau de financement participatif Ulule, les choses se précisent, depuis quelques jours... Raconte-nous... Quelle a été, dans les grandes lignes, l'histoire de ce projet, de l'idée d'origine à la publication Ulule ?

 

Jules Sitruk : Bonjour Nicolas, ravi, aussi, de te retrouver !

 

Cela fait maintenant plus de deux ans que l'écriture de Windows a commencé. L'idée m'est venue le jour où j'ai emménagé seul pour la toute première fois. Avant cela, l'appartement que nous habitions avec mes parents était au rez-de-chaussée. Je me suis retrouvé dans un appartement dont la distance entre ma fenêtre et celle du couple d'en face était minuscule, trois ou quatre mètres, tout au plus. Je me suis alors rendu compte qu'ils partageaient avec moi, sans le vouloir, une grande partie de leur intimité. Je connaissais certaines de leurs habitudes, comme leurs émissions favorites respectives, leur rituel au petit déjeuner, ou encore la mélodie de leurs disputes. Alors que, dès que nous nous croisions dans l'escalier, nous redevenions de simples voisins, de proches inconnus. Voilà comment l'idée de Windows à commencé à germer en moi. J'ai commencé à écrire, puis Cyril Paris, réalisateur et ami proche, m'a rejoint dans ce travail.

 

L'écriture a pris beaucoup de temps. Plusieurs projets d'acteur m'en détournaient. Surtout, je me cherchais : en tant qu'auteur, en tant que conteur... Il m'a fallu beaucoup de temps et de réflexion pour mettre le doigt sur ce qui me travaillait réellement, sur ce que j'avais envie de dire, de dénoncer, et surtout pour trouver "ma" manière de le raconter.

 

Nous avons commencé à nous lancer à plein temps sur la prépa à la fin de l'été 2013. Le tournage est prévu pour début juin. La durée de préparation (presque un an) peut paraître longue, mais nous avions des choix restreints concernant les dates, notamment en rapport avec les emplois du temps de chacun. Et, ne voulant rien laisser au hasard, j'ai préféré avoir de la marge pour arriver, au premier jour de plateau, parfaitement préparé.

 

PdA : Ton expérience en tant qu'acteur est, pour ton âge, déjà très conséquente, nous l'avions pas mal évoquée la dernière fois. Passer derrière la caméra, m'avais-tu confié, était quelque chose qui te faisait « énormément » envie. Vois-tu la réalisation, la mise en scène comme une évolution naturelle de ton métier ?

 

J.S. : Non, pas du tout. Acteur, c'est un métier magnifique, qui se suffit en lui-même. Beaucoup n'ont pas besoin d'écrire ou de réaliser pour s'épanouir. Non, je pense que ce sont deux envies bien distinctes. J'ai toujours écrit des scénarios, dès mon plus jeune âge. Cela me permet de me lâcher, de déverser des flots de pensées, de reproches, d'idées, de fantasmes, qu'il me serait bien difficile de crier autrement, je suis bien trop réservé pour cela...

 

Le fait de mettre en scène est tout aussi important pour moi. On dit qu'il y a trois écritures dans un film : le scénario, la réalisation, et le montage. Je veux suivre l'oeuvre d'un bout à l'autre, la modeler du début à la fin. Je ne me suis rendu compte, avec l'expérience que j'ai pu acquérir en tant qu'acteur, que scénariste et réalisateur n'étaient pas le même travail, que rares étaient les réalisateurs écrivant leurs films en totalité. Mais c'était trop tard, le schéma était déjà bien installé en moi, et ces deux envies ont grandi côte à côte dans mon esprit.

 

PdA : Comment appréhendes-tu ce nouvel exercice ?

 

J.S. : Beaucoup d'excitation, mêlée à de l'angoisse... J'appréhende beaucoup, mais cela me transcende, et me pousse à tout préparer, dans le moindre détail. Je pense qu'il faut savoir où l'on va. Encore une fois, je ne veux rien laisser au hasard, et je sais que le travail que nous abattons en amont, avec la merveilleuse équipe qui m'entoure, me permettront d'être serein sur le plateau, et de pouvoir être pleinement concentré sur l'essentiel.

 

PdA : Le pitch de Windows : Léonard, jeune nerd asocial, se met à épier ses voisins, un jeune couple. Il ne sait pas encore à quoi il va s'exposer... La parenté avec Fenêtre sur cour (1954) est évidente. Quel est ton rapport au cinéma d'Hitchcock ?

 

J.S. : Depuis petit, les films noirs, de genre, les thrillers composent un cinéma qui m'a toujours fasciné. Je ne pourrais l'expliquer… J'adore avoir peur, ne pas savoir, être manipulé. C'est donc naturellement que, ma culture du cinéma se développant, j'ai découvert Hitchcock, assez tôt, et je l'ai tout de suite admiré. Ma mère me passait des épisodes d'Alfred Hitchcock présente... J'étais fan !

 

Mais je ne suis pas du genre à tout dévorer, quand je rencontre un cinéma que j'aime, il y en a tant. Je me laisse le temps de pouvoir savourer. Alors, crois-le ou non, quand j'ai commencé à écrire Windows, je n'avais encore jamais vu Fenêtre sur cour ! C'est durant l'écriture, en en parlant à des proches, que l'on m'en a parlé.

 

Les histoires de voisinages et de voyeurisme sont des thèmes vus et revus au cinéma - Caruso, de Palma, Mendes, entre autres, ont aussi travaillé dessus. Le véritable challenge est d'arriver à transcender, à sa manière, et avec sa propre vision, ces thèmes, créer, au final, son propre cinéma.

 

PdA : Les thèmes des nouveaux moyens de communication - et du déclin des communications réelles - au sein de la jeunesse, celui d'une société au voyeurisme de plus en plus généralisé, banalisé sont au cœur de ton intrigue. Pourquoi avoir voulu construire ton premier film autour de ces sujets ?

 

J.S. : Parce que je pense que le voyeurisme n'a jamais été aussi puissant qu'aujourd'hui. Et ce à cause de toutes ces nouvelles plateformes virtuelles : Facebook, Twitter, Instagram, les télé-réalités... Cela semble naturel, de nos jours, d'observer ses voisins, ses amis, sa famille, et même n'importe quel étranger, sans noter la perversité de la chose. 

 

Il n'a pas si longtemps, cela ne semblait pas aussi normal. Je vous donne un exemple, parmi d'autres... Tout jeune, j'ai vu Ennemi d'État, de feu Tony Scott. Et j'avais été terrorisé à l'idée que le gouvernement puisse être aussi présent dans la vie privée de chacun, à l'aide de satellites, de caméras de surveillance, de hackers, etc… Vraiment, c'est un film qui m'a marqué. Je me suis dit qu'il avait dû en terroriser bien d'autres… Sauf qu'aujourd'hui, beaucoup de gens divulguent leur intimité en permanence, leurs activités, leurs réflexions personnelles, leurs problèmes, leurs réussites, ils se géo-localisent même pour informer en temps réel sur ce qu'ils font, où ils mangent, etc… Je ne critique pas, je trouve juste cela étonnant, mais surtout dangereux : certains poussent le vice jusqu'à se filmer en plein acte de violence, et combien se retrouvent à moitié nus, en première page de leur profile, et ce à la vue de n'importe quel étranger... Je pourrais continuer longtemps sur ce sujet…

 

PdA : Il y a de toi, chez Léonard ? Est-ce qu'il te ressemble, ne serait-ce qu'un peu ?

 

J.S. : Il y a de moi, bien sûr. Premièrement, car, comme je l'ai dit, la base de Windows vient d'une expérience que j'ai moi-même vécue. Mais aussi dans son caractère : c'est un jeune homme réservé, toujours en observation, il tient cela de moi. Il y en a forcément plus, mais c'est alors de l'ordre de l'inconscient.

 

J'aime imaginer, créer de toutes pièces mes personnages. Jamais je ne chercherai à m'inspirer totalement de mes expériences ou de mon vécu pour écrire. La force du cinéma est de sublimer, d'une manière ou d'une autre, la réalité.

 

PdA : As-tu considéré l'idée de l'incarner toi-même, ou pas du tout ?

 

J.S. : Jamais. C'est une question qui revient souvent, mais je n'écris pas pour m'offrir des rôles. J'ai besoin de toutes mes forces pour réaliser. Je ne me vois pas, pour le moment, combiner les deux. Si j'arrive à mener à bien ce film, et que d'autres suivent - c'est ce vers quoi je tends plus que tout -, je ne m'accorderais des rôles que dans l'hypothèse où je ne verrais personne d'autre à la place. Pour Windows, personne ne pourrait mieux incarner Léonard que Michael Grégorio.

 

PdA : Tu m'offres la transition vers la prochaine question sur un plateau. Dans le rôle de Léonard, donc, on retrouvera, et c'est une surprise, Michael Gregorio, que l'on connaît d'abord en tant qu'imitateur et interprète de grand talent. Qu'est-ce qui t'a guidé dans ce choix ? A-t-il été partant rapidement ?

 

J.S. : Je n'ai jamais cherché à avoir une tête d'affiche, un acteur dit "bancable", pour faciliter le développement de mon film. Je hais l'idée que l'Artistique ne soit pas le principal nerf d'un film. Heureusement, en court-métrage, il y a plus de liberté qu'en long. Je cherchais l'acteur le plus à même d'incarner Léonard, celui qui me permettrait de voir mon personnage venir à la vie, et non pas quelqu'un qui s'en rapprocherait.

 

Michael, c'est en tombant par hasard sur lui à la télévision, en pleine ébauche de la première version du scénar', que j'ai su. Je dis bien « j'ai su », car jamais depuis le doute ne s'est immiscé. Il était absolument idéal pour jouer Léonard. Physiquement, déjà. Puis dans sa manière d'être, de jouer, de modeler sa voix et son corps au fil des différents personnages qu'il incarne dans ses spectacles. C'est un caméléon extraordinaire.

 

J'ai eu la chance de pouvoir entrer très facilement en contact avec lui. Je lui ai fait lire une première version, qui lui a beaucoup plu. Nous nous sommes donc rencontrés, et le feeling est tout de suite passé. Je crois que nous nous retrouvions dans le fait qu'il s'agit pour l'un et pour l'autre d'une première fois, chacun d'un côté de la caméra.

 

PdA : Quel sera le calendrier de la conception de Windows ? Débutera-t-elle avant le remplissage de ta jauge Ulule ?

 

J.S. : Le travail artistique à commencé il y a longtemps déjà. Et les dates de tournage sont déjà fixées : du 7 au 12 juin 2014. Mais c'est une véritable course contre la montre pour arriver à obtenir le budget nécessaire, et le compte Ulule, si nous arrivons à le mener à bien, représentera une aide colossale pour nous.

 

PdA : Admettons - ce que je te souhaite - que la somme demandée soit réunie, que le film se fasse comme tu l'espères. Qu'est-ce qui sera, ensuite, au programme pour Windows ? Je pense à sa diffusion, en particulier...

 

J.S. : Très sincèrement, je n'y pense pas pour le moment. Je suis obnubilé par la seule idée de mener le film à bien, voilà tout. Bien sûr, nous espérons qu'il sera acheté par des chaînes de TV, ce qui nous permettrait de le partager avec un maximum de personnes. Peut-être aura-t-il aussi une vie dans les festivals… Mais tout cela me semble encore bien loin...

 

PdA : Quel message aimerais-tu adresser à nos lecteurs pour les convaincre, pour leur donner envie de participer au financement du film ?

 

J.S. : Hmm… Le paradoxe, c'est que j'ai envie d'en parler longuement, de le raconter dans ses moindres détails, et ce avec la flamme de celui qui porte son projet, et, surtout, qui y croit dur comme fer. Mais je ne peux me permettre de trop en dire, car c'est ce qui est merveilleux dans ce genre de cinéma : se laisser surprendre, manipuler, pour notre plus grand plaisir...

 

Je peux simplement dire que les productions, l'équipe technique, les acteurs et moi-même, nous battons pour faire voir le jour à ce film qui nous emballe tous autant les uns que les autres. Nous voulons arriver à en faire une oeuvre époustouflante. Je n'ai pas peur de le dire. C'est ce vers quoi tend chaque personne travaillant sur un film. Et nous avons besoin d'aide financière car, malheureusement, sans aides venues d'amoureux du cinéma, d'amis, de mécènes, de solidaires, de curieux, cela sera bien plus laborieux...

 

PdA : As-tu, à ce jour, d'autres envies, d'autres projets en tant que réalisateur ?

 

J.S. : Bien sûr ! Je ne m'arrête jamais d'écrire ! Du court, mais aussi du long-métrage, pour un jour, peut-être. Seulement, chaque chose en son temps. Je me consacre, en ce moment, en tant que auteur/réalisateur en herbe, uniquement à Windows. Après... nous verrons...

 

PdA : Un dernier mot ?

 

J.S. : Merci, et rejoignez nous dans cette aventure !

 

Windows

 

Le projet vous a séduit ? Postez vos réponses - et vos réactions - en commentaire ! Et, surtout, allez sur la page Ulule de Windows pour en savoir plus et soutenir l'équipe du film ! Nicolas alias Phil Defer

 

24 juin 2019

« Le nazisme, sujet vierge... ou presque ! », par François Delpla

J’ai la chance, depuis maintenant trois ans, de compter parmi mes contributeurs réguliers, l’historien spécialiste du nazisme François Delpla. Auteur de nombreux ouvrages consacrés au Troisième Reich, M. Delpla a développé au cours de ses plus de trente années de recherche un certain nombre de thèses, devenues pour certaines des certitudes bien ancrées. Et tant pis si elles vont, parfois, à rebours de positions majoritairement admises par ses camarades historiens : il les défend inlassable, avec force arguments. Ce qui, quoi qu’il arrive, a l’immense vertu de nourrir des débats profitables à une meilleure mise en lumière des faits et de la pensée de leurs auteurs et acteurs. Parmi les convictions fortes de M. Delpla : une contestation de celles des tenants de l’école dite "fonctionnaliste", selon lesquels les décisions prises (et notamment la Shoah) auraient été pour beaucoup la conséquence de circonstances, par définition changeantes ; une volonté de remise au cœur de l’étude et du dispositif nazi du Führer, puisque perçu par l’historien comme ayant été à la manœuvre du début jusqu’à la fin.

Une idée récurrente dans la pensée de M. Delpla, et exprimée plus d’une fois dans nos interviews : on n’en serait qu’aux balbutiements de la recherche sur et de la connaissance du nazisme. J’ai souhaité l’inviter à expliciter cette idée, et il a accepté de répondre aux deux thématiques que je lui ai proposées : « Le nazisme, sujet vierge... ou presque ! », puis « Pour mieux comprendre le nazisme : quels territoires à défricher, quels documents à déchiffrer ? ». Je le remercie d’avoir accepté une nouvelle fois de se prêter au jeu. Et, comme toujours, puissent ses contributions inviter à réfléchir, et être versées au débat, l’essentiel est là. Une exclusivité Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Une histoire du Troisième Reich

Une histoire du IIIe Reich, Perrin, 2014.

 

la tribune

« Le nazisme, sujet vierge... ou presque ! »

par François Delpla, le 11 juin 2019

 

Pour soutenir ce titre paradoxal, je commencerai par parcourir les cinquante dernières années, posthumes, de ce mouvement lancé il y a près de cent ans, avant de revenir sur son premier demi-siècle.

 

Un débat et des hommes

Il est généralement admis qu’un duel entre deux écoles historiographiques s’est engagé dans les années 1960, l’une qui s’intitulait «  fonctionnaliste  » et l’autre dite «  intentionnaliste  » (ce mot étant lui-même forgé et propagé par les fonctionnalistes).

Dans le camp fonctionnaliste, on trouvait deux fondateurs allemands, Martin Broszat (1926-1989) et Hans Mommsen (1930-2015), et, outre leurs disciples, de nombreux épigones anglo-saxons (Ian Kershaw, Tim Mason, Christopher Browning…).

Dans la mouvance «  intentionnaliste  » voisinaient des personnalités diverses, depuis les Allemands Andreas Hillgruber, Klaus Hildebrand et Eberhardt Jäckel jusqu’à l’Américaine Lucy Dawidovicz.

Le duel est censé avoir culminé dans les années 60 et 70, au net avantage du fonctionnalisme. Puis l’heure aurait été à la synthèse.

 

Conjoncture ou planification  ?

Pour les fonctionnalistes, l’idéologie nazie, en raison de son manque de réalisme, a dû, dès le départ, composer avec une réalité qui échappait à ses adeptes, en sorte que toute décision résultait non d’une intention mais d’un compromis entre des idées délirantes et un réel résistant. En conséquence, cette école présente très rarement la politique mise en œuvre sous la direction de Hitler comme le résultat d’une planification. Elle privilégie tantôt les racines sociales et les processus de longue durée, tantôt la conjoncture la plus immédiate, et toujours multiplie les facteurs.

Les «  intentionnalistes  » sont ceux qui résistent à ce vent dominant en introduisant dans leurs analyses un minimum de continuité. Hélas, seulement un minimum.

 

Preuves et documents

Les fonctionnalistes sombrent, à chaque pas, dans un défaut de méthode  : une déformation de la démarche que deux théoriciens de l’histoire encore très révérés, les Français Langlois et Seignobos, ont prônée à la fin du XIXème siècle sous le nom de «  positivisme  ». L’histoire, enseignent-ils, s’appuie sur des documents et ne peut rien affirmer sans un répondant documentaire. Les historiens du nazisme ont fort souvent, à propos des questions les plus centrales, imprudemment outrepassé ce conseil de prudence, le transformant en  : «  pas de document, pas d’événement  ». Dans certains cas, cela revient à prêter main-forte aux effaceurs de traces. Tout particulièrement quand on traite du national-socialisme, un régime où le secret, le trompe-l’oeil et le cloisonnement étaient élevés à la hauteur d’un art.

 

La manœuvre initiale

L’incendie du Reichstag, le 27 février 1933, est l’un des faits les plus saillants de l’histoire du nazisme et l’acte de naissance de cette dictature. Mais il ne saurait, selon l’école fonctionnaliste, être attribué aux nationaux-socialistes puisqu’on ne dispose pas d’un ordre signé par eux à cet effet. Et comme on n’a découvert et châtié qu’un coupable, celui-ci a nécessairement agi seul et de sa propre initiative. Telle est la thèse de «  l’acteur unique  » Marinus van der Lubbe, popularisée en 1964 par Hans Mommsen dans un article fondateur du courant fonctionnaliste. L’erreur de méthode est patente car les ordres peuvent être donnés oralement, et les indices peuvent être effacés. Le raisonnement doit alors envisager les moyens dont disposaient des commanditaires, ou des complices, pour passer inaperçus.

Dans le cas de cet incendie, ces moyens sont aussi nombreux que faciles à appréhender.

 

Hitler se place lui-même dans un étau pour accéder au pouvoir

Lors de son accession à la chancellerie, le 30 janvier 1933, Hitler est coincé entre un président, Paul von Hindenburg, qui peut à tout moment le destituer, et un vice-chancelier, Franz von Papen, qui avait recruté et commandé, dans un cabinet précédent, presque tous les autres ministres, à l’exception de celui de l’Intérieur, le nazi Wilhelm Frick, et de Göring, ministre sans portefeuille. Ce dernier est nommé en même temps ministre de l’Intérieur en Prusse, sans abandonner pour autant la présidence du Reichstag, qu’il assurait depuis août 1932.

Hitler commence à desserrer l’étau au bout de 48 heures, en obtenant de Hindenburg le 1er février une dissolution du Reichstag qui n’était pas constitutionnellement nécessaire et n’avait pas été convenue avant sa nomination. L’ouverture d’une campagne électorale augmente considérablement l’importance des ministères de l’Intérieur, au plan national comme à celui de la Prusse. Comme le gouvernement était présenté comme celui de la dernière chance avant une guerre civile, la police était fondée à réprimer quiconque le critiquait, et la campagne en offrait de multiples occasions.

Hitler arrache dans ce sens à Hindenburg, dès le 4 février, un décret que Göring met à profit pour saisir les journaux et interrompre les meetings des partis non gouvernementaux, pas toujours mais souvent. Il décrète même, sans que personne y mette obstacle, que les milices SA et SS peuvent assister la police dans ce «  maintien de l’ordre  », munies d’un simple brassard.

Puis Göring fait perquisitionner le siège du KPD (le parti communiste allemand), abandonné depuis quelques jours par ses personnels, ce qui ne l’empêche pas d’y trouver des plans de conquête violente du pouvoir, passant par des attaques contre des bâtiments publics.

Pendant ce temps, le jeune Hollandais Marinus van der Lubbe, ancien communiste, est venu à pied de Leyde à Berlin, où il commence à faire de l’agitation antinazie dans les files de chômeurs tout en tentant maladroitement d’incendier des bâtiments publics. Si aucun document ne montre Hitler ou Göring ordonnant de brûler le Reichstag, aucun non plus ne nous renseigne sur le comportement de la police vis-à-vis de cet agitateur, qui devait bien avoir été repéré.

 

La triple fonction de Göring aurait-elle pu ne jouer aucun rôle  ?

Les pouvoirs dévolus au président du Reichstag, notamment en matière de recrutement du personnel, offrent maintes possibilités pour introduire Marinus van der Lubbe dans le parlement à la nuit tombée et lui mettre en main de quoi incendier la salle des séances, ou confier cette mission à quelqu’un d’autre en s’arrangeant pour que Lubbe porte le chapeau. Göring, qui peut, en tant que ministre, disposer d’indicateurs qui repèrent l’incendiaire et l’apprivoisent en se présentant comme des antinazis, peut aussi, en tant que président, embaucher et piloter des agents nazis, membres du SD ou de quelque officine spécialement formée.

 

Deux dirigeants très organisés, qui agissent de concert

Trois autres indices peuvent être invoqués, relatifs au comportement du couple Hitler-Göring juste après l’incendie.

Tout d’abord, ils se précipitent sur les lieux alors que, lorsqu’un pouvoir est surpris par une soudaine révolte, le bon sens commande que ses dirigeants restent à l’abri en attendant de plus amples nouvelles.

Ensuite, ils font arrêter dans leur lit au petit matin des dizaines de responsables communistes, ce qui ne s’improvise pas en une nuit.

Enfin, Göring donne une conférence de presse pendant laquelle il fait état des documents subversifs saisis au siège du KPD en annonçant leur publication prochaine… qui n’aura jamais lieu.

Or, s’il avait eu vent de projets d’attaque contre des bâtiments publics, il lui incombait de protéger le Reichstag, à la fois comme président et comme ministre, et nul n’aurait dû pouvoir y pénétrer sans être fouillé et enregistré.

En revanche, un tel incendie, provoqué par lui à ce moment-là, s’inscrivait parfaitement dans la progression de la confiscation du pouvoir par le parti nazi, achevée pour l’essentiel dès le lendemain lorsque Hitler arrache, à un Hindenburg et à un Papen médusés, un décret suspendant toutes les libertés, qui sera reconduit sous diverses formes jusqu’en 1945.

Le coup d’État est là. Hitler n’a accepté de se placer dans un étau que pour desserrer et contrôler la vis au plus vite.

 

Quand une profession s’engouffre derrière une thèse mal assurée

Que Hans Mommsen, dans son article de 1964, écrive que Hitler, surpris par l’événement, «  met tous ses pions sur la même case comme un mauvais joueur de roulette et gagne  », c’est là une fantaisie individuelle. Qu’on en sourie est une chose, qu’on la prenne au sérieux en est une autre mais que toute une profession souscrive à un tel jugement est un symptôme fort éloquent. Il suggère que la démarche fonctionnaliste, loin d’être révolutionnaire, plonge de profondes racines dans la période antérieure, celle du nazisme puis de la guerre froide.

La théorie de «  l’acteur unique  » succède en effet à une autre vision dominante  : celle d’un commando de SA venu par le souterrain du chauffage… un simple retournement de la version nazie primitive d’une escouade communiste arrivée par le même chemin, qui aurait fait le travail tout en laissant van der Lubbe se faire prendre. Propagée en 1934 dans un «  Livre brun  », la thèse d’un commando de SA, actionné par Göring ou Goebbels, résista quelque temps dans des sphères militantes après la publication de l’article de Mommsen, par exemple en RDA.

Le public avait alors le choix entre une grossière invraisemblance (un acteur unique venu de l’étranger, pyromane maladroit qui se serait mis par hasard à faire les bons gestes au bon endroit) et la non moins grossière action d’un commando porteur de gros bidons de matière inflammable, qui n’aurait pas dû passer inaperçu.

Les nazis auraient eu, dans les deux cas, beaucoup de chance. On leur dénie par là toute capacité  d’intrigue et de planification (ils auraient attendu passivement le miracle d’un «  acteur unique  »), ou au moins toute subtilité dans leurs manœuvres.

Quant à ceux qui, sans adhérer à l’une ou à l’autre théorie, persistent à soupçonner les nazis d’avoir fait brûler leur parlement, ils sont volontiers accusés de «  conspirationnisme  ».

 

Un crime de masse engendré par la conjoncture ou un génocide planifié et mis en œuvre sur ordre  ?

La difficulté vient précisément du rôle écrasant de Hitler. On veut bien l’admettre, s’agissant des crimes… encore que, dans les années 1980, le courant fonctionnaliste ait accouché d’une théorie suivant laquelle Himmler et Heydrich avaient été à l’origine de la Shoah, non point en vertu d’une idéologie mais de la difficulté de garder et de nourrir les Juifs des régions envahies  ; Hitler se serait contenté de les approuver, «  peut-être d’un signe de tête  », comme quoi le positivisme le plus raide peut s’accommoder d’une imagination débridée. Dans les années 1990 cependant, un consensus s’est établi sur l’idée que Hitler avait donné un ordre de meurtre, et non une simple approbation.

 

Un Führer faible et maladroit, porté au pouvoir par un déterminisme historique

Si on a fini par consentir à voir en lui le chef de bande d’un régime responsable de millions de morts, on n’accorde pas pour autant à Hitler beaucoup de maestria. Et ce, dès son entrée en politique.

Lorsqu’il commence à se faire connaître en Bavière au début de la décennie 1920, la presse de gauche, ou certains journaux catholiques, remarquant qu’il n’exerçait aucun métier avant celui de politicien, se mettent à le taxer de paresse. Les mêmes, en raison de son talent le plus voyant, l’éloquence, le traitent de bavard, de beau parleur, de démagogue. Une sociologie marxiste sommaire s’en mêle  : le courant stalinien le réduit à être «  l’homme des trusts  » tandis que Trotsky, qui écrit beaucoup sur le nazisme au début de son exil commencé en 1929, professe que Hitler tire ses idées de son auditoire «  petit-bourgeois  ».

Toutes les hypothèses se donnent libre cours à l’exception d’une seule  : on évite soigneusement d’examiner si on n’aurait pas affaire à un politicien certes très particulier, mais travailleur et talentueux.

Or le régime qu’il a créé et dirigé jusqu’au bout a été d’une efficacité certaine. Son exclusion de tout rôle dans l’incendie du Reichstag, pratiquée par les fonctionnalistes, se retrouve à tous les stades de sa carrière, et du traitement de celle-ci par les observateurs, avant comme après 1945.

Comme il faut bien combler ce vide explicatif, on met en scène, côté allemand, les subordonnés, la chance, le hasard ou les calculs soit myopes, soit cyniques, des élites, et à l’étranger les erreurs, les lâchetés ou les divisions de ceux qui auraient pu et dû, sous toutes les latitudes, s’opposer. En d’autres termes, le régime nazi, parvenu au pouvoir par un mélange de fatalité historique et de légèreté des classes dominantes, était dirigé par un nul  : c’est le déterminisme qui l’a porté au pouvoir… mais ce sont ses erreurs qui expliquent ses échecs.

Telle est l’équation fondamentale, enveloppée d’une phraséologie souvent très pompeuse, qui domine l’étude du nazisme depuis des dizaines d’années. Mon travail et mes recherches me conduisent, que je le veuille ou non, à des conclusions différentes  : Hitler menait sa barque, du début à la fin.

 

Les panneaux tendus par le nazisme fonctionnent toujours

L’antinazisme, quand il engendre la peur de rendre Hitler sympathique ou admirable en lui prêtant des qualités, rejoint… le nazisme lui-même, et se montre docile à son chef. Car celui-ci planifiait ses coups d’autant plus efficacement qu’il dissimulait cette activité sous des dehors brouillons, impulsifs et indécis.

Le régime lui-même était présenté par divers artifices comme divisé, et son chef comme tiraillé entre des clans divers, par exemple des «  durs  » et des «  mous  ». Il n’est d’ailleurs pas faux que des courants aient existé, ainsi que des rivalités individuelles. Mais ce que l’histoire n’aurait jamais dû perdre de vue, c’est qu’un chef dominait tout cela. Il mettait à profit l’apparent désordre de son appareil d’État pour masquer son jeu, et le fait même qu’il avait un jeu.

Quant aux erreurs qu’on lui prête, elles appellent deux remarques  : 

1) il en fait quelques-unes dans les années 1920 et montre alors une grande aptitude, rare chez les politiciens, à en tirer de fécondes leçons  ;

2) il n’en commet strictement aucune dans les années 1930.

Toutes ses fautes, réelles ou supposées, sont donc, dans la période où il est au pouvoir, postérieures au moment où, pour la première fois, il croise le fer avec Winston Churchill. Car à la mi-mai 1940, la toute récente accession de ce vieil adversaire à la barre de l’Angleterre, et le fait qu’il s’y maintienne contre vents et marées, privent Hitler d’un traité de paix qui aurait durablement installé la domination allemande et nazie en Europe.

L’accession et le maintien de Churchill au pouvoir dérangent ses plans d’une manière qui va s’avérer irrémédiable.

Pour échapper à ces évidences, l’historiographie du nazisme, succédant après 1945 aux observations contemporaines de diverses obédiences, a pris (ou prolongé) quelques très mauvais plis, transcendant bien souvent les écoles. Avec essentiellement une circonstance atténuante - ou accablante, comme on voudra : que l’on soit, avant 1945, un politicien ou un journaliste formé aux meilleurs écoles, marxistes comprises, ou bien, après 1945, un diplômé des départements d’histoire des universités les plus prestigieuses, il n’est pas facile d’admettre qu’un quidam sorti du collège à seize ans sans le moindre parchemin ait pu se hisser à la tête d’une grande puissance et faire au moins jeu égal, pendant des années, avec tous ses collègues étrangers. C’est ainsi qu’aux États-Unis et en Russie, mais ailleurs également, on entend souvent dire que même si Churchill n’avait pas existé, Roosevelt et Staline, qui «  gagnaient du temps  » en fourbissant leurs armes, s’en seraient servis de toute façon  : ce sont là des assertions plus partisanes que scientifiques.

L’intelligence de Hitler et son dérangement mental, tous deux extrêmes, doivent être au centre du propos si on veut vraiment comprendre le Troisième Reich dans sa spécificité, et non dans ce qu’il peut avoir de commun avec tel ou tel autre régime. Le travail commence à peine. Quant à l’auteur de ces lignes, il continue d’aller de découverte en découverte.

 

Principaux ouvrages  :

Hitler, Grasset, 1999
La face cachée de 1940 / Comment Churchill réussit à prolonger la partie, De Guibert, 2003
L’individu dans l’histoire du nazisme / Variations sur l’arbre et la forêt, mémoire d’habilitation, 2012
Une histoire du Troisième Reich, Perrin, 2014
Hitler, propos intimes et politiques, 2 volumes, Nouveau Monde, 2015 et 2016
Hitler et Pétain, Nouveau Monde, 2018

Site personnel  : www.delpla.org

Sur Facebook  : groupe ISSN (International Society for the Study of Nazism), adonné notamment, depuis février 2019, à l’exploitation des archives en ligne de l’Institut für Zeitgeschichte (Munich)  : https://www.facebook.com/groups/StudyOfNS.

 

 

Hitler et Pétain

Hitler et Pétain, Nouveau Monde, novembre 2018.

 

appendice

« Pour mieux comprendre le nazisme : quels territoires

à défricher, quels documents à déchiffrer ? »

Il nous manque à ce jour :

  • Une confrontation serrée des intentions exposées dans Mein Kampf et de la politique suivie entre 1933 et 1945 («  tout n’est pas dans Mein Kampf  », dit un slogan cher aux fonctionnalistes  ; or l’édition commentée enfin publiée en 2016 par l’Institut für Zeitgeschichte de Munich a détaillé le contenu du livre et l’a rapproché d’un certain nombre de «  sources  », ou de variantes contemporaines, mais ne s’est guère demandé dans quelle mesure, et en quoi précisément, la réalisation avait fait évoluer le projet).

  • Une analyse de la politique hitlérienne vis-à-vis des gouvernements français successifs, mettant en lumière la continuité des procédés du prédateur pour endormir ou divertir sa proie.

  • La même chose, mutatis mutandis, pour sa politique vis-à-vis du Royaume-Uni.

  • Une narration de la Seconde Guerre mondiale montrant la persistance du but (une alliance «  raciale  » avec le Royaume-Uni) à travers les apparences et les détours.

  • Une explication de texte détaillée du journal de Goebbels, ou encore des riches mémoires, reflétant des notes prises sur le moment, du confident de Hitler le plus intime et le plus mal connu, Otto Wagener.

  • Un inventaire des manipulations, par Hitler, des personnalités proches et lointaines (par exemple, les naïfs mémoires de Leni Riefenstahl, inconsciente cinquante ans plus tard d’avoir été manipulée, sont à cet égard une mine à ciel ouvert).

  • Une édition enfin critique du Hitler m’a dit de Hermann Rauschning (fin 1939) démêlant une double manipulation  : celle de l’auteur par Hitler, et celle de l’opinion mondiale par un pamphlet guerrier fait (à Londres) de bric et de broc.

  • Un travail analogue à celui de Harald Sandner (Das Itinerar, 2016, sur la localisation de Hitler jour après jour) sur ses activités et autres manœuvres (sans préjudice d’une correction de toutes les erreurs relevées par Sandner dans la littérature antérieure, dont on trouve un florilège en ligne).

  • Un Who’s who du Troisième Reich montrant les activités et les missions de chacun, civil ou militaire, avec une grille de lecture plus fine que l’éternel «  panier de crabes luttant les uns contre les autres  » servi pendant le premier siècle (et influençant, pour l’instant, peu ou prou tous les chercheurs).

  • Un constat du «  sans faute  » de la politique hitlérienne entre 1930 et la mi-mai 1940, imposant enfin l’idée que le surgissement de Churchill dérange irrémédiablement un scénario presque parfait, et prive le nazisme d’un succès durable, sinon pour mille ans, du moins pour quelques générations.

  • À propos de l’antisémitisme, un inventaire de l’héritage des auteurs antérieurs, ou de l’influence des contemporains, permettant de cerner enfin ce que l’antisémitisme hitlérien avait de spécifique (une question presque jamais posée, et, quand elle l'est, le plus souvent résolue avec simplisme : il serait seulement plus "radical").

  • Une réflexion psychiatrique et psychanalytique sur la cohabitation entre psychose et intelligence, délire et réalisme.

  • Une étude de la postérité du nazisme échappant aux slogans et aux amalgames, en proscrivant les concepts confus comme «  totalitarisme  » ou «  nazislamisme  ».

  • Une prise en compte exhaustive des archives importantes. Très instructif est, à cet égard, le fonds que l’Institut für Zeitgeschichte a mis en ligne sous la cote https://www.ifz-muenchen.de/archiv/zs/zs-0003.pdf?fbclid=IwAR0l7HFsNT3MOrBA2y8VeAsq-z3_M2gIb6CPE5EP1xoTxbjUsExqgPhiJCU et les suivantes (0004, 0005 etc.). Il témoigne à la fois des centres d’intérêt des historiens allemands depuis 1945 et des pistes qu’ils ont négligées. L’exploration de cette mine est menée depuis quelques mois par le groupe Facebook ISSN (International Society for the Study of Nazism) https://www.facebook.com/groups/StudyOfNS/ . Un groupe ouvert et accueillant.

par François Delpla, le 21 juin 2019

 

François Delpla 2019

 

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4 février 2018

Louis Pétriac : « Magda Goebbels, une perverse narcissique au dernier degré »

J’ai la joie d’accueillir dans ces colonnes, pour la première fois, Louis Pétriac, un homme passionné au parcours attachant. Fondateur de l’éditeur indépendant Decal’âge Productions, il est aussi auteur. Il a consacré, l’année dernière, une étude documentée (Magda, la « chienne » du Troisième Reich) à la vie et à la personnalité de Magda Goebbels, épouse de Joseph, sinistre bras droit de Hitler, de facto la "Première Dame" du Troisième Reich. Il a accepté de répondre à mes questions, et bien au-delà, a consenti à se livrer de manière très personnelle. Je len remercie chaleureusement, et je vous invite, lecteurs, à vous saisir de son livre, qui nous en apprend beaucoup, et risque au passage den surprendre plus d’un ! Un document exclusif Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Q. : 18/01/18 ; R. : 28/01/18.

Louis Pétriac: « Magda Goebbels, une perverse

narcissique au dernier degré. »

 

Magda la Chienne du 3e Reich

Magda, la « chienne » du Troisième Reich, Decal’âge Productions, 2017.

 

Louis Pétriac bonjour, et merci d’avoir accepté mon invitation pour cette interview, pour Paroles d’Actu. L’objet premier de notre échange, c’est votre ouvrage, Magda, la « chienne » du Troisième Reich, paru en 2017 chez votre éditeur maison, Decal’âge Productions. Mais avant toute chose, j’aimerais vous inviter à vous présenter un peu, à nous parler de vous, et de votre parcours jusque là ?

présentation et parcours

Bonjour Nicolas. Pour vous répondre, je reviendrais sur quelques dates.

Oct. 1990. Une jeune femme d’un cabinet de ressources humaines de Brive, rencontrée par le truchement de l’AFPA où j’étais en train de devenir électricien, me convainc de me tourner vers la communication. Nous arriverons très vite à l’opportunité de proposer un atelier d’écrivain public à Périgueux…

Dans une modeste chambrette louée chez une vieille dame, un espoir fou vient de renaître alors que trois ans auparavant j’avais tout perdu à la suite d’un krach boursier. Pas de matériel, pas d’argent, juste la foi, celle qui vous laisse espérer des lendemains meilleurs. Malgré les menaces d’un huissier diligenté par une caisse de retraite contre laquelle je me bats encore : la CIPAV… Un pamphlet  : Sus aux volatiles, la chasse est ouverte a même été publié voici quelques mois. Dès l’ouverture de mon atelier, j’avais à couvrir le montant de cotisations disproportionnées pour un artisan érémiste sans bénéficier du moindre délai. Comme l’écrira quelques mois plus tard l’Agence Nationale pour la Création d’Entreprises dans un article consacré à mon projet, «  C’est sans appui moral ni matériel et sans expérience du métier que le créateur s’est lancé, fort de sa seule motivation  ».

Nov. 1996. Mon petit atelier est primé par une fondation, celle de La Lyonnaise des Eaux et fait l’objet de deux articles publiés dans L’Evénement du Jeudi et Le Nouvel Observateur. Survient une rencontre avec l’équipe de Jean-Luc Delarue. Un « Ça se discute » est diffusé sur France 2. Je vais enfin pouvoir m’installer correctement et avoir pignon sur rue !

Eté 2006. Virage à 180° avec l’arrivée d’Internet et de Facebook. Surgit dans la vie de l’écrivain public le livre. Je ne disposais pourtant d’aucune formation et n’avais suivi qu’une approche du métier chez un éditeur local pendant à peine un mois. Mais ce dernier m’avait mis en relation avec une très vieille dame (86 ans), polyglotte et bras droit d’un ancien secrétaire d’État qu’il n’avait pu publier et qui, devenue lectrice, va me recommander de lancer ma propre marque de fabrique. Devenue une fidèle de mon atelier, elle m’avait, c’est vrai, déjà confié la mise en page de quelques recueils de poésie et avait apprécié mon concours.

 

« Un premier gros travail, autour des Compagnons de la Chanson :

nous sommes en mars 2007, Decal’Age Productions est lancé !  »

 

Un premier gros travail est mené avec les admirateurs de grandes vedettes de la Chanson française, les Compagnons de la Chanson, redécouverts sur le petit écran. Invité par Drucker, Fred Mella leur ancien soliste y était apparu en vue de la promotion d’une autobiographie. À la recherche d’une aide pour une relecture de témoignages je leur propose d’aider, non seulement à cette relecture, mais de publier leur hommage. Nous sommes en mars 2007, Decal’Age Productions éditions est lancé ! Réellement ! Je venais juste de publier mon premier ouvrage sous ce label : Voyage au pays de la déraison, m’inspirant d’un conseil du psy Boris Cyrulnik. Parallèlement à ce gros travail, je crée pour la promotion du futur ouvrage un site « Compagnons de la Chanson » que j’animerai quelques années, tissant des liens qui perdurent encore. L’ouvrage s’écoulera, sans aucune diffusion, à un millier d’exemplaires après une dédicace mémorable à Lyon avec d’anciens Compagnons de la Chanson, flattés que l’on se souvienne encore d’eux plus de vingt ans après l’arrêt d’une carrière fantastique et un sacré carnet d’adresses. Purée de nous autres, comme aurait pu dire Roger Hanin, si j’avais eu les fonds propres, Maman  !

D’autres projets vont ensuite s’enchaîner. Un vieux maquisard inconnu dans sa propre région va m’apporter une idée de récit qui lui vaudra d’être décoré de la Légion d’Honneur. Puis un ouvrage sur l’autisme et, entre deux récits de vie, des recherches autour d’un témoignage évoquant une Silésie devenue polonaise. Au total une petite vingtaine d’ouvrages avec la complicité d’un auteur, magnétiseur, qui avait pu redonner un sens à sa vie, tout comme moi. Onze années d’expériences souvent gratifiantes, tant en qualité d’éditeur que d’auteur.

Voilà comment je suis arrivé au nazisme à la fin de l’année 2016, cette fois-ci en tant qu’auteur après avoir tenté de le faire publier ailleurs que chez Decal’Age Productions éditions, mais sans pour autant insister et adresser le tapuscrit à plusieurs maisons d’édition.

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur Magda Goebbels, que le monde connaît d’abord en tant qu’épouse de Joseph, apôtre parmi les apôtres et ministre de la Propagande de la dictature hitlérienne ? Vous l’affirmez vous-même, vous n’êtes pas historien, en tout cas vous n’en avez pas le titre, mais vous avez fait des recherches, recoupé des informations : en quoi diriez-vous que vous apportez quelque chose de nouveau, d’original sur le sujet ? Et pourquoi ce choix de titre, inattendu, et aussi un peu dérangeant a priori ?

pourquoi Magda ?

Des recherches sur cette Silésie devenue polonaise venaient de me donner l’occasion d’enquêter sur le vécu des Allemands entre 1900 et 1945. J’ai eu besoin de savoir comment une Allemande de mes connaissances, aujourd’hui disparue, avait traversé la période hitlérienne. Je venais de me procurer un témoignage très peu diffusé datant de… 1952 : Wie Pitschen starb. S’il me restait quelques vagues connaissances de langue allemande datant du collège, j’avais à traduire quelque chose qui avait été bâti avec une certaine émotion par un Allemand, pas forcément acquis aux thèses nazies, et qui avait dû fuir devant l’Armée rouge. C’est donc, sans réellement le vouloir, que je me suis retrouvé face à une biographie consacrée à Magda Goebbels évoquant ce qu’avait été en 1945 la menace russe.

Au départ, il n’était pas question de rechercher des informations sur cette nazie. Comme beaucoup, j’avais su ce qui était arrivé dans ce bunker, mais je n’avais jamais approfondi la chose. L’ouvrage sur cette Magda commandé chez PriceMinister n’avait donc été commandé que pour m’aider à cerner l’atmosphère en Allemagne et donner une suite à la biographie silésienne sur laquelle j’avais commencé à travailler. J’étais encore loin de me douter que ce livre écrit en 2005 par Anja Klabunde allait déclencher ce qu’il a déclenché en moi, un sentiment où se mêlaient révolte et répulsion, et aussi le besoin de comprendre.

À tel point que, différant les travaux entrepris sans obligation de production imminente, j’ai commencé à surfer sur le net, tombant sur un tout autre discours, celui d’un Argentin, Mendoza, qui avait de son côté enquêté sur le personnage. Il livrait une toute autre vérité. Qui avait donc raison  ? Klabunde la biographe allemande ou Mendoza cet Argentin ?

Toujours sur le net, je me suis ensuite retrouvé face à un autre ouvrage, celui de Tobie Nathan et cette enquête sur Arlosoroff écrit avec un style beaucoup moins conventionnel et très sensuel que je m’étais procuré. Une sorte de polar, mais qui ouvrait d’autres portes. L’affaire était lancée. Nathan reconnaissait que la dame était cynique, un peu légère et portée sur la chose. Il donnait de surcroît une définition du cynisme s’inspirant de recherches menées sur l’Antiquité. Et, au-delà de la traduction des vocables grecs kunos apparenté au chien et kunikos, sur celle de chienne qui, par ailleurs, collait fort bien à l'égérie nazie, tant sa quête du plaisir dans le Berlin décadent de la fin des années vingt était manifeste. Dans la philosophie antique, ceux que l’on assimilait à ces "kunikos" appartenaient à l’école philosophique d’Antisthène et de Diogène et prétendaient revenir à la nature en méprisant les conventions sociales...

 

« Un être cynique, aux appétits sexuels évidents, et méprisant

les conventions sociales : voilà les traits qui firent

de Magda la "Chienne du Troisième Reich". »

 

Magda Goebbels m’est soudain apparue sous la lumière d’un être cynique qui avait des appétits sexuels évidents et son mépris des conventions sociales en a très vite fait une chienne, la «  Chienne du Troisième Reich  ». Sans avoir encore une idée complète du personnage, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose, même si je me doutais qu’en relevant un tel challenge j’allais devoir creuser et creuser encore. Peut-être en adoptant une démarche différente et en prenant le risque de heurter un éventuel lectorat si je menais ce projet d’écriture à terme en choisissant un titre comme celui dont j’avais eu instinctivement envie. Seulement, n’était-ce pas ce qui pouvait aussi m’amener des lecteurs lesquels, comme moi, chercheraient à comprendre pourquoi j’avais choisi de faire de cette Magda une chienne ?

Ma décision de consacrer un ouvrage à l’égérie nazie s’est trouvée confortée en février 2017 par un témoignage de Pierre Assouline publié dans Le Monde après la sortie du bouquin de Tobie Nathan chez Grasset quelques années plus tôt. Il se demandait si l’épouse Goebbels ne souffrait pas de… perversion narcissique. Bingo ! Je venais soudain de trouver quelque chose d’encore plus exploitable, mais il allait néanmoins falloir compléter les éléments insuffisants que je possédais. Certes, j’avais déjà travaillé sur la perversion narcissique, rédigé un ouvrage là-dessus, je connaissais le sujet et je me suis donc lancé dans une relecture avec, cette fois-ci, un tout autre objectif. Celui de parvenir à coupler les faits avec d’autres données puisées dans l’ouvrage de la grande spécialiste qu’est le docteur Marie-France Hirrigoyen pour être vraiment sûr de ce que je venais de découvrir. 

Parallèlement à mes premières lectures, d’autres témoignages émanant d’historiens éminents comme Hans-Otto Meissner se sont imposés à moi. Meissner était l’un des premiers biographes à avoir sorti un ouvrage sur Magda Goebbels (1961) sans qu’il aborde néanmoins la passion d’Arlosoroff pour la future égérie nazie. Derrière, ont suivi Anna-Maria Sigmund, Guido Knopp, Victor Reimann, Nerin Gun, Diane Ducret, Peter Longerich, François Delpla. Sans pour autant minorer l’impact de données plus romancées comme celle des Britanniques Jane Thynne et Emma Craigie ni les différents médias qui avaient déjà publié quantité d’articles sur l’épouse du docteur Goebbels dont Bild et Der Spiegel.

 

« Je ne pouvais pas laisser perdurer cette idée selon laquelle

l’horrible assassinat du bunker aurait été un "acte altruiste". »

 

Sûr, je l’ai très vite été : manque d’empathie répétée, suffisance du personnage, importance de l’image de mère idéale véhiculée, égocentrisme outrageant, l’envie de faire croire en sa supériorité, un sens grandiose de sa propre importance, les menaces de chantage ouvert… Dans mon ouvrage, chacun de ces points est développé autour d’exemples précis. Par rapport aux autres documents traitant de Magda Goebbels, l’originalité y était ! J’avais en outre, et de plus en plus, le sentiment que l’on avait fabriqué un scénario dans ce bunker décidant d’y sacrifier des enfants innocents tout en s’appuyant sur une propagande efficace et des prétextes fallacieux, pour que le commun des mortels puisse changer d’avis post mortem sur les coupables, faisant même de cet horrible assassinat un acte altruiste. C’était proprement inacceptable !

 

Magda Goebbels naît en 1901 à Berlin. La plupart des historiens considèrent que sa mère, Auguste Behrend, l’a eue avec Oskar Ritschel, un ingénieur qui ne la reconnaîtra pas tout de suite. Et pour cause peut-être, puisque vous, Louis Pétriac, avez la conviction que son père biologique était en fait l’amant et futur second mari de sa mère, le commerçant juif Richard Friedländer. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Parlez-nous un peu de ses premières années, et de sa mère, dont on sent à travers votre récit qu’elle a eu sur elle, sur la manière dont elle s’est forgée, un poids décisif ?

imbroglio familial

Anja Klabunde parle très bien de Magda Goebbels, trop bien même, avec des expressions très contenues. «  Son corps connaissait une véritable révolution, écrit-elle, elle était fort en avance sur ses camarades de classe…  » J’avais déjà pu me procurer un extrait du film de Vitkine diffusé en Belgique et en Suisse en étant attentif aux propos du même Tobie Nathan sur les fondements d’une personnalité. «  C’est une orpheline qui avait des problèmes de filiation, elle avait été mise en pension en Belgique. On sait ce que ça donne : changement de langue, de milieu, changement de perception du monde ! Ça donne des gens qui ne sont plus certains de la consistance du monde, se disant qu’il a changé une fois et qu’il pourrait très bien changer encore, encore et encore. Ils cherchent quelque chose auquel se raccrocher…  ».

 

« Sa mère ne l’aimait pas et n’avait pas désiré sa naissance ;

elle lui a notamment dissimulé qui était son véritable père. »

 

Y a-t-il eu, ce faisant, des violences psychologiques que la fillette aurait pu subir chez les Ursulines de Vilvoorde ? Ce n’est pas impossible non plus puisqu’on évoque en début de journée des toilettes où l’on devait se débarbouiller à l’eau froide sans ôter sa chemise de nuit. Sans doute pour que les gamines aux portes de l’adolescence ne soient pas amenées à faire des comparaisons hasardeuses entre elles. À la décharge de Magda, il fallait faire appel à des capacités d’adaptation énormes. Sa mère ne l’aimait pas et n’avait pas désiré sa naissance, lui cachant certaines choses importantes, dissimulant par exemple qui était son véritable père. Je me suis d’ailleurs demandé si ce Richard Friedländer, âgé d’à peine vingt ans en 1900, avait été informé de la grossesse d’Auguste Behrend, cette petite bonne que la Famille Quandt prenait pour une cocotte, sorte de Dame aux camélias, s’il faut en croire Anja Klabunde.

Un ouvrage, peut-être bien le vingtième que je découvrais évoquait cette piste Friedländer, celui d’un dénommé Léonid Guirchovitch qui, lui aussi, avait étudié la piste Arlosoroff. Mais avec un chapitre qui ne pouvait que m’inciter à réfléchir et issu d’un journal intime de Magda qui, selon lui, n’a jamais été publié, alors que d’autres nient l’existence d’un tel document. Je le cite.

«  9 sept. 1914… L’autre, est la fille qu’une jolie femme de chambre conçut avec un client de l’hôtel où elle travaillait.  »

Certes, on pourrait regretter que ces données aient été romancées et qu’elles pourraient donc être sujettes à caution. Mais, les auteurs de tous ces romans se sont forcément appuyés sur des données concrètes comme celles recueillies par Emma Craigie qui a entendu la gouvernante des Goebbels évoquer ce que pouvait être le quotidien des enfants martyrs. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour Nerin Gun qui a travaillé avec les parents d’Eva Braun et pour Léonid Guirchovitch. Sans oublier Sébastien Spitzer qui a évoqué devant le micro d’une radio belge des recherches menées à Buchenwald même.

L’ouvrage de Guirchovitch publié chez Verdier en 2014 n’a curieusement pas fait l’objet d’un très gros battage. Pourtant, l’écrivain russe ne m’apparaît pas être un affabulateur, même s’il avance des données qui n’ont pas été exploitées par d’autres historiens comme cette admiration de Magda pour le grand poète juif Heinrich Heine qui lui aurait valu de choisir de baptiser ses futurs enfants avec des prénoms commençant par la lettre H. Vous avouerez qu’on est assez loin du H de Hitler, non ? Un chapitre sur lequel revient François Delpla dans Hitler et les femmes. Et dans mon ouvrage, j’évoque bien autre chose encore et notamment les relations de l’égérie nazie avec les Hoover aux États-Unis.

C’est également oublier que Richard Friedländer, sur une carte de résident, un document retrouvé sans doute à Buchenwald et publié en 2016 par le média allemand Bild, reconnaissait qu’il était le père de Magda.

Confronté au monde du mensonge, ceux de sa propre mère, Magda Goebbels n’arrêtait pas de se poser des questions. Notamment sur le fait qu’elle était une enfant non désirée et pour cause puisque celui qui avait épousé sa mère (Oskar Ritschel) ne l’avait pas reconnue. On peut attendre beaucoup de choses d’un cocu mais tout de même ! Même s’il avait après coup choisi en bouddhiste émérite de prendre la gamine en affection.

 

« Auguste Behrend aurait lâché le morceau en 1934.

Magda fille d’un Juif ? Il fallait donc faire disparaître

Richard Friedländer. Définitivement... »

 

A priori c’est en 1934 qu’Auguste Behrend a lâché le morceau et que les époux Goebbels auraient appris cette filiation que le propagandiste commente dans son journal de bord. Il fallait donc faire disparaître Richard Friedländer. Définitivement. Définitivement, ce sera Buchenwald au motif qu’il était soupçonné d’être réfractaire au travail, une déportation à laquelle ne s’opposera pas sa fille devenue une égérie nazie. Ne fallait-il pas préserver les nouveaux liens qu’elle venait de nouer avec les dignitaires nazis et éviter le courroux d’Oncle Adi ?

 

Magda, au sortir de l’enfance, et au tournant de l’adolescence, c’est une fille gâtée, sans doute, aimée par les deux hommes qui pour elle peuvent faire office de père, mais est-ce qu’on peut dire que, transbahutée comme elle l’a été, avec un socle familial mouvant et des lieux d’ancrage fluctuants (elle a notamment passé pas mal d’années à Bruxelles, en études), elle sort aussi un peu paumée de cette période, et en quête d’identité ?

construction identitaire

Revenons sur l’appréciation de Tobie Nathan quand il explique le cheminement de cette fillette privée de repères. Une gamine à la recherche d’un socle qui lui fera éprouver une sorte de fascination pour les gens de pouvoir, seuls capables de lui permettre de s’en sortir. Elle gardait (dixit Klabunde) un très mauvais souvenir de son départ de Belgique en 1914 et de cette pérégrination en train dans un wagon à bestiaux, parce que les avoirs de son père Friedländer avaient été mis sous séquestre et que le couple et la fillette étaient sans argent. Être obligée d’aller à la soupe populaire à son arrivée à Berlin a marqué la future Magda Goebbels… D’où, sans doute, une aversion grandissante pour les plus faibles qui n’avaient qu’un seul tort, celui de l’être et de ne pas s’être défendus suffisamment face à des agressions.

Quand Ritschel ressurgit dans l’existence de l’adolescente, il lui montre quelle est sa réussite de décideur à lui, lui donnant encore plus l’envie d’une vie qui pourrait être facilitée si elle s’alliait à un homme puissant. Je pense aussi qu’il a pu y avoir une sorte de compétition affective entre les deux pères et que la gamine en a joué. À noter que c’est Richard Friedländer qui lui apprendra l’hébreu !

 

« La misère, qui l’a marquée, il allait falloir très vite l’oublier

et ne prêter attention qu’à ceux qui détenaient le pouvoir,

un pouvoir autant matériel que spirituel... »

 

La misère, il allait falloir très vite l’oublier et ne prêter attention qu’à ceux qui détenaient le pouvoir, un pouvoir autant matériel que spirituel. Matériel, ce sera Quandt et spirituel, ce sera Victor Arlosoroff, Hitler représentant avec le nazisme une conjugaison des deux puisque le nazisme ambitionnait de remplacer le christianisme tout en procurant une sorte d’aisance matérielle : lutte contre le plan Young et résistance des Allemands grâce à la conquête d’un espace vital.

Je crois qu’il est facile d’imaginer ce qu’a pu être la construction qui s’est opérée en elle et l’avis qu’elle a pu avoir sur les plus faibles et ceux qui détenaient un certain pouvoir ou qui étaient en mesure d’y accéder.

 

Le premier grand amour de Magda s’appelle Victor Arlosoroff, un jeune sioniste appelé à compter, bientôt, parmi les grandes figures du mouvement en faveur de l’établissement d’un État juif en Palestine. À ses côtés, Magda allait épouser pleinement la cause sioniste (!)... On imagine qu’il n’y aurait eu qu’un pas, ou guère plus, vers la conversion au judaïsme, si la relation s’était concrétisée ? Quelle a été l’importance de cet homme, et de cette relation, dans la vie de Magda ? Et, pendant qu’on y est, quelle est votre intime conviction, par rapport à l’assassinat d’Arlosoroff en 1933 : l’ordre vient-il de Goebbels ? Magda a-t-elle été impliquée, dans un sens ou dans l’autre ?

l’énigme Arlosoroff

Arlosoroff est le premier des hommes à afficher cette possible puissance que recherche une jeune fille en quête de projet. Il lui ôte sa virginité en admettant que le jeune Walter qui la coursait au Lycée Kolmorgensche de Berlin en 1915 n’ait pas été son premier amant (source Meissner non reprise par Klabunde). Cela crée des liens et la demoiselle est très souvent présentée comme une créature ayant d’énormes besoins sexuels. Pas seulement par Tobie Nathan mais plus récemment par le journaliste romancier Sébastien Spitzer. J’explique et démontre dans mon ouvrage quelle aura été l’influence de leur rupture sur Magda et ce qui a pu la faire sombrer dans un début de perversion narcissique. Mais je voudrais d’abord enchaîner sur cet assassinat d’Arlosoroff.

 

« C’est aujourd’hui admis, l’assassinat

d’Arlosoroff restera inexpliqué... »

 

Meurtre sur la plage, l’ouvrage du Russe Guirchovitch, apporte un éclairage sur ce qui a pu se passer en juin 1933 sur cette plage de Tel-Aviv. On sort même de cette lecture avec une autre possible coupable : Sima, l’épouse du leader sioniste, une femme souffrant de jalousie qui venait de se disputer avec Victor. Mais, c’est aujourd’hui admis, cet assassinat d’Arlosoroff restera inexpliqué, celui que l’on avait tout d’abord accusé ayant été libéré.

Pour ce qui me concerne, j’ai été sensible aux arguments de Guirchovitch et donc à la non responsabilité de Magda Goebbels dans cette affaire. Bien qu’il y ait eu la présence à Tel-Aviv de Théo Korth et Heinz Grönda, ces deux SS dont on n’a pas cerné l’implication réelle dans cette histoire.

 

À 18 ans, Magda rencontre Günther Quandt, un industriel veuf de vingt ans son aîné ; protestante, elle se convertira au catholicisme, la religion de son futur époux (le mariage a lieu en 1921). Un fils, Harald, naîtra de cette union peu après le mariage. L’union dure à peu près dix ans, émaillée de drames familiaux qui vont peser sur le couple, et aussi de révélations sur des "coups de canif" portés par l’une (qui reverra Arlosoroff) et par l’autre. Magda, qui ne s’est jamais sentie vraiment à son aise dans un cadre familial qui ne l’a pas vraiment acceptée, fait chanter son époux, étant entrée en possession de documents scandaleux et compromettants. Elle obtient un appartement luxueux au cœur de Berlin, une pension confortable, et la garde d’Harald. Elle a 30 ans. Elle est riche, et elle est libre. Est-elle heureuse ?

Magda, ex-Quandt

Comment aurait-elle pu être heureuse puisqu’elle commençait à éprouver des difficultés à ressentir quoi que ce soit ! Heureuse, malheureuse… les clichés alternent. Beaucoup d’amants de passage et l’impossibilité de se fixer. Comme elle n’éprouve rien de précis, elle reste dans une sorte de magma, attendant qu’une occasion se présente qui lui permettrait d’accéder à cette puissance qu’elle convoite depuis son adolescence.

 

« Magda était à mes yeux devenue une narcissique qui avais besoin

d’être rassurée par une sorte de miroir capable de donner

une image réhabilitante d’elle-même... »

 

L’infidélité d’Arlosoroff avant celle de Joseph Goebbels venait de précipiter la chose et la perversion narcissique s’était installée en elle, qui ne la quittera plus. On ne naît pas pervers narcissique, on le devient. À cause des castrations opérées dans l’enfance. Les repères d’un enfant disparaissent, il n’a plus la sensation d’exister en tant que tel sinon par l’image que les autres diffusent de lui. Magda était à mes yeux devenue une narcissique qui avait besoin d’être rassurée par une sorte de miroir capable de lui donner une image réhabilitante d’elle-même. Pour avoir le sentiment d’exister, elle vivra à travers les autres, s’écartant d’eux dès qu’ils commettaient le moindre écart. Ce sera le cas avec ce jeune étudiant Ernst qui l’amènera à demander le divorce à Quandt. Une fois qu’il l’aura menacée avec une arme, elle le «  répudiera  » ! Et ce sera le cas de combien d’autres ! Son père Richard fera partie du lot pour avoir été dans l’incapacité de tenir un certain rang social après avoir tout perdu en Belgique en 1914.

 

Ce qui est très intéressant, à ce point de l’histoire, c’est qu’on retrouve une Magda qui a une situation, un appartement superbe, une pension confortable, je le disais à l’instant... mais elle se refuse apparemment à devenir une bourgeoise oisive, qui jouirait pour le plaisir de jouir, comme ce fut le cas de bien des personnes aisées dans le Berlin des années 20. Elle ressent ce besoin de trouver un sens, ou en tout cas une cause dans laquelle s’investir vraiment, comme elle aurait pu le faire avec le sionisme, avec Arlosoroff. Ce réflexe de recherche d’identité, de cause, c’est quelque chose qu’on retrouve beaucoup, dans l’Allemagne de cette époque ?

quête de sens, vraiment ?

Dans le film de Vitkine, Tobie Nathan parle très bien de ce socle que Magda recherchait jusqu’à ce qu’elle assiste à ce grand show au Sportpalast de Berlin. Je viens de le dire.

 

« Le sens elle s’en fiche, ce qu’elle veut, elle, c’est le pouvoir... »

 

Cette recherche d’identité et de cause, cette quête de sens, cela a peut-être été vrai pour d’autres en Allemagne à cette époque, mais pour Magda Goebbels, il s’est agi de tout à fait autre chose. Le renouveau aryen et la fierté de l’Allemagne, je ne suis pas sûr qu’elle en avait fait sa tasse de thé. Précisons tout de même que c’est parce qu’elle avait peur de perdre la pension que lui versait Quandt à cause de l’arrivée possible des communistes au pouvoir qu’elle va devenir nazie et trouver un sens, et quel sens. Écoutez, je vais être direct, je crois que le sens elle s’en fiche, ce qu’elle veut, elle, c’est le pouvoir. J’insiste. Être une femme qu’on admire et qu’on montre en société et pas seulement une potiche, ce qu’elle reproche à Quandt de ne pas avoir compris. L’image, toujours l’image.

Un autre travail du biographe Toby Thacker m’a permis de compléter ce que j’ai appris de Magda Goebbels. Il ne mâche pas ses mots non plus, disant de l’égérie nazie que c’était un être répugnant !

 

De fil en aiguille, on l’introduit dans des cercles favorables au mouvement d’Adolf Hitler (un prince de la maison impériale de Hohenzollern lui indiquera que c’est une bonne manière de tromper cet ennui qui la terrorise tant). Elle est subjuguée par les discours qu’elle entend, par cette aventure si exaltante... En septembre 1930, elle participe à un meeting du NSDAP au Sportpalast de Berlin et y découvre un orateur qui la captive (la séduit ?), le Gauleiter (cadre du parti) Joseph Goebbels. Dès le lendemain, elle pousse les portes du parti et, bientôt, décrochera un job de secrétaire auprès de l’homme qu’elle épousera l’année suivante. Pour elle, l’aventure va commencer... Et pour eux deux, une histoire. Une histoire d’amour, au moins en partie ?

Joseph, Magda, de l’amour ?

Non, pas d’amour parce qu’elle a déjà sombré dans les travers de la manipulation narcissique, comme je viens de le spécifier. La chroniqueuse mondaine Bella Fromm dira d’elle que c’était une créature capricieuse qui n’arrivait pas à apprécier la vie luxueuse que lui avait offert Günther Quandt jusqu’en 1929. D’autres comme notre ambassadeur François-Poncet «  qu’il n’avait jamais vu une femme avec des yeux et un regard aussi froids  ». La biographe Anja Klabunde, elle-même, dira de Magda «  qu’elle ressemblait plus à un récipient vide absorbant l’ambiance régnante et la reflétant du mieux possible  ». Un avis sans concession, justifiant qu’au Sportpalast elle ait absorbé cette ambiance si particulière comme si son existence entière en dépendait. On dirait que pour la plupart des observateurs Magda souffrait d’un travers, mais sans que l’on ait pu en donner une définition exacte. En évoquant ce meeting berlinois, l’historien Fabrice d’Almeida a de son côté parlé de scénographie nazie réussie. À propos de ce travers, on oublie de dire chez Vitkine que ce sera aussi le cas lorsque, nommée responsable de la cellule nazie berlinoise de West-end, elle n’arrivera pas à s’y fondre, trouvant dérangeantes les attitudes des autres bénévoles qualifiées de moqueuses et émanant de concierges ou de petits commerçants. Elle a probablement dû se demander à ce moment-là pourquoi elle ne s’adressait pas à Dieu plutôt qu’à ses saints pour obtenir ce pouvoir dont elle avait tant envie ?

