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Paroles d'Actu
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13 avril 2017

« Le retour de la IIIe République », par Fatiha Boudjahlat

Il y a trois mois, Fatiha Boudjahlat, enseignante et militante active au sein du Mouvement républicain et citoyen (MRC), acceptait mon offre de tribune libre autour de la thématique suivante : « L’identité nationale, c’est la République ? ». Son texte, intitulé « L'identité républicaine, la plus universelle des singularités », riche et sans concession aucune, mérite certainement d’être lu ou relu en cette période trouble - et pas simplement parce qu’on est à dix jours du début de l’élection présidentielle. C’est de ce scrutin, précisément, qu’il est question pour cette nouvelle contribution inédite qu’elle nous livre - sa dernière tribune en tant que secrétaire nationale du MRC : « Le retour de la IIIe République ». Tout un programme... Merci à vous, Fatiha, pour cette nouvelle marque de confiance. Une exclu Paroles dActu. Par Nicolas Roche

 

« Le retour de la IIIème République »

par Fatiha Boudjahlat, le 12 avril 2017

Les experts insistent tous, l’expérience de leurs séries d’échecs y incitant, sur la volatilité des électeurs repartis en 4 quarts, ainsi que sur le nombre d’électeurs indécis. C’est une campagne inédite.

D’abord parce que le vainqueur l’aura remporté sans parti, en dépit, voire contre son parti. La grande majorité des cadres LR avait tourné le dos à Fillon, qui a alors rebondi en s’appuyant sur des groupuscules comme Sens Commun. Mais lui avait la main sur la caisse et sur le parti. Prudence élémentaire que n’a pas eue Hamon, que les cadres du PS ont voulu à plusieurs reprises débrancher. Mélenchon gagne en dehors du PCF et du PG, son parti pourtant, il a bâti sa structure La France insoumise, tout comme Emmanuel Macron avec En Marche. Deux candidats, LR et PS, menant campagne contre leurs partis, deux candidats ne jouant pas la carte du parti. Une dernière ayant elle aussi créé une structure ah doc, le Rassemblement Bleu Marine, avec un logo bien différent de celui du Front national qui reste à la manoeuvre mais qui n’est pas sur le devant de la scène.

Ensuite par le rôle des primaires dans l’essorage des deux candidats naturels de la gauche et de la droite. Remporter les primaires nécessite de mobiliser un électorat qui s’avère le plus extrémiste. L’enjeu consiste après à rassembler, ce qui passe alors pour une trahison de ces premiers électeurs. Ni Fillon, ni Hamon n’ont voulu faire ce choix. Mais tant qu’ils semblaient être en passe de l’emporter, les autres électeurs et leurs concurrents malheureux faisaient contre mauvaise fortune bon cœur. Le cœur de midinettes, volatile, oui, animé par des fidélités successives.

Enfin, c’est un président sans majorité absolue qui sera désigné. Quand on considère que le PS est en passe de réaliser un score à un chiffre !

On se souvient que c’est Lionel Jospin, sûr de sa victoire, qui avait procédé au changement de calendrier induit par le quinquennat, faisant se tenir l’élection présidentielle avant celle des députés. Or, quand la gauche perd, elle perd toujours plus lourdement que la droite. Quand elle gagne, c’est toujours par un pourcentage plus faible que lorsque c’est la droite qui l’emporte. On est toujours plus déçus par la gauche que par la droite, qui dispose d’une assise dans les territoires plus solide.

« Quel que soit le candidat qui l’emportera,

on entrera dans un système de

cohabitation/coalition »

Quel que soit le candidat qui l’emporte, et surtout si c’est Macron, du fait même de la nature de sa chimère, au sens mythologique du terme, nous entrerons dans un système de cohabitation et de coalition. Macron a déclaré : « On n’a jamais vu, depuis 1958, le peuple français dire le contraire aux législatives de ce qu’il a dit quelques semaines plus tôt à la présidentielle. » Mais jamais le peuple français n’avait été autant éclaté, quatre candidats, et jamais il n’a dû se prononcer sur des hommes sans parti. Cohabitation parce que les grands partis LR, PS, RBM-FN remporteront un nombre important de circonscriptions. Et plutôt que d’assurer la gouvernabilité de la France, par une chambre des députés en accord avec la présidence, je pense que les Français, esseulés, retrouveront les reflexes de vote. Les Français gardent aussi un très bon souvenir de la cohabitation gauche-plurielle/Chirac. À ceci s’ajoute la loi sur le non-cumul des mandats, ainsi que la volonté de renouvellement, non des couleurs politiques, mais des têtes. Si Le Pen gagne, le choc sera tel que les Français plébisciteront les autres partis aux législatives, le réflexe républicain prévaut. Ce qui sera une situation idéale pour elle. L’absence de majorité la dispensera d’appliquer ses mesures folles, et elle en restera à la posture de chef, exerçant les missions régaliennes à haute valeur et crédibilité ajoutées.

« Macron serait un président de la Vème République

fonctionnant avec un parlement de la IIIème... »

Idem dans le cas de François Fillon, exposé par les procédures judiciaires, concernant sa femme et ses enfants, qui se poursuivront, qui ne bénéficient pas de l’immunité présidentielle. Avec Macron, outre la cohabitation, ce sera un système de coalition. Macron sera un président de la Vème République fonctionnant avec un parlement de la IIIème. Il devra convaincre et coaliser pour chaque décision, au cas par cas. Et même s’il présente le clivage gauche-droite comme désuet, les reflexes seront là pour ses députés qui ne disposent pas d’une colonne vertébrale doctrinaire commune. C’est peut-être la raison pour laquelle il a d’ores et déjà annoncé que tout moderne qu’il soit, il réformerait le code du travail à coup d’ordonnances, en vertu de l’article 38 de la Constitution. Il serait utile de lui rappeler que les ordonnances entrent dans les prérogatives du chef du gouvernement, pas du chef de l’État, il doit donc s’assurer une chambre à ses ordres et à ses couleurs. Or, son mode même de recrutement, le système McDo, venez comme vous êtes, incitera à la fronde permanente. Jean-Luc Mélenchon ne disposera pas non plus de majorité s’il est élu. Les députés ne sont pas élus à la proportionnelle mais à la majorité qualifiée dans chaque circonscription. Dans quelle mesure joue l’étiquette plutôt que l’expérience et le bilan du député ? C’est aussi ce que les prochaines élections permettront d’éclaircir. De bons députés seront sanctionnés, de mauvais candidats seront élus.

« Exercer le pouvoir suppose de la "puissance",

elle-même fonction de la capacité à projeter

de l’autorité... pas gagné pour tous ! »

Est-ce l’élection de trop d’un système, la Vème à bout de souffle ? On n’avait pas mesuré les conséquences du quinquennat et des primaires dans un régime présidentiel fort qu’est celui de la Vème. On dit souvent que notre régime est celui d’une monarchie républicaine. Comme pour les écrouelles, il y a une part de symbolique essentielle, ce que Macron reconnaissait en parlant de transcendance et de verticalité du pouvoir. Ce qui rend les propos et l’attitude de Mélenchon anxiogènes, on ajouterait de l’autorité à de l’autoritaire, et ce pourquoi il annonce qu’il ne restera au pouvoir que le temps de faire adopter une nouvelle constitution. Mais il ne s’agit pas de pouvoir mais de puissance, au sens que lui donna Joseph Nye : la capacité à faire adopter à autrui le comportement voulu par soi. Et cette puissance ne repose pas que sur des institutions, elle dépend en premier lieu de l’autorité. Et cette autorité est d’abord un consentement des personnes soumises à cette autorité. Elles consentent à prêter de la puissance à celui qui incarne cette autorité. Or, si Le Pen est élue, chacun se croira Jean Moulin en refusant d’appliquer la plus insignifiante de ses directives. Idem, pour des raisons différentes, avec Jean-Luc Mélenchon. Quant à Fillon, il ne pourra exiger du peuple des sacrifices parce que les affaires ont dilapidé sa crédibilité et sa capacité à obtenir ce consentement. Enfin, Macron qui joue les politiques modernes et le jeu participatif, est en mesure d’obtenir ce consentement, jusqu’à ses premières erreurs qui ne manqueront pas d’advenir, lui qui n’a eu de cesse de promettre tout et son contraire durant cette campagne folle.

 

Fatiha Boudjahlat

Enseignante et militante au sein du Mouvement républicain et citoyen (MRC),

Fatiha Boudjahlat est avec Célina Pina la cofondatrice du mouvement Viv(r)e la République.

 

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5 avril 2017

Marjorie Philibert: « J'ai voulu raconter l'aventure du couple, cette odyssée à la fois bouleversante et banale »

Marjorie Philibert est journaliste, parisienne, la trentaine. Fine observatrice de son époque, comme elle l’est de ses contemporains, elle nous livre un premier roman, Presque ensemble (éd. JC Lattès, 2017), écrit avec style et qui se lit avec aisance, un ouvrage d’une grande richesse narrative et sociologique. La vie de couple et les aventures, les plans de carrière confrontés à la réalité des parcours, les illusions et les déceptions, les espoirs et les désillusions, la quête de sens aussi... Un livre satisfaisant et prometteur, qui mérite réellement qu’on lui donne une chance : il interpelle, interroge, chamboule... bref il "parlera" à beaucoup de gens ... pas simplement aux trentenaires. Merci, Marjorie Philibert, pour cette interview, ces échanges. Merci également à Bruno Birolli, pour avoir initié cette rencontre, créé cette opportunité sans laquelle cet article n’aurait sans doute jamais existé... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Marjorie Philibert: « Jai voulu raconter

l’aventure du couple, cette odyssée

à la fois bouleversante et banale »

Q. : 26/02/17 ; R. : 28/03/17

Presque ensemble

Presque ensemble, éd. JC Lattès, 2017.

 

Marjorie Philibert bonjour. Quelques mots, pour débuter cet échange, pour nous parler un peu de vous, de votre parcours ?

J’ai été attirée très jeune par la littérature. J’ai toujours énormément lu et ai suivi des classes préparatoires littéraires, puis jai obtenu une maîtrise de lettres. Cependant je n’avais aucun attrait pour l’enseignement. C’est ce qui m’a conduit à choisir le journalisme et la presse écrite. Cependant l’envie d’écrire de manière plus personnelle et de raconter des histoires était toujours là et en 2015, j’ai commencé la rédaction de Presque ensemble.

Quelle est l’histoire de votre rapport à la littérature de fiction ? Vos émotions littéraires ? Vos références absolues ?

J’ai toujours lu beaucoup et surtout de tout : BD, récits d’aventure, polars, SF, et bien sûr, littérature classique. Je crois que l’essentiel est de suivre ses envies de lecteur, de ne pas suivre les modes qui voudraient qu’on ait absolument lu tel ou tel romancier contemporain. Aujourd’hui je continue à lire de tout, beaucoup de classiques, de récits de voyage, de théâtre, et assez peu de nouveautés.

« Les Choses de Perec sont pour moi

un chef d’œuvre »

Mes auteurs cultes ? En vrac : Montherlant, Céline, Simenon, Perec, Houellebecq. Ces deux derniers m’ont beaucoup inspirée pour Presque ensemble. Les Choses de Perec sont pour moi un chef d’œuvre, un récit très court, d’une sécheresse et d’une beauté radicale. Dans ce livre Perec tend vers l’abstraction la plus totale, ce qui pour moi est la qualité ultime, comme Flaubert qui voulait faire un livre « sur rien » . Les personnages des Choses sont à peine en chair et en os, ce sont quasiment des archétypes, et pourtant ils arrivent à nous émouvoir. Ce qui à mes yeux rapproche ce roman de la poésie pure.

On me parle également beaucoup de Houellebecq s’agissant de Presque ensemble, pour sa vision sombre de la société occidentale. Il est vrai que j’ai écrit un roman pessimiste, où les personnages subissent leur époque et son absence d’espoir, comme chez Houellebecq. Cependant Houellebecq ne parle pas tellement du couple, il parle plutôt des rapports entre hommes et femmes, ou plutôt de leur échec. J’ai voulu raconter l’aventure du couple, du début jusqu’à la fin, cette odyssée à la fois bouleversante et banale, cette bulle qui nous abrite pendant que les années défilent. En ce sens c’est un livre sur le temps qui passe.

Quand et comment l’idée de ce premier roman, Presque ensemble, vous est-elle venue ? J’aimerais que vous nous racontiez un peu tout ça, comme vous l’avez vécu en tant que primo-romancière : la confection de l’intrigue, la conception du squelette, l’écriture et ses codes à respecter, les moments éventuels d’euphorie, de découragement profond ? Les pensées type "Non quand même, je peux pas écrire ça... oh ?" Et puis cette idée de le publier ou non, les démarches, avec tout ce que ça suppose, de publier un roman...

Je me rappelle très bien du jour où je me suis dit : « Je veux écrire un roman ». C’était un jour d’octobre 2015 et je me suis mise à chercher une histoire. J’ai un tempérament qui fait que je peux mettre très longtemps avant de décider une chose, plusieurs années même, mais une fois que j’ai pris une décision, je suis sûre d’aller au bout. J’ai donc fait une première tentative avec une idée qui m’était venue mais je me suis arrêtée au bout de quelques chapitres car je n’entendais pas ma « voix » d’écrivain. Je trouvais que mon texte sonnait faux, ne me ressemblait pas. Je me suis alors demandée : qu’est-ce que tu veux écrire exactement ? L’idée de Presque ensemble m’est venue alors que j’étais en voyage de presse à Las Vegas. J’étais dans ma chambre d’hôtel au 26ème étage. Il y avait des grandes baies vitrées qui donnaient sur la ville. Le fait de regarder l’activité aussi folle d’une ville comme Las Vegas derrière une vitre, sans le son, m’a plongée dans une atmosphère étrange, comme si je regardais la réalité de façon distanciée. Freud dit que c’est d’ailleurs le propre du névrosé que de regarder la vie avec la sensation d’être derrière une vitre. Toujours est-il que cet état a été propice à l’inspiration puisque j’ai eu l’idée de la première scène le jour même. J’ai eu l’image de la rencontre entre Nicolas et Victoire dans un bar le soir de la finale de la Coupe du Monde de 1998, et j’ai écrit les premières pages là-bas.

De retour en France, j’ai continué à écrire, chapitre après chapitre. Je sentais que je tenais le fil de quelque chose qui était important pour moi, et que je ne voulais pas lâcher. La pire des choses pour un écrivain - et sa plus grande peur - c’est d’abandonner. Or je sentais qu’il y avait quelque chose en moi qui voulait que je termine cette histoire, même si elle n’était pas facile à écrire. J’avais en tête un modèle de construction précisément inspiré de Perec : l’histoire d’un jeune couple, de la fin du 20eme siècle jusqu’au début du 21ème siècle.

J’ai mis un an à terminer ce roman car en parallèle j’écrivais un autre livre, de journaliste cette fois, en collaboration avec l’historien Fabrice d’Almeida qui est paru en octobre 2016, Sur les traces des serial killers (éd. de La Martinière). Je travaillais sur ce livre la journée et sur mon roman les soirs et les week-ends.

« Au bout d’un an d’écriture en solitaire, j’ai traversé

une période de doute... j’ai eu besoin

d’un regard extérieur, celui d’un éditeur »

En octobre 2016 je n’étais pas entièrement satisfaite du résultat mais j’ai envoyé mon manuscrit à plusieurs éditeurs car au bout d’un an d’écriture solitaire je traversais une phase de doute. J’avais envie de reprendre le manuscrit mais j’avais besoin de mener ce travail sous le regard d’un éditeur. Après plusieurs refus je suis partie en décembre en Malaisie, assez démoralisée. J’étais à Penang, une ville charmante aux bâtiments coloniaux anglais décrépits, lorsque Laurent Laffont, le directeur des éditions Lattès, m’a appelée pour me dire qu’ils acceptaient de publier mon manuscrit. Bien sûr, ça a été une grande joie. Je suis rentrée à Paris en mars et mon éditrice Anne-Sophie Stefanini m’a proposé une publication en janvier 2017. Comme j’avais un peu de temps devant moi j’ai commencé à retravailler certains passages dont je n’étais pas très contente, puis au fur et à mesure je me suis replongée dans le texte et je l’ai énormément réecrit. J’ai aussi rajouté une centaine de pages, ce qui fait qu’à la fin je me suis demandée si l’éditeur accepterait toujours de le publier ! Heureusement ça été le cas. Je pense que j’ai beaucoup gagné en force entre la première et la deuxième version. La première était plus sèche, en ce sens plus influencée par Perec, et pouvait à ce titre être perçue comme un exercice de style, un « à la manière de ». Dans la deuxième version j’ai donné plus de place au lyrisme, à la poésie du quotidien, qui rendait l’histoire plus vibrante.

Presque ensemble nous propose de suivre, sur une grosse quinzaine d’années, le parcours d’amour et de vie de deux personnages, Nicolas et Victoire, qui se sont rencontrés vous le disiez dans un bar à Paris le 12 juillet 1998, jour fameux de ce 3-0 face au Brésil après lequel, dixit le regretté Thierry Roland, on pouvait « mourir tranquille ».

Je lis peu de romans, j’ai beaucoup aimé le vôtre : il est bourré d’humain pour le meilleur et pour le moins glorieux, de tous les questionnements qu’on peut se poser et que nos générations se posent. Quelques illusions, et souvent pas mal de désillusions, mais des désillusions qui n’étonnent pas tant que ça, parce qu’on n’est plus tout à fait dupes. On s’identifie à eux (parfois beaucoup), à leurs joies, à leurs galères du quotidien. On se voit à travers eux revivre ce qu’on a vécu, dans le privé ou dans l’actu. Aucun trentenaire, pour ne parler que d’eux, de nous, ne sera indifférent à cette lecture je pense. Qu’est-ce qu’il y a de vous dans ce livre, Marjorie Philibert ? Jusqu’à quel point n’est-il pas autobiographique ?

Je ne savais pas que Thierry Roland avait dit ça, si j’avais su je l’aurais mis en exergue du livre ! Plus sérieusement, de dire qu’après la victoire des Bleus on peut mourir tranquille, ça résume bien l’euphorie un peu irréelle qui régnait à ce moment-là. Comme un doux sentiment de victoire qui flottait, et que le pays n’avait plus de problèmes. Mais comme vous le dites, les désillusions des personnages n’étonnent pas tant que ça le lecteur parce qu’on vit dans une époque sans illusions. J’ai mis bien sûr beaucoup de choses de moi, précisément cette désillusion, qui est autant le propre de l’époque que celle de la jeunesse, du moment où on confronte ses rêves d’adolescent à la réalité de la vie d’adulte. Les désillusions sont même un passage obligé dans les romans d’apprentissage du 19ème siècle, de Balzac à Stendhal, et la leçon de ces grands romanciers réalistes est que pour pouvoir survivre dans une société qui voit la naissance de l’industrialisation et l’accélération du capitalisme, il faut faire le deuil de certains de ses idéaux. C’est ce qu’illustrent les personnages des Illusions perdues, Lucien de Rubempré qui s’aliène pour atteindre la reconnaissance sociale parisienne et son double David Séchart qui choisit de mener une vie dans l’ombre, loin du tumulte du monde mais paisible à Angoulême.

« La désillusion de Victoire et Nicolas est surtout

générationnelle : les interdits et les idéaux

de l’époque de leurs parents ont disparu »

La désillusion de Nicolas et Victoire est cependant autre. Il y a bien sûr le constat que le monde du travail n’est pas tel qu’on l’imaginait, que les études qu’on a menées n’ont pas grand rapport avec leur débouché final et que le travail qu’on peut trouver (car les opportunités ne sont pas si nombreuses) n’a pas grand sens. Il y a aussi la désillusion du couple, mais pas tant que ça : ils mènent une vie modeste dans leur deux-pièces rue de la Glacière, mais précisément pour cette raison, ils arrivent au début de leur histoire à se ménager des moments de bonheur à travers des choses simples comme partir en week-end ou prendre un chat. Mais il y a surtout une désillusion générationnelle que subissent beaucoup de trentenaires, qui si on peut dire est propre à un changement d’époque, à savoir que leurs parents les ont élevés en fonction d’idéaux largement influencés par 68, et que le temps que leurs enfants arrivent à l’âge adulte ces idéaux ont disparu. Les parents de Victoire l’ont ainsi élevée dans une grande permissivité sexuelle, en l’encourageant à l’adolescence à avoir des expériences qui l’épanouiraient, or pour la génération de Victoire la liberté sexuelle est un acquis, il n’y a plus rien à conquérir, on est plutôt passés à une ère où la relation humaine est menacée par la valorisation du consumérisme sexuel. Ce qui fait que lorsqu’elle vit ses premières expériences extra-conjugales, celles-ci n’ont pas le frisson de l’interdit, mais la renvoient plutôt face à un vide existentiel, du fait de la facilité et de la banalité de la chose.

« Notre génération n’a pas connu de guerre, mais

elle subit des changements extrêmement

rapides et perturbants... »

Ce livre n’est pas autobiographique au sens où je n’ai pas eu une si longue expérience du couple et de la cohabitation, j’ai plutôt voulu fuir ce modèle. Par contre j’ai vécu cette perte des idéaux, ce sentiment dont mes personnages ne sont pas forcément conscients, celui de faire partie d’un monde en train de disparaître, en raison de l’accélération de l’économie de marché, de la mondialisation à marche forcée qui se répercute directement sur nos vies. Ainsi entre le moment où j’ai commencé mes études de journalisme en 2004 et aujourd’hui, j’ai vu un nombre grandissant de plans sociaux, de licenciements, de journaux qui mettaient la clef sous la porte. J’ai le sentiment d’avoir appris un métier qui est en train de se terminer (ou comme certains journalistes disent pudiquement de « se transformer »). Nous sommes une génération qui certes n’a pas connu de guerre, qui a la chance de bénéficier des progrès de la technologie mais qui subit pourtant des changements extrêmement rapides et perturbants.