 

« Goebbels pouvait être irrésistible, mais c’était aussi

un être qui avait déjà menacé à deux reprises de mettre fin

à ses jours. Et cela, elle l’apprendra très vite... »

 

Au-delà des commentaires invraisemblables livrées en 1952 par une Auguste Behrend dépressive, Joseph Goebbels l’a surtout séduite parce que c’était une proie facile pour elle. L’homme n’avait pas d’estime de soi, et il lui était apparu plusieurs fois auparavant mal «  fagoté  », notamment dans une soirée privée organisée par une certaine Viktoria von Dirksen, une fervente adepte de la thèse de la race pure. Restait son élocution et cette force de conviction propre à un véritable bateleur de foire. Lorsqu’il s’en prend aux autorités en place avec un index pointé vers la foule, il deviendrait même irrésistible. Il savait être éloquent : «  Malgré leur contrôle des médias de masse, tout ce qu’ils ont pu faire, c’est tenter de masquer les scandales politiques. Le parti national-socialiste va leur botter les fesses !  » C’était pourtant un être qui avait déjà menacé de mettre fin à ses jours à deux reprises, ce qu’elle apprendra très vite ! Le beau-fils de Magda, Helmuth Quandt, premier des fils de Günther n’avait pas davantage d’estime de soi et cela le rendait désarmant, mais une septicémie abrègera leur idylle (1927).

En la personne de ce Gauleiter de Berlin, voilà donc qu’elle vient de trouver une nouvelle proie et un autre narcissique privé d’estime de soi, tout comme le très jeune Helmuth Quandt et comme certaines autres victimes ! Mais lui, contrairement à elle, il n’a pas besoin de miroir qui pourrait renvoyer une image pour exister ! Il a seulement besoin d’un coach susceptible de le féliciter de temps à autre et sur lequel il peut s’appuyer. Il n’a pas réussi à le trouver lors de sa collaboration avec les frères Strasser pendant la détention d’Hitler à Landsberg et son retrait de quelques mois du NSDAP. Le biographe Peter Longerich nous explique dans son ouvrage publié en France chez Héloïse d’Ormesson quel est le profil de cet homme tourmenté capable de s’autodétruire qui a sans arrêt besoin d’être complimenté pour exister. Entre deux accès de spleen il est capable de se lancer dans des conquêtes pour survivre, ce qui explique toutes ces femmes coursées, de Léni Riefenstahl à Lida Baarova en passant par la femme du boxeur Max Schmeling, Anny Ondra. Ce qui est le propre des personnes souffrant de maniaco-dépression. Je me suis amusé à faire un parallèle entre ses crises de spleen et ses dragues effrénées, et cela colle. J’ai même pu compléter mes données avec celles collectées par un éditeur italien et en ligne pendant quelques jours. Elles revenaient sur l’année 1938 et sur ce qui s’était passé autour de la très belle Lida Baarova.

On a toujours dit que Magda était une belle femme. Quand elle a croisé Quandt, sans doute, mais après… Toilettée, maquillée, ses excès en avaient fait rapidement une femme bien en chair, cela dès 1932-1933, bien avant ses maternités répétées. Les nombreuses photographies trahissent une image pas toujours favorable comme celle où on la voit poser pour un peintre devant les caméras de la propagande nazie. Un média l’évoquait même en des termes injurieux disant d’elle «  qu’elle était maquillée comme une pute orientale  ». Au moment de l’entrée en guerre, elle n’avait donc plus la moindre chance de conserver son Joseph face à d’autres actrices. Sauf à rester une bonne amie de ce dernier en continuant de lui faire des enfants pour que leur Führer soit content et que celui-ci puisse féliciter son propagandiste !

 

« Il dira d’elle à une de ses maîtresses que Magda était

"le diable" ; elle savait le faire tourner en bourrique

et agir sur lui pour le mettre souvent à terre... »

 

Comme il le dira à l’une de ses maîtresses «  elle était le diable  », ce qui montre bien qu’elle savait faire tourner en bourrique son Joseph et agir sur lui pour le mettre souvent à terre. À terre, il le sera d’ailleurs en 1938 quand elle produira son chantage, menaçant de divorcer et sachant quelle affection l’époux volage éprouvait pour ses enfants. Chez ce dernier, on a même parlé de nouvelle tentative de suicide le 19 octobre 1938. De l’égérie nazie, Himmler dira : «  La rusée Magda a pris son nabot de mari dans un filet d’où il ne sortira plus et où il s’étranglera lui-même !  » C’est dire !

Il n’a jamais été question d’amour entre les deux tourtereaux, allons donc ! L’amour, un pervers narcissique ne peut en éprouver ! Ce qu’il ou elle recherche, c’est une possession de l’autre ! Une possession totale ! Magda était surtout attirée, peut-être à son corps défendant, par ce suicidaire souffrant, lui, de maniaco-dépression. Un être volage certes, qui avouait souvent avoir besoin d’elle et de ses petites manipulations. Peut-être cela le stimulait-il ? En bonne représentante du signe zodiacal du Scorpion, je dirai avec un peu d’humour qu’elle a dû souvent être tentée de «  bouffer  » le mâle, alors que celui-ci était pourtant considéré comme un mâle dominant au sein de la meute. Dans son dernier roman primé par la critique, le romancier et journaliste Sébastien Spitzer écrit que : «  Magda mimait des extases avortées dans les bras de cet homme parce qu’elle savait déjà qu’avec lui, tout redeviendrait possible  ».

 

Hitler et les Goebbels 

Hitler avec les Goebbels, et trois de leurs enfants.

 

La vie de couple des Goebbels n’est pas, on l’a vu, un long fleuve tranquille, loin de là. Je ne vais pas rentrer dans tous les détails, mais là aussi, il y en aura pas mal, des coups de canif. Ce qui est intéressant, dans votre livre, c’est les portraits psychologiques que vous dressez des personnages principaux. Devenue une militante convaincue du parti nazi, et animée d’une ambition dévorante, elle voue un culte à celui qui s’est promis à se consacrer, corps et âme, à l’Allemagne, Hitler. Lui et elle sont présentés, sous votre plume, comme des pervers narcissiques, et on voit qu’ils se tournent un peu autour, même si le Führer a largement poussé à ce que l’union avec Goebbels (dont vous mettez en avant les traits de maniaco-dépressif) soit mise en avant. Il les forcera même à rester ensemble lors d’une énième crise de couple. Est-ce que Magda n’a pas finalement plus d’amour, et même plus de désir, pour Hitler que pour son mari ? Hitler aime-t-il Magda ? Et Goebbels, qui semble presque être le laissé-pour-compte de cet étrange triangle, n’est-il pas devenu le mari par procuration de celle qu’on présentera bientôt (certes à ses côtés) comme la "première dame du Reich" ?

un mari par procuration ?

Joseph Goebbels est tout à fait un mari par procuration. Comme l’a écrit un biographe : pendant qu’il la pénétrait, Magda imaginait que, s’il était l’organe, l’esprit du Führer en était l’âme. Parce qu’il symbolisait une sorte de puissance et qu’elle éprouvait une sorte de fascination pour le dictateur. N’avait-elle pas avoué à plusieurs reprises que son amour pour Hitler était plus fort et qu’elle aurait même été prête à lui offrir sa vie ? Comme le disait récemment l’historien Fabrice d’Almeida dans le film réalisé et diffusé sur France 2 «  Hitler l’avait accueillie au ventre car il savait être douceur, gentillesse, être attentionné et il lui avait parlé au plan des émotions en faisant de cette militante comme on disait à l’époque… une fanatique !  »

 

« Goebbels dit : "Magda affiche une attitude compromettante

avec le Chef qui n’est pas celle d’une dame. J’en suis malade !... »

 

Jaloux de cette relation Goebbels se plaindra de son épouse : «  Magda affiche une attitude compromettante avec le Chef et n’est pas celle d’une dame. J’en suis malade !  » C’est démontré, les pervers narcissiques sont d’horribles séducteurs. Toutes les victimes vous le diront, on est vite pris au piège, on ne voit rien venir. Comme tout bon pervers narcissique, Magda devait déjà éprouver des regrets de s’être amourachée de Joseph Goebbels, ce qui l’avait incitée à courser Adolf Hitler, acceptant très vite d’être sa Première Dame préférée. Il faut dire que l’agité moustachu de Linz en avait fait rapidement un personnage de tout premier plan sans cependant lui lâcher ce qu’elle brûlait d’obtenir en partageant sa couche, le pouvoir absolu. D’où cette opposition avec une jeunette du nom d’Eva Braun, une rivale qu’elle traitera avec mépris et suffisance. Ce qui lui vaudra même d’être écartée un temps (1935) de l’entourage d’Adolf Hitler. L’image, toujours l’image.

 

« Le petit Helmuth était-il le fils du dictateur ? J’en doute,

il me semble que Hitler était bien plus un voyeur qu’un acteur... »

 

Peut-on parler de désir de l’égérie nazie ? Je le pense. Pour le désir qu’aurait pu éprouver Hitler pour Magda, tout est encore une fois à ramener au fait que les pervers ne ressentent rien. La mère du biographe Hans-Otto Meissner ira même jusqu’à confier à un média que le petit Helmuth Goebbels né en 1935 serait le fils du dictateur. Ce qui reste à démontrer d’autant que je considère que Hitler était bien plus un voyeur qu’un acteur. À se faire confirmer par le spécialiste qu’est François Delpla.

 

Magda a été mise en avant par les nazis en partie parce qu’en tant qu’ex-femme d’un grand bourgeois, et femme cultivée, elle correspond à un électorat que le parti veut mettre en avant. Et elle a des qualités. Est-ce qu’on peut dire qu’elle a à titre personnel contribué, même à la marge, aux succès et à l’ascension du parti nazi ?

un rôle dans l’ascension des nazis ?

Oui, je suis convaincu qu’elle a contribué aux succès et à l’ascension du parti nazi. Dans son Hitler et les femmes François Delpla dit qu’elle illustrait l’aptitude du régime à séduire les classes dirigeantes. L’historienne Heike Gortemaker ajoute : «  À travers elle, les nazis espéraient changer leur image de petits bourgeois voyous !  » N’oublions tout de même pas qu’elle avait fréquenté une école huppée à Goslar en Basse-Saxe, que l’un de ses deux pères Ritschel l’avait initiée au monde de l’entreprise de très bonne heure et qu’il y avait eu effectivement son union avec Günther Quandt. Le lien qu’elle avait noué avec cet Onkel Führer de la famille Goebbels auquel elle ne pouvait rien refuser a également permis cette «  collaboration vitrine  » filmée par une propagande attentive. Ce lien avec le Führer amènera aussi certains biographes à dire qu’elle avait voulu offrir son Juif à Adi, d’où ces imprécations quant au meurtre d’Arlosoroff qui aurait été piloté par Magda elle-même, ce qui n’a pas été démontré.

 

« Elle aimait briller, parfois en allant même jusqu’à

éclipser les autres comme ce sera le cas

avec Emy Goering et Eva Braun. »

 

C’était également une manipulatrice émérite, une femme brillante parlant le français aussi bien que l’allemand, qui savait se mettre en valeur. Je lui reconnais ce talent. Elle aimait briller, parfois en allant même jusqu’à éclipser les autres comme ce sera le cas avec Emy Goering et Eva Braun.

 

Le couple Goebbels aura six enfants. Il passera outre les crises conjugales pour incarner, pour la propagande, - dont Joseph devient le ministre après l’accession au pouvoir des nazis en 1933 - la famille parfaite, modèle. Comment Magda conçoit-elle ce rôle qui lui est imparti et qui, de fait, lui donne on l’a dit celui de "Première Dame du Reich" (la relation de Hitler avec Eva Braun ne sera vraiment dévoilée au public qu’après leur suicide) ? Est-ce qu’en tant qu’objet de propagande, elle est soumise aux scénarios que son époux et son "époux mystique" mettent au point, ou bien fait-elle preuve de caractère, d’initiative ?

femme de tête et de caractère

Fervente adepte de l’image, j’ai la conviction qu’elle était favorable à l’idée de mettre ses enfants en scène. C’était pour elle une façon de donner, là encore, une image réhabilitante de la mère qu’elle était, devenue «  la mère idéale du Troisième Reich  ». Et je pense qu’elle pouvait non seulement faire preuve de caractère en privé, illustrant cette sorte de violence propre qui sied aux pervers, mais aussi afficher ses convictions comme elle le fera à la radio le jour de la Fête des mères ou à la tête du Bureau de la Mode allemande qu’elle brûlait de diriger avant d’être une fois de plus rappelée à l’ordre.

Lorsque surviendra l’épisode Lida Baarova, et que son Onkel Führer s’opposera à son divorce avec Joseph Goebbels en octobre 1938, l’historien François Delpla lui prête une réflexion acide où elle regrette que celui pour lequel elle éprouvait de l’admiration se mêle de ses affaires : «  Il est le chef de l’Etat mais non de mon mariage !  »

 

« En bonne manipulatrice, elle a souvent été contrainte de

se raisonner envers son mari, bras droit de son Führer,

soucieuse de ne pas rompre son lien avec le dictateur. »

 

Une «  fâcherie  » avec son époux volage la verra prendre la décision en 1933 de ne pas assister à une représentation à Bayreuth où elle devait être vue aux côtés des autres dignitaires du régime. Adolf Hitler l’enverra chercher avec un avion et comme la prière venait de lui…  Elle sera beaucoup moins conciliante avec son époux, qu’elle donne le sentiment d’avoir voulu terrasser pour prendre le dessus sur lui. Mais comme c’était le bras droit de ce Führer auquel elle se sentait liée… elle a souvent été contrainte de se raisonner en bonne manipulatrice, soucieuse de ne pas rompre son lien avec le dictateur.

 

Magda l’ambitieuse a gravi les échelons du Reich. Elle est une des rares femmes à parler véritablement de politique avec Hitler, et avec Goebbels. Que sait-on de ses sentiments à propos de deux des questions les plus sensibles du tragique règne nazi, à savoir, la guerre et les fuites en avant militaires (parfois "aventureuses") d’une part, la "Solution finale" d’autre part ? Ce dernier point me pousse à préciser ma pensée : en revenant en arrière, on se souvient que Magda s’est appelée Friedländer (Richard mourra en déportation, apparemment sans un geste d’elle), et qu’elle a failli se donner toute entière à la cause sioniste portée par son amant et amour Arlosoroff. Est-ce que Magda est antisémite durant sa période nazie ? Et si oui, l’est-elle par conviction acquise progressivement, ou par conformisme, « Parce que le Führer le veut et que Joseph doit lui obéir » ?

antisémite par conformisme ?

«  Il m’est personnellement désagréable et insupportable que l’on me soupçonne d’avoir été élevée par un Juif  » dira-t-elle à un média dès 1932. Sans évoquer ses liens charnels avec Victor Arlosoroff et cet étudiant juif, Ernst qu’elle continuera à recevoir dans son splendide appartement berlinois de la Reichkanzlerplatz. Les médias ne venaient-ils pas de titrer à la une en décembre 1931 à la suite de son union avec Goebbels : «  Le petit Chef épouse une Juive  ».

 

« Oui, elle était devenue antisémite par conformisme,

avec un cynisme propre justement aux pervers. »

 

Magda a donc été contrainte de faire table rase de ses anciennes convictions et ses amitiés juives n’avaient plus d’intérêt. Oui, elle était devenue antisémite par conformisme avec un cynisme propre justement aux pervers : «  Le Führer le veut et Joseph doit obéir  ». D’où sa non intervention lors de la déportation à Buchenwald de ce père dérangeant qu’était devenu Richard Friedländer. J’insiste sur le fait qu’il se soit agi de Richard Friedländer et non de Max Friedländer. Max était quelqu’un d’autre qui aurait été déporté à Sachsenhausen.

Je reviens dans mon ouvrage sur l’ensemble des Juifs auxquels elle livrera bataille dès 1931, dont la chroniqueuse mondaine Bella Fromm. La guerre et ses impacts n’auront d’importance que dans le bunker où là, elle en arrivera à critiquer son Führer adoré, tout en restant fidèle jusqu’au bout aux concepts nationaux-socialistes. En parfaite manipulatrice qui aimait souffler le chaud et le froid, elle confiera à sa seule amie : Ello Quandt, sa belle-sœur, qu’elle était parfois informée par son époux de ce qui se préparait de grave pour les Juifs.

 

La fin, tragique, est à peu près aussi connue que la personne de Magda : elle décide, avec Joseph, de suivre Hitler dans sa décision de se donner la mort fin avril 1945, alors que la prise de Berlin par les Soviétiques est imminente. Avec elle, leurs six enfants (12 à 4 ans). Pourtant il y avait eu des possibilités de les envoyer en lieu sûr (Quandt lui-même avait proposé de les accueillir chez lui). Magda décide pour eux tous qu’un monde où le Troisième Reich n’est plus ne vaut d’être vécu, c’est d’ailleurs ce qu’elle écrira à son fils Harald dans sa dernière lettre. Je vais me faire un peu l’avocat du diable, ou plutôt de la diablesse, pour cette question : à la fin, Magda a un peu perdu la raison. Elle croit comme une fanatique en la cause à laquelle elle a voué sa vie, ses quinze dernières années. Elle voit la perspective d’une mainmise de l’Armée rouge sur l’Europe de l’est, et peut-être l’Allemagne, ce qui la terrifie parce qu’on lui a toujours appris que le communisme, c’était quelque chose de terrible. Et d’ailleurs, elle peut aussi se dire que, si l’évasion de ses enfants capotait, s’ils étaient pris, ailleurs ou dans le bunker, ils pourraient subir des sévices effroyables. Bref, est-ce que, du point de vue de cet esprit malade, les frontières sont vraiment si claires que ça, entre acte égoïste et "acte d’amour", entre meurtre et sacrifice ? C’est un crime froid et totalement conscient, ou c’est le dernier acte d’une folie consommée ?

acte final : égoïsme, ou amour ?

N’a-t-on pas dit après avoir entendu tous les témoins survivants qu’elle aurait eu la possibilité d’échapper aux Russes et de quitter le bunker le 29 avril 1945 avec Hanna Reitsch en avion pour se livrer éventuellement aux autres Alliés ? Si du moins ils l’avaient arrêtée.

 

« En 1938, elle avait déjà menacé de "prendre ses enfants

avec elle" pour que leur père puisse éternellement

se reprocher son inconduite. »

 

Je crois que c’est là où je veux différencier l’analyse que j’en ai faite, de celle de la propagande nazie. Pour moi, cet assassinat n’est pas un acte d’amour mais un acte intéressé. Toujours prisonnière de cette image et de ce que l’on pensera d’elle post-mortem, elle choisira cette solution de meurtre. Pas mal pour un être qui dans son délire ou ce qu’elle simulait comme tel, avait à faire des choix ultimes. Dont cette lettre à son cher fils Harald. Un document que le sociologue Gérald Bronner assimile à un manque de sincérité. Précisons tout de même qu’en 1938, avant le début de la guerre, elle avait déjà menacé de «  prendre ses enfants avec elle  » dans un acte suicidaire pour que leur père puisse éternellement se reprocher son inconduite. Ce qui a fait dire à l’écrivain Tobie Nathan que ses enfants n’étaient pour elle que de simples objets, une autre caractéristique démontrant sa perversion narcissique !

Dans le bunker, il s’est agi d’un crime froid, parfaitement mis au point par un propagandiste qui avait su convaincre son épouse, gagnant de ce fait et à nouveau son admiration en lui faisant miroiter cette image à laquelle elle était sensible et que l’on conserverait d’elle après sa mort. Et cela a fonctionné ! Magda n’admirait en effet plus Joseph depuis l’affaire Lida Baarova.

 

La mère de Magda, Auguste Behrend, lui survivra huit années durant ; son fils Harald vingt-deux ans. Vous le dites bien dans le livre, une des raisons du meurtre de ses enfants, c’est la terreur de se dire que, devenus grands, ils pourraient renier ce que ses parents ont été, et ce en quoi elle a cru. Que sait-on du jugement que sa mère, et son fils, ont porté sur ses engagements, et sur ses derniers actes ?

son fils, sa mère

Il y a eu, et c’est plus grave, préméditation. Fabrice d’Almeida, lorsqu’il livre ses impressions à la fin du film d’Antoine Vitkine, partageant mon avis sur le fait qu’il y ait eu une mise en scène, dira  : «  Si ça se trouve, les enfants Goebbels auraient renié ce passé-là, et ils l’auraient reniée, elle, et ça elle n’en voulait pas  ».

 

« Si Harald Quandt avait commenté les engagements de sa mère,

je ne suis pas sûr que cela aurait profité à l’empire Quandt

dont il avait hérité avec son demi-frère Herbert. »

 

Harald Quandt n’a, que je sache, pas commenté les engagements de sa mère. Et puis, s’il l’avait fait, je ne suis pas sûr que cela aurait profité à l’empire Quandt dont il avait hérité avec son demi-frère Herbert et qu’il gèrera avec lui jusqu’en 1967 avant de disparaître.

Quant à Auguste Behrend, la mère menteuse, elle donne le sentiment d’avoir regretté son attitude de mère non aimante. Mais sans incriminer davantage sa fille. Aux portes de la dépression, elle livrera en 1952 des commentaires à un média Schwäbische Illustrierte dans un article intitulé : Ma fille, Magda Goebbels dont je n’ai pu avoir que des extraits et qui sont en majorité repris par Anja Klabunde.

 

L’histoire de Magda Goebbels est très actuelle, en ce sens qu’elle refuse,  une vie de jouissance dénuée de sens, et de superficialité. Vous l’avez dit, tout cela était aussi "intéressé", "bassement matérialiste" : elle craignait absolument qu’une hypothétique prise de pouvoir par les communistes n’attente à son mode de vie confortable, mais tout de même, il y a de ça. Elle recherche une cause dans laquelle se donner à fond, et tant pis si cette cause fut la pire de toutes : ambitieuse forcenée, elle a trouvé une place, la sienne, dans la société et dans un monde nouveau, à construire. Le parallèle a pas mal été fait avec les embrigadés de Daech, qui se sont impliqués dans cette autre aventure criminelle, parce qu’elle leur promettait autre chose qu’une monotone et tranquille : une aventure. Et parce qu’on leur a fait miroiter qu’ils pourraient devenir des pionniers dans le monde à venir, plutôt que des pions parmi des millions dans une société faisant la part belle à l’individualisme, et au consumérisme à outrance. Est-ce que ça vous parle, et vous interpelle, cette thématique ? Et est-ce que c’est une question aiguë pour nos sociétés où la perte de sens, et la crise de foi, paraissent gagner du terrain ?

résonances actuelles ?

Bien sûr que cela m’interpelle, même si je n’ai pas du tout étudié les embrigadés de chez Daech. Mais je crois qu’ici, il importe de revenir au fait que Magda Goebbels ne voulait pas perdre ses biens à un moment où les communistes représentaient une sorte de péril. Elle, elle voulait justement continuer à pouvoir consommer, pouvoir garder ce que la République de Weimar avait permis aux gens aisés !

La question que vous soulevez sur cette perte de sens est pour moi lié à autre chose, à une manipulation d’êtres qui n’ont pas un intellect avancé et qui ont été en échec scolaire quand ils fréquentaient l’école. Ce sont souvent des illettrés. Encore que, si l’on repense à l’attaque contre les tours du World Trade Center en 2001, on ait eu devant nous des terroristes (al Qaida) qui ne donnaient pas le sentiment d’être des illettrés, et capables très vite d’acquérir des rudiments leur permettant de piloter un avion.

 

Vous portez un jugement globalement très dur, et avec peu de compassion pour le personnage de Magda, dont vous dites à la fin qu’elle aura été « sans âme, vidée de l’intérieur dès son enfance par une mère castratrice ». Mais est-ce que vous n’avez pas eu, en travaillant sur elle, sur sa vie, des moments d’empathie pour elle ? Comme, de la compréhension pour un être humain qui se laisse glisser vers l’horreur absolue ? Est-ce que c’est le mal absolu, Magda ? Ou bien est-ce plus subtil que ça ?

Magda, le mal absolu ?

Oui, c’est vrai mais cela étant, devrait-on pardonner aux pervers narcissiques d’être ce qu’ils sont devenus ? Et devrait-on pardonner leurs crimes à des gens comme Fourniret et consorts parce qu’enfants ils ont subi une castration et les attaques de proches ?

À un seul moment j’ai éprouvé de la compassion pour cette Magda. Lorsque je décris dans mon ouvrage ses pratiques masturbatoires au couvent des Ursulines de Vilvoorde. Relisez les toutes premières pages de celui-ci lorsque j’évoque une Magda abandonnée qui se faisait plaisir : «… en étouffant ses cris et, tout en restant aux portes de ce qu’elle estimait admissible, ayant le sentiment de s’embarquer pour des univers autrement plus épanouissants que ne l’était la triste existence à laquelle elle était confrontée depuis sa venue au monde…  »

 

« Le mauvais avait déjà germé en Magda,

bien avant sa découverte des nazis. »

 

Je ne crois pas qu’elle se soit laissé glisser vers l’horreur absolue. Tout a été méthodiquement élaboré, elle voulait se mettre à l’abri en n’hésitant pas, ce faisant, à sacrifier ceux qui se dressaient sur sa route. Épouse de Quandt, on dit qu’elle avait déjà dans l’idée de faire chanter son époux avec toutes ces lettres retrouvées qu’il n’avait pas pris la précaution de détruire. Et, que je sache, c’était bien avant sa découverte des nazis ! Le mauvais avait déjà germé en elle, malgré tout ce qu’a pu en dire après-guerre son amie Ello Quandt pour la défendre ! Encore qu’Ello me donne un autre sentiment, celui d’avoir été un être sous son emprise et la victime d’une manipulation qui a très bien fonctionné d’un bout à l’autre. C’est justement toute la force des pervers narcissiques de savoir séduire autour d’eux en déformant au besoin les agissements des uns et des autres.

 

Hypothèse farfelue mais, je crois, intéressante : si vous pouviez lui poser une question, une seule, quelle serait-elle ?

Magda, une question ?

Je lui aurais demandé par le truchement d’une lettre «  à la Guy Carlier  » si, au moment de son geste meurtrier, elle avait conscience du risque qu’elle encourrait sur le plan de la réincarnation. Bien que je ne sois pas convaincu qu’elle me réponde après avoir lu toutes ces lettres que lui a adressées de Buchenwald son père Richard et restées sans réponse. Du moins s’il faut en croire l’un des amis de celui-ci et de tous «  ces rêves qui ont été piétinés  ».

 

«  Maria-Magdaléna,

 

« Après tous ces meurtres commis dans le bunker, est-ce que

vous imaginiez pouvoir vous réincarner un jour

dans d’autres enveloppes terrestres ? »

 

Sans vouloir m’adresser à vous avec ce titre ronflant de Frau Doktor Reichsminister que vous appréciiez tant, je serais curieux de compléter un point qui est resté trop vague. Lorsque vous étiez encore une adolescente, vous avez été prise d’une véritable passion pour le bouddhisme, convaincue sans doute par les applications que l’un de vos deux pères, Oskar, en avait tirées. Mais, sincèrement, après tous ces meurtres commis dans le bunker, est-ce que vous imaginiez pouvoir vous réincarner un jour dans d’autres enveloppes terrestres ? Je ne sais pas moi, mais le karma ça existe ! Il est impossible que vous n’en n’ayez jamais entendu parler ! À l’inverse de vous, et sans maîtriser le sujet à fond, je dirais même que vous risquez de vous trimbaler une quantité impressionnante de casseroles derrière vous pendant quelque temps ! Car, les bouddhistes le reconnaissent quand ils parlent de l’effet boomerang et de karma négatif, il va bien falloir payer la note un jour, en admettant que vous n’ayez pas, déjà, commencé à la payer. L’addition risque même d’être lourde chère Maria-Magdaléna, sauf à plaider pour un acte d’honneur ou un sacrifice et là, vous ne me ferez pas croire que les notions d’honneur et de sacrifice aient pu intercéder dans votre décision de tuer vos gamins. Car cette histoire de menace russe, ça ne tient pas la route ! Admettez-le ! Que vous ayez eu peur de la menace que l’Armée rouge faisait planer sur les populations allemandes vaincues et que vous ayez eu peur pour vos enfants, vous admettrez que c’est un peu tiré par les cheveux ! Surtout qu’Hanna Reitsch vous avait proposé deux jours avant de quitter le bunker en avion avec eux !

Bon, je sais, vous allez me dire qu’ils se sont peut-être déjà réincarnés avec un karma nettement moins négatif que le vôtre et que !...

Je dois d’ailleurs avouer que le fait de vous imaginer réincarnée sous les traits d’une… Palestinienne vivant à Jérusalem m’a trotté dans l’esprit. Pouvoir vous imaginer à un endroit qui est, en ce moment, très convoité par les Juifs, cela ne manquerait pas de sel. Mais, voulez-vous que je vous dise, ça serait même vachard, surtout après tout ce que vous leur avez fait subir à la fin de votre existence !

En conclusion, et en admettant que cela ait pu être le cas, il va vous falloir du courage car si cela se vérifiait, vous allez en avoir besoin. Mais ce sera peut-être aussi le début d’un nouveau combat, plus à même de rompre le mauvais lien qui vous rattache à votre précédente existence et cette fois-ci générateur d’un karma plus positif.

Alors, bon courage Maria-Magdaléna !  »

 

J’aimerais, Louis Pétriac, vous inviter à présent à me parler un peu de votre activité d’éditeur : comment ça marche ? Est-ce que c’est compliqué, ce travail, et êtes-vous heureux de la manière dont il se présente jusqu’à présent ?

vie d’éditeur

Par les liens qu’il m’a permis de nouer, le bilan est plutôt positif. Même s’il ne m’a pas permis de mettre d’argent de côté et de développer bien plus mon label de «  la communication par l’émotion !  »

Deux ouvrages sur une vingtaine ont vraiment marché, au-delà même de mes espérances :

Le tout premier avec cet hommage "Chanson française" avant que ma banque ne me coupe les vivres, alors que je m’apprêtais à publier un ouvrage de l’humoriste Jacques Bodoin, une gloire des années soixante-dix, ami d’ailleurs du Compagnon de la Chanson Marc Herrand. Qu’est-ce que j’aurais aimé entreprendre ce travail avec Jacques Bodoin, le père du célèbre Ernest «  le Paganini de l’arithmétique  » et qu’est-ce que je regrette d’avoir dû céder aux injonctions de cette banque ! C’était en 2009 et je mettrai quelque temps à me ressaisir avant de repartir de l’avant.

Le second, avec ce récit sur le maquisard : Ma guerre à moi… résistant et maquisard en Dordogne. Deux ouvrages qui s’écoulent toujours.

Compliqué, ça l’est toujours un peu ! Les difficultés quelles sont-elles ? Elles sont liées à une meilleure diffusion qui aurait sans nul doute permis d’obtenir de bien meilleurs résultats. Soucieux de défendre mes intérêts, j’ai par exemple refusé dernièrement de rétribuer les gens de la FNAC en leur allouant 55 à 65% du prix d’un ouvrage à cause de leur refus de prendre en charge les frais de port ! Ils venaient de me commander trois ouvrages m’invitant à accepter des conditions insupportables ! Et puis, il m’aurait fallu davantage de moyens que je n’en n’ai eu, même si je continue à me battre pour que cela s’améliore. Une structure vient de se créer pour les petits éditeurs qui ne facture que 45% du prix des ouvrages et qui avance les frais de port : expressediteur.com. Peut-être cela changera-t-il après cet ouvrage sur Magda dont les éditions Perrin n’ont pas voulu et que j’ai absolument voulu publier rapidement après tout ce que j’avais trouvé d’exploitable. N’oublions tout de même pas que le journaliste Sébastien Spitzer venait de sortir ses Rêves qu’on piétine et qu’un film avait été programmé sur France 2 qui avait déjà été diffusé en Belgique et en Suisse. On parlait donc beaucoup de l’égérie nazie depuis le printemps 2017.

 

« Dur, dur pour un micro-éditeur non diffusé de se faire connaître !

Il faut avoir la rage et ne jamais capituler, proposer aux auteurs

leur propre site de promotion et les aider souvent à animer ceux-ci.

Heureusement que les réseaux sociaux et qu’Internet existent ! »

 

Cela étant, je n’ai pas perdu d’argent sur une production avec, assez souvent, des ventes situées entre 300 et 500 exemplaires : autisme, magnétisme, témoignage d’entrepreneur. Dur, dur pour un micro-éditeur non diffusé de se faire connaître ! Il faut avoir la rage et ne jamais capituler, proposer aux auteurs leur propre site de promotion et les aider souvent à animer ceux-ci. Heureusement que les réseaux sociaux et qu’Internet existent !

Sans vouloir pasticher Gérard de Villiers, je viens de créer ma propre SAS que j’espère pouvoir transmettre à un repreneur quand je m’arrêterai victime de l’âge, mais tant que j’ai la force… Puisqu’une majorité d’ouvrages intemporels continuent de s’écouler dix ans après être sortis, pourquoi devrais-je arrêter, même à 68 ans ? Reconnaissons quand même que j’ai eu beaucoup de chance car du caniveau, parvenir à créer un truc pareil, croyez-moi, il fallait en vouloir et être un peu allumé !

 

Quels sont vos projets, vos envies ? Que peut-on vous souhaiter pour 2018 ?

projets et envies

J’essaie d’amener un homme qui vient de la rue à croire davantage à ce qu’il fait, m’inspirant d’une autre réussite, celle de Jean-Marie Roughol, un SDF, aidé, c’est vrai, par le politique Jean-Louis Debré. Ma nouvelle relation a en plus un coup de crayon fabuleux. Nous avons pour projet de lancer un appel sur Internet et de récolter quelques fonds (Ulule.fr) pour lui permettre de boucler son premier projet littéraire.

 

« Faudrait-il laisser de côté sans le publier un message

porté viscéralement par quelqu’un qui éprouve

des difficultés à écrire sans faire de fautes ? »

 

Comme je fonctionne en solo en externalisant une partie de la production, je ne peux publier que très peu d’ouvrages. Mais il faudrait peu de choses et que l’on se décide à m’envoyer des trucs beaucoup plus publiables que ceux que j’ai reçus et où il fallait quasiment tout refaire. Encore que je reconnaisse avoir jusqu’à présent bien plus acheté des histoires que la façon dont ils étaient écrits ou présentés. Mais, faudrait-il laisser de côté sans le publier un message porté viscéralement par quelqu’un qui éprouve des difficultés à écrire sans faire de fautes ?

Je viens de proposer sur le compte Twitter de Decal’Age Productions éditions une collaboration à certains animateurs de blogs littéraires et à des lecteurs ou critiques. C’est dire si je mesure l’importance que peuvent avoir pour les éditeurs qui ne bénéficient pas de conditions de diffusion optimales une telle collaboration.

Qu’est-ce que l’on peut me souhaiter ? Un peu plus d’un millier d’exemplaires sur un prochain bouquin pour que je puisse faire enfin appel à un attaché de presse, le point faible de Decal’Age Productions éditions. Car quand on ne fait pas d’ouvrages sur ceux qui nous gouvernent, que l’on appartient pas aux élites, ou que l’on ne parvient pas à tisser des liens avec un chroniqueur, c’est extrêmement compliqué de séduire un média et de défendre un projet. Même quand il est bien ficelé.

 

Un dernier mot ?

Oui qui pourrait être destiné à tous ceux qui entreprennent. Qui que vous soyez et quels que soient les moyens dont vous disposez, faites-le, surtout si vous en avez envie ! Pour ne pas regretter à la fin de ne pas l’avoir tenté.

Mes remerciements Nicolas Roche à vous ainsi qu’à votre structure Paroles d’Actu pour avoir pris le temps de m’écouter défendre ce qui n’a pas de prix...

 

Louis Pétriac et Marc Herrand Strasbourg

« Une photo de moi prise à Strasbourg avec mon complice Marc Herrand, l’ancien

Compagnon de la Chanson de la période Edith Piaf auteur en 1946 d'un mégatube

repris par la petite Australienne Tina Arena, "Les Trois Cloches" »

 

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2 septembre 2017

Pierre Sevaistre: « Le Japon peut-il prétendre à un leadership régional s'il se refuse à reconnaître des faits historiques ? »

Le Japon, Pierre Sevaistre le connaît très bien, intimement sans doute, et comme on l’imagine on n’est pas forcément intime facilement avec ce pays. Il le "pratique" au quotidien depuis plus de 40 ans (à la base, il conseillait des groupes industriels français et japonais) et maîtrise sa langue. Au fil du temps il s’est pris à interroger ses moeurs, à regarder de plus près ses habitudes, son rapport au monde et au passé, son passé. Dans son récent ouvrage, intitulé Le Japon face au monde extérieur : Une histoire revisitée (Indes savantes, 2017), il s’attache à dresser une histoire critique du Japon jusqu’à nos jours, et à travers elle il nous livre un regard sans concession sur le pays et son peuple, mais empreint de tendresse pour ce qui est devenu sa terre d’adoption. Un livre dense et riche, qui apprendra beaucoup à qui ambitionnerait de mieux connaître l’histoire du Japon, et peut-être de cerner quelque chose de l’âme japonaise. Merci à Pierre Sevaistre d’avoir accepté de répondre à chacune de mes questions. Le tout est agrémenté de photos de son cru, d’illustrations qu’il a sélectionnées et commentées... Merci à Bruno Birolli, fidèle du blog, qui a permis cette sympathique et enrichissante rencontre - une de plus ! Un clin doeil enfin à Julien PeltierUne exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Pierre Sevaistre: « Le Japon peut-il prétendre

à un leadership régional s’il se refuse à

reconnaître des faits historiques ? »

Le Japon face au monde extérieur - Une histoire revisitée

Le Japon face au monde extérieur

Le Japon face au monde extérieur :

Une histoire revisitée (Indes savantes, 2017).

 

Paroles d’Actu : Bonjour Pierre Sevaistre, merci d’avoir accepté de répondre à mes questions pour Paroles d’Actu, autour de votre ouvrage Le Japon face au monde extérieur : Une histoire revisitée (Indes savantes, 2017). Avant toute chose, et en laissant pour l’instant de côté votre chapitre japonais, pourriez-vous nous parler de vous, vous "raconter" en quelques mots ?

parcours personnel

« Il y a dans ma famille, des deux côtés,

des gènes baladeurs. Partir à l’étranger

n’était pas étonnant après tout... »

Pierre Sevaistre : Né en 1950, je suis un baby-boomer. J’ai donc été élevé pendant la guerre froide, pris entre la peur des Soviétiques et l’admiration de la toute-puissance américaine. Mon père officier de marine avait été affecté à Toulon et c’est pourquoi j’y ai fait mes études, chez les pères salésiens d’abord puis chez les maristes. Après un court mais marquant séjour en terminale au Prytanée militaire de La Flèche, j’ai rejoint la région parisienne pour des études supérieures, préparation puis école de commerce. Je suis franco-français mais il y a dans ma famille des deux côtés des gènes baladeurs hérités de marins ou de diplomates. Partir à l’étranger comme je l’ai fait juste après avoir eu mon diplôme n’était pas étonnant, après tout...

Après une longue carrière dans les affaires, dont une bonne partie dans l’automobile et au Japon, j’ai pris ma retraite dans ce pays parce que ni mon épouse japonaise ni moi-même ne sentions le besoin de rentrer en France. Nous sommes installés à Yokohama et c’est là que j’ai entrepris de partager ce que j’ai appris sur le Japon dans ce que je pensais être un livre unique mais qui est en passe de devenir une série d’ouvrages spécialisés par thème, le premier étant l’histoire des relations extérieures du Japon.

 

Hikawamaru

« Symbole du port de Yokohama, le Hikawamaru, rescapé de la guerre du Pacifique »

 

PdA : Quand, et dans quelles conditions avez-vous "rencontré" le Japon ? Quelles impressions cette terre et son peuple vous avaient-ils alors laissées, et sur quels points votre ressenti a-t-il évolué à mesure que vous les avez mieux appréhendés, au fil de vos séjours ?

la rencontre du Japon

« J’ai découvert qu’au Japon, on reste à jamais

un étranger. Mais cela ne pose pas problème. »

P.S. : La réponse complète à cette question figurera dans mon livre numéro trois sur les Français du Japon (le deuxième qui est à paraître aux Indes savantes est sur la langue japonaise). En fait ma rencontre avec le Japon est le résultat d’une erreur. J’ai rejoint les rangs de Michelin en 1975 dans l’espoir qu’ils me fassent revenir au Brésil, où je venais d’exécuter un contrat de trois ans au consulat de Rio, mais ils m’ont envoyé au Japon. Ce qui m’a frappé dans ce pays, et c’est aux antipodes culturels du Brésil, c’est la quasi impossibilité de s’intégrer dans la population. On reste à jamais un étranger ! Pourtant cette position d’étranger s’avère assez confortable à l’usage et au fil des années vous vous rendez compte que si vous ne vous êtes toujours pas fondu dans la masse, vous parvenez néanmoins à coexister harmonieusement avec elle. Mes amis et relations japonais ont fini par presque oublier ma différence et de mon côté je n’ai plus conscience de la nationalité des gens que je rencontre, à tel point que je suis devenu incapable de répondre à la question « Dites-nous, ils sont comment les Japonais ? ». Je ne sais plus, il n’y en pas deux pareils.

 

PdA : Dans votre livre, on apprend, point je crois assez méconnu, que le Japon a connu une période de christianisation relativement dynamique à partir du XVIème siècle, opérée par des missionnaires catholiques plus ou moins délicats venus d’Europe. Certaines zones, comme celle de Nagasaki, ont été particulièrement concernées par ce processus d’évangélisation qui a connu, expliquez-vous, un coup d’arrêt avec l’avènement au pouvoir du shogunat Tokugawa, porteur d’une conception féodale, très hiérarchisée de la société qui s’accommodait mal du message théoriquement égalitaire des chrétiens. Le christianisme en tant que corps organisé a-t-il joué un rôle, notamment politique, durant la période Edo ? Que reste-t-il, aujourd’hui, de cette aventure du christianisme sur la terre du Japon ?

le catholicisme au Japon

« Le rejet par le Japon du catholicisme fut

essentiellement une décision politique »

P.S. : Sur ce sujet également je suis en train de penser à un nouveau livre sur le christianisme au Japon autour de la question lancinante posée par Shûsaku Endô dans ses romans et en particulier dans Silence : christianisme et Japon sont-ils compatibles ? Le Japon, qui avait importé à partir du Vème siècle l’écriture, la philosophie et la religion chinoises, s’est rebellé mille ans plus tard contre les influences occidentales, et cela après 90 ans de compagnonnage. Ce rejet n’a pas été celui de tout un peuple, qui avait accueilli ces nouvelles influences de manière somme toute positive, ni même celui de la classe des samouraïs puisqu’il y a eu des daïmyos chrétiens dont le plus remarquable est Ukon Takayama, béatifié en février de cette année. Le rejet a été le fait de la famille Tokugawa, appuyée par le clergé bouddhique qui l’un et l’autre voyaient dans le catholicisme et l’influence occidentale une menace à leurs prérogatives. Le Japon a beaucoup emprunté à la Chine mais, contrairement à la Corée par exemple, il n’a que très partiellement adopté le confucianisme. L’unification du Japon par les Tokugawa a été un premier coup porté au féodalisme puisque tous les clans féodaux devenaient vassaux d’Edo. Plus que du féodalisme lui-même, on peut je crois dire que le christianisme au Japon a été victime de la centralisation politique japonaise qui avait besoin d’une hiérarchie absolue et ne s’en est jamais vraiment relevé.

 

Les missionnaires

« L’arrivée des Portugais et des missionnaires au 16ème siècle »

 

PdA : On associerait volontiers la période dite "Edo" (1603-1868), celle du shogunat Tokugawa, au principe d’une fermeture volontaire (Sakoku) du Japon au monde extérieur (la Chine a eu des périodes comparables). Quelles furent les raisons de cet isolement, et a-t-il réellement été appliqué de manière stricte, dans les faits ? Si oui, cette fermeture a-t-elle eu pour effet, du point de vue du pouvoir en place, de préserver (peut-être en fait de "pétrifier" ?) une espèce d’"harmonie" de la société ?

le sakoku, ou isolement volontaire

P.S. : Une chose que j’ai découverte en écrivant ce livre est que l’on recherche vainement des motivations idéologiques derrière les grands mouvements politiques ou sociaux au Japon, car ils sont le plus souvent le résultat d’opportunités sur un terreau culturel et social. Par exemple, l’une des principales réalisations de la révolution Meiji, l’abolition du féodalisme, n’était dans aucun programme. Elle est devenue inévitable lorsque la junte des clans vainqueurs s’est rendu compte que pour tenir tête aux étrangers, il fallait le faire au niveau national ce que ne permettait pas la structure féodale de l’État. De la même manière la fermeture du pays sous les Tokugawa pendant l’ère Edo était un moyen d’assurer la pérennité du régime en évitant toute interférence de l’extérieur. Cela a été facilité par le terreau culturel du shintoïsme, qui fait grand cas de la pureté et pour qui l’étranger est fortement suspect de ce point de vue, mais la raison principale était une question de commodité politique.

Ryôtarô Shiba, auteur très célèbre de récits historiques, a écrit à ce sujet-là des lignes intéressantes. Il fait la distinction entre culture (bunka) et civilisation (bunmei). Pour lui, la culture, comme par exemple la poésie de cour sous l’ère Heian, n’était destinée qu’à un groupe limité et n’avait pas d’autre objectif que d’être appréciée au sein de ce groupe. La civilisation en revanche est fondée sur des principes et a des prétentions à l’universalité. Il en donne pour exemple la civilisation française de la Révolution fondée sur des principes de liberté et de droits ainsi que la chinoise confucéenne, construite sur les rites et l’obéissance. Pour Shiba, le Japon est un pays de culture, pas de civilisation.

« L’isolation du pays a assuré la paix

pendant deux cent cinquante ans »

Cette fermeture a été très hermétique même si le shogounat a toujours gardé le contrôle des quelques canaux de contact avec l’extérieur et en particulier les Hollandais de Dejima. L’isolation du pays a assuré la paix pendant deux cent cinquante ans, ce qui n’avait rien d’évident pour un pays entièrement aux mains de guerriers, et a assuré la progression culturelle et sociale du pays, mais en vase clos.

 

PdA : Peut-on dire de cette période d’isolement, avec tout ce que cela peut impliquer s’agissant des échanges commerciaux, et surtout humains et d’idées qui n’ont pas lieu, ou pas autant qu’ils auraient pu, qu’elle a été déterminante quant au retard technologique criant qui est celui du Japon au moment où le pays rencontre, médusé, les "bateaux noirs" du commodore Perry ?

Perry et le fossé technologique

P.S. : Il y a quelques années, il y a eu une épidémie d’une sorte de choléra à Bali, que seuls les Japonais attrapaient. Le Japon, trop aseptisé, avait perdu ses défenses naturelles. Il s’était passé la même chose pendant l’ère Edo. L’absence de guerre interne avait rendu les armes à feu inutiles, sabres et lances suffisant largement pour les duels qui étaient demeurés la seule activité belliqueuse des samouraïs. La fermeture des frontières avait arrêté la construction navale et seul Satsuma, qui exerçait une souveraineté discrète et partagée sur l’archipel des Ryûkyû, avait des bateaux de haute mer. Les étudiants de rangaku, les sciences hollandaises, avaient bien eu accès à toutes sortes de livres techniques, militaires ou médicaux occidentaux mais cela restait un sujet d’étude et ne passait pas dans la vie courante.

« Un seul des bateaux du commodore Perry

contenait plus de canons que dans tout le Japon »

Cela explique l’impuissance devant laquelle s’est trouvé le shogounat à l’arrivée du commodore Perry ; un seul de ses quatre bateaux avait plus de canons à bord que dans tout le Japon. Le shogounat, bien informé par les Hollandais, avait tout de suite compris la situation mais les clans de l’opposition, Chôshû et Satsuma qui s’étaient attaqués aux étrangers ou avaient provoqué leur colère, ont dû attendre d’être écrasés pendant les guerres anglo-satsuma en 1863 et de Shimonoseki en 1864 pour s’en convaincre. C’est à ce moment que le mouvement jô-i (rejeter les étrangers) est devenu tôbaku (abattre le shogounat).

 

PdA : Cet épisode des bateaux noirs du commodore Perry, dans les années 1850, met donc en lumière l’archaïsme du Japon face aux grandes puissances technologiques occidentales. Incapable de défendre le pays, le shogunat Tokugawa se voit contraint de céder du terrain sur des questions relevant de l’empereur. Un bouleversement qui sera suivi, quelques années après, par un renversement politique : la chute du pouvoir du shogunat Tokugawa au profit d’une restauration de l’autorité de l’empereur. Ainsi s’ouvre l’ère Meiji (1868-1912). Dans les faits, l’ouverture forcée du pays par les occidentaux a-t-elle réellement tenu le rôle décisif dans ce bouleversement politique ? Comment y a-t-on réagi, dans la population japonaise ?

les dessous de la "restauration Meiji"

P.S. : Quand j’ai commencé à écrire mon livre, je pensais que la révolution Meiji avait été l’histoire d’une lutte entre l’empereur et le Shogoun, et que le premier l’ayant emporté avait été restauré dans ses anciens pouvoirs. En pratique les choses se sont passées de manière très différente.

D’abord ni l’empereur ni le Shogoun n’ont réellement eu voix au chapitre. L’empereur Kômei avait une volonté propre mais il était partisan de laisser le pouvoir temporel au Shogoun, et quant à son successeur, le jeune Mutsuhito, futur empereur Meiji, il n’avait que quinze ans lors de son accession au trône et donc on ne lui demandait pas son avis. Du côté Shogoun, c’est encore pire car sur les quatorze ans qu’a duré la période Bakumatsu ils ont été au nombre de quatre : Ieyoshi, mort juste après le deuxième passage de Perry, Iesada faible de corps et d’esprit, Iemochi, monté sur le trône à quatorze ans et mort à vingt. Seul le dernier Yoshinobu était maître de sa destinée mais il était trop tard et il ne put résister plus d’un an.

De plus l’empereur n’avait pas perdu ses pouvoirs temporels au moment de l’avènement de l’ère Edo. Il les avait perdus bien avant, au moins en 1185, début du shogounat de Kamakura, avec Minamoto no Yoritomo. S’il avait gardé la signature de certains actes, c’était purement formel et son refus de signer le traité avec les États-Unis avait été aussi inattendu et inconvenant que la décision de Naosuke II (il faut lire ii) de passer outre.

« Dans les faits, l’empereur n’a pas

réellement été restauré dans ses pouvoirs »

Toute cette révolution a en fait été une lutte de clans féodaux de l’extérieur qui ne supportaient plus la domination d’une dynastie Tokugawa décadente, le tout étant attisé par les nobles de la cour impériale, les kuge, qui voyaient là l’occasion d’obtenir un pouvoir qu’ils n’avaient jamais eu.

Les étrangers ont été le catalyseur qui ont cristallisé toutes ces oppositions. Ils ont provoqué la réaction mais ne sont pas intervenus directement ensuite. La question s’est réglée entre Japonais. L’empereur n’a pour moi pas été restauré. Il a été placé comme symbole par les dirigeants des clans victorieux, Chôshû, Satsuma et quelques kuge afin de permettre à des domaines féodaux férocement indépendants de travailler ensemble. L’empereur avait nominalement tous les pouvoirs, mais en pratique n’en avait aucun. Pourtant comme il a pleinement assumé son rôle de symbole il a acquis une vénération populaire considérable dont les dirigeants politiques successifs se sont servis, pour le meilleur puis pour le pire.

 

Meiji

« L’empereur Meiji »

 

PdA : L’ère Meiji marque donc, nominalement, la restauration du pouvoir impérial, la fin de l’isolement volontaire du Japon et sa "modernisation" technologique et socio-économique. Est-ce que cette modernisation s’est faite "à marche forcée", avec des résistances fortes, ou bien a-t-elle été globalement comprise et approuvée une fois le changement de régime acté ? Par qui a-t-elle été conduite ?

bouleversements et résistances

P.S. : Un livre très intéressant est celui de Ryôtarô Shiba, nommé Le nuage sur la colline. À travers l’histoire de trois personnages de Matsuyama dans le Shikoku, les deux frères militaires Akiyama et le poète Shiki Masaoka, il raconte l’évolution du Japon depuis la révolution Meiji, lorsque l’ensemble des samouraïs se sont retrouvés au chômage jusqu’à la victoire sur la Russie en 1905. La grande question était bien sûr le sort des familles de samouraïs, ces deux millions de personnes dont la caste avait tenu le haut du pavé pendant si longtemps.

« Dès les années 1870, les samouraïs ont perdu leur

monopole de la guerre, qui s’est démocratisée »

Il y eut la guerre de Seinan en 1877, une révolte des samouraïs de Satsuma qui avaient appelé à leur tête Takamori Saigô, l’un des héros de la révolution, mais les rebelles furent écrasés par une armée qui déjà comptait dans ses rangs des soldats issus des classes bourgeoises ou paysannes. C’est probablement le clan de Chôshû, avec le penseur Shôin Yoshida, puis les chefs de guerre Shinpei Takasugi et Masujirô Ômura, qui avaient eu l’intuition d’utiliser la population civile dans les opérations guerrières jusque-là réservées aux samouraïs.

Une fois qu’il a été entendu que la classe des samouraïs était définitivement dissoute, l’énergie considérable des anciens guerriers a pu être redirigé vers des activités modernes, armée, enseignement ou affaires, bientôt complétées par celles des classes populaires instruites grâce aux temples bouddhistes et voyant là une possibilité de promotion sociale qui leur avait été refusée jusqu’alors. La présence des étrangers dans les villes ouvertes du Japon, Yokohama, Nagasaki, Hakodate ou Kobe et leur statut d’exterritorialité était un rappel constant du retard vis-à-vis de l’Occident et l’humiliation qui s’ensuivait une motivation puissante pour aller de l’avant.

 

Constitution Meiji

« Promulgation de la constitution Meiji »

 

PdA : La guerre russo-japonaise de 1904-1905, qui aboutit sur une victoire de l’empire nippon, marque avec éclat l’ascension du Japon parmi les grandes puissances impérialistes, jusque là toutes occidentales. On repense évidemment, à ce moment-là, à l’humiliation subie par la Chine, découpée en zones d’influence occidentales, et à celle vécue par le Japon lors de son ouverture contrainte, un demi-siècle plus tôt. Est-ce à partir de ce point, de cette guerre réussie, que l’on assiste à une montée en puissance irraisonnée, chez les militaires et chez certains politiques, de l’idée d’expansionnisme, d’une régénération du monde asiatique "conduite" par les Japonais, du militarisme forcené ?

vers l’expansionnisme japonais

P.S. : La première guerre sino-japonaise de 1894, et celle contre la Russie dix ans après, ont eu comme origine le statut de la Corée dont à tort ou à raison le Japon estimait qu’elle était essentielle à sa défense. La victoire sur les armées chinoise du Beiyang avaient fait du Japon avec Taiwan une puissance coloniale. Mais le Japon n’avait pas accepté de devoir rendre sous la pression des Russes, Allemands et Français la péninsule du Liaodong que leur avaient cédée les Chinois et cela d’autant plus que les Russes quelques années après allaient s’y installer et y construire la base de Port-Arthur. La guerre contre les Russes était largement défensive mais en obtenant le sud de Sakhaline, des positions dans le Liaodong et en ouvrant la voie à la colonisation de la Corée, il est sûr que cette victoire est montée à la tête de bien des Japonais et en particulier à certains de leurs militaires.

« Le tournant a été la première Guerre mondiale »

Il n’y a pas eu de doctrine expansionniste dès le début, mais le tournant a été la première guerre mondiale. Les Japonais y ont participé comme alliés des Britanniques et dans le but quasi avoué de récupérer les colonies allemandes à Tsingtao et dans le Sud-Pacifique. En même temps, la Chine était devenue une proie tellement tentante que d’incident en incident les militaires ont commencé à la grignoter, chaque fois couverts par les autorités civiles. Les doctrines coloniales et autre Grande Sphère de Coprospérité asiatique ont été inventées après-coup pour rationaliser la situation. Les notions de libération de l’Asie du joug colonial occidental ne sont arrivées que très tard et n’ont d’ailleurs pas convaincu grand-monde.

 

PdA : On avance un peu dans le temps et, vous l’indiquiez, les choses se précisent. Fin des années 1920, début des années 30 : plusieurs "incidents", provoqués par des militaires japonais stationnés sur la terre convoitée de Mandchourie, contre des positions chinoises. L’objectif : s’emparer (dans un premier temps) de la Mandchourie, terre riche de ressources et marchepied vers d’ambitieuses visées asiatiques, sur des prétextes chinois. Le vrai-faux attentat de Mukden, en 1931, restera dans les mémoires et enclenchera, dans la violence, une perpétuelle fuite en avant qui ne s’achèvera qu’en 1945. On assiste à un phénomène qui se reproduira : quelques militaires un peu têtes brûlées bougent, et finalement, à défaut d’être pleinement approuvés, de fait ils sont couverts et suivis par leurs supérieurs, jusqu’au sommet de la pyramide. La base qui entraîne la tête. Comment expliquer ces manifestations d’insubordination tellement surprenantes par rapport à l’idée qu’on se fait du militaire japonais ? Est-ce inédit dans l’histoire du pays ?

insubordinations dans l’armée

P.S. : Je pense que l’on peut expliquer l’insubordination des militaires japonais par l’héritage des samouraïs. Il ne faut pas oublier qu’en plus des incidents en Chine, l’attentat contre Zhang Zuolin en 1928, l’incident de Mukden en 1931, celui de Shanghai en 1932 et finalement celui du Pont de Marco Polo en 1937, il y a eu toute une série d’attentats terroristes et de tentatives de coups d’État au Japon du fait de militaires extrémistes. Militaires d’active, premiers ministres ou ministres en activité, hommes d’affaires ont été assassinés par des jeunes officiers fanatiques et cela sans punition, du moins jusqu’à l’assassinat du général Tetsuzan Nagata et la tentative de putsch du 2 février 1936, pour lesquels les auteurs ont été fusillés.

« La loyauté au chef faisait partie du bushidô,

pas la notion de discipline... »

La plupart des officiers d’avant-guerre étaient des descendants de samouraïs devenus militaires lors de Meiji. Il faut être conscient du fait qu’à la base les samouraïs n’étaient pas des soldats, c’étaient des guerriers fascinés par l’exploit individuel et la perspective d’une belle mort. Si la loyauté au chef faisait partie du bushidô, en revanche aucune trace de notion de discipline. Dans tous les assassinats d’étrangers pendant la période Bakumatsu, on a vu que le fait de tuer un adversaire, même dans le dos, était acceptable à condition d’être fait avec un sabre et de mettre sa propre vie en péril.

 

PdA : On s’enfonce dans les années 30. Le Japon, en Chine (la guerre est ouverte à partir de 1937), en Corée, et dans les terres d’Asie orientale. On s’enfonce dans l’horreur de ce que fut l’aventure impérialiste du Japon de ces années-là, violente et émaillée de crimes, et bien souvent d’atrocités. Vous vous êtes plongé dans pas mal d’archives d’époques, de nombreux documents japonais : que sait-on de la manière dont la population japonaise est informée des événements qui courent depuis 1937 (l’effroyable massacre de Nankin par exemple) jusqu’aux dernières heures de la guerre du Pacifique, en 1945 ? La propagande joue-t-elle à plein pour exciter un nationalisme, peut-être déjà sous-jacent ? La population est-elle globalement derrière son armée, en bloc "comme un seul homme", ou bien trouve-t-on ici ou là des initiatives significatives de résistance, peut-être de pacifisme militant ?

fuite en avant et opinion publique

P.S. : On a parfois appliqué au Japon militariste une remarque faite à l’origine pour la Prusse selon laquelle dans les pays normaux, le peuple a une armée mais que là, c’est l’armée qui a un peuple. À son apogée, l’Armée de terre impériale avait 8 millions d’hommes - plus de 10% de la population totale. Il n’y avait aucune place pour la contestation ; dès avant la guerre, des opposants comme l’écrivain communiste Takiji Kobayashi mouraient sous les coups de la Haute Police spéciale. Après que la guerre ait été déclarée, la Kempeïtaï, ou gendarmerie militaire était devenue omniprésente et avec l’aide des associations patriotiques de quartier la moindre manifestation de doute était qualifiée de hikokumin, antinationale, et impitoyablement réprimée. Au début, le peuple était enthousiaste et saluait les victoires successives de ses soldats, soutenu en cela par une presse sans nuance. À aucun moment la population n’a été au courant des exactions commises par son armée dans les territoires occupés. Ils n’ont vu de Nankin que des défilés de victoire.

« À aucun moment, il n’y a eu

d’opposition construite »

Quand les soldats japonais ont commencé à mourir en nombre sur le sol chinois, l’Armée se débrouillait pour avertir les familles de telle manière qu’il ne soit pas possible d’avoir une vue générale des pertes, que l’on ne puisse faire des statistiques. L’une des raisons qui ont poussé l’Armée de terre à refuser tout accommodement et à ouvrir les hostilités avec les Anglo-Américains était qu’ils avaient déjà perdu en Chine près de 200 000 hommes et que se retirer aurait voulu dire que ces âmes de héros avaient été sacrifiées pour rien. La seule manière pour l’Armée de terre de ne pas reconnaître sa responsabilité était d’envoyer toujours plus des siens à la mort, jusqu’à envisager l’anéantissement total du pays dans le gigantesque sacrifice des 100 millions, le ichi oku no gyokusai. La population est passée de la ferveur nationaliste à la résignation mais à aucun moment y a-t-il eu d’opposition construite. De toute façon, il n’y avait plus d’hommes adultes, ils étaient tous sur le front et leurs supérieurs avaient sur eux droit de vie et de mort.

 

PdA : L’attaque surprise par les Japonais de la base navale américaine de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, entraîne définitivement toute la puissance américaine dans la bataille devenue mondiale, dans le camp des Alliés. Qu’est-ce qui détermine les décideurs japonais à prendre cette décision radicale, dont ils savent qu’elle leur aliénerait de manière acharnée les États-Unis et mettrait en péril tout leurs plans asiatiques ? Est-ce qu’on croit à ce moment-là à une victoire, et est-ce qu’une victoire est crédible à la fin 1941 ?

l’Amérique dans la bataille

« L’Armée a, avec Tôjo, dramatiquement négligé

l’importance des questions logistiques »

P.S. : On parle toujours de Pearl Harbor, qui pour le Japon a eu lieu le 8 décembre, mais en même temps que l’attaque sur Hawaï, l’Armée de terre envahissait la Malaisie, les Philippines et Hong-Kong. Pearl Harbor était la contribution de la Marine à une attaque généralisée contre les Anglo-Américains à laquelle elle s’était longtemps opposée. L’Armée avec Tôjô, n’avait aucune vision stratégique. Elle croyait à la supériorité morale du combattant japonais, voulait prendre ce qu’elle pouvait prendre sans penser au coup d’après notamment aux questions logistiques. On dit que sur les trois millions de soldats japonais tombés pendant la guerre, la moitié est morte de faim ou de maladie. Cette guerre était ingagnable. L’amiral Yamamoto le savait-il, lui qui a dit qu’il pouvait garantir un an de victoires mais pas plus ? C’est difficile à dire. Je pense personnellement que raisonnablement il pensait la guerre ingagnable mais que parce qu’on ne peut pas aller au combat sans espoir, il avait fini par tomber dans le rêve de rééditer la bataille de Tsushima et décourager les Américains de se battre loin de chez eux. Roosevelt pensait cette guerre inévitable mais a probablement été surpris par l’efficacité et la pugnacité des Japonais. Pearl Harbor a été pour lui le moyen de mobiliser son opinion publique et de la faire entrer en guerre contre ce qu’il pensait être son véritable adversaire, l’Allemagne nazie.

 

PdA : Août 1945 : le soleil de l’Empire qui le voulait levant s’éclipse alors que l’Amérique vient de recourir, pour abréger la guerre dans le Pacifique et impressionner les Soviétiques, à une arme nouvelle, "dont la force relève de la force élémentaire de l’univers, de celle qui alimente le Soleil dans sa puissance" d’après le mot de Truman. Hiroshima, Nagasaki, les deux bombes atomiques. Deux questions sur ce point : 1/ croyez-vous que la guerre se serait éternisée s’il n’y avait eu ce recours à une telle arme ? 2/ l’horreur généralement (et justement !) associée à ces deux bombardements et à leurs suites a-t-elle d’une certaine manière fait passer le Japon dans le camp des victimes de la guerre, et si oui cela a-t-il eu un impact sur la manière dont le pays a été traité après la reddition, et peut-être sur la reconstruction historique au Japon ?

l’atome et la paix

P.S. : D’abord un point de détail : ce sont les Chinois qui voyaient le soleil se lever sur le Japon et lui ont donné ce nom. Nippon ou Japan sont des transcriptions de la prononciation des caractères chinois, soleil et origine. Les Japonais s’appelaient eux-mêmes le "pays de Yamato".

« Jusqu’aux bombes atomiques, la conférence

impériale était profondément divisé sur

la question de la reddition... »

Pour en arriver au cœur de votre question, il est difficile de dire si la guerre se serait éternisée sans les bombes mais c’est possible. Les décisions ultimes étaient prises par la conférence impériale qui regroupait devant l’empereur le gouvernement et l’état-major général. Dans la constitution de Meiji, l’Armée et la Marine n’étaient pas sous l’autorité du gouvernement mais directement sous celle de l’empereur, c’est-à-dire de personne. L’empereur ne pouvait qu’approuver des propositions qui lui étaient faites par le comité Armée-Gouvernement, or celui-ci était divisé et ne pouvait se mettre d’accord. L’empereur avait fait savoir qu’il était partisan d’accepter la déclaration de Potsdam qui demandait la reddition inconditionnelle et il était soutenu par le Premier ministre, l’amiral Suzuki, le ministre des Affaires étrangères Tôgô et le ministre de la Marine, l’amiral Yonai. De l’autre côté il y avait le ministre de l’Armée, le général Anami et les deux chefs d’état-major, le général Umezu et l’amiral Toyoda. Trois contre trois, impossible de décider, les partisans de la résistance faisant des plans pour armer les ménagères avec des bambous taillés en pointe de manière à tuer tellement d’Américains qu’ils finiraient par demander grâce ou alors le Japon périrait tout entier dans cette ultime bataille pour la métropole. Il a fallu les deux bombes nucléaires et l’invasion de la Mandchourie par les Soviétiques pour que l’Amiral Suzuki se décide à bousculer les conventions et à demander à l’empereur de décider, ce qu’il fit sur le champ.

Les Américains n’avaient pas moyen de savoir ce qui se passait dans les instances dirigeantes japonaises et en plus ils étaient pressés parce qu’ils ne voulaient pas attendre que les Soviétiques débarquent dans le nord du Japon. Ces bombes n’étaient peut-être pas nécessaires mais je pense qu’elles étaient inévitables. Elles ont eu effectivement la conséquence de faire basculer les Japonais dans le camp des victimes et de leur éviter de se poser la question de la responsabilité de la guerre. Le procès de Tokyo était censé résoudre ce problème, mais il est loin d’y être parvenu.

 

PdA : Après la reddition du Japon, le général américain MacArthur assume la direction du pays, qu’il va conduire durant une phase transitoire, guidant et accompagnant les premiers pas de sa démocratisation. De nombreux dirigeants et officiers de la période précédente seront exécutés après procès pour leur responsabilité relative au déclenchement et à la conduite de la guerre - ce sera notamment le cas de l’ancien Premier ministre Tôjô. L’empereur Hirohito, lui, est avec sa famille lavé de toute culpabilité : MacArthur a été ému de son volontarisme à assumer personnellement les responsabilités de la guerre et les dirigeants du pays se sont accordés en ce sens. Déchu de son statut divin, il est maintenu à la tête de l’État, dans une fonction purement symbolique. Que pensez-vous à titre personnel, Pierre Sevaistre, de l’attitude et des éventuelles responsabilités de l’empereur durant la guerre ? Le sort qui lui a été fait après la guerre était-il la meilleure des solutions envisageables ?

l’empereur et ses responsabilités

P.S. : Je pense que MacArthur avait assez vite compris la mentalité japonaise et qu’il pourrait bénéficier de la docilité de la population à condition de s’assurer de celle des dirigeants. Pour cela il était préférable de garder un rôle même symbolique à l’empereur.

« Hirohito tenait avant tout

à la continuité dynastique »

Je crois que les responsabilités de l’empereur sont assez claires dans toute cette période malheureuse. Il a soutenu l’entrée en guerre contre la Chine en 1937 parce que comme tout le monde il pensait que ce serait l’affaire de trois semaines et qu’il n’était pas possible de renoncer à une telle opportunité. En revanche il était opposé à l’extension de la guerre aux Anglo-Américains car il avait vu le bourbier dans lequel s’était enlisée l’Armée de terre et ne faisait aucune confiance à Tôjô pour proposer des stratégies gagnantes. À la fin de la guerre, c’est vraiment lui qui a décidé d’arrêter les hostilités. Il est probable que son principal souci n’était pas humanitaire mais la continuité dynastique. Si le peuple disparaissait, l’institution impériale en ferait autant et il valait mieux s’en remettre à l’ennemi qu’à ses propres généraux pour la protéger. L’avenir montrera que ce calcul était juste.

Il est probable que MacArthur ne pouvait pas faire autrement. On peut tout au plus regretter que l’indulgence se soit étendue à toute la famille de l’empereur et en particulier à ses oncles Asaka et Kan’in-no-Miya, militaires de carrière et auteurs de crimes de guerre en Chine.

 

MacArthur et Hirohito

« Imaginer l’inimaginable (MacArthur et Hirohito) »

 

PdA : Une évocation à présent de l’économie du Japon, non sans avoir rappelé que vous êtes depuis bien des années consultant auprès de grandes entreprises, françaises notamment, dans le pays. Après la guerre, on a parlé à juste titre, au vu de son rapide redressement et de la croissance fulgurante de son économie, d’un "miracle japonais". À la pointe sur de nombreux secteurs technologiques, l’économie japonaise tenait, derrière l’américaine, une seconde place apparemment solide. Puis il y eut, à peu près à partir du début des années 1990, un affaissement progressif, une interminable atonie alors que les émergents, eux, montaient clairement en puissance. Quels ont été les atouts déterminants de l’économie japonaise au temps de sa superbe, après la guerre ? Qu’est-ce qui, aujourd’hui encore, constitue ses plus grands freins ? Certains des atouts d’hier sont-ils devenus par la suite des handicaps ?

l’économie japonaise

« Le problème numéro 1 du Japon

est sa démographie déclinante »

P.S. : La grande force du Japon est sa cohésion sociale et sa plus grande faiblesse est cette même cohésion sociale. Lorsqu’il y a des objectifs clairs vers lesquels il est possible de mobiliser un grand nombre de personnes, employés ou citoyens, les Japonais sont irrésistibles. Lorsque les objectifs deviennent moins clairs et moins pressants, ils retombent dans leurs clans et leur chapelles, perdant de vue l’intérêt général et tuent l’initiative au profit du respect des hiérarchies. J’ai pu voir pendant mes années Nissan comment le fait de faire tomber des cloisons interdépartementales pouvait faire des miracles mais on voit aussi dans une entreprise aussi emblématique que Toshiba comment la prise inconsidérée de risques et la dissimulation systématique ont pu mettre en danger la survie même de l’organisation. Beaucoup de sociétés étrangères qui avaient fait une croix sur le Japon au profit de la Chine sont revenus dans l’archipel qui offre des possibilités beaucoup moins risquées mais le Japon doit résoudre un certain nombre de problèmes dont le premier est démographique. Quel est le devenir d’un pays dont la population est en diminution rapide ?

 

PdA : Dans votre ouvrage, évoquant l’actualité récente du Japon, vous n’hésitez pas à critiquer les tenants du Parti libéral-démocrate, principal parti conservateur et actuellement majoritaire à la chambre basse, pour certains aspects de sa politique, relativement notamment au monde extérieur, et à ses rapports controversés à des éléments de mémoire collective (je pense aux visites répétées du Premier ministre Shinzo Abe au sanctuaire Yasukuni, temple du révisionnisme japonais). Ces questions-là font-elles l’objet de débats véritables et vivaces au Japon ? Est-ce que le rapport du Japon au monde, à sa propre histoire, soulève pour vous de réelles inquiétudes ?

Abe, passé, présent

P.S. : J’ai toujours été stupéfait de l’inertie de la population japonaise devant les attaques répétées d’Abe et de son entourage contre la démocratie. La loi sur le secret de la presse ou celle toute récente sur les conspirations, qui permet de punir des crimes non encore commis, auraient fait descendre toute la France dans la rue. Pas ici ! Les étudiants ont bougé contre la réinterprétation de l’article 9 de la constitution, mais pour moi c’est moins la révision de cet article qui pose problème que la manière et les raisons pour lesquelles cela est fait. Abe veut laisser son nom dans l’histoire comme celui qui a effacé la honte de la défaite en changeant une constitution imposée par le vainqueur. Il veut réhabiliter son grand-père, le premier ministre Kishi, qui s’était attaqué à la même tâche mais a été écarté du pouvoir avant d’y être parvenu.

« Le peuple japonais, indulgent pour les atteintes

à la démocratie, est intraitable sur les

questions d’honnêteté »

Ironiquement Abe, dont la popularité n’avait pas été égratignée par ces initiatives, a plongé dans les sondages à la suite de scandales de favoritisme. Le peuple japonais est indulgent pour les atteintes à la démocratie mais il est intraitable sur des questions d’honnêteté. Comme je le disais précédemment, l’idéologie est peu présente au Japon mais la pureté reste une valeur essentielle.

Abe voudrait refaire du Japon un pays normal, mais comment exercer un quelconque leadership régional quand on refuse de reconnaître des faits historiques ? J’avais été scandalisé par les qualificatifs "définitif" et "irréversible" accolés par les Japonais à leur accord sur les femmes de réconfort avec les Coréens. Pour moi cela voulait dire : on vous paie alors maintenant fermez-la. La première chose qu’à fait le nouveau président Moon est de remettre l’accord en question. Cela me paraît parfaitement logique.

 

PdA : À la fin de votre livre, vous mettez en avant l’orgueil national japonais, ce sentiment d’exceptionnalisme qui bien souvent semble déboucher sur de l’arrogance. Vous prenez l’exemple de la pêche à la baleine, auquel le Japon, contre à peu près le reste du monde, n’entend pas renoncer bien qu’elle ne constitue en rien pour lui une nécessité économique. Est-ce que les Japonais ont un problème avec leur propre image et avec le reste du monde ? Y'a-t-il, sans faire de généralisation à outrance, des traits particuliers à avoir à l’esprit quand on veut traiter ou simplement échanger avec un Japonais ?

Japon, introspection

« L’orgueil national est surdéveloppé dans

les classes dirigeantes, peut-être influencées

par l’extrême droite... »

P.S. : L’orgueil national n’est pas une exclusivité japonaise et n’est pas le fait de tous les Japonais. Il est malheureusement surdéveloppé dans les classes dirigeantes qui peut-être sont influencées par l’extrême-droite. Les Japonais manquent souvent de courage intellectuel et sont très faibles devant les critiques internes, emberlificotés qu’ils sont dans toutes les promesses et compromissions qu’ils ont dû faire pour arriver là où ils sont. Peut-être est-ce pour cela qu’ils font si souvent appel au gaiatsu, la pression extérieure, des administrations demandant qu’on leur impose de l’étranger des réformes qu’ils n’ont pas le courage de faire.

La plupart des Japonais n’ont pas de problème manifeste d’orgueil national, mais la minorité qui en souffre est agissante et mène la danse. Le problème est que l’on n’arrive pas à faire bouger la masse sur des idées, seulement sur des émotions ou lorsque l’on touche à son porte-monnaie.

 

PdA : Parlez-nous du Japon que vous aimez, celui que vous aimeriez inviter nos lecteurs à découvrir, lors d’un prochain voyage ? Vos petits coins de paradis, petites et grandes adresses ?

"votre" Japon ?

P.S. : Le Japon que j’aime n’est pas facile à indiquer aux visiteurs. J’ai été pendant des années un habitué de deux petits bars où l’on passait des heures à discuter de toutes sortes de choses en ingurgitant de grandes quantités de bière mais les patronnes sont l’une décédée et l’autre à la retraite, et les clients dispersés. C’était un vrai moyen de voir le Japon de l’intérieur mais pour être franc je n’ai plus la patience ni la résistance à l’alcool pour essayer de les remplacer. Je m’étais aussi lancé assez profondément dans la calligraphie en kana, ce qui était aussi un moyen de faire partie d’un de ces cercles typiquement japonais mais là aussi, le temps passant, j’ai fini par laisser tomber.

« Ma ville, Yokohama, est la plus

internationale du Japon »

Un autre Japon que j’aime beaucoup est celui dans lequel je vis, le centre historique de Yokohama. L’histoire n’y a pas encore deux cent ans mais elle est présente partout, malgré les ravages du séisme de 1923 et des bombardements de 1945. Tous les jours, je passe devant l’emplacement de l’ancien consulat français, et je ne peux m’empêcher de penser que mon arrière-arrière-grand-oncle Maxime Outrey y travaillait lorsqu’il était ministre plénipotentiaire à Yokohama entre 1868 et 1871. Yokohama fait face à la mer, alors que Tokyo lui tourne le dos. Comme toutes les villes du Japon c’est une juxtaposition de villages mais c’est aussi la ville la plus internationale du Japon. À la piscine où je vais chercher un peu de fraîcheur les jours d’été on entend toutes les langues, dont beaucoup de chinois. Peut-être que cette coexistence harmonieuse pourra être un exemple pour le reste du Japon.

 

Starbucks

« Mon bureau pour réunions et meetings, le sutaba (Starbucks) de Motomachi »

 

PdA : Si vous deviez choisir : votre chez-vous, je n’ose dire votre patrie, aujourd’hui c’est la France ou le Japon ?

alors, le Japon... ou la France ?

« J’envisage de passer le reste

de mes jours au Japon »

P.S. : J’ai choisi de rester au Japon parce que malgré les tremblements de terre, les centrales nucléaires qui fusionnent et les impôts, c’est un pays où il fait bon vivre et où j’envisage de passer le reste de mes jours. Pourtant ce n’est pas ma patrie, je ne suis ici qu’un invité. Ma patrie c’est la France mais par la grâce des voyages aériens et de l’internet il est toujours possible de rester en contact avec sa famille et ses amis. Et puis, il y a tous les Français du Japon, ceux sur lesquels je suis en train d’écrire mon troisième livre et plus particulièrement ceux de Yokohama avec lesquels on peut aller prendre une bière au club étranger, dernier vestige de l’époque exterritoriale de la ville.

 

PdA : Quels sont vos projets, vos envies pour la suite, Pierre Sevaistre ?

« Je voudrais tenter d’écrire un roman »

P.S. : Mes projets sont essentiellement littéraires. Publier mon livre sur la langue japonaise, terminer d’écrire celui sur les Français du Japon et en entamer un autre sur les chrétiens de ce pays. Après ces essais, je voudrais tenter un genre nouveau, le roman en écrivant l’histoire de cette partie de ma famille qui s’était installée à Bagdad et y a rempli au travers de cinq générations les fonctions de drogmans, des intermédiaires accrédités de l’empire Ottoman. Sur le Japon, je peux écrire à partir de ce que j’ai en tête en complétant par des recherches de temps en temps. Pour la famille Outrey, c’est plus compliqué, je ne suis jamais allé en Irak, ni en Perse, pas plus qu’à Jérusalem ou Constantinople. Il y a un gros travail de voyage et de documentation à faire et faire un roman plutôt qu’un essai est un nouveau défi.

 

Bay Bridge

« Vu de chez moi, le port de commerce et le Bay Bridge »

 

PdA : Que peut-on vous souhaiter ?

« Voir Jérusalem... »

P.S. : Que la carcasse suive. Avec l’âge, la mécanique commence à se déglinguer d’ici et là. Cela peut être simplement gênant et parfois handicapant. J’aimerais bien pouvoir aller à Jérusalem une fois dans ma vie.

 

PdA : Un dernier mot ?

« Le Japon de demain s’ouvrira forcément »

P.S. : J’exerce des fonctions de responsabilité dans la communauté internationale catholique de Yokohama. Les deux communautés, internationale et japonaise se côtoient dans la même église, la première qui ait été construite au Japon après la réouverture du pays. Il n’est pas facile de faire coexister deux groupes séparés par une telle barrière de langue mais c’est un laboratoire passionnant pour le Japon de demain qui d’une manière ou d’une autre devra s’ouvrir de manière croissante à l’extérieur.

 

Selfie

« Selfie devant le port de Yokohama »

 

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25 mai 2017

Geoffroy Lejeune : « La présidentielle 2017, un scénario plus fou que ceux de House of Cards... »

Geoffroy Lejeune est, à 28 ans (!), le directeur de la rédaction de l’hebdo conservateur Valeurs actuelles ; en 2015, alors qu’il ne faisait « qu »’en diriger le service politique, il s’est amusé à imaginer un scénario dans lequel l’essayiste Éric Zemmour serait candidat à la présidentielle de 2017, et au finish élu. Ce récit, édité par les éditions Ring avec pour titre Une élection ordinaire, je l’ai lu très récemment. Il est bien écrit, bien pensé, et regorge de situations qui, prises individuellement ou dans leur ensemble, paraissent toutes crédibles - à une exception près dans mon esprit, la séquence de Marine Le Pen suivant les obsèques de son père... via la télévision. Cet ouvrage plaira je le crois à celles et ceux que la politique intéresse et qui sont séduits par l’exercice de politique-fiction. Au-delà de (tout) ce qui est romancé, Une élection ordinaire constitue une plongée très instructive dans l’univers finalement assez méconnu par le public de la droite conservatrice française. On y découvre ses coulisses, les acteurs et leurs interactions... À lire, donc, avec d’autant plus de gourmandise qu’on commence à avoir un peu de recul sur l’élection de 2017, la vraie. Sur tout cela et sur d’autres points, Geoffroy Lejeune a accepté de répondre à mes questions, écrites juste après la présidentielle. Je l’en remercie, et je remercie Laura Magné de Ring pour son intervention. À la fin de l’interview, l’auteur dit ceci : « Pour écrire à nouveau, j’attends d’avoir une nouvelle révélation ! ». Pari perso : le héros de son prochain roman de politique-fiction sera une héroïne, et si on la désigne par ses initiales, il y en aura quatre. Bonne lecture ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Geoffroy Lejeune: « La présidentielle

2017, un scénario plus fou

que ceux de House of Cards... »

Q. : 09/05/17 ; R. : 24/05/17.

 

Une élection ordinaire

Une élection ordinaire, par Geoffroy Lejeune, aux éd. Ring, 2015.

 

Paroles d’Actu : Geoffroy Lejeune bonjour, merci de m’accorder pour Paroles d’Actu cet entretien, axé sur votre roman de politique fiction Une élection ordinaire (éd. Ring, 2015), qui imaginait il y a deux ans une campagne présidentielle de 2017 aboutissant à la victoire surprise d’Éric Zemmour, mais aussi bien sûr sur la véritable élection qui vient donc de se tenir, et qui n’a pas été beaucoup moins mouvementée que celle que vous aviez écrite... Quels sentiments vous inspire-t-elle, précisément, cette campagne de 2017 ?

la présidentielle de 2017

Geoffroy Lejeune : Même avec les meilleures intentions, et avec la plus grande imagination, il était impossible d’imaginer une telle histoire ! Je crois que les scénaristes de House of Cards eux-même doivent se trouver bien prudents en comparaison avec ce que vient de vivre la France durant six mois… Au-delà de cette considération de forme, l’élection de 2017 m’inspire deux conclusions :

1. Un personnage inconnu de tous il y a trois ans s’est imposé, ce qui prouve qu’une candidature venue de nulle part avait sa place.

2. Macron s’est imposé alors qu’il incarne en tous points l’exact inverse de l’évolution de l’opinion des français, si l’en croit les récentes enquêtes du Cevipof (le Centre de recherches politiques de Sciences Po, ndlr). Alors, chapeau l’artiste…

 

PdA : Dans votre roman, l’écrivain et polémiste Éric Zemmour, qui fut poussé à se lancer par ses amis Patrick Buisson et Philippe de Villiers, et soutenu par Nicolas Dupont-Aignan et Henri Guaino, Marion Maréchal et feu (!) Jean-Marie Le Pen, remporte donc l’élection présidentielle. Sur le fil, contre François Hollande au second tour ; sa candidature avait vocation à dépasser celle de Nicolas Sarkozy, jugé trop libéral et trop inconstant, et celle de Marine Le Pen, pas assez "de droite" (la fameuse "ligne Philippot"). Cette candidature Zemmour, dont la cohérence sur la ligne est limpide, c’est un fantasme d’écrivain ou, au-delà, celui d’un citoyen engagé ? Comment Zemmour a-t-il reçu le livre ? En avez-vous parlé avec lui depuis ?

Zemmour candidat ?

G.L. : C’est d’abord une intuition éditoriale. J’ai senti très tôt qu’Éric Zemmour incarnait une sensibilité que je crois majoritaire à droite. J’assume aussi le côté "fantasme" car, je ne m’en cache pas, j’ai une grande admiration pour Zemmour et je partage ce qu’il dit. Il a été très tolérant avec moi lorsque je l’ai prévenu de mon projet. Ce livre le gênait un peu, car je le mettais en scène en présidentiable, mais il m’a laissé très libre et m’a juste demandé de faire « quelque chose de bien ». Je lui ai dit une fois, depuis, lorsque je l’ai croisé au moment des affaires de François Fillon, qu’il y aurait eu la place pour lui. Et sa seule réponse a été d’exploser de rire !

 

PdA : On attendait Marine Le Pen autour de 40% des exprimés face à Emmanuel Macron ; au final elle n’atteint pas les 34%. On a évoqué sa (contre-)performance lors du débat, peut-être aussi les explications un peu commodes du "plafond de verre" ou encore de l’influence des médias... Est-ce que, pour vous, en tant qu’observateur, elle a été une bonne candidate ? Et la campagne qu’elle a menée, avec son équipe, a-t-elle été sur la forme et surtout sur le fond une bonne campagne ?

la campagne de Marine Le Pen

« Le soir du débat, Marine Le Pen a perdu

non seulement l’Elysée mais également

le leadership de l’opposition future »

G.L. : En tant qu’observateur, je suis d’accord avec l’analyse partagée par absolument tous, ce qui est très rare : elle n’a pas été une bonne candidate, sa ligne a été flottante, elle s’est échouée piteusement le soir du débat. Que dire de plus ? Je crois seulement que, le 3 mai, elle a perdu plus que la présidentielle. Marine Le Pen, non seulement, n’est pas devenue présidente de la République, mais en plus elle a perdu le leadership de l’opposition, qu’elle aurait pu incarner en se hissant au second tour, et enfin elle a semé le doute jusqu’au sein de ses troupes. Lourde addition pour une seule soirée de débat…

 

PdA : Cette question pose aussi celle, fondamentale, des qualités attendues pour être président de la République, et donc de ce qu’on met derrière la fonction. Faut-il un acteur de premier plan ou un arbitre résolument au-dessus de la mêlée ? Est-ce que, pour reprendre le mot du nouveau monarque républicain il y a deux ans, vous diriez qu’il « manque un roi à la France » ?

un roi pour la France ?

« Le paradoxe est que Macron, incarnation

de la modernité, figure de proue des progressistes,

soit celui qui réhabilite l’autorité présidentielle »

G.L. : Il manque depuis longtemps un roi à la France : la monarchie républicaine est d’ailleurs conçue pour ne pas priver les Français de figure tutélaire, mais il faut admettre que depuis des décennies, les présidents semblent habités par l’idée de ne plus incarner cette autorité, ou de l’incarner différemment. Le paradoxe est que Macron, incarnation de la modernité, figure de proue des progressistes, soit celui qui réhabilite cette autorité. Il ne prend personne en traître, il l’a théorisé, mais ses soutiens les plus libertaires doivent tousser en le voyant endosser les habits du monarque !

 

PdA : Le duel Macron-Le Pen, ça a été, pour le coup, un choc frontal entre deux conceptions diamétralement opposées de ce que doit être notre rapport à l’Europe, au monde et à la mondialisation, et plus généralement à l’"ouverture", peut-être au "progrès" et aux "valeurs". Est-ce qu’on tient là la ligne de fracture fondamentale pour les années, les décennies à venir ? Est-ce qu’on peut résumer cette opposition au clivage progressistes/conservateurs ? Et peut-on de manière réaliste anticiper une recomposition du paysage politique sur ces lignes-là (avec une droite conservatrice qui serait animée par des Marion Maréchal, des Laurent Wauquiez, maraboutée par Patrick Buisson... face aux progressistes centristes et socialistes du macro(n)-cosme) ?

quels clivages pour les années à venir ?

G.L. : Le clivage progressistes-conservateur existe, je le trouve opérant, mais je me méfie de ceux qui veulent résumer le combat politique en un seul clivage. Il existe aussi un clivage européens-souverainistes, droite-gauche, France périphérique-France d’en haut ; etc. Macron bouscule les règles du système, il est donc difficile de dire aujourd’hui quel clivage structurera demain la vie politique française. J’observe seulement qu’il existe une gauche radicale en France, forte, un mouvement modéré allant de la gauche au centre droit, autour de Macron, qui gouverne, un droite conservatrice qui a perdu l’élection de 2017 "par accident" mais qui entend reconstituer ses forces avant 2022, et le FN, qui continuera d’incarner un populisme anti Europe et anti immigration. De là à vous dire qui sera majoritaire en 2022…

 

PdA : À plus court terme, question mi-analyste, mi-pronostic : à quoi l’Assemblée ressemblera-t-elle à la fin juin à votre avis ? Emmanuel Macron aura-t-il une majorité présidentielle ?

quelle Assemblée à la fin juin ?

« Macron risque bien de réussir son pari ;

il obtiendra sans doute une majorité

avec son parti émergent. Merci de Gaulle ! »

G.L. : Il est sans doute en train de réussir un pari que je croyais impossible il y a encore quelques semaines  : obtenir une majorité à l’Assemblée avec un parti jeune et sans figure émergente. Si cela se produit, ce sera sans doute grâce à la traditionnelle poussée consécutive à la présidentielle en faveur du vainqueur. Ce qui est amusant, c’est de constater que les institutions de la Vème République sont si solides qu’elles ont résisté à la pratique du pouvoir de François Hollande et qu’elles vont permettre à Macron, malgré la faiblesse de son mouvement, de gouverner. Merci de Gaulle !

 

PdA : Vous prêtez dans Une élection ordinaire une stratégie redoutable à Jean-Christophe Cambadélis : faire monter Zemmour pour couper la droite en trois et donc, donner à Hollande une chance d’accéder au second tour et d’être réélu. Il y a un parallèle qui m’a frappé quand j’ai lu votre livre, ces jours - livre écrit je le rappelle en 2015 : OK, vous vous êtes planté sur 2017 en France, à votre décharge tout le monde s’est planté. Mais j’ai le sentiment que ce que vous avez décrit, peut-être anticipé sans le savoir, c’est Trump 2016 aux États-Unis. La victoire surprise, sur le fil, du candidat anti-système et anti-politiquement correct par excellence. On y retrouve jusqu’à cette histoire de stratégie tordue - et finalement fatale - du PS : on a beaucoup dit que les médias progressistes avaient sur-exposé Trump pour le favoriser lors des primaires, pensant qu’il serait ensuite une proie facile pour Hillary Clinton lors de l’élection générale... Dans un cas comme dans l’autre, la créature de Frankenstein, on croit la contrôler et finalement rien ne se passe comme prévu. Que pensez-vous de cette lecture ?

des stratégies tortueuses

G.L. : Sans doute y a-t-il quelques similitudes entre les deux situations, mais rassurez-vous, je n’ai rien inventé ! La stratégie prêtée à Cambadélis est tout simplement celle qu’applique la gauche depuis Mitterrand : faire monter le FN, un ennemi qui ne peut pas gagner, pour l’emporter sans péril au second tour des élections. C’est ce qui s’est passé pour Macron…

 

PdA : Votre ouvrage est bien pensé et bien écrit, agréable à lire et très documenté, on y apprend beaucoup de choses sur les coulisses de la politique, et notamment de la droite en France. C’est un milieu que vous connaissez bien. Est-ce que ça vous tente, d’en être de manière active et directe, de cette arène politique ?

faire de la politique ?

« Le journaliste, même s’il s’en défend,

fait de la politique ! »

G.L. : Mais je le suis déjà ! Nous sommes acteurs de ce monde et avons un pouvoir considérable. La question est : qu’en faisons-nous ? Voilà pourquoi je préfère ceux qui avancent à visage découvert, et pourquoi rien ne me fait plus peur que ceux qui prétendent à l’objectivité. Le journaliste, même s’il s’en défend, fait de la politique. La différence entre les journalistes est simple : il y a ceux qui l’assument et ceux qui s’en cachent.

 

PdA : Vous êtes aujourd’hui directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, ce qui n’est pas banal, à même pas 29 ans... Quelle est l’histoire de ce rapport passionné que vous avez avec la et le politique ?

la politique : histoire d’une passion

G.L. : Un rapport très simple : je viens d’une famille très peu politisée, j’ai peu – voire pas du tout – parlé de politique chez moi étant jeune, et découvert sur le tard, à 18 ans, ce monde. Je me suis passionné pour l’histoire de la cinquième République, à travers plusieurs récits journalistiques, et j’ai eu envie de reproduire ce modèle.

 

PdA : Quelles sont vos ambitions, vos envies pour la suite ? D’autres fictions sur le feu ?

bientôt une nouvelle fiction ?

« Pour écrire à nouveau, j’attends

d’avoir une nouvelle révélation ! »

G.L. : Malheureusement non ! Une élection ordinaire a été un coup de foudre. J’ai eu cette idée, en ai parlé au patron des éditions Ring, qui a été séduit. J’ai écrit vite, sans répit, les chapitres coulaient assez naturellement. Pour écrire à nouveau, j’attends d’avoir une nouvelle révélation !

 

Geoffroy Lejeune

Geoffroy Lejeune est directeur de la rédaction de Valeurs actuelles

et auteur de Une élection ordinaire, son premier roman (Ring, 2015).

 

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7 février 2017

« En Orient, Bonaparte voulait-il devenir le nouvel Alexandre ? », par Pascal Cyr, PhD Histoire

Pascal Cyrhistorien spécialiste de l’histoire du Consulat et de l’Empire, détient un doctorat de l’Université de Montréal. Parmi ses travaux : Waterloo : origines et enjeux (Paris, L’Harmattan, coll. Historiques, 2011). Il y a deux ans, il avait accepté d’écrire un texte inédit pour ce blog, un focus passionnant sur la ferme de la Haye-Sainte lors de la bataille de Waterloo (18 juin 1815). Voici une nouvelle contribution inédite, très intéressante sur un aspect moins connu du parcours du général Bonaparte : le Levant... la Syrie... 1798, 1799... « En Orient, Bonaparte voulait-il devenir le nouvel Alexandre ? » Merci, Pascal Cyr, pour ces textes et pour votre fidélité... Une exclusivité Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

« En Orient, Bonaparte voulait-il

devenir le nouvel Alexandre ? »

Saint-Jean D'Acre

Napoléon Bonaparte au siège de Saint-Jean-d'Acre. Source : Wikipedia.

Dès les premières semaines de sa captivité à Sainte-Hélène, Napoléon revient sur les circonstances de la campagne d’Égypte et de Syrie. Devant Las Cases, l'auteur du Mémorial, il dit : « Si Saint-Jean D’Acre eût cédé à l’armée française, une grande révolution s’accomplissait dans l’Orient, le général en chef y fondait un empire. » Ainsi, pour l'histoire et la légende, Napoléon inscrit ses pas dans ceux d’Alexandre le Grand. Mais qu’en est-il vraiment ? La campagne de Syrie a-t-elle été entreprise afin de jeter les bases d’un nouvel empire oriental ou bien s’agit-il d’une opération militaire limitée dans l’espace et le temps ?

1. Situation de l’armée française en Égypte

Depuis la destruction de la flotte française en rade d’Aboukir le 1er août 1798, la situation du corps expéditionnaire s’en est retrouvée radicalement changée. Le 9 septembre, le Sultan Selim III* bascule dans le camp des coalisés. L’Empire ottoman entre en guerre contre la France. Une série de firmans est immédiatement envoyée dans les différentes parties de l’empire afin de recruter des hommes et lever des armées. Toutefois, le gouvernement de Constantinople craint la réaction de Djezzar Pacha**, alors seigneur de Saint-Jean d’Acre et gouverneur de Syrie. Va-t-il se rallier aux Français ou au Sultan ? Ce dernier prend contact avec les Anglais et, de fait, il choisit de se battre à leurs côtés. Ainsi, un second front s’ouvre sur la frontière de l’est.

Né le 24 décembre 1761, il règne sous le nom de Selim III de 1789 à 1807. Il est renversé cette même année et exécuté, sur l’ordre de son cousin Selim IV le 28 juillet 1808.

** Djezzar Pacha, dit «  le boucher  » en raison des massacres qu’il ordonne sur les minorités chrétiennes et juives en Palestine. Il est né vers 1735. Bosniaque chrétien, esclave de naissance, il sert d’abord les Mamelouks en Égypte et fait allégeance à la Sublime Porte. Pacha de Saint-Jean d’Acre, il règne sans partage sur la Syrie. Il meurt en 1804.

Pour Bonaparte, cette nouvelle arrive au plus mauvais moment. N’ayant pas été en mesure de détruire complètement les Mamelouks lors de la bataille des Pyramides, il a été obligé d’envoyer le général Desaix à leur poursuite. Réfugiés en Haute-Égypte, les Mamelouks, sous le commandement de Mourad-Bey***, sont bien décidés à mener la résistance jusqu’au bout. Même si le général Desaix remporte une victoire à Sédiman (7 octobre 1798), les pertes sont élevées et la campagne s’annonce longue. Sur un effectif initial de 2700 hommes, plus de 900, atteint par les fièvres, la dysenterie, les maux vénériens et l’ophtalmie sont déjà hors de combat. Sans autre choix, Bonaparte porte les effectifs de Desaix à 6500 hommes.

*** Ancien esclave originaire du Caucase, il est né vers 1750. Au fil des ans, il grimpe dans la hiérarchie et devient l’un des principaux chefs mamelouks en Égypte. Il partage le pouvoir avec Ibrahim Bey. Vaincu par Bonaparte à la bataille des Pyramides, il mène une guerre impitoyable en Haute-Égypte. En 1801, il se rallie à Kléber qui le nomme prince du Saïd et gouverneur de Haute-Égypte. Il meurt de la peste la même année.

En Basse-Égypte, la situation n’est guère plus reluisante. Encouragés par les agitateurs à la solde des Anglais et des Turcs, les Égyptiens se mobilisent. Le 2 août, depuis son quartier général d’Alexandrie, le général Kléber écrit à Bonaparte que les attaques se multiplient contre les courriers. Bonaparte estime qu’il s’agit d’actions isolées. Mais de Damiette jusqu’au Caire, les Français doivent conduire des expéditions punitives afin de maintenir l’ordre. La répression est brutale. Chaque village ayant participé à l’assassinat d’officiers français ou à l’exécution de simples soldats est incendié sur-le-champ. Quant aux responsables, ils sont fusillés sans autre forme de procès. Malgré cela, Bonaparte ne croit pas que sa politique de conciliation des élites musulmanes est un échec. Mais s’il refuse d’abord d’y croire, la révolte du Caire des 21 et 22 octobre 1798 le ramène à la triste réalité, car les principaux meneurs sont des membres influents du Diwan, des hommes qu’il a honorés publiquement. Son armée écartelée entre la Haute et la Basse-Égypte, c’est à contrecœur que Bonaparte envisage maintenant la perspective de s’engager en Syrie.

2. Bonaparte ne voulait pas s’engager en Syrie

Depuis quelques semaines, Bonaparte porte une attention particulière à la Syrie et aux mouvements de troupes turques qui s’y déroulent. Le 20 décembre 1798, ses agents l’informent qu’une armée de 12 000 hommes, commandée par le général Abdallah, campe déjà sous les murs de Gaza et le 2 janvier, sans rencontrer de résistance, celui-ci fait ses premiers pas en territoire égyptien. D’entrée de jeu, Abdallah dépêche 4000 hommes afin d’occuper le poste d’El-Arych. Lorsqu’il apprend la nouvelle, Bonaparte sait qu’il s’agit là des préliminaires d’une prochaine invasion. L’Égypte n’étant pas sous son contrôle, sachant également qu’une armée turque se rassemble sur l’île de Rhodes afin de débarquer sur la côte égyptienne, probablement en juin ou en juillet 1799, il tente de négocier avec Djezzar Pacha. Pour ce faire, il lui envoie l’un de ses officiers, Joseph-Calmet Beauvoisin. Mais dès son arrivée à Saint-Jean d’Acre, le diplomate est maintenu à bord de son navire et jamais il ne réussira à obtenir une audience avec Djezzar. En désespoir de cause, il doit se rembarquer et revenir avec son navire à Damiette. Bonaparte récidive et dépêche auprès de Djezzar Eugène Mailly de Chateaurenaud, l’un de ses officiers d’État-major. Celui-ci a pour mission de lui délivrer une lettre à l’intérieur de laquelle Bonaparte réitère à nouveau ses intentions pacifiques à son égard. Toutefois, il lui fait savoir que, s’il continue de donner refuge à Ibrahim-Bey qui se maintient toujours aux frontières de l’Égypte, il sera forcé de considérer qu’il s’agit là d’un acte de guerre et qu’il conduira son armée à Saint-Jean d’Acre. Sans plus de cérémonie, Djezzar fait jeter Mailly de Chateaurenaud au cachot. Il le fera exécuter le 30 mars 1799.

Devant ce refus, et cela en dépit de son état-major qui juge cette entreprise beaucoup trop risquée, Bonaparte décide de porter la guerre en territoire syrien. Or, cette campagne n’en est pas une de conquête, car en raison de la menace qui plane sur l’Égypte depuis l’île de Rhodes, elle se veut limitée dans l’espace et le temps. Dans ses mémoires, le général Berthier décrit ainsi les objectifs de Bonaparte : « Marcher en Syrie, châtier Djezzar, détruire les préparatifs de l’expédition contre l’Égypte, dans le cas où la Porte se serait unie aux ennemis de la France; lui rendre, au contraire, la nomination du pacha de Syrie et son autorité primitive dans cette province, si elle restait l’amie de la République; revenir en Égypte aussitôt après pour battre l’expédition par mer; expédition qui, vu les obstacles qu’opposait la saison, ne pouvait avoir lieu avant le mois de messidor. (19 juin au 18 juillet) » Dans sa dernière missive envoyée au Directoire, Bonaparte rédige trois directives qui confirment de façon claire et précise le témoignage de Berthier :

Objectifs de la campagne de Syrie

1) Assurer la conquête de l’Égypte en construisant une place forte au-delà du désert, et, dès lors, éloigner tellement les armées, de quelques nations que ce soit, de l’Égypte, qu’elles ne puissent rien combiner avec une armée européenne qui viendrait débarquer sur les côtes.

2) Obliger la Porte (gouvernement de l’Empire ottoman à Constantinople) à s’expliquer, et, par là, appuyer les négociations que vous avez sans doute entamées, et l’envoi que je fais à Constantinople, sur la caravelle turque, du consul Beauchamp.

3) Enfin, ôter à la croisière anglaise les subsistances qu’elle tire de Syrie, en employant les deux mois d’hiver qui me restent à me rendre, par la guerre et par des négociations, toute cette côte amie.

Ainsi, dans le cas où il réussirait à expulser Djezzar Pacha de sa capitale de Saint-Jean d’Acre, Bonaparte désire négocier une alliance avec les tribus qui vivent dans les montagnes de Syrie. Afin d’imposer la paix au Sultan, il croit dans la possibilité de se rallier les Druzes****, les maronites***** et les Arabes. Grâce à eux, il envisage de créer une espèce de zone tampon entre l’Égypte et la Turquie. De plus, comme on peut le constater dans le point trois de son plan, par le truchement de ces mêmes tribus, il souhaite également s’emparer du littoral syrien afin d’éloigner la flotte anglaise de ses bases d’approvisionnements. Dans l’esprit de Bonaparte, cette stratégie aurait comme résultat immédiat d’alléger la rigueur du blocus britannique sur les côtes égyptiennes. Ce plan est évidemment conditionnel à la prise de Saint-Jean d’Acre combinée à l’élimination de Djezzar Pacha. Mais vingt ans plus tard, alors qu’il se trouve à Sainte-Hélène, Napoléon écrit qu’il avait prévu de marcher sur Constantinople et se rallier les Kurdes, les Arméniens, les Perses et les Turcomans. Lorsqu’on lit attentivement sa correspondance ainsi que les témoignages de ses contemporains, on se rend compte que cette dernière affirmation est destinée aux seules fins de la légende.

**** Minorité religieuse musulmane hétérodoxe actuellement établie en Syrie, au Liban et en Israël.

***** Les maronites sont membres de l’Église catholique de rite syrien au Liban.

3. Le mythe d’Alexandre au service de la légende de Bonaparte

Dans leurs mémoires, inspirés par le Mémorial, Bourrienne et Marmont se font l’écho de la légende, de cette « filiation » entre Alexandre et leur ancien maître. Même Stendhal est au diapason du Mémorial. Dans La chartreuse de Parme, il écrit : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. » Dans la geste napoléonienne, à l’instar de la victoire, la défaite doit être sublimée. À Louis-Philippe de Ségur, conseiller d’État, Bonaparte dit : « Oui, si je m’étais emparé d’Acre, je prenais le Turban, je faisais mettre de grandes culottes à mon armée, je ne l’exposais plus qu’à la dernière extrémité, j’en faisais mon bataillon sacré, mes immortels ! C’est par des Arabes, des Grecs, des Arméniens que j’eusse achevé la guerre contre les Turcs ! Au lieu d’une bataille en Moravie, je gagnais une bataille d’Issus, je me faisais empereur d’Orient, et je revenais à Paris par Constantinople. » Mais alors que son armée est rongée par la peste bubonique devant Saint-Jean d’Acre, il est contredit par la correspondance de Berthier. Avant le neuvième et dernier assaut prévu pour le 8 mai 1798, l’assaut de la dernière chance, il écrit au général Dugua : « Le retour du général en chef (en Égypte) est très proche. » Pour Bonaparte, la prise de Saint-Jean d’Acre est vitale, car elle lui permettrait de prétendre qu’il a atteint la totalité de ses objectifs de campagne et du même coup, crier victoire. Mais le sort en décide autrement. C’est la retraite vers l’Égypte.

À l’image de Charlemagne, Bonaparte attache une épopée à son histoire dont Alexandre est le principal élément de référence. Dans le Mémorial, il sous-entend même qu’il lui est supérieur. Il rappelle qu’au moment où Alexandre débarqua en Asie pour faire la guerre à Darius, il était fils de roi et roi lui-même. À titre comparatif, il ajoute : « Mais qu’un simple particulier, dont le nom trois ans auparavant était inconnu à tous, qui n’avait eu en cet instant  d’autre auxiliaire que quelques victoires, son nom et la conscience de son génie, ait osé concevoir de saisir à lui seul les destinées de trente millions d’hommes, de les sauver des défaites du dehors et des dimensions du dedans (…) c’est ce que l’on peut appeler une des plus gigantesques et des plus sublimes entreprises dont on ait jamais entendu parler. »

Mais sa destinée et ses objectifs en Syrie ne correspondent en rien à celle du roi macédonien. Lorsqu’Alexandre débarque en Asie, son objectif est double : unir les Grecs dans la guerre et s’emparer de l’empire de Darius, une entité minée par la corruption et les rébellions. Après la bataille d’Issus, en réponse aux propositions de paix formulées par Darius, Alexandre lui adresse une lettre dans laquelle il lui dit : « La faveur des Dieux m’a rendu maître de votre empire… Lorsque vous m’adressez vos lettres, souvenez-vous que vous écrivez au maître de l’Asie, que vous n’êtes plus mon égal. L’Empire est à moi. » Même lorsqu’il s’aventure jusqu’en Inde avec son armée, Alexandre, selon l’historien Pierre Briant, souhaite uniquement consolider les frontières de l’ancien empire de Darius afin d’y contrôler les routes commerciales indiennes. On l’a vu dans ses trois objectifs initiaux, si Bonaparte entreprend une campagne défensive basée sur une éventuelle négociation avec la Porte, il n’y a pas d’équivoque chez Alexandre. Contrairement à Bonaparte qui veut préserver sa position en Égypte et gagner la France par ses victoires en Orient, il n’y a aucune volonté chez Alexandre de trouver un compromis avec ses ennemis. Pour Jean Tulard, Bonaparte était trop réaliste pour se tailler un empire oriental à la façon d’Alexandre. Trop d’obstacles se dressent alors devant lui. En Syrie et en Égypte, il doit composer avec la langue, la religion et les intérêts des grandes puissances qui s’opposent à la France. Ce dernier point est d’importance, car lorsqu’Alexandre entreprend sa conquête de l’Asie, il n’a qu’un seul ennemi devant lui : Darius et son armée. Pour Bonaparte, une victoire décisive à l’image de celle remportée par Alexandre à Issus n’est donc pas possible. Lui-même ne l’envisage absolument pas. Ainsi, même l’expédition en Inde, envisagée par le Directoire après la conquête de l’Égypte afin de déstabiliser l’économie britannique, n’est pas à l’ordre du jour. En somme, si Bonaparte ne souhaite pas devenir un nouvel Alexandre et s’il n’en a pas les moyens militaires, il s’identifie volontiers à lui afin de sublimer sa propre épopée et la transformer en légende.

par Pascal Cyr, PhD Histoire, le 2 février 2017

 

Pascal Cyr 2017

Pascal Cyr est historien spécialiste de l’histoire du Consulat et de l’Empire ;

il détient un doctorat de l’Université de Montréal.

 

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21 janvier 2017

Bruno Birolli : « Ce roman évoque d'abord la permanence des défis qui se posent à un être humain... »

Il y a un an, le grand reporter Bruno Birolli, qui fut pendant vingt-trois ans correspondant Asie du Nouvel Obs., répondait à mes questions pour un long entretien autour de deux de ses ouvrages sur l’histoire du Japon, Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre (Armand Colin-Arte Éditions, 2012) et Port-Arthur (Economica, 2015). J’ai le plaisir de l’accueillir à nouveau dans les colonnes de ce blog, en tant cette fois qu’auteur de roman : Le music-hall des espions, sa première oeuvre de fiction (éd. TohuBohu, 2017) est le premier d’une série de livres à venir, intitulée La suite de Shanghai. On est plongé dans le Shanghai (mais pas que !) des concessions internationales, celui des guerres intestines et des espions, à l’aube de la déflagration mondiale dont les premiers feux s’allumèrent dans l’Asie des années 30. Un récit riche, captivant et touchant, aux personnages attachants... On attend la suite. Moi, je vous le recommande, et celui là je le relirai ! Merci Bruno Birolli... Bonne lecture, agrémentée ici de quelques images et sons d’époque qu’il a sélectionnés à ma demande (partie 2) ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Bruno Birolli: « Ce roman évoque

d’abord la permanence des défis

qui se posent à un être humain... »

LA SUITE DE SHANGHAI - LE MUSIC-HALL DES ESPIONS

Le music-hall des espions

Le music-hall des espions, éd. TohuBohu, 2017.

 

Partie I: l’interview

Qu’est-ce que ça implique, d’écrire de la fiction  quand on est journaliste ? Cette envie (fantasme ?), vous l’aviez depuis longtemps ?

J’ai toujours eu envie d’écrire de la fiction. Le journalisme a été pour moi le moyen de voir le monde, d’accumuler des expériences et ensuite de les utiliser. C’est un programme que j’ai établi vers l’âge de 25 ans. J’avais essayé d’écrire un roman et, au bout d’une centaine de pages, j’ai compris que je n’avais rien à raconter et me suis dit : « Vivons d’abord ! »

Racontez-nous la genèse (l’idée, son mûrissement) et les premiers pas (construction, écriture, édition...) de cet ouvrage ?

En 2004 ou 2005, j’ai lu le papier d’un universitaire américain sur l’affaire Gu Shunzhang, un agent secret du Parti communiste chinois, dont la couverture était magicien de music-hall et dont le Parti communiste chinois avait ordonné l’exécution de tous les proches parce qu’il était accusé d’avoir trahi. L’histoire m’a frappé, notamment à cause de ce métier de magicien qui suggère une part d’illusions : où est le vrai du faux ?… Ça collait très bien avec Shanghai, cette ville divisée en trois municipalités et où, quand on traversait une rue, on entrait dans un monde où la police, les lois… étaient différentes. En plus il y avait l’extraterritorialité qui faisait que les ressortissants de certains pays - 14 en tout je crois - étaient jugés par des tribunaux indépendants selon les lois de leur pays d’origine. À quoi s’ajoutent de multiples communautés séparées par la langue, les moeurs… Comment discerner le bien du mal dans un tel dédale ? Shanghai devient alors une représentation de la vie où on est obligé de prendre à l’aveuglette des décisions, sans savoir vraiment si on a raison ou tort, et quelles en seront les conséquences. Dans le cas de ce roman, les décisions se révèlent catastrophiques, évidemment.

« Les personnages de mon roman doivent se définir

dans le vide moral du monde du renseignement »

Il faut préciser aussi que l’espionnage, et le contre-espionnage dans une certaine mesure, ne connaissent pas le bien et le mal, ils ne sont régis que par des intérets politiques. Un roman policier tourne toujours autour de l’idée de justice, pas une histoire d’espion. Les personnages de ce roman doivent se définir dans ce vide moral qu’est le renseignement. Chacun a sa recette. N’est-ce pas encore une fois un peu ce qui se passe dans la vie réelle, où on est tiraillé entre ses intérêts et ses sentiments ?

Mais le drame du magicien, injustement accusé, n’aurait pas suffit. Il fallait un « subplot », et j’ai eu la chance - si on peut dire - d’être plaqué extrêmement brutalement par une femme. C’est elle qui m’a inspiré le personnage de Natalia et m’a permis d’aborder le thème de la perte de l’être aimé, cette  « brûlure » dont parle George Steiner…

Je suis parti en août 2012 de quatre scènes : la découverte des cadavres - rapportée en détail dans la presse de l’époque -, l’arrestation du magicien à Hankou alors qu’il projetait d’assassiner Chiang Kai-shek, une embuscade sur une route de digue - à la fois un clin d’œil à Un américain bien tranquille de Graham Greene et pour soulager la hantise que j’ai toujours éprouvée dans une voiture qui roule sur ce genre de route -, et un enterrement - le sentiment de la perte irrémédiable.

Quel est votre rapport aux œuvres de fiction de manière générale ? Vos références dans l’absolu, et pour la composition de votre roman en particulier ?

Je ne lis pas beaucoup de romans, j’ai quelques auteurs fétiches mais c’est plus le cinéma qui m’inspire.

Comment vous y êtes-vous pris pour l’aspect « documentation », pour restituer au plus fidèle et au mieux les lieux et l’époque ?

J’ai lu tout ce qui avait été publié à l’époque à Shanghai. Il y avait une presse anglophone très active, et même un quotidien en français… Plus des mémoires - notamment de policiers -, des guides de voyages, des films d’actualités, des photos, les cartes… La publicité dans la presse est une source étonnamment riche d’informations sur une ville et ses habitants pour qui s’y intéresse.

Je suis allé aussi sur place. Mon premier voyage à Shanghai remonte à 1992. La rue où vit Petit Woo existait il y a deux ans, la bijouterie où a lieu l’arrestation aussi… J’ai quelques regrets : le Venus Café a été rasé, entre autres.

« La réalité a plus d’imagination

que les meilleurs romanciers »

Certains chapitres reproduisent ce qui a été longuement raconté par la presse. L’attentat dans la gare du Nord a été décrit en détail par les journaux, le récit de l’attaque japonaise vient lui aussi de reportages, etc. La réalité a plus d’imagination que les meilleurs romanciers. Pourquoi se priver de ce qu’elle offre ? Il ne restait plus qu’à puiser dans ce matériel et à faire travailler mon imagination en complément.

Les personnages principaux de votre roman sont richement dépeints ; souvent ils ont quelque chose de touchant. On ne s’attache pas forcément à tous (Frell, Swindon...), mais peu d’entre eux laissent indifférents : je citerais Fiorini et Desfossés bien sûr, l’émouvante  Natalia et Yiyi côté féminin, le magicien et le colonel... Parlez-nous un peu d’eux ? Quelle est, pour ce qui les concerne, la part d’invention pure, et la part d’emprunt à des personnes existantes, rencontrées par vous ?

Je trouve votre jugement sévère sur Swindon. C’est le seul véritable espion de la bande. Pourquoi aide-t-il Fiorini et le magicien à la fin ? Je ne sais pas mais j’aime croire qu’il a un mouvement de sympathie qui triomphe de son cynisme.

Desfossés, c’est le lecteur. Imaginez-vous balancé d’un coup au milieu de ces hommes qui ont fait et font la guerre alors que vous n’avez jamais combattu, et dans une ville et un pays dont vous ignorez tout ! Desfossés ne comprend pas tout ce qui se passe autour de lui - et les autres personnages ne maîtrisent pas davantage les évènements. Je me méfie beaucoup des gens qui disent « connaître très bien l’Asie ». C’est aussi absurde que de dire qu’on sait ce que sera l’avenir en France. Je peux dire sans grand risque qu’en mai 2017, si Fillon, Le Pen, ou Macron est élu(e), la situation en France sera radicalement différente, au moins politiquement. Qui oserait assurer qu’il sait celui de ces trois candidats qui sera élu, et ce qui se passera ensuite ?

J’ai passé presque trente ans en Asie ; avec le temps, on décrypte certains mécanismes, on peut anticiper certaines réactions, sentir certains problèmes mais il y a toujours un flou, une sorte de brouillard, que je trouve d’ailleurs très agréable. Et ce livre baigne dans ce flou - du moins c’est une de mes intentions.

« Il n’y a plus beaucoup d’hommes de l’envergure 

de Fiorini, de nos jours... »

Fiorini est un modèle moral d’homme qui prend ses responsabilités et va au bout de lui-même. À mon avis, il n’y a plus beaucoup de types de cette envergure à notre époque. C’est une chance par certains aspects, nos problèmes quotidiens sont des plaisanteries comparés à ceux auxquels ont fait face les gens pendant l’entre-deux-Guerres. Pointer à Pôle-Emploi n’a rien d’agréable certes, mais c’est incomparablement moins dramatique que la guerre dans les tranchées, ou de se définir face au fascisme.

Chu m’a été inspiré par trois personnes. Une de ces personnes est un fonctionnaire de la police chinoise avec qui, par une bizarrerie du métier de journaliste, j’ai été assez longuement en contact. Le second est un Israélien, je vous laisse deviner son métier. Enfin, j’emprunte certains traits du caractère de Chiang Kai-shek, un homme peu commode, frugal, mais habité par la certitude d’incarner la Chine.

Natalia a été facile à décrire, j’ai vécu avec une femme qui lui ressemblait beaucoup. Même chose pour Yiyi...

Si vous deviez, l’espace d’un instant, mettre un « focus » sur un de ces personnages ?

Evidemment, c’est Fiorini. C’est un type intelligent, pas un intellectuel ; il n’a probablement pas beaucoup lu mais c’est un homme d’un bloc qui essaye d’être en accord avec lui-même - ce qui n’est pas facile. Il incarne une valeur un peu trop négligée de nos jours : la seule réponse à l’imbécillité humaine est la solidarité. Et c’est ce qui le distingue et le fait agir. Il m’a été inspiré par certains combattants de 1914 qui n’ont jamais haï l’ennemi, le traitant en camarade parce qu’ils partageaient les mêmes souffrances et avaient plus d’affinités avec le type d’en face qu’avec les planqués de l’arrière. Fiorini est ce genre d’homme.

Qu’est-ce qu’il y a de « vous » dans ces personnages ? Est-ce que certains des traits des uns et des autres sont les vôtres ?

« Desfossés, c’est moi à trente ans ! »

Desfossés, c’est moi à trente ans ; en arrivant en Asie, j’avais sa désinvolture, son goût des boîtes de nuit… Et je ne comprenais pas grand-chose à cet environnement étranger à tout ce que je connaissais. C’est assez amusant d’avoir un personnage qui vous incarne : on peut le maltraiter, lui faire commettre des maladresses… et Desfossés en commet pas mal. Je me garde bien de me prendre pour Fiorini.

Si vous pouviez intervenir à un endroit, un seul, de votre histoire, sur quoi auriez-vous agi ? Qu’est-ce que vous auriez essayé de « changer » dans le déroulé de ces évènements ?

On ne peut plus rien changer. J’ai réfléchi pas mal à cette question, mais la façon dont le livre est construit, on ne peut rien changer, sinon il s’effondrerait. Pour parler franchement, le premier tiers m’a posé beaucoup de problèmes, la traque du magicien est trop réaliste, trop rigide et trop proche d’une véritable enquête de police basée sur des interrogatoires. C’est difficile à rendre vivant, car les interrogatoires ne laissent pas vraiment voir la psychologie des personnages, ce sont des énumérations de faits. L’autre difficulté a été de faire de Shanghai à la fois un personnage à part entière et le miroir dans lequel se reflètent ces personnages pris dans un piège sans issue.

Ce récit, c’est aussi, dans un monde de flics, de diplomates et d’agents secrets, un patchwork de sentiments et comportements humains très contrastés : ici un cynisme froid et sans pitié sous couvert de réalisme ; là une lueur d’humanité, quelques moments de bravoure généreuse. Est-ce que, dans votre parcours de journaliste notamment, vous avez rencontré dans ces milieux cet éventail de profils ?

Quand on est correspondant à l’étranger, comme les communautés étrangères en Asie ne sont pas tellement nombreuses, on fréquente des gens qu’on ne rencontrerait pas dans son pays d’origine et on finit par nouer des sympathies inattendues du type de celles qui unissent Fiorini, Desfossés, Chu, Swindon, le magicien… Et, à défaut de connaître les secrets professionnels de ces gens, qu’ils se gardent bien de confier, on arrive à percevoir leurs personnalités au fil du temps.

Le Shanghai que vous nous racontez n’a pas grand chose d’exotique, c’est celui des concessions occidentales, d’une « modernisation » un peu crasseuse et à marche forcée, avec en fond des luttes féroces entre factions rivales et d’inquiétants  bruits de bottes (japonaises). Qu’est-ce qu’elle vous inspire, cette époque, en tant que journaliste féru d’histoire ?

J’ai répondu un peu plus haut en partie, à savoir pourquoi Shanghai sert de cadre à ce roman. Je dois ajouter que Shanghai était dans les années 1920 et jusqu’à 1937 (année de l’invasion japonaise) une ville extrêmement moderne, la troisième place financière du monde, une sorte de laboratoire de la modernité avec tout ce qu’elle comporte de progrès technique, d’ouverture sur le monde, de révolution intellectuelle et artistique et de violence sociale. Le Parti communiste chinois en a fait une sorte de bordel gigantesque, ce n’était pas le cas. En vérité, jusqu’en 1937, la ville ne cesse de se développer très vite et était plutôt en ordre.

« C’est dans la concession de Shanghai

qu’on trouve le plus de policiers par habitant

de tout l’empire français » 

Cependant, c’était une ville hautement militarisée. En 1927 par exemple, 27 000 soldats étrangers étaient casernés dans les deux concessions. Et on m’a dit que la Concession française avait le ratio le plus élevé de policiers par nombre d’habitants de tout l’empire français. Et ce, parce que la ville était le théâtre d’enlèvements, de meurtres, d’attaque à main armée presque tous les jours. On a donc beaucoup de cinémas, du jazz à foison, une liberté de la presse inconnue ailleurs, des universités performantes, et aussi des policiers, des gangsters, des mendiants, des agents secrets…

Est-ce que l’époque dont on parle, celle où la Chine était à peine indépendante, et en tout cas sous influence étrangère, a joué pour beaucoup dans l’activisme nationaliste qu’on lui connaît aujourd’hui - et est-ce qu’on n’a pas tendance à négliger grossièrement cet aspect de sa psychologie ?

Oui, en fait Chiang Kai-shek était un nationaliste fervent. Et beaucoup de thèmes de propagande repris par le Parti communiste après 1949 viennent de Chiang Kai-shek. Par exemple, dire que l’attentat de Moukden commis en 1931 par les Japonais en Mandchourie marque une « journée d’humiliation nationale » est un slogan immédiatement propagé par le Kuomintang - le parti de Chiang Kai-shek. Les mouvements de boycott et de résistance à l’agression japonaise qui servent d’arrière-plan à l’intrigue sont initiés par Chiang Kai-shek. Il y a continuité d’une certaine façon sur ce point entre le régime nationaliste et le régime communiste.

Une question d’actu liée, alors que Donald Trump prend ses fonctions de président des États-Unis : le nouveau locataire de la Maison blanche semble menacer de remettre en cause la position de reconnaissance d’une « Chine unique » (c’est l’affaire taïwanaise). Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Ça m’inspire que Donald Trump ne sait pas de quoi il parle. Je reviens de Taiwan, et le gouvernement taiwanais évite de verser de l’huile sur le feu. En fait tout le monde a intérêt que le statu quo qui prévaut depuis près de quarante ans continue. Les Américains, en premier, qui n’ont aucune envie de voir tester leur soutien militaire à Taiwan.  
  
L’évolution prévisible des relations entre la Chine et le Japon vous inquiète-t-elle, à court et moyen terme ?

« La montée des réflexes nationalistes, en Chine 

comme au Japon, est des plus inquiétantes »

C’est sans doute le facteur le plus déstabilisant en Asie. Objectivement personne n’a intérêt à un conflit et le statu quo est préférable, même s’il ne règle rien et ne fait que repousser la solution de problèmes qui traînent depuis des années. Mais il y a le facteur émotionnel. Le gouvernement chinois n’a plus grand chose à offrir pour unir l’opinion derrière lui sauf une dérive nationaliste. Et le gouvernement japonais actuel fait de même. Or, le nationalisme quand il dégénère en hystérie de masse devient incontrôlable et entraîne le pire.

On en revient à votre roman, à cette expérience nouvelle : que vous a-t-elle appris ? Est-ce qu’il y a, après coup, des choses que vous feriez différemment ? Qu’est-ce qui vous rend satisfait, fier ?

Il y a certains points qui ne me satisfont pas entièrement - notamment le premier tiers comme je l’ai mentionné. Disons que c’est un point de départ, j’ai pas mal appris. Cette expérience devrait m’assurer de ne pas répéter les mêmes erreurs, mais je peux en commettre de nouvelles.

Est-ce que vous diriez que la fiction, quand elle s’inscrit dans sa trame dans des faits historiques et qu’elle est bien faite, est le meilleur des moyens d’appréhender, et d’intégrer des événements d’histoire ?

Peut-être mais ce roman pose surtout des problèmes humains. Ce n’est pas le passé qui a la priorité mais la permanence des défis qui se posent à un être humain, même si la ville et l’époque ont été recrées le plus fidèlement possible.

La suite de Shanghai, en BD, voire en série ou films, moi je pense que ce serait bien... et vous, vous y avez pensé ?

« Je crois que ce livre est facilement adaptable 

en images ; c’est mon intention première... »

J’ai pensé plus ce premier livre en référence au cinéma, à la BD ou au jeu vidéo qu’à la littérature. Je crois qu’il est facilement adaptable en images, c’était mon intention première.

Un scoop, sur la suite des évènements ?

D’abord écrire les prochains romans de La suite de Shanghai. Le deuxième volume, déjà bien avancé, et qui devrait paraître en janvier 2018, se déroulera en partie dans les studios de cinéma de Shanghai, avec encore une fois, des éléments véridiques et des personnages ayant réellement existé. J’ai une piste pour le troisième volume mais elle reste à affiner.

Parlez-nous de vos autres projets ?

Recréer Shanghai m’a donné le goût des paysages urbains. Je suis en train de travailler sur un projet de livre très graphique concernant une ville asiatique qui associera photos, textes, dessins… L’idée est de construire un livre purement subjectif, une vision fragmentée comme celle d’un passant dans une rue et cette fragmentation constitue une continuité, continuité entre la mémoire, le passé, le présent, l’avenir… Ce n’est pas facile à expliquer mais cette idée, qui me tient à cœur, sera, si elle se réalise, une bouffée d’air frais pendant l’écriture du second volume, puisque ce sera un travail collectif et non solitaire comme la rédaction d’un roman.

Que peut-on vous souhaiter ?

D’être en bonne santé pendant les vingt années à venir pour mener à bien tous mes projets.

Un message pour quelqu’un, n’importe qui ?

« Les retours des lecteurs me seront précieux 

pour appréhender la suite... »

Je suis curieux de connaître la vision des lecteurs. Quand on lit un livre, on fait le même travail d’adaptation qu’un cinéaste qui adapte un roman à l’écran. Je suis curieux de savoir quels points intéressent, comment l’histoire est interprétée, etc. Par pure curiosité et aussi par intérêt : écouter les lecteurs permet de recadrer le récit du prochain livre.

Un dernier mot ?

Enjoy ! bien sûr, parce que lire, c’est d’abord un plaisir.

 

Bruno Birolli 2017

 

 

Partie II: Images et sons choisis, par Bruno Birolli

Pour accompagner le livre et se plonger dans l’ambiance noir-jazzy

du Shanghai des concessions, fin des années 1920-années ’30...

Yiyi 1930s-shanghai-ballroom

« Thé dansant à Shanghai »

 

Policiers

« Policiers chinois, indiens et européens de la police

du Settlement (Concession internationale) »

 

Coolies Fokien rd _ Marché de rue No-1

« Marché de Fookien Road (Concession internationale) »

 

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« Vue aérienne du Bund »

 

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« Nanking Road »

 

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« Vue du Hangpu (Whangpoo, la rivière qui baigne le Bund) »

 

 

 

 

 

 

 

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26 septembre 2016

Le FCGB : club de sport et de coeur (35 ans)

Lorsque j’ai publié, le 2 août, l’article construit autour de mon interview de Lucas Fernandez, de sa passion de la boxe et du club fondé par son grand-père, je ne pensais pas forcément en publier un autre autour de ce même thème, en tout cas pas tout de suite. Et puis, j’ai continué à échanger un peu autour du club et de la boxe avec les personnes qui avaient répondu à mes questions pour cet article, et avec d’autres, qui ont réagi à celui-ci. Je me suis intéressé encore un peu plus à la boxe, univers qui il y a quelques mois m’était totalement inconnu ; je me suis intéressé surtout à ce club, le Full Contact Gym Boxe de Vienne (Isère), parce que son histoire, parce que l’atmosphère et les bonnes ondes qu’il dégage, m’ont touché.

Le club célébrera ses 35 ans à la fin de la semaine ; cet article se veut un hommage assumé et appuyé à une belle aventure sportive et humaine, débutée en 1981 et qui, par bonheur, perdure encore. J’ai souhaité inviter quatre membres bien identifiés du club, sa présidente Véronique Arnaud, l’entraîneur-manager Olivier Perrotin, l’entraîneur Anthony Gonzalez, ainsi que le jeune boxeur Valentin Armada, à évoquer pour Paroles d’Actu cette histoire à travers, pour chacun, leur aventure personnelle. Je remercie chacun d’entre eux de la bienveillance que tous m’ont témoignée et pour la force de leurs témoignages. Des remerciements tout particuliers à Véronique Arnaud et à Olivier Perrotin, qui ont accepté de partager pour cet article quelques unes de leurs photos d’archives.

FCGB

Photo prise par votre serviteur, le 28 septembre 2016...

Cet article, c’est aussi, dans l’esprit, un hommage par l’exemple à toutes ces associations, à tous ces bénévoles qui, parfois dans la difficulté, mais toujours avec enthousiasme, œuvrent au mieux-vivre collectif. Je le spécial-dédicace à Carlos Fernandez, le fondateur du club : ces témoignages étaient appelés à être particulièrement concentrés sur sa personne, et aucun des contributeurs n’a eu à se forcer pour le faire tant il est respecté et semble dégager du positif ; spécial-dédicace également pour son petit-fils Lucas, sans qui je n’aurais sans doute jamais entendu parler du FCGB - et donc jamais élaboré ces deux articles qui se complètent l’un-l’autre.

La conception de cet article m’a pris beaucoup de temps. Il est long, pas forcément évident à lire ; l’exercice est exigeant, à voir plutôt comme un mini-livre, mais je crois que chacun de ses éléments, chacun des témoignages qui le composent en valent la peine, vraiment. Cet article est je crois, pour avoir expérimenté la chose en le composant, de ces lectures dont on ne sort pas tout à fait indemme. Du fond du cœur, je m’associe pleinement à tous les bons vœux pour l’avenir du club. Et je remercie encore Véronique de Villèle pour le geste d’amitié qu’elle avait accepté de faire pour le FCGB lors du premier article. Voilà... j’arrête de parler pour ne rien dire. La parole à quelques membres remarquables du FCGB, « club de sport et de cœur ». Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Le FCGB : club de sport

et de cœur

Paroles de passionnés - Article 35ème anniversaire

 

Partie I: le texte d’Olivier Perrotin

recueilli le 19 septembre 2016

Carlos et Olivier 

Photo sélectionnée/commentée par V. Arnaud : « Carlos et Olivier, pour la promotion

du premier livre d’Olivier, Drôle d’endroit pour un ring, en 2014. »

Carlos, on l’aime ou on le déteste, mais il laisse rarement indifférent. Homme de convictions, ami fidèle, c’est un chef de bande, un combattant hors pair. Bien sûr, il n’est pas exempt de défauts et de contradictions, ce n’est qu’un être humain, mais dans ce qui lui sert de passion, c’est une pointure.