Quels sentiments vous inspirent Victoire, Nicolas, ces deux personnages que vous avez vraiment réussi, je trouve, à rendre touchants, attachants, bref vivants ? Imaginons que vous puissiez, à un moment du récit, n’importe lequel, vous changer en personnage du livre pour prévenir ou conseiller telle ou tel, changer le cours des choses, quel moment, et que feriez-vous ?

« On est beaucoup plus l’héritier de l’histoire

de ses parents qu’on ne l’imagine »

Quand j’ai commencé l’écriture du roman, Victoire et Nicolas étaient un peu la quintessence de tout ce que je détestais dans la vie (les pauvres). Ils étaient à mes yeux, lâches, passifs, ordinaires, sans panache, purs produits d’une époque d’où l’insolence comme moteur artistique et social a disparu. Puis au fur et à mesure, je me suis mise à m’attacher à eux. Le temps passé ensemble, je suppose. J’ai compris qu’ils n’avaient pas forcément eu le choix, et que qu’on le veuille ou non, on est beaucoup plus l’héritier de l’histoire de ses parents qu’on ne l’imagine. Et puis, l’attachement qu’ils éprouvent l’un pour l’autre les sauve en quelque sorte. À la fin Victoire fait le bilan de leur vie et se rend compte que la somme de toutes les banalités vécues ensemble a malgré tout constitué une vraie histoire d’amour, une histoire de quinze ans, qui aura été, à l’un et à l’autre, la plus importante de leur vie.

« Elle se rallongea sur son lit et repensa à sa vie avec lui, en une énigme obsédante. Il y avait eu leur rencontre. Il y avait eu le cinéma. Il y avait eu les milliers d’heures passées côté à côte à dormir, faire le ménage ou regarder la télévision, dont ils ne se souviendraient jamais. Il y avait eu tout ce temps à tourner en rond, toutes ces journées où ils auraient pu se dispenser de vivre. Il y avait eu Ptolémée. Il y avait eu l’appartement, les voisins, les sorties, les vacances. Il y avait eu les gens et les villes. Il y avait eu tout ce qu’il y avait partout. À présent, elle s’en rendait compte, leur histoire avait été la principale aventure de leur vie.  »

Dans ce roman, on voit notre monde tel qu’il est, pas forcément des plus réjouissants : la place croissante de l’individualisme, pour ne pas dire des égoïsmes, d’un matérialisme sans âme, avec très peu finalement de visées « plus grandes que soi » comme disent les Anglo-saxons. Est-ce qu’il est plus ou moins difficile de s’y épanouir qu’à d’autres époques, pour vous ? On parle beaucoup du manque de transcendance de nos jours, vous en pensez quoi ?

« On se moque volontiers des déclinistes... mais

n’oublions pas que Houellebecq reste

l’écrivain français le plus lu à l’étranger... »

Les Anglo-Saxons ont en effet une expression, « Bigger than life » que j’adore, et qui s’applique à tout, au fait de prendre l’Eurostar comme à celui de changer de couleur de cheveux. De fait les Anglais sont excellents pour pointer l’écart entre la mesquinerie du quotidien et nos rêves de grandeur, alors que nous Français avons parfois un peu de mal avec l’autodérision. Effectivement l’époque actuelle me donne le sentiment d’une absence de légèreté, d’insolence. Je suis consciente des limites du « C’était mieux avant » : nos parents ont connu effectivement les Trente Glorieuses qui furent une période exceptionnelle de croissance, mais la génération de nos grands-parents a vécu deux guerres mondiales, ce que personne ne voudrait revivre. Cependant je me sens assez proche du constat de Zweig qui datait le déclin de la société occidentale de 1914. L’Europe a connu une apogée - intellectuelle, artistique, politique - et un rayonnement sans précédent au début du siècle et en un sens la Première guerre mondiale a marqué le début du déclin. Nous ne faisons que poursuivre ce déclin. Aujourd’hui on se moque volontiers des déclinistes qui seraient des sortes de néo-réacs nostalgiques. Mais l’écrivain français le plus lu à l’étranger reste quand même Houellebecq, qui a construit son oeuvre autour de cette vision.

Partir à l’autre bout du monde pour fuir un quotidien qui oppresse et qui use, tout plaquer de ces habitudes et de cette routine sans but pour se sentir utile "ailleurs" (et, donc, de préférence "loin"), comme le fait Nicolas à la fin du récit, c’est quelque chose qui vous chatouille ?

« À défaut de grandeur, Nicolas trouve dans

l’humanitaire à l’étranger un dépassement de la

petitesse qui le guettait s’il était resté à Paris »

C’est quelque chose que j’ai commencé à mettre en place il y a quatre ans, quand j’étais à la fois insatisfaite de mon métier de journaliste et de ma vie à Paris. Tous les hivers, je pars quelques mois en Asie du Sud-Est, où j’emmène mon travail, puisqu’aujourd’hui je vis essentiellement de mes livres. Mais c’est un exil de confort, et non comme Nicolas pour trouver un sens à ma vie. D’ailleurs, Nicolas, (qui devient de plus en plus lucide au fil des années) perd rapidement ses illusions sur l’humanitaire en arrivant aux Philippines. Cependant je n’aimerais pas partir définitivement, car je suis attachée à Paris, à la France, à sa vie intellectuelle et culturelle et moi qui ai grandi à l’étranger en raison d’un père diplomate, je ressens le besoin d’avoir un « port d’attache ». Mais disons que la tentation du bout du monde peut être d’autant plus forte que la société est de plus en plus dure et offre de moins en moins, précisément, de sens. Ce que Nicolas découvre aux Philippines c’est l’éternel choc de l’Occidental arrivant en Asie : une sorte d’indifférence souriante aux tracas de l’individu, un prix négligeable accordé à la vie humaine, qui permet parfois de relativiser certaines choses. À défaut de grandeur, il y trouve du moins un dépassement de la petitesse qui le guettait s’il était resté à Paris. Victoire, elle, veut transcender sa condition en faisant un enfant seule, en enterrant le rêve du couple, ce qui est un choix fait par de plus en plus de jeunes femmes aujourd’hui.

Lors d’une interview que vous avez donnée au mag Twenty au mois de janvier, on vous a demandé ce que serait pour vous la liberté aujourd’hui. Moi j’ai envie que vous me disiez ce qu’est à ce stade de votre parcours votre conception du "bonheur". Est-ce que l’idée que vous vous en faites est très différente de la vôtre il y a dix ou quinze ans ?

« Ma conception du bonheur ? Préserver

cet équilibre entre voyage et écriture... »

Ma conception est évidemment très personnelle. Le bonheur serait de continuer la vie qui est la mienne, où j’ai trouvé une sorte d’équilibre entre voyager et écrire. Qui sont certainement les deux choses que je préfère dans la vie.

C’est quoi vos projets, vos rêves pour la suite ? Que peut-on vous souhaiter ?

Du bonheur, de l’amour et des ventes !

Un message pour quelqu’un, n’importe qui ?

J’ai dédié ce livre à ma grand-mère qui aura 97 ans en avril car c’est une femme exceptionnelle qui m’a appris à affronter la vie.

Un dernier mot ?

« Quand t'as vingt et un ans, la vie est nette comme une carte routière. C'est seulement quand t'arrives à vingt-cinq que tu commences à soupçonner que tu tenais la carte à l'envers... et à quarante que t'en as la certitude. Quand t'atteins les soixante, alors là, crois-moi, t'es définitivement largué. »

Stephen King

 

LA QUESTION EN + (Q. : 30/03- R. : 03/04)

Nabilla Benattia, starlette du néant qui voit se former autour d’elle, au salon du Livre, une cohue de badauds et de journalistes, attroupement que ne connaîtront jamais des centaines, des milliers d’auteurs ayant pourtant plus certainement contribué à la culture avec un grand "C"... en tant qu’auteur(e ?), en tant qu’observatrice de notre société, ça vous inspire quoi ? Et-ce que, véritablement, ça dit quelque chose de notre époque ?

« La célébrité ne contribue pas à la valorisation

de l’art mais à celle de l’argent »

D’abord je crois que pour un auteur il n’y a rien de pire que de se dire qu’on contribue à la culture avec un grand "C". Je déteste les majuscules, pour moi ça renverrait plutôt au "C" de connerie... Un auteur ne doit pas avant tout chercher à faire partie des institutions, pour citer un génie absolu qui était Roland Topor, un artiste c’est toujours celui qui marche à côté des plates-bandes, qui cherche les papiers gras sur la pelouse. Et un jour brusquement ou au contraire lentement, quelques personnes commencent à trouver que les papiers gras, c’est formidable. C’est alors qu’un attroupement de badauds et de journalistes comme vous dites se forme et qu’on commence à décréter que seuls les papiers gras ont de la valeur et que par exemple le type qui regarde les choses depuis un toit, par exemple, n’a pas d’importance. Jusqu’au jour où tout le monde veut monter sur un toit... etc etc.

Voilà pour résumer ce que je pense du rapport de l’auteur à la célébrité, à savoir qu’il faut être conscient qu’elle ne fait que contribuer non pas à la valorisation de l’art mais à celle de l’argent. Parfois les deux se croisent et c’est tant mieux, sauf que la célébrité des uns, même quand elle est méritée, vient toujours constituer un obstacle à celle de ceux qui arrivent après, parce qu’on attend d’eux qu’ils rentrent dans des cases, qu’ils délivrent non pas quelque chose de nouveau, mais quelque chose qui ressemble à ce qu’on connaît déjà parce que c’est rassurant. Quant à Nabilla, se comparer à elle n’a pas grand sens dans la mesure où elle attire évidemment au salon du Livre un autre public, qui ne lit pas forcément et que ses ventes ne retirent rien par exemple, à celles des auteurs des éditions de Minuit. Sans compter que certains littérateurs n’ont pas nécessairement beaucoup plus d’intellect qu’elle, sans avoir ses attributs physiques...

 

Marjorie Philibert

 

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6 décembre 2016

François Durpaire : « Si Fillon n'élargit pas son électorat, Marine Le Pen a ses chances... »

Un an après la sortie de La Présidente, BD d’anticipation politique qui imaginait les premiers pas d’une Marine Le Pen propulsée à la présidence de la République par les électeurs de 2017, le tome 2 de cette aventure (éd. Les Arènes BD - Demopolis), toujours orchestré par le duo François Durpaire (textes) et Farid Boudjellal (dessins), s’attache à mettre en scène la présidente sortante à l’aube de la campagne pour sa réélection. Sous-titre de ce deuxième opus (en attendant le 3, attendu pour avril) : « Totalitaire ». Les passionnés de politique, comme ceux qui s’y intéressent d’un peu plus loin, suivront avec curiosité, avec angoisse parfois, ce récit joliment illustré.

Le parti pris est clair et les postulats retenus peuvent être contestés, mais l’ouvrage est à lire, en ce qu’il nous interroge, au-delà du simple cas du FN, sur pas mal de questions qui ne manqueront pas de se poser à l’avenir (la postérité de lois restrictives de libertés, notre dépendance aux nouvelles technologies et aux grandes compagnies qui les portent, les utilisations qui pourraient être faites des unes et des autres par un régime autoritaire, etc.) À découvrir, donc. Je remercie François Durpaire, qui a accepté de répondre à mes questions. Avec, comme dans le livre, quelques pointes d’optimisme. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Si François Fillon ne parvient pas

à élargir son électorat aux classes populaires,

Marine Le Pen a ses chances pour 2017... »

Interview de François Durpaire

Q. : 03.12 ; R. : 06.12

La Présidente Tome 2

La Présidente, tome 2 : « Totalitaire », aux éd. Les Arènes BD - Demopolis.

 

Bonjour François Durpaire. Le deuxième tome de votre BD La Présidente, sous-titré « Totalitaire » (éditions Les Arènes)met en scène Marine Le Pen en situation de réélection et se veut une fiction citoyenne, engagée, pour alerter les consciences. Quels ont été vos premiers retours, quel impact en espérez-vous, et ne craignez-vous pas que l’initiative puisse desservir votre cause en apportant du grain à moudre à ceux qui veulent voir un  « système politico-médiatico-culturel » vent debout contre leur championne et leurs idées (y compris ceux qui hésitent) ?

Oui, l’objectif de ce que nous appelons une « science-fiction civique » est de prendre de la distance, d’échapper à l’imposition du flux d’informations immédiates qui empêche le recul de la réflexion. Se poser les bonnes questions - notamment sur la montée du nationalisme et ses raisons, sur le basculement possible vers une société de la surveillance - nous paraît nécessaire. Nous ne nous sentons pas plus appartenir au « système » que Marine Le Pen. Nous pouvons comparer avec elle notre temps de parole à la télévision, notre train de vie, notre accès aux lieux de pouvoir, et nous jugerons qui de elle ou de nous fait partie des élites et de ce qu’elle appelle le « système ».

Jusqu’à quel point croyez-vous ces scénarios que vous avez échafaudés plausibles ? Les derniers événements en date (poussée plus forte que prévu de Trump dans les régions périphériques, défaite de Nicolas Sarkozy et d’Alain Juppé aux primaires de la droite au profit de François Fillon, renonciation de François Hollande, scrutins en Autriche et en Italie...) vous paraissent-ils de nature à les rendre moins improbables encore ? À l’instant de votre réponse, à quel pourcentage estimeriez-vous la probabilité d’une élection de Marine Le Pen à la présidence de la République au printemps prochain ?

Je pense que la question actuelle est celle de la capacité pour le programme de François Fillon de susciter un rassemblement, notamment entre les deux tours. Comment un bloc républicain populaire pourrait se constituer derrière un programme aussi radicalement libéral ? Le pourcentage de chances pour Marine Le Pen d’arriver à l’Elysée en mai ne dépend pas de notre boule de cristal, mais de la capacité de François Fillon à élargir son électorat, notamment aux classes populaires.

Dans votre histoire, Marine Le Pen, qui n’est pas dans son camp parmi les plus radicaux, essaie de contenir l’influence de son aile droite (qui d’après les mots que vous lui prêtez la précipiterait, avec sa politique, « dans le mur »), avant d’être dépassée par une ambitieuse et revancharde Marion Maréchal-Le Pen après sa réélection. Est-ce que pour vous, clairement, il y a deux FN, ou bien tout n’est-il pas finalement affaire de stratégies, de degré plutôt que de nature ?

Il y a une différence de stratégie profonde, et une différence idéologique sur le plan économique. Étatisme du côté de Philippot, libéralisme du côté de Marion Maréchal. Mais l’on se retrouve sur la question migratoire et sur la question identitaire. Le refus d’une société française qui s’éloignerait de ses fondamentaux chrétiens blancs.

Votre récit nous présente un régime FN qui n’a finalement qu’à appliquer, pour faire avancer ses desseins, les lois votées par des majorités antérieures à lui, modérées, et notamment l’actuelle de gauche. Est-ce à dire que dans la lutte contre le terrorisme, on met un peu trop rapidement entre parenthèses des libertés au profit de réflexes sécuritaires dans la France de 2016 ? On est sur une pente dont l’inclinaison vous inquiète ?

Oui, car elle est presque indépendante de l’arrivée ou non de Marine Le Pen au pouvoir. C’est l’objet de notre BD : mettre dans les mains d’un chef d’État les lois sécuritaires actuelles et voir ce que cela donne concrètement en termes de remise en cause de nos libertés quotidiennes.

À la fin de la BD, la présidente Marion Maréchal-Le Pen prononce ces mots : « Il ne suffit pas de réprimer l’esprit critique, il faut éduquer le citoyen nouveau ». Un aspect de cette tentation du totalitarisme, plus puissant ici que jamais puisqu’il utilise à plein les possibilités énormes des nouvelles technologies. Est-ce que vous croyez que tout ou partie du FN a réellement cette tentation totalitaire ? Et ne diriez-vous pas qu’on travaille tous, accro que nous sommes à nos smartphones et autres appareils, au stockage et traçage accrus de nos moindres données, faits et gestes, à la réalisation finalement d’une société orwellienne à peu près consentie ?

Vous avez tout à fait raison. La question est de savoir ce que cela donnerait si un jour un régime politique avait la tentation de se servir des moyens technologiques à sa disposition. Et que se passerait-il si un jour les entreprises du numérique et les pouvoirs politiques s’entendaient sur le dos des citoyens ? C’est le totalitarisme 2.0 que nous décrivons pour essayer de conjurer cette évolution. Soyons des citoyens vigilants !

Un point concernant, mais pas seulement, la politique américaine, que vous maîtrisez fort bien : est-ce que la victoire de Donald Trump en novembre dernier, dans des États clés notamment, ça n’est pas aussi le signe d’une exaspération de larges franges de la population par rapport au discours des démocrates - remarque transposable à de nombreux partis progressistes d’Europe - qui, de moins en moins, donnent l’impression de parler au « peuple » dans son ensemble, mais de plus en plus à telle ou telle catégorie d’une population fragmentée (et plus du tout à des « classes sociales ») ?

Oui, sauf que n’oubliez pas que le système américain, avec un vote par État, doit également être prise en compte dans votre analyse. Clinton a bien eu 2 millions de voix de plus que Trump, alors qu’est-ce que le peuple, si ce n’est la majorité des citoyens ? Et la défaite du candidat d’extrême droite en Autriche montre que le peuple n’est pas nécessairement acquis aux idées des nationalistes populistes. L’histoire n’est pas faite, même s’il est temps de se réveiller.

Dernière question, mention comme un clin d’œil mérité aux beaux dessins en noir et blanc de votre complice Farid Boudjellal. Si vous deviez sélectionner des couleurs pour peindre des visions d’avenir de la France, de l’Europe et des États-Unis telles que vous les anticipez pour les cinq prochaines années, quelles seraient-elles ?

On passerait peut-être du noir et blanc à la couleur à la fin du tome 3 de la BD, qui sortira en avril. L’avenir en rose ou en bleu azur, ce serait, pour moi, celle d’une démocratie éducative. Une démocratie toute entière tournée vers l’éducation des citoyens. De l’école du désir d’apprendre à la formation tout au long de la vie. Cette démocratie éducative est seule à même de répondre au défi de notre temps : comment accompagner chacun dans cette transition de civilisation imprimée par la globalisation ?

 

François Durpaire

Crédits photo : Seb Jawo.

 

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28 septembre 2016

Alain Duverne : « Le physique de Chirac a joué beaucoup pour sa carrière »

La fidélité de l’ami Alain Duverne, géniale maman des Guignols, artiste aux doigts d’or et à la pensée féconde, à Paroles d’Actu m’est précieuse : après notre longue interview de février 2013, il avait encore accepté, deux années plus tard, après la tragédie Charlie, de prendre la plume pour composer autour de la question d’actu,  « Peut-on rire de tout ? ».  On est toujours restés en contact, ce qui me ravit à chaque fois que j’y pense.

Le soir de la triste disparition d’Alain de Greef, l’ancien patron des programmes de Canal+ et papa des Guignols (son interview Paroles d’Actu est à lire ou à relire ici), le 29 juin 2015, j’avais eu à cœur de lui envoyer un petit message de sympathie et lui avais demandé une réaction ; elle ne s’était pas fait attendre et fut accompagnée d’une photo touchante des deux Alain prise un peu plus d’un an auparavant. Je n’avais jusqu’à présent publié ni l’une ni l’autre, cet article m’en donne l’occasion, et avec elle celle d’une évocation de ce grand bonhomme de la télé que fut Alain de Greef. Quelques lignes, efficaces et qui comme toujours avec lui savent aller à l’essentiel. « En économie, les Trente Glorieuses ont été une rare comète de croissance ; Alain, avec ta modeste et souriante faconde, tu as illuminé dans Canal+ une comète de-bien être dans la morosité française. Nous sommes des millions à te remercier. »

Les Alain

Un peu plus de deux mois après, en septembre, à la suite des grands chamboulements décidés à Canal+ par son patron Vincent Bolloré, je lui avais demandé ce qu’était pour lui l’esprit Canal ; sans surprise sa réponse fut franche et pas encombrée de bien-pensance : « J’ai peur de décevoir en décrivant l’esprit Canal. Il a donné un reflet flatteur à la nouvelle classe sociale nommée bobocratie. Du pain et des jeux, ici et maintenant, décontract’, en toutes amitiés avec les gentilles politiques de gauche qui nous protègent,  et nous libérent des soucis d’avenir. »

Ces quelques derniers jours, par-delà les clivages politico-partisans, on est nombreux à avoir une pensée pour l’ex-Président Jacques Chirac, en proie à de très sérieux soucis de santé. Chirac, c’est un peu notre jeunesse (votre serviteur avait 10 ans quand il a pris l’Élysée, 22 quand il l’a quitté), et il dégageait quelque chose de bienveillant, de « sympa ». Il a été et restera peut-être comme « la » vedette historique des Guignols. J’ai tout naturellement que j’ai proposé à Alain Duverne d’écrire quelques mots sur lui et sa marionnette, tout cela étant précédé d’une réflexion sur un de ses grands chevaux de bataille, la tyrannie de la grammaire et de l’orthographe dans le français. Merci cher Alain pour cette nouvelle marque de confiance ; au plaisir de vous donner la parole pour évoquer vos projets à venir - et d’avenir ! Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

*     *     *

 

Sur la langue française

Les Français sont un peu plus schizophrène que les autres peuples, parce qu’à l’âge de leur initiation, on les plonge dans le dogme orthographique en leur faisant croire que c’est de la culture. En fait, l’orthographe est une immense culture pour les linguistes et les historiens qui ont là, les reliques de dix siècles d’histoire de l’écrit des langues européennes, mais pas pour les gamins de huit ans !