Précurseur : Il a amené la gym tonic, le full-contact et la muay-thaï (boxe thaïlandaise, ndlr) dans le Nord-Isère et a organisé les premiers combats de free-fight...

L’enseignement des sports de combat : Il a formé 97 champions de France dans les trois disciplines enseignées, 7 champions d’Europe, 2 champions du monde, une foison de médaillés en championnats internationaux et deux des boxeurs qu’il a encadrés ont participé aux Jeux olympiques (Sydney en 2000 et Rio en 2016). Pas mal pour un petit club de province... Mais, surtout, le quadragénaire, le petit de neuf ans, ou la jeune fille de vingt ans, tous et toutes sont importants à ses yeux. Chacun l’est autant que le champion d’Europe.

L’organisation : 111 événements de boxe (tous styles), mais également des concours de bodybuilding, des kermesses, des soirées, des trophées, des barbecues, des anniversaires, et j’en passe et en oublie... c’est son truc, il adore.

 

Barbecue 

Photo s./c. par O. Perrotin : « Juillet 2015, événement phare de la vie du club,

le barbecue de fin de saison où les adhérents, leurs familles et les amis se retrouvent.

Ici en cuistot, Carlos avec le mari d’Annette. Annette qui, hélas, est décédée cet été... »

 

L’amitié : C’est le ciment de son engagement... Créer, autour d’une passion commune, un groupe composé de personnalités aussi diverses que variés qui ont participé à l’aventure et qui se retrouvent régulièrement.

Les voyages : Un sac et un billet d’avion ou de train et le voilà parti, avec Véro, parcourir le monde en bon globe-trotter qui se respecte.

« Carlos m’a appris que tout est possible...

il suffit de s’en donner les moyens. »

Carlos, qui, derrière une façade insondable cache un cœur d’or et un véritable amour de son prochain, qu’il ne sait - ou ne veut - pas exprimer, m’a appris que tout est possible, il suffit de s’en donner les moyens.

 

*     *     *

 

Quelques photos...

 

Marvin Falck

Photo s./c. par V. Arnaud : « Marvin Falck (droite) lors d’un gala

de boxe à Saint-Romain-en-Gal, novembre 2012. »

 

Paul Omba Biongolo

Photo s./c. par V. Arnaud : « Novembre 2003. Combat du boxeur viennois Paul Omba Biongolo,

qui a quitté le club l’an dernier. Il a participé cette année aux J.O. de Rio

mais a été éliminé au premier tour ; il avait pourtant des chances de médaille. »

Crédit photo : Mohamed Laroui.

 

Muay-thaï

Photo s./c. par O. Perrotin : « 2011, lors de la rencontre France-Thaïlande que Carlos a organisée

à Vienne... Des boxeurs du club évoluent en muay-thaï,

Carlos a voulu les récompenser de leurs bons résultats. »

 

Lucas Fernandez (Vienne) vs Mayoud Bengou (La Cotonne)

Photo s./c. par V. Arnaud : « Novembre 2013. Combat entre Lucas Fernandez

(Vienne, à droite) et Mayoud Bengou (La Cotonne). »

 

Combat féminin

Photo s./c. par V. Arnaud : « Combat féminin lors d’un gala à Saint-Romain-en-Gal. »

 

Marvin Falck et Olivier Perrotin

Photo s./c. par V. Arnaud : « Olivier et Marvin Falck lors du dernier gala de boxe organisé

par le FCGB à Saint-Romain-en-Gal, en novembre 2013. » Crédit photo : Mohamed Laroui.

 

*     *     *

 

Partie II: l’interview de Valentin Armada

réalisée le 24 septembre 2016

Valentin avec Olivier 

« Avec Olivier. Mes premiers combats. »

 

Tu te présentes ? Tu racontes ta « rencontre » avec le FCGB ?

(...) Je m’appelle Valentin Armada, j’ai eu 18 ans le 15 septembre. Inscrit à l’institution Saint-Charles à Vienne lors de mes années de lycéen, je viens d’obtenir mon Bac S. J’habite pour ma part à Ternay, un petit village tranquille à coté de Vienne.

J’ai commencé à entrer dans l’univers du FCGB en 6ème. Avant, je faisais pas mal de sports différents (judos, escalade, plongée, gym, etc...), toujours des sports assez solo - j’y reviendrai - parce qu’étant assez craintif et timide quand j’étais petit, je n’aimais pas l’ambiance des sports collectifs. Je n’ai jamais voulu faire de foot, ça avait d’ailleurs « surpris » certains. J’aimais y jouer avec des potes, au « city » ou en récré, pour le fun mais jamais en tant que « sport ». Je n’ai jamais adhéré à l’atmosphère des terrains de foot, et je la connais bien, de près, puisque mon grand-frère a joué en CFA1.

En 6ème, donc, mon père, qui a toujours fait beaucoup de sport de combat, m’a proposé de le suivre au FCGB, où il s’était inscrit. Il y avait « l’école de boxe » avec des jeunes de mon âge, j’ai dit, pourquoi ne pas essayer ! J’avais pas peur de la « bagarre » puisqu’avec mon frère on se tapait dessus très souvent, et ça ma mère, ça la rendait folle...

J’y suis donc allé, une première fois. J’y ai été très bien accueilli, par des ados de mon âge, qui sont aujourd’hui devenus de très, très bons amis (je peux citer Quentin, Lucas, David, Mickaël, Romain, Angelo, Léon, Gabin... et plein d’autres auxquels je pense, mais je peux pas vous citer tous les amis !).

Voilà en tout cas comment l’aventure FCGB a commencé... sur un coup de tête.

Tes premiers pas ?

Mes premiers pas, ou plutôt, mes premiers coups !

À chaque début d’entraînement, on a trois rounds de 3 minutes de corde à sauter. Je me souviens encore de mes premiers sauts à la corde... un désastre ! Mais la corde, c’est comme le vélo : une fois qu’on l’a, on ne le perd pas. Alors, maintenant, je sais faire ! Dans tous les cas, je n’avais pas le choix : je devais savoir faire. Le chef, Carlos, l’avait ordonné. Pour les passages de ceinture, on devait savoir sauter à la corde 3 minutes sans arrochage, en gros sans s’arrêter. Donc on était obligé de savoir faire. Il faut savoir au passage que la corde est très importante en boxe (pour les appuis, le cardio, etc...).

Je me souviens aussi des premières compétitions. À chaque fois, on arrivait à sept, huit boxeurs, mais surtout potes. Quand un pote à nous passait sur le ring, on était tous autour pour faire un max de bruit et l’encourager ! C’est bien de savoir qu’on est entouré, mais il faut toujours garder la tête sur les épaules, et surtout ne pas s’enflammer. On n’arrêtait pas d’embêter Olivier, qui est assez strict sur la nourriture : alors qu’il nous voyait avec un verre de Coca, on le chambrait en lui répétant ce qu’il nous disait au club : « Un verre de Coca, c’est 20 minutes de vélo ! ».

Les compétitions avec « l’Équipe » - je nous appelais comme ça -, c’était plus une sortie scolaire, ou une colonie ! Je me souviens encore de ce moment où mon pote Mickaël Barbe n’était pas au poids et devait perdre un kilo. Je mangeais mes pâtes devant lui, alors qu’il était en train de suer à la corde pour perdre son kilo ! Ou encore de ces combats où, avec David D., on encourageait des personnes qu’on ne connaissait pas !

Ma première compétition, c’était à Saint-Chamond. Je combattais hors catégorie. Le mec était plus vieux, plus lourd que moi... mais j’ai gagné. Comme m’avait dit Carlos, « qu’il soit blanc/noir/gris/jaune, grand/petit/gros/maigre, on s’en fout ! ». Et c’est vrai que ce ne sont pas les plus gros/grands/musclés qui sont forcément les plus méchants.

Donc, pour en revenir à ce premier combat, j’ai suivi les conseils de Carlos, ceux d’Anthony et de Kamel sur le ring. Quand j’étais petit, je stressais énormément, sur le trajet. On faisait souvent des compétitions à Saint-Étienne, et quand sur l’autoroute, je voyais le panneau « Saint-Étienne », parfois je crois que je pouvais être prêt à tout pour faire demi-tour ! Je voulais pas y aller, j’avais mal au ventre. Mais une fois arrivé autour du ring ou dans la salle, je sais que je transformais ce stress en niaque et en motivation. Ce qui m’a servi y compris dans la vie de tous les jours, pour passer des oraux, des épreuves pour le brevet/Bac, ou actuellement, en médecine.

Voilà un peu, quelques mots de mes premiers pas au FCGB, sur tous les passages cités, on avait entre 10 et 14 ans !

L'équipe

« L’équipe, comme je nous appelais ! L’école de boxe, une bonne bande de potes ! »

Quelques expériences marquantes ?

Mes expériences... il y en a beaucoup, puisque chaque jour on apprend quelque chose, au club. C’est bien plus qu’un club de boxe : on n’apprend pas seulement la boxe, on apprend aussi la vie !

« Perso, j’adorais boxer avec un public contre moi »

L’expérience des compétitions, je l’ai un peu abordée avant. On évolue beaucoup en faisant des compétitions. C’est pas comme au club ! On nous change d’environnement, on boxe contre des personnes qu’on ne connaît pas, avec un public, qui est avec ou qui est contre nous ! Perso, j’adorais boxer avec un public contre moi. J’avais ma façon de boxer bien à moi, qui était de légèrement et gentiment narguer mon adversaire, avec des sourires ou des clins d’oeil. Et quelques petits pas de danse ! D’ailleurs, la boxe est une danse avec du contact.

Je me souviens de ma deuxième finale inter-régions BEA (boxe éducative, ndlr), pour me qualifier au championnat de France BEA (la deuxième fois). Je crois que ça a été le combat le plus chaud. J’étais le dernier combat de la journée, alors tout le public était venu autour du ring. Et comme à mon attente, ils étaient contre moi ! Alors bien sûr, mon sourire était beaucoup plus claquant, pour le partager avec tout ce public « hostile ». Je souriais deux fois plus, et je narguais mon adversaire encore plus ! Bien évidemment, je restais concentré, et je faisais mon job qui était de « marquer le plus de points pour gagner ». Mais j’adorais entendre tous ces gens crier leur haine contre moi, et voir l’adversaire s’énerver, et donc perdre tous ses moyens ! Puis, quand je suis sorti du ring, j’étais avec Anthony, et mon père je crois, c’était chaud ! Tout le monde était là, je passais entre les gens, je sentais leurs regards sur moi. J’adorais ce sentiment de jalousie que je sentais sur moi. Je me souviens d’ailleurs de deux filles qui, dans un langage très... familier que je ne rapporterai pas ici, m’avaient dit : « C’est notre pote qui devait gagner, il est plus fort que toi en vrai ! ». La démonstration s’est faite sur le ring, j’ai gagné, à l’unanimité.

Une autre expérience, hors ring. Le FCGB, c’est une famille, et donc, parfois, on fait des restaurants tous ensemble, et même des sorties nocturnes. Cette année, après les vœux du club à la mairie de Vienne pour la nouvelle année, on est allés en boîte de nuit avec plusieurs personnes du club. Des adhérents de tous âges. Du haut de mes 17 ans j’étais le plus jeune, les autres étaient tous adultes. On avait pris deux-trois bouteilles... parce que même si on est sportifs, on est fêtards ! Et j’ai passé une superbe soirée avec notamment mon prof, Anthony, qui était de repos ce soir-là et a pu venir avec nous. Jérémy, le prof de MMA, qui était le DJ de la boîte de nuit, avait mixé ce soir-là. Moi, comme à mon habitude légèrement alcoolisé, je lui ai raconté tout plein de bêtises comme s’il était mon meilleur pote d’enfance ! Comme quoi, même avec plus de vingt ans d’écart, on peut avoir une forte amitié !

À l’instant, je pense à une autre anecdote. J’en rigole encore, et je pense que ceux qui l’ont vécue et qui liront ce paragraphe en riront encore ! C’était à la remise des trophées de la ville de Vienne. Quentin Drevon et moi étions invités pour nos titres de champions de France. D’autres prix étaient remis à des gens de notre club, notamment à un ancien du club, qui était félicité pour un titre qu’il avait eu un bout de temps avant et qui n’avait pu être présent ce jour-là. Olivier a donc demandé à Quentin d’aller chercher la coupe pour l’absent. Au micro, vient le nom de cette personne (dont j’ai oublié le nom, je m’en excuse). Quentin, comme à son habitude, très droit et sérieux, était déjà présent sur l’estrade pour aller récupérer le trophée. Malheureusement, la personne au micro ne s’était pas rendu compte que Quentin (17 ans, je précise pour la suite) n’était pas la personne en question, qu’il était juste venu récupérer le trophée à sa place. La présentation qui était faite du boxeur ne collait d’ailleurs pas avec Quentin, puisqu’on parlait alors d’un adulte ancien boxeur, etc... Finalement, tout le monde a applaudi et clamé le nom de Quentin pour son titre... vieux de plus de 40 ans ! Alors, évidemment, avec Romain, Olivier, Anthony, on était explosés de rire, et on applaudissait aussi fort que possible. Et le plus drôle a été la réaction de mon pote Quentin, comme je l’ai dit toujours sérieux dans n’importe quelle situation, et qui a su rester aussi « normal » que possible : il a remercié le public d’un signe de main ! Le geste de trop, ça a dû nous prendre 25 minutes, avant qu’on récupère nos esprits !

Voilà quelques unes des anecdotes que j’ai pu vivre... on peut le voir, le FCGB n’est pas seulement un club de sport où l’on apprend la boxe. On rit, on fait d’autres choses, pas « seulement » de la boxe. À chacune de mes expériences, j’ai appris quelque chose. J’ai appris à garder mon calme dans lors de combats chauds ou dans d’autres situations. J’ai appris à ne pas avoir peur de quelqu’un parce qu’il est musclé, etc... À ne pas me fier aux apparences, et ça, on l’apprend en compétition, ou lors des « assauts » du vendredi.

Un exemple simple : mon ami Marvin Falck. Au premier abord, on peut se dire, « lui il fait de la boxe » ? Pas très grand, des petites lunettes fines qui vont bien avec ses jolis cheveux soyeux (je le taquine sur la description !), 60 kg, etc... pas vraiment l’image du boxeur à la Mike Tyson ! Eh bien, je l’ai vu coucher des mecs que, moi, je ne peux regarder qu’en levant la tête ! Son palmarès : champion d’Europe en full, médaille de bronze en coupe du Monde Wako, champion de France...

Une autre chose que j’ai apprise, notamment grâce, ou à cause des compétitions... c’est que, partout, il y a des gens malhonnêtes ! J’ai vu des combats avec des décisions plus que douteuses. J’ai déjà jugé et arbitré des combats de boxe, donc quand je regarde un combat, c’est différent par rapport à une personne qui ne connaît pas le système de pointage, et plus encore la boxe. On se rend compte que même pour un sport où, à mon niveau, il n’y a pas ces questions d’argent, de sponsors, etc... qu’on pourrait trouver en boxe pro, certains sont prêts à tout, mais pas dans l’esprit du club et encore moins celui du FCGB ! Une victoire ça se mérite, ça ne s’achète pas ! Phrase que je pourrais recycler pour la Ligue 1 (petite pique au passage !).

Tes grands moments ?

Le plus grand, je pense, ça a été mon titre de champion de France BEA en 2013, j’avais 14 ans. Avec Quentin, lui aussi devenu champion de France, et il le méritait, et également Axelle !

Valentin championnat 2013

« 2013. Premier championnat de France. »

Ce moment où tu montes sur la première marche du podium, où tu regardes les autres et où tu te dis, « C’est moi le chef maintenant ! et je le resterai ! ». C’est un peu la récompense ultime. Tu t’entraînes tout une année, tu fais attention à ce que tu manges pour être au poids, tu t’entraînes sérieusement et très souvent, pour arriver à l’objectif que tu t’es donné, et tu y arrives ! C’est juste magique. Et plus magique encore de se dire que toi, petit de 14 ans, tout tranquille, même un peu timide, au collège dans un petit village de campagne, tu arrives à être champion de France ! Pour certains, c’est pas grand chose mais pour moi, quand même ! Ce titre m’a ouvert les yeux sur le fait que la boxe m’a fait devenir compétiteur, y compris dans la vie de tous les jours, avec à chaque fois des objectifs à atteindre. J’ai été heureux de partager cette médaille avec mon pote Quentin, je lui envoie un petit clin d’œil ! Après, le plus dur, comme nous le répète Carlos depuis tout petits, c’est pas d’être champion mais de le rester. Et c’est vrai, parce que l’année d’après, quand tu retournes faire les compétitions, les gens de la boxe - un petit cercle de mecs qui se connaissent tous au moins de vue - savent qui tu es, comment tu t’appelles, et ce que tu as gagné ! Donc, tous ces autres boxeurs s’entraînent pour une chose : te battre. Toi.

Donc, l’année d’après, je me suis entraîné encore plus dur, et j’y suis retourné avec Anthony, mon coach, et Gabin, un autre boxeur, pour cette fois me prouver que je pouvais garder mon titre et que tous ces boxeurs ne s’étaient pas assez entraînés pour me battre. Gabin a eu la médaille de bronze ! Il s’était battu pour cette troisième place, super classement donc. Quant à moi, j’ai réussi à garder mon titre !

Ensuite, à 16 ans, je suis passé en Amateur, et là ça a changé ! Tu t’entraînes avec les adultes, le KO est autorisé. Les entraînements, c’est pas les mêmes : ça tape fort, tu fais des assauts contre des personnes de 25 ans, qui eux ont de la vraie force, une force d’adulte quoi ! Et tu comprends vite que maintenant, ça rigole plus. C’est là que le mental s’est encore plus forgé. Avant, j’avais déjà la niaque et l’envie de me dépasser et de gagner... mais là c’était toujours plus dur... Je me souviens, les mercredis soirs, c’était l’entraînement le plus dur. On faisait des accélérations sur les sacs pendant plusieurs rounds. Des minutes interminables où tu tapes sans réfléchir, toujours plus vite, toujours plus fort, et sans jamais abandonner...

« Le mental, c’est savoir dire "non" à ses désirs »

Tu as toujours, dans ta tête, cette petite voix qui te dit, « Arrête, t’as mal au bras, pourquoi tu fais ça... arrête toi 5 minutes, tu continueras après... », etc... Et là tu te dis, « Ta gueule ! ». Tu arrêtes d’écouter cette voix. Tu boxes, tu boxes encore et toujours. Et le mental, je pense que c’est ça : savoir dire non à ses désirs. Tu veux atteindre ton objectif, eh bien, il faut passer par des moments durs, difficiles, et pas souvent drôles. Mais quand tu as fini, quand tu as dépassé ce moment dur, tu es plus qu’heureux, et soulagé. Et la fois d’après, tu pourras te dire, « Je l’ai réussi la semaine dernière, alors cette fois je vais y arriver, et même mieux ! ».

Un autre moment, c’est le samedi matin, à la course ! Notre cher Olivier adore nous concocter des entraînements de course, comment dire... durs et épuisants ! C’est sûrement pour ça que certains nouveaux n’osent pas venir ou revenir. Petit clin d’œil à Olivier. Mais je rassure tout le monde : les entraînements sont faisables, et ils s’adaptent à chaque niveau. Pour s’améliorer, ils sont primordiaux ! Je courais souvent avec mon ami Romain Plutta, et à ces entraînements, tu te forges vraiment ton mental. Le mental c’est quand même le plus important selon moi. Si on veut travailler il faut du mental : si on n’en a pas, on ne travaille pas, et donc on ne progresse pas !

Pour en revenir aux entraînements du samedi... Tu es seul à courir, sans musique, sans aucun bruit, et tu cours le plus vite possible, sans t’arrêter, pendant un temps calculé, et pendant ce laps de temps, tu dois tout donner. Et c’est vraiment dur, parce qu’à chaque fois j’essaie de courir plus vite que la séance d’avant. Et c’est dans ces moments-là qu’il te fait vraiment faire abstraction de cette voix qui te dit d’arrêter. T’as mal aux jambes, t’as du mal à respirer... mais tu continues à courir ! Je me disais souvent que la seule chose qui pouvait me stopper, c’était mon corps ; mon esprit, mes pensées, je ne les écoutais pas. Si je courais encore, si j’étais capable de respirer, c’est que je pouvais donner plus encore. Tant que mes jambes ou mes poumons ne s’arrêteront pas eux-mêmes, je continuerai !

Tous ces moments passés au sein du FCGB m’ont fait évoluer dans la vie. Je suis actuellement en Médecine, et il faut travailler tout le temps. Certes, parfois, je préférerais parler avec mes amis, sortir le soir, boire un coup en ville en fin de journée... Mais non, je peux pas ! Et certaines personnes ne le comprennent pas ! J’ai une amie qui me dit tout le temps que je bosse trop, que mon cerveau va exploser, et qu’avant je passais trop de temps à la boxe, etc... Mais si je bosse autant, à la boxe ou maintenant, dans mes études, c’est que j’ai mon objectif, et que je veux l’atteindre ! Je ne travaille pas autant pour rien ! Je donne tout pour ne jamais rien regretter. Une fois mon objectif atteint, je pourrais sortir... et profiter ! mais avant, il faut travailler dur !

Eh oui, je fais abstraction de mes désirs pour atteindre mes objectifs, mais toutes ces envies, de voir mes amis, de faire la fête, etc... je les assouvirai en temps voulu, comme je les ai assouvies en temps voulu auparavant.

Je pense qu’il y a des moments pour travailler et des moments pour faire la fête, qu’il ne faut pas mélanger les deux mais faire le maximum dans les deux domaines ! J’éclaircis mon propos : au moment où l’on peut faire la fête, ou voir ses amis, il faut le faire au maximum, profiter au maximum ! Comme ça, quand c’est le moment de bosser, on ne perd pas son temps à penser et à regretter de ne pas avoir fait la fête quand on le pouvait ! Puis, une fois le moment de travail passé, on ne regrette pas de ne pas avoir assez travaillé quand c’était le moment parce qu’on a voulu faire la fête.

En résumé, il faut savoir ce qu’on veut, et s’en donner la peine ! Savoir pourquoi ou bosse, pour qui on bosse !

Valentin avec Anthony et Marvin

Valentin entouré d’Anthony Gonzalez et Marvin Falck.

Des déconvenues ?

Je n’en ai pas vraiment, puisque, comme je l’ai dit, je ne regrette jamais rien.

Je pense à mon tout dernier combat, en demi-finale interzone - championnat de France junior des moins de 64 kg. Un des plus chauds et des plus durs. Un adversaire très bon et, comme je l’ai dit avant, à la boxe tout le monde se connaît. Je savais qui il était, et il savait qui j’étais. Deux champions de France BEA, alors dès les premiers coups, chacun a compris que ce combat, ça n’allait pas rigoler ! On savait tous les deux ce qu’on venait chercher, et on a tous les deux tout donné ! Trois rounds de 3 minutes, on était épuisés. Malheureusement, le camp adverse a remporté le combat, mais je n’ai pas démérité, je m’étais donné à fond. Donc, je ne regrette absolument rien : il était tout simplement plus fort.

Je pourrais aussi revenir sur mes premiers championnats de France en Amateur. J’avais gagné tous mes combats et mes finales régionales pour me qualifier aux interzones du championnat de France. Mais sur ma licence amateur, je n’avais pas mes six combats officiels, seulement quatre, donc je n’ai pas été autorisé à continuer... J’ai été déçu, mais bon, c’est la vie ! Mes entraîneurs avaient fait leur maximum pour essayer de me faire passer, je les en remercie d’ailleurs.

Ce que la boxe représente pour toi ?

Hum... un moment de détente, où tu te poses, où tu effaces tes problèmes ! C’est un peu bête de se dire qu’on se « tape dessus », quoi ! Mais je sais qu’avec mon ami Guillaume, par exemple, on a nos petites habitudes, et tous les vendredis, on fait le premier assaut ensemble.

À chaque fois, on fait n’importe quoi ! On s’amuse, on rigole, on se pousse, etc... Deux enfants, quoi ! Mais c’est aussi un moment de partage. Partage de coups, certes ! mais chacun fait attention à l’autre. À l’entraînement, chacun cherche à toucher l’autre, et non pas à lui faire du mal. C’est un jeu. Exactement comme l’escrime : on s’amuse à celui qui touchera l’autre le premier, le plus vite, sans se faire toucher.

« La boxe, c’est un peu comme une thérapie »

Donc la boxe, au FCGB, c’est vraiment un moment où tu te détends ; parfois, tu vas en « chier » et travailler dur, mais tu t’évades, tu dépenses ton énergie, tu évacues tout le stress, l’énervement que certaines personnes te procurent à longueur de journée. C’est un peu comme une thérapie en fait. Certains vont chez le psy pour parler, moi je vais à la boxe pour évacuer tout ça ! Moi j’ai choisi la boxe, pour d’autres, c’est un sport autre.

Ce que le FCGB représente pour toi ?

C’est plus qu’un simple club de sport ! Dans ce club, on est tous mélangés : garçons, filles, enfants, adultes... et surtout, de tous niveaux sociaux. Il n’y a pas de distinction. Le FCGB, c’est avant tout le respect.

Ce respect, on l’apprend dès le début aux nouveaux, et aux enfants à l’école de boxe. On apprend aux petits à respecter toujours les anciens, à écouter leurs conseils. Cela manque dans notre société occidentale, alors que dans certaines civilisations, africaines ou autres, la parole du plus âgé est au centre : tout le monde lui doit le respect et sa parole est sacrée puisque lui a vécu ce que nous, nous allons vivre ! Alors qu’ici, on met nos anciens dans des maisons pour les maintenir en vie le temps de préparer les papiers avant de ramasser l’héritage. Le premier héritage, c’est plutôt leurs expériences, qu’on devrait prendre le temps d’écouter !

Donc, je disais, le respect. Mais c’est aussi une deuxième famille. J’ai pu y tisser des liens avec beaucoup de personnes, d’âges différents, parfois beaucoup plus âgées, ou beaucoup plus jeunes que moi ! Le FCGB m’a appris à écouter les conseils des plus anciens et à, à mon tour, en donner aux plus jeunes. C’est pour cela que j’adorerais emmener des plus jeunes en compétition. Je me souviens d’une fois, à Usson. J’avais emmené 5/6 jeunes, dont Yannis Benitez. C’était pour plusieurs d’entre eux leur première compétition. Et je leur avais appris à mettre leur bandage autour des mains. Ils s’étaient tous mis autour de moi et ils m’écoutaient en essayant de reproduire les gestes que j’étais en train de leur montrer. Cette sensation de leur apprendre quelque chose et de les voir t’écouter, suivre à la lettre tes conseils, c’est juste génial !

« On pourrait monter notre propre ville

avec les seuls adhérents du FCGB ! »

Au club, il y a tous les corps de métiers, c’est fou ! Il y a des chefs d’entreprise, des agents immobiliers, des gens du bâtiment, du monde de la nuit, de la restauration, etc... Et chacun aide le club comme il peut. Il y a aussi de l’entraide entre adhérents. Je pourrais remercier à cette occasion Sébastien Gonzalez, qui pendant les grandes vacances a fait du super boulot au club et l’a totalement refait à neuf ! On pourrait monter notre propre ville avec simplement les adhérents du FCGB !

Le FCGB, c’est aussi une partie de mon adolescence, qui heureusement n’est pas complètement finie ! L’expérience que j’ai acquise durant la période Collège-Lycée, je la dois en partie à la boxe, puisque si je devais calculer le nombre d’heures passées entre ses murs, il y aurait de gros chiffres !

C’est quoi l’esprit du club ? Comment tu le ressens et le vis, toi ?

C’est vrai que la boxe occupe une grande place dans mon emploi du temps. Presque tous les soirs en sortant des cours, j’allais à la boxe m’entraîne ! Mais en rentrant, je travaillais également mes cours, attention ! Oui, combiner sport et études, c’est possible, jusqu’à un certain niveau bien évidemment.

La boxe, ce n’est pas, comme beaucoup le pensent, un sport solo. Certes, on est seul sur le ring, mais on ne peut progresser seul ! C’est grâce aux autres que l’on peut évoluer dans la boxe. C’est pour ça qu’il faut être unis et soudés avec ses camarades du club. Sans eux pour te donner des coups et te montrer tes défauts, tu ne peux pas progresser. Et si une personne est néfaste au groupe, il faut l’écarter. Il faut aussi avoir à l’esprit qu’avec les autres tu avances, mais que tu n’avances pas forcément avec les autres.

« Au FCGB on n’apprend pas seulement la boxe,

on apprend surtout la vie ! »

L’esprit du FCGB, je l’ai en moi et maintenant je le partage le plus possible, pas seulement avec la boxe. Avec Jean-Charles, on s’occupe de la page Facebook du club ; on essaie d’adapter le club à la génération 2.0, on peut alors toucher un plus grand nombre de personnes - plus de 600 Like ! Cet esprit, de partage, d’amitié forte d’entraide et de motivation, je le partage avec mes amis, avec les personnes que je côtoie au quotidien. Comme je l’ai dit avant, cet esprit je l’ai en moi, et je pense qu’il ne s’effacera pas ! Cette détermination dans mes actions, cette fierté d’appartenir à un club, la fierté de ce qu’on est devenu grâce au fruit de notre travail, restera. Et ça fonctionne dans la vie de tous les jours. Je me répète, mais au FCGB on n’apprend pas seulement la boxe, mais surtout la vie ! À chaque passage au club, à chaque discussion avec une personne, on apprend des choses, des histoires et anecdotes qui enrichissent notre propre vie.

Je pense que les deux livres d’Olivier, dont Le rose vous va si bien, résument bien l’esprit du club par la multitude de petites histoires et anecdotes qu’ils contiennent.

Les conseils que tu donnerais à quelqu’un qui voudrait faire de la boxe ?

Alors, déjà, un mot pour tous les parents, ou plutôt papas, qui interdisent à leur fille de faire de la boxe ! Messieurs, je vous invite à venir assister à nos entraînements : il y a des chaises faites exprès pour les personnes curieuses et désireuses de voir un entraînement de « boxe », ou plutôt d’art.

J’entends souvent des filles qui me disent, « Je voudrais faire de la boxe, mais mon père ne veut pas, il dit que c’est pour les garçons ! ». La boxe, ce n’est plus l’image de Mike Tyson qui détruit ses adversaires avec deux crochets. Comme je l’ai dit avant, au FCGB, c’est le respect avant tout ! Les anciens sont là pour apprendre aux nouveaux et les faire évoluer, et non pas pour leur faire mal ! Les entraîneurs sont dans tous les cas là pour encadrer les cours et les entraînements sont basés sur des techniques à thèmes ludiques. Il y a de nombreuses filles, nous avons même Camille Monnier, une jeune boxeuse de 16/17 ans qui a réussi à monter elle aussi sur la première marche du podium et à être sacrée championne de France BEA 2016 ! De nombreux stages pour filles sont réalisés tout au long de l’année, avec des filles d’autres clubs de la région (événements à suivre sur la page Facebook). Eh oui les filles, on fait des stages spécialement pour vous ! Et le visage de Camille est intact, alors, mot aux parents : n’ayez pas peur, OSEZ passer la porte du FCGB, pour découvrir cette ambiance si unique !

Il faut quand même préciser que la couleur de notre club est le rose depuis sa création. Une idée de Carlos qui fait son effet, puisque dans plusieurs autres pays on nous appelle les « Panthères roses » après notre passage !

Aux personnes qui voudraient essayer : la boxe, c’est un bon moyen de se détendre, de faire passer son stress. Pour les personnes stressées, comme moi, c’est un bon compromis. Ensuite, pour les jeunes, c’est une ambiance super sympa : à l’école de boxe de 8-14 ans, on se crée de vraies amitiés, on rigole bien, et on apprend également à se défendre, contre les vols de goûter par exemple ! (Humour) Donc, poussez la porte du FCGB, même pour regarder le déroulement d’un entraînement ou visiter la salle. Aucun souci, vous serez très bien accueillis !

Tes projets pour la suite ?

Il y en a beaucoup !

Actuellement, je suis en Médecine ; l’objectif d’avoir mon Bac avec mention a été atteint. Maintenant, mon nouvel objectif est de réussir ma première année de Médecine (PACES) à la faculté de Lyon-Sud. Donc, une petite pause niveau boxe s’impose. Plus tard, pourquoi ne pas essayer le MMA, qui est une nouvelle discipline, pas encore autorisée en France, mais qui rassemble tous les sports de combat en un ?

En tout cas je reviendrai, c’est sûr ! Dans quelques années, ou même en vétéran, mais je reviendrai sur le ring. Pour pouvoir, de nouveau, goûter à cette adrénaline si particulière lorsqu’on monte sur le ring pour gagner un combat !

 

Compétiteurs 2015-16

« Les compétiteurs 2015-2016. »

 

*     *     *

 

Partie III: le texte d’Anthony Gonzalez

recueilli le 16 septembre 2016

Anthony

Photo prise le 23 septembre. Anthony, entouré de ses mentors, Carlos et Olivier.

 

Pourquoi j’aime tant le FCGB ? Je peux dire qu’il m’a sauvé la vie... Quand j’ai « rencontré » le club, je devais avoir huit ans. Je ne sais plus quelle avait été ma motivation, le fait est que je me suis retrouvé au sein du club. Un jour où, à l’échauffement, je faisais l’imbécile, Carlos m’a mis une petite tape derrière la tête ; ce geste m’avait fait arrêter net l’aventure à l’époque, il faut dire que j’étais le dernier d’une famille et petit favori de mes parents, je n’étais donc pas habitué à ça... Aujourd’hui, je me dis que ça ne pouvait que me faire du bien.

Ensuite, des années après, j’ai fait du basket, dans le quartier d’Estressin... je me défendais pas trop mal, mais je sentais qu’il me manquait une chose  : de la détente. On se mettait pas mal au défi entre nous, il fallait toucher le panneau ou le cercle du terrain, etc... Alors, j’ai décidé de retourner au FCGB dans l’objectif de muscler mes jambes, pour sauter plus haut.

À partir de là j’ai commencé à toucher à tout : boxe anglaise, boxe américaine, boxe thaïlandaise, musculation... ça me plaisait beaucoup. Et un jour, un homme, le père d’un boxeur de chez nous, m’a mis en tête l’idée de faire de la compétition. Ça m’a travaillé un bon moment. Et je me suis dit, « Pourquoi pas » ?

Alors, j’ai commencé la compétition. J’ai commencé à m’entraîner dur. Mais quelque chose me taraudait, dans ma petite cervelle d’enfant gâté : j’avais le sentiment qu’on ne s’occupait pas de moi, mais qu’on s’occupait surtout des autres – en fait, on prépare les boxeurs qui ont une échéance, on leur accorde une préparation toute particulière. Mais, à cette époque, je ne le comprenais pas, et me suis entêté dans l’idée qu’on ne me portait aucun intérêt, et j’ai donc changé de club.

Que dire... bien sûr, là où je suis allé, on valorisait un homme à sa façon de frapper au sac, signe ultime qu’il était bon. On ne prêtait aucune attention à l’aspect psychologique, et c’est précisément là que résidait mon plus grand ennemi : un manque aigu de confiance en soi.

Il se trouve que je me suis retrouvé en finale du championnat du Lyonnais. La veille du combat, qui est-ce que je suis allé voir  ? Carlos. Drôle de situation, n’est-ce pas ?

Ma finale, je l’ai perdue. Alors que j’aurais sûrement pu l’emporter si, au deuxième round, mon manque de confiance en moi n’avait pas ressurgi.

Quelques mois après, je retournai au FCGB ; c’est alors qu’allait débuter réellement mon histoire d’amour avec ce club. Je ferai ici l’impasse sur mes combats, ce que je veux mettre en avant ce sont les piliers du club, piliers de cet amour : Carlos et Olivier.

En 2003, un drame énorme a frappé ma famille : j’ai perdu mon père, ce père que j’adorais par-dessus tout. Je disais toujours de lui, « Je ne crois pas en Dieu, je crois en mon père ». Le jour des funérailles, Carlos est passé m’apporter son soutien, ce qui m’avait énormément touché. Un an plus tard, je perdais la sœur de mon père... une véritable hécatombe. À cette époque, j’étais alors engagé dans l’armée et étais basé dans le sud, loin de ma famille et de mes amis. C’était très compliqué pour un soutien, dans ces moments-là...

Peu après, j’ai décidé de rentrer sur Vienne, là encore pour des raisons familiales, mais aussi pratiques, comme mon club. Puis, quelque chose d’infiniment douloureux et cruel est survenu : j’ai perdu ma mère dans des circonstances très inattendues. Je venais en peu de temps de perdre mes deux parents. Quel coup dur de la vie... une sensation terrible d’injustice vibrait en moi.

Quelques années après, alors que quelques unes des personnes les plus essentielles à un soutien n’étaient plus, je divorçai d’une femme avec qui j’ai eu quatre enfants. Le divorce fut plus que difficile, je dirais même horrible... Aucun cadeau n’a été fait. J’ai même dû me résoudre, par la force des choses, à ne plus voir mes enfants. C’est au moment où je fabriquais cette armure qu’intervinrent les passages les plus rudes de ma vie. Il me fallait accepter que je n’avais plus rien...

Les suites d’un divorce très dur, plus de contact avec ma famille, plus mes enfants, plus mes parents auprès de qui chercher un réconfort, un soutien... Au travail aussi, à cette époque, les relations étaient plus que difficiles ; on faisait tout pour me licencier injustement et, pour couronner le tout, j’ai dû me faire opérer d’une hernie, ce qui a accentué la chose en plus de me diminuer physiquement.

Je me souviens encore de ces fêtes de fin d’année où je me retrouvais seul, seul avec moi-même. Et avec ces souvenirs si douloureux de ma délicieuse enfance, avec mes parents et ma famille lors de grandes soirées à l’ambiance magique. Ou encore, pensant à mes enfants... puis revenir au moment présent, aux sanglots de ma terrible et fidèle solitude...

Tout cumulé, survint la plus terrible des sensations : le néant. Plus de tristesse, plus de joie, plus d’envie... un grand vide, au point que les larmes ne coulent plus. Je me détachais même du club. Je me souviens encore de cette terrible sensation où, une nuit, j’étais sur la route. Devant moi, un virage. Et là, je me suis dit : « Et si tu continuais tout droit ? Et si tu ne tournais pas... ? ». Le pire, c’était ce vide, pas de peur, pas de sentiment... Je ne sais pas pourquoi, mais à ce moment-là, j’ai tourné.

Les week-ends, à mon travail (je bossais pour une boîte de nuit), j’étais plus qu’agressif, je m’attaquais parfois sauvagement à des personnes qui ne le méritaient pas. J’étais complètement paumé, sans émotion. Je devenais aigri...

Un jour, il doit y avoir deux ans de cela, le club faisait son barbecue de fin d’année. Avant qu’il ne commence, je m’étais entraîné. Et je suis parti, sans dire au revoir. J’étais amer. Arrivé chez moi, je suis complètement vide : je m’éloigne du club, je ne veux plus le fréquenter...

Un coup de téléphone. C’est Carlos.

- T’es parti sans dire au revoir ?

- Oui, je vous ai pas vus. (je voulais surtout partir sans voir personne)

- Y’a le barbecue !

- Non Carlos, je n’ai pas envie... et pas envie de voir du monde.

- Écoute... viens me voir. Il faut que je te voie tout de suite. Après, tu repars si tu veux pas rester.

Comment refuser ? Quand je suis arrivé, il m’a emmené sur le côté du bâtiment. Il m’a parlé très ouvertement, avec des paroles touchantes, sensées... Là, je me suis mis à pleurer, de manière incontrôlable. Je suis tombé dans ses bras, je l’ai serré fort tout en continuant de pleurer... et à le serrer toujours plus fort.

Depuis ce jour, tous les soirs qui ont suivi, il me guettait, savait si j’étais bien ou mal, et si ça n’allait pas il m’emmenait dans le confessionnal. Parfois, c’est même moi qui le lui demandais. Ainsi, je pouvais poursuivre mon chemin, et mes cicatrices petit à petit se refermaient. Ce ne fut pas toujours rose, il y avait les rechutes, les pleurs... mais il était là !

Et un jour, je lui ai dit : « Tu sais, chez moi, même si on se le disait jamais, qu’on se le montrait par d’autres moyens, on se disait jamais "Je t’aime", alors Carlos, tu es comme un papa pour moi, et je t’aime. Sans toi, trois chemins s’offraient à moi  : la rue, quatre murs, ou quatre planches. »

Voilà pourquoi j’aime et respecte infiniment cet homme, ainsi que son bras droit Olivier, qui est comme un grand frère pour moi. Voilà pourquoi j’aime ce club, le FCGB, cet endroit où les gens sont simples, gentils, comme dirait Carlos, « normal », quoi. Ces hommes et cet endroit sont uniques. Je les aime et les respecte énormément. Quand vous entrez dans leurs cercles, ils ne vous quittent plus : vous savez que vous avez désormais des amis hors du commun... FCGB, club de sport et de cœur, vraiment.

 

Texte Anthony

 

*     *     *

 

Partie IV: le texte de Véronique Arnaud

Véronique Arnaud

Photo s./c. par O. Perrotin : « Véro, sa compagne et sa complice... 2013. »

Crédit photo : Mohamed Laroui.

 

« Le Full Contact Gym Boxe… une deuxième famille »

recueilli le 15 septembre 2016

Il y a trente ans, après la naissance de ma fille, j’ai recherché un club de gym. Une collègue de travail m’avait parlé du FCGB, club de boxe à l’origine mais où il était possible de pratiquer la gym.

Elle m’en avait parlé comme d’un club simple et familial avec un professeur, « Carlos », très sympa. Je me suis inscrite aux cours de gym et je n’en suis jamais repartie ! Carlos, qui donnait les cours, les donne toujours à l’heure actuelle, trente-cinq ans après ! (alternativement désormais puisqu’Olivier Perrotin prend la relève).

Ce qui m’avait surtout plu à mon arrivée, avant même d’entrer dans cette magnifique salle, c’était le slogan inscrit à l’extérieur sur un grand panneau : « Si vous cherchez un club pour la forme, pas pour la frime, une seule adresse : Full Contact Gym ». C’était tout à fait ça ! Les filles étaient habillées simplement, sans « chichi », short ou survêtement avec tee-shirt (depuis nous avons fait des progrès car nous avons des tee-shirts assortis au nom du club !). Elles m’avaient accueilli comme si j’avais toujours fait partie de ce club. Et c’est comme cela pour chaque nouvelle qui s’inscrit, elle fait tout de suite partie du groupe. C’est la même chose pour la boxe. D’ailleurs, ceux qui n’ont pas cette mentalité, cette simplicité, cet esprit de famille ne restent pas. Ils ne sont pas rejetés pour autant, mais ils s’en vont d’eux-mêmes.

J’avais côtoyé d’autres clubs auparavant, pas dans la région viennoise car je ne suis pas originaire de cette ville, mais je ne m’y suis jamais sentie à l’aise. J’avais l’impression d’assister plus des défilés de mode qu’à des cours de gym.

Au club, il y a eu beaucoup de passage bien sûr. Des anciens qui sont partis, des nouveaux qui arrivent chaque année, mais à la gym comme à la boxe, nous formons un noyau « d’anciennes et d’anciens ». La plupart des filles sont inscrites au club et assistent aux cours de gym depuis plus de vingt ans. C’est également le cas pour la boxe, où les compétiteurs sont devenus bénévoles, entraîneurs ou tout simplement étaient présents pour aider lors des multiples galas que nous avons organisés.

À la gym comme à la boxe, nous sommes des collègues soudés et il y a de super bons moments de convivialité. Tout est occasion pour se retrouver : anniversaires, repas de fin de saison entre filles, repas de fin d’année au restaurant tous ensemble avec la boxe et barbecue qui clôture chaque fin de saison. Chacun vient au barbecue, qui se déroule dans la cours du club, avec sa famille et cela permet d’encore mieux se connaître. Il y a aussi des voyages en Thaïlande durant lesquels nous nous retrouvons autour de bonnes « gamelles » !

 

Restaurant filles

Photo s./c. par V. Arnaud : « Repas avec les filles de la gym au restaurant, à Vienne. »

 

Thaïlande

Photo s./c. par V. Arnaud : « Toute l’équipe à Pattaya, en Thaïlande. 1er janvier 2014. »

 

Les anciens, qui ont pratiqué la boxe, amènent parfois leurs enfants et les enfants parfois les petits-enfants... Pour beaucoup, le club est une seconde famille, un soutien pour ceux qui se sentent seul, qui ont des soucis. Beaucoup reviennent après être partis, parfois durant de nombreuses années !

C’est pourquoi, trente-cinq ans après, ce club existe toujours, mis à part ses fabuleux résultats acquis au long de toutes ces années tant au niveau régional, national, qu’international, et ce grâce au savoir-faire de Carlos puis Olivier, et maintenant de ses nouveaux entraîneurs.

« Carlos a voulu donner à tous

ce qu’il n’a jamais eu : un véritable

entraîneur et une salle de sport agréable. »

Carlos a su transmettre sa passion et toute l’énergie qu’il a mise dans son club à Olivier, qui lui la transmet aux nouveaux entraîneurs. Il s’est toujours remis en question, a toujours voulu apprendre davantage, ne pas rester sur ses acquis et il a communiqué aux boxeurs son savoir-faire et ses compétences, ce qui a permis tous ces résultats et titres. Il a voulu donner à tous ce qu’il n’a jamais eu, un véritable entraîneur et une salle de sport agréable et confortable. Il s’est toujours donné à fond pour son club, ses boxeurs, ses collègues, sa famille. Bien sûr, ses enfants ont pâti de ses absences et de cette passion qui leur prenait leur père. Il en est conscient et triste, mais c’était le prix à payer et il a payé...

Pour en revenir à la boxe, je ne connaissais rien de cette discipline à mon arrivée au club et en tant que sport, je n’étais personnellement pas du tout attirée pour le pratiquer. C’est peu à peu, quand notre relation Carlos et moi a débuté, que j’ai commencé à découvrir ce sport en l’accompagnant, quand cela était possible, les week-ends sur les lieux de compétition. J’ai appris peu à peu à connaître ce sport, ce noble art et à m’apercevoir du courage qu’il faut pour monter sur un ring, seul face à son adversaire ! J’ai découvert la dureté de ce sport, non pas par les coups qui sont donnés car tout est bien réglementé, mais de par les durs entraînements, la rage de vaincre qu’il faut avoir et le mental qui est aussi important que la condition physique. Le plus beau dans les combats, ce sont les deux boxeurs qui s’étreignent après la décision finale, après s’être affrontés durement et avoir tout donné sur le ring ! Je pense que l’on ne retrouve pas cela dans d’autres sports individuels.

« Olivier, un homme discret, simple et efficace. »

Je me suis peu à peu investie au club car j’avais une formation comptable et je me suis occupée de la partie sociale, des factures, des maquettes publicitaires pour la promotion d’événements en collaboration avec Olivier, qui fait un travail énorme car il gère toute la partie administrative et comptable du club, en plus d’être entraîneur et maintenant prof de gym ! C’est un homme discret, simple et efficace ! Il a secondé Carlos depuis presque l’origine du club. Il a aussi écrit deux beaux livres sur le club Drôle d’endroit pour un ring et Le rose vous va si bien. Pourquoi ces deux titres : le premier parce que c’est une ancienne chapelle qui abrite le club et c’est peut-être pour cela qu’une bienveillante lumière veille sur ce club… ; le second, car les survêtements du club sont de couleur rose fuchsia, ce qui a beaucoup fait parler lors des premières sorties en compétition.

Beaucoup se sont moqués au départ des boxeurs du FCGB avec leur survêtement rose, mais ils en sont vite revenus une fois sur le ring ! Maintenant, la couleur rose fuchsia est commune et utilisée dans beaucoup de sports mais, à l’époque où Carlos a choisi ces survêtements, c’était une première ! D’ailleurs, lors d’un déplacement en compétition à Liverpool, un journal anglais affichait en première page une photo des boxeurs Viennois mentionnant « Les panthères roses débarquent à Liverpool » !

Olivier reprend les rennes du club depuis que Carlos prend peu à peu sa « retraite » et que nous nous retirons doucement. Il est secondé par des entraîneurs, fidèles collègues bénévoles qui sont là depuis l’origine du club, comme Bernard, Max et désormais les plus jeunes : Anthony, Marvin, Sébastien… ainsi que d’anciens boxeurs du club qui s’investissent également tels que Jean-Pierre, Christophe (Kiki) et j’en oublie !

Il y aussi Jean-Charles, qui s’entraîne au club depuis plusieurs années, discret mais qui fait un boulot énorme en reportages, vidéos, photos. Il a créé le compte Facebook du club et aide Olivier à faire vivre le site du club. Les jeunes entraîneurs et boxeurs du club (Anthony, Sébastien, Valentin, Lucas...) participent également efficacement à promouvoir le site et le compte Facebook par leurs commentaires, photos, témoignages...

Carlos et moi, nous sommes de moins en moins présents car nous voyageons mais nous gardons un œil bienveillant sur le club et Carlos continue à s’en occuper et il continuera encore je crois pendant de nombreuses années, si le club perdure et si sa santé le permet, car ce club est « son bébé ».

 

*     *     *

 

Album photo, suite et fin...

en attendant la suite.

 

25 ans 

Photo s./c. par O. Perrotin : « 2006, lors des 25 ans du club. Une grande partie

des "potes", des irréductibles, toujours présents quand il faut, pour faire la fête,

un déménagement ou le coup de poing, et cela depuis plus de trente-cinq ans,

et pour certains plus de quarante... » Photo : Romain Picard.

 

Anita et Carlos 

Photo s./c. par V. Arnaud : « Carlos et sa maman Anita, "La maman pour tout le club !".

Une femme exceptionnelle, exemplaire, qui n’est plus là aujourd'hui.

Tout ceux qui l’ont connue en gardent un souvenir inoubliable ! »

 

Carlos Club 

Photo s./c. par O. Perrotin : « Carlos entre les cordes du ring dans cette salle de boxe

devenue mythique, quoi qu'en disent ces détracteurs, et quil adore. »

 

Les Deux Alpes 1978

Photo s./c. par O. Perrotin : « Photo prise en 1978 aux Deux Alpes, lors d’un des premiers stages

de full-contact organisés par Dominique Valera. »

 

Murdolf 2004

Photo s./c. par O. Perrotin : « 2004, déplacement à Murdolf (Allemagne)

avec la mascotte du club, Tyson, caniche caractériel. »

 

Pologne 1990

Photo s./c. par V. Arnaud : « Déplacement en Pologne, en 1990. Carlos et

Fernand Bellatar avec le boxeur Bachir Boumaza. »

 

Carlos Club 2

Photo s./c. par V. Arnaud : « Carlos au club durant un cours. Mai 2014. »

 

1980 Boxing Club

Photo s./c. par O. Perrotin : « 1980. Conscient de ses lacunes en technique de poing,

Carlos vient apprendre les bases au Boxing Club viennois, entraîné par Georges Estatoff. »

 

1986 Vienne

Photo s./c. par O. Perrotin : « 1986. Sa première équipe de "guerriers" vêtus

des fameux survêtements bleus, qui deviendront roses quelques années plus tard (1992)...

et ça fait encore parler ! »

 

Carlos Ring 

Photo s./c. par V. Arnaud : « Dernier gala de boxe organisé par le FCGB en novembre 2013

au Gymnase de Saint-Romain-en-Gal : Carlos présente, sur le ring... »

 

*     *     *

 

Partie V: la parole à Carlos, un vrai grand bonhomme

 

Entretien réalisé le 11 octobre 2016. Merci à vous trois Véronique, Olivier, et Carlos,

super trio, pour cet agréable moment passé ensemble ! Jolie façon de boucler

une « bien belle boucle » débutée il y a un an avec toi, Lucasquand tu m’as parlé

pour la première fois du FCGB. Ces deux articles sont pour toi Loulou,

pour vous Carlos, Olivier, Véronique, Anthony, Valentin, Quentin...

vous tous, membres, acteurs de cette formidable aventure sportive et humaine...

je suis fier et heureux de pouvoir dire aujourd’hui qu’elle m’est désormais

un petit peu plus familière. ;-) N., le 12/10/16

 

Véronique et Carlos

Véronique et Carlos. Photo prise par votre serviteur, le 11 octobre.

 

Message daté du même jour, de Carlos à Véronique de Villèle,

deux « bâtisseurs conscrits » (1981), en réponse au gentil message

qu’elle avait accepté d’enregistrer, le 1er août ;

il fut intégré à l’« article de Lucas ». Cette rencontre doit se faire,

à Vienne ou à Paris, peu importe. Elle se fera... je m’y emploierai ! ;-)

 

 

Le lien du club FCGB : http://www.vienneboxe.fr

FCGB

 

Et vous, quelle est votre histoire avec le FCGB ?

Racontez-la en commentaire !

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23 mars 2016

« Garder l'espoir face au terrorisme... », par Guillaume Lasconjarias

Attentats de Bruxelles

L’aéroport de Bruxelles, le 22 mars 2016. Crédit : capture d’écran/Twitter.

 

Elles paraissent de moins en moins irréelles, ces images de quartiers de capitales européennes transformés en un éclair - plutôt, en un souffle - en zones de guerre. Le plus terrible, c’est peut-être que nous commençons à nous y habituer, à intégrer désormais dans un coin de nos têtes les scénarios-catastrophes comme des hypothèses plausibles. Comme un réveil, un réveil brutal. Paris, janvier 2015. Paris, novembre 2015. Bruxelles, donc, mars 2016. Dix ans après Madrid (2004) et Londres (2005), trois tragiques illustrations en quinze mois à peine d’un terrorisme de masse en plein cœur d’une Europe occidentale qui, longtemps, s’est un peu crue préservée des turpitudes du monde. Faut-il apprendre à vivre avec ces menaces ? Comment agir pour les désamorcer et, surtout, traiter les racines du mal ?

Le 22 mars, quelques heures après les attentats bruxellois, et cinq mois après notre interview d’octobre (qui mériterait certainement d’être lue ou relue), j’ai souhaité inviter M. Guillaume Lasconjarias, chercheur au sein du Collège de défense de l’OTAN, à nous livrer à titre personnel l’état de ses réflexions quant à ces questions qu’aujourd’hui tout le monde se pose. Je le remercie de s’être prêté à l’exercice. Un document à découvrir... et à méditer. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Garder l’espoir face au terrorisme...

par Guillaume Lasconjarias, le 23 mars 2016

 

Hier, mardi 22 mars 2016, au cours d'une matinée tragique, la Belgique a été frappée par une série d’attaques coordonnées et meurtrières. Au-delà du pays, c'est l’Europe qui a été touchée par ces actes monstrueux dans une de ses capitales – et pas n’importe laquelle, Bruxelles, centre des institutions de l’Union Européenne et capitale de l’Europe, mais aussi quartier-général de l’Alliance atlantique. D’abord prudentes, les autorités belges ont confirmé la piste terroriste, et l’État islamique a bientôt revendiqué ces frappes. Encore une fois, les drapeaux ont été mis en berne sur les bâtiments, et le drapeau belge a été projeté en signe de solidarité sur les façades des monuments les plus symboliques de Paris, Berlin ou Rome. Sur Twitter et sur Facebook, le hashtag « #JeSuisBruxelles » s’est répandu, signe d’une émotion perceptible. Devant l'horreur, comment ne pas céder à la colère et à la peur ? Alors que l’enquête débute, la première réaction est d'abord de protéger une population sous le choc. Comme à Paris après le Bataclan, forces policières et unités militaires quadrillent le terrain et patrouillent tandis que les responsables politiques prêchent pour un renforcement de la coopération européenne. Mais dans le même temps, comment ne pas s'interroger sur les faillites du renseignement, comment ne pas céder à la tentation d'identifier les coupables mais aussi de chercher des responsables, bref se donner l'impression faussement réconfortante d'agir ?

Dans ces conditions, comment prétendre à vouloir prendre du recul ? Et pourtant, comment ne pas s’interroger sur ce qui devient une nouvelle normalité, une menace qui n’est plus seulement planante mais une réalité tangible ? Sommes-nous donc condamnés à vivre dans l’ère du terrorisme de masse ? Les Européens sont-ils prêts à faire face à ce que le Premier ministre italien Renzi appelle « une menace globale mais où les tueurs [« killers »] sont aussi des locaux » c’est-à-dire qu’ils appartiennent à nos sociétés [Note 1] ? Et bien entendu, sommes-nous prêts à y faire face, à nous en défendre et à prendre des mesures qu’on prétendra efficaces, quitte à troquer nos libertés contre plus de sécurité ? Le débat n’est pas neuf, mais il mérite peut-être d’être abordé sous un angle légèrement différent.

Souvent, la première préoccupation du chercheur ou de l’universitaire, surtout confronté à une notion aussi complexe que le « terrorisme », est de circonscrire l’objet et de donner une définition. Mais voilà : il n’existe pas de définition du terrorisme. Ou plutôt, il en existe plusieurs : les États, les organisations internationales possèdent chacun une idée de ce qu’est le terrorisme, en insistant sur les dimensions techniques – les faits et la typologie des actes – et sur les aspects légaux – l’illégalité de l’emploi d’une force indiscriminée et souvent aveugle. Dans un ouvrage qui vient à point nommé, l’historienne Jenny Raflik s’y essaye et rappelle que derrière l’étymologie (la terreur et la peur), il y a l’émotion et que derrière l’émotion, il y a une subjectivité : « le terroriste des uns pourrait aussi bien être le résistant des autres » [Note 2]La condamnation de l’acte et de celui qui le commet n’est donc pas universelle, il existe des appréciations selon les camps et la panoplie des moyens dont ils disposent pour accomplir leurs objectifs politiques ou idéologiques. Le terrorisme pénètre dans le champ de la morale, de la cause juste : par un renversement observé, les terroristes deviennent des martyrs, et les victimes sont en fait des coupables. L’acte, de quelque nature qu’il soit - fusillade, bombe, assassinat… - devient l’expression du faible contre le fort, un moyen de fragiliser des sociétés et des gouvernements en frappant n’importe qui, n’importe où et n’importe quand. Certainement, la première réaction face à cette brutalité est la sidération. Puis la peur, puis l’incompréhension, puis la colère, dans un kaléidoscope d’émotions – encore – qui se succèdent.

Viennent alors les nécessaires ajustements et la question lancinante de l’adaptation ou de la réponse à la menace : y sommes-nous préparés ? Peut-on y être préparé ? Plutôt que d’accuser l’inhérente fragilité des démocraties libérales face à la terreur, il est loisible de réfléchir à des cas particuliers et peut-être, de s’interroger sur la façon dont on peut, sans trahir ses valeurs, résister. L’atout de l’historien peut être de trouver des similitudes et des réponses dans un passé plus ou moins récent ; on songe aux comparaisons possibles avec la façon dont nos mêmes sociétés démocratiques ont, dans les années 1960 et 1970, puis dans la dernière décennie, fait l’expérience du terrorisme – qu’il soit rouge (la bande à Baader ou la RAF en Allemagne, les Brigate Rosse en Italie), noir (par des groupes d’extrême-droite néo-fascistes aussi en Italie) ou jihadiste. On peut s’inspirer de la capacité d’Israël à résister et à conserver les attributs d’une démocratie représentative dans un environnement volatil. Sans doute y a-t-il, dans ces cas, matière à tirer parti pour non seulement comprendre, mais aussi bâtir une véritable stratégie de résilience.

Pourtant, dans l’agitation médiatique, le premier besoin semble l’action, la prise de décision symboliques – on se souvient du débat sur la déchéance de nationalité – accompagnant des mesures sécuritaires – le déploiement des forces armées sur le territoire et en ville en étant l’expression manifeste. Sans contester le bien-fondé de ces choix, il faut sans doute chercher d’autres réponses  sur le long terme. Affirmer que nous sommes en guerre contre le terrorisme n’apaise en rien : au contraire, cela renvoie à des images d’« axe du mal » (Axis of evil), de « guerre mondiale contre le terrorisme » (Global War on Terror) qui n’ont au final eu qu’un succès très limité. À l’inverse, se résigner à l’idée de vivre avec cette épée de Damoclès n’est guère plus défendable. On peut et l’on doit songer à des stratégies qui permettront dans le long terme de lutter autant contre les actes que contre les raisons qui justifient le terrorisme : un éditorial paru ce jour, au lendemain des attaques, invite à aller visiter Molenbeek, ce quartier défavorisé de Bruxelles, pour mieux comprendre le terreau sur lequel pousse le terrorisme qui frappe nos sociétés ouvertes [Note 3].

C’est sans doute logiquement ce que les sciences humaines, la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, le droit, les humanités en général, doivent faire : aider à comprendre, à expliquer – et non à justifier. Elles doivent servir à apporter des réponses qui ne peuvent être seulement techniques. Elles doivent mettre en avant que les fractures sociales, politiques, et religieuses, peuvent être dépassées, et peut-être résolues. Elles doivent rappeler que si ce combat est une lutte pour des valeurs, ces valeurs doivent continuer à être portées haut sans « faire payer à la liberté les frais d’une sécurité menteuse » [Note 4]Au contraire, accepter de combattre pour nos valeurs et vaincre par nos valeurs [Note 5], sans transiger, mais sans céder à la peur de l’enfermement, du repli sur soi et de la défiance généralisée.

 

Note 1 Matteo Renzi, dans la Repubblica du 22 mars 2016, “Minaccia globale, ma i killer sono anche locali

Note 2 Jenny Raflik, Terrorisme et mondialisation. Approches historiques, Paris, Gallimard, 2016, p.  16.

Note 3 Giles Merritt, “FRANKLY SPEAKING - After the Brussels attacks: Meeting fire with fire isn’t the answer”, Friends Of Europe

Note 4 Selon une critique faite par Pressenssé et Pouget des « lois scélérates » dans la France de la fin du XIXe siècle (cité par J. Raflik, op. cit., p.  302)

Note 5 Selon la belle expression employée par le chef d’état-major de l’armée de terre dans un article du Figaro le 21 mars 2016.

 

Guillaume Lasconjarias

 

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13 avril 2016

« Le référendum, ultime avatar de l'idée démocratique ? », par Bertrand Mathieu

Par cet article sera inaugurée une série que j’espère riche de tribunes et interviews ayant pour thématique la proposition suivante, déjà utilisée lors d’un article récent composé avec des jeunes engagés en politique : Si la Constitution m’était confiée... (Loi fondamentale et lois organiques : réflexions et propositions sur les règles du jeu démocratique et l’organisation des pouvoirs en France).

Pour ce premier texte, c’est un invité de choix qui m’a fait l’honneur d’accepter mon invitation : M. Bertrand Mathieu, professeur à l’École de Droit de la Sorbonne - Université Paris I et l’un des constitutionnalistes - et juristes en général - les plus éminents que compte le pays (auteur de nombreux ouvrages, il est notamment président émérite de lAssociation française de droit constitutionnel et a participé au comité de réflexion et de proposition dont les travaux ont abouti à la réforme de la loi fondamentale de 2008). Il s’exprime ici sur une question essentielle, d’après une proposition discutée et amendée avec lui : « Le referendum, ultime avatar de l’idée démocratique ? ». Un document précieux et éclairant quant à un débat d’actualité majeur, je l’en remercie... Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Le référendum, ultime avatar de l’idée démocratique ?

par Bertrand Mathieu, professeur à l’École de Droit

de la Sorbonne - Université Paris I, le 11 avril 2016

Référendum

Source de l’illustration : article Slate.fr

 

Le referendum fait un retour notable dans la pratique politique des États européens : référendum grec sur la politique d’austérité, referendum hollandais sur le projet d’accord entre l’Union européenne et l’Ukraine, referendum britannique sur l’appartenance à l’Union européenne, referendum hongrois sur l’immigration… En France, un certain nombre de candidats à la Primaire de la droite et du centre, dont François Fillon, invoquent la nécessité de recourir au référendum pour ancrer démocratiquement les bases des grandes réformes qui devront être conduites. On peut invoquer également le projet de référendum sur l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, outil juridique improvisé pour tenter une sortie de crise.

« Les références répétées à l’idée de référendum

témoignent d’une défiance profonde envers le politique »

Cette utilisation, ou ces références, au référendum traduisent en fait une véritable crise de la démocratie représentative. Faute de projet politique et d’enracinement dans une histoire et des valeurs, l’Europe politique est une abstraction. Dotée d’une administration déconnectée des Peuples européens et d’un Parlement dont les membres sont à la fois élus sur des critères politiques nationaux et selon un mode de scrutin proportionnel qui ne crée aucun lien entre représentants et représentés, l’Europe n’offre qu’une image technocratique. Faute de développer un sentiment d’adhésion, les référendums dont le sujet est européen ne font que manifester la défiance des Peuples nationaux. Faut-il s’en inquiéter ? Incontestablement, oui ! Dans une période de troubles économiques et géopolitiques, la dilution de l’Europe ne fait qu’ajouter aux dangers auxquels nous sommes confrontés. Faut-il faire taire les Peuples, à la raison qu’ils sont incapables de comprendre les nécessités d’une Europe forte ? Ce serait renforcer la césure entre le Peuple et les gouvernants, souffler sur les braises d’une révolte latente. Le référendum grec, qui démontre que la voix du Peuple ne suffit pas à surmonter les contraintes économiques d’un pays gouverné par des instituions financières, démontre que la souveraineté d’un État peut ne plus être qu’une fiction juridique. Or, la démocratie implique par nature l’existence d’un souverain dans un cadre géographique déterminé. Le referendum hollandais, qui n’est que consultatif traduit une manifestation de souveraineté qui ne peut être ignorée des dirigeants de ce pays, le referendum britannique constitue une menace pour l’Europe, mais aussi une révolte contre des contraintes mal comprises ou mal acceptées, qu’elles viennent d’ailleurs de l’Union européenne ou de la Cour européenne des droits de l’Homme.

En France, les votes pour des partis se situant aux extrêmes de l’échiquier politique, s’ajoutant aux abstentionnistes, sont majoritaires. Les raisons en sont multiples, elles tiennent notamment à la déconnection entre le choix électoral et les décisions prises qui résultent en fait de contraintes externes, économiques, financières… Par ailleurs, la démocratie, qui fonctionne dans un cadre national, est concurrencée par des systèmes supranationaux. Or les unes et les autres de ces contraintes n’obéissent pas à une logique démocratique. Les décisions juridictionnelles nationales ou supranationales concurrencent le pouvoir politique. Le jeu, devenu triangulaire des forces politiques, accule les formations politiques traditionnelles à un déni de réalité. L’affrontement entre ceux qui maintiennent la fiction d’une démocratie vivante et ceux qui laissent croire que l’on pourrait, par une simple volonté politique, échapper aux contraintes externes est stérile. Il menace nos systèmes démocratiques qui sont plus fragiles que l’on peut le penser.