« La langue appartient au peuple, mais

l’orthographe déraisonnable appartient à l’État »

Pour les enfants malheureusement, c’est de la pure obéissance à l’État. Ils doivent obéir sans comprendre, sans poser de question et sans se poser de question. La langue appartient au peuple, mais l’orthographe déraisonnable, opaque et filandreuse appartient à l’État. La Révolution française a gardé la même instruction pour les enfants que l’instruction monarchique précédente. L’orthographe, la plus dogmatique des religions, forme des monoglottes orthographeurs franco-français. Mais les jeunes s’en balancent, ils préfèrent avoir une belle syntaxe, plus de vocabulaire, apprendre la musique, etc. Ils pensent que les correcteurs des ordis sont bien suffisants.

Pourquoi perpétuer cette tyrannie de l’orthographe grammaticale et lexicale alors que l’enfant, à quatre ans, a déjà acquis l’essentiel de la grammaire de sa langue maternelle ? Confondre la grammaire que tous les enfants acquièrent brillamment et joyeusement dans leurs premières années, avec l’orthographe grammaticale et lexicale, qui en dégoûte un sur deux plus tard, est en effet une brouille que la névrose orthographique française entretient. Il y a de grands noms et de grands savants qui ont vilipendé l’orthographe. D’autres, avec moins de discernement, disent que c’est la science de l’âne. Ils ont tort, car il faut apprécier d’autant plus les ânes qui, comme les zèbres ou comme les chats, ne se laisseront jamais domestiquer par l’homme. Ce n’est pas le cas de ces chevaux qui obéissent aux leurres de leur dressage.

Dans la francophonie, voulons-nous développer la clarté et le rayonnement de la pensée… grâce aux accords du participe passé ?

 

Sur Chirac, sa marionnette, et les rumeurs

La confusion entre l’affect et la raison des Français est la principale nuisance dans notre démocratie.

Jacques Chirac qui s’est montré comme un sympathique Roi, ainsi une grande partie des gens l’aime mais déteste l’homme de “droite” qu’elle à dû réélire de force !

Je suis marionnettiste justement pour utiliser les marionnettes comme moyen pédagogique pour instruire mieux que des ministres, mieux que des profs… Mais ce fut autre chose :

Nous avons ri avec le Guignol de Chirac, et la rumeur populaire a dit que son Guignol l’a fait réélire !

Nous n’avons pas beaucoup ri avec le Guignol de Nicolas Sarkozy, facho et renégat excité, mais ici, la rumeur populaire n’a pas dit que son Guignol l’avait fait perdre ? Pourtant, Sarkozy aurait fait rire la France en un superbe Louis de Funès. C’est sous Sarkozy que les Guignols de Canal+ ont perdu beaucoup d’audience. Espérons que cette année ils reprennent de la vigueur.

 

Chirac Les Guignols

 

Quand j’ai modelé la marionnette de Chirac, je me suis inspiré aussi de vingt ans de travail des caricaturistes, ce qui explique aussi la réussite de cette marionnette.

« Le physique de Chirac a joué

beaucoup pour sa carrière »

(...) Chirac, comme tout bon acteur politique, est un personnage qui doit se montrer sympa au yeux du peuple. Physiquement, ses paupières en toit de chaume, l’on beaucoup aidé à exprimer la compassion et la mansuétude. A contrario, sa forte mâchoire et son sourire tiré vers l’arrière par le muscle buccinateur, montraient le combattant, voire le tueur pour ses rivaux. Ses lèvres charnues bien dessinées en faisaient un amant attractif. Le mythe de son appétit gargantuesque, avec une tête de veau pour son repas, le rapprochait d’un autre mythe français, celui du Gaulois. Sa grande protubérance nasale, carrossée comme un avant de TGV, le faisait arriver le premier sur les bons coups, y compris pour les coups sexuels. (Vous voyez où je veux en venir, avec son nez !) Ce qui veut dire que son physique a joué beaucoup pour sa carrière, quelle chance pour les Guignols de Canal+, dont il était la star !

 

Jacques et Bernadette

 

Utopique ?

Demandez-moi de vous modeler un président pour 2017 ?

Eh bien, je vous ferais tout autre chose, parce que je souhaite qu’il inspire aux Français d’être en politique plus raisonnables qu’affectifs, et que son “coefficient de binette” peopolisable ne soit pas pris en compte, puisqu’il n’est pas là pour jouer la comédie. On pourrait ne pas le connaître, il s’appellerait Le Huitième.

On s’informerait sur son travail parce qu’on sait écouter et lire. Il pourrait parfois être représenté par des comédiens. Nous serions dans une nouvelle ère, celle de la démocratique intelligente et de la politique de la raison. Fini l’affectif et les affects, laissons cela dans la famille, nous supportons de moins en moins d’être pris pour des gamins.

par Alain Duverne, les 22 et 26 septembre 2016

 

Alain Duverne 2016

 

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19 avril 2016

Pierre Branda : « Attachons-nous à redécouvrir la "vraie" Joséphine ! »

Pierre Branda est historien, auteur de riches ouvrages qui touchent aux époques consulat-empire et directeur du patrimoine de la Fondation Napoléon. Sa dernière étude en date, il a souhaité la consacrer à celle qu’on appelle communément Joséphine de Beauharnais, madame Bonaparte, qui fut auprès de Napoléon consulesse puis impératrice des Français (1804-1809). Un des personnages les plus romanesques et attachants de notre histoire, sans doute aussi un des plus caricaturés : c’est précisément à cela que Pierre Branda a souhaité s’attaquer, s’attachant à questionner les idées reçues, à enquêter et apporter de nouvelles pistes de réflexion sur la base d’éléments de recherche inédits. Le résultat, c’est ce Joséphine : Le paradoxe du cygne, paru aux éditions Perrin (janvier 2016). Une biographie qui se lit avec plaisir et fourmille d’informations permettant de mieux appréhender le parcours complexe de cette femme hors du commun. À découvrir ici, l’interview que M. Branda a bien voulu m’accorder - ce dont je le remercie. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

Pierre Branda: « Attachons-nous

à redécouvrir la "vraie" Joséphine ! »

 

Joséphine

Joséphine, le paradoxe du cygne, par Pierre Branda. Éd. Perrin, janvier 2016.

 

Paroles d'Actu : Pierre Branda, bonjour, et merci de m’accorder ce nouvel entretien pour Paroles d’Actu. Autour, cette fois, à l’occasion de la parution de Joséphine : le paradoxe du cygne (Perrin), de la figure ô combien romanesque de celle qui, consulesse puis impératrice, tint au côté de Bonaparte puis Napoléon, le titre de première dame de France durant certaines des années les plus chargées de l’histoire de notre pays. Pourquoi avoir voulu écrire sur Joséphine de Beauharnais (un nom qui d’ailleurs n’était pas le sien) ?

 

Pierre Branda : Oui en effet, Joséphine de Beauharnais est un nom qu’elle n’a jamais porté. Ce nom a été inventé par la Restauration pour éviter de l’appeler Joséphine Bonaparte ou seulement Joséphine, ce qui aurait rappelé son rang d’impératrice. On préféra alors accoler le prénom sous lequel elle était connu et que lui avait donné Napoléon au nom de son premier mari.

 

Cet ouvrage est venu d’une insatisfaction à chaque portrait que je pouvais lire d’elle. Je ne pouvais croire que Napoléon Bonaparte, qui se liait difficilement, - on lui connaît peu de véritables amis ou amours - ait pu s’enticher aussi longtemps d’une femme évanescente, frivole et pour tout dire sans consistance. L’enquête que j’ai menée m’a conduit à reconsidérer bien des légendes et j’espère mettre en évidence les préjugés dont elle a souffert.

 

PdA : On est frappé, peu après sa rencontre avec Bonaparte, de l’attachement très fort que le jeune général, parti pour l’Italie, témoigne à sa femme, de six ans son aînée. C’est particulièrement flagrant lors de leurs échanges de lettres, et très bien retranscrit dans votre ouvrage. On le sent fou amoureux comme un adolescent et, au moins tout autant, très possessif envers elle ; cette dernière paraît, disons, un peu plus accoutumée aux affres du cœur. Que représente Joséphine pour Napoléon durant les premiers mois de leur relation ? Peut-on dire qu’elle contribue alors à le faire grandir sentimentalement parlant, peut-être à le « former », à le « forger » ?

 

P.B. : Je ne dirais pas cela. Cette image est facile et sans doute fausse. Napoléon est à un moment particulier de sa vie. Il est sous le coup d’une rupture sentimentale avec Désirée Clary mais aussi d’un éloignement de Joseph. Ce dernier a d’ailleurs fait en sorte qu’il ne puisse pas épouser Désirée. En octobre 1795, quand il rencontre Joséphine, il s’éloigne de son clan pour la première fois de sa vie pour adopter une nouvelle famille, celle des Beauharnais. En homme pressé, il apprécie en quelque sorte d’entrer dans une famille toute faite avec Joséphine et ses deux enfants, Eugène et Hortense. Sentimentalement, il est possédé par un véritable délire amoureux qui du reste avait commencé avec Désirée, et qui va se concentrer sur sa nouvelle conquête. Cela tient donc plus à son caractère excessif qu’au charme de Joséphine. Quant à elle, autant possessive et jalouse que lui, elle apprécie certainement d’avoir cet homme jeune à ses pieds. C’est pour elle une première ! Avant Napoléon, les hommes la fuyaient, tel son premier mari, à cause de sa « tyrannie domestique ».

 

PdA : Vous évoquez dans votre livre un point fort méconnu (et d’une importance capitale quand on connaît la suite de l’histoire) : Joséphine aurait assez rapidement été enceinte de Bonaparte. Mais l’empressement appuyé de celui-ci, alors en poste en Italie, à la retrouver auprès de lui aurait contribué, sans doute, par le voyage occasionné, à ce qu’elle tombe malade et fasse une fausse couche. Une fausse couche qui n’a probablement pas pesé pour rien dans son incapacité future à porter des enfants...

 

P.B. : Il semble planer comme une étrange fatalité autour de Joséphine. Dès qu’elle s’élève, le sol se dérobe sous ses pieds comme en témoigne sa séparation douloureuse avec Alexandre de Beauharnais puis son emprisonnement aux Carmes sous la Terreur. En 1796, elle a la chance d’épouser l’homme le plus prometteur du siècle et elle ne pourra jamais avoir d’enfants de lui. J’évoque en effet dans le livre une nouvelle hypothèse à propos de sa stérilité, une fausse couche qui se serait ensuite infecté. Les conséquences allaient être difficiles ensuite pour le couple. Joséphine allait devoir lutter pour se maintenir.

 

PdA : Une constante que l’on retrouve tout au long de l’histoire : l’hostilité du clan Bonaparte à l’égard de Joséphine et souvent, par extension, des Beauharnais. La famille de sang de Napoléon (certes prise ici comme un ensemble) craint de voir le pouvoir et une partie du « patrimoine familial » lui échapper tandis que le premier personnage de l’État multiplie les marques d’affection et de confiance envers, notamment, les enfants de son épouse, Comment considérez-vous les Bonaparte sur ce point en particulier : sont-ils manifestement injustes, pour ne pas dire mesquins ?

 

P.B. : Ils peuvent l’être mais ils n’ont surtout jamais compris que Napoléon se servait des Beauharnais pour leur échapper. Pour éviter que son clan ne l’étouffe, il prenait sans doute un malin plaisir à décerner titres et honneurs à Joséphine et à ses enfants. Napoléon pratiquait à l’excès parfois le diviser pour régner, d’où cette attitude. De leur côté, les Bonaparte restaient persuadés que Napoléon était sous l’emprise de cette «  diablesse» de Joséphine. Partant, ils la détesteront longtemps, militant sans cesse pour le divorce.

 

PdA : Nous l’évoquions il y a un instant : le pouvoir, bientôt, va (re)devenir héréditaire. Ce qui ne va pas manquer de poser, de façon de plus en plus appuyée au fil du temps, la question de l’incapacité du couple régnant à enfanter un héritier. Vous suggérez dans votre ouvrage que Joséphine, sentant le « coup venir », n’aurait pas été totalement insensible aux appels des milieux royalistes qui l’invitaient à pousser auprès de son époux l’idée d’une restauration qui eût maintenu ce dernier au centre de l’action gouvernementale mais déplacé l’affaire de la succession. Cette angoisse est prégnante chez elle, depuis longtemps ?

 

P.B. : La possessive Joséphine n’acceptera jamais de perdre « son » Napoléon. Ce dernier dira que quant il ouvrait la porte de sa berline à l’aube, il trouvait son épouse « avec tout son attirail ». Pour le suivre, elle s’était sûrement levée à quatre heures du matin. Alors la perspective de le voir couronné l’a sûrement inquiétée. N’allait-il pas s’éloigner d’elle au final ? Son pressentiment allait hélas pour elle se vérifier.

 

PdA : Joséphine est populaire, très populaire même, vous le démontrez à de nombreuses reprises : outre le charme évident qu’elle dégage, il émane d’elle une espèce de bienveillance naturelle qui paraît par ricochet contribuer à adoucir l’image de Bonaparte. Comment la perçoit-on au sein du peuple ? En quoi est-elle un atout pour la monarchie impériale ?

 

P.B. : Joséphine possédait une empathie certaine. Femme de réseaux, elle sait écouter puis rendre service. Depuis son premier mariage, elle tisse sa toile, n’adoptant aucun parti mais en les fréquentant tous. Elle apportera à Napoléon ses mille et une relations. Ensuite, elle apparaît rassurante et pour le nouveau régime, c’est un atout certain. Napoléon pouvait inquiéter de par son allure martiale ; en apparaissant à ses côtés, Joséphine lissait son image. Vénus en contrepoint de Mars en somme. L’image est ancienne mais efficace. 

 

PdA : Vous le rappelez très bien, Joséphine essaiera de faire entendre sa voix, sa sensibilité sur, notamment, l’exécution du duc d’Enghien, prélude à l’instauration de l’empire - sans succès. S’est-elle fendue, pour ce que l’on sait, de conseils, de recommandations sur des points notables d’affaires d’État auprès de Bonaparte / de Napoléon ? A-t-elle eu une influence sur certains de ces points ?

 

P.B. : Il est difficile de dire quelle part lui attribuer dans telle ou telle décision. Napoléon était très peu influençable. En outre, il le dira à Sainte-Hélène, elle ne lui demanda jamais rien directement. Peut être usa-t-elle de malice, elle qui connaissait toutes les nuances de son ombrageux caractère, pour le faire plier ? En tout cas, une chose est maintenant certaine. En ce qui concerne le rétablissement de l’esclavage dont on l’a accusée d’avoir décidé Napoléon, elle n’y est pour rien. En 1802, au moment où la France recouvre ses colonies, elle écrit à sa mère pour la prier de vendre l’habitation familiale. On a connu colon plus acharné !

 

PdA : Considérez-vous, même si on fait appel ici à quelque chose d’impalpable, que Napoléon a perdu sa « bonne étoile » et, peut-être, « perdu pied » après sa séparation d’avec l’impératrice Joséphine en 1809 ?

 

P.B. : Même si cela y ressemble, ce serait bien réducteur de considérer les choses ainsi. La répudiation de Joséphine reste avant tout une décision politique qui constituera l’une des erreurs du règne. Napoléon voulait que sa dynastie s’allie aux plus prestigieuses familles d’Europe. Il choisira d’ailleurs la fille de l’empereur d’Autriche. Pour successeur, il pouvait parfaitement choisir l’un des enfants issus du mariage entre son frère Louis et la fille de Joséphine, Hortense. Cette union célébrée en 1802 et qui tournera au désastre avait d’ailleurs été manigancée par Joséphine et Napoléon pour se perpétuer d’une autre façon.

 

PdA : L’affection manifeste qui continue de les lier après ne peut que toucher le lecteur. Comment qualifieriez-vous leurs rapports, à ces deux-là, finalement ? Au-delà de l’amour, une estime, peut-être une admiration profonde de part et d’autre ?

 

P.B. : Plus qu’une simple affection ou de l’estime à mon avis. Ces deux géants de l’histoire avaient tous deux une incroyable confiance en eux. Ils étaient certes complémentaires presque jusqu’à la caricature mais ils se ressemblaient aussi étonnamment. Ils étaient ambitieux, jaloux, possessifs, peu rancuniers et leurs histoires personnelles se recoupent en de nombreux points. Joséphine était vraiment l’alter ego de Napoléon. Peut-être voyaient-ils en l’autre comme une part d’eux-mêmes ? Je pense que leur lien très fort, de l’amour sans doute, était comme un jeu de miroirs dans lequel ils continuaient d’une certaine manière à s’admirer.

 

PdA : J’ai dû faire des choix pour mes questions, occultant, forcément, des pans entiers de l’histoire de Joséphine. Ce que l’on retient du portrait que vous en faites, c’est réellement qu’elle fut un personnage attachant, forcément touchant et tragique à bien des égards. Quelle est l’image que vous vous êtes forgée de Joséphine à la suite des recherches que vous avez conduites pour l’écriture de ce livre ? En quoi est-elle différente de celle que vous pouviez en avoir avant ?

 

P.B. : Je ne soupçonnais pas une telle force de caractère et son ambition forcenée. Elle m’a vraiment étonnée et j’espère avoir vraiment levé le voile sur cette femme attachante et troublante comme vous le soulignez. Je forme le vœu qu’on la redécouvre dans toute l’étendue de sa personnalité et qu’on cesse de ne voir en elle qu’une femme superficielle seulement intéressée par ses centaines de robes ou chaussures.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

P.B. : Vive la nouvelle Joséphine !

Q. : 19/03/16 ; R. : 17/04/16.

 

Pierre Branda

 

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Vous pouvez retrouver les ouvrages de Pierre Branda...

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18 avril 2016

« Si la Constitution m'était confiée... », par Henri Temple

Que conviendrait-il de faire pour améliorer les institutions politiques et la vie démocratique en France ? Suite de notre série d’articles et interviews sur la thématique : « Si la Constitution m’était confiée... ». Avec aujourdhui, cinq jours après la publication de la tribune-réflexion du constitutionnaliste Bertrand Mathieu sur le référendum, un nouvel apport qui à coup sûr ne manquera pas de nourrir les débats : celui d’Henri Temple. M. Temple est universitaire et avocat. Sa spécialité, parmi dautres domaines dexpertise : le droit appliqué à léconomie - consommation, concurrence, libre circulation... Ce membre du mouvement Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan, dont il est proche, nous livre ici, en exclusivité pour Paroles dActu, létat de ses réflexions personnelles sur ces sujets - avec en tête la notion de souveraineté. Un texte qui mobilise, qui questionne et interpelle... je len remercie. Par Nicolas Roche.

 

Si la Constitution m’était confiée...

par Henri Temple

Constitution de 1958

Illustration : page des signatures de la Constitution de 1958, avec le sceau de France (Archives nationales).

 

Pour aller droit au but, nous constaterons d’emblée que même ceux qui en sont les premiers destructeurs, proclament qu’il faut améliorer le fonctionnement démocratique des cadres institutionnels où nous vivons. C’est dire à quel point ces cadres sont délabrés au regard des attentes des être humains.

Car au fond ce qui importe c’est que l’être humain soit impliqué dans la vie et dans les choix de sa collectivité. Or il ne l’est plus car les libertés fondamentales ont été érodées, tant au plan national interne qu’au plan international, alors qu’il n’est pas de bonheur personnel ni d’efficacité sociale sans liberté. Nous ferons le constat de la perte des libertés (1) en nous fondant sur quelques extraits du livre très récent de Nicolas Dupont-Aignan (France, lève-toi et marche, Fayard, mars 2016). Puis nous reviendrons aux sources et aux fondements de la vie en société (2). Avant de proposer les voies du salut public (3).

 

1) Le constat de la perte des libertés

1.1) Perte de la liberté interne

Le peuple est privé de ses libertés par une oligarchie et une classe politique qui le trahissent. Une élite formatée et incapable de se réformer (Michel Crozier, La crise de l’intelligence, 1995), quand certains pensent même que c’est délibérément qu’elles tentent d’évacuer les libertés. Le summum de la haute trahison, relevant même de la justice pénale, a été la ratification par le Parlement du Traité de Lisbonne en 2008. Tant parce que le Peuple s’était prononcé contre, trois ans auparavant, que parce qu’il s’agissait du transfert de sa souveraineté par d’autres que lui-même, à d’autres que lui-même. En quelque sorte le gouvernement du peuple, par l’élite pour l’élite.

N.D.-A., P. 45-50 : « Oui, Valéry Giscard d’Estaing, en acceptant le regroupement familial en 1976, Jacques Chirac, Lionel Jospin, en signant le Traité d’Amsterdam, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Fillon, Manuel Valls en avalisant l’impuissance européenne, tous ont une responsabilité écrasante. » (...) « Une démocratie confisquée par une caste un régime de partis qui chassent en meute, en réseaux, en lobbies, au service d’intérêts puissants. » (...) « Nicolas Sarkozy s’est donc précipité, dès le 21 juin 2007 seulement un mois après son élection, à Bruxelles pour promouvoir un traité l’empêchant de faire ce qu’il avait promis de faire la veille... aux Français ! »

P. 69-70 : « Il est fondamental de comprendre l’enchaînement des événements qui a mené à cette dépossession (de nos pouvoirs) sans précédent depuis la guerre de Cent Ans, ou... le régime de Vichy. » (...) « Il ne peut y avoir de soumission durable à un occupant extérieur sans la collaboration active d’une partie des occupés qui y trouvent pour certains leur compte. » (...) « L’occupation... n’est plus militaire, elle est économique, culturelle et même migratoire. Quand un peuple n’est plus maître de son destin, il est... colonisé. » (...) « Il y a une oligarchie transnationale qui s’est peu à peu constituée et qui est persuadée de défendre la ’’modernité’’. Pour ces gens-là, il y a d’un côté le bien, qui mêle habilement l’internationalisme post-soixante-huitard à la défense de leurs intérêts, et, de l’autre côté, le ’’mal’’, incarné par tous ceux qui refusent leur domination. » (...) « L’Union européenne a été le cheval de Troie d’intérêts qui ont trouvé là le moyen d’échapper au contrôle populaire. »

P. 178 : l’habileté ignoble de cette oligarchie est de culpabiliser le peuple français, « En montrant toujours du doigt les supposées faiblesses congénitales du peuple français, l’oligarchie... transfère en fait sur lui sa propre responsabilité. Elle infantilise le peuple exactement comme le faisaient les occupants des territoires conquis. La destruction systématique et volontaire de l’enseignement de l’histoire à l’école participe de cette déconstruction du sentiment d’appartenance à la France. » (...) « Aucun pays n’a poussé aussi loin une telle dévalorisation collective. »

 

1.2) Perte de la liberté internationale (perte d’indépendance)

Que ce soit la finance, le budget, la monnaie, l’économie, le commerce, l’agriculture, les services publics, la protection sociale, la défense, la politique étrangère, le droit, l’immigration et les frontières : tout ce qui est l’apanage d’une nation libre et digne est désormais asservi au contrôle d’instances extérieures non élues ou même à des États étrangers...

N.D.-A., P. 62 : « Il faut quand même n’avoir aucun scrupule (c’est de Hollande qu’il s’agit)... pour prononcer le discours du Bourget (« Mon adversaire c’est le monde de la finance »)... puis faire ratifier le traité budgétaire Sarkozy-Merkel qui place sous tutelle de la Commission européenne le pouvoir budgétaire de la France (article 8 du traité signé en mars 2012). »

P. 64 : « ...surtout les intérêts des banques. Avec l’euro, elles ont la certitude de prêter aux États avec des intérêts. »

P. 174 : « Le vrai combat aujourd’hui... n’est pas entre la droite et la gauche, mais entre la finance mondiale, qui a acheté nos gouvernements d’opérette et les États-nations encore au service de leur peuple. »

 

1.3) Un système des partis servi par un système électoral destiné à maintenir les partis manipulés par les élites

N.D.-A., P. 123 : « Quatre millions de nos concitoyens ne sont plus inscrits sur les listes électorales, la moitié seulement des 44 millions d’électeurs inscrits vote. Parmi ces derniers, ceux qui votent blanc ou nul sont un nombre important (1,2 à 1,6 million)... Cela veut dire que 60% des Français en âge de voter ne se sentent plus concernés par la vie politique de notre pays… Ce sont eux qui détiennent le sort de la France entre leurs mains… Encore faudrait-il ajouter que, sur les 40% qui s’expriment, ce sont les candidats d’un des deux gros partis duopolistiques représentant au premier tour guère plus d’un quart (environ 10 % des Français ’’réels’’) qui l’emporteront. Aucune démocratie ne peut survivre à cette tragique farce. »

 

2) Retour aux sources et aux fondements de la vie en société

Il est donc vital de revenir aux sources. Au sens, à l’essence, aux fondements de la vie en société.

 

2.1) Alors que leurs sociétés étaient bien moins peuplées et beaucoup moins complexes, les Grecs antiques se posèrent très tôt la question de la vie en société. À la fois parce qu’elle est consubstantielle à la nature et au bonheur de l’homme, et parce que la solidité de la société est vitale pour le peuple.

Le plus grand philosophe de tous les temps écrivit (dans La politique) que la philosophie politique est la « philosophie première ». Car l’homme, y dit-il aussi, est par nature un animal politique [c.à d. social et civique], « et celui qui est sans Cité, naturellement et non par suite des circonstances, est ou un être dégradé ou au-delà de l’humanité… comparable à l’homme traité ignominieusement par Homère de  : sans famille, sans loi, sans foyer, apatride, tison de discorde, comparable au jeton isolé du jeu de tric trac… ».

Il faudra attendre des siècles pour que, sur ce socle puissant, la réflexion reprenne.

Le christianisme, d’abord néoplatonicien (Plotin), attribua à la vie en société soit une essence (Thomas d’Aquin) soit une finalité spirituelles (Augustin, Jean de Salisbury). L’idée selon laquelle c’est le ’’droit divin’’ qui justifie le pouvoir (Saint Bonaventure) suscita, en réaction, celle de l’existence d’un contrat social (Locke, Rousseau).

Cette idée ’’contractualiste’’ est associée à celle de nation par Renan (créateur du concept du ’’vivre-ensemble’’), mais, en France, est obscurcie par une pseudo mystique de l’État. Une idéalisation recouvrant (mal) le concept très machiavélien de la recherche de la force, celle de l’État et de son Prince. Or cette conception française déviante a prévalu dans la construction européenne initiale très inspirée - et pour cause - par les Français. Désormais le Monstre bruxellois met la domination par un super-État étouffant à la française au service d’objectifs ultra-libéraux, à l’américaine... Le résultat est tel que ce que chacun peut endurer dans sa vie personnelle ou professionnelle (ou celle de ses proches). Et peut constater aux plans diplomatique et militaire.

Face à un vrai grand besoin de panser les plaies du corps social, les ’’intellectuels modernistes’’, socialistes (ou plus), s’en prennent au concept de nation et d’identité nationale. Ils confondent en cela le débat politicien et le débat scientifique qu’ils corrompent (ils substituent - contrairement à ce que recommande Bachelard - l’assertorique à l’apodictique).

Un auteur important revient, avec une force renouvelée, au contractualisme rousseauiste : John Rawls (Théorie de la justice, 1971). Rawls soutient que les individus derrière le voile de l’ignorance choisiraient deux principes de justice : les principes de liberté et d’égalité - chaque personne a un droit égal aux libertés les plus étendues compatibles avec la liberté des autres. Notamment l’égalité des chances. C’est cette acceptation implicite qui fonde le but médian consensuel du vivre-ensemble.

 

2.2) Mais Rawls travaillait dans les années 60 à 90, avant le début des grands flux démographiques, de l’effondrement de l’URSS, des constructions politiques et économiques supranationales, des questions de mixité et d’hybridation culturelles. Comment, dès lors, préserver les principes de libertés individuelles dans des sociétés qui ne sont plus libres de leurs choix ?

C’est la raison pour laquelle il nous a paru indispensable d’étudier le concept de nation dont le sociologue Edgar Morin notait, avec regret, qu’il restait à définir. Avant ou après la Seconde Guerre mondiale, ni Mauss, ni Benda, ni Mounier n’en étaient véritablement venus à bout. Mais il n’est pas question de traiter ici ce sujet si vaste, et on pourra donc se référer à nos ouvrages sur le sujet (Théorie générale de la nation, L’Harmattan, 2014 ; Sentiment national et droit, Cahiers de psychologie politique, en ligne, juil 2014 ; Théorème du ’’nationisme’’, ibidem, juill 2015 ; Identité nationale et droits de l’Homme, La Sorbonne, 11 mars 2016, à paraître).

Désormais on ne pourra plus poser les questions de démocratie et de constitution avant d’avoir posé celle du cadre national et donc du contour du fait identitaire propre à ce cadre; ni sans avoir posé celle du contrat social avant celle du consensus national.

 

2.3) Dès lors, une fois défini le cadre national - et les conditions du maintien de sa cohérence et donc de sa cohésion - où s’exercera la démocratie, il est possible de reprendre la réflexion au sujet des principes de fonctionnement d’une société nationale.

Or la particularité de l’homme national cesse d’être nationale lorsque cet homme est immergé dans sa propre nation. Il n’est plus qu’un homme, un citoyen parmi les siens, dont les aspirations se forment selon des démarches identiques pour chaque biotope ethnologique à la surface de la planète. Toutefois si le consensus est remis en cause par un sous-groupe tout entier, c’est très grave, car le lien social ne se crée plus ou est détruit (Bosnie, Liban, Irlande…). Aristote (LÉthique...) indique que l’amitié est ce qui est le plus nécessaire pour vivre. La qualité du rapport à l’autre. En réalité ce que le plus grand des philosophes appelle amitié est le « lien entre citoyens pour le bien commun de la cité », que l’on peut traduire par solidarité, fraternité et empathie nationales. N’oublions pas qu’Athènes n’avait ni police ni armée de métier. Le ’’lien pour le bien commun’’ était condition de survie ; ou la concorde (en grec omonoia), une notion capitale pour l’unité de la cité que Jacqueline de Romilly a su repérer dans les textes très anciens.

De plus, ce consensus identitaire va générer des réactions en chaîne vertueuses : l’identité génère le consensus, le consensus crée la solidarité nationale, puis la solidarité exige la cohésion économique : « À celui qui n’a plus rien la patrie est son seul bien », « La Nation est le seul bien des pauvres » savait bien Jean Jaurès. Les solidarités nationales, hommes/femmes, adultes/enfants, jeunes/vieux, riches/pauvres, célibataires/familles, valides/malades, sont assurées par des cotisations, l’impôt ou le service militaire, l’école, l’hôpital, le chômage, les retraites, la police, l’armée, la justice… Le sentiment et le consensus nationaux sont à leur tour confortés, outre leurs réalités sociologiques, culturelles et affectives, par les nécessités politiques et économiques : se gérer ensemble, décider ensemble, car l’homme national est tributaire des nécessités socio-économiques (produire, consommer, partager, répartir).

John Rawls est donc aristotélicien quand il affirme : « La justice est la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée ». (Théorie de la Justice, Seuil, 1997, p.29) En établissant explicitement une isonomie entre le principe essentiel de la pensée spéculative et celui du politique, J. Rawls fonde une théorie politique et sociale reposant sur la recherche constante de règles de justice et cherche à rendre cette quête compatible avec le plus haut niveau de liberté (une égalité effective des chances). Dans son dernier ouvrage (Libéralisme politique, 1993), Rawls résume ainsi ses premiers principes de justice sociale : « Les inégalités sociales doivent d’abord être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions de juste égalité de chances ».

Toutefois Rawls non seulement ne définit pas la nation mais il ne pousse qu’assez peu ses analyses quant au système politique capable de préserver cet équilibre vertueux et fructueux entre Liberté et Justice. Or les sages hellénistiques avaient déjà compris, dès l’origine de la démocratie, qu’il est nécessaire, à tout moment, d’empêcher que la routine ou les dévoiements nés de la pratique institutionnelle n’oublient ou ne détruisent les finalités pour lesquelles ces institutions ont été installées (voir : Aristote, Constitution d’Athènes, premier ouvrage de théorie constitutionnelle, dont la pénétrante puissance laisse pantois).

 

3) Les voies du salut public

Pour bien comprendre l’importance absolue du sujet des institutions, on se référera aux préceptes des Athéniens, inventeurs d’une démocratie, si fragile, 500 ans avant le Christ, dans ce terreau de l’humanisme natif qu’était alors la Méditerranée orientale...

L’iségoria, terme qui désignait la liberté de parole de tout citoyen dans l’espace public, était l’un des piliers de la démocratie athénienne. Aucune censure n’empêchait le citoyen de parler librement. Et bien sûr la liberté de décider de tout après un débat libre. Les chasses aux sorcières qui désormais chez nous finissent devant nos tribunaux correctionnels auraient conduit les ’’veneurs’’ de ces chasses à l’homme à subir eux mêmes l’ostrakon… Puis, au IVe siècle av. J.-C., les Athéniens sentirent venir le danger d’un possible retour de la tyrannie. C’est alors qu’une loi fut votée pour éviter toute tentative de tyrannie, loi gravée dans le marbre d’une stèle placardée sur l’Agora. Son texte farouche devrait faire trembler, même aujourd’hui, les fossoyeurs de la liberté de la nation :

« Si quelqu’un s’élève contre le peuple pour installer la tyrannie ou aide à l’installation de la tyrannie, ou porte atteinte au peuple et à la démocratie des Athéniens, alors que soit honoré qui tuera celui qui aura entrepris un de ces crimes. Qu’il ne soit permis à aucun député de la boulé de l’Aréopage, si la Démocratie est détruite, de monter sur l’Aréopage, de participer à une séance, ni de prendre une décision sur aucun sujet, et si se produit quelque chose de semblable, que lui et ses descendants soient privés de leurs droits politiques, que sa fortune soit remise au peuple et que le dixième de sa fortune soit donné aux dieux. »

Or, l’impeachment, aux États-Unis, comme au Brésil* (loi de 1950), modernise ni plus ni moins que ces exhortations et fulminations attiques. Car seules des règles fermes peuvent garantir la pérennité du système démocratique, si vulnérable, et d’ailleurs d’abord vulnérable à lui-même.

 

3.1) La première règle de salut public devra être celle des souverainetés, nationale et populaire, intimement liées l’une à l’autre.

Les Traités européens, mais aussi l’OMC, seront dénoncés puis renégociés. Les souverainetés militaire, monétaire, juridique, fiscale et financière pourront certes être aménagées dans le cadre de traités internationaux, mais avec l’aval référendaire du corps électoral et dans la limite d’une préservation du principe de souveraineté nationale.

 

3.2) La deuxième règle de salut public sera de rétablir la liberté de parole et de débat.

La presse devra être indépendante (interdiction à la finance) et équitable, diffuser toute l’information sans en taire aucune. Toute rétention d’information sera considérée comme une faute engageant la responsabilité. Les partis politiques, les savants, se verront réserver dans tous les médias des espaces pour l’expression égalitaire et le débat.

Car la ’’liberté de la presse’’ n’est que la garantie de la plénitude de l’information. Pas un ’’bon vouloir’’, ni une connivence avec des intérêts économiques, politiques, philosophiques, communautaires ou étrangers.

 

3.3) La troisième règle de salut public visera à assurer une fidèle représentation du corps électoral et de ses choix et l’assainissement des mœurs politiciennes.

- les représentants ne devront pas faire de la politique un métier ; les cumuls, dans le temps et/ou dans les fonctions, seront freinés tout simplement en plafonnant le montant des indemnités cumulées. On ne doit pas faire fortune sur le dos de ses concitoyens en accomplissant les mandats confiés par eux.

- les politiciens qui commettraient des infractions pénales facilitées par leurs fonctions devraient subir des peines aggravées et fermes. Il faut rétablir le crime de haute trahison (supprimé de la Constitution en 2007) contre les politiciens, président compris, qui œuvreraient contre l’intérêt national, dont la définition figurera dans les dispositions non supprimables de la Constitution (indépendance militaire et politique, souveraineté du peuple en tous domaines).

- le mandat présidentiel est trop court : car le temps juridique, qui traduit le temps politique, est fatalement lent ; le mandat devrait être porté à 6 ans mais avec possibilité d’un impeachment populaire anticipé (comme au Brésil).

- le vote obligatoire sera établi (comme en Belgique) en même temps que la comptabilisation du vote blanc ou nul ; et les droits sociaux, professionnels ou civiques pourront être retirés en cas de fautes.

- les élections se feront à la proportionnelle pour la moitié des sièges du Parlement à pourvoir (comme en Allemagne, ce qui casse le système des partis, tout en dégageant des majorités numériques ou permettant des coalitions politiques).

- il faudra fixer dans la Constitution une liste de principes intangibles. Parmi lesquels le droit pour le peuple d’être consulté par referendum sur des sujets définis, et sur la base d’une initiative populaire.

 

3.4) La quatrième règle de salut public concernera la finance et la monnaie.

Les activités artificielles : d’émission de monnaie scripturale par les banques, de spéculation sur les marchés, seront très vigoureusement contrôlées, drastiquement restreintes, voire criminalisées et parfois même qualifiées de fausse monnaie (Maurice Allais dixit).

Les activités diplomatiques avec les pays où sont effectuées ces opérations ou qui abriteront des paradis fiscaux ou bancaires seront rompues ; les établissements concernés, les clients de ces établissements - fussent-ils des États - seront sanctionnés économiquement, administrativement (visas) ou même pénalement.

 

4) Autres principes

À propos du territoire et de l’appartenance

- les conditions de surveillance des frontières, de visa de permis de séjour, et d’acquisition ou de déchéance de la nationalité feront aussi partie des principes constitutionnels (comme dans la constitution de 1793).

- eu égard à la croissance démographique et aux déplacements migratoires de masse, le droit du sol et la naturalisation seront soumis à des conditions très strictes (stage, interdiction de service militaire à l’étranger) et la double nationalité interdite. Mais le statut de résident ou de résident privilégié sera amélioré.

À propos du système judiciaire

- les amendes pénales fixées seront proportionnelles aux revenus.

- les juges ne seront recrutés qu’après 10 ans de Barre effective, au minimum. La formation des personnels judiciaires (avocats et juges) sera identique et d’un très haut niveau technique et moral.

- la Justice (troisième pouvoir) disposera de moyens suffisants.

- le recours à un avocat devant la justice sera exonéré de TVA pour certaines questions (famille, emploi, logement, santé, retraites), car l’État de droit n’existe que si sa sanction judiciaire est accessible à tous…

- les juges seront soumis à des règles déontologiques strictes.

par Henri Temple, le 12 avril 2016

* Ndlr : Entre le temps de la rédaction du texte de M. Temple, le 12 avril, et sa mise en ligne le 18, est intervenu (le dimanche 17 avril) un vote décisif des députés brésiliens en faveur de l’impeachment de la présidente Dilma Rousseff, accusée par l’opposition de son pays non de corruption mais d’insincérité quant à l’état des comptes publics.

 

Henri Temple

Henri Temple est universitaire, avocat, expert international (sa spécialité est le droit économique : consommation, concurrence et libre circulation notamment) et, selon l’expression qu’il affectionne, « philo-politiste »...

 

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3 avril 2016

Mathieu Rosaz : « Je revendique mon goût pour la variété »

J’ai découvert sur la toile il y a trois ans, presque par hasard, l’artiste Mathieu Rosaz, auteur-compositeur-interprète de grand talent. Une interview fut réalisée dans la foulée puis publiée sur Paroles d’ActuUn vrai coup de cœur : rares sont ceux qui savent aussi bien que lui chanter, « transmettre » Barbara. Ses compositions propres valent elles aussi, clairement, le détour. Son actualité du moment, c’est justement la sortie de son dernier opus perso en date, l’EP Oh les beaux rêves. Une voix sensuelle, des textes et mélodies fins et sensibles, à son image. Et une belle occasion de l’inviter à se confier, la quarantaine passée depuis peu, sur sa carrière, ses projets et envies... Comme une sorte de bilan d’étape. Cet exercice-là, il l’a de nouveau accepté, et il y a mis beaucoup de sincérité, je l’en remercie. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Je revendique mon goût pour la variété »

Interview de Mathieu Rosaz

Q. : 31/03 ; R. : 03/04

 

Oh les beaux rêves

Oh les beaux rêves, nouvel EP disponible sur iTunes, Amazon, Spotify et Deezer.

 

Paroles d’Actu : Merci Mathieu de m’accorder ce nouvel entretien, trois ans après notre première interview. La première question que j’aimerais te poser n’est pas des plus joyeuses, elle touche à l’actualité, une actualité décidément bien sombre... Paris, cette ville que tu aimes tant, est naturellement le théâtre de nombre de tes chansons ; les hommages que tu lui rends en rappellent d’autres dont ils sont bien dignes. Comment as-tu vécu à titre personnel les événements tragiques du 13 novembre dernier ? Est-ce qu’il y aura clairement, pour ce qui te concerne, un « avant » et un « après » cette date ?

 

Mathieu Rosaz : Il est finalement difficile de ne pas dire de banalités à ce sujet… Comme tout le monde j’ai été terriblement choqué, bouleversé. J’étais pas loin des Halles ce soir-là quand j’ai reçu l’information. Il a fallu rentrer en rasant les murs. J’habite à 10 minutes à pied du Bataclan. L’idée de l’avant et de l’après ne se situe pas pour moi autour du 13 novembre 2015. Cela fait bien plus longtemps qu’une guerre plus ou moins sournoise est déclarée. Cela date du 11 septembre 2001.

 

PdA : Lors de notre échange de février 2013, nous avons largement évoqué ton travail autour de l’œuvre de Barbara, dont tu t’es fait - c’est un ressenti personnel - l’un des plus beaux interprètes. On entend beaucoup tourner depuis quelques semaines l’album Très souvent, je pense à vous que Patrick Bruel a consacré à la « Dame brune ». C’est fait avec sincérité et respect, comme toujours avec Bruel... mais il y a chez toi, dans ton interprétation d’elle, un vrai supplément d’âme par rapport à ce que lui fait (j’invite simplement nos lecteurs à comparer vos deux versions de Madame (liens : la version Rosaz et la version Bruel). Comment as-tu reçu son album ? N’est-ce pas frustrant sincèrement de voir la promo monstre qu’il y a autour par rapport à tes créations à toi, qui en mériteraient sans doute au moins autant ?