Faut-il alors considérer le référendum comme un danger ou comme une solution ? Il peut être l’un et l’autre. Face au déni de démocratie et de souveraineté qui se manifeste partout en Europe, utilisé comme instrument politique, il permet aux gouvernements de canaliser la colère latente des citoyens vers un repli nationaliste qui constitue une impasse. Mais continuer à faire l’impasse sur cette révolte sourde en privant le Peuple de la possibilité de s’exprimer, c’est courir le danger d’une explosion dont personne ne peut prédire les péripéties et les conséquences. Entre une destruction progressive de l’idée européenne et une fracture brutale, la troisième voie semble difficile.

« Prometteuse au niveau local, la démocratie participative

ne saurait être utilisée comme expression de la souveraineté »

Le recours à la démocratie participative développe les communautarismes et ne permet pas de légitimer les décisions au niveau national. Outil prometteur de la gestion des problèmes locaux, elle n’est pas à la dimension de la démocratie en tant qu’expression de la souveraineté. Privilégiant les groupes de pression, elle accroît la distance entre ceux qui ont les outils décisionnels et ceux qui sont privés de moyens d’expression.

Par ailleurs, il est dangereux de considérer que le droit se place au-dessus de la démocratie. La mutation de la conception représentative de la démocratie en un État de droit, impliquant la séparation des pouvoirs, les droits fondamentaux, la transparence… fait du juge un arbitre placé au dessus du Peuple (cf. B. Mathieu, Justice et politique : la déchirure ?, Lextenso, 2015), une sorte d’usurpation oligarchique au sein d’un système qui se veut démocratique.

Revivifier la démocratie c’est revenir à son sens premier, rendre la parole au peuple. Au-delà de la formule, le référendum, prévu par la Constitution est un instrument pertinent. C’est un outil de démocratie directe, dans un système qui par nature éloigne les citoyens des mécanismes de décision. C’est un moment de respiration démocratique dans un monde technicisé. C’est l’occasion d’un débat autour de la détermination des valeurs qui constituent l’identité nationale. Craint, du fait que le Peuple ne répond pas toujours à la question posée, galvaudé, par une utilisation opportuniste, le référendum reste un outil majeur de la démocratie. On dénonce le risque de dérive plébiscitaire, pourtant quoi de plus démocratique pour un responsable politique que d’engager sa responsabilité devant le Peuple qui l’a élu en cours de mandat ? On invoque le risque de dérive populiste, mais priver le peuple de la faculté de s’exprimer ne peut que favoriser les partis populistes.

Il est vrai que dans notre système juridique le principe démocratique est tempéré par un principe libéral de séparation des pouvoirs et de garantie des droits. La question se pose alors de trouver un mécanisme qui permette de redonner la parole au Peuple tout en évitant que ne soit remise en cause cette démocratie tempérée qui est le modèle de nos sociétés occidentales.

Plusieurs pistes peuvent être explorées. D’abord redonner la parole au Peuple sur des questions importantes, parmi lesquelles ces « questions de société », dont justement le Conseil constitutionnel estime qu’elles sont tellement politiques qu’il n’en contrôle pas la constitutionnalité. Faire valider les grandes lignes d’un projet économique et social de redressement… Mais sont aussi concernées les questions qui engagent l’avenir d’une Nation. La construction européenne est de celles-là. Redessiner une Europe politique et des droits et libertés ambitieuse mais respectueuse des identités nationales, économiquement puissante, unie autour de positions géostratégiques communes, d’une monnaie commune soutenue par une politique sociale et fiscale communes constitue une ambition qui pourrait réunir les Peuples européens après un véritable débat.

Mais si le referendum est un outil de la démocratie, il est aussi de par son caractère binaire, sa force et la brutalité de son résultat un outil dangereux. Par exemple, il faut aussi éviter que par la voie référendaire ne soient opérées des violations de droits et libertés, fondamentaux au sens strict du terme. Une méthode simple existe : soumettre les projets (ou les propositions) de loi référendaires au Conseil constitutionnel préalablement à leur vote par le Peuple, le juge constitutionnel pouvant apprécier, tant la clarté du texte, voire de la question, que sa conformité aux dispositions substantielles de la Constitution.

« Une des questions essentielles est celle de l’articulation

entre principe démocratique et principes libéraux »

Il ne faut pas se cacher que cette procédure interdirait au Président de la République de réviser la Constitution en en appelant directement au Peuple sans vote préalable des Assemblées parlementaires. Concernant l’Assemblée nationale, le Président pourrait toujours prononcer une dissolution suivie d’élections dont l’un des enjeux serait la révision constitutionnelle. Cette possibilité n’existe pas pour le Sénat, ainsi le Sénat pourrait s’opposer à lui seul à une révision constitutionnelle, ce qui présente l’avantage d’éviter toute révision ne faisant pas l’objet d’un consensus minimum, mais donne au Sénat un pouvoir considérable et empêcherait incidemment toute révision conduisant à modifier le rôle du Sénat. Reste à savoir si cet inconvénient est dirimant au regard de l’intérêt politique que représenterait une telle novation. Plus grave, cette procédure, si elle ne donne pas le dernier mot au juge, lui permet d’empêcher le Peuple de se prononcer. Peut être conviendrait-il de réfléchir à une intervention du juge constitutionnel, limitée à l’examen de la clarté et de l’intelligibilité de la question posée. Le débat reste ouvert. Il est fondamental, il s’agit de savoir du principe démocratique ou du principe libéral lequel doit l’emporter. En toute hypothèse aujourd’hui ce n’est pas d’excès, mais d’insuffisance de démocratie dont nous souffrons.

S’agissant de la révision de la Constitution, il conviendrait également d’associer le Peuple à toutes les révisions importantes. Aujourd’hui deux procédures peuvent être utilisées, indifféremment, par le Président de la République, en vertu de l’article 89 de la Constitution, à la suite de l’adoption du texte par les deux assemblées : un vote par le Congrès à la majorité des trois cinquièmes ou un referendum. On pourrait imaginer que soient distinguées, comme c’est le cas par exemple en Espagne, les révisions ne nécessitant que l’intervention des Assemblées, de celles faisant obligatoirement intervenir le Peuple. De ces dernières devraient relever les deux principes qui fondent notre ordre juridictionnel : la souveraineté nationale et les droits de l’Homme. Il conviendrait, peut être, d’y ajouter les principes essentiels relatifs aux compétences et aux nominations des organes de l’État, notamment le président de la République.

Une autre réflexion doit s’engager sur le referendum dit d’« initiative populaire ». Instauré par la réforme constitutionnelle de 2008, ce referendum est en réalité un référendum mixte d’initiative parlementaire (d’abord) puis de confirmation populaire (ensuite). Prudemment, le Constituant a assorti ce recours au referendum d’un contrôle du juge constitutionnel. Dans son principe, ce referendum d’initiative populaire, relève de par son imitative d’une logique de démocratie participative, de par son adoption, d’une logique de démocratie directe. Cette relative confusion des logiques participe peut-être de l’échec de cette procédure. En effet, ce referendum peut également être l’objet de manipulation de la part de groupes de pression.

Enfin, il convient de ne pas confondre le referendum local, qui pourrait être développé, y compris dans le cadre d’une initiative populaire, et qui vise des décisions locales, propices aux mécanismes de démocratie participative et les referendums nationaux, expression de la volonté du peuple.

À instaurer la confusion entre la démocratie et le respect des droits des minorités, entre les expressions communautaristes et l’intérêt général, entre les valeurs communes et les identités particulières et les désirs individuels, à oublier le rôle fondamental des frontières nationales qui ne sont pas signes d’enfermement mais base indispensable au dialogue et aux échanges, à mépriser le Peuple incapable de comprendre les enjeux de nos sociétés, on a gravement altéré le principe et la mécanique démocratiques sans avoir trouve de légitimité de substitution.

« Le niveau d’altération du sentiment démocratique impose

un traitement sérieux de la question du référendum »

Le recours à un usage raisonné du référendum sera peut-être jugé dépassé, c’est pourtant l’un des dernières tentatives permettant de revivifier le sentiment démocratique. Il répond à la nécessité de rendre la parole au peuple, ce qui dans un système qui se veut démocratique n’est pas si archaïque que veulent bien le penser ceux qui sont, de fait, attachés à un système oligarchique et qui exercent, à ce titre, le pouvoir intellectuel ou politique. Faute de quoi, le Peuple risque de reprendre une parcelle du pouvoir qui lui est dénié dans des conditions qui peuvent conduire à tous les débordements.

Mais, de la même manière que l’humanisme n’est peut-être pas l’horizon indépassable de l’Homme, la démocratie n’est peut-être pas l’horizon indépassable de nos sociétés politiques. Mais la société post-démocratique, comme le transhumanisme ouvrent des horizons bien obscurs.

 

Bertand Mathieu

 

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9 janvier 2016

Olivier Da Lage : « L'Arabie Saoudite jouit d'un leadership incontesté sur le monde sunnite »

Olivier Da Lage, journaliste à Radio France internationale (RFI) depuis 1983, connaît très bien le Moyen-Orient, région qu’il a beaucoup étudiée et pratiquée et à laquelle il a consacré de nombreux articles et plusieurs ouvrages, dont Géopolitique de lArabie Saoudite (Éd. Complexe, 1996/2006), Ces trente ans qui ébranlèrent le golfe Persique (Éd. du Cygne, 2011) et Qatar : les nouveaux maîtres du jeu (Éd. Démopolis, 2013). Dans un contexte marqué, sur fond de frictions confessionnelles inaltérées, par la recrudescence des tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran et par l’omniprésence de la problématique Daesh, il a accepté de répondre (09/01) aux questions que je lui ai proposées (07/01). Je le remercie pour le sérieux avec lequel il a considéré ma requête et espère que cet article aidera à clarifier certains points obscurs, à mieux comprendre une réalité complexe. Nicolas Roche

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« L’Arabie Saoudite jouit d’un leadership

incontesté sur le monde sunnite »

Interview dOlivier Da Lage

 

Ambassade saoudienne à Téhéran

L’ambassade d’Arabie Saoudite à Téhéran en flammes, le 2 janvier. Photo : Atta Kenare/AFP/Getty Images.

 

Paroles d’Actu : Après l’aggravation des tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran provoquée par l’exécution d’un important dignitaire chiite par le royaume des Saoud, nombre de pétromonarchies du Golfe ont apporté leur soutien explicite à Riyad. Est-ce un phénomène que l’on retrouve peu ou prou dans d’autres capitales sunnites ? Au fond ma question est la suivante : l’Arabie Saoudite bénéficie-t-elle nécessairement auprès de ceux des sunnites qui s’intéressent à la géopolitique d’une image de « leader » parmi d’autres en vue d’une « cause commune » ou bien n’est-ce là qu’un cliché basé sur une vision faussée des fractures confessionnelles dans l’Islam ?

 

Olivier Da Lage : Le soutien des autres monarchies du Golfe membres du Conseil de coopération du Golfe (à l’exception notable du sultanat d’Oman) était acquis. À la fois parce que plusieurs d’entre elles partagent les craintes saoudiennes vis-à-vis de l’Iran, notamment le Bahreïn, et parce que les pressions saoudiennes qui s’exercent sur elles ne leur laissent guère le choix. Il y a quand même des nuances, car si le Bahreïn a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran, comme l’Arabie, les autres se sont contentés de rappeler leur ambassadeur. Le Soudan et Djibouti ont également rompu leurs relations diplomatiques avec Téhéran. Mais on peut imaginer que la dépendance financière de ces pays à l’égard de Riyad est une partie importante de l’explication. Le poids de l’aide financière saoudienne pèse lourd dans le positionnement de nombreux pays. Cela étant, il ne fait pas de doute que le monde sunnite partage largement une même inquiétude à l’égard de l’Iran et de son influence. L’Arabie cherche bien entendu à se poser en leader du monde sunnite. Une position que pour le moment, aucun autre pays musulman ne cherche à lui disputer.

 

PdA : L’Égypte ne s’inscrit pas dans cette logique de luttes d’influence sur la base de lignes confessionnelles ?

 

ODL : L’Égypte, qui s’inscrit également dans ce conflit chiites-sunnites, dans la lignée du soutien qu’avait apporté le président Moubarak à Bagdad lors de la guerre Iran-Irak, est trop affaiblie par sa situation intérieure pour pouvoir prétendre à son traditionnel rôle de chef de file du monde arabe. Par conséquent, Le Caire s’aligne largement sur les positions de Riyad.

 

PdA : La lecture qu’on se fait de l’Islam dans les hautes sphères de l’Arabie Saoudite et du Qatar diffère-t-elle de manière substantielle - j’entends, sur le fond de la doctrine - de celle qui a cours chez les idéologues d’Al-Qaïda et de Daesh ?

 

ODL : Difficile à dire. Dans les sphères gouvernementales du Qatar, je ne pense pas que l’on se reconnaisse dans la doctrine de l’État islamique, même si cette dernière puise dans le wahhabisme qui est la doctrine religieuse commune au Qatar et à l’Arabie. Dans le cas de l’Arabie, c’est plus compliqué. Il y a certainement une parenté, un cousinage entre la doctrine dont se réclame l’établissement religieux wahhabite qui légitime le pouvoir de la famille al-Saoud et celle de Daesh. Le très net raidissement du pouvoir saoudien depuis l’arrivée du roi Salman en janvier 2015, avec la multiplication des exécutions et des châtiments corporels donne du crédit à ceux qui font le lien entre les deux, ce qui a le don de mettre en fureur les responsables du royaume, qui ont menacé de procès tous ceux qui établissent une telle comparaison.

 

PdA : L’Arabie Saoudite et le Qatar, en tant qu’États souverains ou individus proches du pouvoir, ont-ils favorisé directement, de par des formations ou des financements, la propagation d’un Islam fondamentaliste hors de leurs frontières - peut-être à l’intérieur des nôtres ?

 

ODL : D’une manière ou d’un autre, sans aucun doute. Pas avec la volonté de subvertir la société française, mais parce que tout simplement, ils considèrent comme de leur devoir (et aussi de leur intérêt) de promouvoir l’Islam partout dans le monde (c’est la daawa, l’appel islamique) et il se trouve que la forme d’islam qu’ils favorisent est celle qui leur ressemble, comme on a pu le voir avec l’émergence de courants salafistes là où ils n’existaient pas, ou étaient négligeables : en Asie centrale, en Afrique, dans les Balkans, et en Europe occidentale.

 

PdA : Comment expliquer les revirements (récents) de ces États par rapport à, disons, leurs positions d’ambiguïté face au terrorisme islamiste ?

 

ODL : Pour au moins deux raisons : du fait des pressions internationales (venues notamment des États-Unis et dEurope), mais surtout parce que l’État islamique leur a déclaré la guerre, ce qui ne leur laisse guère le choix.

 

PdA : Les ambiguïtés manifestées jusqu’à récemment par la Turquie de R.T. Erdogan face à Daesh ont-elles des fondements autres qu’économiques (trafics, etc.) et tactiques (affaiblissement des positions kurdes) ?

 

ODL : Non pas vraiment. Il y a aussi l’objectif affiché depuis quatre ans de renverser le régime de Bachar al-Assad en Syrie, et pour ce faire, tous les moyens sont bons.

 

PdA : Daesh peut-il être vu, dans un contexte de renforcement objectif du croissant chiite, comme un avatar du nationalisme sunnite pour les sunnites d’Irak et de Syrie notamment ?

 

ODL : Oui, très certainement. Pour des raisons avant tout opportunistes. En Irak et en Syrie, les populations sunnites se considéraient comme opprimées par les chiites (en Irak) ou le pouvoir alaouite en Syrie. Les jihadistes de l’État islamique sont apparus comme plus déterminés et efficaces que les autres mouvements pour les débarrasser de ces oppresseurs, ce qui explique largement la facilité avec laquelle quelques dizaines de milliers de combattants seulement ont pu venir à bout de l’armée irakienne dans les zones habitées par les sunnites en Irak.

 

PdA : Quelles sont les clés pour atteindre, à plus ou moins long terme, l’objectif largement partagé d’une reprise en main de ces pays par des modérés non (ou moins) sectaires ?

 

ODL : La réponse est tout sauf évidente : il faut que les pays occidentaux cessent de bombarder de façon indiscriminée des zones sunnites, faisant immanquablement des victimes civiles parmi les populations sunnites ; que l’on profite du processus diplomatique en cours avec l’Iran pour lui demander d’user de son influence de façon modératrice sur ses protégés en Irak et en Syrie (ce qui suppose qu’on traite l’Iran en partenaire à part entière) ; que l’on noue un partenariat avec les tribus sunnites de ces pays pour les détacher du soutien à l’État islamique (cette tendance se manifeste déjà) ; que l’on coupe les débouchés financiers et commerciaux de de Daesh à l’étranger ; que l’on poursuive la guerre secrète visant à éliminer les principaux cadres de l’organisation, sans faire intervenir ouvertement des soldats occidentaux sur un sol considéré comme musulman par tous les acteurs régionaux. Enfin, que l’on encourage un processus régional de désescalade, ce qui promet d’être extrêmement difficile dans l’avenir prévisible, au vu du récent regain de tension entre l’Iran et l’Arabie.

 

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8 septembre 2015

Thierry Lentz : « La rupture russo-française est inscrite dans les termes mêmes de la ’paix de Tilsit’ »

Un an moins un jour, tout juste, après la publication de notre dernier entretien en date, Monsieur Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, a accepté une nouvelle fois de répondre aux quelques questions que j’ai souhaité lui soumettre. Sont évoqués ici, au cours de passionnants développements, la Russie de laprès-Tilsit (1807) et les États-Unis tels que vus par Bonaparte. Je remercie Thierry Lentz pour cette nouvelle interview, réalisée le 8 septembre 2015, et signale que son dernier ouvrage, Napoléon et la France, est disponible chez Vendémiaire depuis la fin août. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Thierry Lentz: « La rupture russo-française

est inscrite dans les termes mêmes de la paix de Tilsit »

 

Napoléon et la France

Napoléon et la France (Vendémiaire, 2015)

 

Paroles d'Actu : Bonjour Thierry Lentz, je suis ravi de vous retrouver pour ce nouvel entretien, que je souhaite composer toujours autour de questions d’histoire, mais aussi d’un peu de l’actualité brûlante de ces derniers mois. La première thématique que j’aimerais que l’on aborde ensemble nous ramène deux cent huit années en arrière. Est-ce que l’on peut estimer, considérant ce qu’étaient alors les aspirations, les intérêts - parfois divergents - des uns et des autres, qu’un rebattement profond, historique des cartes de la géopolitique européenne a été manqué à Tilsit, en 1807 ?

 

Thierry Lentz : Tilsit est en tout cas un tournant du règne napoléonien. Il l’est en effet, mais pas forcément comme on l’entend généralement. Pour simplifier, le traité entre les deux empereurs a souvent été considéré comme un « partage du monde », et au moins de l’Europe, en deux zones d’influence, une française à l’ouest, une russe à l’est. C’est la vision que Napoléon lui-même a voulu imposer. 

 

Formellement, les accords signés en juillet 1807 sont constitués, d’une part, d’un traité de paix de vingt-neuf articles patents et sept articles secrets et, d’autre part, d’un traité d’alliance en neuf articles. Leurs déclarations liminaires annoncent une bonne nouvelle : il y avait désormais « paix et amitié » entre les deux empereurs. Là s’arrêtent les amabilités. Le reste n’est qu’une suite de conditions imposées par le vainqueur au vaincu. Le tsar accepte par la force des choses d’avaler quelques couleuvres et de renoncer aux ambitions européennes de son empire, qu’il a héritées de sa grand-mère, la grande Catherine.

 

L'entrevue des deux empereurs

L’entrevue des deux empereurs le 25 juin 1807 (Crédits : Fondation Napoléon)

 

Première couleuvre, il reconnaît de facto l’Empire français, ce qu’il s’était toujours refusé à faire depuis 1804. Dans la foulée, il accepte la présence de Joseph Bonaparte sur le trône de Naples et, plus grave pour les projets russes, l’existence de la Confédération du Rhin et la création du royaume de Westphalie pour Jérôme Bonaparte. L’Allemagne - dont le tsar rêvait d’être le protecteur - échappe à son influence.

 

Deuxième couleuvre, Alexandre garantit la création d’un duché de Varsovie, sorte de Pologne qui ne dit pas son nom, composé de territoires repris à la Prusse et artificiellement placé sous l’autorité du roi de Saxe. Ce faisant, il accepte qu’un glacis hostile empêche toute progression russe au nord-ouest du continent. Car le duché sera un satellite de la France : ses troupes continueront à y stationner tandis qu’un résident français sera nommé à Varsovie.

 

Troisième couleuvre, le tsar doit retirer ses troupes de Moldavie et de Valachie, territoires conquis sur les Ottomans un an plus tôt. Il s’engagea en outre à négocier avec la Turquie en vue d’une paix définitive, sous l’œil de Napoléon. Cette fois, c’est de leurs ambitions dans le sud-est de l’Europe dont les Russes doivent ici faire leur deuil.

 

Le seul avantage que Saint-Pétersbourg retire en apparence du dispositif de Tilsit est en réalité la certitude d’une catastrophe prochaine. Les traités érigent en effet le tsar en « médiateur » du conflit franco-anglais. Il doit mettre tout son poids dans la balance pour convaincre Londres de négocier. Mais cette fausse ouverture a sa contrepartie : si le gouvernement britannique ne se décide pas positivement avant le mois de novembre 1807, non seulement la Russie devra lui déclarer la guerre, mais de surcroît appliquer le Blocus continental, c’est-à-dire cesser tout commerce avec elle.

 

« Tilsit et ses suites ont plongé

la Russie dans le marasme économique »

 

Le désastre de Friedland coûte donc cher à la Russie et la défaite militaro-diplomatique se doublera bientôt d’un écroulement de l’économie. Comme il fallait s’y attendre, Londres n’acceptera pas de négocier et le tsar sera obligé de lui déclarer la guerre. En fermant ses ports aux importations de produits manufacturés anglais et aux exportations de céréales vers l’Angleterre, Tilsit et ses suites plongent à terme l’économie de son empire dans le marasme, d’autant que les exportateurs français se montreront incapables de conquérir les marchés confisqués aux Britanniques. Il s’ensuivra une grogne générale dans la haute société pétersbourgeoise qui exploite les ports et possède les plus grands domaines agricoles. La francophobie de l’entourage du tsar - et sans doute de l’autocrate lui-même - en sera décuplée.

 

Dès les mois qui suivent Tilsit, la rupture est certaine. Elle interviendra cinq ans plus tard et conduira l’Empire français à sa perte.

 

Pourtant, avec les traités de 1807, Napoléon a pu croire le continent verrouillé. On peut parler à cet égard d’apogée de l’Empire français et de l’empire des Français sur l’Europe. Débarrassé de l’Autriche après Austerlitz, le conquérant a châtié la Prusse par le traité de paix bilatéral signé avec elle, toujours à Tilsit, le 9 juillet. En écartant la Russie des routes occidentales, des Balkans et de la Méditerranée, il l’a confinée dans ses positions orientales, la seule place réservée dans son idée à ceux qu’il appelle, comme l’Europe entière d’ailleurs, les « barbares du Nord ». Mais Napoléon ne saura pas s’arrêter sur cette excellente position. Son « système » est conçu pour le mouvement et non pour la récolte patiente des fruits de la victoire. La sévérité de ses traités prépare des revanches. La nécessité du Blocus pour contraindre l’Angleterre à la paix lui créent partout des ennemis. Son rêve de prépondérance l’entraîne à aller toujours plus loin. Moins d’un an après Tilsit, la Grande Armée entre au Portugal puis en Espagne pour s’assurer des marches méridionales. Ce sera la campagne de trop, celle qui marquera vraiment un tournant, ce que Talleyrand appellera le « commencement de la fin ».

 

PdA : Comment décririez-vous les perceptions et relations mutuelles qu’entretinrent, au temps des gouvernements de Bonaparte Premier Consul puis empereur, les États-Unis et la France ? Que sait-on de la manière dont les citoyens et dirigeants américains de l’époque regardaient l’expérience napoléonienne ?

 

T.L. : Napoléon connaît mal les États-Unis. Il les considère, non sans condescendance, comme une nation de boutiquiers et, plus grave, leurs habitants comme des Anglais vivant en Amérique. Il ne peut toutefois se passer de tenir compte de leur puissance commerciale, déjà importante au début du XIXe siècle. Les États-Unis posent le problème central d’une guerre à grande échelle comme celle que se livrent Français et Anglais : que faire avec les neutres ? Ce sera aussi la question centrale qui, on le sait, fera basculer les deux guerres mondiales au XXe siècle. C’est pourquoi le Premier Consul puis l’empereur, non sans tâtonnements, fait tout pour détacher les États-Unis de l’Angleterre. Dans la guerre de blocus que les deux nations mènent, il est le premier à cesser d’intercepter les vaisseaux américains. Mais il le fait trop tard, en 1811, alors que ses options continentales l’ont déjà tourné vers l’est de l’Europe et vers sa perte.

 

« Napoléon a négligé les États-Unis, il l’a regretté »

 

Il reconnaîtra plus tard que ne pas avoir mieux tenu compte des États-Unis a été une de ses erreurs. Il pronostique même à Sainte-Hélène qu’à l’avenir elle finira par dominer le monde, en rivalité avec la Russie, ce qui n’est pas mal vu. Mais, lui, n’a pas eu cette préscience au moment où elle lui aurait été fort utile. C’est pourquoi la guerre de 1812 entre l’Angleterre et les États-Unis ne lui sera d’aucune utilité. Les choses auraient pu être différentes si elle avait éclaté un ou deux ans plus tôt, non parce que les Étasuniens admiraient la France impériale, mais parce que tout ce qui affaiblissait davantage Albion pouvait être profitable aux intérêts français.

 

Seconde partie de votre question, les citoyens du nouveau monde sont majoritairement défavorables à la France. N’oublions pas non plus que la plupart des dirigeants américains sont nés sous l’emprise et sont de culture britannique. Ils veulent bien régler, y compris par les armes, leurs différends avec l’ancienne mère-patrie, mais ne vont pas jusqu’à souhaiter sa destruction par son ennemi héréditaire. Ça n’est que très postérieurement que la popularité de Napoléon s’installera outre-Atlantique.

 

PdA : Revenons, cher Thierry Lentz, à 2015. À cette actualité dominée par l’afflux massif de réfugiés qui fuient un Proche-Orient en proie au chaos pour une large part, et donc, à la loi du plus fort. Ma question ne touche pas directement aux problématiques que posent ces réfugiés - elles sont, du reste, déjà largement commentées par un peu tout le monde, ces temps-ci. Ma question est autre. Face à la progression, à l’implantation croissante des extrémistes de l’État islamique sur les terres sunnites, en Irak et en Syrie notamment, le président de la République vient d’annoncer une accentuation de la pression aérienne française dans cette région. Est-ce que, comme citoyen qui a une grande connaissance de l’histoire, des affaires internationales et militaires, vous avez un avis tranché sur la manière dont il conviendrait de lutter contre ce groupe et, si j’ose dire, les « racines du mal » ? La France a-t-elle vocation à prendre une part significative et directe dans la gestion de cette affaire, d’ailleurs ?

 

T.L. : J’ai bien peur que dans ces questions d’actualité, l’historien vous demande d’attendre un peu avant de formuler sa réponse. Pour le reste, mes avis de citoyens n’ont guère leur place dans un entretien historique.

 

PdA : Voulez-vous nous dire quelques mots de vos projets à venir ?

 

« Je prépare une biographie de Joseph Bonaparte »

 

T.L. : Les éditions Vendémiaire font paraître ces jours-ci un recueil de mes études regroupées sous le titre Napoléon et la France. Il s’agit à la fois d’une remise des pendules à l’heure sur quelques thèmes éculés (dictature, rejet de la Révolution, etc…) dont on nous rabat les oreilles et de véritables études historiques sur les thèmes retenus. Viendra, en novembre, la parution d’un « album Napoléon », chez Perrin, après quoi je jouirai d’un repos bien mérité puisque la biographie de Joseph Bonaparte que je prépare depuis des années ne paraîtra qu’à l’automne 2016.

 

Thierry Lentz

 

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Vous pouvez retrouver Thierry Lentz...

2 juin 2014

Isabelle Bournier : "Le combat n'est pas terminé..."

      Cette semaine, une bonne partie de la planète portera, au moins l'espace d'un instant, un regard sur la vieille terre de Normandie. Sur ses plages, cette région où, il y a tout juste soixante-dix ans, le sort de l'Europe, le salut du continent s'est joué. Le débarquement allié, porté par la plus formidable armada de tous les temps, allait signaler aux armées de l'ombre, aux populations asservies et au monde l'imminence de la dernière phase de la lutte pour la libération et, à terme, signer l'anéantissement du système nazi. Combien de Britanniques, de Canadiens, d'Australiens... Combien d'Américains... De combattants des "forces libres" de pays opprimés comme la France, la Belgique, la Pologne, etc., etc. ? Peu, très peu d'entre eux seront présents sur les plages de Normandie cette année. Ils furent et resteront, pour l'Histoire, les héros du 6 juin 44.

      Isabelle Bournier, directrice culturelle et pédagogique du Mémorial de Caen et auteure de nombreux ouvrages destinés à la jeunesse a accepté, à ma demande, d'évoquer pour Paroles d'Actu les commémorations de 2014 et, au-delà, sa conception de la notion de transmission. Je l'en remercie... Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

ISABELLE BOURNIER

Directrice culturelle et pédagogique du Mémorial de Caen

 

« Le combat n'est pas terminé... »

 

Mémorial

(Source des photos : I. Bournier, Mémorial de Caen)

 

Q. : 31/05/14 ; R. : 02/06/14

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Isabelle Bournier. Vous êtes directrice du département culturel et pédagogique du Mémorial de Caen et participerez, à ce titre, aux commémorations du 70e anniversaire du débarquement allié en Normandie. Les cérémonies de cette année revêtiront-elles un caractère réellement particulier et, si oui, pourquoi ?

 

Isabelle Bournier : Cette année, les commémorations du 70e anniversaire du débarquement revêtiront pour le Mémorial de Caen un caractère particulier. Plus que jamais, ces journées réaffirmeront les valeurs qui ont été défendues par les Nations représentant le monde libre lors de la libération de l'Europe. Parmi elles, la défense de la démocratie et le respect des libertés. C'est à travers des rencontres, des expositions, un forum économique international (le Freedom and Solidarity Forum) et la tenue d'une session du Parlement européen des jeunes que le Mémorial de Caen entend se tourner vers l'avenir et réfléchir à sa construction à partir des valeurs portées par la Libération.

 

PdA : Quelles émotions, quelles réflexions vous inspire-t-elle, cette fameuse journée du 6 juin 1944 ?

 

I.B. : Le 6 juin est une journée toujours très forte émotionnellement. Même si on sait que la réussite du débarquement n'a finalement été confirmée que quelques jours plus tard, quand les têtes de pont alliées ont été suffisamment étendues, le 6 juin reste LA journée qui symbolise le début de la libération de l'Europe. La présence des vétérans, leur visite sur les plages, leur recueillement dans les différents cimetières et les rencontres qu'ils ne manqueront pas de faire avec les habitants de Normandie resteront inoubliables.

 

PdA : Vous avez écrit nombre d'ouvrages touchant à l'Histoire, destinés à la jeunesse. Parmi vos thèmes de prédilection : le D-Day, bien sûr, la Deuxième guerre et ses conséquences, la reconstruction d'un vivre-ensemble apaisé et plus serein sur le plan international. Vous voyez-vous comme une "passeuse de mémoire" ?

 

I.B. : Je préfèrerais me définir - et cela en toute modestie - comme une "passeuse d'histoire" plutôt que comme une "passeuse de mémoire". Pour bien appréhender la construction mémorielle, il faut connaître l'Histoire. Pas seulement le récit événementiel, mais aussi comprendre l'humain plongé au cœur de la guerre. Et l'humain, ce n'est pas que le civil pris au piège des combats, c'est aussi le combattant, à la fois acteur et victime de la guerre.

 

PdA : Quel est, au fond, le sens du message que vous souhaiteriez adresser aux jeunes d'aujourd'hui, aux citoyens de demain ?

 

I.B. : Pour écrire aussi des documentaires pour la jeunesse sur le thème des droits de l'Homme, je dirais que nous continuons aujourd'hui à être acteurs de l'Histoire. Si l'Histoire est derrière nous, elle nous est utile pour construire l'avenir. Nous aurions tort de croire que le combat est terminé en matière de défense des droits humains, de promotion de la démocratie et de protection des libertés.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

I.B. : À travers mes prochains projets, je continuerai ce "travail d'histoire" à destination des plus jeunes, espérant leur apporter un éclairage qui leur donnera quelques clés pour comprendre le monde dans lequel ils vivent et prendre conscience que le monde de demain, c'est eux qui le construiront - si possible, en tenant compte des terribles erreurs du passé.

  

Façade Mémorial 

 

      Les questions en +

 

PdA : Y'a-t-il des chiffres, des faits, des visages que vous aimeriez que nos lecteurs gardent à l'esprit à propos du Débarquement ? (Q. : 02/06/14 ; R. : 14/06/14)

 

I.B. : Je pense que le chiffre de 156 000 qui correspond au nombre d'hommes débarqués le 6 juin est à retenir. Avec les 5 000 navires et les quelque 20 000 véhicules, il témoigne de l'immense effort militaire mis en place par les Alliés pour reprendre pied en Europe de l'Ouest. Il rappelle aussi l'énorme préparation des armées alliées qui, pendant presque 20 mois, ont recruté des hommes, entraîné ceux qui étaient désormais devenus des GIs ou des Tommies, et produit une quantité de matériel absolument exceptionnelle pour se lancer à l'assaut du IIIe Reich.

 

PdA : Quel est votre ressenti, quelques jours après le 6 juin ? Que retiendrez-vous des commémorations de ce 70e anniversaire ? (Q. : 09/06/14 ; R. : 14/06/14)

 

I.B. : J'ai personnellement beaucoup apprécié ce 6 juin 2014 et, au-delà de cette journée, l'ensemble des commémorations qui ont su, plus que d'habitude, rendre hommage aux vétérans tout en parvenant à donner une vraie place à la jeunesse. Lors de ce 70e anniversaire, les projets pédagogiques menés par les enseignants et leurs élèves ont été d'une grande qualité. Plus originaux, plus aboutis... On a bien senti que les rencontres entre les vétérans et les adolescents seraient, pour beaucoup, les dernières, et il flottait dans l'air une impression de profond respect et en même temps d'immense curiosité.

 

Isabelle Bournier

 

 

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Vous pouvez retrouver Isabelle Bournier...

 

27 mai 2013

Hollande : l'an 1 vu par de jeunes citoyens

Le 15 mai 2012, François Hollande devient le vingt-quatrième président de la République française. Porté par dix-huit millions d'électeurs neuf jours plus tôt, il accède à la plus haute charge de l'État, il sait qu'elle sera particulièrement lourde en ces temps assombris par les crises... C'était il y a un an. Un an... C'est peu, pour porter des jugements fermes sur ce qui restera d'un quinquennat. Suffisant pour apprécier d'un regard averti l'opportunité des décisions prises, des orientations suivies, et ce qu'elles augurent pour la suite. La confiance, peut-être la mère de toutes les crises lorsqu'elle n'est plus. Celle qu'accordent les Français au locataire de l'Élysée atteint des plus bas historiques : son taux d'approbation est désormais inférieur au score qu'il réalisa au premier tour de la présidentielle.

 

Le 14 mai 2013, j'ai souhaité inviter de jeunes citoyens engagés dans le débat public à s'exprimer à l'occasion de ce premier anniversaire. Les jeunes... Ils étaient la cible des attentions les plus appuyées du candidat Hollande durant la campagne. Une jeunesse qui n'a rien d'uniforme. Je suis heureux d'avoir pu recueillir pour le présent document l'expression d'opinions qui témoignent de cette diversité - c'était le but ! -. Je leur exprime ce soir ma reconnaissance. À l'heure où je rédige ce texte, le 27 mai, ils sont dix, leurs retours étant classés par ordre chronologique. D'autres suivront, bientôt. J'aimerais vous convier, toutes et tous, et notamment celles et ceux qui m'ont fait l'honneur de m'accorder de leur temps, à la lecture de ce que les uns et les autres ont pu écrire. Répondez aux questions, si vous ne l'avez déjà fait. Interpellez, communiquez, échangez... Les commentaires sont ouverts pour cela. Que ces échanges soient courtois, respectueux, tout le monde y gagnera. Merci encore, pour tout et de tout coeur. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer.  EXCLU

 

 

UNE EXCLUSIVITÉ PAROLES D'ACTU

HOLLANDE

L'an 1 vu par de jeunes citoyens

 

Hollande

(Photo : AFP)

 

 

 

Aurélien S.

"Rendre des comptes à ceux qui ont fait la victoire"

14.05

 

Bonjour Aurélien S... François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

J'ai la chance (cela évite la schizophrénie que certains doivent éprouver, au PS par exemple) de me retrouver presque intégralement dans les analyses et prises de position des dirigeants du Parti de Gauche. (...) Il faudrait revenir pêle-mêle sur les grands renoncements de la première année, sur le TSCG (Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, ndlr) et le MES (Mécanisme européen de stabilité, ndlr), l'ANI (Accord national interprofessionnel, ndlr), la réforme des universités, la continuité Guéant-Valls, l'abandon de la loi sur les licenciements boursiers, l'abandon de Florange, Pétroplus, Sanofi, les privatisations partielles, le crédit d'impôt de 20 milliards, la volte-face sur l'amnistie sociale, l'incapacité à défendre même les eurobonds (qui ne me satisfont pas réellement mais qui figuraient dans le programme de François Hollande), l'odieuse réforme des retraites en préparation, la grotesque loi de séparation bancaire dont s'est gaussé Frédéric Oudéa (le P.-D.G. de la Société générale, ndlr) en audition devant les parlementaires, la loi d'orientation scolaire et la réforme des rythmes qui met en danger l'égalité entre les usagers (élèves) selon les moyens de leur commune, la guerre au Mali décidée comme un petit monarque sans consulter la représentation nationale (il n'était pourtant pas difficile d'au moins associer à la décision les présidents de groupes des deux chambres ainsi que les présidents des commissions Défense)...

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

Les premiers éléments sont dans le programme : l'Humain d'abord. En finir avec la précarité en titularisant les agents de la fonction publique qui multiplient les contrats atypiques (le coût serait d'ailleurs dérisoire puisque ces agents travaillent déjà), plafonner ces contrats dans les entreprises, de même les stages qui fournissent une main d'œuvre à très bas coût et qui sont quasiment des "délocalisations intérieures". Augmenter le SMIC, taxer réellement le capital, instaurer le salaire et le revenu maximums, poser des conditions sociales et écologiques aux subventions de l'État et des collectivités, lutter sérieusement contre les conflits d'intérêts (Le rapport Sauvé, commandé en 2011 par Nicolas Sarkozy, était limité mais bien plus intéressant et sérieux que le rapport Jospin... Il fut enterré par l'UMP et Nicolas Sarkozy lui-même, très doué pour les effets d'annonce, commander des rapports et les oublier : pensez au rapport Stiglitz de 2007-2008), faire cesser l'austérité en Europe qui étrangle littéralement les peuples (voyez les dernières études sur les suicides et la santé dans ces pays, lisez ceci), fait monter la xénophobie et met en péril le sens même du projet européen, l'amitié entre les peuples et non l'entente entre les banques ; pour cela il faut changer les statuts de la BCE ou, à défaut, y désobéir...

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ?

 

Il n'y a pas véritablement de message à envoyer au président : ce sont plutôt des revendications. Bien sûr, c'est lui qui a été élu, et pas Jean Luc Mélenchon, mais il n'applique même pas son propre programme ! En outre, l'argument du "vote utile", tellement utilisé pendant la présidentielle qu'il semble que près d'un tiers de l'électorat de François Hollande ait songé voter pour Jean Luc Mélenchon (ce qui l'aurait mis en deuxième position devant François Hollande Marine Le Pen quatrième), a une contrepartie qu'il ne peut ignorer : les électeurs ont pris une "assurance gauche" sur le FN. Ils n'ont pas voté pour le programme de François Hollande stricto sensu, c'est le PS lui-même qui a donné ce sens au vote, il est d'autant plus normal de rendre des comptes à ceux qui ont fait la victoire.

 

 

 

Jonas Haddad

Secrétaire national de l'UMP en charge de l'entrepreneuriat des jeunes.

Délégué national des Jeunes populaires.

 

Jonas Haddad

 

"Les clés du redressement : l'entrepreneuriat... et une jeunesse ambitieuse"

15.05

 

Bonjour Jonas Haddad. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Je suis ravi de revenir dans Paroles d'Actu (deux contributions jusqu'ici, en août et en septembre 2012, ndlr). Depuis notre dernier entretien, l'UMP va mieux et s'organise pour préparer la reconquête.

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

Certes, 20%, en temps c'est peu, mais quand les 20% provoquent un record d'impopularité dans lequel le président dépasse péniblement les 20%, 20% c'est beaucoup.

 

D'abord en Europe. Je reviens d'un séminaire de jeunes européens dans lequel tous les pays, sans exception, ont la nostalgie d'une France qui prenait des initiatives et qui était respectée en Europe. Ce qui étonne, c'est que François Hollande ne semble pas trouver sa place et laisse se développer deux lignes totalement contradictoires, entre un Premier Ministre qui regarde l'Allemagne avec les yeux de Chimène et un Parti Socialiste qui tape en permanence sur Angela Merkel.

 

En France, comment exprimer autrement l'anniversaire de l'accession au pouvoir de Hollande que par le mot Échec.

Échec social : il promettait de rassembler les Français, la tension sociale est à son comble. Le mariage pour les couples de même sexe et l'adoption ont divisé les Français.

Échec moral : il promettait une république exemplaire, la Gauche a chuté avec les affaires Cahuzac et Augier.

Échec économique : les investisseurs et les entrepreneurs ne croient plus dans l'économie française. Les plans sociaux se succèdent. Le chômage a atteint son record historique.

Échec sur la politique jeunesse : celui qui s'est autoproclamé Président de la jeunesse a profondément déçu.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

Pour arriver à redresser notre pays, il faut de suite cesser de décourager les forces vives de notre pays. Je le dis dans toutes les réunions que j'anime, il faut investir massivement dans notre jeunesse et pour nous entrepreneurs. Cessons de nous demander comment se partager un gâteau de la croissance qui rétrécit tous les jours. Si tous les jeunes perdent l'ambition collective de la France, si tous les entrepreneurs décident de fermer leur société ou d'exercer leur talent ailleurs, aucun redressement ne sera possible.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ?

 

Au-delà des clivages partisans, le plus important, c'est l'avenir du pays. Il n'est pas trop tard pour que le déclin de la France soit évité. Cela appelle un revirement complet dans la politique pratiquée, et surtout une ligne politique claire, compréhensible par les Français qui sont épuisés par les violences et le chômage.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Si cet entretien vous a plu, passez du constat à l'action, et engagez-vous !

 

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Adrien Grosjean

Membre du Bureau National du Front National de la Jeunesse.

 

Adrien Grosjean

 

"Que les Députés soient élus à la proportionnelle"

21.05

 

Bonjour Adrien Grosjean. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ? 

  

Je suis étudiant, j’ai 22 ans. Depuis 6 ans, je milite au FN, dont j’ai déjà porté les couleurs dans 3 élections. Je suis de droite, résolument et, à l’instar de Marion MARÉCHAL LE PEN, je soutiens une ligne de rassemblement ouverte à tous les patriotes, car pour réussir une grande action nationale, il faut une grande majorité déterminée, qui adhère et soutienne activement, durablement. 

  

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

  

François HOLLANDE ne serait-il pas plutôt le représentant du Monde et de l’Europe en France ? N’est-ce pas plus  vraisemblable dans cet ordre ? Comme disaient les anciens, le Diable est dans le confessionnal. Je crois que, d’instinct et d’expérience, une majorité de Français ont assimilé désormais à quel point on les avait baladés avec l’utopie fédéraliste. Jean-Marie LE PEN décrivait naguère l’Union Soviétique comme une « gigantesque usine à fabriquer des mégots ». On voit vers quelle même pente fatale nous poussent les dévots de la monnaie unique et autres liquidateurs de souveraineté. La crise financière de 2008 n’est pas la cause, mais un révélateur et un accélérateur. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, le rendez-vous avec la récession était inscrit dans le traité de Maastricht, déjà.

 

Quand vous dites qu’HOLLANDE est à 20% de son parcours, comme s’il sortait de son oeuf, c’est oublier qu’il est d’abord un simple maillon de la chaîne du déclin, activement ou passivement lié à toutes les décisions prises ces 30 dernières années. L’UMPS, ça n’est pas un slogan de campagne, c’est le sigle du système de partage du pouvoir qui a permis, par exemple, d’imposer le traité de Lisbonne malgré la victoire du Non au référendum de 2005. Ils sont tous interchangeables. Sarkozy était meilleur acteur, mais au final, le logiciel ne change pas. 

  

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ? 

  

Je préconise une mesure forte et préalable à toutes les autres : que les Députés soient élus au scrutin proportionnel, car si la volonté populaire s’exprime sans être contrariée ni « redressée », alors il sera possible de traiter les vrais enjeux. Dans le carcan légal actuel, les dés sont pipés, les cartes truquées, et les deux principaux joueurs des tricheurs en bande organisée. Chacun constate l’état d’anxiété et de nervosité du pays. Si l'on veut éviter les désordres sociaux et leurs conséquences, il serait bon d’anticiper en s’interdisant désormais de bricoler des majorités de papier.

 

Avec une Assemblée Nationale conforme aux suffrages exprimés, Marine Le Pen présiderait en ce moment même un groupe d’une centaine de députés qui ne laisseraient surement pas détruire notre modèle social, ni rançonner les Français pour le sauvetage de la monnaie toxique. On a oublié que le profit, c’est quelques uns, alors que la prospérité, c’est tout le monde. Là où j’habite, à Cannes, la visibilité médiatique saisonnière masque une réalité qui alimente trop souvent les faits divers et non les pages spectacle. 

  

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Je lui suggère qu’à l’occasion d’un prochain voyage en Chine, il s’applique à y passer plus de 32 heures ! C’est périlleux de se contenter de voir les réalités depuis sa fenêtre. Et qu’il n’hésite pas non plus à se servir du frein et de la marche arrière quand les évidences d’échec s’accumulent. Cela dit, je ne crois pas une seconde à une quelconque rédemption. Il y a des disciplines dans lesquelles François HOLLANDE n’aurait jamais creusé l’écart : la médecine d’urgence, la lutte contre les incendies… 

 

Quelque chose à ajouter ? Merci ! 

 

Nous, les militants, feront tout pour qu’à l’occasion des deux scrutins de mars et juin 2014, Municipales et Européennes, les Français réagissent en état de légitime défense et votent bleu marine.

 

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Alexandre Charpy

Animateur Fédéral des Jeunes Socialistes Lotois.

 

Alexandre Charpy

  

"Pour une Europe plus forte, plus proche des citoyens"

21.05

 

Bonjour Alexandre Charpy. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

  

Je pense que chacun est libre de se faire une opinion, mais il serait hâtif de se faire une idée de ce que j’ai dit avant de l’avoir lu. 

  

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ? 

  

Bien sûr, dresser un bilan au bout d’un an, c’est un peu rapide, le mandat dure cinq ans. Il n’y a pas si longtemps encore, c’était sept ans. Il faut faire attention à ne pas aller trop vite. Même si la France est en crise, il faut prendre le temps de mener des réformes efficaces, et pertinentes. Les orientations politiques, on s’y attendait, il y a des réformes économiques, et des réformes sociales. L’opposition parle sans cesse des priorités, comme la lutte comme le chômage. C’est important, certes, mais il faut faire attention au terme de “priorités”. Les réformes sociales sont également importantes, d’ailleurs François Hollande a aussi été élu pour cela ! C’est un socialiste, il lance donc, logiquement, de grandes réformes, telles que le mariage pour tous, ou encore le travail sur la moralisation de la vie politique, le suicide assisté, sur lequel le débat parlementaire devrait bientôt commencer. N’oublions pas, non plus, qu’un pays qui fonctionne, c’est un pays où règne la confiance, l’optimisme. Ces sentiments viennent en partie avec les réformes sociales, puisqu’elles visent à gommer les inégalités. Avec de la confiance, l’économie fonctionne mieux, il faut donc arrêter avec ce terme de “priorités”. 

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ? 

  

Je ne peux pas dire, personne ne peut le dire, que je suis satisfait de la situation économique aujourd’hui en France. Le pays est en crise, les plus riches n’ont jamais été aussi riches et les plus pauvres n’ont jamais été aussi pauvres. Tant d’inégalités qu’il faudra gommer. Ces inégalités, elles ne pourront pas uniquement être réduites au niveau de la France, car nous sommes un pays européen, et nous ne définissons pas seuls notre politique économique.

 

Ainsi, si je devais appeler de mes vœux une action en particulier, ce serait entamer un grand travail au niveau de l’Union européenne, notamment avec l’Allemagne, mais sans la laisser nous imposer son dogme de l’austérité, et du libéralisme. L’Europe est un outil formidable, mais que les États n’utilisent que trop peu. Nous pourrions travailler à la lutte contre la concurrence déloyale de l’industrie des pays d’Asie orientale, ou encore de l’agriculture d’Amérique du Sud, et c’est un chantier que je souhaite de tout cœur. Cela permettra également de donner de l’importance à l’Europe, la rapprocher des citoyens, mais c’est un autre enjeu.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Un message de confiance. Il n’a pas reculé sur la réforme du mariage pour tous, et beaucoup d’engagements ont été tenus, en une seule année. Je trouve cependant dommage que les mesures prises n’aient pas été suffisamment mises en avant. Le gouvernement agit, avec notamment les emplois d’avenir, ou les contrats de génération, mais les medias n’en parlent pas, et les citoyens désespèrent. Le gouvernement avance, dans la direction qu’il avait indiquée, d’où la confiance que je lui accorde. 

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Une dernière remarque oui. Notre combat, en tant que Jeunes socialistes, ce n’est pas seulement le débat national, ce sont aussi des enjeux locaux, notamment dans le Lot, le département dans lequel je milite. La gauche s’est aussi battue pour que nos collectivités territoriales puissent impulser des activités économiques, une action sociale, ... Les collectivités agissent aussi, elles jouent un rôle dans la résolution de la crise, un rôle non-négligeable. Nous fournissons un travail considérable, à notre petit échelon, pour faire connaitre cette activité, car elle joue un rôle déterminant dans la vie de tous les jours des citoyens, et c’est quelque chose que l’on oublie trop facilement à mon goût.

 

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Fanny Siouville

Ancienne Secrétaire générale des Jeunes Démocrates.

 

Fanny Siouville

  

"La France doit retrouver son rang de pionnière"

21.05

 

Bonjour Fanny Siouville. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ? 

   

Bonjour. Citoyenne consciente de vivre dans un monde en pleine mutation économique, sociale et politique, j’observe et agis dans cette société qui de plus en plus, perd confiance en ses institutions et en ses représentants politiques. Au Modem depuis 2007, je m’emploie du mieux possible à porter les exigences de mon mouvement auprès des citoyens à travers deux formes d’action : le militantisme de terrain et le laboratoire d’idées. Ancienne Secrétaire générale des Jeunes Démocrates, j’ai eu l’occasion de faire un tour de France des régions et le malaise est palpable. Nos convictions sont à bout de souffle. Quand bien-même ce malaise social serait nécessaire en vue d'un bien économique futur, plus personne ne semble y croire vraiment. La constance du Modem et sa combativité viennent de sa capacité d’être force de propositions « démocratiques ». 

   

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?  

  

D’abord, je crois que les orientations décidées par François Hollande marquent un changement de ton sur l'Europe. Elles inscrivent résolument l'avenir de la France dans une intégration européenne. Créer un gouvernement économique de la zone euro est un premier pas vers, je l’espère, une union politique de l’Europe. En tant qu’ancien disciple de Jacques Delors, j’attends plus d’audace de la part de François Hollande sur la question européenne. La France doit devenir comme il l’a suggéré, un "trait d'union" entre le nord et le sud de l'Europe. Nous aurions de cette façon un fédéralisme réunissant les pays latins ET l'Europe germanique et non plus une union-tampon subie, forcément critiquée. Nous avons besoin d’un président qui responsabilise notre pays au sein de l’Europe, identifie une mission qu’un citoyen français fasse sienne. Notre pays doit devenir, autant que l’Allemagne, l’interlocuteur de Madrid et de Rome. Je trouve encourageant de s'engager sur la lutte contre le chômage des jeunes, de créer une Europe de l'énergie, de fonder une stratégie d'investissements commune... mais le président doit concrétiser ses mesures, en particulier sa lutte contre le chômage, dans l’urgence. N’oublions pas qu’il a été le candidat qui a promis que « [n]otre génération vivra mieux que celle de [n]os parents ».

 

Du point de vue international, il faut saisir les opportunités en travaillant de concert, entre institutions publiques et privées pour encourager et guider les entreprises françaises dans leurs investissements à l’étranger. On pense à la Chine par exemple. Le gouvernement ne doit pas se fermer aux stratégies d’investissement proposées par les Chinois en France. A nous d’assurer qu'ils respectent les réglementations locales et qu’ils comprennent les avantages comparatifs du marché français. Les Américains ne veulent plus investir en France suite à la loi de finances 2013. Opaque et peu engageante, elle freine les investissements étrangers alors même que nos dirigeants cherchent des solutions pour contribuer à la croissance.
L'économie française doit s’incarner dans une coopération "gagnant-gagnant". Aussi, nous devons retenir nos nouveaux entrepreneurs et ne pas les laisser filer à Londres. Les entreprises en recherche de fonds vont tenter de lever de l'argent hors de France. On les comprend. Ces « réflexes » sont symptomatiques de lourdes défaillances infrastructurelles et organisationnelles en matière de “diplomatie économique”, parce que nos PME sont insuffisamment considérées. 
L’emploi, la compétitivité, l’innovation, la performance, l’Europe sont les tremplins de la France pour sortir la tête hors de l’eau. Dans l’esprit de beaucoup de Français, et en particulier dans la conjoncture de crise économique que nous connaissons, l’Europe est parfois vue comme un fardeau, alors qu’elle est un véritable levier de croissance. 
 

  

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?  

   

Quel est le constat ? Avec un déficit budgétaire à 5 % (rapporté au PIB, ndlr), un commerce extérieur en plein effondrement, des collectivités publiques complexes, coûteuses et à l'efficacité jugée toute relative par les Français, un taux de chômage qui devrait atteindre 10,9% fin 2013 selon l’OCDE, le constat est plus qu’alarmant. Il faut évidemment envisager des actions d’envergure, mais de long terme. Le chômage par exemple, est à l’évidence un dossier prioritaire, mais on ne lutte pas contre Goliath avec des mesurettes décidées dans l’urgence. Le travail ne se décrète pas. Quant aux méthodes utilisées par la droite et la gauche, elles ont échoué, mais on les renouvelle sans arrêt : baisse des charges sans embauches, contrats aidés avec effet rapide sur le chômage mais une influence sur le secteur marchand beaucoup plus aléatoire. J’en veux pour preuve ce que les économistes prévoient que pour l’année 2013-2014, sur les 150 000 contrats prévus, il n’y aura en réalité que 107 300 emplois nouveaux. Huit mois après la fin de leur emploi aidé dans le secteur non marchand, 70 % des jeunes sont au chômage. Finalement le grand absent du dispositif, c’est la formation, alors qu’il est facile de comprendre que seul l’accès à une formation qualifiante est indispensable pour permettre aux jeunes d’accéder à l’emploi pérenne. L’apprentissage des langues étrangères est un passeport pour cartonner à l'export !

 

De la même manière, c’est de l’innovation que dépend notre avenir. Regardez la Chine. L’avance de la Chine en matière culturelle semble naturellement la prédisposer à innover dans tous les autres secteurs. Cette culture millénaire a su résister à toutes les influences extérieures, assimilant les apports extérieurs dans le respect de ses traditions. Après la poudre à canon, il se pourrait bien qu’elle nous donne des leçons en matière de respect de l’environnement. Qui sait ? La France doit retrouver son rang de pionnière. En matière d’énergie, par exemple. 

  

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ?  

 

Un message de confiance. Il n’a pas reculé sur la réforme du mariage pour tous, et beaucoup d’engagements ont été tenus, en une seule année. Je trouve cependant dommage que les mesures prises n’aient pas été suffisamment mises en avant. Le gouvernement agit, avec notamment les emplois d’avenir, ou les contrats de génération, mais les medias n’en parlent pas, et les citoyens désespèrent. Le gouvernement avance, dans la direction qu’il avait indiquée, d’où la confiance que je lui accorde.  

 

Quelque chose à ajouter ? Merci ! 

  

Il est impératif de réconcilier les Français avec leur système politique. Inquiets, désabusés, le contexte de défiance à l’égard de nos élus se manifestera par un abstentionnisme record et une poussée réactionnaire vers les extrêmes en 2014. La manière dont les gouvernants conçoivent leur statut, leur mission, leur apport et l’héritage qu’ils laissent sur la scène politique marquent la mémoire collective. François Hollande et ses successeurs auraient tout intérêt à impliquer les citoyens et les organisations de la société civile dans l’élaboration et l’application des politiques publiques.

 

 

 

Rami Zouaoui

Coordinateur National des Jeunes UDI.

 

Rami Zouaoui

  

"Monsieur le Président, l'action, c'est maintenant !"

21.05

 

Bonjour Rami Zouaoui. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

  

Je suis le coordinateur national des jeunes UDI. Passionné par la politique depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours souhaité m’engager dans la vie de la collectivité. J’ai commencé par m’impliquer dans le domaine associatif en tant que président de l’association Culture d’Or, association dont l’objet est de promouvoir la culture dans les quartiers populaires à Paris. Je suis également un grand sportif, passionné d’athlétisme et de football. Aujourd’hui, ce qui m’anime, c’est la volonté et la détermination de faire de mon parti, l’UDI, Union des Démocrates et Indépendants, le parti du 21ème siècle. J’œuvre ainsi au quotidien pour faire de l’UDI Jeunes la première force de proposition et de jeunesse de France. Et à travers ma démarche, je souhaite porter un projet moderne et défendre une nouvelle approche de la politique en donnant davantage la parole aux jeunes.

  

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ? 

  

Comme la plupart des Français, je ne trouve pas François Hollande convaincant. Un an après sa prise de fonction, le constat est particulièrement amer pour les Français. Les chiffres catastrophiques récemment publiés viennent s’ajouter à l’accumulation des mensonges dont François Hollande et son gouvernement ont fait leur crédo depuis un an. À force de mensonges et de reniements, le président de la République et son gouvernement se sont éloignés des Français. Ce qui se passe depuis un an est particulièrement grave. J’ai le sentiment que le pays est gouverné par une bande d’amateurs. Tous les voyants sont au rouge. La première année de son quinquennat est un échec cuisant pour la France, dans tous les domaines : chômage, dette, pouvoir d'achat, sécurité… Alors que le contexte exige du président plus de réactivité, plus de détermination et une plus grande capacité à fédérer les Français. Aujourd’hui, j’ai surtout le sentiment que François Hollande divise plus qu’il ne rassemble les Français, décourage les entrepreneurs et fait fuir les jeunes. Je constate également que, depuis que François Hollande est président de la République, la France a perdu de son influence en Europe et dans le monde, et ce constat a ses raisons. Faute d’un message politique clair, aussi bien en Europe que dans le monde, François Hollande peine à s’imposer sur la scène internationale, contrairement à son prédécesseur, qui lui était identifié. Le plus grand reproche que l’on puisse faire à François Hollande après sa première année à la tête du pays, c’est de manquer de courage et de détermination, espérons maintenant que l’an II de son quinquennat soit celui du vrai changement.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ? 

  

Au-delà de toute caricature, force est de constater que la "boîte à outils" du président de la République n’est pas adaptée pour redresser le pays, c’est pourquoi je pense que le président doit clairement changer de politique et modifier son approche de la crise, en prenant davantage en compte la réalité du pays. Après, je veux bien croire que des mesures ont été engagées, notamment pour lutter contre le chômage, et que le gouvernement agit en faveur de la croissance et de l’emploi, mais aujourd’hui l’heure est à l’urgence, c’est pourquoi, je pense qu’au regard de l’ampleur de la situation, un projet d’union nationale s’impose. Je rajouterai que la compétitivité est la première exigence économique et sociale. Il n'existe pas d'autre possibilité pour financer notre modèle de société que de permettre à nos entreprises de croître et prospérer. Il est urgent de restaurer un système pérenne de solidarité et de réhabiliter le principe de responsabilité. La première des solidarités, c'est l'emploi, qui donne à la personne la dignité et l'autonomie. C'est pourquoi la compétitivité est le problème premier que la France doit résoudre. Notons également que nous sommes entrés dans un nouveau monde, marqué par de nouvelles perspectives de croissance et par une révolution numérique, mais aussi par des inégalités de développement, par les crises financière et environnementale et par un retournement économique majeur. L'avenir de la France dans cette mondialisation dépend en grande partie de l'Europe. Seule l'Europe peut mobiliser suffisamment de leviers d'innovation et de créativité dans le jeu des grandes puissances pour répondre aux défis du nouveau siècle.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

M. le Président de la République,

Les jeunes étaient au cœur de votre projet lors de la campagne présidentielle en 2012. Un an après votre élection, le constat est particulièrement alarmant, notamment pour les jeunes qui subissent de plein fouet les effets de la crise.

Vous aviez pris l’engagement d'inverser la courbe du chômage avant la fin 2013, il vous revient maintenant la délicate tâche de joindre le geste à la parole.

Monsieur le Président, en un mot, l’action, c’est maintenant !

 

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Julien Rochedy

Président du Front National de la Jeunesse.

 

Julien Rochedy

 

"Mon message au président ? Qu'il croie à la France !"

22.05

 

Bonjour Julien Rochedy. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

  

Me concernant personnellement ? Que même si je suis au FN, je ne mange pas d’enfants et je n’ai jamais torturé de petits chats. Plus sérieusement, je suis diplômé d’un Master de Relations Internationales, j’ai déjà écrit plusieurs livres mais n’en ai pour l’instant publié qu’un seul. Je suis engagé au Front National depuis 2006 et je suis un jeune bien ancré dans son temps, mais soucieux de l’amender pour notre salut.

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ? 

  

Ce sont les mêmes orientations qui ont guidé notre pays vers la catastrophe que nous connaissons. Il veut plus d’intégration européenne, ce qui signifie moins de souveraineté pour la France et plus de soumission à des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Il continue une politique d’immigration qui se révèle tous les jours dramatique. Il ne prend pas les mesures nécessaires pour endiguer l’insécurité qui frappe de plein fouet beaucoup de Français, parmi les plus fragiles. Enfin, il ne cherche pas d’autres modèles économiques en refusant le protectionnisme et la relance, seuls expédients qui pourraient nous faire retrouver le chemin de la croissance et de l’emploi. 

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ? 

  

J’aimerais que Hollande change son fusil d’épaule ! En tant que Président de la République, il doit rendre le pouvoir aux Français, en l’arrachant s’il le faut à la commission européenne et aux marchés financiers. Il doit cesser l’immigration au plus vite car nous n’avons plus les moyens d’accueillir chaque année 200.000 personnes, sans parler des clandestins. Il doit protéger notre économie et la relancer afin qu’elle ne sombre pas dans la récession, comme c’est le cas aujourd’hui. Je demande qu’il ait du courage et de la lucidité, qu’il ne reste pas dans les poncifs mondialistes, européistes et ultralibéraux qui ont fait tant de mal à notre pays.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Qu’il faut croire à la France ! Si notre pays se dote d’une vision et de grands projets pour l’avenir, nous avons encore le potentiel de jouer dans la cour des grands. Nous avons le second espace maritime mondial, et peut-être le plus riche, or nous ne l’exploitons pas. Nous avons des qualités immenses dans la recherche et dans l’énergie. Nous avons un savoir-faire incomparable dans notre industrie, pour peu qu’on l’aide. Nous avons enfin une position internationale qui nous permet de nous faire entendre. Alors bon sang, qu’il croie à la France ! 

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Le déclin généralisé que connaît la France vient des décisions politiques qui ont été prises de concert par l’UMP et le PS depuis des années. On ne soigne pas le mal avec le mal. Il faut donc changer de politique, et la seule alternative s’appelle Marine Le Pen et le Front National.

 

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Jade Dousselin

Secrétaire nationale du MJS à la Riposte contre l'extrême droite.

 

Jade Jousselin

  

"Que François Hollande aille jusqu'au bout"

22.05

 

Bonjour Jade Dousselin. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Bonjour, je m'appelle Jade Dousselin, j'ai 23 ans. Je viens de terminer mes études de droit et prépare en ce moment l'examen d'entrée à l'école du barreau. J'ai rejoint les jeunes socialistes en 2009 durant la campagne des élections européennes. À l'issue de cette élection, je suis devenue responsable du MJS de la Vienne pendant deux ans. En 2012, je me suis engagée dans la campagne de François Hollande où je me suis chargée pour les jeunes de la riposte au Front National. Aujourd'hui, je suis secrétaire nationale du MJS à la Riposte contre l'extrême droite.

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ? 

  

Je crois que ce que l'on peut retenir dans un premier temps sur la politique interne, ce sont les réformes réalisées. Je pense évidemment à la loi pour le mariage et l’adoption pour tous, qui est une avancée sociétale majeure. Mais cette réforme majeure ne doit pas faire oublier l'ensemble des réformes adoptées depuis le début de son mandat par François Hollande et qui visent à changer le quotidien des jeunes. Je pense notamment aux contrats de génération, à l’encadrement des loyers, à la mise en place de la réforme fiscale, à la réforme des rythmes scolaires, à la mise en place d’un remboursement de l’IVG à 100 %. D'autre part, plusieurs lois importantes sont encore en discussion, comme la loi Peillon sur l'avenir de l'école ou la loi Fioraso sur l'enseignement supérieur et la recherche. Ces chantiers marquent la volonté de faire de la jeunesse une priorité et de se fixer comme objectif que les jeunes de 2017 vivent mieux que ceux de 2012. Toutes ces réformes sont des avancées et des progrès sociaux et sociétaux que nous attendions depuis bien trop de temps.

 

Je crois que ce qui a surtout changé dans la manière de gouverner, c’est le respect des institutions de la République et la place laissée aux contre-pouvoirs dans notre pays. La place du Premier ministre, celle du parlement ont été revalorisées. L’indépendance de la justice, la liberté de la presse ont été respectées, ce qui a permis de faire le jour sur l'ensemble des problèmes de notre société. Le rôle des syndicats, mais plus généralement des corps intermédiaires, stigmatisés lors de la campagne par Nicolas Sarkozy, ont été réaffirmés. Cette participation est salutaire, elle marque une volonté de réconciliation et d'unité pour affronter la crise. C’est un vrai renouveau dans l’exercice de l’État, et c’est capital.

 

Enfin, au niveau international, il est clair que la place de la France a été revalorisée. François Hollande a eu la capacité en quelques mois de remettre la France au rang des plus grandes nations et de renouer avec ses valeurs. Là où Nicolas Sarkozy portait à travers le monde une parole quasi-impérialiste, (je pense notamment au discours prononcé à Dakar), le président de la République a renoué avec les valeurs de la démocratie et des droits de l’Homme. En Europe, il a su imposer le pacte de croissance face à la droite européenne portée par Merkel, il est aujourd’hui à l’origine de la réorientation de l’Europe et a su s’imposer en leader de la gauche européenne. Il est aussi celui qui a su prendre la mesure de l’impact des révolutions arabes, des enjeux dans cette partie du monde et la nécessité absolue de créer des liens par-delà les rives de la Méditerranée.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ? 

  

Le redressement de la France, qu’est ce que cela signifie ? Je crois que la question est plus large. La question du redressement, c’est surtout celle de la relance économique, de la lutte contre le chômage, du réinvestissement massif dans les services publics, dans l'industrie et l’innovation. Les grandes réformes sont en cours et il faut poursuivre dans ce sens. Il faut adapter le plan de relance à l’échelle européenne, poursuivre et aller plus loin dans la réforme fiscale pour mettre à mal la reproduction sociale, casser le système de rentes, d’héritage économique et social en agissant sur les droits de successions, et en s'assurant que le capital est davantage taxé que le travail.

 

Il faut investir dans la jeunesse de France. Je suis favorable à la création d'une allocation d’études sur critères sociaux pour permettre à tous les jeunes d'étudier. Je souhaite que chaque jeune en France, mais aussi en Europe, ait une solution qui lui soit offerte : une formation professionnelle, un apprentissage, un programme d'étude, d'échange, ou un emploi. François Hollande en a fait sa priorité, et elle doit le rester tout le long du quinquennat. Par ailleurs, je pense qu'aucun État ne peut prétendre au redressement de son pays s’il refuse de miser sur l’avenir, sa jeunesse.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

La meilleure chose que je pourrais dire à François Hollande, c'est que, tant qu'il appliquera son programme, nous serons derrière lui, nous le soutiendrons et ne le lâcherons pas. Cependant, nous sommes aussi, parce que nous avons contribué à son élection, garants du programme et nous souhaitons qu'il aille jusqu'au bout. Il ne doit pas se perdre dans l’exercice de l’État et oublier ceux qui ont voté pour lui, ceux qui se sont battus au quotidien pour permettre à la gauche de revenir au pouvoir après 10 ans d’une droite décomplexée. Nous savons que le contexte est extrêmement difficile, que la droite a laissé aux mains des socialistes un pays écorché, divisé, dont les valeurs ont été fourvoyées. Nous arrivons aussi dans un contexte de crise économique extrêmement violente, qui attaque notre économie et fragilise l’Europe. Mais nous n’en serons pas moins exigeants. C’est la force de la gauche et de la jeunesse, la volonté, la combativité et surtout l’exigence.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

J'ai plusieurs messages à adresser à ces jeunes qui vivent aujourd'hui en France et qui ne s'intéressent que peu ou pas à la politique. Tout d’abord, je voudrais lancer un appel à la mobilisation. Je me souviens avoir été méfiante vis-à-vis des femmes et des hommes politiques, d'avoir pu considérer qu'ils en faisaient pour certains trop, pour d'autres pas assez. La meilleure des choses pour exprimer son point de vue, pour s'assurer que notre avenir sera respecté, c'est l'engagement et la mobilisation. Quand on choisit de se battre et de s’engager, on peut perdre certes, mais si on choisit l’inertie, on a déjà tout perdu.

 

La seconde chose que j’aimerais ajouter est qu’il est important que la jeunesse européenne et la jeunesse de France prenne conscience du danger des populismes et des extrémismes. Dans cette période de crise économique, sociale et politique, certains pourraient être tentés de faire le choix du repli sur soi, de la peur et de la haine. Cependant, les jeunes doivent savoir que là où il y a des conservateurs, des populistes, là où il y a l'extrême droite, il y a pour eux un recul de leurs droits, de leur autonomie et de leur perspective d'émancipation. Il est essentiel qu’ils prennent conscience que quand la jeunesse boude les urnes, quand elle se trompe de colère, l’obscurantisme prend le pas sur la démocratie.

 

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Pierre-Henri Bovis

Secrétaire Général de la Droite Sociale Jeunes.

Vice-président de l'association "Les reniements c'est maintenant".

 

Pierre-Henri Bovis

  

"Stop au laxisme et à l'hypocrisie"

23.05

 

Bonjour Pierre-Henri Bovis. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Bonjour, et merci de me laisser la parole. Il est rare que les jeunes puissent l’avoir, c’est donc avec plaisir et enthousiasme que je la prends ici ! Pour me présenter en quelques mots et expliquer mon engagement, je suis originaire de Toulon, dans le Var. C’est près de la Côte d’Azur que j’ai grandi et passé mes 15 premières années. Par attaches familiales, je suis proche de la politique et des questions de sociétés puisque ma mère elle-même était fortement engagée en présidant l’UDF dans le Var dans les années 2000. C’est cette origine familiale qui m’a convaincu de m’engager en politique aux côtés de la droite républicaine. Je venais d’avoir 19 ans et, comme beaucoup, j’ai pris ma carte à l’UMP pour Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, outre l’association « Les Reniements c’est Maintenant » dont je suis vice-président, je me suis investi auprès de Laurent Wauquiez au sein de la Droite Sociale, dont je contribue à monter le mouvement jeune.

  

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ? 

 

De manière générale, je n’arrive pas à rester simple spectateur et subir la politique des autres si elle ne me convient pas ou si elle est contraire à mes idées – c’est pourquoi j’essaie d’agir… tant bien que mal ! Je suis de ceux qui estiment que ce n’est pas parce que des combats sont perdus d’avance qu’il faut renoncer à ses convictions. C’est finalement cela, l’engagement politique : ne pas en rester aux brèves de bistrot, mais oser agir. En ce sens, la critique de François Hollande sur son bilan est facile. Il y a les promesses de campagne, et ce qu’on en fait.

 

Le candidat François Hollande avait fait du chômage son cheval de bataille ; il est clair qu’aujourd’hui il est tombé de sa monture et peine à se relever. Alors que la France entre en récession, le taux de chômeurs atteint un niveau record, réveillant le spectre mitterrandien des années 80… Plus que le style, c’est la politique de François Mitterrand que l’actuel président imite. Un bilan ne serait effectivement pas pertinent, mais il est important à mes yeux de souligner ce qui a été promis et ce qui a, pour le moment, été renié. On scande des « anaphores hollandiennes » lors du débat télévisé de l’entre deux tours pour mieux souligner ensuite les mensonges permanents… ne serait-ce que pour la visite des parlementaires à l’Elysée. On promet aux syndiqués un « redressement productif » pour finalement mieux les abandonner, un an plus tard, jour pour jour, à Florange… D’autre part, on veut aussi appliquer une politique maccarthyste pour chasser les riches… tout en dépouillant les classes moyennes par la création de nouveaux impôts, toutes les semaines. Sur le plan interne, François Hollande sera seulement parvenu à réussir le pari du mariage homosexuel, aux dépens de la filiation, pour mieux camoufler les problèmes économiques et sociaux : la hausse de la délinquance et du chômage, la baisse du pouvoir d’achat…

 

Sur le plan européen, le sujet est beaucoup plus délicat puisque nous traitons ici d’un colosse aux pieds d’argile. L’Europe a permis à notre continent de connaître une paix durable depuis plus de 60 ans en assurant une prospérité alors inespérée, à l’époque. Aujourd’hui, il faut qu’elle puisse se réformer pour mieux affronter les réalités de notre temps. Sa gouvernance trop éloignée des peuples par une bureaucratie toute puissante l’affaiblit de jour en jour. Il est nécessaire de renforcer le sentiment d’appartenance à l’Europe en favorisant l’intégration des États qui la composent pour qu’ils puissent faire face aux puissances montantes : Chine, Brésil... Cette intégration est politique, mais surtout économique. En ce sens, nous devrons arriver à une forme de fédéralisme budgétaire d’ici peu de temps, aux dépens des divergences économiques et culturelles des différents États membres. Le projet de mutualiser les dettes européennes par l’émission d’eurobonds était tout à l’honneur de François Hollande et, admettons-le, une bonne idée… mais uniquement sur le papier ! Au nom de quoi l’Allemagne aurait-elle pu accepter de payer des dettes qui ne sont pas les siennes, quand elle sait être la seule à respecter la rigueur budgétaire ? Au nom de la solidarité, répondront certains, mais ils oublieront le côté humain du problème et resteront trop pragmatiques. La presse allemande résume tragiquement bien François Hollande et ce pragmatisme insolent dans l’hebdomadaire de gauche Spiegel Online, en mettant en parallèle sa politique et la pièce de théâtre En attendant Godot. Elle va même jusqu'à juger « bluffant » que François Hollande puisse « se féliciter de quelques-uns de ses succès », « en grande pompe monarchique » dans la salle des fêtes de l'Élysée quand le pays qu’il préside entre en récession…

 

Il faut mener une politique stakhanoviste de notre côté pour relancer la compétitivité de la France, sans quoi nous ne serons pas crédibles en Europe… et ailleurs. Les paroles sont bien là. Quant au redressement, il reste « improductif ». Arnaud Montebourg s'écharpe publiquement avec un grand investisseur américain, les usines françaises ferment une par une… autant dire que les beaux jours ne sont pas pour maintenant, même si le ministre du « redressement improductif » se prend en photo habillée d’une marinière.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

Avoir plusieurs casseroles sur le feu ne permettra pas de faire une bonne cuisine. Vouloir s’occuper du mariage homosexuel et diviser les Français pendant que le pays entre en récession et que le chômage explose « ne fera pas avancer le pédalo que pilote actuellement François Hollande ». De ce pédalo, troqué contre un paquebot le 6 mai 2012, nous n’en voulons pas. Nous, Jeunes Populaires et jeunes de la Droite Sociale, nous souhaitons de notre pays qu’il félicite le succès plutôt qu’il ne le punisse ; nous voulons que le travail rapporte plus que l’assistanat ; nous ne voulons pas d’un pays qui massacre fiscalement les classes moyennes... François Hollande avait promis une politique maccarthyste pour chasser les riches ; ce qu’il fait… mais à côté de ça, la France connaît une augmentation de plus de 20 impôts enlisant le pouvoir d’achat de l’ensemble des Français. Du « Robin des bois » il y a un an, l’actuel Président est devenu un véritable « Prince Jean » en réinventant une tour de Babel fiscale. La compétitivité ne sera pas relancée ainsi.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Hier, le Président prônait le changement. Aujourd’hui, nous en payons les conséquences, avec l’ouverture de centres d’injection de mort subite - les salles de shoot -, avec la déresponsabilisation de l’État par le maintien sous perfusion des personnes dépendantes, avec un taux de chômage record, avec des scandales républicains sans précédent, etc... Il faut cesser avec ce laxisme incessant et démagogique qui prétend défendre les volontés individuelles en confondant orientation sexuelle et modèle familial. Il faut cesser avec ce laxisme incessant qui pousse à défendre les délinquants avant de protéger les victimes. Mais il faut cesser aussi avec l’hypocrisie propre à la gauche qui est de « dire ce qu’elle veut faire mais pas ce qu’elle fait ». Le « Cahuzac’Style » en est un bon exemple, alors que l’ex-ministre du Budget lui-même, après avoir été pris la main dans le sac - plusieurs millions d’euros dans un paradis fiscal - accuse François Hollande de « mentir aux Français sur l’état de la France ».

 

Mon message à adresser au Président de la République est simple : revoyez votre politique ! Les habits de la Vème République, taillés par le général de Gaulle, sont définitivement trop grands pour François Hollande.

 

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Thomas G.

Militant au sein du Mouvement des Jeunes Socialistes du Puy-de-Dôme et du Parti Socialiste.

 

  

"J'ai confiance. Nous devons tous avoir confiance !"

23.05

 

Bonjour Thomas G. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Bonjour Nicolas, je pense qu’il est judicieux avant tout de me présenter rapidement. Je suis donc âgé de 20 ans, j’habite à Chamalières dans le Puy-de-Dôme et je vais valider en fin d’année ma licence en droit privé. Je suis engagé depuis 4 ans au Mouvement des Jeunes Socialistes de mon département et engagé au Parti Socialiste depuis 3 ans. Je fais partie aussi du Service d’Ordre du PS qui est l’organe de sécurité au sein du parti lors de déplacements ou de meetings importants. J’ai aussi des passions comme les longues discussions entre amis (pas engagées !), l’écoute de la musique, la lecture, un peu de sport, surtout du VTT et de la randonnée ! Je vais m’arrêter là, je vous enverrai mon CV plus tard (je plaisante !)

  

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ? 

 

Comme vous l’avez rappelé, François Hollande n’a effectivement effectué que 20% de son parcours (bien que pour ma part je dirais plutôt 10%...), il est donc difficile de juger, d’autant que ses réformes sont à une vision à moyen et long terme. Il faut donc attendre avant de voir les graines plantées germer. Je pense qu’il est sur la bonne voie, et qu’il faut s’armer de patience. À l’heure d’internet, on veut « tout et tout de suite » et je pense qu’il faut attendre, et agir. Il a tenu ses promesses, il a commencé énormément de chantiers, il faut les mener à bout, et pour ce faire, il faut faire bloc. Car il est un président socialiste, mais à ceux qui le trouvent peu à gauche actuellement, il est aussi le président des 48% de Français qui ne l’ont pas élu...

 

Il gouverne avec énormément de sérénité et d’acuité, il est lucide sur la situation et sur les attentes des Français, et son programme est stratégique. Il met en place, il enraye la chute et ensuite cela redémarre. Un TGV lancé à 300 km/h ne s’arrête pas en 1 seconde ! Pour la France c’est pareil. De plus je pense que notre image à l’internationale est très bonne, notre président est plus calme, plus naturel, plus souriant et ne brasse pas de l’air en permanence, ça change ! Et les étrangers le voient. Je suis donc confiant.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

Le redressement est en route, je n’attends rien de plus du président et de son équipe que de continuer sur sa lancée, deux ans où il faut faire des efforts pour stopper l’hémorragie dû à une droite trop destructrice, et trois ans où la machine redémarre en forme et progresse. On oublie aussi beaucoup de parler des domaines autres qu’économiques : le logement, l’écologie, la société, l’éducation, tout cela avance ! Vous avez vu des manifestations contre les réformes depuis l’arrivée du Président ? (mises à part celle des réactionnaires du printemps) Vous avez vu des grèves ? Vous avez eu des problèmes à la rentrée scolaire de 2012 ? Le chômage à bientôt fini sa montée car le poison de la droite est bientôt éliminé, j’ai confiance, nous devons tous avoir confiance !

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Le message que j’adresserai au Président et qu’il faut poursuivre, ne pas se laisser intimider car pendant que les chiens aboient, la caravane passe.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Je pourrais en ajouter bien des choses, mais l’essentiel a été dit. Je tiens juste à préciser que je ne suis pas un fanatique social-démocrate, bien sûr que non, mais je suis convaincu qu’une gauche pour être efficace doit savoir diriger. La droite à la culture du pouvoir, ils pensent qu’il leur revient de droit. C’est faux, et les gens ont parfois aussi du mal à le cerner. Ce qui est difficile aussi à cerner, c’est que la gauche ne peut pas répondre à tous les espoirs placés en elle de façon parfaite. La gauche arrive quand tout va mal, alors laissons-la (nous) un peu respirer pour mieux agir !

 

 

 

Florian Silnicki

Délégué de la Nouvelle Donne, collectif de secrétaires nationaux de l'UMP.

Ancien collaborateur parlementaire de Franck Riester et de Guy Geoffroy.

 

Florian Silnicki

  

"Dites la vérité aux Français !"

28.05

 

Bonjour Florian Silnicki. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

  

Que je ne suis pas un professionnel de la politique et que je n’en vis pas, ce qui me donne une liberté de ton absolue qui n’est guidée que par des convictions et des valeurs issues du terrain et des échanges quotidiens avec mes administrés dans ma ville de Chevry-Cossigny, en Seine-et-Marne. Enfin, je suis convaincu que la politique peut faire changer les choses et que les hommes politiques n’en ont pas assez conscience. Ils se résignent trop souvent à faire face à l’accélération continue du temps et donc à régler les affaires courantes. Nous manquons de penseurs de la politique en France, nous manquons de stratèges économiques, politiques et sociaux qui permettront pourtant de faire de la France un pays incontournable sur la scène diplomatique et économique mondiale.

  

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

  

Nous n’avons incontestablement pas la même conception de la société. Je pense que ses orientations produisent déjà des résultats néfastes et qu’elles ne permettront de retrouver ni la croissance ni l'emploi. François Hollande a choisi comme Président de la République un alourdissement massif du poids de l’État, je suis favorable à un allégement des structures administratives et je souhaite que nous stoppions les interventions économiques de l’État dans tous les sens qui ne font qu’amoindrir la confiance qu’ont les acteurs du marché en notre pays.Les impôts ont augmenté de plus de 60 milliards d’euros. Les Français comme les entreprises ont subi une mesure fiscale par jour. Comment voulez vous diriger une entreprise ou envisager sereinement l’avenir à partir de là ? À chaque mal, François Hollande et son Gouvernement ont associé une hausse des impôts. J’ajoute que jamais, si peu de réformes structurelles n’auront été réalisé. Le hollandisme est un conservatisme qui arrive au pire moment et dont la France n’avait malheureusement pas besoin.

 

Je souhaite que la France surmonte la crise, mais nous n’y arriverons pas avec les mêmes vieilles recettes qui sont appliquées aujourd’hui et dont nous attendons un miracle qui n’est qu’un mirage puisque ce sont ces mêmes vieilles mesures dépassées qui nous ont conduit dans la situation économique et sociale désastreuse que nous connaissons aujourd’hui et qui font de la France un pays montré du doigt dans la presse du monde entier.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ? 

  

Je vais être sincère. Le hollandisme est une régression. Nous avons augmenté les impôts. Le chômage a progressé. Les salariés n’ont jamais autant souffert. Les entreprises n’ont jamais aussi peu aperçu le cap de leur avenir. L’innovation comme l’investissement nous fuit. La société se raidit. La confiance du marché s’érode. Il faut faire de la France le pays de l’investissement, de l’avenir, de l’innovation, de la réussite par la promotion de la prise des risques plus que de l’assistanat. Il faut promouvoir le sens de l’initiative et ne plus stigmatiser l’échec comme cela est en train de rentrer dans notre culture de façon incroyable.

 

Je pose une question simple : où est le redressement ? où est le changement ? où est l’innovation dans la politique de François Hollande et de son gouvernement ? Je ne vois que multiplications de couacs, des zigzags quotidiens et une régression permanente. La société de François Hollande est celle qui a toujours été celle du Parti socialiste, celle de l'assistanat, de l'égalitarisme et du nivellement par le bas. François Hollande, depuis un an, a tout fait pour décourager le travail, l’initiative, la prise de risque au détriment des entreprises et de leurs salariés et au profit de la réhabilitation de l'impôt et de la dépense publique grossière et gaspillée. Ne nous leurrons pas, tout cela ne sert que les extrémistes politiques de droite comme de gauche et la société n’a rien à y gagner. Réfléchissons-y… je suis convaincu que le meilleur moyen de lutter contre le FN est de changer la politique économique et sociale qui nourrit le malaise actuel.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Réveillez-vous. Abandonnez le dogmatisme et adoptez le pragmatisme. Le destin de la France vous échappe… Notre pays doit retrouver l'esprit des Lumières. Cela sera possible si vous ramenez la confiance qui est la base de notre lien social et de notre performance économique et sociétale. Commencez pas dire la vérité aux Français qui sont capables de l’entendre. Vous avez fait campagne présidentielle en niant la crise, vous l’avez aujourd’hui trop pris comme un prétexte de l’inaction politique de votre gouvernement. Il faut que cela cesse. Il faut que cela change.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Merci cher Nicolas et bonne route pour ce très bel espace de dialogue et de démocratie que je continuerai à lire et à parcourir avec un plaisir non dissimulé.

 

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Daniel Cornalba

Vice-président des Jeunes Socialistes Européens (Young European Socialists).

Secrétaire National à l'Europe des Jeunes Socialistes.

 

Daniel Cornalba

  

"Qu'il ne perde rien de sa volonté de changement"

29.05

 

Bonjour Daniel Cornalba. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

  

En quelques mots : de père français, de mère allemande, j’ai grandi avec l’idée que l’Europe était une construction politique nécessaire. Pour dépasser les conflits du passé, certes, mais plus encore comme instrument pour combattre les inégalités persistantes, redistribuer les richesses et dessiner une véritable démocratie européenne pour notre continent.

 

Mon engagement politique a renforcé cette conviction. Du dérèglement climatique et la surexploitation des ressources planétaires à la crise économique et sociale actuelle, où la précarité s’accentue d’un côté et les richesses s’accumulent de l’autre, l’Europe me semble être l’échelle pertinente pour y répondre. D’où la nécessité d’en démocratiser le fonctionnement.

  

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

  

Avant toute chose, soyons fiers des combats menés. Fiers des premières avancées obtenues après un an,  pour l’emploi d’abord et vers plus d’égalité et de justice.

 

En matière économique déjà : création de la Banque publique d’investissement pour dynamiser nos PME principalement, 500 000 contrats de génération, 150 000 emplois d’avenirs ; protection des consommateurs en permettant l’action de groupe en France ; soutien à l’économie sociale et solidaire ; encadrement des salaires de 1 à 20 dans les entreprises publiques ; revalorisation du SMIC et de l’allocation de rentrée scolaire. Progressivité de l’impôt, pour faire contribuer chacun en fonction de ses moyens. Garantie pour les jeunes de moins de 25 ans, leur assurant un emploi ou une formation. Bras de fer européen pour un Budget de relance, permettant une transition énergétique et garantissant la ré-industrialisation de nos territoires. Une vraie union bancaire et une lutte acharnée contre les paradis-fiscaux. Mise au pas de la finance à l’aide d’une Taxe sur les Transactions Financières et séparation des activités bancaires.

 

Mais on pourrait aussi parler, évidemment, de la priorité à l’éducation pour donner sa chance à chaque enfant de la République ; du mariage et de l’adoption pour tous les couples, de la lutte contre toutes les discriminations, de la parité au Gouvernement, des mesures pour l’égalité salariale Femme-Homme, de la représentation des femmes dans les conseils d’administration et les partis ; de la retraite à 60 ans ou bien encore du partage des pouvoirs par le non-cumul des mandats et la transparence, que la gauche défend depuis tant d’années.

 

Mais au-delà c’est un état d’esprit nouveau, insufflé par François Hollande, qu’il faut saluer et qui tranche après 5 ans de casses et de fractures : dialogue entre exécutif et parlement, entre partenaires sociaux, pleine liberté des médias de s’exprimer et d’enquêter. En bref la démocratie, est de nouveau respectée.

 

En Europe, c’est la fin des directoires franco-allemands imposant une vision pour les 27, qui en plus de piétiner la démocratie européenne, ont prouvé leur totale inefficacité.

 

Dans le monde, c’est aussi une France plus respectueuse de ses partenaires, loin de la Françafrique ou des leçons d’histoire scandaleuses du quinquennat précédent. Une France soutenant ses alliés maliens dans le cadre de l’ONU et défendant les droits des femmes et la dépénalisation de l’Homosexualité partout dans le monde.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ? 

  

Il est impératif de poursuivre la défense d’une alternative aux politiques d’austérité qui plombent nos économies et ancrent les inégalités. Par le pacte de croissance, Hollande a amorcé ce combat, il faut impérativement le poursuivre. Le débat sur le budget européen, et l’obtention de ressources propres (impôt sur les bénéfices, activation du tarif extérieur commun), ainsi que les élections européennes à venir en 2014 en seront l’occasion.

 

En France comme en Europe, le développement d’une transition énergétique est nécessaire. La conférence environnementale a débuté : il doit en sortir une vision ambitieuse pour une Europe de l’énergie, multipliant nos sources d’énergies renouvelables, respectueuse des ressources naturelles et assurant une production locale non-délocalisable. La France devra y être pionnière.

 

Ce ne sont là que des exemples, car les combats ne manquent pas : en France il est impératif de ne plus attendre dans la mise en place d’une République exemplaire, interdisant les cumuls et les conflits d’intérêts, imposant parité et transparence. Une République sereine et solidaire, qui intègre en donnant le droit de vote aux étrangers et donne les moyens à son école publique. Une République qui fasse vivre ses valeurs en assurant l’universalité et la continuité des services publics sur tout le territoire. Car c’est ainsi que nous enrayerons durablement la montée des replis identitaires et communautaires qui font le jeu du Front National.

 

Tant de combats restent à mener : n’hésitons pas dans les mois à venir et à ré-ouvrir le chantier du partage du temps de travail, à poursuivre la redistribution des richesses par la revalorisation des salaires et leur encadrement de 1 à 20 dans toutes les entreprises, ou encore à aller plus loin en Europe, vers un véritable fédéralisme, donnant toute sa place à un Parlement européen, codécideur et source d’initiative législative.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Le message est simple : si la jeunesse est impatiente et exigeante, son espoir est immense. Vivre mieux en 2017 qu’en 2012, comme François Hollande s’y est engagé pendant la campagne, est une tâche ambitieuse, mais qu’il nous faut impérativement relever. Car c’est justement la promesse républicaine de progrès social, trop longtemps oubliée.

 

J’inviterais le Président à ne rien lâcher, à ne pas céder à la pression de lobbies ou d’experts en tous genres, qui justifieront toujours l’abandon. À ne pas perdre pied face aux Cameron, Merkel et autres conservateurs, qui préfèreront toujours alléger l’impôt des plus aisés, remettre la redistribution des richesses - l’Europe sociale -, la transition écologique et la démocratie européenne à demain.

 

En bref, je lui demanderais de ne rien perdre de sa volonté de changement.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Pour finir, je terminerai avec les mots d’un autre président, d’un autre « François » : « Il y a deux manières d’aborder une revendication sociale. La première consiste à additionner les difficultés pour justifier qu’on y renonce. La seconde à considérer qu’il s’agit d’une exigence de justice et que si l’on fait le compte des obstacles, c’est avec la volonté de les surmonter ». François Mitterrand.

 

Cela vaut sans doute dans bien des domaines… À tous les niveaux, tous les échelons, ne cessons pas de nous battre tant qu’il y aura une raison de nous indigner. Cette première année de quinquennat nous le rappelle avec force : le changement est un combat. Il ne s’octroie pas, il se conquiert. Alors à ceux qui s’interrogent et qui doutent, invitons les à peser de tout leur poids dans la balance, à faire entendre leur voix et faire en sorte, ensemble, que le changement soit réellement maintenant.

 

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Aurélien Taché

Délégué fédéral à l'Euro-Méditerranée et aux démocraties émergentes, Parti Socialiste, Paris.

 

Aurélien Taché

  

"Sortir de la dictature de l'urgence"

07.06

 

Bonjour Aurélien Taché. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

  

Je m’appelle Aurélien Taché, j’ai 29 ans et exerce la profession de cadre territorial. Mon engagement politique a débuté au Mouvement des Jeunes Socialistes, où j’ai exercé des responsabilités nationales. Il s’est naturellement poursuivi au Parti Socialiste, où je suis aujourd’hui en charge des questions ayant trait à l’Euro-Méditerranée et aux démocraties émergentes, à la fédération de Paris. Je reviens d’ailleurs d’un voyage à Tunis où nous sommes allés, dans le cadre d’une délégation militante, à la rencontre d’un certain nombre de formations politiques tunisiennes.

  

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

François Hollande a clairement opté pour une ligne sociale-démocrate. Si je suis, à titre personnel, favorable à la méthode réformiste, je trouve néanmoins qu’il manque une touche de radicalité en ce début de mandat. Entendons nous bien : la gauche a gagné en 2012 parce que François Hollande a été en capacité de rassembler les Français, alors que Nicolas Sarkozy fut le président, puis le candidat de la division.

 

Néanmoins il faut bien admettre que si nous avons gagné dans les urnes, beaucoup reste encore à faire dans les têtes… Un seul exemple : avant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, une majorité de Français était favorable au droit de vote des étrangers aux élections locales, or ce n’est plus la cas aujourd’hui car pendant qu’elle était au pouvoir, la droite a mené l’offensive idéologique sur cette question comme sur beaucoup d’autres.

 

Donc si la concertation, qui est un peu la marque de fabrique de François Hollande, est évidemment souhaitable, en particulier dans les domaines relevant du dialogue social, cela ne doit pas nous empêcher d’affirmer clairement nos marqueurs idéologiques. Sur la question du budget européen, par exemple, je regrette que François Hollande n’ait pas profité de l’occasion pour porter le clivage avec les droites européennes ! Nous nous sommes engagés à rétablir les comptes publics nationaux car nous prônions dans le même temps une relance au niveau européen, or ce n’est tout simplement pas possible avec un budget en baisse. Cela aurait aussi été un bon moyen pour aborder les élections européennes l’année prochaine.

 

Sur le plan international, François Hollande a pris des décisions courageuses, je pense notamment à l’intervention au Mali et je regarde aussi avec beaucoup d’attention les différentes initiatives qu’il a prise pour réamorcer les négociations avec la Turquie en vue de son éventuelle adhésion à l’Union Européenne. Ou encore pour relancer l’ambition euro-méditerranéenne, notamment dans le cadre du « dialogue 5+5 ». Il reste néanmoins des questions sans réponse… je pense bien sûr ici à la Syrie.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ? 

 

Ma conviction est que le « redressement » ne pourra être uniquement national… il temps de hisser le Politique au niveau où se joue réellement le combat pour la transformation sociale et dans notre monde globalisé, il y a bien longtemps que ce n’est plus au niveau national.

 

J’attends donc avant tout de François Hollande qu’il se pose en leader de la gauche européenne face aux conservateurs de tout poil qui, en faisant de l’austérité le seul horizon de l’Union, font progresser les populismes un peu partout sur le continent, au risque d’étioler pour de bon « le rêve européen »…

 

Pour le reste, des décisions importantes ont été prises, telles que la mise en place des emplois d’avenir et du contrat de génération, la création de la Banque publique d’investissement, la séparation des activités bancaires ou la loi de refondation de l’école et s’il sera certainement nécessaire d’en prendre d’autres, laissons aussi le temps à ces premières mesures de produire leur effet. Je sais que les Français sont impatients, et à juste titre, mais la vérité est qu’il est nécessaire de sortir de la dictature de l’urgence pour inscrire l’action politique dans un temps long.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Que l’esprit du Bourget, où François Hollande désignait le monde de la finance comme son seul ennemi, ne cesse jamais de résonner en lui. C’est sur ces valeurs que François Hollande a été élu, et si des mesures en faveur des entrepreneurs sont nécessaires pour fluidifier l’économie et retrouver le chemin de la croissance, il est tout aussi indispensable de retrouver celui de la justice sociale et même si beaucoup de choses ont déjà été faites, il faut aller plus loin.

 

Il est temps d’engager une lutte sans merci contre la rente sous toutes ces formes, en taxant davantage le capital et les successions afin de financer une véritable sécurité sociale professionnelle, en intégrant les grandes écoles aux universités, en mettant en place une garantie européenne pour l’emploi des jeunes et en luttant contre toutes les formes d’exclusions et de discriminations. Bref, en donnant à chacun les moyens de s’émanciper.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Oui. Même si je sais que l’engagement politique est parfois vu comme quelque chose de très lointain et un peu désuet, il est plus que jamais indispensable. Je veux dire à tous les jeunes de France et d’ailleurs de ne jamais se laisser convaincre que la politique est une affaire trop sérieuse pour qu’on leur demande leur avis ! La démocratie est ce que nous en faisons, or il y a aujourd’hui beaucoup trop de fatalisme et de résignation dans les jeunes générations.

 

Je veux leur dire aussi de regarder de l’autre côté de la Méditerranée, ou l’engagement de jeunes qui comme eux n’aspirent qu’à s’émanciper, a permis le « printemps arabe » et que le combat pour la liberté ne doit jamais s’arrêter. Ses ennemis sont en effet nombreux et n’attendent que le bon moment pour se mettre en marche. En France, le débat sur le mariage pour tous a été l’occasion de jeter la lumière sur un certain nombre d’entre eux. Et la mort de Clément Méric de montrer de quoi ils sont capables.

 

Merci !

 

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Joan Font

Militant au sein du Mouvement des Jeunes Socialistes et du Parti Socialiste.

 

Joan Font

  

"Pour une réorientation économique de notre continent"

12.06

 

Bonjour Joan Font. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Je suis un militant au Mouvement des Jeunes Socialistes et au Parti Socialiste, bien que m'étant toujours retrouvé dans "l'aile gauche" de la famille socialiste, j'ai soutenu François Hollande depuis Juin 2011 lors de la campagne des primaires citoyennes. Je vous parle donc avec une totale liberté car je n'exerce aucun mandat.

  

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

  

François Hollande avait exposé lors de la campagne présidentielle un projet très abouti qu'il avait proposé aux Français sous la forme des 60 engagements. Force est de constater que la moitié de ces engagements sont d'ores et déjà tenus ; que ce soit dans les actions symboliques (baisse des salaires du Président de la République et de tous les ministres), concrètes pour l'emploi (Banque Publique d'Investissement, contrats de génération, A.N.I…), soutien aux Français les plus démunis (retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler tôt, coup de pouce au SMIC, +25% de l'allocation de rentrée scolaire, …) et je peux vous citer des tas d'exemples sur le logement, les transports, l'égalité des droits …

 

Alors certes, les instituts montrent une déception des Français vis à vis de l'action du Président de la République et du gouvernement de Jean-Marc Ayrault ; mais ce n'est pas en un an que l'on va remettre la France dans l'état de bonne santé économique dont le pays jouissait en 2002, lorsque que les socialistes ont quitté le pouvoir. Les chiffres montrent que l'époque 1997-2002 (Jospin Premier ministre) avait permis de remettre le quasi plein-emploi en France, le pouvoir d' achat avait sensiblement augmenté, une réorientation européenne s'annonçait… Mais 10 ans de droite et de Sarkozysme ont laissé la France dans un piteux état, et il nous faudrait porter les responsabilités de la situation de la France actuelle ? François Hollande agit dans l'intérêt de le France et de l' Europe pour une réorientation économique de notre continent. Il est face à une Europe dirigée quasi-exclusivement par une caste néolibérale, démagogue et conservatrice, alors il ne peut pas faire tout ce qu'il souhaiterait et doit faire des compromis. L' UMP appelle cela le reniement, j'appelle celà de la diplomatie. Mais j'ai bon espoir que les élections allemandes portent un nouvel espoir pour l' Europe dans la direction claire et déterminée décidé par le Président de la République française. Le FMI s'excuse désormais d'avoir prôné l'austérité depuis 5 ans en Europe et demande maintenant à l' Europe et à la BCE de mener une politique de relance. François Hollande peut être fier du cap qu'il mène pour l' Europe et la place de la zone Euro dans le monde.

 

Sur le monde, il a montré lors de son discours aux Nations Unis l'année dernière une continuité de la diplomatie française dans le monde, et c'est une bonne chose. Les choix de la France sont respectés et la France est écoutée attentivement en Afrique et de plus en plus en Asie, on l'a vu lors du récent déplacement officiel de François Hollande au Japon.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ? 

  

Un contrôle de la BCE par les États de l' Eurogroupe (contrôle des produits financiers toxiques, une taxe sur les transactions financières plus globale, possibilité d'emptrunts directs par les États, …). Une allocation autonomie jeune. Un partage plus juste du temps de travail. Un plan logement ambitieux. Un pas supplémentaire vers la transition écologique. Il y a tant à faire.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Gardez le cap sans revenir sur vos 60 engagements. François, les Français t'ont élu sur un projet clair et ambitieux, la situation de la France est alarmante, le peuple de gauche t'a porté au pouvoir avec l'espoir du changement, cet espoir doit se transformer en réalité en 2017. Les décisions que tu as d'ores et déjà prises vont dans le bon sens, mais une réorientation économique pour s'attaquer à ton adversaire, "le monde de la finance", est urgente. J'espère qu'à l'automne les élections allemandes porteront les progressistes au pouvoir et là, j'en suis sûr, ensemble vous réorienterez l' Europe pour la croissance.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Que malgré les nombreuses critiques et les attaques contre le pouvoir en place portées par la droite française qui se délite, se bat entre elle, (Fillon-Copé / NKM-droite parisienne...) ne sait pas si elle est conservatrice ou libérale, amie ou ennemie du FN,… la gauche républicaine aux responsabilités est fière de ses valeurs et de l'action qu'elle mène pour tous les Français.

 

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Hugo Hanry

Militant au sein du Parti de Gauche, ex-M.J.S. et P.S.

 

Hugo Hanry

  

"Il faut mettre un terme à la dramatique politique de l'offre"

28.06

 

Bonjour Hugo Hanry. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Je m'exprime avec plaisir dès que l'on m'en donne l'occasion ! Malheureusement, cela est rare ! J'ai passé presque deux ans au sein du Parti Socialiste et du Mouvement des Jeunes Socialistes. Années que je ne regrette aucunement. Cela dit, les orientations politiques droitières prises par la direction du PS m'ont conduit, pour rester fidèle à mes convictions, à rejoindre le Parti de Gauche.

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

Il est vrai qu'établir un bilan sur 20% d'un quinquennat est assez compliqué. Cependant, les orientations politiques prises par François Hollande illustrent plutôt bien son bilan actuel. Depuis les années 1980, François Hollande a choisi une orientation politique dite "Sociale-Démocrate". Il a soutenu, successivement, les mesures prises par les sociaux-démocrates européens de ces époques comme Gerhard Schröder, politicien responsable du massacre de l'État social allemand. François Hollande est sur cette ligne politique. Il s'est résigné, en temps de crise, à appliquer une politique de l'offre : produire n'importe quoi, n'importe comment et en n'importe quelle quantité en abaissant au maximum le coût du travail. Produire, produire, produire, exporter, vendre ! Vite ! Cette orientation politique est celle appliquée en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie et maintenant en France qui est bien la 5ème sur la liste!

 

La politique de l'offre menée par François Hollande et Jean-Marc Ayrault est l'exact inverse de ce qu'il faut faire. C'est une politique de la demande qu'il est absolument, et urgemment, nécessaire de mener ! Partir de ce dont les gens ont besoin, donner plus de pouvoir d'achat, produire en respectant des normes écologiques qui doivent être imposées, relancer la consommation. Consommation qui représente, je le rappelle au passage, 65% du moteur de l'économie. Les Français peuvent alors dépenser, investir, emprunter et se projeter dans l'avenir. D'un seul coup, l'économie respire, le climat social s’apaise et les rentrées fiscales augmentent. Il faut absolument que François Hollande change d'orientation politique et mette un terme à la dramatique politique de l'offre.

 

Venons-en à sa manière de gouverner. François Hollande fixe le cap, Jean-Marc Ayrault le suit. C'est comme cela que l’exécutif fonctionne sous cette mandature. Le Premier Ministre est au centre de l'action exécutive et dirige, recadre s'il le faut, le gouvernement. C'est une manière de gouverner semblable à celle de Jacques Chirac et à l'inverse de la vision hyper-présidentialiste gaullienne et sarkozyste. Personnellement ce n'est pas la manière de gouverner qui me dérange le plus. Je pense que le Premier Ministre doit être le moteur de l’exécutif.

 

La représentation de la France aux yeux de l'Europe et du monde est certainement un des points les plus critiquables de la politique de François Hollande. La France est la 2ème puissance européenne, la 5ème du monde. Bientôt la première population et déjà le premier territoire maritime. Tout cela pour fixer l'idée que nous ne sommes pas la 5ème roue du carrosse en Europe. Donc, lorsque la France parle, on l'écoute. François Hollande n'en a pas pris conscience et a abdiqué face à la volonté politique de fer d'Angela Merkel. Toute l'Europe est soumise à une politique qui convient à l'électorat de Madame Merkel. C'est à dire des retraités qui ont besoin d'un euro fort et de cours de bourse élevés pour garantir leurs retraites par capitalisation. François Hollande, donc, représentant de la 2ème puissance européenne, s'est couché et nous fait subir cette politique absurde. Nous sommes un peuple de plus en plus jeune, de plus en plus nombreux et nous avons besoin d'un euro faible pour vendre nos marchandises. La France est ainsi vue comme un Etat de second ordre à cause de la passivité dramatique de François Hollande.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ? 

 

Nous voilà dans le concret après les discours un peu généraux ! Tout d'abord, avant d’énoncer les réformes qui vont suivre, il est nécessaire de préciser que j'écarte pour le moment la règle des 3% de déficit public qui n'a aucun sens. Bien que des mesurettes aient été adoptées, c'est un bien un programme global de relance qu'il faut engager.

 

De nombreuses mesures auraient déjà dû être prises lors de cette première année. Il était nécessaire de donner un rythme de travail. Tout d'abord, apaiser. Faire passer la loi sur l'amnistie sociale. Ensuite, immédiatement, on vote une loi interdisant les licenciements boursiers, on titularise les 800 000 précaires de la fonction publique, on passe le SMIC à 1700 euros (bruts, dans un premier temps). Voilà des millions de gens qui tout d'un coup ont un avenir, consomment, empruntent. L'économie tourne, les recettes fiscales augmentent, le déficit diminue, la dette faiblit.

 

Il est nécessaire en temps de crise d'avoir un rythme soutenu de réformes. On organise donc, méthodiquement, la réorientation écologique de notre production en incluant dans la Constitution la Règle Verte. Dans le même temps, on prépare une grande réforme fiscale, on rééquilibre le rapport capital/travail, on passe l'impôt à 14 tranches pour lisser l'effort, on taxe d'autant plus le grand capital. On créé une taxation différentielle, au cas où certains seraient tentés par l'exil fiscal.

 

Ensuite, au niveau européen. On sort du traité de Lisbonne, on renégocie l'accord Merkozy. Nous allons voir nos collègues européens, en ayant bien en tête le fait que nous sommes la 2ème puissance du continent, et la BCE doit changer de statut : elle doit prêter directement aux États. Point! Il faut négocier avec fermeté et CONVICTION avec l'Allemagne, et nos autres partenaires, également dans le but d'établir un protectionnisme européen écologique et solidaire.

 

Enfin, il faut absolument réorganiser notre démocratie. Pour cela, on convoque une Assemblée Constituante chargée de rédiger une nouvelle Constitution. Cette assemblée sera composée de députés ne pouvant venir d'aucune Assemblée et qui ne seront pas rééligibles plus tard. On y introduit un contrôle politique des élus, avec l'aide du référendum révocatoire, la Règle Verte que j'évoquais plus haut, de la proportionnelle aux élections. Et à ceux qui me diraient que ce n'est pas la priorité : SI, l'organisation de notre démocratie est une priorité.

 

Je n'ai énoncé là qu'une partie des mesures et réformes nécessaires au redressement de notre pays mais cela donne, je pense, une idée assez claire du "cap" à suivre.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Je n'ai pas spécialement de message à adresser au président de la République. Simplement qu'il est inutile de s’entêter comme une bourrique à appliquer une politique qui ne marche NULLE PART et, qu'en conséquence, il faut absolument réorienter cette politique.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Je me suis beaucoup étendu dans le but d'évoquer une vision d'ensemble et non pas pour vous ennuyer ! Merci à vous de donner la parole aux jeunes! Pour le reste... Engagez-vous !

 

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Clarisse Heusquin

Membre du comité exécutif de la Fédération des Jeunes Verts Européens (FYEG).

Membre de l'exécutif fédéral des Jeunes écologistes, en charge de l'international.

 

Clarisse Heusquin

  

"Nous vivons une crise de modèle de société"

30.06

 

Bonjour Clarisse Heusquin. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Auvergnate et Bruxelloise, étudiante et militante, écolo et féministe. Tournée vers les questions européennes, je suis chargée de l’International des Jeunes Ecologistes (plus pour très longtemps) et j’ai été très récemment élue au sein du Comité exécutif de la Fédération des Jeunes Verts européens (FYEG) !

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

En vivant à l’étranger, on a toujours une perception « filtrée », à moins peut-être de vivre dans un monde d’expat franco-français. Ce que je perçois est donc plutôt contrasté : un Président limité par le contexte, pas toujours courageux notamment sur les questions bancaires et financières, qui néglige l’importance de l’UE et la nécessité d’y consacrer du temps et de l’énergie. Pourtant, c’est le seul moyen de contrebalancer le corpus néo-libéral de l’Union et de promouvoir les principes « à la française » d’organisation de la société. L’attaque virulente de José Manuel Barroso contre la position française sur l’accord de libre-échange entre l’UE et les États-Unis démontre cette urgence d’occuper le terrain des idées au niveau européen.

 

D’autant plus que François Hollande ne paraît pas très visionnaire quant à la direction que doit prendre le projet européen : c’est problématique lorsque l’on sait que la très grande majorité des lois françaises s’inscrivent dans des régulations ou des schémas de pensée précédemment élaborés à Bruxelles (ouverture des marchés, retraites..). Penser et imaginer la forme que pourrait prendre l’Union européenne est donc primordial si l’on veut peser sur la scène politique européenne.

 

J’attends donc plus et j’attends mieux : nous vivons une multi-crise - économique, social, démocratique et environnementale -, qui est pour moi, une crise de modèle de société. C’est une opportunité pour promouvoir et mettre en place des politiques de transition écologique, d’abord au niveau national et local ; ce que permet la très forte présence socialiste au sein des assemblées régionales, départementales et municipales.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ? 

 

Je refuse d’utiliser le terme de « redressement ». Son utilisation est contre-productive: elle sous-entend que la France ou l’économie française part à volo. Son utilisation popularise l’image d’une France déclinante que l’on devrait relever, ce qui alimente au passage le pessimisme des Français et les critiques des médias étrangers.

 

Evidemment, en tant qu’écolo, je suis en faveur d’un changement de société, qui réponde aux différentes crises et aux défis que ces crises soulèvent - modèle économique à bout de souffle, changement climatique, raréfaction des ressources naturelles, explosion démographique…-. Soyons optimiste ! Les solutions existent, elles ne demandent qu’à être appliquées.

 

Certaines politiques permettraient de répondre aux enjeux actuels et de renouveler le contrat social entre l’État et les citoyens. Par exemple :

 

  • la mise en œuvre de la transition énergétique - avec notamment une sortie des énergies fossiles en 2050, une réduction de la consommation énergétique et des politiques industrielles et d’innovation en faveur des énergies renouvelables - est une première étape pour répondre à la crise économique et environnementale
     
  • la réforme du système bancaire, y compris au niveau national, - notamment en réduisant la taille des banques, en séparant les activités de dépôt et d’affaires et en augmentant leur fonds propres - est un moyen de limiter les effets d’une nouvelle crise financière

  • la refonte du système fiscal - avec un impôt sur le revenu rénové, la suppression des niches fiscales inutiles et la mise en œuvre d’une contribution climat-énergie - ainsi que la mise en place d’un revenu maximum acceptable (30 fois le SMIC) permettent de renouveler le contrat social tout en finançant le système social

  • la mise en place de mécanismes financiers favorables à la biodiversité, y compris la biodiversité agricole, est un outil pour protéger nos territoires sur le long terme (sols, abeilles…)

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

François, tu n’as pas le droit d’être résigné : tu peux et tu dois changer la société vers un vivre-mieux. Dans 4 ans, il sera trop tard !

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

L’écologie politique, c’est un terme barbare. Mais c’est actuellement, pour moi, la seule « idéologie » qui propose une alternative responsable et concrète aux problèmes économiques, sociaux et environnementaux actuels tout en renforçant les aspects démocratiques de notre société.

 

N’hésitez pas à jeter un coup d’œil sur le site des Jeunes Écolos ! Merci !

 

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Lucas Nédélec

Militant au sein des Jeunes Écologistes.

 

Lucas Nédélec

  

"L'économie a remplacé l'humain"

01.07

 

Bonjour Lucas Nédélec. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Je vous remercie d'inviter des jeunes écologistes à s'exprimer sur ce blog. Il y a une vraie demande sociale vis-à-vis de l'écologie et, souvent, celle-ci apporte ce regard différent et de plus en plus nécessaire sur les problèmes de notre société. Le développement de notre mouvement (les Jeunes Écologistes) illustre cette aspiration des jeunes à replacer le long terme et l'émancipation sociale au cœur de la pensée politique. Nous les invitons à nous rejoindre !

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

Il y a une désillusion. Il avait dit qu'il serait l'ennemi de la finance. Il avait dit qu'il porterait la voix de la solidarité plutôt que de l'austérité en Europe. Il avait dit qu'il réformerait la sphère politique. Force est de constater qu'on en est loin, et cette déception devient de plus en plus palpable, dans les conversations comme dans les urnes des élections partielles. Alors oui, c'est certain, ce début de quinquennat est largement préférable au précédent, ne serait-ce que parce que des petits pas ont été obtenus et que la méthode a relativement changé. Mais c'est trop faible pour qu'on ait envie d'y croire vraiment. Quand est-ce qu'on va vraiment engager la transition écologique pour créer ces centaines de milliers d'emplois dont on a tant besoin ? Quand est-ce qu'on va isoler les logements et développer les transports publics pour réduire en même temps les factures des Français et les gaspillages inutiles ? Quand est-ce qu'on va réformer cette République poussiéreuse en laquelle les électeurs ne croient plus ?

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

Le "redressement", qu'est-ce que ça veut dire ? Le redressement de la croissance ? Le redressement des salaires des patrons ? Le redressement des bénéfices de Total et des autres entreprises du CAC 40 ? On a parfois l'impression que les responsables politiques de gauche comme de droite se battent simplement pour "redresser" l'économie, c'est-à-dire faire en sorte qu'on produise et qu'on consomme toujours plus. En tant qu'écologiste, je pense qu'on se trompe gravement de cible. Le but de la politique n'est pas la croissance économique ou la bonne santé des magasins de fringues importées du Bangladesh, mais plutôt l'émancipation de tous-toutes, le fait que tous les individus trouvent leur place dans la société.

 

On ne s'en rend pas compte mais l'économie a remplacé l'humain. Elle était à la base un moyen et elle est malgré nous devenue une fin. Il faut que la politique retrouve l'amour de l'intérêt général et de l'avenir. Et pour ça, il faut aller prendre le fric là où il est : régulons la finance internationale, faisons en sorte que l'argent serve à construire des écoles plutôt qu'à construire des sous-marins nucléaires, arrêtons les gaspillages d'énergie, de nourriture, de pétrole, créons des richesses avec la transition écologique, instaurons un salaire maximum et un revenu minimum, parce que tout ça, ce n'est que du bon sens, une fois qu'on arrête de penser au fantasme de ce point de PIB qui manque pour faire la une des médias et recevoir les félicitations inutiles de Mme Merkel.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Il faut qu'il tape du poing sur la table ! Nous sommes tous embarqués dans la même galère, chômeurs ou grands patrons. Il faut qu'il écoute tout le monde, et qu'il fasse les choix qui profitent à la majorité, aux 99% plutôt qu'au 1%, et donc à l'intérêt général. Qu'a-t-il à perdre ? Rien, sinon l'image d'un Président social-de rien du tout.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Ce bon vieux Umberto Eco disait : "À force d'inventer des mondes, on finit par changer celui-ci". C'est un message pour la jeunesse. Notre force de changement, c'est l'espoir, c'est l'utopie. On vit dans la société de l'instantané, on veut tout, tout de suite. Ne soyons pas attirés par la facilité qui consisterait à dire que le danger vient des autres, qu'il faudrait fermer les frontières, sortir de l'Euro, insulter les Chinois et que tout irait mieux ensuite. Nous sommes parfois aveuglés par notre désir ardent de changement. La solution se trouve dans l’insurrection des consciences, dans notre capacité à dire non, à faire preuve de notre esprit critique pour inventer des alternatives et se projeter vers d'autres horizons. Allons crier plus fort que ceux qui nous assourdissent, allons marcher sur les pavés, allons dormir sur les places, allons nous enchaîner aux arbres, allons bloquer ceux qui veulent nous bloquer. Les politiques finiront par bouger leur cul. S'ils restent aveugles, nous irons prendre leur place.

 

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Antoine Léaument

Responsable de la commission réseaux sociaux du Parti de Gauche.

 

Antoine Léaument

 

"Nous traversons une période historique critique"

08.07

 

Bonjour Antoine Léaument. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Si je devais choisir une seule information à donner à vos lecteurs, je choisirais la suivante : avant d’avoir adhéré au Parti de Gauche, je soutenais le MoDem (sans être encarté). En 2007, lors de l’avant-dernière élection présidentielle, je n’avais que 17 ans et n’étais pas en âge de voter ; toutefois, je m’intéressais beaucoup à la politique, et il se trouve que si j’avais eu le droit de le faire, j’aurais mis un bulletin « Bayrou » dans l’urne. Deux choses m’avaient plu, à l’époque, dans le discours du MoDem : premièrement, l’accent mis sur la nécessité de rembourser la dette « avant qu’il ne soit trop tard » ; deuxièmement, l’idée qu’une « troisième voie » consensuelle, mettant en commun les talents du PS et de l’UMP, était possible et salutaire pour notre pays.

 

Le basculement vers le Parti de Gauche s’est effectué pour moi à la fin de l’année 2010, période à laquelle j’étudiais à l’Université de Poitiers (un mélange de Lettres, d’Histoire, d’Economie, de Droit et d’un certain nombre de matières plus ésotériques comme les « études cinématographique » ou la « culture critique »). Ce sont deux éléments qui m’ont amené à adhérer, petit à petit, aux idées développées par ce parti. Il y a d’abord eu la question des retraites et le développement d’un discours qui prenait pour point de départ non pas l’économie (sur le mode « on n’a pas le choix », ce que François Hollande est d’ailleurs en train de nous ressortir actuellement) mais ce qui était juste, c’est-à-dire, dans ce cas précis, le droit au repos après une vie de labeur. Partant de là, des solutions étaient proposées pour réaliser cet objectif (meilleure répartition de l’impôt, taxation du capital, réorganisation de l’économie en ayant pour buts la transition écologique et le plein emploi, action pour la hausse des salaires, etc.). Le deuxième élément était, paradoxalement, celui qui m’avait d’abord fait adhérer au discours du MoDem : la question de la dette. Là encore, le point de départ de la réflexion développée par le Parti de Gauche n’était pas l’économie mais ce qui était légitime et ce qui ne l’était pas. Ce qui m’a plu alors, c’est que ce parti posait sur ce point des questions que je n’avais jamais entendues ailleurs, comme : « la dette est-elle légitime ? », « à qui profite la dette ? » (je vous invite d’ailleurs à regarder cette vidéo, réalisée par des camarades belges), ou encore « que se passe-t-il si on ne paye pas ? ». En fait, le Parti de Gauche ouvrait des horizons qui m’étaient jusqu’alors inconnus, mais il ne faisait pas que cela : il traçait des routes pour y parvenir, il montrait que, dès lors que l’on pensait que le politique devait primer sur l’économique (et non l’inverse), il existait des solutions alternatives pour sortir de la crise sans que le plus grand nombre ait à en pâtir.

 

Evidemment, je n’ai pas répondu innocemment à votre question : certaines personnes se disent que les militants du Parti de Gauche sont des utopistes qui ne comprennent pas grand-chose à l’économie ; je voulais montrer ici non seulement que ce n’est pas le cas, mais encore que nous développons au contraire une réflexion élaborée pour sortir de la crise par le haut, en ayant l’intérêt général pour seule et unique ligne de mire.

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous : je pense qu’au bout d’un an, on doit pouvoir commencer à juger un président sur son bilan et que, dans le cas de François Hollande, il est pour l’instant catastrophique : chômage en hausse continue, désindustrialisation de la France non stoppée, écologie reléguée au second plan, affaire Cahuzac… La liste est longue et je vais m’arrêter ici afin de ne pas trop charger la barque (ou le pédalo) et de répondre uniquement aux questions que vous m’avez posées.

 

Sur les orientations politiques prises par le président de la République, je reprendrai à mon compte le titre d’une note de blog de Jean-Luc Mélenchon : « On n’attendait rien, mais surtout pas ça ! ». Comme beaucoup de mes camarades, en 2012, j’ai voté au deuxième tour pour François Hollande, non pas parce que j’avais été convaincu par son programme mais parce qu’entre lui et Nicolas Sarkozy, la question ne se posait pas (je renvoie ici vos lecteurs vers un article que j’avais écrit juste après le premier tour). Je ne vous cacherai pas, néanmoins, que le clip de campagne de François Hollande, qui reprenait des séquences du discours du Bourget, titillait un peu ma fibre sociale et républicaine et me faisait espérer que, peut-être, son arrivée au pouvoir permettrait non pas un « changement » mais au moins une inflexion de la politique libérale qui avait été menée les années précédentes.

 

Cet espoir ténu a évidemment été déçu : 20 milliards d’euros pour les entreprises sans conditions associées, tentative de relance par l’offre plutôt que par la demande, accord « compétitivité-emploi » (que nous appelons, nous, « made in Medef », pour en donner la teneur), maintien du gel du point d’indice de la fonction publique, réforme des universités dans le droit fil de la politique menée précédemment par Valérie Pécresse, annonce d’une nouvelle réforme des retraites qui promet d’être encore pire que la précédente, « remerciements » pour Cahuzac mais « limogeage » pour Batho… Ça commence à faire beaucoup. Les Français ont voté pour le « changement », pas pour la continuité avec la politique menée par Nicolas Sarkozy. C’est pour ça que la formule « on n’attendait rien, mais surtout pas ça ! » me plaît : au Front de Gauche, on savait pertinemment que François Hollande ne mènerait pas la politique que nous souhaitions, mais imiter à ce point ce qui était fait par Nicolas Sarkozy… faire pire, même, parfois… je crois qu’aucun de nous ne s’attendait à cela ! De plus, je pressens que la prochaine étape pourrait être la relance de l’exploitation des gaz de schiste (une recommandation contenue dans le dernier rapport « made in Medef »)…

 

Sur la manière de gouverner, je dirais qu’il y a incontestablement du mieux dans le « style » : François Hollande a réussi à rompre avec ce qu’on appelait « l’hyperprésidence » ou « l’omniprésidence » de Nicolas Sarkozy, ce qui n’était pas gagné d’avance, parce que les Français s’étaient habitués à voir en permanence un président « sur la brèche » (la faiblesse de la cote de popularité de François Hollande vient d’ailleurs probablement de là, pour partie). On revient à une pratique du pouvoir plus proche de ce qu’elle était pour Jacques Chirac (l’influence bénéfique de la Corrèze, sans doute) et, finalement, plus proche de la logique initiale des institutions de la Ve République. Cela dit, on a gagné en plan-plan ce qu’on a perdu en bling-bling. Tout cela semble un peu ankylosé, mou, sans panache ; on a l’impression d’un gouvernement qui gère les affaires courantes sans avoir de vision de long terme pour l’avenir de notre pays.

 

Votre question sur la manière qu’a François Hollande de représenter la France en Europe et dans le monde est intéressante parce qu’on peut la prendre sous deux angles différents : premièrement, l’image qu’il donne de la France à l’étranger en tant qu’individu, deuxièmement, l’action qu’il mène aux deux niveaux que vous évoquez (européen et mondial). Sur le premier de ces points, je n’ai pas grand-chose à dire et, pour être honnête, cela ne m’intéresse pas beaucoup ; bien sûr, comme tous ceux qui sont tombés dessus, j’ai beaucoup ri quand j’ai découvert le blog « François, ta cravate ! », mais je ne crois pas que la tenue vestimentaire ou le comportement corporel de François Hollande puissent influer de quelque manière que ce soit sur la vision que l’on a de nous à l’étranger. Sur le second point, en revanche, il y a beaucoup à dire.

 

Au niveau européen, d’abord, je dirais qu’il n’y a pas de grand changement avec ce que faisait Nicolas Sarkozy : comme son prédécesseur, François Hollande refuse tout rapport de force avec Angela Merkel sur les orientations à donner à l’UE. La politique de rigueur budgétaire menée partout en Europe à l’heure actuelle, sous l’impulsion de Berlin, sert avant tout les intérêts de l’Allemagne, qui a une population vieillissante et un système de retraites par capitalisation, ce qui l’oblige à favoriser une monnaie forte et des cours de bourse élevés (pour faire simple : favoriser la rente au détriment de l’activité économique). Ce n’est pas du tout le cas de la France qui a, au contraire, un système de retraites par répartition et une population jeune (comparée au reste de l’Europe) et qui sera bientôt le pays le plus peuplé de l’UE : il nous faut de l’activité, il nous faut de l’emploi ; mais cela ne veut pas dire que nous devons pour autant perdre de vue l’objectif écologique et nous mettre à produire n’importe quoi n’importe comment. Soit François Hollande n’a pas saisi ces enjeux, soit il a peur des conséquences qu’impliquent la mise en place de ce rapport de force avec l’Allemagne ; dans tous les cas, pour l’instant, il est en dessous de ce que l’on pouvait espérer de lui à ce niveau géopolitique puisque, contrairement à ses promesses de campagne, il n’a même pas renégocié le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG). Si vos lecteurs veulent avoir une idée de ce qui aurait pu ou de ce qui pourrait être fait au niveau européen, je leur recommande l’excellent débat Sapir-Mélenchon sur le thème : « faut-il sortir de l’euro ? ».

 

Pour ce qui est de l’action de François Hollande dans le monde, il y a plusieurs points qui me semblent problématiques : sur le Mali et la Syrie, on a l’impression qu’il n’y a pas vraiment de ligne directrice et, en comparant les deux situations, on peut se demander ce qui fait que nous sommes intervenus militairement à un endroit et pas à l’autre. En toute honnêteté, je n’ai pas d’avis tranché sur ces questions car je ne suis pas un spécialiste des enjeux maliens et syriens, mais l’impression que j’ai de l’action militaro-politique de François Hollande est qu’elle est incohérente. Sur un autre plan, celui des relations diplomatiques internationales, je suis effaré par les évènements récents : grâce à Edward Snowden, nous apprenons que les États-Unis espionnent la France et, alors que Monsieur Snowden demande l’asile politique à notre pays, nous le lui refusons. Pis : nous bloquons à Vienne l’avion d’Evo Morales, président de la Bolivie, en l’empêchant de survoler notre territoire parce qu’il est soupçonné de transporter clandestinement Monsieur Snowden ! C’est une faute diplomatique grave, qui provoque, à juste titre, l’indignation dans l’ensemble de l’Amérique du Sud. Sur ce point, François Hollande a fait preuve d’un manque de discernement incroyable et montré patte blanche aux Etats-Unis alors que nous aurions dû leur signifier que l’espionnage de notre territoire était une ligne à ne pas franchir.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

D’abord, il faut se questionner sur ce que l’on met derrière la notion de « redressement ». Si le « redressement », c’est avoir pour modèle les Trente Glorieuses, produire n’importe quoi n’importe comment et ne se soucier ni des enjeux environnementaux ni des questions de répartition des richesses, alors ça ne sert à rien. Si l’on veut vraiment sortir de l’ornière, il faut arrêter la politique menée à l’heure actuelle et penser aux enjeux sociaux et environnementaux du XXIe siècle : changement climatique, montée des eaux, creusement des inégalités, déplacements de populations sans précédent, etc. Si on continue, comme on le fait en ce moment, à regarder dans notre rétroviseur un passé idéalisé, tout ce qu’on va réussir à faire c’est se prendre de plein fouet le mur écologique et social vers lequel nous sommes en train de nous diriger.

 

Par conséquent, il y a plusieurs actions que j’appelle de mes vœux, même si je doute que François Hollande soit la bonne personne à qui s’adresser pour les mettre en œuvre. Au Parti de Gauche, nous proposons un programme économique, écologique et social cohérent pour sortir de la crise par le haut : planification écologique, protectionnisme solidaire, refonte de l’impôt sur le revenu (14 tranches au lieu des 5 actuelles), répartition équitable de l’effort entre le travail et le capital, smic à 1 700 euros par mois, salaire maximum à 360 000 € par an, éducation populaire, loi contre les licenciements boursiers, titularisation des 800 000 précaires de la fonction publique, convocation d’une Constituante pour mettre en place une VIe République, pôles publics de l’énergie et de la banque, investissements dans l’économie de la mer… La liste est longue et n’est pas exhaustive.

 

Tous ces éléments sont cohérents entre eux et répondent à trois grands objectifs : premièrement, assurer la sauvegarde de notre environnement ; deuxièmement, agir pour plus d’égalité sociale ; troisièmement, sortir notre économie des mains de la finance pour la placer entre les mains des citoyens. Pour un certain nombre de gens, tout ceci semble irréalisable et idéaliste mais j’aimerais dire deux choses pour les convaincre du contraire : d’abord, nous avons pu constater que les « solutions » employées jusqu’à présent (réduction drastique de la dépense publique, libéralisme exacerbé, etc.) ont fait la preuve de leur inefficacité (la Grèce en est à sa sixième année de récession !)… à tel point que même le FMI a dû faire son mea culpa sur la politique menée ; ensuite, nous sommes les seuls – je dis bien les seuls – à avoir présenté un contre-budget chiffré qui montre le réalisme de nos propositions… ceux qui nous critiquent feraient donc bien d’en prendre connaissance (libre à eux, s’ils le peuvent, de tenter de montrer ensuite que nous sommes « irréalistes ») et d’imiter cet exemple, puisqu’ils se contentent la majeure partie du temps de critiquer sans faire de propositions concrètes.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

François Hollande doit prendre pleinement conscience que nous traversons en ce moment même une période historique critique. Quand ses électeurs ont voté pour le changement, ils n’ont pas seulement voté pour un changement de personne : ils ont voté pour un changement de politique, ils ont voté pour l’alternance. En inscrivant sa politique économique dans le droit fil de celle menée par Nicolas Sarkozy, François Hollande valide en creux le discours du Front national, qui rabâche en boucle : « UMPS, tous les mêmes, tous pourris ». Prendre la mesure de la situation historique que nous traversons doit au contraire mener à réaffirmer avec force ce qu’est la gauche et ce qu’est la droite. En d’autres termes, François Hollande ne devrait pas soutenir corps et biens le grand patronat comme il le fait, en pensant que c’est de lui et de lui seul que viendra la reprise, mais chercher des solutions pour répondre aux attentes de ceux qui forment l’immense majorité de la population ; salariés, ouvriers, agriculteurs, artisans, chômeurs (malheureusement), etc.