 

M.R. : J’ai été ravi du projet de Patrick Bruel. Cela faisait un bon moment que j’étais persuadé que l’œuvre de Barbara avait besoin pour continuer à vivre d’être portée par un nom, par une figure populaire. Forcément, avec le temps, le public de Barbara s’étiolait un peu, vieillissait, même si certains continuaient à la découvrir. Il fallait un coup de projecteur médiatique et Patrick Bruel l’a donné en allant en parler partout. Et il en parle bien. Son disque est très bien produit, avec des arrangements raffinés, des harmonies renversées et des directions musicales audacieuses, risquées aussi. Son chant est sobre. Je n’ai absolument rien à lui reprocher. On a le droit de ne pas aimer une voix mais on n’a toujours pas réussi malgré les progrès de la science à greffer de nouvelles cordes vocales sur quelqu’un. J’ai vu proliférer à l’égard de Bruel des insultes inacceptables, avec des relents d’antisémitisme parfois. C’est une honte. Qu’est-ce que ces gens qui insultent en prétendant défendre l’oeuvre de Barbara ont compris à Barbara ? Le public qui vient voir Bruel chantant Barbara sur scène n’est pas le public de Barbara mais son public à lui. Après plus de trente ans de carrière, il s’offre un rêve et son public l’aime assez pour le suivre. Depuis cette mise en lumière de Barbara, des projets se débloquent : films, émissions. C’est formidable. Le but de tout cela est que des gens qui ne connaissaient pas Barbara la découvrent. Et le but est atteint. Tout va bien !

 

PdA : Ton actualité, c’est la sortie au début de l’année d’un nouvel EP que tu as choisi d’intituler Oh les beaux rêves. Quelle a été l’histoire de cette création-là ? En quoi porte-t-elle à ton avis la marque d’une évolution depuis l’album La tête haute quitte à me la faire couper ! sorti en 2009 et que tu disais être dans notre interview ton « disque le plus abouti » ?

 

M.R. : Je n’avais pas sorti de chansons inédites depuis 2009, à l’exception de quelques unes postées directement sur YouTube de temps en temps. J’ai fait ce petit disque à la base pour les quelques personnes qui ont la bonté de me suivre, et d’attendre… Il n’y a que sept chansons. Quatre d’entre elles ont été écrites aux alentours de l’été dernier. Rapidement, facilement et spontanément. Je n’avais pas envie d’attendre encore d’avoir de quoi faire un album entier, d’autant que le format bref du EP me convient et me semble en totale adéquation avec une époque où même si on a du temps, on est moins disponible car submergés d’informations et de tentations. J’ai eu quarante ans et sans que cela soit une véritable révolution intérieure, je l’ai senti passer. Je n’en reviens pas de ne plus faire partie des « jeunes » ! Même si je n’ai jamais eu l’impression d’être particulièrement jeune… Mais bien qu’étant une vieille âme de naissance, je pouvais encore faire illusion… Les chansons traduisent donc les humeurs traversées ces derniers temps. Les illusions et les désillusions dans Oh les beaux rêves, la quête de sérénité et un certain détachement dans Vivre au bord de la mer, une de mes préférées, et les souvenirs d’enfance, toujours très présents dans N’ai-je jamais grandi ?.

 

PdA : Dans un des titres du dernier opus, L’éphémère, on retrouve des thèmes qui te sont chers et que tu viens en partie d’évoquer : la jeunesse qui s’enfuit, les angoisses liées au temps qui passe inexorablement, le désir ardent de plaire toujours et la hantise de la solitude... Est-ce que ce sont là des questions qui sont prégnantes dans ton esprit, et notamment depuis que tu as passé, l’an dernier, ce fameux cap de la quarantaine ?

 

M.R. : Attention, je ne parle pas vraiment de moi dans L’éphémère. Cette chanson est née de l’observation de quelqu’un qui dansait, qui était beau, jeune, qui formait un tout très cohérent. Et je me suis demandé comment allait vieillir cette créature ? Comment allait-elle négocier le virage ? Je ne sors plus beaucoup en boite mais à l’époque où je sortais, j’observais. On voyait parfois des gens d’un âge certain, dirons-nous, qui s’accrochaient. Mais elles seules étaient dupes. Si toutefois elles l’étaient. Il pouvait y avoir quelque chose de pathétique. C’est l’éternelle question : comment être et avoir été ?

 

PdA : La chanson Oh les beaux rêves m’a elle aussi beaucoup touché. On y oscille entre désillusions et espoirs. Où se situe ton curseur à ce niveau-là ?

 

M.R. : Le bilan est fait et cette chanson le résume. Maintenant il faut avancer !

 

PdA : Sur cet EP comme dans d’autres chansons, je pense à tes reprises de Madame, de Le bel âge de Barbara, à ton emblématique Banquette arrière pour ne citer qu’elles, tu abordes souvent, avec beaucoup de finesse et de sensibilité, le thème des amours au masculin. Est-ce que ça a été évident, facile à faire pour toi au départ ? Est-ce qu’à ton avis il est plus simple de chanter cela aujourd’hui qu’il y a vingt, dix ans ?

 

M.R. : Le problème est que si j’écris une simple chanson d’amour en disant « il » et non « elle », la chanson deviendra une chanson « gay » et plus une chanson d’amour, tout simplement. Cela fausse la donne. Mieux vaut employer le « tu » dans ce cas, si possible. Il n’est pas plus simple de chanter ce type de choses aujourd’hui qu’il y a vingt ans car finalement et malheureusement, malgré tout, les mentalités ont très peu évolué en vingt ans. Elles ont presque régressé d’ailleurs. Même si globalement, si on se base sur ces cinquante dernières années, il y a eu du progrès. Un nouveau type de blocage a débarqué : celui des gays eux-mêmes. Beaucoup sont à la tête d’importants médias et j’ai clairement l’impression qu’ils ne veulent pas trop entendre parler de ce qui pourrait avoir un rapport avec l’homosexualité, leur homosexualité… Il y a aussi un facteur économique. Les homosexuels restent une minorité et le graal reste pour beaucoup la timbale à décrocher auprès de ce qu’on appelle le grand public.

 

PdA : « La » chanson signée Barbara que tu aurais aimé écrire ?

 

M.R. : Perlimpinpin, bien sûr, entre autres.

 

PdA : La même, tous artistes confondus.

 

M.R. : Il y en a trop. Mais suite au 13 novembre, j’ai repensé avec beaucoup d’émotion à la chanson Ils s’aiment de Daniel Lavoie. Sortie en France en 1984. Magnifique chanson.

 

PdA : Quel regard portes-tu sur ton parcours d’artiste jusqu’à présent ? Que crois-tu avoir appris de ce milieu ?

 

M.R. : Je n’ai pas fait le quart du dixième de ce que j’aurais voulu faire. J’ai passé plus de temps à cogiter qu’à agir. Aurais-je pu faire autrement ? Quant au « milieu », de quel milieu parles-tu ? Celui de la chanson, du showbiz ? Je n’ai pas le sentiment d’avoir fait vraiment partie plus de deux secondes d’affilée de l’un de ces « milieux ». Mais j’ai observé des systèmes, des trajectoires, des comportements. Je connais les chapelles, les réseaux. Si « milieu » il y a, il est à l’image me semble-t-il de tous les autres. Et au bout du compte de l’Homme, avec ses grandeurs et ses bassesses… 

 

PdA : Une question qui sonne comme l’expression d’un désir perso, j’assume... à quand une collaboration avec Marie-Paule Belle ? ;-)

 

M.R. : Quand elle veut ! J’adore son répertoire. C’est une formidable compositrice. Avec ses auteurs, elle a créé des chansons qui sont des sommets du genre. Elle a à cause de La Parisienne une image de rigolote mais c’est très réducteur de la limiter à ce registre. Il faut écouter Sur un volcan, Assez, L’enfant et la mouche, Comme les princes travestis, Celui… Bien qu’issue des derniers cabarets et du classique, elle a totalement sa place aux côtés des artistes qui firent partie de ce qu’on a appelé la nouvelle chanson française dans les années 70 : les Souchon, Sheller, Sanson etc… C’est une grande.

 

PdA : Est-ce que tu te sens « bien dans tes baskets » dans cette époque qui est la nôtre ? Si tu avais la possibilité de la quitter pour partir ailleurs, dans un autre temps, ce serait quoi, le Paris de l’âge des cabarets ?

 

M.R. : Il y a quinze ans j’aurais pu répondre la période des cabarets, Saint-Germain-des-Prés etc… mais je ne suis plus tellement dans ce trip-là. Sur le plan musical en tout cas. Je revendique mon goût pour la bonne (et même moins bonne) variété. La chanson fait partie de la culture populaire et il ne faut pas trop l’intellectualiser. La chanson n’est pas la poésie bien qu’elle puisse être poétique. Les chansons sont des parfums et du divertissement. Elles sont mon île aux trésors et mon refuge. Plus généralement, la période rêvée pourrait être celle des « Trente Glorieuses » où on trouvait du travail au coin de chaque rue, où il n’y avait pas de chômage ou si peu. Je suis né juste après. Pas de bol ! 

 

PdA : Comment définirais-tu le bonheur ? Et, si la question n’est pas trop indiscrète, que manquerait-il pour faire le tien ?

 

M.R. : « Bonheur » est un mot qui, à force d’avoir été mis à toutes les sauces, ne veut plus dire grand chose. C’est un mot pour les publicités. Rien de plus insignifiant que l’expression « rien que du bonheur ». Le mot « bonheur » a aussi des allures de dictature culpabilisante pour qui ne l’atteint pas. C’est pourtant un bien joli mot. Être heureux, de temps en temps, c’est tout ce que je demande. Ces moments-là surgissent grâce au rire, à la complicité, au partage… Ce sont des petites « victoires sur l’ironie du sort », comme chantait quelqu’un.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

M.R. : Tout d’abord merci à toi, Nicolas, de me permettre de m’exprimer via ton blog.

 

J’aimerais signaler que j’ai participé à une formation passionnante l’année dernière sur le chant, la voix et le coaching avec Richard Cross, véritable savant dans le domaine. J’ai commencé à donner quelques cours et j’aime ça. Elèves de tous niveaux bienvenus ! Suffit de me contacter via mon site ou ma page Facebook.

 

Et puis je vais réaliser sur scène à la fin de l’année un projet auquel je pense depuis plus de douze ans : chanter les chansons que j’ai adorées quand j’étais enfant. J’ai choisi des chansons créées uniquement par des voix féminines entre 1983 et 1988. Cela s’appellera « Ex-Fan des Eighties ». Libéré temporairement du piano, je serai juste accompagné à l’accordéon par le talentueux Michel Glasko, très calé lui aussi dans les titres de cette époque. On a commencé à répéter et on se régale. Je vais chanter des tubes ou des succès qui furent créés par des filles qui répondent aux doux prénoms de Jeanne, Muriel, Mylène, Jakie, Viktor etc… Là oui, je peux peut-être parler de bonheur… Ce sera drôle, léger, décalé et plus profond aussi qu’on peut l’imaginer car derrière le côté kitsch des arrangements d’époque, se cachent de très belles chansons. Et leurs maladresses ont un charme fou. J’aborde ces chansons comme de grands classiques. Le respect étant de les bousculer un peu. J’ai hâte !

 

Mathieu Rosaz

 

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17 septembre 2015

Institutions et vie démocratique : réflexions sur les « règles du Jeu »

« Vous comptez, notamment de par votre engagement en politique, parmi les jeunes qui entendent œuvrer activement à l’amélioration des conditions de vie et de coexistence collectives au sein de la Cité. À l’heure où des voix s’élèvent pour réclamer qu’un débat véritable se tienne quant aux termes de la structuration et de l’organisation du régime républicain français, je souhaite vous inviter, entre autres jeunes politiques de tous bords, à expliciter dans un texte de synthèse l’état actuel de votre réflexion personnelle, au-delà de toute considération partisane, s’agissant de la manière dont, dans un souci conjugué de sincérité démocratique et d’efficacité de la chose publique, la République pourrait être rénovée - voire, selon les sensibilités, refondée.

Parmi les thématiques que vous pourriez aborder, cette liste n’étant pas exhaustive et pouvant être élargie à votre discrétion : les modalités d’élection des représentants de la Nation et des territoires; l’articulation des rapports entre les pouvoirs législatif et exécutif; l’articulation des rapports entre le gouvernement, qui procède du Parlement, et la présidence de la République, dont le mode de sélection peut être discuté, au sein de l’exécutif; l’articulation des rapports entre l’État central et les collectivités décentralisées; l’articulation, enfin, à définir entre les notions de "démocratie représentative" et de "démocratie participative"...

Des questions multiples, fondamentales, auxquelles peuvent se greffer celles relatives au calendrier électoral et aux limitations des mandats ; aux interventions des citoyens, des médias et de largent dans le processus politique. En trois mots comme en cent, les "règles du jeu". Je laisse volontairement de côté la question communautaire européenne, considérant qu’elle est fonction de la volonté nationale telle qu’exprimée d’après les règles démocratiques dont il est question ici. »

Cette idée-ci, voilà longtemps que j’avais envie de la mettre sur pied. La question des institutions et, plus généralement, celle touchant au fait démocratique, m’ont toujours beaucoup intéressé. Coutumier de lexercice qui me permet régulièrement, avec bonheur, d’offrir des espaces d’expression à des jeunes engagés en politique, c’est tout naturellement que j’ai souhaité appliquer ce concept, ce format désormais traditionnel des articles « à plusieurs voix » à cette thématique-là. Dès la mi-août, jai transmis à plusieurs jeunes femmes et hommes engagés au sein de chacune des grandes « familles » politiques qui comptent (EELV, PCF, DLF et MRC compris, je le précise au passage) la proposition reproduite dans le premier paragraphe de cette introduction. Je remercie celle et ceux qui, parmi ces jeunes, sont allés au bout de l’exercice. Et suis ravi de la richesse que la variété, la qualité de leurs interventions - positionnées ici d’après un ordre chronologique - confèrent à cet article. Quelques éléments en vue de débats véritables ; je l’espère en tout cas. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

UNE EXCLUSIVITÉ PAROLES D’ACTU

Institutions et vie démocratique

Réflexions sur les « règles du Jeu »

 

Assemblée nationale

Illustration : Assemblée nationale

 

 

La République telle qu’on la connaît a mis, depuis l’époque révolutionnaire, beaucoup de temps à se développer et n’a acquis de réelle stabilité qu’à la faveur de l’avènement de la Vè République, en 1958. La France a pendant longtemps été embourbée dans un système parlementariste (Ière République avant le Consulat, IIIè puis IVè République) qui a provoqué de l’instabilité politique et des crises multiples : les gouvernements étaient, pour certains, contraints de démissionner au bout de quelques semaines seulement, faute de majorité d’appui au Parlement.

Le Général de Gaulle, qui avait pour la France l’objectif de restaurer l’autorité de son État, a expliqué ses intentions dans son discours de Bayeux de 1946 : le Premier ministre ne doit plus procéder du Parlement ; il convient qu’il soit nommé directement par le président de la République. En proposant plusieurs mécanismes de rationalisation des institutions, il permet ainsi de sortir du régime parlementaire à proprement parler, celui-ci ayant fait montre de ses (nombreux) travers. C’est ce qui sera mis en place à partir de 1958, avec la Vè République.

Il faudra donc attendre 1958 et le retour du Général de Gaulle aux affaires pour que les principes de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et ceux de la séparation des pouvoirs, pour que la reconnaissance du chef de l’État en tant que « capitaine » et l’introduction doutils de démocratie directe - couplés avec ceux propres à la démocratie représentative - soient mis en œuvre de concert. On a l’impression de retrouver ici ce qu’il nous manque aujourd’hui, finalement.

Nos dirigeants actuels ont les clefs en main pour éviter de se retrouver sous le joug des critiques, et pourtant, ils n’en font rien, par peur de perdre leur place. Dans un premier temps, le référendum, outil qui n’est plus utilisé depuis dix ans en France, doit être réhabilité, puisque son utilisation est prévue par la Constitution. Le Président et le Parlement ne doivent plus avoir peur du peuple, surtout s’ils veulent continuer à obtenir ses suffrages...

Le chef de l’État doit avoir l’autorité qui lui est conférée par son statut mais aussi le rôle qui est le sien dans les institutions de la République : il doit indiquer les grandes orientations, guider la politique menée par le gouvernement, bref, donner le cap. C’est aussi ce qui manque cruellement à l’heure actuelle, où lon a plutôt l’impression que les Français sont oubliés, et que le gouvernement est sourd alors même que les manifestations se font de plus en plus entendre.

D’un point de vue organique, l’État est affaibli : au départ unitaire et centralisé, l’État français devient de plus en plus décentralisé et communautaire. Il n’y a, de ce fait, plus de réelle autorité : les affaires ont tendance à transiter d’une collectivité à une autre, et cela en ralentit considérablement le traitement. Ce phénomène s’est vu généralisé par les réformes de décentralisation qui ont eu lieu dans et depuis les années 80. Il aurait plutôt fallu faire, à mon sens, davantage de réformes de déconcentration. Je crois que le problème du mille-feuille administratif pourrait être résolu en supprimant des échelons intermédiaires, tels que les communautés de communes ou les régions. De cette manière, les affaires publiques n’auraient plus à transiter qu’entre les communes, les départements et l’État. On simplifiera l’organigramme et la coopération sera en tous domaines préférée aux logiques d’intégration, peu démocratiques.

Le scrutin majoritaire, qui n’a d’intérêt que pour la constitution dune majorité pour le pouvoir exécutif, montre ses limites en ne reconnaissant pas des voix minoritaires mais pourtant souvent importantes. En France, pour plusieurs élections, et notamment les régionales, qui approchent, c’est un mode de scrutin mixte qui est mis en place : toutes les listes recueillant plus de 10% des voix sont représentées, et la liste qui arrive en tête au second tour obtient une prime majoritaire. Si lon adapte et modifie ce principe pour les élections nationales, et en particulier pour les législatives, - dont le mode de scrutin n’est pas fixé dans le marbre constitutionnel et peut de ce fait être modifié - on peut composer une assemblée élue avec une dose importante de proportionnelle. On peut considérer que le fait majoritaire est viable dès lors que la prime majoritaire est de 20 ou 25% pour la liste qui arrive en tête. Ainsi, on pourrait établir à 75 ou 80% la dose de proportionnelle pour les législatives, et assurer ainsi la représentation de la plupart des mouvements politiques, ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle. Le fait majoritaire serait préservé, la stabilité de la République également.

Le calendrier électoral, en vertu duquel le Président est élu quasiment au même moment que les députés, donne l’impression qu’au niveau national, les Français choisissent leurs représentants une fois tous les cinq ans, sans jamais voir de leur part de signe de responsabilité politique. Cela va dans le sens de Rousseau quand il disait qu’une fois ses représentants élus, le peuple est dépouillé de sa souveraineté.

La question de la limitation du nombre de mandats, directement liée à la précédente, n’est véritablement utile que s’il existe une réelle contestation populaire des représentants du peuple. Si un élu est efficace, peu de gens soutiendront la limitation du nombre de mandats. Si un président élu ne revient jamais devant le peuple durant son mandat, par un référendum par exemple, alors le peuple sera plus prompt à demander une limitation du nombre de mandats. Si un président remet en cause son mandat plus souvent, comme le faisait le Général de Gaulle lorsqu’il organisait un référendum en y associant sa propre responsabilité politique, alors son action suscitera la confiance auprès du peuple. La volonté de limiter le nombre de mandats vient de l’absence de confiance qui règne aujourd’hui entre le pouvoir et le peuple. Elle ne trouve sa justification, à mon sens, que dans le cas où les élus ne remplissent manifestement pas correctement leur fonction.

Cette confiance qui devrait exister entre les élus et le peuple est d’une certaine manière organisée par la constitution de la Vè République, qui mêle démocratie représentative et démocratie directe. Seulement, les outils de démocratie directe sont oubliés car non obligatoires ; les élus se reposent sur la démocratie représentative. Il s’agit donc ici d’un dévoiement de l’esprit de notre république, puisque, d’une démocratie semi-directe, nous sommes passés à une démocratie purement représentative. La situation politique en France rejoint de plus en plus les conclusions qu’émettait Rousseau : le peuple a l’impression d’avoir perdu sa souveraineté.

Cette impression se retrouve s’agissant de l’Union européenne. Sur ce sujet, De Gaulle, qui a un temps pratiqué la politique de la chaise vide, consistant à refuser un développement excessif de la construction européenne, a toujours considéré que ledit développement nuisait à l’indépendance de la France. Si Maastricht est passé de justesse en 1992, le résultat du référendum de 2005 s’est avéré clairement négatif, nouvelle preuve que les Français veulent préserver l’indépendance de leur pays. Et pour cause, plus personne en France ne veut être dirigé par un gouvernement non élu !

La construction européenne apparaît en fait comme un brutal retour en arrière sur le terrain de la politique. Alors que nous avons mis des années à établir une république stable, voilà que les élites de Bruxelles veulent contrôler notre budget, notre monnaie, et même nos lois : la France est punie d’une lourde amende si elle ne respecte pas les décisions de la Cour européenne des Droits de l’Homme, l’obligeant alors à modifier ses lois en conséquence !

L’Union européenne, d’ailleurs, ne respecte même pas la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, reconnue constitutionnellement par la France. Son article 3, notamment, précise que « le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation » et que « nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément ».

Tous ces points tendent à un même résultat : au final, le peuple n’a plus confiance en ses élus, et il le leur fait savoir comme il le peut. Avec, chaque jour davantage, le sentiment que ces élus constituent une « élite » totalement coupée de ses préoccupations, et dont la fin serait de tirer, aux dépens du peuple, les bénéfices sociaux et financiers afférents à ces fonctions qu’ils monopolisent. Ce qui entraîne un mécontentement populaire légitime et qui va croissant. Ce mécontentement, qui nourrit une véritable crise de la citoyenneté, exige de profondes modifications institutionnelles et une véritable refondation de la République sur ses principes de 1958 et de 1962.