 

De plus, la politique d’austérité qui est menée en Europe, et appliquée à la lettre par le président de la République qui devrait au contraire s’y opposer, conduit à la baisse de l’activité économique et à l’augmentation du chômage, ce qui grève les comptes publiques et nécessite de nouvelles mesures d’austérité, ce qui conduit à la baisse de l’activité économique… et ainsi de suite ! C’est ce qu’au Parti de Gauche nous appelons le « cercle vicieux de l’austérité ». Cette logique, validée au sommet de l’Etat, pousse les gens à se dire : « comment faire des économies ? ». Ils se mettent alors à regarder du coin de l’œil leur voisin, leur semblable, en disant : « celui-ci profite du système » ou « moi j’ai moins d’aides de l’Etat que lui » ou « je paye trop d’impôts et lui n’en paye pas assez ». Ces réflexions s’appuient alors sur tel ou tel document pipeauté qui fait le buzz, elles s’inspirent de ce qui est répété en boucle dans les médias dominants (sur les liens entre les médias et la finance, voir le film : Les nouveaux chiens de garde)et, surtout, sont exacerbées par le discours de Marine Le Pen qui voudrait que l’immigration soit responsable de tous nos maux, alors que de nombreuses études ont montré qu’elle rapporte au contraire autour de 12 milliards d’euros par an à notre pays.

 

Plutôt que de cajoler la finance comme le faisait déjà son prédécesseur, François Hollande devrait donc s’attaquer aux véritables inégalités, c’est-à-dire celles qui existent entre les très riches et l’immense majorité des autres. Ainsi, peu de Français le savent, puisque les médias ne relaient pas ce type d’arguments, mais les 50% les plus pauvres de la population française se partagent 27% du revenu total et 4% (seulement !) du patrimoine français, quand les 1% les plus riches se partagent 11% du revenu total et 24% du patrimoine. De même, dans le monde de l’entreprise, celles du CAC 40 paient moins d’impôts que les PME : 8% en moyenne pour les premières, quand le taux légal est de… 33% ! Par conséquent, la vraie question qui devrait être posée par la puissance publique n’est pas « comment faire des économies ? » mais « où est l’argent ? ».

 

Faute de prendre à bras-le-corps la question des inégalités entre l’infime minorité qui accapare tout et l’immense majorité qui possède peu, les tensions sociales risquent d’augmenter dans notre société et de mener tout droit au racisme et à la xénophobie ; les agressions de femmes voilées à Argenteuil doivent nous alerter : elles ne sont pas des évènements anodins mais les révélateurs d’une banalisation de la violence islamophobe. Si l’Histoire ne se répète jamais à l’identique, il est de notre devoir moral de ne pas oublier les leçons que nous devons tirer de notre passé… et, à y regarder de près, la période que nous vivons actuellement présente de fortes similitudes avec les années 30 : une crise financière, une crise de l’économie réelle, une augmentation du chômage et, au final, une montée des tensions au sein de la société (dans notre cas, l’islamophobie semble avoir remplacé l’antisémitisme). Evidemment, il y a entre les années 30 et la période que nous vivons actuellement des différences notables, mais elles ne doivent pas nous empêcher d’être extrêmement vigilants : l’Histoire nous a appris que la haine de l’autre menait inévitablement au désastre ; il est primordial pas l’oublier.

 

Aussi, voici ce que j’ai à dire à François Hollande : il est temps de changer de politique et de s’attaquer aux inégalités entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien, il est temps d’orienter notre économie vers le mieux-disant social et écologique, il est temps de mettre un terme à l’arrogance de la Commission européenne, qui provoque catastrophe sur catastrophe dans les pays du sud de l’Europe, il est temps de lutter contre la finance, il est temps de réaffirmer le rôle de l’Etat en matière d’économie ; bref : il est temps de donner un contenu au « changement » promis. Ce sont ces mesures et ces mesures seules qui permettront de lutter efficacement contre le Front national : les déclarations de bonnes intentions ne suffisent plus. Il faut des actes. Des actes de gauche.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Je tiens d’abord à vous remercier de m’avoir proposé de répondre à vos questions : il est rare que nous soit donnée, comme vous l’avez fait, la possibilité de développer à loisir le discours qui est le nôtre. Ensuite, j’aimerais adresser un petit message à vos lecteurs : il existe un Parti de Gauche qui ne se résume pas aux caricatures véhiculées par les médias dominants. Certes, nous avons le verbe haut, nous parlons fort – parfois même « cru et dru » – et nous ne sommes pas toujours tendres avec les journalistes ; mais tous ces éléments mis en avant par les médias, qui se sentent agressés en tant que corporation, ne doivent pas cacher l’essentiel : nous développons un discours structuré et cohérent ayant pour seule ligne de mire l’intérêt général humain, ce qui passe pour nous par des mesures politiques (la Constituante, la démocratie dans l’entreprise, etc.), sociales (le smic à 1 700 euros, le salaire maximum, la refonte de l’impôt sur le revenu, etc.) et écologiques (la planification écologique, le protectionnisme solidaire, ect.). Par exemple, peu de gens savent que nous éditons régulièrement, chez Bruno Leprince, des livres sur des sujets divers et variés, pour expliquer ce que nous pensons de tel ou tel élément et/ou ce que nous proposerions si nous étions au pouvoir.

 

En d’autres termes, nous ne « vociférons » pas, nous n’« éructons pas » : nous sommes critiques, certes, mais nous faisons aussi de nombreuses propositions pour sortir de la crise par le haut, en expliquant de manière systématique à la fois pourquoi nous pensons que nos solutions sont les plus efficaces et comment les mettre en œuvre. Beaucoup ne s’astreignent pas à cet exercice et se contentent de proférer des lieux communs (« chacun sait que… », « personne ne conteste l’idée que… », etc.) qu’ils n’expliquent jamais ; cela appauvrit considérablement le débat public et participe de la montée de l’abstention. Au Parti de Gauche, nous appelons au contraire à une « Révolution citoyenne », c’est-à-dire un changement politique et économique par les urnes, qui s’appuie sur une vaste mobilisation populaire. Cela n’a de chance de fonctionner que si nous parvenons à élever le débat public et à montrer qu’un autre monde est possible si l’on accepte de sortir des « solutions » traditionnelles qui ont fait la preuve de leur inefficacité.

 

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Jérémy Coste

Porte-parole des Jeunes Forces Democrates FED, membre fondateur de l'UDI.

 

Jérémy Coste

  

"L'Europe a tant à montrer au monde..."

18.07

 

Bonjour Jérémy Coste. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Merci tout d’abord de nous donner une nouvelle fois la parole (deux interventions jusqu'ici, en août et novembre 2012, ndlr). Les fidèles lecteurs de Paroles d’Actu – relativement jeunes pour la plupart – sont des observateurs avisés de la vie politique française et je veux aujourd’hui partager avec eux ma conviction que le temps est venu d’agir. La jeunesse doit s’engager activement dans la vie démocratique de notre pays, contribuer à retisser la confiance perdue et restaurer les capacités d’action de la politique au service du plus grand nombre.

 

Quelle désespérance de voir ces derniers mois la fragmentation prévue et prévisible du bloc de gauche, avec un Parti socialiste incapable de faire la synthèse des idéologies contradictoires de ses alliés pour fixer un véritable cap, pour trouver des solutions. En face, rien de mieux, l’UMP est en triple faillite – morale, politique et financière. Pourtant la situation est grave, nous sommes la 6ème puissance mondiale mais les interrogations oppressantes « comment vivre, se nourrir, se loger, se soigner, trouver un emploi » se multiplient pour les Français, dans toutes les catégories sociales.

 

Les partis extrémistes profitent de cette situation mais n’offrent que le chaos comme échappatoire. Je veux dire aujourd’hui que le parti auquel j’appartiens, l’UDI, a réalisé un important travail ces derniers mois pour s’imposer comme la seule alternative crédible, républicaine et efficace à l’UMP et au PS. Beaucoup d’élus volontaires nous ont rejoint, des militants aussi, nous sommes près de 50 000 ! Et nous avons eu nos premières victoires, notamment avec l’élection d’un nouveau député UDI représentant les Français de l’étranger (Italie, Turquie, Israël, Grèce, Italie, Malte, Chypre).

 

A l’UDI, nous progressons, nous proposons. Désormais, nous sommes une nouvelle force politique dans notre pays et nous avons la volonté de réformer un système qui ne fonctionne plus au bénéfice des Français. Les jeunes de l’UDI joueront notamment leur rôle dans ce renouveau que nous voulons porter. Il faut continuer de croire en la France et en l’Europe malgré les difficultés.

 

Personnellement, j’ai décidé de m’engager dans cette voie en soutenant tous ceux qui voudront s’investir utilement et en travaillant un projet politique qui sorte des sentiers battus. Concrètement, j’ai accepté la mission que m’a proposée Jean-Christophe LAGARDE, Secrétaire général de l’UDI et Président de la FED (Force Européenne Démocrate), d’animer une Agora Démocrate. Je prends cette mission très à cœur, je la conçois comme un espace d’échange et de propositions, un lieu de rencontre avec les Français afin de poser les fondations d’un projet novateur pour la France et l’Europe. Cette Agora démocrate, ouverte à tous, est un tableau d’anticipation pour l’avenir, nous pouvons tout inventer et repenser. Notre projet sera révolutionnaire !

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

Il est sans doute trop tôt pour établir un bilan, mais l’on peut au moins s’inquiéter de l’absence de ligne directrice dans la politique du Gouvernement, de vision d’avenir cohérente et claire à laquelle s’accrocher. Personne ne comprend rien à ses actions désordonnées, faîtes au jour le jour. Même leurs alliés écologistes et d’extrême gauche sont déstabilisés ! François HOLLANDE voulait tout changer, mais personne n’avait imaginé que la France plongerait davantage… Quels fruits retirent les Français des choix effectués, des lois votées il y a un an, dès son élection ? La France décline et la population souffre. Ce ne sont pas des formules creuses et emphatiques. Dans votre entourage, combien connaissez-vous de personnes qui galèrent pour trouver un boulot, qui peinent à finir le mois ?

 

A cause de ce manque de cap politique, François HOLLANDE n’a pas non plus réussi à se glisser dans les habits de chef d’État, à rassembler la communauté nationale, à susciter un enthousiasme. Lui-même n’impose que difficilement ses volontés à sa majorité et à son gouvernement. Les divergences au sein de l’équipe gouvernementale se multiplient, ce qui prouve que c’est une équipe de circonstance, constituée pour ménager des équilibres partisans et pas pour redresser la France et servir l’intérêt général !

 

Et comment ne pas reprocher aussi à François HOLLANDE son manque criant de sincérité face à la situation. Il a été élu sur le déni, en clamant pendant toute sa campagne que la crise n’existait pas et que le remplacement de Nicolas SARKOZY suffirait à tout résoudre. Il continue aujourd’hui à nier l’évidence, nier la réalité quotidienne que subissent la majorité des Français. Est-ce digne d’un chef d’État ?

 

Nous aurons dans les mois et les années qui viennent des choix difficiles et importants à faire, sur nos institutions, le rôle de l’État, notre vision du système économique international, la place de la France dans le concert des nations… Quel modèle voulons-nous suivre ? La Chine, les États-Unis ? Ou inventer/défendre notre propre modèle ? Nous devons décider quelle voie nous souhaitons emprunter et quel monde nous souhaitons léguer aux générations futures.

 

Personnellement, je ne rêve ni du « maoïsme capitaliste » ni du « libéralisme sécuritaire ». L’Europe de nos pères fondateurs reste pour moi une référence. Je veux que nous retrouvions cette Europe des peuples et cette Europe des territoires. Je désire que nous soyons à nouveau ambitieux et que nous retrouvions notre fierté d’avoir fait ce que personne d’autre au monde n’a su faire : unir 500 millions de personnes tout en préservant notre diversité, héritage d’une histoire commune pluriséculaires. Je désire que les Européens se réveillent et cessent d'accepter la soumission aux grandes puissances. Nous avons tant à montrer au monde...

 

François HOLLANDE ne s’engage pas dans cette voie, par ses attaques répétées contre l’Allemagne et la Commission européenne. Je garde quand même espoir que cette politique soit infléchie et qu’il agisse enfin pour trouver des solutions. L’UDI prendra toute sa part dans ce travail, dans une démarche d’opposition constructive et de proposition, comme elle l’a toujours fait.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

Concrètement, il faut commencer par une refonte de nos institutions. Je n’ai pas peur de parler de Nouvelle république car je suis convaincu que notre système démocratique est à bout de souffle. Il me semble opportun d’ouvrir les yeux sur le monde tel qu’il évolue et de prendre conscience des nouveaux enjeux et des puissances qui émergent.

 

Le redressement aurait donc dû commencer par une réforme institutionnelle majeure qui replace le citoyen au cœur du processus décisionnel. La Suisse à cet égard fait office d’exemple. Les sujets nationaux sont tranchés par le Gouvernement central et les questions de société sont tranchées par référendum populaire. Parfois, il est vrai que cela peut aboutir à des dérives populistes, il faut en être conscient mais cela a le mérite de préserver un lien de confiance entre le peuple et ses dirigeants. Pour réussir ce changement institutionnel, l’avis du peuple est essentiel. Partout sur le territoire national, nous pourrions interroger les Français dans le cadre d’ateliers citoyens, une sorte de constituante populaire.

 

Le redressement économique doit aussi aller de pair avec la restauration de la République et de la confiance. Je ne crois pas en revanche que l’amélioration à la marge d’un système défaillant permette de s’en sortir durablement. Nous ne faisons qu’empiler les pansements sans soigner le mal à la racine. Le capitalisme financier ne répond plus aux exigences de notre société. Ce système qui a porté ses fruits jusque dans les années 1990, est désormais coupé de la réalité. Il faut revenir à un capitalisme familial qui replace l’Homme comme décideur.

 

De plus, je suis perplexe face à l’idée que la France, seule, puisse s’en sortir. Je crains qu’en ne participant pas plus activement à la création d’une Europe fédérale, la France perde à terme son identité, sa créativité, sa crédibilité et son influence dans le monde. Je suis en revanche certain que si l’Europe fait enfin son saut fédéral, qu’elle harmonise sa politique fiscale et migratoire, qu’elle se concentre sur les enjeux essentiels que sont la stratégie économique et la géopolitique, la France en sortira renforcée. A fortiori si elle est l’un des acteurs principaux de ce changement.

 

Pour résumer, je dirais que la France doit adapter ses institutions à son temps et aux nouvelles attentes et pratiques des Français. Elle doit ensuite engager les réformes économiques en allégeant les charges qui freinent la création d’emplois. Elle doit enfin s’engager franchement en faveur de la construction d’une Europe puissante et plus démocratique qui nous protégera tous. Ces trois priorités constitueraient déjà à elles-seules un cap !

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? 

 

Quelles que soit ses convictions, et même si je ne les partage pas toutes, loin de là, il est temps qu’il agisse avec fermeté, clarté, efficacité. La politique tiède, ça suffit. Il y a urgence, il faut qu’un changement radical s’opère.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Pour relever ces défis, l’UDI est prête, la structuration de notre parti sera entièrement achevée à la rentrée après moins d’un an d’existence, c’est une belle réussite. Les Jeunes de l’UDI disposeront à cette date d’une organisation opérationnelle pour accompagner l’UDI et ses élus dans leurs objectifs. Cette naissance ne peut découler que d’élections directes qui légitimeront pleinement l’équipe élue. Après une phase de transition avec une direction provisoire, les militants vont pouvoir reprendre la parole et définir eux-mêmes l’orientation de notre mouvement. Je suis heureux d’avoir contribué à cette réalisation.

 

Une équipe renouvelée doit émerger, porteuse d’une vision nouvelle. Personnellement, j’aiderai ces visages nouveaux à construire un mouvement moderne et un projet novateur pour notre pays.

 

Je pense que l’UDI est forte de la diversité de ses sensibilités. C’est pour cela que je crois que les composantes de l’UDI et des Jeunes UDI doivent continuer leur réflexion politique propre tout en agissant de concert avec les équipes dirigeantes. Par conséquent, l’idée formulée par l’un des membres de notre direction provisoire de créer une instance réunissant les responsables de ces mouvements me semble pertinente. Cela permettra de mieux coordonner nos actions futures. Mais l'essentiel pour moi est d'encourager les jeunes à nous rejoindre et construire une France nouvelle. Notre avenir est plus que jamais entre nos mains.

 

Pour conclure, je veux souhaiter à tous un excellent été.

 

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Alexis Mancel

Militant au sein de l'UMP. Initiateur du Débat Club.

 

Alexis Mancel

  

"Qu'il incarne l'homme providentiel dont notre pays a besoin"

18.07

 

Bonjour Alexis Mancel. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Il faut d’abord qu’ils sachent qu’il n’y a rien de plus noble que de s’engager pour son pays et ses valeurs, et c’est ce que je fais. Ensuite, je ne peux pas le cacher : je suis fils de député et je dois par conséquent en assumer les avantages et les inconvénients. Cela n’a pas toujours été facile mais ayant suivi et accompagné mon père depuis un certain nombre d’années, je peux vous dire que l’on peut réaliser de belles choses grâce à la politique. Il faut arrêt de tirer à boulets rouges sur nos responsables qui pour l’immense majorité d’entre eux font un travail formidable et dédient leur vie au service des habitants.

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

Je crois que tout le monde s’accorde sur une chose : il n’est pas à la hauteur. Rappelons que nous sommes la 5ème puissance du monde, que le monde entier nous envie et qu’il y a encore deux ans nous étions au 4ème rang des investissements directs à l’étranger ! Toutefois, les premiers symptômes de la déchéance sont de plus en plus flagrants, en commençant par Paris qui, autrefois dans le Top 10 des capitales attractives, a été reléguée à la 15ème place. Et ce n’est que le début car la pression fiscale subie par les entreprises ne cesse de s’alourdir. Le gouvernement actuel n'offre aucune visibilité aux investisseurs, aucun projet de grande envergure, comme la France a pu en connaître sous De Gaulle ou même Sarkozy avec le Grand Paris. Je conçois la France comme un grand pays, un pays puissant capable de rayonner économiquement et culturellement mais malheureusement c’est le chemin inverse que nous empruntons actuellement. Concernant sa manière de gouverner, il faut être mathématicien pour calculer le nombre de promesses déjà reniées ! À cela s’ajoute un manque de charisme qui s’incarne par son incapacité à faire preuve d’autorité. C’est le premier président de la République française qui se fait publiquement critiquer par son propre gouvernement !

 

Enfin, sur la représentation de la France à l’étranger, il y en aurait tant à dire en commençant par le poids sans cesse décroissant de la France en Europe. On pourrait aussi s’attarder sur toutes les « boulettes » qui, mises bout à bout, décrédibilisent considérablement notre pays. On ne peut pas trop attendre d’un président qui avant d’entrer en exercice n’avait jamais mis les pieds en Chine…

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

Je vois trois axes majeurs essentiels au redémarrage de notre économie : la compétitivité, la libéralisation du marché du travail et l’innovation.

 

D’abord la compétitivité, car le constat est simple : nous avons un coût du travail de 10% supérieur à nos voisins allemands, alors qu’il était de 10% inférieur il y a encore 10 ans. De droite comme de gauche, nous avons laissé exploser les prélèvements de toutes sortes ce qui a un double effet néfaste : on décourage le recrutement et on atteint un coût horaire exorbitant.

 

Ensuite la libéralisation du marché du travail ne doit pas se faire avec des mesurettes. C’est une refonte totale de notre code du travail qui s’impose à nous. Il n’y a aucun point commun entre le monde du travail d’aujourd’hui et celui des années 70. Le code a certes évolué mais dans des proportions bien moindres que l’évolution de notre société. Cela doit passer par exemple par un contrat de travail unique mais aussi par un système d’embauche / licenciement beaucoup plus simple.

 

Enfin, il n’y a pas d’économie qui prospère sans innovation, et cela passe par des investissements massifs de toutes nos PME dans la recherche et le développement. Ce ne sont pas les grands groupes du CAC 40 qui sortiront la France du gouffre mais bien nos petites et moyennes entreprises qui sont le cœur du dynamisme français. Elles doivent, avec l’aide de l’État, être les leaders mondiaux de leur secteur d’activité.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ?

 

Je ne pense pas que François Hollande soit quelqu’un d’incompétent, bien au contraire. En revanche, je voudrais qu’il incarne l’homme providentiel dont notre pays a tant besoin pour sortir de l’ornière. Je voudrais qu’il prenne véritablement conscience de la tâche qui est la sienne et que l’on ne peut plus se permettre de faire de la politique électoraliste. L’heure est grave et malheureusement ce n’est pas avec le mariage pour tous, la taxe à 75% ou encore le droit de vote des étrangers que les Français verront leur qualité de vie progresser.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Je voudrais d’abord saluer l’équipe de Paroles d’actu qui fait un excellent travail grâce à leurs interviews pertinentes.

 

Pour terminer, je veux pointer une situation alarmante : jamais dans l’histoire de la 5ème république le fossé entre le citoyen et son responsable politique n’aura été si important. En effet, les faibles taux de participation aux élections témoignent de la perte de confiance et de crédibilité envers nos responsables politiques. Je pense qu’à vouloir faire trop de démocratie, nous avons tué la démocratie et il faut y remédier par deux façons.

 

D’abord en clarifiant le mille-feuille administratif. A cause de toutes nos strates administratives, nous avons le record mondial du nombre d’élus par habitant. Cela fait-il de nous le pays le mieux géré et le plus démocratique ? J’en doute. Il faut donc moins de strates, moins d’élus.

 

En second lieu, il faut qu’il y ait plus de justice démocratique. Dans l’Oise, le président de mon conseil général est le recordman des mandats : 17 ! Comment peut-on faire croire aux Français que l’on peut exercer proprement autant de fonctions ? D’autant plus que, d’un point de vue financier, un certain nombre de ces mandats ne rentre même pas dans le plafonnement d’indemnités. Il est temps de limiter à deux le nombre de mandats électoraux. Quand je me mets à la place d’un Français moyen qui a du mal à boucler ses fins de mois et qui travaille sans relâche pour nourrir sa famille, je constate ce genre de situation et je me dis qu’il reste beaucoup, beaucoup de choses à réaliser dans notre pays.

 

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Lorenzo de La Rochefoucauld

Militant au sein de l'UMP ("La Droite forte").

 

Lorenzo de la Rochefoucauld

  

"Que François Hollande arrête de se comporter en chef de clan"

29.07

 

Bonjour Lorenzo de La Rochefoucauld. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Bonjour. Merci de m'avoir invité. C'est la première fois que je m'exprime dans Paroles d'Actu et j'en suis ravi !

 

J'ai commencé à militer avec mes amis à l'université, mais c'est pendant la dernière campagne présidentielle que j'ai littéralement attrapé la « fièvre » de la politique. Comme bon nombre de mes amis, c'est Nicolas Sarkozy qui m'a donné envie de m'engager : son amour pour la France, son incroyable énergie, sa capacité à se rendre indispensable sur tous les sujets sont autant de sources d'inspiration pour moi.

 

Je milite à Saint-Ouen en Seine-Saint-Denis. J'ai connu Saint-Ouen à travers mon travail. J'ai d'emblée été séduit par cette ville si particulière qui se situe aux portes de Paris, avec un fort potentiel (On y trouve notamment le siège de Samsung France), et qui mérite aujourd'hui autre chose que de faire la une pour son taux d'insécurité record ou pour sa mauvaise gestion qui en a fait la troisième ville la plus endettée de France. Saint-Ouen doit connaître l'alternance en 2014 pour retrouver la maîtrise de son destin et pour se donner une nouvelle ambition, en cohérence avec le développement du Grand Paris.

 

Comme militant engagé UMP, je ferai tout mon possible pour faire gagner la droite et le centre aux élections municipales en mars prochain.

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

Je suis d'accord avec vous : dresser le bilan d'un quinquennat au bout d'un an, c'est un peu rapide. Mais c'est tout à fait suffisant pour parler de sa façon de gouverner, de la politique qu'il a choisi d'entreprendre, dans ses grandes lignes...

 

François Hollande se voulait « normal », il en devient presque médiocre. Sa boîte à outils n'a pas l'air de convaincre les Français (sa cote de popularité ne cesse de chuter) et son interview lors du 14 juillet n'est franchement pas rassurante. Surtout lorsqu'il affirme : « La reprise, elle est là. »Quant à ses ministres, ils ont pris l'habitude de s'émanciper sur la place publique.

 

Il a consacré six mois au mariage gay, mais qu'a-t-il fait pour lutter contre le chômage ou l'insécurité ? Attendons les réformes nécessaires de 2014.

 

Sur la scène internationale, on a du mal à entendre la voix de François Hollande. Obama en oublie même son nom... Sur la scène européenne, c'est du pareil au même. Le pouvoir socialiste semble en effet plus attaché à casser le couple franco-allemand, qui représente pourtant 92% du PIB de la Chine, plutôt qu'à le développer.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

En France, on n'investit plus, on n'embauche plus, on ne crée plus de richesse : le pays est en panne. Il faut que François Hollande encourage l'entrepreneuriat et non qu'il l'asphyxie comme il l'a fait en 2013 en augmentant partout la fiscalité. Je pense que mon ami Jonas Haddad a raison de dire qu'il faut investir massivement dans notre jeunesse.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ?

 

J'aimerais que François Hollande arrête de se comporter comme le chef d'un clan ou d'un parti et qu'il soit le président de tous les Français, de ceux qui ont voté pour lui comme de ceux qui n'ont pas voté pour lui. Je souhaiterais qu'il s'attache à mener les réformes indispensables pour enrailler notre déclin, à l'image de la réforme des retraites ou encore de la question de la compétitivité, trop vite oubliée.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Si vous pensez comme moi, alors faites vivre la démocratie et engagez-vous dans vos territoires pour les municipales !

 

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Florian Brunner

Représentant des Jeunes Démocrates de France (Young Democrats for Europe),

Président des Jeunes Démocrates (MoDem) d’Alsace.

 

Florian Brunner

  

"Il faut un sursaut du peuple français"

09.08

 

Bonjour Florian Brunner. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Je suis actuellement Président des Jeunes Démocrates d’Alsace et Représentant des Jeunes Démocrates de France chez les Young Democrats for Europe. Durant mon parcours, j’ai toujours tenté de renouveler l’engagement et l’action politique. J’ai participé à de nombreuses démarches collectives dépassant les clivages au service d’un projet commun.

 

En 2008, après l’annulation de premières élections municipales à Colmar en Alsace par le Tribunal Administratif de Strasbourg, des jeunes de tous courants politiques se sont retrouvés pour constituer une liste dépassant les clivages. J’ai participé à cette aventure. Nous avons constitué une liste « Bougeons les lignes ! ». Le Maire est repassé dès le 1er tour. Notre liste a totalisé 1088 voix soit 5,39% des suffrages. Nous avons été remboursés et notre tête de liste, Tristan Denéchaud, a été élu au Conseil Municipal de Colmar. Nous avons constitué une association afin de structurer notre action. J’en ai été Secrétaire durant trois ans et Président durant un an.

 

Début 2012, dans le contexte du débat sur la Collectivité Territoriale d’Alsace, un collectif « transpartisan » de jeunes engagés sera formé. Les Jeunes Démocrates d’Alsace en font partie. Le collectif Alsace Unie regroupe outre les jeunes MoDem, des jeunes UMP, PS, EELV et « Bougeons les lignes ! ». Nous structurons une association début 2013 afin de défendre le « Oui » à la Collectivité Territoriale d’Alsace. Malgré le résultat du référendum chaotique, l’expérience sera positive pour les Jeunes Démocrates d’Alsace. Nous avons réussi à émerger et à nous affirmer dans une coalition, notamment au niveau médiatique. Nous avons pu entraîner une formation dynamique dans une campagne électorale qui mobilisait de nombreux acteurs. Les Jeunes Démocrates d’Alsace ont été fiers de défendre un projet pour l’Alsace et continuent de s’engager pour leur Région.

 

J’ai également commencé à travailler pour Jean Lassalle, le député MoDem qui fait un tour de France à pied pour écouter les citoyens. J’ai rencontré Jean Lassalle à Strasbourg, où j’ai organisé une réunion publique pour sa venue. Nous avons marché dans Strasbourg puis nous nous sommes retrouvés à Gueberschwihr pour entamer une marche de 17h à 00h30 où je l’ai guidé jusqu’à Ensisheim. Une marche sous les étoiles, où nous avons pu échanger sur l’exercice physique, les montagnes et la famille. Guidés par l'équipe des militants MoDem de Mulhouse, nous nous sommes rendus le lendemain à Mulhouse. J’ai été chargé par Jean Lassalle d'animer une équipe sur le thème des Jeunes et de l'Europe, dans le cadre des Cahiers de l’Espoir.

 

À côté de l’action politique, j’aime beaucoup pratiquer le sport. Je me suis adonné au ski, à l’escrime, à la randonnée, au jogging, à la natation et à la musculation. Je suis également un grand cinéphile, féru de l’actualité du 7ème art, avec un penchant pour l’action et l’aventure. Je compose également de la musique électronique et je travaille sur différents projets en ce moment.

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

En 2012, j’ai voté François Hollande au second tour de la présidentielle. Je l’avais annoncé dans les médias locaux. La présence de François Hollande dans l’élection présidentielle en tant que candidat de la gauche ne m’a pas surpris. En effet François Hollande, dès fin 2009 s’est lancé dans une phase de conquête du parti en vue de 2012. Un homme qui a été Premier secrétaire du Parti Socialiste pendant tant d’années avait forcément une bonne connaissance des réseaux et une bonne maîtrise qui en faisaient dès le début, le véritable favori des primaires socialistes. Certes, Dominique Strauss-Kahn était flambant neuf au FMI mais ses relations avec les femmes soulevaient déjà des scandales, il semblait évident qu’elles le rattraperaient. François Hollande semblait être un bon manœuvrier avec suffisamment d’intelligence et de fond pour y arriver. Surtout il était sous-estimé ce qui devait faciliter sa percée. Ça a été le cas. François Hollande avait un bon discours au départ et a amené des propositions intéressantes mais au fur et à mesure de la campagne, il a été piégé dans son parti. En outre, une fois élu, il était clair que l’équipe qu’il mettrait en place ne serait pas en accord avec un véritable changement et qu’il devrait s’en accommoder. « Le changement, c’est maintenant », personne n’y a vraiment cru. Le changement pour beaucoup de citoyens, c’était le départ de Nicolas Sarkozy. Et en effet, nous avons soufflé avec le résultat de la présidentielle. Nicolas Sarkozy était trop proche des thèses de l’extrême-droite, trop atlantiste. Nicolas Sarkozy ne répondait plus aux attentes de l’aile centriste de la droite qui a d’ailleurs voté pour François Hollande. François Hollande apparaissait comme un homme plus modéré et ouvert au dialogue. Nicolas Sarkozy est un homme trop fermé, trop autoritaire et chaotique dans son action. En outre, de nombreuses affaires ont animé le mandat de Nicolas Sarkozy. Il fallait en finir. Nicolas Sarkozy a perdu parce qu’il ne rassemblait plus son camp et surtout son aile modérée. La stratégie de siphonner l’extrême-droite a été un échec. Du président sortant, on attendait un barrage, pas un mariage. Tous ces facteurs font qu’un an après, je ne regrette pas mon vote pour François Hollande.

 

Après le délire sarkozyste pro-américain, le retrait des troupes françaises d’Afghanistan est à saluer. Dans la Défense française, nous continuons cependant à colmater les brèches. Notre Armée est encore de qualité et a une bonne capacité d’action, mais nous restons trop limités. L’intervention au Mali en reste un exemple : nous avons été leaders de l’intervention mais nous avons eu de grands soutiens logistiques de la part d’alliés comme les États-Unis. En outre, cette action au Mali a permis de mettre fin à l’autocongratulation de Nicolas Sarkozy, Chef de Guerre autoproclamé depuis l’intervention en Libye contre un homme à qui il avait ouvert les bras au début de son mandat. François Hollande n’étant pas crédible en Chef de Guerre, on est maintenant sûr de calmer les fantasmes de la classe politique française sur les expéditions militaires. En plus, ils ont l’air d’avoir compris que ça avait des coûts. La Défense européenne est un chantier très important. Nous devons le débuter. Les pays européens sont encore trop mous sur cette question et le chemin vers une armée européenne semble difficile. Mais il faut s’y atteler. Nous avons besoin de leaders qui fassent des compromis et qui, en même temps, sachent trancher. Nicolas Sarkozy tranchait à l’excès et François Hollande veut s’entendre avec tout le monde. Nous avons deux opposés. Au final ce serait plus simple, si ces deux personnalités n’en formaient qu’une pour trouver un équilibre. La légalisation du mariage homosexuel était une avancée nécessaire, même si un autre terme comme Union aurait été préférable et même si le débat suscité par cette légalisation a entraîné trop de violences. Ces violences auraient dû être évitées. C’est curieux que notre pays en soit arrivé jusque là avec un président plutôt tourné vers le compromis…Il faut dire que ces violences arrangeaient bien du monde. Pour la droite et l’extrême-droite, on ne parlait plus de leurs divisions et ils pouvaient mobiliser leur électorat sur cette thématique. Pour la gauche, on n’abordait pas d’autres problèmes au gouvernement. Heureusement, tout ce désordre est désormais fini. Il était temps, ça devenait usant.

 

Au niveau de la culture, François Hollande et son gouvernement ont eu raison de défendre l’exception culturelle dans le domaine de l’audiovisuel. L’exception culturelle est un sujet très important pour l’identité des pays et leurs marchés. L’exception culturelle ne concerne pas que la France mais l’ensemble des cultures et des pays qui doivent se protéger face à un marché très libéral et dangereux. Nous ne devons pas être abreuvés de culture américaine, nous devons aussi avoir nos propres contenus culturels. C’est aussi important que la question de l’environnement. La diversité culturelle doit être entretenue comme la diversité des espèces d’animaux ou de plantes. Jean-Michel Jarre, le président de la Confédération Internationale des Sociétés d'Auteurs et Compositeurs (CISAC) a rappelé ces éléments avec beaucoup de pertinence et un beau mordant. Nous ne sommes pas les Indiens d’Amérique, incapables de se défendre face aux colons. Le cinéma américain peut être de grande qualité mais il produit aussi trop de films et trop de films de mauvaise qualité. Un débat s’est ouvert sur ce sujet aux Etats-Unis. Les studios américains ont tendance à vouloir placer trop d’argent dans des blockbusters (ou « tent-poles ») censés ramener de gros bénéfices alors que le public n’est pas demandeur ce qui conduit à de grands échecs financiers qui remettent en cause toute l’industrie hollywoodienne. Avec Lone Ranger, Disney a subi de lourdes pertes. Disney tient aujourd’hui grâce au succès de ses parcs d’attraction Disney World. Nous ne devons à aucun prix rentrer dans un tel système qui risque d’ailleurs de s’effondrer. De grands cinéastes américains comme Steven Spielberg poussent des cris d’alarme. Nous pouvons construire une alternative, fondée sur une économie plus durable.

 

Nous pouvons aussi constater que les médias restent accrochés à la fonction de Président de la République. En fin de compte, la médiatisation de la fonction se poursuit mais cette fonction apparaît de plus en plus vide de sens. François Hollande est prisonnier de son camp et avec l’état de l’Administration française actuelle, il n’a pas de véritables leviers d’action. Les citoyens ont aussi tendance à tout ramener à la fonction présidentielle. La réalité, c’est que le Président de la République (c’était aussi vrai du temps de Nicolas Sarkozy) n’est pas responsable de tout. De manière plus globale, les responsables politiques ne sont pas la source de tous les maux en France. Il y a ce que toute une société (notamment celle qui a émergé en Mai 68) a échafaudé : une France à la traine, avec de nombreux problèmes de fonctionnement. Le système scolaire français connaît de graves problèmes de l’école primaire à l’Université, l’Administration française est une usine à gaz sans efficacité, la création et l’entrepreneuriat ne sont pas assez favorisés et il reste trop de pessimisme et de résignation. Les Français sont aussi trop figés sur le passé, il serait temps de penser à l’avenir. Le pays, l’histoire d’un pays est un concept auquel les Français semblent attachés. Ce concept a sa pertinence. Mais les Français doivent aussi prendre du recul. D’abord nous sommes tous des êtres humains sur une planète installée dans un espace qui semble infini. L’exploration spatiale est un grand défi aussi qui est à relever. La France a un rôle à y jouer, d’abord parce qu’elle y a pris une belle avance en Europe avec Ariane. La France s’est lancée dans la conquête spatiale sous l’impulsion du Général De Gaulle puis l’Union européenne a rejoint cette démarche. Dans les années 60, la France était la 3ème puissance spatiale dans le monde. Aujourd’hui l’exploration spatiale en Europe a un beau potentiel. Dans le domaine scientifique, il reste de nombreuses choses à accomplir. Il est important que les Français se mettent à comprendre l’avenir et à en parler. On ne fait pas l’Histoire en pensant à l’Histoire, on fait l’Histoire en pensant à l’avenir. Ce que nous regardons comme des actes passés ont d’abord été des actes d’avenir. La France d’ailleurs est un pays moderne avec de nombreux atouts qu’elle peut exploiter. Nous sommes au sein d’une union économique forte (l’Union européenne), nous ne connaissons plus de guerres sur notre sol, notre système sanitaire est efficace, nous avons de nombreuses possibilités. Rien ne justifie un tel pessimisme. Nous ne sommes pas dans un pays ravagé d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud, nous sommes en France et en Europe. Une différence de taille.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

Je ne pense pas que le « redressement » doive être l’objectif. Si l’on ne voit que ça, on risque surtout de ne rien atteindre. La crise ce n’est pas un passage entre une période où tout allait bien et une autre période où tout ira mieux. Il ne suffira pas d’attendre pour que tout se redresse par miracle. Dans le terme de « redressement », il y a l’idée aussi de tout rétablir comme dans un état antérieur. Or, soyons lucides, depuis les années 70, la France n’arrive pas à enrayer le chômage. Et les années 60, aussi éclatantes qu’elles ont pu être, comportent aussi leur part d’ombre. Nous n’allons donc pas remonter le temps. Ce qu’il faut, c’est initier un renouveau. Il faut oublier les vieilles méthodes pour entamer une démarche nouvelle et différente. Il y a tant de structures à changer, tant de réformes à faire que le terme « redressement » est faible. Nous devons parler de « Renouveau ».

  

Nous pouvons évidemment envisager de nombreuses réformes. Le système éducatif actuel n’est plus adapté à la jeunesse. Trop de pertes d'élèves chaque année sans diplôme, trop de chute du niveau, pas assez d'apprentissage et d'indépendance de l'élève (apprendre à apprendre…). L’obsession de la mémorisation dans le système scolaire français est une grave erreur. La capacité de mémorisation n’est en rien une preuve d’intelligence. L’intelligence humaine regroupe d’autres aspects comme la capacité de réflexion et de déduction. Ces aspects sont tout simplement ignorés voire méprisés dans l’Université française. On en constate aujourd’hui les dégâts. Les responsables universitaires les plus réformateurs sont paralysés, le système reste figé dans son inefficacité et refuse de bouger. Nous pourrions instaurer une sorte de BAC à la carte où les élèves trouveraient leurs spécialités avec une refonte totale de l’Université, une université moins théorique et plus proche de la pratique et du monde de l’emploi. Il serait important de mettre comme priorité l’enseignement des langues, encore une fois moins de théorie et plus de pratique. L'éducation est aujourd'hui également citoyenne. Elle apprend à vivre dans la société dans laquelle on évolue, à la comprendre, à devenir une personne civique et à se perfectionner dans un domaine choisi pour trouver un travail qui nous intéresse afin de gagner sa vie. Aujourd'hui, on demande à l'éducation de plus en plus de remplacer les parents dans le sens où, par la variété des cultures, elle a besoin d'apprendre les valeurs communes qui pourraient paraître basiques pour certains mais qui manquent à d'autres. L'éducation est dans un grand paradoxe aussi entre les riches et pauvres, avec une très forte inégalité. Elle en a un autre en ce qui concerne les zones géographiques. Elle a de plus en plus de priorités et est la base même de notre société future, de nos futures élites, elle doit de plus en plus accomplir des missions différentes et ceci avec des moyens qui ne suivent pas. Ainsi, à la place d'un service militaire strict, et à la place de rien (la journée d'appel à la défense qui est inutile), nous pourrions imaginer plusieurs options : un service européen qui sera au choix soit militaire, soit dans une association caritative pour apprendre à tout le monde, quelles que soient les ressources de ses parents, que la solidarité est une force et la base d'une société soudée, unie pour repartir dans une même direction, non divisée. Il pourrait également y avoir des partenariats dès le plus jeune âge entre les écoles des différentes nations européennes afin de créer un partage culturel européen, d’apprendre une langue très jeune. Tout cela va dans le sens d’un accès à la culture : développer les liens entre les nations européennes. Vouloir créer un État européen avec une Constitution, c'est bien, mais il faut déjà créer un lien culturel, du moins développer celui qui existe déjà. Rapprocher les générations lors des manifestations, conserver les cultures et traditions géographiques qui sont une richesse incroyable et qui prouvent que la France est un pays uni dans la diversité, un bon exemple pour l'Europe. Les jeunes devraient aussi pouvoir créer leur entreprise plus facilement. Quand on est jeune, on a de nombreuses idées, et pas d’argent pour les réaliser. Ensuite quand on a un peu de moyens on n'a plus d'idées ou beaucoup moins, sauf exception pour des gens très créatifs. C'est là que le lien doit se faire, entre d'un côté, des banques, des structures de financement (associatives, coopératives, ou encore publiques - collectivités), ou des entreprises importantes, voire des particuliers, et de l'autre côté, des jeunes qui ont envie d'entreprendre. Bien sûr, il y aura des pertes, des faillites, mais qui ne tente rien n'a rien. C'est encore une force de nos voisins allemands ou suisses, chez qui on voit nombre de jeunes entrepreneurs. Chez nous, si l'on n’a pas au minimum la trentaine, on ne nous fait pas confiance et on ne nous prête pas un centime.

 

Quelles que soient les divisions aujourd'hui sur la fainéantise, la qualité de travail des chômeurs, les qualifications des chômeurs, le principal problème est qu'il n'existe pas autant de nombre de places à pourvoir que de demandeurs d'emploi. C'est à dire que ce n'est pas parce que les chômeurs sont fainéants qu’il y a du chômage mais parce qu'il manque de la demande de travail. Cette pénurie de demande de travail s'explique par de multiples raisons combinées : la complexité de notre code du travail, des lois et règlements imposants et non plus naturels, un problème du lien éducation et monde du travail, des capacités non exploitées des personnes qui n'arrivent pas à se mettre en valeur et qui n'ont plus confiance en elles pour se lancer dans un travail et se perfectionner, ce dernier point étant essentiel aujourd'hui. Il faudrait mettre en place un système de retraite plus juste, négocier dans les conventions collectives, les branches, les conventions spécifiques par emploi, et créer une fiche nationale des métiers qui existent avec une tolérance de l'âge de départ à la retraite. L'espérance de vie augmente, mais la force de l'employé, sa santé ne suivent pas forcément en fonction de l'emploi qu'il a occupé durant toute sa vie.

 

Il y a aussi des blocages comportementaux ou barrières comportementales : nous ne pouvons que constater l’échec du vivre ensemble dans l’entreprise et l’administration. La rationalisation des process (procédés de création de biens ou de services) passe par une simplification outrancière des tâches de production, des savoir-faire se perdent et une déqualification technique des acteurs s’opère. Le but final est d’employer moins de monde, quitte à perdre en technicité. Depuis le début de la contraction du marché du travail, on voit se déployer avec force des stratégies de verrouillage et d’accaparement de postes, et ce jusqu’aux plus hautes responsabilités. De par leur formation, les cadres ne connaissent pas le terrain, entraînant des décisions hasardeuses et empiriques, ce qui les décrédibilise face à leurs employés. Une mise à plat est nécessaire : en temps de crise, le réflexe est de durcir les conditions de travail sans repenser l’organisation et les moyens en œuvre. Les solutions éculées sont maintenues coûte que coûte et les solutions alternatives ne sont pas mises en œuvre car on a exclu ou bridé les créatifs qui pourraient les porter. Il faut à tout prix attirer des individus prometteurs dans les filières professionnelles, qu’ils s’étoffent sur le terrain afin de donner à terme tout leur potentiel dans l’encadrement ou la recherche et développement. À l’exemple des CFA (Centre de Formation d’Apprentis), il faut que l’enseignement et le monde du travail se rapprochent pour leur bénéfice mutuel, avec des passerelles favorisant les va-et-vient entre enseignement et activités professionnelles pour les étudiants mais aussi les professeurs. Ainsi nous pouvons que constater un énorme gâchis, des potentiels bridés voire ignorés, ceux-là même qui nous permettraient de nous en sortir, mais par-dessus tout une crise de confiance. L’entrepreneur n’a plus la confiance de l’investisseur, le dirigeant n’a plus la confiance du travailleur, le politique n’a plus la confiance du citoyen, et les aînés n’ont plus la confiance de la jeunesse. On le voit déjà, il n’est plus question du Président de la République mais bien de nos problèmes, de nos lacunes et de nos erreurs. Il n’est plus question de l’Europe qui nous causerait du tort, il est bien question des retards de la France dans de nombreux domaines. Et l’Europe, on le voit, apporte de nombreuses solutions. Si nous voulons un avenir, nous devrons savoir l’inscrire dans le cadre de l’Union européenne. Ce que j’appelle de mes vœux, c’est un sursaut des Français. Il est trop facile de plier et de pleurer lorsque les temps apparaissent difficiles. Un peuple doit savoir se montrer courageux et nous ne nous en sortirons qu’en mobilisant l’intelligence collective.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ? Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Je peux lui dire qu’il ne sert à rien d’occuper une fonction comme la sienne, sauf pour s’attirer une multitude de désagréments, sauf pour se retrouver attaqué de toute part, sauf pour être perpétuellement sous le feu de la critique, sauf pour être observé par une foule de commentateurs ayant chacun leur vision des choses. La fonction de Président de la République apparaît plus aujourd’hui comme une source d’ennuis pour son occupant que pour un poste donnant des leviers d’action. Notre monde et notre pays ont changé. Nous ne sommes plus dans les années 60. Jouer au Général De Gaulle est adapté pour les jeux de stratégie retraçant les anciennes épopées, mais dans la réalité de notre présent, nous attendons autre chose. En outre, quelle preuve de manque de personnalité que d’imiter plutôt que de tracer sa voie... Les Français aussi doivent prendre de la distance avec leurs reliques. La fonction présidentielle doit être abordée à notre époque de manière plus décontractée, avec plus de recul. Arrêtons ce culte du solennel et de la complexité, allons vers un système plus simple et efficace. François Mitterrand était aussi un spécialiste de la posture hautaine. Laissons De Gaulle à l’Histoire, laissons Mitterrand aux archives. Un ancien Président qui mérite l’attention est à mon sens Valéry Giscard d’Estaing. Président centriste de 1974 à 1981, il adoptera une attitude plus décontractée, plus appropriée et lancera le pays dans un élan moderne et réformateur. De nombreuses réformes sociétales seront menées. Elles ne diviseront pas le pays comme la légalisation du mariage homosexuel, elles seront acceptées et appliquées. La légalisation de l’avortement était une réforme sociétale importante, elle n’a pas conduit les foules dans la rue. Valéry Giscard d’Estaing a inscrit son mandat dans l’innovation, une innovation concertée et assumée. La France a besoin d’un mandat de l’innovation. Aujourd’hui, François Hollande se perd dans une contemplation de la figure poussiéreuse de Mitterrand et de la figure de marbre de De Gaulle. Soit. Mais nous, nous avons besoin d’un visage de chair. François Hollande en bon élève socialiste, cite la figure gaullienne parce que tout le monde la cite, puis évidemment en vient à la figure mitterrandienne qui est plutôt controversée… Il ne va pas citer un Président centriste, jamais. Ce serait une hérésie pour les barons frileux de la gauche et pour les électeurs socialistes perdus dans le mysticisme d’un changement émanant de la gauche éternelle et pure. Qu’il ne le cite pas alors, pour caresser ses troupes dans le sens du poil. Mais qu’il s’en inspire, notamment dans la modernisation qu’il a pu apporter au pays, tout en concertant les différents acteurs. Alors que François Hollande a renvoyé la ministre Delphine Batho du Gouvernement, Valéry Giscard d’Estaing a su faire une place aux femmes dans son gouvernement, des femmes comme Simone Veil ou Françoise Giroud. Delphine Batho, en tant que Ministre de l’Écologie, du Développement Durable et de l’Énergie, avait le droit d’exprimer son désaccord sur la politique du gouvernement. En exprimant ce désaccord, ce n’est pas son attitude qui était choquante, ce qui était surprenant, c’était de constater que François Hollande n’arrivait pas à concilier sa propre équipe. Si Delphine Batho a protesté, c’est parce que François Hollande n’a au préalable pas écouté et n’a pas créé le consensus dans son gouvernement. François Hollande n’a pas su négocier. Comme Daniel Cohn-Bendit l’a souligné, l’éviction de Delphine Batho apparaît comme une manœuvre autoritaire et machiste. Daniel Cohn-Bendit qui est le seul, d’ailleurs, à proposer une stratégie et une démarche pertinentes pour Europe Écologie Les Verts. Sinon, dans le courant des écologistes, je ne vois personne d’autre d’intéressant. Ségolène Royal avait été bien mieux traitée par François Hollande. Peut-être que Delphine Batho aurait dû être la maîtresse de François Hollande, mais cela aurait été compliqué avec Valérie Trierweiler… Je n’ai d’ailleurs pas du tout compris l’affaire du tweet. Dérisoire. François Hollande doit savoir gérer son équipe, la fédérer. Lionel Jospin, qui a été l’un des mentors de François Hollande, arrivait bien mieux à encadrer son gouvernement en tant que Premier Ministre. François Hollande doit mettre en place une méthode du compromis, sinon il finira comme Nicolas Sarkozy. On ne lui souhaite quand même pas ça. François Hollande devrait vraiment travailler son concept de « candidat-président normal ». C’est tout à fait giscardien comme démarche. Nicolas Sarkozy s’y est risqué mais il s’est perdu, il était trop grisé par la fonction. François Hollande, après tout, est normal. Il est président de la République, soit, mais les chefs d’État, ce n’est pas ce qui manque dans le monde. Les médias français se concentrent sur le Président. Ce dernier entreprend des actions à la tête de l’État. Tout ça fait partie de la marche de notre pays depuis une longue période, c’est normal. Après, tout le monde ne devient pas Président de la République c’est sûr, mais il en va de même pour tous les postes décisionnels. La situation est normale. Nicolas Sarkozy était, en comparaison, plutôt étrange. L’homme est étrange.

 

François Hollande a raison, en revanche, de souligner l’importance de l’état psychologique du pays pour relancer notre économie. Et comme il le dit, l’optimisme est important. François Hollande est tout à fait libre d’être optimiste, il serait en train de pleurer sur le sort de la France et de dire qu’il ne faut plus rien faire, là, je me poserais des questions. Il y a tellement de Français pessimistes et fatalistes sans raison, laissons à François Hollande le droit d’être optimiste parce que, malgré la crise, notre pays a encore du potentiel, notamment dans notre économie. Le défi est de réussir à stimuler ces potentiels. Ce n’est pas impossible. Pour parvenir à relever des défis, il faut le vouloir. Nous sommes dans un contexte de concurrence. On n’a jamais vu un dépressif remporter une épreuve sportive. Il en va de même pour un pays. Si la France veut se maintenir dans le peloton de tête dans la compétition, il faut qu’elle ait l’énergie et la volonté. Nicolas Sarkozy n’exprimait que de la tension, il épuisait les Français. Le climat du mandat de François Hollande est plus apaisé et plus propice à un changement d’état d’esprit des Français. Et je pense que si la droite veut réellement se relancer, après tant de défaites électorales, il faut qu’elle passe à autre chose, elle a quelques leaders intéressants, en tout cas plus intéressants que Nicolas Sarkozy. Ce qui est certain avec François Hollande, c’est qu’au moins nous avons un Président intelligent. On peut encore avoir des étincelles. Soyons optimistes.

 

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Christopher Guéna

Entrepreneur. Militant Europe Écologie Les Verts.

 

Christopher Guéna

  

"Instaurer l'austérité revient à décréter le chaos"

18.08

 

Bonjour Christopher Guéna. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Bonjour. J'ai 22 ans. J'étais le plus jeune candidat à l'élection présidentielle de 2012. Je suis aujourd'hui entrepreneur et aspirant politique. Je suis encarté à Europe Écologie Les Verts depuis que je me reconnais dans leur critique appuyée du productivisme et dans l'attention qu'ils portent aux plus vulnérables.

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

J'aime le personnage. Hollande est à n'en douter un homme bon qui porte aux Français un amour sincère. C'est un homme respectueux, un homme qui a le goût du dialogue et le souci du consensus.

 

Sur le fond maintenant. Ses 60 engagements de campagne, on les connaît. Certains, bienvenus, parfois courageux, ont été réalisés : l'ouverture du droit au mariage et à l'adoption pour les couples homosexuels, la fondation d'une banque publique d'investissement, la création progressive de dizaines de milliers de postes supplémentaires dans l'éducation. D'autres, importants, ont été abandonnés : la réduction du déficit public à 3 % du PIB en 2013 et la tarification progressive de l’eau, du gaz et de l’électricité, engagement sur lequel le gouvernement doit revenir au plus vite. Toutefois, ces promesses non tenues ne font pas du chef de l'État un président du renoncement. Là n'est pas le problème.

 

Le problème du gouvernement, c'est qu'ils se trouve dans l'incapacité totale et déconcertante à endiguer le chômage de masse qui est à la racine de nos maux économiques et sociaux. Les quelques contrats de génération et emplois d'avenir ne permettront pas à plus de cinq millions de Français de retrouver un travail ! Là est le drame de sa politique.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

J'ai une obsession : l'emploi. Je propose la mise en place immédiate d'une TVA emploi. Je voudrais que l'on module le taux actuel quasi universel de 19,6% (20% bientôt) en fonction de la part de main d'oeuvre utilisée dans la fabrication et la distribution de tous les biens commercialisés. L'idée est d'encourager les entreprises à confier leur activité aux femmes et hommes plutôt qu'aux machines, lesquelles envahissent les chaînes de production et détruisent en masse des emplois pour n'en créer en retour qu'un petit nombre. Récompenser les entreprises qui participent du redressement par l'emploi. Sanctionner celles qui, cupides à l'excès, abusent du machinisme. Telle est l'orientation économique que j'appelle de mes vœux. Le plein emploi, j'y crois.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ?

 

Je voudrais lui dire qu'instaurer l'austérité dans le pays en augmentant les impôts et en procédant à des coupes sombres, c'est favoriser la progression des extrémistes, décréter le chaos.

 

Quelque chose à ajouter ? Merci !

 

Bonne continuation.

 

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Martin Dourneau

Membre du Pôle Projet des Jeunes Forces Démocrates - UDI, chargé des questions du logement.

 

Martin Dourneau

  

"Il faut changer de dynamique"

26.08

 

Bonjour Martin Dourneau. Qu'aimeriez-vous que nos lecteurs aient à l'esprit vous concernant avant d'aller plus loin ?

 

Je suis avant tout un citoyen. Je pense qu’il est nécessaire de le préciser car chaque engagement en politique est le fruit d’une vie citoyenne passée à observer, commenter ou même introspecter la société dans laquelle nous vivons. Ce cheminement a fait de moi un militant convaincu par les idées et les valeurs de mon parti, l’UDI. C’est alors que j’ai exprimé le souhait d’agir dans une logique d’action collective et éclairée au sein des Jeunes Forces Démocrates (JFD), notamment au pôle projet, dans lequel je suis chargé des questions liées au logement. Je m’applique également à agir au niveau local avec les Jeunes UDI dans le Maine-et-Loire. C’est donc à travers le prisme du jeune étudiant en droit de 18 ans que je suis, résolument engagé en politique pour faire valoir une certaine vision de la société, que je vais tenter de répondre à vos questions.

 

François Hollande est à l'Élysée depuis un an. Établir un bilan sur 20% d'un parcours donné n'est pas forcément pertinent. J'aimerais plutôt vous demander ce que vous inspirent ses orientations politiques telles que vous les percevez, sa manière de gouverner et de représenter la France en Europe et dans le monde ?

 

Effectivement, il semble assez prématuré d’établir un « bilan » de ce quinquennat dès aujourd’hui. Je tiens cependant à souligner que « l’agenda du changement », soutenu par Laurent Fabius et initié par François Hollande n’a été que très partiellement respecté. Ceci est une première donnée qui devient rapidement quantifiable pour tous les citoyens. Certaines mesures étaient singulièrement attendues et n’ont pas été honorées par le gouvernement. Ceci me semble dès lors particulièrement grave et préoccupant. Qu’un gouvernement finisse par échouer lors de la mise en œuvre de ses propositions, sous l’incidence d’un contexte difficile, est concevable. Ce ne peut être que le juste revers de l’histoire face à des mesures trop souvent incohérentes et qui viennent se placer hors des réalités. Cependant, abandonner la « vitrine » dont il pouvait se targuer lors de la campagne présidentielle, apparaît comme curieusement désobligeant de la part d’un Président de la République. Il est nécessaire pour l’exécutif de ne pas, sans cesse, marquer son éloignement face à une France de plus en plus inquiète. La crise de confiance de l’opinion publique vis-à-vis des hommes et des organisations politiques semble s’accroître à mesure que surgissent les distorsions internes aux partis politiques. Quelle réaction avoir lorsque surviennent des limogeages, évictions et autres petites phrases au sein d’un même gouvernement ? Cela est indubitablement le fait d’une certaine faiblesse dans les convictions et les idées qui animent les acteurs de la scène politique dès lors que la crédibilité d’une organisation se bâtit sur un véritable socle de pensée.

 

Voilà pourquoi, cher Nicolas, nous attendions bien plus de fermeté de la part de François Hollande dans l’exercice de sa fonction. Le contexte actuel exige du Président une capacité à réagir dont il ne semble pas avoir conçu l’extrême nécessité. Lorsque l’on confie à un homme la possibilité de restaurer les valeurs de la République, basculer les conservatismes et les conformismes, il est consternant que celui-ci fasse un si mauvais usage de sa fonction.

 

On ne peut également que déplorer sa présence sur la scène internationale. La renégociation du traité européen est un véritable échec. Le pacte budgétaire a été manifestement jugé « non négociable » par la Chancelière Angela Merkel. Une approche similaire avec les euro-obligations, qui sont tombées à l’oubli, est un autre marqueur de l’insuccès des mesures gouvernementales dans le domaine international. Le message politique porté par François Hollande n’est pas clair, ce qui fait de sa représentation à l’étranger une véritable gageure.

 

Le "redressement", il en est beaucoup question en ces temps de crises, en tout cas dans les discours. Quelles sont les décisions, les actions que vous appelez de vos vœux pour les prochaines années pour atteindre cet objectif ?

 

Il semble inutile, en dépit des affirmations du FMI et de l’Insee, de continuer à marteler que la France va « sortir de la récession ». La contraction de 0,1% du PIB prévue sur l’ensemble de l’année 2013 viendra asséner un nouvel insuccès pour le Président de la République. Il est donc nécessaire de se reconnecter à la réalité pour avoir une vision plus globale des enjeux. Notamment la situation de la jeunesse, élément phare de la campagne qui marque là aussi un véritable échec. Redonner sa dignité au débat public, cela s’inscrit avant tout dans une dynamique de proposition, de correction et d’ajustement.

 

La France ne doit pas rentrer dans une logique individualiste. Tout est conditionné par les moyens qu’elle saura se donner. Plus concrètement, je crois à une Europe fédérale. Il est nécessaire que la France joue un rôle majeur dans sa construction pour conserver son âme, ce qui fait sa cohérence. Les relations internationales initiées par le Président ne semblent pas entrer en ce sens et c’est un point qui m’attriste. Une unification de la politique sociale, fiscale, migratoire européenne ne peut qu’avoir un retentissement favorable pour la France et sa crédibilité mondiale.

 

Ainsi, j’invite le Président à changer de dynamique. Il faut manifester une énergie grandissante face aux problématiques actuelles. Engager des réformes est inévitable, notamment en matière d’économie où l’allègement de charges apparaît comme une évidence, vu sous le prisme de l’emploi. Je ne crois pas, du moins, partiellement, dans les emplois aidés qui ne viennent qu’obscurcir des chiffres du chômage de plus en plus brumeux.

 

Quel message souhaiteriez-vous adresser au président de la République ?

 

M. le Président de la République, bonne chance.

 

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Les personnes interrogées ont été contactées dans un esprit tendant à favoriser, sans préjugé, la juste représentation des grandes familles politiques françaises. L'ensemble des réponses sont publiées, par ordre chronologique de réception. Vous souhaitez interpeller un intervenant ? Poster vos propres réponses ? Les commentaires sont ouverts à cet effet ! Merci... Nicolas alias Phil Defer

 

 

 

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21 juillet 2016

« La France et l'EI : vers une guerre perpétuelle ? », par Olivier Da Lage

Olivier Da Lage, journaliste de longue date à RFI, est spécialiste du Moyen-Orient. En janvier dernier, il avait répondu à quelques questions pour Paroles d’Actu touchant en particulier à lArabie Saoudite en tant que chef de file du monde sunnite et propagateur d’une lecture de l’Islam qui lui est propre. Il a accepté, quelques jours après l’odieux attentat qui a frappé Nice le 14 juillet au soir, de saisir la proposition de tribune libre qui lui a été faite. Je len remercie : sa contribution est fort instructive, même si elle n’est pas des plus rassurantes... Je vous invite également à lire en complément, toujours dans nos colonnes, le texte qu'avait signé Guillaume Lasconjarias au mois de mars. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Aux armes

Sur une vitre de la Promenade des Anglais, juillet 2016. Crédits photo : Laurent Vu/Sipa.

 

« La France et l’EI : vers une guerre perpétuelle ? »

par Olivier Da Lage, le 20 juillet 2016 

Il a fallu deux jours pour que l’organisation de l’État islamique revendique l’attaque de Nice du 14 juillet dans laquelle plus de 80 personnes ont perdu la vie et plus de 200 ont été blessés. Mais que le chauffeur meurtrier qui a fauché d’insouciants touristes venus voir le feu d’artifice soit un jihadiste patenté ou un paumé pris de pulsions meurtrières et suicidaires à la fois a finalement peu d’importance. La revendication de l’EI ne laisse aucune place au doute : la France est l’un de ses principaux objectifs.

La France, c’est certain, n’est pas le seul pays considéré comme kafir (infidèle) par le califat autoproclamé. L’ensemble du monde occidental, les musulmans chiites et même la plupart des musulmans sunnites (y compris ceux du Golfe) sont des kouffar (infidèles) selon l’EI et, comme tels, méritent d’être combattus par son armée de jihadistes. Mais pour l’EI, la France est sans conteste un objectif principal, notamment (mais pas uniquement) pour les raisons suivantes :

  • la politique de laïcité mise en avant par l’État français ;

  • les récentes interventions militaires françaises à l’étranger, principalement dans des pays musulmans (Mali, Libye, Syrie, Irak et Afghanistan) ;

  • l’importance de la communauté musulmane sur le territoire français (entre 4 et 5 millions, sur une population totale de 66 millions).

Le concept de laïcité est généralement traduit en anglais par secularism. Mais cela ne rend qu’imparfaitement compte de son contenu. L’Inde et les États-Unis, par exemple, ont une constitution laïque (secular). Mais la religion y est omniprésente dans la sphère publique, y compris étatique. Par contraste, la laïcité française a été forgée au début du XXe siècle afin de rogner l’influence de l’Église catholique en appliquant une stricte séparation entre l’Église et l’État. La loi et la constitution française obligent l’État à être strictement a-religieux. Dans la pratique, cette politique a longtemps été dirigée contre les institutions catholiques.

« Les djihadistes assimilent à dessein la laïcité à la française

à un athéisme inacceptable pour tout musulman pratiquant »

Mais la dynamique actuelle voit un effondrement de la pratique religieuse chez les catholiques (et par conséquent, de l’influence de l’Église) tandis que gonfle le nombre de musulmans. L’islam est donc devenu la principale cible des politiques laïques depuis deux décennies et celles-ci sont souvent mises en avant (et en pratique) d’une façon agressive. C’est la raison pour laquelle de nombreux citoyens français musulmans se sentent marginalisés dans leur propre pays et dénoncent ce qu’ils perçoivent comme une islamophobie ambiante. Les organisations jihadistes profitent de ce sentiment pour assimiler la laïcité à l’athéisme, ce qui la rend inacceptable pour tout croyant adepte de la foi musulmane. Naguère al-Qaïda, désormais l’État islamique puisent la légitimité de leurs attaques contre la France en tant que pays athée de divers versets du Coran et de plusieurs hadith (les « dits » du Prophète) qui enjoignent aux fidèles de traiter sans pitié les incroyants qui refusent de se convertir à la vraie foi.

En dehors du Royaume-Uni, la France est le seul pays européen disposant d’une puissance militaire significative qui a été déployée hors de ses frontières à de multiples reprises depuis plusieurs décennies. Elles ont été menées principalement en Afrique, mais aussi en Bosnie durant la guerre des Balkans des années 90 ; en Afghanistan après le 11-Septembre ; contre le régime de Mouammar Kadhafi en Libye en 2011 et en Irak et en Syrie au cours des dernières années. L’intervention française au Mali en janvier  2013 a été le facteur décisif empêchant les jihadistes de s’emparer de la capitale Bamako. Jusqu’à ce jour, des unités françaises patrouillent au Mali et y traquent les jihadistes.

Par ailleurs, bien que d’autres pays soient également engagés dans des opérations à l’étranger contre les organisations jihadistes, aucun d’eux (à la possible exception des États-Unis) ne s’en vante aussi ouvertement que la France. En proclamant en toute occasion que la France est l’ennemi intraitable de l’EI et en revendiquant l’élimination physique de ses combattants et dirigeants, les dirigeants français donnent corps au récit de l’EI selon lequel les attentats commis sur le sol français ne sont que de justes représailles pour les morts provoquées en Syrie et en Irak par les bombardiers français. Naturellement, le point de vue français est diamétralement opposé : la France n’a pas d’autre choix que de détruire à la source ceux qui fomentent de l’étranger les attentats contre ses citoyens. Le seul point sur lequel ils semblent être d’accord est que chacun considère l’autre comme un ennemi mortel et irréductible.

« L’EI cherche à susciter des violences anti-musulmans

qui ouvriraient la voie à une guerre civile en France »

La stratégie développée par l’État islamique semble être la suivante : en multipliant les attaques meurtrières en France, l’exaspération des Français non-musulmans (principalement dans les milieux d’extrême-droite) prendra pour cible leurs compatriotes musulmans qui ont la même religion que celle dont se revendiquent les tueurs jihadistes. Si cela se traduit par des représailles violentes contre les musulmans de France, ce qui, pour l’heure, ne s’est heureusement pas produit, cela renforcera leur sentiment d’abandon par les institutions et l’État français, incapable (ou ne voulant pas) assurer leur protection contre la stigmatisation verbale et les attaques physiques. En fait, voici seulement quelques semaines, le chef de la DGSI Patrick Calvar, interrogé par une commission parlementaire, émettait la crainte que des organisations d’ultra-droite ayant recours à la violence se lancent dans une véritable guerre civile contre les musulmans vivant en France.

Comme les autorités françaises ont tendance à répondre à chaque attentat terroriste par une intensification des bombardements en Syrie et en Irak, cela convient à merveille à la stratégie de l’EI et tient de la prophétie auto-réalisatrice. Le fait est que, jusqu’à présent, le gouvernement français a bénéficié du soutien de l’opinion publique qui approuve les représailles militaires à l’étranger après chaque attentat sur le sol français. Pour le moment, du moins, le gouvernement tout comme l’opposition sont plus que jamais convaincus que les représailles militaires sont la bonne réponse au terrorisme et le soutien de l’opinion ne semble pas chanceler. Avec l’élection présidentielle distante de quelques mois seulement, aucun responsable politique ne veut pouvoir être taxé de faiblesse face au terrorisme.

Si toutefois de nouvelles attaques terroristes devaient provoquer toujours plus de victimes, ce qui, aux dires même du Premier ministre Manuel Valls, est hautement probable, les électeurs français pourraient reconsidérer leur opinion et se dire qu’après tout, le coût humain d’une intervention militaire extérieure est un prix trop élevé à payer. Mais même en ce cas, il n’y a bien sûr aucune garantie que l’EI répondrait par un arrêt des attentats à un arrêt (tout aussi improbable) des bombardements français sur ses fiefs de Raqqa et Mossoul. On a, bien au contraire, toutes les raisons de penser que dans un avenir prévisible, la continuation des bombardements français au Moyen-Orient aura pour corollaire le redoublement des attaques terroristes en France. Et inversement.

 

Olivier Da Lage

 

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15 septembre 2015

Jean-Vincent Brisset : « On ne détruira Daesh qu’en s'attaquant à son financement et à sa logistique »

Le mois dernier, Jean-Vincent Brisset, général de brigade aérienne en retraite et directeur de recherches à l’IRIS, acceptait de répondre, pour le blog, aux questions d’actualité que je lui avais soumises quelques jours auparavant. En cette journée de « débat » à l’Assemblée nationale sur l’intervention aérienne en Syrie planifiée dans le cadre de la lutte contre l’État islamique, j’ai souhaité l’inviter à nous livrer son point de vue sur ce moment politique et, au-delà, sur la manière dont il entrevoit, fort de son expertise précieuse sur les affaires aériennes notamment, la suite des opérations. Je le remercie pour la bienveillance qu’il m’a, une fois de plus, témoignée. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Jean-Vincent Brisset : « On ne détruira Daesh

qu’en s’attaquant à son financement et à sa logistique »

 

Jean-Vincent Brisset - Tribune

 

Sur le débat à l’Assemblée nationale, le 15 septembre 2015

L’Assemblée nationale vient de débattre sur les frappes aériennes en Syrie, débat retransmis sur LCP. Le moins que l’on puisse en dire est qu’il a été décevant. Décevant parce que les discours, à l’exception d’une partie de l’intervention du ministre de la Défense, sont restés de la très basse politique politicienne. Des seaux de larmes de crocodiles versés sur le sort des victimes, des torrents de bonnes intentions, de la communication. D’un côté un Premier ministre expliquant, droit dans ses bottes comme un Cahuzac face à la même Assemblée, que la ligne de la France sur le sujet n’avait jamais changé. Des députés qui, selon leur appartenance, vont de la critique molle et politiquement correcte à la flagornerie. Des présidentes de commissions pataugeant dans l’angélisme. La conclusion par le Premier ministre a été largement consacrée à une démolition en règle d’une opposition très divisée sur le sujet. Elle comprenait aussi, outre le whishful thinking sur la création d’une coalition anti-État islamique dont le Président serait l’initiateur, des affirmations sur le refus de tout contact avec Bachar qui font craindre que la France ne soit, comme elle l’a été en Iran, un frein à une solution diplomatique.

 

« Pour les politiques, les militaires sont des pions »

 

On en a oublié que l’on était là pour parler de l’engagement de la France dans une guerre. Et qu’un tel engagement avait des conséquences qui ne sont pas que de politique et de légalité internationale. À part d’étonnantes déclarations de la présidente de la Commission de la Défense sur l’augmentation des moyens de la Défense (?), rien ou presque sur les aspects pratiques de l’engagement décidé, sur les risques encourus, sur les cibles, sur les coordinations indispensables avec les autres intervenants, sur les coûts... RIEN. Encore une fois, les députés, tous bords confondus, et le gouvernement démontrent qu’ils considèrent les militaires comme des pions que l’on agite et la « guerre » comme une opération dématérialisée autour de laquelle on communique. La notion même de « but de guerre » est ignorée.

 

Quels « buts de guerre » ? Quelle stratégie politico-militaire pour la Coalition ?

Les « buts de guerre » ne sont pas définis de manière claire, même si les discours martiaux se multiplient et se répètent autour d’une même phrase : « Il faut anéantir Daesh ». Mais l’État islamique n’est pas Carthage, et c’est ce que nos politiques ne comprennent pas, ou ne veulent pas comprendre, ou font semblant de ne pas comprendre. On en reste à une conception selon laquelle la victoire s’obtient soit par la reddition complète de l’ennemi (qu’il soit anéanti ou seulement brisé), soit par une négociation. Mais ce type de victoire ne s’obtient que face à un adversaire dont le format est clairement défini. C’est loin d’être le cas.

Et l’équivoque ne se limite pas là. Parce que les gouvernants tendent à se prendre pour des chefs de guerre, surtout quand ils pensent que c’est bon pour leur image, ils se limitent à une perspective d’action essentiellement militaire. C’est facile et cela ne demande que le courage des exécutants. Et, si on se limite aux frappes aériennes, le risque de voir revenir des cercueils reste limité.

 

« Les coalisés n’ont pas de but de guerre commun »

 

Dans la lutte qui oppose aujourd’hui la « Coalition » et l’EI, les paramètres sont autrement plus nombreux. Surtout en Syrie. On est loin du schéma « un camp contre un autre ». Et les « coalisés » n’ont pas de « but de guerre » commun. Loin de là. Mais, sans se plonger ce débat, une chose est sûre, qui n’est pratiquement pas abordée : la suppression de la menace Daesh ne passera que par un tarissement de son financement et de sa logistique. Il faudrait pour cela une volonté commune qui n’existe actuellement pas et un courage politique encore plus improbable.

 

Quelle place pour la France au sein de la coalition ?

Pour le moment, l’action envisagée se limite à une action par des moyens aériens. Ceux engagés par la France en Irak peuvent être renforcés et/ou redéployés, mais on atteint vite des limites capacitaires. Le Premier ministre a déclaré que la France choisirait seule ses objectifs. C’est oublier que la France n’est pas la seule à survoler la Syrie et qu’une coordination est indispensable. Elle est nécessaire pour éviter les interférences entre aéronefs de la coalition. Elle doit aller plus loin, au niveau renseignement, ne serait-ce que pour éviter les tirs fratricides et les dommages collatéraux.

 

« Les forces françaises en Syrie seront tributaires d’autres

membres de la coalition en terme de logistique »

 

Plus loin encore, les moyens français engagés, déjà tributaires de soutiens au sol sur les terrains de stationnement, ne pourront pas se passer de l’aide apportée - entre autres - par les AWACS et les ravitailleurs de la coalition. On ne peut donc pas imaginer que la France puisse se singulariser alors qu’elle ne l’a pas fait en Irak. Par contre, le fait de donner une grande importance à l’indépendance que procure une bonne capacité de renseignement permet, comme c’était déjà le cas au Kosovo, de valider au niveau national des objectifs qui pourraient être proposés par un autre membre de la coalition.

 

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Vous pouvez retrouver Jean-Vincent Brisset...

5 octobre 2025

Philippe Pothon : « Les équilibres terrestres et maritimes ne sont plus... »

Vendredi 3 octobre s’est tenu, à la Maison d’Amérique latine à Paris, un vibrant hommage à Gérard Chaliand, dont il a beaucoup (et certainement pas assez) été question depuis quelques années et quelques mois sur Paroles d’Actu. J’ai raconté dans plusieurs articles, avec des intervenants de premier plan (je vous salue ici, Sophie Mousset et Patrice Franceschi) combien l’homme, de par son parcours et, surtout, son épaisseur humaine, était inspirant. Parmi ses contacts, qu’il avait partagés avec moi, outre les deux aventuriers cités plus haut, un nom, qui ne me parlait pas du tout - pas davantage que les deux autres à ce moment-là, à dire vrai : Philippe Pothon.

 

J’ai été amené à partager, à la demande de Gérard Chaliand, un ou deux des articles que l’on a fait ensemble, auprès de plusieurs personnes de son répertoire, dont ce fameux Philippe Pothon, de la part duquel j’ai toujours reçu des réponses très sympathiques. Alors je me suis renseigné un peu sur ce qu’il faisait. J’ai compris qu’il était un homme d’images et d’engagements, spécialisé dans le documentaire et volontiers aventurier lui-même. Grand connaisseur des milieux maritimes, et même sous-marins, très sensibles aux équilibres et, malheureusement, aux déséquilibres de nos écosystèmes, il a pris part à de nombreuses expéditions humainement enrichissantes, qui ont donné à ses engagements généreux de jeunesse une manifestation concrète.

 

Philippe Pothon a tout de suite reçu, avec enthousiasme, ma proposition de réaliser une interview ensemble. Pendant plusieurs mois, la proposition est restée vague, pas mal de choses à faire, je ne l’ai pas relancé tout de suite. Entre temps, de l’eau a coulé sous les ponts. Le 20 août décédait Gérard Chaliand. Ce fut un des sujets sur lesquels, évidemment, j’ai voulu l’interroger, et notre échange eut lieu à la mi-septembre. Je le remercie tout particulièrement pour ses réponses, desquelles transpire une grande humanité. À le lire, on désespère de l’Homme, et en même temps on se dit que tout le beau de cette planète mérite qu’on se batte ardemment pour lui (teasing : son histoire avec Divine et l’autre Philippe, et celle du silverback m’ont collé des frissons). Et qu’avec des gars comme ça sur Terre tout espoir n’est pas perdu ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (20/09/2025)

Philippe Pothon : « Les équilibres

 

terrestres et maritimes ne sont plus... »

 

Philippe Pothon lors dun donga du peuple Surma (Éthiopie).

 

 

Philippe Pothon bonjour. Je vous ai connu, au départ, par Gérard Chaliand, qui est décédé le 20 août dernier... Parlez-moi un peu de lui, de vos liens ?

 

Gérard était une encyclopédie, à cœur vécu, de l’histoire des guerres asymétriques depuis l’après guerre 39-45 jusqu’à nos jours et des guerres plus anciennes. Ce qui l’a amené à la connaissance, à l’analyse, à la création du métier de géostratège, qui n’existait pas à son époque. Tout cela est raconté par d’éminents spécialistes qui ont échangé avec lui sur les cinq continents et facilement trouvable sur internet, ou mieux en se plongeant dans ses livres, plus d’une cinquantaine me semble t-il.

 

Ce que j’ai à raconter sur lui est plus de l’ordre de l’humain. Nous avons partagé régulièrement, 26 ans de vie et d’histoire. Il est devenu une sorte de père adoptif, de père idéal avec qui on partage ses joies, ses peines, ses idées, sa vision de la vie.

 

J’ai rencontré Gérard à Singapour. Je venais de finir ma formation professionnelle de caméraman sous-marin à Marseille avec René Heuzey, connu pour ses magnifiques images de nuit du film Océans de Jacques Perrin. J’avais rencontré Patrice Franceschi par l’intermédiaire d’un ami plongeur qui m’a dit qu’il cherchait un jeune caméraman plongeur capable de filmer sur tous types de terrain. Attiré par l’esprit d’aventure, du documentaire et de la mer, je me suis présenté. Ma motivation m’a permis d’embarquer sur la jonque chinoise de haute mer en décembre 1999, à Singapour. Je n’ai quitté le bateau que 16 mois plus tard, lors du naufrage de La Boudeuse au large de Malte, à deux jours de rejoindre son port d’attache en Corse.

 

À bord, la discipline était de rigueur, même si on se marrait souvent. Patrice Franceschi avait dispatché les quarts en fonction de l’équipage. Je me suis retrouvé à partager celui de Gérard et de sa compagne, Sophie Mousset, de minuit à 4h et de midi à 16h. Ce qui était merveilleux avec ce quart, c’est qu’on était pratiquement les seuls éveillés la nuit et cela créait une atmosphère propice au partage, à la discussion sous les ciels étoilés ou sous les orages.

 

Nous avons passé des dizaines de nuits à échanger sur la vie, sur l’histoire. J’étais impressionné par le pédigrée de Gérard ! Plutôt proche des mouvements gauchistes dans ma jeunesse, je rencontrais une personne qui avait vécu l’histoire de l’indépendance des peuples du côté des indépendantistes, Algérie, Vietnam, etc… Gérard n’avait pas cette mauvaise manie de certains intellectuels qui pensent que, parce qu’ils ont vu, ils savent. Gérard avait cette faculté rarissime, lorsqu’il donnait sa confiance à quelqu’un, et son amitié, de l’écouter, de s’intéresser à son raisonnement et de s’enrichir tout en enrichissant l’autre de son immense expérience.

 

J’ai compris grâce à lui que le monde est bien plus complexe qu’il n’y paraît et que malgré, de belles idéologies d’égalité et de liberté, le pouvoir gagné par la force amène bien souvent à des formes de pouvoir sans liberté et sans égalité. La vie est toujours une lutte pour faire accepter ses idées. Il faut toujours se battre de manière pacifique de préférence, avec ses propres armes et surtout son intellect : sans cela, comme disait Gérard par une de ses phrases favorites  : «  Mort au vaincu ! ».

 

Gérard Chaliand, à Souleymanié avec Philippe Pothon, en 2019.

 

Bel hommage... Qu’est-ce qui, dans votre jeunesse, vous a fait aimer la mer et les océans, au point de vouloir leur consacrer une bonne partie de votre vie ?

 

Au départ j’étais plutôt attiré par la montagne. Mon père, instituteur et sportif, profitait des vacances pour diriger des colonies de ski l’hiver et d’escalade l’été. J’ai profité de mes niveaux pour encadrer le ski avec le CCAS (EDF). J’ai découvert la mer assez tard, lors d’une colonie de vacances organisée par les pompiers de Marseille en août 1992 à Carry-le-Rouet. J’étais animateur terrestre. Les animateurs qui le souhaitaient pouvaient accompagner les jeunes dans l’eau. Le Grand Bleu de Luc Besson venait de sortir, en 1988. J’avais adoré ce film pour sa musique, son rythme, son histoire, sa jeunesse de l’époque. Me retrouver sous l’eau a été une révélation. J’avais l’impression d’être sur une autre planète. Je pouvais voler en sautant d’une falaise et gonfler mon stabilisateur pour éviter de m’écraser au sol. C’était un nouveau monde à découvrir.

 

Vous avez fait des études de cinéma, qu’aviez-vous en tête au départ à cet égard ? Avez-vous su très vite que vous feriez du documentaire, et non de la fiction ?

 

J’ai quitté le domicile familial vers 16 ans pour squatter chez des amis soixante-huitards passionnés de cinéma et de musique. Ils avaient monté un collectif à la M.J.C. de Fresnes. Grâce à eux, je suis entré dans le monde du spectacle et de l’amour de la pellicule. Je passerais plus tard mon C.A.P. de projectionniste, qui m’a souvent permis de sortir de galère lorsque j’avais besoin d’argent pour financer mes formations de plongeur et mes premières caméras. J’ai fait l’E.S.E.C. (École supérieure d’Études cinématographiques de Paris) de 1995 à 1997. J’ai su rapidement que c’était le documentaire qui m’attirait, et non le film de fiction où les équipes sont plus grosses et où on attend longtemps avant d’être actif.

 

Le documentaire relate une perception d’une réalité vécue par son côté sensible et sensitif. Il donne la parole à l’autre. C’est pour cela que le documentaire n’a pas de commentaire. Ce sont les personnages du film qui racontent ce qu’ils vivent, pas de voix off. Cela demande un travail dingue pour concevoir un film de ce genre, et peu sont diffusés. Pour moi, la grande différence avec le reportage, c’est que le documentaire est politique, il donne la parole alors que le reportage la prend pour servir de prétexte à donner de l’information. Le documentaire répond au besoin d’un réalisateur de développer une idée. Le reportage est plus une commande d’une rédaction dans un besoin d’informer. Il n’y a pas de rivalité entre les deux genres audiovisuels. Il y a de superbes reportages et de médiocres documentaires. Généralement un documentaire demande plusieurs années de travail avant de voir le résultat.

 

Vous en avez un peu parlé tout à l’heure, mais que retenez-vous de vos aventures avec Patrice Franceschi, puis avec Jean Queyrat et ses équipes ? Diriez-vous qu’à leur contact vous avez véritablement eu l’occasion de connaître le monde ?

 

Les aventures avec Patrice étaient de l’ordre de l’aventure, de l’exploration, du dépassement de soi, de la rencontre des peuples. Patrice a cette faculté à pousser ses équipes dans la recherche de l’excellence et à s’ouvrir aux autres spécialités. Il a en lui cet esprit des Lumières, d’un mélange entre arts, sciences et aventures. Même s’il est important, le film en lui-même fait parti du package de l’aventure. Il s’écrit en fonction des évènements. Il faut être prêt à tout. Un beau matin, pas grand chose à faire. Patrice me demande si je ne voulais pas filmer en sous-marin le largage de l’ancre CQR en forme de cœur qui pouvait au contact de l’eau vous revenir en pleine figure. Je savais que ce plan était un test à passer mais que ce pouvait être aussi la fin de l’aventure. J’ai étudié la faisabilité avec le bosco (maître de manœuvre sur un navire, ndlr) de l’époque, Christophe Kerneau. Il m’a expliqué les risques du retour d’ancre et l’endroit où pour lui il fallait se positionner. Pour avoir une bonne lumière on a chercher le bon emplacement, fait des tests avec juste un masque et au final le plan était sublime. Comme souvent, chacun apporte un peu de ses connaissances. Avec Patrice, l’équipe de tournage était résumée à une personne. On pouvait se faire aider par un membre de l’équipage, mais généralement on se démerdait. J’ai appris à être autonome.

 

Avec Jean Queyrat de Zed Productions, c’était l’opposé. Le film est au centre de l’aventure. J’ai appris à tourner utile, aux meilleurs moments de la journée pour utiliser au mieux la lumière naturelle. J’ai commencé comme assistant et 2ème caméra. Au début de l’aventure en 2003, on était une grosse équipe. Un ingénieur son, Olivier Pioda, un régisseur, Christian Fleury, et Dany Cleyet-Marrel qui venait avec sa montgolfière faire les images aériennes. Les budgets étaient conséquents, merci M. Catteau. On est allé, quatre fois 1 mois en Éthiopie faire un film sur les Surmas en guerre contre les Bumis, sur quatre saisons. Les ambitions étaient hautes, la qualité et l’écriture primordiale. Il y avait même un écrivain qui est devenu un ami proche, Bernard Mathieu. On recherchait l’excellence filmique. On faisait du documentaire cinéma au niveau de l’image. 

 

Au contact de Patrice et de Jean, j’ai visité le monde dans des endroits parmi les plus reculés, où à l’époque, il y a moins de 30 ans, le tourisme était absent car inaccessibles. Ce que j’adore dans ce métier, c’est le partage entre deux cultures qui peuvent sembler éloignées mais qui au final partagent un besoin de se connaître, de se découvrir. C’est une ouverture au monde et aux esprits, des deux côtés.

 

Avec Patrice, j’ai rencontré les peuples de l’eau de l’Asie du Sud-Est, de l’île de Pâques aux îles françaises du Pacifique, de l’Océan Indien à Djibouti et la remontée de la mer Rouge, sur une quinzaine d’années. De 2003 à 2015, Jean Queyrat et Jérôme Ségur, son associé, m’ont entrainé en Afrique, dix fois en Éthiopie, chez les Boranas, les Hamers, les Mursis, chez les pygmées Baaka en Centrafrique, en Inde pour filmer le Kutiyattam, en Amérique du Sud chez les Kalawayas de Bolivie et dans les mines de Potosi, à 5000 mètres d’altitude, chez les Nenets de Sibérie et les Inuits du Canada, entre autres...

 

Quels sont les peuples, les visages qui, jusqu’à présent, vous ont le plus marqué ?

 

Chaque peuple que l’on rencontre renforce la diversité de l’humanité, par sa différence, par sa propre histoire qui l’a mené à survivre dans des milieux hostiles pour arriver jusqu’au XXIème siècle. Je pourrais parler des pygmées Baaka : je serais heureux de retourner, grâce au film, dans leur forêt primaire où n’importe quel occidental ne tiendrait pas trois jours. Les femmes, pour montrer leur bravoure, se taillent les dents en pointes. L’évolution du Centrafrique a amené le peuple Bantou à forcer la sédentarisation des pygmées, à les mettre en esclavage à leur service. Pour cultiver un lopin de terre dans la forêt, ils doivent demander l’autorisation sous peine de mort horrible, comme ça a été le cas pour le frère de notre cuistot. La joie du peuple Baaka se retrouve dans leurs magnifiques chants polyphoniques, une beauté ancestrale, une ode à la vie, qu’on avait tourné pour une série sur le patrimoine immatériel de l’Unesco.

 

Que dire du peuple Surma du sud de l’Éthiopie, avec qui nous avons eu le plaisir de filmer l’un des plus beaux donga (lutte traditionnelle éthiopienne avec des bâtons, ndlr), où plus d’une centaine de combattants s’affrontent à coups de longs bâtons de deux mètres. Le sang irrigue l’existence des Surmas. Le donga est la métaphore d’une existence de la lutte de nos ancêtres apparus il y a 195 000 ans sur ces terres, jusqu’à aujourd’hui. La vie au jour le jour pendant des mois tisse des liens étroits. Lorsque nous allions dans les zones de guerre en territoire Bumi, les regards étaient sombres, ténébreux. La mort rodait autour de nous. On sentait une grande crispation. Personne ne parlait.

 

Johnny était l’assistant de notre chaman Kallawaya en Bolivie. Il avait 12 ans. Il me suivait partout, s’intéressait au matériel, à notre grue. Tous les jours, il venait assister au dérushage des images. Il était prédestiné pour devenir un grand chaman dans les traces de son maitre. Ce qui nous rapprochait malgré les différences culturelles, c’est que l’on riait des mêmes scènes drôles, lorsqu’il y en avait.

 

L’histoire la plus marquante et la plus douloureuse a été en République démocratique du Congo, à l’hôpital de Rutshuru. Je suivais l’anesthésiste, Rémi Péru, qui faisait une mission avec M.S.F. Il était aux soins intensifs. Il y avait des adultes atteints de diverses pathologies, et une petite fille d’un an qui était dénutrie. Les jours passaient, et à force de patience elle semblait aller mieux. Sa maman venait la voir tous les jours, avec un bébé dans le dos. Puis un matin, je suis arrivé avec ma caméra, heureux de la revoir. Son lit était vide. J’étais perdu. Quelque chose venait de se briser en moi. Je n’arrivais plus à respirer. Elle était partie pendant la nuit. J’appris par la suite que le planning familial était mal vu des religions locales, et que les femmes enchainaient les grossesses. Quand deux enfants étaient trop proches, la femme devait choisir lequel nourrir, et souvent on gardait le garçon. Au début, suite à l’émotion, j’en ai voulu à la mère, mais que pouvait-elle faire ? Elle avait soutenu sa fille jusqu’aux derniers instants. Dans ce pays, c’était une preuve d’amour.

 

Sur le même tournage, j’ai suivi Divine, une femme dont c’était la dernière césarienne, car elle était allée voir le planning familial qui lui avait dit que si elle ne se faisait pas ligaturer les trompes, à la prochaine grossesse, elle courait un grand danger. Elle m’a laissé la filmer jusqu’à son accouchement avec bienveillance et gentillesse. Une fois le petit sorti, l’interne lui a demandé quel était le prénom du petit et elle a donné le mien. C’était un magnifique cadeau. Elle savait que MSF allait se retirer, car cela faisait 10 ans qu’il gérait l’hôpital et l’État ne prenait plus rien en charge. La vocation de MSF est de gérer l’urgence, pas de suppléer un État défaillant. Elle m’a offert une magnifique interview d’humanité et d’espoir. À sa sortie de l’hôpital, je devais attendre Divine dehors, sans chercher à la voir. J’avais posé mon trépied et j’attendais patiemment. Elle m’a fait la surprise de revêtir sa plus belle robe avec le petit Philippe dans ses bras. Une amie était venue la coiffer et la maquiller. Elle resplendissait. C’était une belle journée.

 

Touchant... Diriez-vous que toutes ces rencontres que vous avez faites vous ont donné foi en l’humanité ?

 

Lorsque l’on fait du documentaire, on prend le temps de vivre avec les gens, d’essayer de les comprendre, de vivre leurs quotidiens. Il y a souvent un échange, des cadeaux, la nourriture, le soutien financier. Avec Divine par exemple, elle m’avait demandé de payer la péridurale, ce qui était la moindre des choses. Cela me paraît normal de donner une contrepartie à toute forme de travail, même si cela peut biaiser les relations. Au fond, si la démarche est intègre et valorisante pour celui qui est filmé, la relation est souvent positive. Si l’une ou l’autre partie cherche à la déséquilibrer, alors les rapports et l’ambiance se compliquent. Il faut trouver le bon équilibre. Dans l’ensemble, dès que l’on s’intéresse aux personnes, la joie de vivre l’emporte. Nous avons tellement de connaissances positives à nous apporter que oui, les rencontres nous donnent foi en l’humanité.

 

Concernant ma foi. Je suis agnostique. Je crois en des forces supérieures à la connaissance humaine, qui dépassent ce que l’Homme peut imaginer. J’ai un certain recul par rapport à ces questions. Je n’oserais pas me mettre à la même hauteur qu’un Dieu hypothétique, contrairement à ceux qui prophétisent. Pour cette raison, on peut voir à travers l’Histoire depuis l’écriture et les Sumériens que les dieux changent suivant les époques. Comme le disait Gérard Chaliand, tant que l’on y croit, ils existent. Pour moi les religions sont des dogmes masculin qui s’affrontent pour le malheur des Hommes. La force de création, c’est la femme qui la possède en donnant naissance. C’est elle qui accouche de la vie. Le mâle a créé la religion pour prendre un pouvoir qui ne lui appartient pas en mettant la femme à sa botte et ça, ça m’est insupportable. On dirait que le mâle a eu besoin de soigner sa névrose d’infériorité créatrice.

 

Pour répondre à votre question, ça va être mon côté rebelle qui va prendre le dessus, mais j’ai eu beaucoup d’espoir dans les années 80-90 avec tous ces concerts pour la paix, la libération de Mandela, une espèce de concrétisation des décolonisations. Mais les grands financiers qui dirigent notre monde sont de sinistres crapules qui s’enrichissent du sang versé des peuples, en exploitant leurs ressources et en maintenant au pouvoir des systèmes dictatoriaux facilement manipulables. Regardez le nombre de dictatures à travers le monde, le nombre de personnes opprimées, les libertés de la presse muselée. Rien ne nous encourage à croire en un bien être de l’humanité, et l’actualité va dans ce sens...

 

 

Comment percevez-vous l’évolution des équilibres terrestres et maritimes depuis un quart de siècle ? Êtes-vous confiant quant à notre capacité collective à prendre conscience de leur fragilité, et à les préserver ?

 

Les équilibres terrestres et maritimes ne sont plus. Les scientifiques nous ont mis en alerte depuis les années 70. Il y a plus de 50 ans. La prise de conscience date du siècle dernier. Je constate juste une incapacité à préserver les équilibres. Pourquoi ? À cause de notre blocage à imaginer un autre processus de croissance économique. La croissance économique ne devrait pas être basée sur la quantité de produits, mais sur la quantité d’espèces vivantes sur Terre. Pour cela, il faudrait considérer l’espèce humaine comme une espèce invasive à réguler. Et là, comment réguler l’espèce humaine sans se détacher des religions... Je n’ai pas la réponse, car on peut vite tomber dans l’eugénisme ou le nazisme, mais de l’autre côté de l’Atlantique, certains s’en rapprochent avec leur idée de peuple élu supérieur. Notre planète va mal, et c’est de notre faute. Nous sommes trop nombreux pour que la Terre digère nos pollutions. Nos sols sont pourris, notre air est pourri, nos mers, nos océans. Les espèces disparaissent et que faisons-nous ? On trouve des milliards de dollars à mettre dans l’armement plutôt que dans l’épanouissement de l’espèce et de la planète. En y regardant bien, on s’aperçoit que ce ne sont que des mâles qui se prennent pour des dieux. Si Dieu existe, je le prie de bien vouloir les prendre en thérapie longue.

 

De quoi êtes vous le plus fier jusqu’à présent ?

 

Ce qui me rend le plus fier, c’est de ne pas sombrer dans la violence, mais de croire en l’esprit des Lumières, des arts, des sciences, de la recherche et la beauté de la nature.

 

Des regrets ?

 

Ne pas avoir pu dire adieu à ma mère qui a fait un A.V.C...

 

Vos projets et surtout, vos envies à venir ?

 

En 2024, on a refusé avec ma compagne Marie et mon fils Mahé de prendre des vacances touristiques. On voulait faire des vacances positives, être utiles, être créatifs. L’O.N.G. scientifique Lantuna, basée au Cap-Vert, nous a intéressé car son objectif est la protection de la biodiversité et la sensibilisation des populations locales aux problèmes de pollution. En période de nidification, l’archipel du Cap-Vert abrite la plus grande concentration de tortues Caouannes au monde. Lantuna a décidé de les protéger. Une vibration en moi me disait qu’on devait y aller.

 

Lantuna était intéressée par nos profils. Marie pouvait monter des ateliers artistiques et moi, avec Mahé qui fait des études de cinéma, pouvions alimenter leur site par des photos et des vidéos. Une première mission a concrétisé notre partenariat en 2024. Nous avons effectué des ateliers artistiques avec 300 enfants des communautés autour de Tarrafal. À partir des collectes de déchets plastiques sur les plages et dans les villages, nous avons réalisé des mobiles d’animaux marins.

 

Ce premier succès nous a encouragés à prolonger l’aventure et proposer, pour 2026, de nouvelles réalisations. Un visuel peint et gravé de 2m de hauteur par 4m de longueur, composé de 72 cartons toilés à base de packs de lait représentera de manière positive le besoin de limiter la pollution plastique pour que la biodiversité se développe à nouveau. Des pourparlers sont en cours avec l’aéroport de Praïa. La tortue, façonnée en utilisant des déchets plastiques et des filets de pêche usagés sur des supports métalliques mesurera 4m x 2m. La carapace de panneaux solaires en forme d’écailles alimentera une guirlande de LED aux couleurs rouges, entourant et dessinant dans la nuit les formes de la tortue sculptée. L’esprit des lumières alertera de la présence de ponte de tortues sur la plage. Des panneaux d’informations scientifiques encadreront la sculpture et valoriseront le travail de l’association Lantuna sur le site. Un accord avec la ville de Tarrafal est en cours.

 

Nous avons à cœur de montrer que la connaissance scientifique peut se mettre au service de la protection de l’environnement en impliquant les populations locales. Cette initiative se retrouve à Ribeira da Prata pour la protection des tortues marines, mais aussi à Porto Mosquito pour la protection des oiseaux marins et de la biodiversité marine. Une relation de confiance s’est installée entre Lantuna et les communautés. Ensemble nous espérons faire évoluer les mentalités. Notre mission viendra compléter les activités de Lantuna sur la plus grande île de l’archipel, Santiago. Nous proposons de collecter les déchets et de réaliser des créations artistiques originales. Les créations seront exposées comme des totems, symboles de la préservation de l’environnement. Un documentaire de 52’ témoignera de cette aventure humaine. Une bande annonce de présentation du projet pour 2026 est disponible  :  https://vimeo.com/1120126085. Je suis à la recherche de producteurs et diffuseurs...

 

Mes autres envies sont d’être à l’écoute du monde et des amis qui partagent mes idées pour développer des projets qui font avancer la pensée humaine sur des réflexions positives. Je travaille avec l’océanographe, Virginie Tilot sur un projet d’artiste Papou et amérindien sur leurs conceptions de la relation avec les esprits, divins et créatifs. Une plongée dans les ténèbres de l’histoire humaine. J’adore.

 

La fiction, ce n’est vraiment pas pour vous ?

 

J’adore aller au cinéma en salle. On a le son, l’image dans le noir et ça j’adore, c’est unique. On vit la magie du cinéma. C’est merveilleux, mais ce milieu ne m’attire pas. Trop de faux-semblants, de paraître, de bling bling. Je préfère le contact de la vie réelle, être confronté à la réalité. Peut-être juste par un besoin de garder les pieds sur Terre, ou de peur de me perdre...

 

Quel message auriez-vous envie d’adresser à un jeune pour le convaincre d’aller voir le monde dans ce qu’il a de sauvage et d’authentique, et d’œuvrer à le protéger ?

 

Lors du voyage chez les pygmées Baaka, nous sommes allés dans une saline, pour essayer de filmer un silverback (gorille au dos argenté). Après une journée à le pister nous n’avions rien dans notre besace. Il nous sentait et nous fuyait. On ne voyait que les femelles. Voyant notre échec, on retourne dans la saline pour filmer les éléphants qui s’abreuvaient. Endroit sublime, 16h, lumière qui tend doucement vers le rose. Et petit à petit, des guenons se mettent à sortir et à se chamailler. En un éclair, on entendit un craquement énorme et le silverback sortit du bois en hurlant. La saline s’est tue. Le roi était là, assis à 100m en train de mâchouiller une branche pour en récolter la moelle. Je demandais à notre garde si je pouvais me rapprocher. Notre garde s’était fait arraché une partie du crâne lors d’une rencontre qui avait mal tourné. Il me dit qu’on pouvait essayer, mais que si le gorille chargeait il fallait se jeter à terre et gratter le sol en regardant par terre, en signe de soumission.

 

Petit à petit on s’est rapproché, mètre par mètre avec un gros trépied et la grosse caméra dessus jusqu’à 10 mètres. Je sentais son étonnement, sa supériorité et en même temps sa curiosité pour ces bipèdes habillés. Nous ne faisions que des gestes lents, sans bruits, sans nervosité. Au plus près de lui, j’ai resserré au maximum pour n’avoir plus que les yeux et son regard fixe pénétrant était bouleversant. J’ai ressenti au fond de moi une sensation de tristesse et de douceur. Je n’arrivais plus à me défaire de son regard. J’étais hypnotisé. Le garde m’a tiré la manche pour me dire de repartir, en arrière, courbé face à lui en regardant le sol. Une fois éloignés, le silverback s’est levé en douceur et est reparti dans sa forêt. J’avais l’impression d’avoir été en contact avec un ancêtre.

 

Si ça ce n’est pas une histoire qui donne envie, je ne m’y connais pas... Merci. Un dernier mot ?

 

Lire Feu nomade de Gérard Chaliand. La poésie crue écrite à la pointe de son couteau...

 

Philippe Pothon.

 

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5 octobre 2025

Philippe Durant : « La volonté de qualité a toujours été essentielle chez Michel Blanc. »

Le rendez-vous était pris : quelques minutes après avoir échangé avec Richard Melloul au sujet de Michel Blanc (la retranscription de l’entretien est à retrouver ici), j’aurais un second appel téléphonique, avec son coauteur, l’historien du cinéma Philippe Durant, auteur d’un remarqué Alain Delon, un destin français, publié l’an dernier. L’occasion nous a été donnée d’évoquer leur ouvrage, Michel Blanc, Quand te reverrai-je... (Guy Trédaniel, octobre 2025), que je recommande toujours, pour le récit et pour ses photos. La disparition de l’acteur il y a un an, sa filmographie, sa personnalité et sa postérité. Delon, Depardieu et Woody Allen aussi. Quand te reverrai-je, Michel Blanc ? Tout le temps, partout, quand je voudrai, grâce à tes films. Même si, pour reprendre une phrase désormais célèbre, tu aurais pu vivre encore un peu... Merci, Philippe Durant, pour cet échange. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (25/09/2025)

Philippe Durant : « La volonté

 

de qualité a toujours été essentielle

 

chez Michel Blanc. »

Michel Blanc, Quand te reverrai-je... (Guy Trédaniel, octobre 2025)

 

Bonjour Philippe Durant. Comment est née cette bio sur Michel Blanc, et comment est-ce que vous vous êtes partagé le travail avec Richard Melloul ?

 

Alors comment est née la bio, c’est assez simple et compliqué à la fois. C’est une histoire d’édition comme toujours, c’est-à-dire qu’on a un ami commun, Richard, et moi. En fait, Richard voulait faire une bio, un hommage. Il ne savait pas trop comment s’y prendre et on m’a appelé à la rescousse. Et je suis rentré dans l’aventure parce que ça m’intéressait beaucoup, et j’ai surtout sympathisé avec Richard avec qui je m’entends très bien. Et c’est comme ça qu’on a construit le bouquin. Le bouquin, si vous voulez, l’écriture, c’est moi. Les informations, c’est un peu moi, c’est beaucoup Richard. Lui, il avait les photos, il avait ses souvenirs, donc on avait déjà une belle base. Et comme j’aimais beaucoup Michel Blanc, ça m’intéressait de le faire. On m’aurait proposé d’autres noms d’acteurs, que je ne vais pas citer, j’aurais dit non, mais là, oui, ça me touchait.

 

Est-ce que vous vous souvenez de quand vous avez découvert le Splendid pour la première fois ?

 

Je me souviens très bien. Je n’ai pas "découvert le Splendid", je n’en avais pas entendu parler parce que j’habitais en province, donc on ne savait pas très bien ce que c’était le Splendid. J’ai découvert les cafés-théâtres bien après, mais je me souviens très bien de la première fois où j’ai vu Les Bronzés. Ça m’avait beaucoup marqué. Moi j’étais ado, mais tous les gosses à l’école, on ne parlait que de ça, on se disait, qu’est-ce que c’est que ce truc ? C’est loufoque, c’est drôle, on n’avait jamais vu ça en fait. C’était plein d’humour, et ça m’avait beaucoup marqué. Comme ça avait marqué tous les copains à l’école. Et après, effectivement, en grandissant, si vous voulez, j’ai appris ce qu’était vraiment le Splendid. J’ai ensuite fait beaucoup de cafés-théâtres quand j’allais à Paris. Mais au départ, pour moi, c’était vraiment Les Bronzés.

 

Et justement, vous avez senti assez rapidement en regardant Les Bronzés que ces humoristes-là apportaient vraiment quelque chose de nouveau, y compris par rapport à ce qui se faisait avant, Les Charlots, etc. ?

 

On était dans une période de découvertes. Il faut se souvenir qu’avant, il y avait eu Les Valseuses, déjà, qui avait beaucoup bousculé les choses, notamment du point de vue de l’humour. Ils osaient vraiment des choses, jamais vues à l’écran, et juste après arrivent Les Bronzés, ou c’est un peu tout, n’importe quoi. C’était un peu le truc de potache. Mais nous, ça nous amusait beaucoup, parce qu’on n’avait jamais vu ça. Pour nous, l’humour, les films d’humour, il y avait De Funès, il y avait Belmondo, il y avait tout ça qu’on aimait beaucoup. Mais là, c’était autre chose. On avait l’impression que ça s’adressait à nous. On avait l’impression que les vieux, ça ne pouvait pas les intéresser.

 

Oui, c’était générationnel...

 

Voilà, c’était vraiment le truc des jeunes. Je ne sais pas du tout s’il y a des vieux qui sont allés le voir (rires). Mais à l’époque, pour nous, c’était notre film à nous.

 

Et je ne sais pas dans quelle mesure, à l’époque, quand vous l’avez découvert ce film, votre œil de cinéphile était déjà aiguisé. Mais est-ce que vous avez senti assez rapidement le potentiel talent collectif et surtout individuel de tous ces acteurs ?

 

On l’a vu assez vite. C’est-à-dire qu’à l’époque, je lisais beaucoup un magazine qui s’appelle Première et qui parlait beaucoup du Splendid. Donc moi, je les suivais d’abord à travers ce magazine. Et je les suivais aussi à travers certains films. Je ne dis pas que j’allais voir tous les films qu’ils ont faits à ce moment-là. Mais il y avait des films qui m’intéressaient, des films drôles. Et puis est arrivé, quelques temps après, pour moi, la plus grande explosion du cinéma français de mon époque, qui était Le Père Noël est une ordure. Il n’y avait pas Michel Blanc, c’est dommage. Mais c’était dans la lignée des Bronzés. Et là, on explosait tout. Je considère encore ça comme un excellent film, une excellente comédie qui est totalement délirante. Ils auraient très bien pu disparaître après avoir fait un film drôle. Eh bien non, ils continuent : en groupe, en faisant Le Père Noël. Puis ils continuent tout seuls. Arrive, quelques années plus tard, Marche à l’ombre. Là, on a été tous scotchés...

 

Un succès incroyable. 6 millions d’entrées !

 

Pour le coup, là, c’était vraiment notre génération. C’était hallucinant, ce film. Et puis, il y avait, pour moi la très grande qualité de Michel Blanc, à savoir les dialogues.

 

On va y revenir, sur les dialogues... J’ai appris beaucoup de choses dans votre livre, notamment qu’il était très mélomane. Très citadin, ce qui m’a fait marrer aussi, parce que j’ai compris à quel point il n’aimait pas la campagne. Je n’avais pas forcément ça en tête. Et qu’il était aussi très fan de Woody Allen...

 

Oui, c’est grâce à Woody Allen, je crois, qu’il a osé. Avec son physique un peu ingrat, sa timidité... Comment s’imposer dans le cinéma quand on n’a pas la personnalité d’un Louis de Funès, ou quelque chose comme ça. Eh bien non, il y avait quelqu’un d’autre qui correspondait, qui était Woody Allen. Alors, je ne dis pas qu’il a copié Woody Allen, mais il s’en est inspiré. Et surtout, ça l’a rassuré. Si Woody Allen y arrivait, peut-être le pourrait-il aussi...

 

Et justement, qu’est-ce que, dans sa filmographie, vous trouvez qui peut un peu être marqué par cette influence de Woody Allen ?

 

Je crois que ses premiers films, Viens chez moi, j’habite chez une copine, etc, ça correspond un peu aux premiers films de Woody Allen. C’est-à-dire les films où il était complètement à côté de la plaque. C’était le mec qui parlait pour ne rien dire, qui ne comprenait pas ce qui se passait autour de lui. Je crois qu’il y a vraiment, entre les premiers films de Woody Allen et les premiers films écrits par Michel Blanc, une correspondance, une liaison entre les deux.

 

Et d’ailleurs, je crois que vous n’en parlez pas forcément dans le livre, mais est-ce qu’il y a eu, de la part de l’un ou de l’autre, une espèce de volonté de rapprochement ou de travail ensemble ?

 

À ma connaissance, ils ne se sont jamais rencontrés. Probablement, Woody Allen était-il au courant des films de Michel Blanc, mais ce qui est sûr, c’est que Michel Blanc a suivi de très près la carrière de Woody Allen. Et quand Woody Allen fait des films un peu, voire très dramatiques, on retrouve Michel Blanc qui, tout d’un coup, fait lui aussi des films dramatiques, etc. Je ne dis pas du tout qu’il a copié, mais à chaque fois, ça lui ouvrait une nouvelle porte dans laquelle il pouvait s’engouffrer, en se disant : les Américains l’ont fait, je peux oser le faire en France, même si c’est beaucoup plus compliqué en France. Parce qu’on était vraiment dans des conditions très fermées - le cinéma français a toujours été très fermé. Et lui, grâce à Woody Allen, il dit : je peux y aller. C’est comme ça qu’il a écrit Grosse Fatigue, qu’il a écrit Embrassez qui vous voudrez, qui sont quelque part un peu inspirés de Woody Allen.

 

Et le portrait très détaillé que vous en faites nous donne l’impression de quelqu’un qui doutait énormément : même après le triomphe de Marche à l’ombre, on a l’impression que c’est plus l’inquiétude de l’après qui l’a étreint plutôt que l’enthousiasme.

 

C’était sans aucun doute un inquiet : un inquiet sur sa santé, un inquiet sur son avenir, un inquiet sur son physique, etc... Moi, je l’ai rencontré pas mal de fois, la première chose qui frappait, c’était son inquiétude. Quand il sortait un film, il était inquiet sur l’issue du film, sur les réactions. Il a été un inquiet total, de sa naissance à sa mort. Mais l’inquiétude, quelquefois, c’est un bon coup de fouet, parce que vous essayez à chaque fois d’être meilleur. Les gens qui sont sur leur derrière et qui sont convaincus d’être des grands comiques, acteurs ou scénaristes, se plantent en général à un moment ou à un autre. Lui a essayé à chaque fois d’avancer et de combattre justement la facilité et de montrer ce qu’il valait.

 

C’est sans doute celui de la troupe qui a pris le plus de risques ?

 

Oui, il a pris des gros risques. D’abord, il a pris le premier risque, de jouer seul, ce qui n’était pas évident parce que c’était une troupe. Lui, il ouvre la porte en disant, je m’en vais. Ça marche. Après suit Christian Clavier, suit Gérard Jugnot, suit Thierry Lhermitte, tout le monde suit. Mais c’est lui qui ouvre cette porte. Il prend des risques en jouant Monsieur Hire, des choses comme ça.

 

C’est un peu indiqué et suggéré dans le livre, Richard Melloul me l’a redit il y a une quinzaine de minutes : c’est bien de Josiane Balasko qu’il était le plus proche ?

 

Ah, totalement. Balasko aussi avait des douleurs en elle, son physique, ses origines, qui n’étaient pas du tout les mêmes que celles de Michel Blanc, mais qui étaient aussi des origines ouvrières. Le fait de pouvoir s’imposer en étant femme comique, ce qui était très difficile quand même, même dans les années 70, où les one-woman shows n’existaient pratiquement pas. Il y avait eu bien sûr de grandes actrices comiques, Jacqueline Maillan, Maria Pacôme, etc. Mais ça n’a pas été simple pour elle, et elle a trouvé un alter-ego, quelqu’un qui avait aussi des douleurs : ils ont partagé leurs douleurs, et ils ont surtout partagé leurs talents. Ils ont beaucoup travaillé ensemble. Quand Balasko me parlait de Michel Blanc, il y avait une émotion, il y avait quelque chose. On sentait qu’ils étaient liés par des liens autres que la déconnade du Splendid.

 

Ils étaient toujours un peu en retrait, de toute façon...

 

Tout à fait, oui. Ils ont tous les deux été, pas à l’écart, mais en retrait, assez vite. Elle avec ses pièces, parfois avec lui d’ailleurs, lui dans ses films, et voilà. Mais il ne faut pas croire non plus que la troupe du Splendid, c’était des joueurs de rugby. Ils étaient tous un peu indépendants. Clavier est un des premiers à le prouver, en connaissant un assez gros succès, très rapidement après le Splendid. Ils adoraient jouer ensemble, mais ils avaient conscience que pour continuer, il fallait qu’ils se séparent. Sinon, ils n’auraient pas duré. C’est la loi de la troupe : même les Branquignols, les potes de Robert Dhéry, pour ceux qui s’en souviennent, ont à un moment dû exploser pour continuer.

 

Vous évoquiez tout à l’heure, ses talents de dialoguiste dont vous parlez beaucoup dans le livre. Est-ce que vous pouvez m’en dire un peu plus ? Et je pose cette question d’autant plus facilement que je sais que vous avez aussi travaillé sur Michel Audiard. Qu’est-ce qui les distinguait dans leur talent de dialoguiste ? Qu’est-ce qui les rapprochait peut-être, tous les deux ?

 

Il y a une chose qui les rapprochait. Je vous dirais au passage que je suis très sensible aux dialogues, et que je regrette les dialogues du cinéma français actuel... Pour être un bon dialoguiste, il ne faut pas seulement avoir de l’imagination, il faut aussi avoir beaucoup lu. Or, souvenons-nous qu’au départ Michel Blanc envisage d’être prof de lettres, donc il lit beaucoup, il a toujours beaucoup lu. Et si vous n’avez pas en vous cette connaissance de la langue, cette connaissance des phrases, cette connaissance des mots, vos dialogues seront mauvais, pour être poli. Si vous l’avez en vous, Audiard l’avait de façon magnifique, Michel Blanc l’avait de façon magnifique, là, vous pouvez créer des dialogues qui sont splendides, sans jeu de mot !

 

Je me souviens très bien d’avoir dit à Michel Blanc, lors d’une conversation : vous êtes quand même, pour moi, l’un des deux plus grands dialoguistes vivants, le deuxième étant Bertrand Blier. Je lui ai posé la question : pourquoi ne faites vous pas plus souvent des dialogues de films dont vous n’êtes pas l’auteur, comme faisait Audiard ? Il m’a dit : parce qu’on ne me l’a jamais demandé. Moi je trouve ça concernant, parce que ça prouve que le cinéma français est d’une stupidité totale. Quand on a un Michel Blanc qui est capable de vous améliorer les dialogues, quand vous avez un Bertrand Blier qui est capable de vous donner des dialogues cinglants, vous ne restez pas avec un monsieur Du Genou qui a beaucoup d’imagination dans son scénario, mais dont les dialogues sont d’une platitude extrême.

 

Je n’avais pas forcément conscience, à ce point-là, de ses talents de dialoguiste.

 

Il y a les dialogues d’Audiard, ça claque. Mais les bons dialogues, ce ne sont pas forcément des trucs extraordinaires. Ça va tellement bien, ça roule tellement bien, ça enjolive tellement bien la scène... On ne s’en rend pas compte, mais c’est très important. Et Michel Blanc avait très bien compris ça. Et si on reprend tous les dialogues de ses films, on va trouver des phrases qui font mouche, qui sont magnifiques. Mais effectivement, on ne parle jamais du dialogue dans le cinéma français... Pourquoi, c’est tabou ?

 

On le fait davantage dans le cinéma anglo-saxon ?

 

Beaucoup plus. Ils s’attachent aux dialogues parce qu’ils savent que ça peut être important. Les Américains ne sont pas très forts là-dessus. Les Anglais sont très à cheval sur les dialogues... Un film, c’est un tout. C’est surtout quand on a des bons dialoguistes. J’ai encore en mémoire cette conversation, je vois Michel encore un peu bouche bée qui me dit, comme un petit gosse, oui, mais on ne fait pas appel à moi...C’est lamentable. Et il n’allait pas non plus prendre son téléphone en disant : je peux vous dialoguer tel film. C’est regrettable. Le cinéma français a été aveugle sur les talents qui étaient là, présents. Blier était beaucoup plus cinglant, mais il écrivait de très beaux dialogues...

 

On va parler un peu de Tenue de soirée justement, qui a été un point de bascule dans sa carrière. Il y a cette anecdote : Depardieu dit à Michel Blanc qu’il devrait conduire une Porsche, il lui prête la sienne et ça brise la glace...

 

Oui ! Tenue de soirée, c’est un film qui a été marquant. Je crois que Richard est beaucoup mieux placé que moi pour en parler, parce qu’il était sur le tournage, et qu’il a suivi ça de très près. Là, on tombe encore une fois dans les dialogues et dans le culot de Bertrand Blier. On a droit à une association de grandes personnalités, sans parler de Depardieu bien sûr, mais d’un auteur et d’un acteur qui est capable de jouer Blier. Ce n’est pas facile de jouer du Blier ! Il y en a beaucoup qui se sont plantés. Non seulement Michel Blanc le fait avec gourmandise, mais en plus le sujet n’est pas d’une facilité extrême...

 

Ce n’est pas simple à assumer !

 

Non, ce n’est pas simple du tout à assumer. C’est même très dangereux. Ça passe ou s’en casse.

 

Vous diriez qu’à partir de là, il a été vraiment considéré et respecté différemment en tant que comédien ?

 

Oui. Déjà, il a eu un prix à Cannes, ça vous marque un homme, comme dirait Michel Audiard. C’est quelque chose qui frappe. Tous les gens du cinéma, parmi ceux qui sont un peu intelligents, ont vu la prestation, ont vu le talent. C’est difficile de dénigrer ce genre de chose. On est passé de Michel Blanc alias Jean-Claude Duce des Bronzés, à Michel Blanc acteur. Il est tellement acteur, ça devient un problème, que personne n’ose lui proposer un rôle. Qu’est-ce qu’on peut lui proposer maintenant qu’il a fait ça ? Il tourne un peu en rond ensuite, ce qui est incroyable. Alors qu’avec les Américains, vous faites un film comme ça, vous avez 40 producteurs qui viennent vous signer un contrat, tout de suite. On a besoin de vous. En France, c’est « qu’est-ce qu’on va faire après ça, qu’est-ce qu’on peut lui proposer ? »

 

Petit aparté, à ce stade de l’échange. Dans l’ouvrage, le patronyme du fameux

Jean-Claude est écrit DUCE, et non DUSSE. Moi, spontanément, j’aurais écrit DUSSE,

et la plupart des occurrences sur internet ont privilégié les deux S.

J’ai demandé à M. Durant d’où il tenait cette certitude pour le C, il m’a envoyé

ce document sans appel, une capture d’écran issue des Bronzés 3. Plus de malentendu. ;)

Merci à lui. Nicolas, le 7 octobre 2025.

 

Et est-ce que vous diriez qu’au-delà de la chance inouïe pour un comédien d’être reconnu par tous pour un personnage, en l’occurrence Jean-Claude Duce donc, malgré tout, il a souffert d’être presque systématiquement identifié à lui par le grand public après avoir joué des choses comme Monsieur Hire, par exemple ?

 

Bien sûr qu’il en a souffert. D’un côté, il en a profité, parce que quand il joue Viens chez moi, j’habite chez une copine, etc, c’est un prolongement de Jean-Claude Duce. Ensuite il arrête, mais même s’il lui arrête, ça ne veut pas dire que les spectateurs arrêtent de regarder ces films. Ils continuent d’apprécier Jean-Claude Duce et de voir en lui Jean-Claude Duce, même s’il joue Monsieur Hire, même s’il joue un flic, etc. C’est quelque chose qui vous colle à la peau. C’est la fameuse anecdote avec Robert Mitchum et je ne sais plus quel acteur : ce dernier lui dit : « Moi, on n’arrête pas de me parler de tel rôle, tout le temps. J’ai l’impression de n’en avoir fait qu’un. » Et Robert Mitchum lui répond : « Mais moi aussi, j’ai fait 180 films, on ne me parle que de La Nuit du chasseur. » Et il ajoute : « Rassurez-vous, vous avez au moins un film. C’est rare dans le cinéma.

 

Et d’ailleurs, comme vous le dites très bien dans le livre, Jean-Claude Duce, c’est le seul personnage dont on se souvient du prénom, et a fortiori du nom, parmi tous ceux des Bronzés.

 

Tout à fait, c’est ça qui est extraordinaire. Ça ne tient rien, à des détails, mais ça a marqué, et ça marque encore.

 

Il est devenu presque un archétype de personnage, un peu loser et super sympathique...

 

Exactement. Si vous voyez un type en tongs, à moitié chauve et avec une moustache sur une plage, vous allez dire : « Tiens, Jean-Claude Duce. » C’est automatique. Et si vous êtes sur un tire-fesse dans la montagne et que ça s’arrête, automatiquement vous chantez Quand tu reverrai-je. C’est programmé. Maintenant, c’est l’ADN de tous les Français. Alors oui quelque part c’est lourd à porter. Et d’un autre côté, c’est magnifique d’avoir ça dans sa vie... Les autres n’ont pas cela. On a le « Okay » de Christian Clavier dans Les Visiteurs, des petites touches comme ça. Mais au niveau de Jean-Claude Duce, c’est rare... Dans le cinéma français, ils ne sont pas nombreux, les personnages dont on se souvient.

 

Et c’est quelqu’un dont on sent aussi les doutes. Il a eu l’humilité de comprendre que certaines activités n’étaient pas forcément pour lui. Est-ce qu’on peut dire qu’il a privilégié une forme de prise de risque, mais aussi de plaisir dans le travail ?

 

Je pense que s’il n’avait pas de plaisir, il ne le faisait pas. Ce n’était pas un masochiste. D’abord, il avait besoin de découverte. Il était fier à cet égard des films anglais ou italiens qu’il a pu faire. Il adorait son métier. Même s’il a eu du mal, il rentrait, et après, il ne voulait plus en sortir. Il adorait voir les gens jouer. Il adorait une certaine qualité. Vous ne l’auriez pas mis dans Le Facteur de Saint-Tropez, par exemple. Je ne pense pas qu’il aurait accepté de jouer dans ce genre de chose. Mais il avait l’envie de faire des découvertes, avec des prises de risque. Quelquefois, il était déçu. C’était quelqu’un de curieux. Dans tous les domaines. Il disait qu’il aimait beaucoup la musique classique, ce qui était exact. Si vous grattiez un peu, vous vous rendiez compte qu’il aimait beaucoup le jazz. Le cinéma, on l’a dit, il vous parlait de Woody Allen... Si vous grattiez un peu, il vous parlait de Comencini. Il avait l’envie, le besoin de changer, de savoir.

 

Alors que c’est vrai que, sans attaquer le grand comédien qu’il est, dans les dernières années, j’ai l’impression que Clavier a joué toujours un peu le même rôle de bourgeois un peu égoïste...

 

C’est-à-dire qu’ils se sont tous un peu sclérosés, les bons amis du Splendid. Je me suis le premier à en être attristé. Ils ont tourné en rond. Je ne sais pas pourquoi... Le plus intéressant, je dirais, c’est Jugnot, qui s’est lancée dans des films grandiloquents, ce qui n’avait strictement aucun intérêt. Mais qui, à côté, a fait de très bons films. C’est difficile à gérer, une carrière. Je ne dis pas que celle de Michel Blanc est exemplaire, mais il y a des moments où il a su se retenir, où il a su dire non.

 

Il a eu le prix d’interprétation pour Tenue de soirée et aussi pour L’Exercice du pouvoir. Quels sont, au-delà de ces deux rôles, ceux dans lesquels, pour vous, il mériterait d’être découvert ou redécouvert, notamment par nos lecteurs ?

 

Alors, dans quels rôles le découvrir ? Moi, mon film préféré, ça restera toujours Marche à l’ombre. J’ai le souvenir de quand je l’ai vu pour la première fois. Et quand je le revois, c’est toujours très fort. Et ça parle vraiment d’un temps, d’une société. Sinon, quels films ? Monsieur Hire, quand même, c’est un peu indispensable, pour qu’on comprenne la qualité du jeu de Michel Blanc. Forcément Tenue de soirée, Les Bronzés toujours, beaucoup d’autres...

 

J’ai bien envie de voir, justement, par rapport à ce qu’on disait, le film qu’il a fait avec Balasko assez récemment, Demi-soeur...

 

Non, ça a quelques années, mais c’est très émouvant. Et ça l’est d’autant plus émouvant que le film se voit à deux niveaux. Vous voyez des gens, mais vous savez au fond de vous, que ces gens, ces deux acteurs, se connaissent bien. Et ça vous travaille en même temps que vous regardez le film. C’est normal que ça les touche, parce qu’on sait qu’ils ont des influences ensemble, qu’ils ont un parcours commun. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est émouvant. Josiane et Michel ont osé jouer l’émotion.

 

Très bien. Quelques questions maintenant sur l’univers plus large du cinéma. Quelle réaction vous inspire la disparition (annoncée la veille de l’entretien, ndlr) de Claudia Cardinale ?

 

Ah... Moi, ça me fait du mal, parce que Robert Redford (décédé une semaine plus tôt, ndlr), Claudia Cardinale... C’est toute ma jeunesse, quoi. Quand j’allais au cinéma, je voyais tous ces gens-là, comme je voyais Belmondo, Delon, et je me rends compte que je deviens un vieux monsieur. Que le passé commence à se refermer, et ça fait du mal. Moi, il y a une question que je me pose : les jeunes d’aujourd’hui, de qui se souviendront-ils dans 40 ans ? Et là, je ne suis pas certain qu’ils aient un Robert Redford à se mettre sous la dent, ou une Claudia Cardinale...

 

Justement, vous avez consacré, il y a un an, je crois, une bio à Alain Delon. On imagine, a priori, assez peu de points communs et de ressemblances entre Michel Blanc et Delon, mais malgré tout, est-ce qu’il y en avait ?

 

Il y en avait au moins une qu’on oublie, et pourtant qui est évidente, c’était tous les deux des professionnels. Ce n’est pas aussi fréquent que ça en a l’air dans le cinéma. Et quand tu es professionnel, tu as des gens qui sont capables d’une grande générosité, et aussi des gens qui sont capables, non pas de se fâcher, mais d’être un peu soupe au lait, quand ça ne va pas dans la bonne direction, ou quand la compétence n’est pas forcément toujours au rendez-vous autour de soi...

 

Et sans doute que, de manière consciente ou pas, de manière volontaire ou pas, l’un suscitait beaucoup plus la sympathie du public que l’autre...

 

L’un, c’était naturel, qu’il cherche la sympathie, parce qu’il était naturel et sympathique Michel. Il était vraiment très chaleureux. Quand je le voyais, c’était toujours un grand sourire, etc. Delon était toujours sur la défensive. On n’avait pas forcément envie, quand on croisait dans la rue, de lui taper dans le dos, de tenter une familiarité avec lui comme souvent on l’a fait avec Michel Blanc. Ce sont des caractères très différents. Mais ce sont aussi des parcours très différents...

 

Vous évoquiez à l’instant les jeunes : dans 40 ans qui des années 2020 auront-ils encore en tête ? Qu’est-ce que l’historien du cinéma retient de Michel Blanc, et qu’est-ce qu’on en dira dans 20 ans, à votre avis ?

 

Il retient de Michel Blanc un humour caustique, correspondant à son époque, sans être vulgaire. Ce qui est assez difficile, contrairement à ce qu’on croit. Nombre de comédies depuis la fin de la guerre, ont été un peu bas de plafond. Lui, jamais. Il y a une une volonté de qualité. Dans les personnages, dans la façon de présenter les choses, dans les dialogues, bien sûr. Et ça, ça restera. Comme disait Michel Audiard, le prix s’oublie, la qualité reste. Encore une fois, je ne veux pas être méchant avec le cinéma français actuel, mais je ne suis pas certain que 90% des films qu’on voit en ce moment resteront dans 20 ans... Non pas parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’ils n’ont pas forcément la bonne qualité. Michel Blanc avait un soin presque de musicien, de trouver la bonne note. Et de créer une belle musique... Les Bronzés resteront, parce que c’est une symphonie de sons très différents mais qui finalement s’accordent bien. Ils ont été copiés ensuite, mais personne ne s’en souvient...

 

Question sur un sujet un peu compliqué, je viens de la poser aussi à Richard Melloul : croyez-vous qu’on reverra Depardieu à l’écran un jour ?

 

Je l’espère... L’homme parfait n’existe pas. Il faudra peut-être qu’un jour on s’en rende compte... En disant cela je ne dédouane pas du tout Gérard Depardieu. Ce qu’il a fait, ce sera à la justice de trancher. Simplement, n’oublions jamais l’acteur qu’il a été, ce qu’il a apporté au cinéma français et au cinéma mondial. Il y a eu des acteurs "parfaits", de grande qualité morale, etc, mais que souvent on a complètement oubliés, parce qu’on s’ennuyait déjà à l’époque alors maintenant... Quoi qu’il arrive, que la justice se fasse, mais l’acteur Depardieu restera. On ne pourra pas gommer Les Valseuses.

 

Pour conclure sur Michel Blanc, celui que vous croyez avoir compris, trois qualificatifs pour mieux le décrire ?

 

Culture. Émotion. Talent. Et en plus quelqu’un de très chaleureux.

 

Encore une fois, sa disparition a peiné beaucoup de monde. Moi j’ai 40 ans cette année, ça a touché pas mal de gens de ma génération, et même parmi les plus jeunes...

 

Ça a été un choc, parce qu’on ne s’y attendait pas. J’ai dit à l’occasion de plusieurs émissions faites au moment de sa mort qu’on avait perdu un membre de notre famille. Celle du cinéphile, ou simplement de l’amateur de films. Mais on ne s’en rendait pas forcément compte. Quand Delon est mort, un mur s’est écroulé. Et quand Michel Blanc meurt, l’air de rien, ce n’est pas le mur qui s’écroule, mais carrément toute la maison...

 

On pensait l’avoir plus longtemps parmi nous.

 

Oui, et je crois qu’on s’est rendu compte, au moment de sa mort, à quel point il était important pour nous, et à quel point il était en nous. On était attaché à lui, mais c'était tellement évident que personne n’en parlait. Sa disparition a désarçonné... Je n’avais pas sa photo dans ma chambre, quand j’étais jeune, j’avais plutôt celle de Redford. Mais il était là.

 

Quels sont vos projets, vos envies pour la suite, Philippe Durant ?

 

J’ai la chance d’aimer toujours le cinéma, pas forcément celui d’aujourd’hui mais celui de mon enfance. C’est bête à dire, mais le cinéma des années 70 était extraordinaire, et quand on a grandi là-dedans, ça vous marque. J’ai la chance, pour mes travaux, de souvent m’y replonger. C’est très agréable.

 

Après Delon, Blanc, vous vous verriez écrire maintenant une bio de Depardieu ?

 

Non, parce que ce sera comme pour mon Delon : si je pars pour une bio de Depardieu, ça va me prendre huit ans pour la faire. Je ne suis pas sûr d’en avoir le courage. Et je ne dis pas cela contre Depardieu. Bien comprendre le personnage serait passionnant. Mais plonger dans sa vie serait plus compliqué encore que dans celle de Delon. Je crois que je ne le pourrai pas. Et je le regrette, parce que ce serait passionnant. Et j’espère que quelqu’un le fera de manière objective. Le bonhomme est passionnant. Le nombre de sujets qu’il peut aborder dans une seule phrase !

 

Avez-vous un dernier mot ?

 

Quand te reverrai-je, par Michel Blanc...

 

Philippe Durant.

 

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