 

Arnaud de Rigné

« Restaurons l’autorité de l’État »

par Arnaud de Rigné, le 25 août 2015

 

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Avant d’exprimer ma vision personnelle de la République et du système idéal pour la France - et non pas celle du mouvement politique dans lequel je milite -, je vais établir un état des lieux (nécessaire) de certains fondamentaux :

« Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. » (C. de Gaulle). Un rappel sur l’identité et ses évidences : la France, depuis quinze siècles, repose sur une essence délicate et rare : le métissage des peuples blancs européens, la fusion avec la religion chrétienne et la continuité de l’héritage grec et romain. Je ne dis pas que nous sommes restés inchangés de Clovis à Saint-Louis en terminant par de Gaulle, ce serait une erreur. Je parle des fondamentaux qui structurent une civilisation. Nos trois piliers : essence charnelle, spirituelle et culturelle.

Ce ne sont pas cinquante ans d’immigration, d’américanisation, de castration et de diabolisation de ces évidences, qui feront oublier aux héritiers de la France, nos racines. Non, en aucun cas !

Concernant la République française, qui naquit de la Révolution de 1789, des miasmes des politiques libérales de Turgot aux entreprises de conquête du pouvoir de la nouvelle bourgeoisie mobilière – nourrissant une haine de l’ancien régime catholique, alors dirigé par le clergé et la noblesse – je préciserai que malgré toutes les ardeurs laïcistes et anticléricales, les seules lettres de noblesse, la seule force d’incarnation qui a nourri la République, viennent précisément de la France et de son essence chrétienne – triste ironie !

Je réduirai donc la République à ce qu’elle est, et doit être aujourd’hui : un simple régime au service de la France, et non comme cela est le cas depuis trop longtemps, une France au service de la République.

Le modèle que je présente ci-dessous est une réflexion, une vue de l’esprit - comme tous les modèles, à l’origine. Utopique, irréalisable, peu importe ! L’intérêt est la réflexion qui peut en découler. L’esquisse de cette idée d’institution se nommant « Nation Française » - Nation, pour insérer dans le marbre, ce principe national, que toutes les forces de l’établissement tentent aujourd’hui de dissiper. C’est un rappel de soi, et cela en découlera, dans sa constitution et sa loi. Commençons.

 

Projet David Berton

Schéma. Source : D. Berton.

 

Le Premier Citoyen :

Comparable au Président de la Vème République, il incarne le pouvoir exécutif, et en assume les prérogatives dans sa globalité. Le gouvernement n’est que son prolongement. Il est élu par le suffrage universel uninominal à un tour. Il nomme 1/3 des sénateurs pour 5 ans, sans possibilité de les révoquer. Droit de véto, utilisable une seule fois par an, sur toute motion du Sénat.

Le Roi :

Il est une figure symbolique, représentant l’image de la France à l’international, supplantant l’exécutif sur ce point. Il est roi par primogéniture de sang royal. Il incarne l’essence de la France et est le garant de l’identité de la France et des vertus chrétiennes. Il nomme 1/3 des sénateurs pour 5 ans, sans possibilité de les révoquer. Droit de véto, utilisable une seule fois par an, sur toute motion du Sénat.

Le Sénat :

Les sénateurs discutent, étudient et votent les lois et les budgets : ils incarnent le pouvoir législatif ; une commission annexe de sénateurs jugent de la constitutionnalité des lois. La nouveauté réside dans le mode de désignation des sénateurs, ce que je nomme la règle des trois tiers : 1/3 élus par les électeurs (scrutin uninominal à 1 tour), 1/3 nommés par le Premier Citoyen, 1/3 nommés par le Roi.

La politique et l’argent :

Toutes les indemnités des élus, du Premier Citoyen aux Conseillers des assemblées (sauf municipalités), seront établies d’après le salaire moyen en France (2 874 euros brut pour 2012 par exemple) ; chaque année l’indemnité sera adaptée selon l’évolution – je précise que l’indemnité est en brut du salaire moyen, non en net. Les indemnités des élus municipaux ne peuvent pas dépasser le salaire moyen national. Les mandats et les indemnités peuvent se cumuler, mais ne peuvent dépasser le salaire moyen national.

Il est vital, pour amener une nouvelle génération d’hommes politiques, d’enlever les appâts de l’avarice qui ornent le fronton du monde politique.

Trinité nationale du territoire :

La République française avait à son origine pour triptyque : commune, département, État ; nous aurons pour notre part, un triptyque semblable, mais plus adaptée aux nécessités géographiques et culturelles plutôt que politiques et administratives. Notre trinité sera : commune, Assemblée provinciale, Nation. Les structures intermédiaires, telles que les agglomérations, ayant pour conséquence la concentration urbaine, la centralisation des domaines de compétences, la désertification rurale, etc., sont à réduire ou à annihiler. Une coordination des communes et une coordination des provinces doivent subsister, mais uniquement d’ordre administrative et technique ; pas d’élus.

Défendre la nation, c’est défendre ses ramifications à toutes les échelles. Défendre une ramification locale allant contre le principe même de la nation, c’est se suicider. Le régionalisme promu par l’Union européenne en est un exemple.

Je ne développerai pas plus avant, voulant rester dans l’esquisse. Des systèmes de renversement, etc. seraient à développer…

 

David Berton

« Un modèle différent pour la Nation française »

par David Berton, le 26 août 2015

 

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Il y a quelques semaines, Libération publiait une étude d’une agence de Publicis, soulignant la volonté de ‘coup d’État citoyen’’ de notre classe moyenne, rejetant une vie politique ternie par les scandales, le manque de transparence et de résultats, et le storytelling à outrance. Le 11 janvier 2015, des millions de Français - musulmans, juifs, catholiques, laïques, blacks, blancs, beurs... - défilaient ensemble pour rappeler les valeurs qui font le socle de notre République. Certains parlèrent de marche citoyenne, d’autres de manifestation, et beaucoup eurent des difficultés à qualifier ce qui était en train de se passer. Jérôme Fourquet et Alain Mergier, de la Fondation Jaurès, ont dans un ouvrage récent évoqué les épisodes de janvier 2015 comme un catalyseur, amplifiant deux processus : la volonté de soulèvement populaire, qui prend ses racines dans notre histoire nationale, ainsi que l’écart entre la France silencieuse, que beaucoup ont eu pour dessein d’invoquer ces derniers mois, et la France qui se réveille et s’exprime dans la rue. Cette forme d’ébullition populaire pourrait faire écho à d’autres situations, dans d’autres pays européens où extrêmes de tous bords avancent pour prendre le pouvoir - s’ils ne l’ont déjà conquis. Le peuple crie pour se faire entendre, partout sur notre vieux continent, et les politiques s’écartent, de peur de recevoir un quelconque retour de bâton. Et ces cris ne sont que l’écho d’un problème bien ancré dans notre système politique depuis des dizaines d’années : cette triple crise démocratique dont on essaie de taire l’existence.

Une crise démocratique à l’échelon national, de prime abord, avec une difficulté des politiques à porter les convictions des citoyens qu’ils représentent, et un manque de pédagogie consternant. Peu de députés vont aujourd’hui sur le terrain pour expliquer ce qu’il se passe en Assemblée, pour justifier leurs idées et prises de position, de peur de ne pas être réélus. Sans parler des sénateurs, qui ont pour beaucoup et depuis bien longtemps oublié le sens de la mission républicaine qui leur a été confiée : le Sénat est devenu désuet, incapable de représenter les intérêts territoriaux, et enclin souvent aux intérêts purement partisans. Le Gouvernement de Manuel Valls ne porte que peu d’ambitions sur le long-terme pour notre pays, et chaque ministre, quand il a du poids politiquement parlant, s’attelle à faire des réformes qui pour la plupart sont mal ficelées, sans ligne politique claire ou, au contraire, jouant sur des clivages qui ne refondent en rien le domaine qu’il est censé porter. Emmanuel Macron, qui a pour fil directeur le déverrouillage des vieux dogmes économiques français, s’est heurté aux rouages technocratiques et corporatistes qui ont fait de sa première loi un projet certes ambitieux, mais affaibli par de nombreux intérêts particuliers qui n’ont en rien rendu service à l’intérêt général.

Ces blocages, on ne le dit pas assez, viennent non seulement de clivages archaïques, mais aussi d’une élite technocrate formée pour maintenir des blocages qui ne nous permettent pas de participer pleinement au challenge de la globalisation. Ces ‘‘verrouilleurs’’ prennent la place du peuple, censé être souverain, dans la construction de nos lois. Depuis quand n’avons nous pas eu de consultation citoyenne d’envergure, alors que des sujets cruciaux font notre actualité ? On pense à l’afflux de réfugiés vers notre vieux continent, par exemple. On en vient ici à un autre échelon qui connaît une crise démocratique sans précédent.

La chose européenne, incomprise depuis plus de dix ans, ne peut avancer tant que le dessein européen n’est pas expliqué, valorisé et repensé. Et il doit l’être par le peuple européen, pour le peuple européen. Le président de la République évoquait récemment l’idée d’un gouvernement et d’un Parlement de la zone euro, une réflexion qui n’est en rien nouvelle. Qu’il ose, comme d’autres chefs d’État européens, demander au peuple son avis ! Les différentes études d’opinion montrent que les Français, comme d’autres nations européennes, y sont pleinement favorables. L’Union Européenne du début de XXIe siècle doit être démocratique ou ne sera plus sous peu. Elle peut être ainsi fédérale, si ce projet est porté par le peuple, et pensé par nos politiques et intellectuels, qui sont là pour jouer ce rôle. Quel Victor Hugo ou Aristide Briand du XXIe osera parler à nouveau d’États-Unis d’Europe ? Oser, toujours ce mot. Encore. Parce qu’oser n’est plus le maître mot de notre vie politique. Même les Démocrates, s’ils ne sont pas jeunes et optimistes, ont perdu cette rhétorique.

A l’échelon local, enfin, ceux qui veulent oser n’ont plus les moyens de le faire. La baisse des dotations des collectivités territoriales est une des plus graves erreurs de ce quinquennat, tout bonnement parce que la vie politique locale est, de nos jours, la moins décrédibilisée et la plus audible de toutes. Les investissements sont devenus trop coûteux pour être engagés si les dépenses locales ne sont pas au préalable maîtrisées. Un nombre conséquent de municipalités utilise cette baisse comme argumentaire pour justifier de leurs inactions. C’est le cas à Grenoble, pour ne citer qu’une grande ville. Pourtant, pour faire face à cette décision de diminution des dotations, qui a permis de désigner un nouveau bouc émissaire, certaines majorités se sont montrées innovantes en ‘faisant mieux avec moins’’, comme le fait François Bayrou sur le territoire palois. Et il n’est pas le seul.

Alors, face à cette crise, que répondre  ? Sursaut démocratique.

Les règles du jeu doivent changer, avec une grande réflexion sur ce que doit être le nouveau pacte républicain, à toutes les strates. Et si la classe politique actuelle est incapable de porter cet idéal, - cette France moderne, entrant pleinement dans la globalisation pour maintenir son rang tout en créant une proximité nouvelle entre citoyens et vie politique, par le biais d’une démocratie représentative nouvelle - ce sera aux jeunes, de tous bords républicains et de toutes conditions, de le porter.

Osons parler d’une Sixième République où des règles éthiques soient mises en place, avec un fonctionnement institutionnel plus contemporain, ainsi qu’une sanctuarisation des principes qui ont marqué notre histoire nationale. Il faut, de prime abord, revoir notre organisation. Démolissons le Sénat pour le transformer en Chambre des Territoires, avec des représentants élus par le peuple pour défendre des intérêts purement locaux face aux propositions de loi qui sont soumises. Réhabilitons l’Assemblée nationale en lui redonnant son influence d’antan, inspiré du modèle outre-Rhin, avec des représentants moins importants numériquement, tout comme dans la seconde Chambre, mais représentatifs de l’ensemble des courants de pensée politique, par le biais de l’instauration du scrutin proportionnel, via le système dit de ‘‘deux voix par électeur’’.

Faisons du Premier ministre le personnage central de la vie politique nationale, avec un chef de l’État garant des institutions, et des intérêts de la nation à l’étranger. Pour une démocratie plus parlementaire, tout en restant stable. Mettons en place une justice indépendante, aux mains d’une Cour Suprême neutre, sur le modèle étatsunien. Rendons régulier l’usage du référendum, sur des sujets centraux mais qui n’aient pas vocation à diviser la France en deux ; si l’usage en est fréquent, le vote n’est plus, ou bien moins, une occasion de sanction à l’égard du Gouvernement. Attaquons-nous au cumul des mandats en interdisant la pratique de plus de deux mandats électifs, et seulement un si l’élu est maire d’une ville de plus de 50 000 habitants, ou membre voire à la tête de l’exécutif d’une grande collectivité. Sans oublier la fin d’un cumul dans le temps à outrance, avec l’interdiction de renouveler un mandat parlementaire une deuxième fois, et une troisième fois pour les mandats locaux (région, communes). Le politologue Nicolas Matyjasik soulignait récemment, dans une tribune pour le Huffington Post, la nécessité de lévaluation des politiques publiques par et pour les citoyens, via la création d’agences citoyennes indépendantes : osons non seulement la consultation préalable, à la manière des conférences des parties sur le thème de l’écologie, pour les réformes d’ampleur, mais aussi la généralisation de ce principe d’évaluation pour tendre vers l’amélioration constante. Enfin, enterrons les ors de l’État pour que les représentants du peuple soient des représentants du peuple, et non des monarques républicains.

Supprimons les départements pour laisser place à des régions fortes, ouvertes sur le monde, compétitives et proches des citoyens. Des référendums régionaux seraient possibles, un représentant régional serait désigné pour chaque département par la majorité élue, et des maisons de la Région seraient mises en place partout où cela serait nécessaire, comme intermédiaires entre l’élu et le citoyen. Maintenons les communautés de communes dans leurs prérogatives actuelles, tout en réfléchissant à de nouvelles compétences, de façon à ce que les deux échelons soient complémentaires. Rationalisons les moyens des collectivités territoriales pour qu’elles soient plus efficaces et plus lisibles, tout en favorisant la fusion de nombreuses communes, pour qu’il n’y ait plus, à terme, de villes comptant moins de 2000 habitants. Augmentons les dotations vers les collectivités territoriales pour les sanctuariser par la suite. Redonnons à l’expression ‘démocratie locale’’ son véritable sens, avec la généralisation des forums citoyens dans chaque ville, et selon la superficie, dans chaque quartier, ainsi que la possibilité de référendums locaux non pas consultatifs mais décisionnaires.

De cette manière, nous pourrons inspirer et porter un nouveau modèle européen, fédéral, libre et démocratique, muni d’un président de l’Union européenne, avec un gouvernement élu par le peuple, et un Parlement européen qui ne sera plus seulement à l’aune de directives vues par le peuple comme un lot de blocages, mais porteur de plans divers ambitieux et financièrement conséquents. Rendons là aussi possible la consultation populaire européenne lorsque des pétitions atteignent un certain nombre de voix, venant d’un certain nombre de pays de l’UE. Il en irait de même pour la strate française, lorsqu’une pétition atteindrait plus de 500 000 signatures. Ben Rattray, fondateur de Change.org, a d’ailleurs eu des mots justes à ce sujet  : ‘Ce sont les petites choses qui font changer le monde’’.

Ces idées, bien évidemment non exhaustives, pourraient redonner à la France sa crédibilité en matière de démocratie, d’humanisme et de liberté. Les Français en sont capables et n’attendent même que ça : une révolution citoyenne pacifique pour tourner une page de notre histoire et laisser place à la France et l’Europe du XXIe siècle. Aux jeunes de porter ce sursaut, et de construire cette nouvelle République !

 

Loïc Terrenes 2015

« Pour une VIe République de la jeunesse ! »

par Loïc Terrenes, le 30 août 2015

 

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On ne le dit pas assez mais la France a la chance d’avoir des institutions solides, une culture démocratique ancrée et un processus législatif qui fonctionne. Il est peut-être simpliste de le rappeler mais les réelles démocraties sont encore minoritaires dans le monde (quand ce n’est pas tout bonnement le chaos, comme en Libye ou en Syrie). Qu’on pense aux pays d’Afrique, où la quasi-totalité des régimes sont des dictatures militaires ou familiales, à l’Asie, où règnent partis uniques et corruption, à l’Amérique centrale, avec des institutions gangrenées par les cartels... l’Europe et singulièrement la France peuvent s’enorgueillir d’une stabilité démocratique depuis des décennies.

Cela étant dit, on ne peut se reposer sur l’outil de comparaison pour affirmer que, la situation étant pire ailleurs, elle n’est pas chez nous perfectible. La démocratie n’est pas une chose installée, c’est un idéal à poursuivre, vers lequel on doit tendre. Et tant qu’en France il existera des affaires de corruption, de fraude (Jérôme Cahuzac...), d’abus de biens publics (Agnès Saal...) et de tricheries électorales, on ne pourra pas s’étendre sur nos acquis et dire que le travail est terminé. Améliorer les institutions et les conditions d’organisation de la chose publique reste un combat de tous les jours.

On pourra se satisfaire du fait qu’il ne s’agit que d’épiphénomènes, que la majorité de la classe politique reste dévouée au bien-être des citoyens lambda et que les « affaires » ne concernent heureusement que quelques élus ou hauts fonctionnaires. Ce serait oublier que le diable se cache dans les détails. Pour voir (un peu) de l’intérieur comment les choses fonctionnent, pour entendre les vantardises des uns et les coups de manche des autres, il faut reconnaître qu’il demeure chez nos représentants une culture de la « chose due » qui en invite beaucoup à profiter du système, au moins par petites touches. Des banquets dans les ministères sans lien avec le portefeuille du ministre, des voitures de fonction ou une protection rapprochée pour des personnes qui pourraient tout autant bien prendre le métro (comme en Scandinavie), des notes de restaurant et de déplacement sans réel lien avec l’objet de leur mandat... Ça peut paraître peu de chose, mais à la longue ça fait beaucoup.

Premier point, il faut donc rompre avec les privilèges. Pas forcement refaire une « nuit du 4 août », mais réduire drastiquement tout ce qui bénéficie aux élus plus par tradition que nécessité. Trajets gratuits pour la famille, frais de représentation, chauffeurs pour de simples adjoints, ristournes sur des voyages pas vraiment professionnels, etc.

Second point, il faut faire promouvoir le mérite sur les accointances personnelles. Pourquoi ne pas s’inspirer des États-Unis où les ministres et dirigeants d’institutions publiques doivent passer une audition devant le Sénat, exposer leur projet et faire état de leur expérience ? On pourrait imaginer une commission bipartisane qui ne serait pas suspecte de règlements de comptes politiques et qui permettrait d’en finir avec ces nominations faites dans les couloirs feutrés des salons dorés pour récompenser untel et promouvoir les amis. De la même façon, il faudrait, comme le proposa Dominique de Villepin par le passé, inscrire dans le marbre une dizaine de portefeuilles ministériels inamovibles, ce qui permettrait d’empêcher la création de portefeuilles uniquement dévolus à caser les membres de chaque courant du parti au pouvoir (« Ministère délégué au Développement », « Ministère délégué à la Réussite éducative ») et regrouper les secrétariats d’État (Personnes âgées, Réforme administrative...) dans des directions de ministères. Et tant qu’à faire, attendre des personnalités nommées qu’elles connaissent à fond leur dossier (un universitaire à l’Éducation nationale, un président de syndicat agricole à l’Agriculture, un économiste à Bercy...) plutôt que voir à chaque valse de remaniements des titulaires qui découvrent leur poste le jour même et des apparatchiks nommés parce qu’ils hantent depuis des années les couloirs des partis, parfois sans études, en tout cas en ayant rarement, voire jamais, eu d’expérience professionnelle hors ce cadre.

Troisième point, il faut garantir la totale indépendance des médias. Non pas souhaiter que les journalistes deviennent des hyènes enragées face à des ministres obligés de démissionner car simplement soupçonnés, mais laisser à la presse la liberté de mener les enquêtes qu’elle veut, accéder aux documents et pouvoir être autre chose que des porte-parole à la déontologie douteuse, comme ces grands pontes de l’audiovisuel qui se font payer des fortunes pour animer des séminaires d’entreprise avant de dîner tous frais payés dans les palais de la République avec un membre du gouvernement dont il aura ciré les pompes dans un édito. Le journalisme, c’est « tremper la plume dans la plaie » disait Albert Londres. Ce n’est pas l’honneur de la France de voir des articles web modifiés à la suite d’appels de pression ou de journaux empêchés de sortie à la suite d’un coup de fil de ministre.

Quatrième et dernier point, assurer la pérennité de nos institutions tout en les transformant. Je ne suis pas favorable au délire de VIe République, juste exalté pour le plaisir de changer de chiffre. La France a une histoire, des habitudes politiques, et je ne pense pas qu’il serait faisable de greffer un système parlementaire à la danoise (quand bien même on peut s’en inspirer). Le retour des jeux de pouvoir façon IVe République, des micro-partis sans base électorale représentés au Parlement, l’impossibilité d’avoir une large majorité... tout cela participerait plus à la déstabilisation qu’autre chose. Mais introduire une dose de proportionnelle, instaurer des primaires locales (facilement faisable avec Internet) pour désigner les candidats au lieu de voir des parachutés imposés, faire en sorte qu’un certain seuil de vote blanc oblige à recommencer l’élection, limiter les mandats dans le temps, rajeunir, féminiser et diversifier les origines de la classe politique, alléger la procédure des référendums populaires, réduire le poids et l’influence néfaste de certains lobbys (qui osent encore aujourd’hui donner des places de concert à des députés pour qu’ils soutiennent des projets de loi), éjecter définitivement de la vie politique les élus condamnés pour faute grave, etc... tout cela concourrait à assainir le processus.

Je reste un optimiste. Sans croire à un fumeux « sens de l’Histoire », je reste convaincu qu’année après année, par petits pas plus que par esprit révolutionnaire, la vie politique française est moins sale. Les années 80 et leurs valises de billets, les journalistes qui se font dicter leurs textes, les petites peines pour les magouilleurs, tout cela se réduit et tend à disparaître. Internet, le développement des associations anti-corruption et la transparence participent à créer un environnement plus sain. Gageons que nos représentons continueront à aller en ce sens et comprendront qu’aujourd’hui plus qu’hier, les comportements inacceptables ne sont plus de l’ordre du détail, et que s’ils veulent être réélus, ils ont un devoir d’exemplarité, et pas seulement sur leurs prospectus électoraux.

 

« Vers un assainissement de notre démocratie »

par Arthur Choiseul, le 9 septembre 2015

 

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Refonder la République. Mais d’abord... pourquoi ?

Après tout, notre exécutif ne semble pas outre mesure entravé dans son action : les lois sont toujours votées – au grès parfois de quelques comédies médiatiques, mais en général, toujours votées – et nous ne connaissons pas ces phases d’instabilité gouvernementale à répétition qui caractérisait la fin de la IVe République. Au fond, la mécanique de la Ve République, renforcée par le quinquennat, semble assez bien remplir son office premier : celui de privilégier l’action d’une majorité – fusse-t-elle juste moins minoritaire que les autres – plutôt que la paralysie des institutions.

Oui mais voilà, il y a tout de même quelques symptômes qui ne trompent pas :

1. Même s’il y a déjà eu par le passé des taux d’abstention importants, on ne peut nier une tendance générale à l’augmentation de celui-ci depuis les années 90, et plus fortement encore depuis les années 2000.

2. Les électeurs sont, dans un même temps, plus nombreux à se détourner des partis qui gouvernent habituellement la France et ses échelons territoriaux, au profit de formations souvent plus extrémistes.

3. Enfin, et c’est finalement le pire de nos échecs : bien que nos majorités et nos oppositions donnent toujours l’impression d’être en mouvement, bien que les débats, les lois et les mesures se succèdent, la France est toujours incapable de se réformer sur autre chose que des détails. Au fond, à l’« esprit de la Ve République » qui préférait l’action à la paralysie, nous sommes en droit maintenant de demander : « à quoi sert l’action, si c’est celle de piétiner sur place ? »

Quand communiquer vaut mieux que répondre

Mais la cause de ce double constat de désaffection citoyenne et d’impuissance politique est-elle seulement institutionnelle ? Notre manière de faire de la politique, ou d’en parler n’est-elle pas également en cause ? Se contenter de changer les règles du jeu changerait-il le résultat final ?

À une époque où la multiplication et l’intensification des canaux d’information a imposé la communication comme nécessité d’existence politique, et les diverses côtes de popularité comme principale boussole, montrer que l’on s’attache à résoudre un problème semble être devenu plus important que de le résoudre effectivement, et répondre vite semble valoir mieux que répondre juste.

Il arrive même que la mesure ou la décision politique elle-même soit vidée de toute autre fonction que celle de « communiquer », de montrer que l’on agit. Mais au final, une fois la frénésie de l’actualité passée, qu’en reste-t-il ? La montagne accouche trop souvent d’une souris. Comment, dans ces conditions, imaginer que l’action politique soit encore perçue comme ayant l’ambition de répondre durablement – et pertinemment – aux problématiques posées  ?

Un déficit de légitimité

Pour autant, la mise en cause des pratiques politiciennes et médiatiques dans le bilan de l’impuissance républicaine ne doivent pas occulter un autre aspect du problème : celui du déficit de légitimité à la tête de l’État ! Au fond :

  • Le Président de la République, élu au suffrage universel direct, n’est jamais que le plus apprécié des deux candidats ayant obtenu les meilleurs scores au premier tour. Mais aucun n’a jamais obtenu plus d’un tiers des suffrages au premier tour ! (sur les 40 dernières années)
     
  • La composition finale de l’Assemblée nationale, désormais élue juste après le Président de la République, ne reflète pas plus la disparité des opinions exprimées au premier tour dans l’ensemble des circonscriptions de France : elle ne sert qu’à asseoir suffisamment largement la majorité du parti présidentiel, balayant même la nécessité de composer des coalitions.
     
  • Comment imaginer alors que le Gouvernement, issu de la majorité à l’Assemblée, ne soit pas inféodé à l’autorité du Président de la République nouvellement élu ou réélu, alors même que l’esprit de nos institutions instaure un « Président arbitre » et un Premier ministre menant la politique gouvernementale  ?

  • Le Sénat, enfin, n’est pas mieux loti en termes de représentation des opinions citoyennes, avec un mode de scrutin complexe qui ne favorise que l’émergence de quelques «  grosses écuries  ».

Au final, le parti gouvernemental est dispensé d’avoir à composer, discuter, négocier, avec des partenaires : il peut faire passer sans trop de mal la quasi-totalité de sa politique sans vrais risques de blocage. Il perd ainsi l’occasion de se remettre parfois en cause, et de réfléchir à l’efficacité et au bien-fondé de son action, en général comme dans les détails. Mais surtout, il perd également la légitimité nécessaire à réformer en profondeur la nation, parce qu’il ne représente jamais qu’au plus un tiers de l’opinion citoyenne, et ne peut jamais se prévaloir que de ce tiers face aux deux autres.

Ceci dit, quelles solutions  ?

     1° Encourager l’exigence citoyenne

Nous devons prendre conscience que nous avons changé d’ère en termes de communication politique et institutionnelle, à l’échelle mondiale, depuis quelques dizaines d’années. Il serait illusoire voire nocif d’imaginer changer par la loi la pertinence de la communication politique et de sa diffusion médiatique.

C’est au peuple, finalement, de choisir s’il souhaite être exigeant, et privilégier ceux qui répondent juste à ceux qui répondent vite ou fort. En la matière, le seul pouvoir qu’il nous est offert d’exercer, élus, militants, acteurs de la vie associative on institutionnelle, vecteurs d’opinion, c’est celui d’encourager nos concitoyens à être exigeants.

     2° Lutter pour la transparence et contre le mélange des intérêts

Qu’il s’agisse du pouvoir politique (législatif, exécutif, territorial), du pouvoir judiciaire, du pouvoir médiatique, ou du pouvoir économique, il est impératif de lutter contre le mélange des intérêts de tous ordres (commerciaux, personnels, corporatistes, partisans…). C’est une chose aisée à dire, et bien plus délicate à mettre en œuvre efficacement sans tomber dans l’abus. Aucune tribune ne permettrait de répondre précisément à un problème aussi épineux, sur ce sujet, nous avons besoin d’un vrai débat citoyen, large, et long si nécessaire.

Deux pistes toutefois :

Une plus grande transparence concernant le train de vie des élus permettrait certainement de mettre un terme à certains fantasmes du « tous profiteurs » d’un côté, et de lutter également de l’autre contre la corruption. Dans une République où le lien de confiance entre citoyens et élus est de plus en plus fragile, peut-être faut-il en passer par là, « montrer patte blanche » ?

Un meilleur cloisonnement – ou tout du moins contrôle – entre les responsabilités électives et les pouvoirs de nomination dans les hautes fonctions administratives, judiciaires, ou dans l’audiovisuelle publique – pour ne citer que ces 3 pouvoirs – permettraient certainement de lutter contre les innombrables tentatives de « verrouillages » partisans que l’on observe un peu à tous les échelons de la République.

     3° Fonder une VIe République

Nous devrons un jour résoudre l’équation apparemment impossible qui consiste à permettre l’action et la stabilité gouvernementale tout en respectant dans les proportions, la diversité des opinions citoyennes.

Le bicaméralisme (le fait que le parlement soit constitué de deux assemblées, aujourd’hui Assemblée nationale et Sénat) nous offre peut-être une voie… mais pas un bicaméralisme où, comme c’est le cas aujourd’hui, l’une des chambres ne soit qu’un doublon de la seconde  !

Notre gouvernement n’a besoin que d’une chambre, en vérité, pour élaborer sa politique « quotidienne », pourquoi ne pas refondre la seconde chambre pour que, via une élection à la proportionnelle intégrale (et avec un nombre restreint de sièges, pour plus de lisibilité, pourquoi pas 100 tout rond ?) cette dernière devienne le reflet le plus fidèle possible de la diversité des opinions citoyennes. À cette seconde chambre reviendrait alors les pouvoirs de décisions sur des points plus profonds ou structurels de notre organisation républicaine et de notre législation. (On constate d’ailleurs qu’une telle distinction entre différents niveaux de décisions existe déjà sous la Ve République, via notamment la distinction entre la gouvernance par décrets et la gouvernance par la loi)

On pourrait enfin imaginer confier à cette seconde chambre un plus grand pouvoir de regard ou de décision quant aux nominations et révocations aux postes clés de l’administration, de la justice, et autres organismes d’État… un moyen aussi de lutter contre le népotisme.

     4° Clarifier, simplifier, alléger l’organisation territoriale et étatique

Ce n’est pas une question aussi prioritaire que les trois points précédents. Toutefois, elle devra un jour vraiment être traitée. Nos réformes successives des collectivités territoriales n’ont fait qu’empiler de nouvelles structures, gonfler les dépenses, générer des doublons… à tel point que certains de nos concitoyens n’y voient plus là – à tort ou à raison – que des « structures pour caser les copains ».

Déplorable en terme d’image, d’efficacité, de déséquilibre des comptes publics – que l’on renfloue aujourd’hui grâce à des dettes dont nos enfants paieront demain le prix – le « mille-feuille français » n’a jamais vraiment été allégé, bien au contraire. La grande gabegie doit cesser  !

Conclusion

Réécrire les « règles du jeu » ne suffira pas à réconcilier la politique française avec les citoyens, nous avons également besoin d’exigence, l’exigence des citoyens vis-à-vis de leurs représentants et de la couverture médiatique, exigence des élus et des médias vis-à-vis d’eux-mêmes, exigence, enfin, des militants vis-à-vis des cadres de leurs partis.

Le premier pouvoir du peuple, en démocratie, est certainement celui de choisir ces représentants – ses dirigeants – mais si le peuple venait à négliger ce pouvoir qui est le sien, c’est le fonctionnement même de la démocratie qui serait remis en cause, et avec elle, la liberté qu’elle garantit et l’égalité qu’elle promeut.

 

Christophe Vasquez

« Soyons exigeants... soyez exigeants ! »

par Christophe Vasquez, le 11 septembre 2015

 

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Trop peu connaissent l’épisode historique qui faillit mener à la fusion des gouvernements britannique et français, et de leurs empires coloniaux, en 1940. Il fallait des esprits visionnaires et audacieux comme Churchill et De Gaulle, pénétrés de l’amour profondde leur patrie autant que conscients des soubresauts du monde, pour concevoir et mettre en œuvre un tel projet. Face à un péril immense et un basculement inévitable, choisir de se fondre pour évoluer et persister sous une forme nouvelle, ou risquer l’anéantissement.

Là est le cœur du débat sur les institutions, la démocratie, la société. Nous sommes dans une période de fluctuations comparable à 1940 et non pas à 1958. Ne tombons pas dans l’écueil facile et futile d’une discussion mécaniste, proposant telle réforme électorale ou révision des échelons institutionnels, telle nouvelle République, telle méthode pour remobiliser les citoyens, telle autre pour renouveler la classe politique. Ce serait être bien crédule que de considérer un traitement par feuille ou par branche quand c’est l’arbre en son entier qu’il faut soigner.

Les institutions ne sont pas ahistoriques. Elles sont, au contraire, intrinsèquement liées à une époque, aux aspirations d’une population, à l’état des savoirs. Par conséquent, elles sont changeantes et mortelles. C’est un conservatisme malsain de souhaiter leur immuabilité, au risque de les vider de leur essence fondamentale – fournir une organisation des rapports humains adaptée aux exigences du moment – et d’entraîner leur inadaptation, leur dessiccation. Pire, si ces institutions sont démocratiques, c’est livrer la démocratie inopérante et la souveraineté populaire abandonnée à quelque tyran malin.

Le constat est souvent partagé – notamment en France (voir l’ouvrage de Pierre Rosanvallon) – que l’organisation politique de notre société est dépassée, caduque. Il ne semble pas aventureux d’affirmer que la République française est un temple sacré qui n’a plus ni fondations ni colonnades, de rares sectateurs pour beaucoup de mécréants, mais qui demeure par le confort de l’habitude.

Pourtant personne ne veut pointer et nommer la cause véritable. On ne peut comprendre l’état actuel de nos institutions et penser les institutions à venir sans prendre en compte la mort de l’État-nation, sans observer les trépidations puissantes qui agitent le monde ni expliciter les défis qui s’imposent à nous.

Aborder la mort de l’État-nation, c’est s’attendre à des cris d’orfraie convenus. L’État-nation est érigé en idole. Il a les beaux atours postiches d’un modèle structurant et indépassable de nos sociétés, bien qu’il n’ait émergé que deux siècles plus tôt. La civilisation l’a précédé et nous parions que le chaos ne suivra pas sa disparition. L’État-nation est la congruence opportune de deux éléments : l’État, en tant qu’entité politique qui régente l’organisation de la société et l’exercice courant de la souveraineté ; et la nation, ce groupement qui unit les individus entre eux et les particularise par rapport à d’autres groupes d’individus.

Le succès de l’État-nation au XXème siècle est incontestable, il devient la forme dominante et quasi-exclusive, grâce à un mouvement centripète qui accompagne l’explosion des empires et légitime les revendications nationalistes. Cette parcellisation du monde a lieu avec l’assentiment des États-Unis et de l’Occident. Évidemment, toutes les revendications nationalistes ne sont pas satisfaites, le processus connaît des ratés et des États multinationaux se maintiennent. La victoire n’est pas absolue mais la tendance est nette.

Qu’en est-il aujourd’hui ? L’État-nation est toujours là mais il décline. Considérons ses parties pour juger de l’ensemble, en nous restreignant au cas de la France. La nation, tout d’abord. Toutes les analyses et toutes les définitions pour qualifier la “nation française” actuelle sont battues en brèche car les constituants objectifs et subjectifs disparaissent les uns après les autres. La religion, l’armée, l’école, la famille, l’histoire, la culture, la langue... tous ces éléments qui favorisent et entretiennent le lien sociétal – et participent donc au maintien de la nation – se trouvent affaiblis, dilués, abandonnés. L’on pourrait détailler longuement et individuellement ces éléments mais chacun saisit aisément les enjeux qu’ils sous-tendent et les polémiques qui surgissent à leur propos.

Dès lors, peut-il encore y avoir une nation lorsque les liens qui permettent de faire société et de se singulariser sont à ce point distendus ? La nation n’a plus de sens, à l’heure où les frontières physiques sont abolies, où les rapports humains sont redéfinis par la communication et le numérique. Pour preuve, le renouveau des régionalismes sans revendication d’indépendance ou du “communautarisme”, qui ne doivent pas nécessairement être perçus comme des menaces (voir les travaux de Michel Maffessoli).

La dimension nationale n’est plus pertinente car chaque individu se sent singulier, s'attache à des communautés (linguistique, ethnique, culturelle…) qui ne sont pas confondues avec la communauté nationale. D’ailleurs, ce sentiment national n’est pas inné, il ne peut exister que s’il est stimulé, et les stimuli sont rares dans la France d’aujourd’hui. À tout le moins, le lien national se réanime lors de certaines occasions, où l’émotion sert de vecteur à la cohésion (commémoration mémorielle ou attentat, définition d’un ennemi commun…). Il faut voir aussi en cela un symptôme de l’impuissance croissante de l’État, qui ne mobilise plus sa nation en dehors de ces circonstances exceptionnelles.

L’État (et en particulier l’État démocratique, par nature limité et contrôlé dans l’usage de ses moyens d’action, à l’inverse de l’État autoritaire) devient impotent face à un monde qui invente des règles permettant de se passer de lui. On ne peut ignorer que l’économie prime désormais sur le politique.

Il serait d’ailleurs intéressant d’observer le grignotage des fonds privés et mécénats sur les missions régaliennes de l’État, dans des domaines aussi divers que la recherche, la culture, l’éducation, etc. C’est un autre sujet. Quoi qu’il en soit, les véritables leviers sont économiques. La croissance, le chômage, sont des maux que le pouvoir politique ne peut endiguer seul. Le marché n’a pas de frontière, pas de visage, guère de limites et peu d’unicité, puisque les règles du capitalisme ne sont pas unifiées au niveau mondial.

L’État s’endette, s’échine à atténuer les variations économiques qui ont un impact sur la population, sans succès. L’ultime levier encore entre ses mains – qui lui permet de réaffirmer sa force et son utilité – c’est l’impératif de sécurité, primordiale pour la population autant que pour la stabilité économique. De ce point de vue, le terrorisme se révèle une calamité aux atouts opportuns, puisque l’existence de l’État est confortée et justifiée s’il se mobilise pour la protection des citoyens et des biens. Le résultat est néanmoins mitigé. C’est que même en ce domaine, l’État est faible. Le crime est mondialisé, ses sources de financement aussi, et aucune politique mondiale efficace ne vient gêner ce système.

Ainsi, le meilleur indice – et le plus terrible – de la mort de l’État-nation est peut-être la naissance de Daech. Il est par nature transnational voire international, fondant sa cohésion sur une certaine vison extrémiste de la religion musulmane. Il n’a pas d’État à proprement parler, fixe ses propres règles, défie l’équilibre mondial des frontières et des puissances, attaque tout pays sans déclaration de guerre et par “des intermédiaires” grâce à l’endoctrinement, se rétribue sur le pétrole ou le trafic d’œuvres d’art. Il n’a que faire du bien-être de sa population et de son développement. Cette entité obscurantiste est animée par le double objectif de conquérir et convertir.

Le succès de cette entreprise de terreur vient de sa “liberté”, n’étant pas restreint par un carcan et des normes inadaptés. Le péril est grand que nos États-nations ne puissent plus faire illusion longtemps et que leur déclin entraîne des régressions qui nous plongeraient dans une ère de troubles. Ce n’est certainement pas le souhait des populations. Il est donc temps de prendre acte du changement mondial.

Notre monde est traversé de courants puissants, parfois antagonistes, qui transforment irrémédiablement l’organisation des sociétés humaines. Ne sous-estimons pas la force et le triomphe de l’idée, du virtuel, sur le réel. Cela induit la création, la coexistence et bientôt la concurrence, avec un autre univers. Internet en est l’illustration la plus simple, l’individu s’y dépasse, se réinvente, les États n’y ont quasiment aucune autorité, c’est un monde illimité, instantané, aujourd’hui livré à lui-même. Et l’individu qui y pénètre est également livré à lui-même. Il doit juger les informations qu’il reçoit sans toujours en discerner la réalité, il peut enfreindre les lois de son pays en achetant drogues, armes, prestations sexuelles…

Dans un registre moins grave, la mise en réseau de tous les individus offre un potentiel de partage jamais égalé : partage de sa voiture, de sa maison, de ses compétences… Chacun a quelque chose à offrir et recherche quelque chose. Cette économie du partage, économie participative, cette “ubérisation” diront certains, redéfinit la réalité et remet en cause, par exemple, l’existence de certaines professions organisées. Certains (tel Jeremy Rifkin) vont mêmes jusqu’à théoriser l’effondrement du système industriel et la mutation du salariat. L’économie fait face à son propre bouleversement et c’est une formidable occasion pour les citoyens de se ressaisir du pouvoir perdu par le politique.

Cet autre monde, virtuel et immatériel, influence donc de manière croissante le monde physique. Le progrès technologique a pulvérisé les cadres de pensée et l’horizon des possibles est béant. Puisque l’idée devient reine, tout est réalisable, au service du plus grand bien comme des plus grandes folies. On le voit avec les inquiétudes naissantes autour de l’impression 3D, du transhumanisme, de l’intelligence artificielle. Chacun va pouvoir concevoir et obtenir ce dont il a envie, sous la forme et au moment souhaité. Le triomphe de l’idée est aussi le triomphe de l’égoïsme.

La déconstruction de l’homme ancien est à l’œuvre avec la perte de nos illusions : la fin de la perspective d’un développement infini, la fin probable du prétexte d’existence par le travail au gré des avancées technologiques… un citoyen nouveau naît, s’invente, une autre vie en quelque sorte. Sous cet angle, l’inquiétude de certains scientifiques (menés par l’astrophysicien Stephen Hawking) vis-à-vis d’une intelligence artificielle qui supplanterait l’homme, n’est pas une idiotie. Si l’on dépossède l’homme de toute utilité et de tout intérêt de vivre, si l’humanité curieuse, ambitieuse, inventive est éternellement battue par la supériorité de la machine et tombe sous son joug comme une proie, quel avenir obscur !

Dès lors, pour ce nouveau citoyen et cette nouvelle société, tout ne peut pas être acceptable, il faut établir des règles. Qui alors pour imposer une règle ? On l’aura compris, la structuration des mondes physiques et virtuels est distincte, et les schémas du réel ne peuvent être appliqués au virtuel ni réunir ces deux mondes. L’État, et plus encore l’État-nation, ne nous semble plus apte pour régenter cela.

Il faut maintenant raisonner à l’échelon supra-étatique, ce que la grande majorité des pays a commencé à faire depuis plusieurs décennies, avec des niveaux d’intégration très divers (Union européenne, ASEAN, Union africaine…). L’avenir est au regroupement et plus à l'éparpillement, à la création de nouveaux empires continentaux. Le mouvement est enclenché mais le défi est ailleurs. Les citoyens soucieux de préserver les acquis démocratiques devraient s’engager pour un fédéralisme mondial, un universalisme qui créerait des institutions mondiales réellement détentrice d’un pouvoir. En somme, un “giga-État” capable de fixer des principes planétaires.

Un “giga-État” capable d’unifier et de réguler le fonctionnement de l’économie capitaliste, de combattre la criminalité et le terrorisme, de protéger les libertés et les Droits de l’Homme, de reprendre le contrôle du monde virtuel, de définir universellement les règles que l’humanité s’impose à elle-même face à l'emballement technologique. Les institutions mondiales, comme l’ONU, nées après de grands traumatismes, sont une esquisse et une base qu’il faut améliorer et amplifier. Nous avons renoncé, depuis la seconde moitié du XXème siècle, à poursuivre véritablement cet élan universaliste.

Aux problèmes du monde actuel, il est indispensable d’apporter une réponse politique. Il ne faut pas avoir peur de la mort de l’État-nation, de la vieille société mais il faut l’accompagner, préparer la transition vers quelque chose de plus haut, de différent. Se fondre et se regrouper pour évoluer, sinon disparaître. Il ne faut pas céder au fatalisme et à l’obscurantisme, ne pas abdiquer devant la barbarie des réactionnaires et l’enthousiasme incontrôlé des progressistes.

Une voie médiane est envisageable, souhaitable. Nos sociétés plurielles, dont la cohérence et la cohésion ne sont assurées, doivent s'accepter et se dépasser. Les individus ne peuvent plus être catégorisés ni les États limités par des frontières. Il faut raisonner en termes d’humanité et plus de nationalité, d’universalité et plus de territorialité parcellaire. La contiguïté des sociétés n’existe plus, elles s’interpénètrent, s’influencent d’une manière décuplée, sont étroitement liées par la technologie. Telle catastrophe du bout du monde mobilise chez nous et telle nouveauté à la mode ici traversera demain les océans.

La recherche d’une nouvelle forme d’universalité fraternelle non uniformisatrice, voilà le vrai défi, l’unique défi du XXIème siècle. Cela doit se faire par étapes car, nonobstant la mise en réseau de l’humanité, certaines barrières mentales résistent face à l’impensé de la globalité. Sans doute la naissance d’une Europe fédérale, où les États abandonnent définitivement leurs pouvoirs, est un premier palier à atteindre, si l’on reste sur la construction déjà entamée et qui se fonde sur des critères historico-géographiques. L’on pourrait imaginer une toute autre intégration, fondée par exemple sur la francophonie, avec la création d’une entité supranationale fédéraliste mêlant la France, la Belgique, le Québec et des pays d’Afrique.

Qu’importe le lien que l’on mobilise et la justification que l’on donne, la finalité est le dépassement de l’État-nation. La religion, la couleur de peau, la nationalité, tout cela n’est plus structurant. Ce qui compte désormais est bien plus fort : ce sont les manières de vivre et de concevoir l’avenir.

Concomitamment, il faut rejeter toute tentation uniformisatrice, qui ne peut être source que de résistances violentes, l’expression d’une peur de la disparition. La conflagration contemporaine vient de cela. Le communautarisme, le terrorisme, prolifèrent par le truchement de l’incompréhension, de l’inquiétude, de l’instinct réactionnaire pour la survie de sa civilisation et de soi-même. La haine de l’Autre et le repli sur soi sont les serviteurs d’une protection désespérée.

On a laissé les identités, les sociétés, les cultures se livrer une véritable guerre, une concurrence libérale – au sens économique – où le plus offrant, le meilleur communicant, pouvait emporter la mise. Comment s’étonner alors de toutes ces identités frustrées, spoliées, ces unités nationales perdues (si tant est qu’elles aient véritablement existées). La radicalité germe quand il n’y a plus de rationalité, et le monde actuel n’est pas rationnel. Les crises qu’on laisse s’envenimer tout en sachant les solutions à mettre en œuvre, sont un aveu de folie et d’impuissance.

La situation migratoire, la criminalité... ces problèmes d’envergure appellent des réponses à grande échelle, nous le savons tous. Les frontières héritées des deux guerres mondiales et la parcellisation nationaliste – cette recherche du plus petit dénominateur commun sur un territoire donné – n’offrent plus un cadre pertinent de gestion. Comme ces clercs bornés contre Galilée, refusant obstinément de reconnaître l’évidence de la caducité de leur interprétation devant l’impérieux argument de la réalité, il faut nous aussi cesser de penser en termes de systèmes clos et exclusifs.

Il ne s’agit pas de forcer une tribu Sioux à vivre avec et comme une tribu Inca. Mais au sein de la fraternité humaine il est possible d’établir des règles de coexistence pacifique. Il ne faudrait pas croire que le retour au village isolé et auto-suffisant, comme certains aiment à l’imaginer, soit la solution. Le monde est désormais en réseau et interdépendant. Les enjeux des décennies à venir sont donc colossaux : la gestion d’une masse de population dont on ne connaît pas encore le seuil maximal ; la préservation des espaces naturels et des ressources ; le maintien de nos conforts de vie.

On comprendra donc qu’une “refondation des institutions nationales” aux contours flous et aux résultats hypothétiques, dans une telle configuration mondiale qui subit un profond changement de paradigme, d’épistémè, n’est guère satisfaisante. Il faut une plus haute ambition, à la mesure des enjeux, pour les citoyens.

Puisque la réponse ne peut et ne doit être que politique - au sens profond et originel de ce“qui concerne les citoyens” - il faudra des dirigeants courageux et audacieux, des citoyens lucides, capables de ressentir l’intérêt général et non plus leur intérêt propre. Les premiers devront abandonner leur pouvoir à une institution qui les dépasse, les seconds exercer leur souveraineté sous une forme nouvelle, à l’aune de la démocratie participative qui s’invente sous nos yeux.

La recomposition du paysage politique français, qui s’opère actuellement, témoigne des bouleversements qui ont lieu et de l’évolution des mentalités. Un nouveau clivage émerge, celui de l’universalisme, qui divisera les partisans d’un conservatisme acharné, convaincu que la nation et l’État ne sont pas morts ; et ceux, plus éclairés, à la manière de Churchill et De Gaulle, qui se préparent à penser l’après.

 

Vincent Métivier

« Penser la rupture. Inventer un nouvel universalisme. »

par Vincent Métivier, le 13 septembre 2015

 

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Ce constat, partiellement injuste, n’exprime aucune nuance. Je le revendique en refusant de le tempérer car j’ai le sentiment qu’il faut aller à l’essentiel. Le lecteur offusqué pourra rajouter des « parfois », « un peu », « en partie » aussi souvent qu’il le souhaite ; il aura toujours raison de le faire.

Après des mois d’engagement, je ne vois plus qu’une alternative à la décrépitude de notre système politique : sa disparition.

Nous, militants, avons beau gesticuler dans nos partis, faire des enquêtes d’opinion, appeler comme des moutons à des sauts ou des sursauts démocratiques, la défiance des citoyens envers le monde politique s’aggrave.

Des deux côtés, une forme d’autisme fait rejeter la faute sur l’autre. Les élus, aveuglés par leurs ambitions, sont incapables de se remettre vraiment en question ; les électeurs, eux, votent comme des pieds en s’en lavant les mains. Personne ne se sent plus coupable de rien. Pour faire simple, notre crise institutionnelle est avant tout une crise de responsabilités.

Pour donner un nouveau souffle à notre démocratie, il est indispensable d’augmenter considérablement la représentation et le pouvoir des citoyens. Selon le principe des vases communicants, cela se fera au détriment des partis et des professionnels de la politique, mais on ne peut pas se payer le luxe d’entretenir ceux qui desservent ceux qu’ils devraient servir.

Dans cette optique, attaquons-nous d’abord au problème de représentation du peuple.

Nous serions, paraît-il, en démocratie. Pourtant, à regarder la composition de l’Assemblée nationale, le doute est permis. Les élections parlementaires répondent à la loi du plus fort et une majorité des Français ayant une opinion « minoritaire » n’y est pas représentée. Il y a là une anomalie à corriger. Un scrutin avec une bonne grosse dose de proportionnelle, du genre à dynamiter les groupes majoritaires, changerait cela. Je sais bien que la France a eu quelques mauvaises expériences de ce type par le passé. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, certains de nos voisins européens ne s’en sortent pas trop mal (le Danemark, notamment).

Allons même plus loin. Plus loin, c’est le tirage au sort. En nous libérant des logiques électoralistes, le panachage d’un large tiers de l’Assemblée par de simples citoyens désignés par hasard – et évidemment défrayés – pourrait permettre au Parlement de retrouver une assise ainsi qu’une légitimité populaire qui lui font largement défaut aujourd’hui. Et, accessoirement, une honnêteté que ne connaissent pas nos lobbyistes actuels. Ce système, hérité de la démocratie athénienne, a notamment été utilisé pour l’Assemblée constituante islandaise de 2011.

Enfin, toujours sur la question de la représentativité, il serait bon d’améliorer l’accessibilité de tous les citoyens aux mandats électifs. Se présenter à une élection est aujourd’hui un vrai parcours du combattant. En vrac, cela requiert : du temps, de l’argent, un suicide professionnel (si on est pas fonctionnaire), un parti politique, une place à prendre à un autre candidat potentiel ou à l’élu sortant. Un Monsieur-tout-le-monde armé de son seul courage n’a donc aucune chance de se retrouver sur d’autres bancs publics que ceux du parc le plus proche. Pour changer ce paradigme, diverses mesures doivent être prises, allant du non-cumul des mandats au soutien financier et logistique du candidat indépendant.

La question de la représentation étant abordée, reste à soulever celle de la détention et de l’exercice du pouvoir, symbolique ou effectif.

Je précise symbolique ou effectif car il existe, de fait, une confusion entre les deux. Certains représentants de la Nation partent du principe qu’ils en sont d’abord une incarnation, donc qu’ils sont au-dessus des lois, de la morale et du peuple. Cette confiscation de la symbolique du pouvoir en font des demi-dieux capables, pour les députés par exemple, de voter l’impôt sans être assujetti au même régime que leurs concitoyens, ou de bénéficier d’une immunité pour profiter bien tranquillement de leur mandat et de ses largesses. Il serait bon de réformer le statut de l’élu pour l’inviter à une certaine modestie.

Cette confusion existe également au plus haut sommet de l’État, et c’est là qu’elle fait le plus de dégâts. Avoir un exécutif bicéphale sans cohabitation est une aberration, car ce régime donne tous les rôles au Président, et n’en donne plus aucun au Premier Ministre. Le chef du Gouvernement n’est désormais plus un fusible viable et le chef de l’État, normalement garant de sa continuité et de l’unité de la Nation, se fait siffler dans les stades… Comme Emmanuel Macron (Le 1 Hebdo, 08/07/15), je pense qu’il manque un roi à la France. Qu’importe qu’il soit de droit divin ou républicain, nous gagnerions, à ce niveau du pouvoir, à séparer la charge symbolique de la portée politique. Difficile d’imaginer Hollande en Reine d’Angleterre (pardon pour l’image !), mais c’est à mon sens la voie à emprunter.

Les politiques, élus ou mandatés, doivent par ailleurs être responsables de leur parole et de leurs actes. J’utilise ici la notion de responsabilité dans les deux sens.

D’une part, les gouvernements, tous échelons confondus, gagneraient à être composés d’experts dans leur domaine. D’autre part, il faudrait instaurer des contrats de gouvernance, contraignants et sanctionnables (idée empruntée à Sam Karmann, Twitter, 13/09/15). La conduite de la France ne peut plus être un chèque en blanc de la durée d’un mandat, laissé aux mains de semi-professionnels de la communication, mielleux et interchangeables.

Enfin, je suis intimement persuadé qu’il faut généraliser la pratique du référendum, d’autant que grâce aux nouvelles technologies, son recours n’est plus aussi coûteux ou fastidieux que par le passé. Toute question d’ordre sociale ou structurelle devrait y passer. Son utilisation fait peur en France, nos politiques estimant que les citoyens sont dénués de recul. C’est en partie vrai, mais à infantiliser le peuple, il reste un éternel adolescent en crise. La maturité s’acquiert par le respect et la reconnaissance. Les Suisses, exemples en la matière, décident ainsi de leur sort en conscience ; ils ont notamment refusé début 2012, via référendum, le passage de quatre à six semaines de congés payés.

Tout un programme, n’est-ce pas ? Soyez toutefois rassurés, ces propositions sont irréalisables car ceux qui pourraient les voter sont principalement ceux qu’elles limiteraient. La politique n’a jusqu’alors jamais atteint un tel degré de masochisme !

 

Vincent Fleury 2015

« Moins de politique pour plus

de démocratie (et vice versa) »

par Vincent Fleury, le 15 septembre 2015

 

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On voudrait nous faire croire que la jeunesse est désabusée et son engagement essoufflé. Elle incarne pourtant un élan nouveau, souvent incompris. Débrouillarde, elle rebat les cartes et impose de nouvelles règles du jeu. Elle forge les institutions neuves. Elle se débat en dehors des statuts qui ont protégé leurs parents et au sein desquels on raisonne encore trop souvent.

Dans un pays sans croissance et sans emploi, les jeunes sont en première ligne. Face à un taux de chômage quatre fois plus élevé qu’il y a quarante ans, face à une temporalité accélérée par la mondialisation, ils se considèrent souvent mal armés.

Le constat est simple : notre monde bouge plus vite que nos méthodes, nos structures et in fine nos institutions. Cette génération du système D plus que "Y" a donc mis en place un système parallèle, à rebours des idées reçues, en passe de devenir le système de référence.

La jeunesse modélise un système où l’engagement est tentaculaire et moins codé. L'engagement n'est pas mort. Il est même de plus en plus vivant et s'exprime sous des formes renouvelées ! On manifeste moins, on pétitionne plus. On adhère moins à un parti politique ou à un syndicat, mais on s'inscrit en ligne pour accueillir chez soi des réfugiés de guerre. On s'affranchit des appartenances politiques, mais on organise des mouvements à l'extérieur des cercles traditionnels, qu'il s'agisse des Pigeons ou de la mobilisation « Je suis Charlie » du 11 janvier.

La jeunesse est mature. Elle ne court pas après un strapontin dans la décision publique, elle œuvre déjà et en dehors des institutions. Les structures traditionnelles sont dépassées. Logique. Elles ont refusé de changer. Les règles du jeu sont écrites par celles et ceux qui en bénéficient et permettent avant tout de protéger les "insiders".

La désillusion de la jeunesse envers nos institutions n’est pas un mouvement d’humeur... Alors que leurs aînés jurent encore par l’État, les jeunes sont 80% à considérer que la politique doit favoriser l’entreprise. Plus d’un tiers des lycéens et étudiants souhaitent créer leur propre structure. Ultra-connectée, la jeunesse ne comprend plus l’inertie d’un système dépassé.

Le réferendum de 2005 sur le projet de constitution européenne en est un exemple symptomatique. Une jeunesse mobilisée sur des enjeux techniques, qui vote en masse « non » et qui, quelques années plus tard, comprend que le plan B est un passage en force du plan A. Cette désillusion marque la fin d’un espoir.

Est-il alors trop tard pour ré-enchanter les institutions actuelles et éviter leur renversement brutal ? Non. Mais devant l’urgence, il faut agir vite ! Face à la crise de légitimité du politique, la démocratie doit être plus directe, les projets politiques davantage co-construits avec les citoyens. Face à l’inefficacité des politiques publiques, ce sont non seulement des évaluations permanentes qui doivent être mises en place, mais aussi un véritable « devoir de rendre compte » des responsables qui doit être instauré.

 

Aurore Bergé     Matthieu Ellerbach

Julien Miro

« Les institutions de demain seront forgées

par une jeunesse plus engagée que jamais »

par Aurore BergéMatthieu Ellerbach

et Julien Miro, le 16 septembre 2015

 

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« La démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. » Cette citation d’Abraham Lincoln qui caractérise la démocratie est sans nul doute la définition la plus célèbre du mot « démocratie ».

À l’heure où de nombreux peuples dans le monde ne peuvent toujours pas dire qu’ils vivent sous un régime démocratique et où, en Europe notamment, les volontés des peuples sont balayées d’un revers de main par les technocrates et les financiers qui nous gouvernent, je vais essayer d’être concis pour développer ma vision de ce que devrait être les changements que je souhaite au sein de la République française.

Je me bornerai (comme il nous l’est demandé) à développer ma vision pour la France et non une vision généraliste européenne même si je reste persuadé qu’une rénovation profonde des institutions de la république doit s’accompagner du retour à une Europe des Nations libres et indépendante, dirigées par les peuples et non pas les marchés et les lobbys.

J’ai choisi de commencer mon exposé par la citation de Lincoln car j’estime qu’à l’heure actuelle la république est malade de sa démocratie qui ne représente pas (ou plus) l’idéal qu’elle devait porter.

Je n’en appellerais pas à une VIème République (effet de style plus que changement de fond) mais à une Vème République rénovée et refondée pour recentrer le citoyen au cœur de la cité, comme c’est le cas par exemple en Suisse. Les référendums d’initiative populaire sont à cet effet l’exemple le plus criant d’une démocratie « participative » - en plus de « représentative » - réussie. L’Europe a tenté elle aussi, avec ses initiatives citoyennes, d’aller sur ce terrain, mais il ne s’est agi que d’un artifice, comme nous avons pu le constater avec l’initiative sur la fin de l’expérimentation animale, qui a été sacrifiée. Il faudra instaurer en France de véritables référendums d’initiative populaire (avec un seuil fixé entre 500 000 et 1 million de signatures) que l’on soumettrait obligatoirement au vote de la population (avec, malgré tout, une limite par an).

Le régime français est semi-présidentiel (à la différence des régimes parlementaires de nombreux pays européens). S’il est nécessaire de conserver la stabilité qu’il procure, je pense qu’il faut revenir à un mandat présidentiel de sept ans, non renouvelable, afin que le président élu fasse réellement les réformes pour lesquelles il s’est fait élire, sachant bien qu’il ne pourra pas se représenter. Parallèlement, on pourra renforcer les pouvoirs du Parlement qui pourra avoir un rôle d’initiative plus important.

Le Sénat et le Conseil économique et social devraient être supprimés, mais il faudrait veiller à ce que l’Assemblée représente de manière équilibrée les élus, les territoires, et toutes les composantes de la société civile. Le mandat législatif serait toujours de cinq ans, avec une proportionnelle intégrale, non par département mais par région (les vingt-deux anciennes régions, pas les grandes régions), avec un seuil de 5% des voix pour que soient représentés tous les mouvements et en même temps garantir une juste représentation des territoires (ce que la liste unique ne fait pas forcément, favorisant souvent une élite parisienne).

Une vingtaine de sièges seraient attribués au niveau national pour permettre à tous les partis politiques ayant obtenu au niveau national entre 1 et 5% des suffrages de bénéficier d’un représentant à l’Assemblée s’ils n’en ont pas eu un seul via le scrutin à base régionale. L’obligation liée à la parité tomberait - car on doit choisir les personnes pour leurs compétences et non autre chose - mais elle serait encouragée (malus dans le financement public, désavantage dans la répartition des sièges en cas dégalité) pour inciter les femmes à s’engager en politique puisque notre pays n’a pas encore la mentalité des pays scandinaves, par exemple, en la matière.

Le cas de l’Outre-Mer serait traité à part avec un scrutin majoritaire à un tour conservé pour les circonscriptions uniques et une proportionnelle pour les autres, comme pour les Français de l’étranger. Le nombre de députés serait maintenu (compte tenu de la suppression du Sénat et du CES) mais les indemnités encadrées, diminuées et les retraites alignées (comme au gouvernement) sur le privé pour une équité, une moralité réelles. La politique deviendra l’espace qu’il devrait être : celui de servir les citoyens et non de se servir soi-même.

De même, le financement des partis devra être revu et les micro-partis interditsEnfin, le cumul des mandats devra s’appliquer strictement. Un élu national - ou membre du gouvernement - ne pourra cumuler avec la présidence d’un exécutif local (un mandat de simple élu départemental sans responsabilité ou de simple conseiller municipal ou conseiller délégué sera autorisé, de la même manière qu’un mandat d’adjoint au maire ou de maire d’une commune rurale de moins de mille habitants).

Il en serait de même au niveau des collectivités locales, avec une défense de l’héritage de la commune, des départements et de la Nation. Les Régions (actuelles) seraient des lieux de concertation où siégerait des représentants des départements et des communes. Les scrutins départementaux et municipaux seraient proportionnels eux aussi (intégralement pour le département et avec une prime de majorité pour les communes). Les intercommunalités seraient supprimées ; les collectivités garderaient la possibilité de se regrouper pour certaines compétences (les communes rurales notamment), sans institutions propres ni indemnités correspondantes.

La principale caractéristique de la République telle que je l’imagine, avant même d’en articuler les compétences, les définitions ou le mode de gouvernement : elle se doit d’être morale et exemplaire. Les nominations de responsables ou de fonctionnaires se feront sur la base du mérite et de l’exemplarité. Les frais seront contrôlés, les conflits d’intérêts interdits et nous devrons nous inspirer des modèles scandinaves sur la transparence de la vie politique et l’intégrité des élus (tout élu corrompu ou soupçonné de corruption et autre ne pourrait tout simplement plus se présenter à une élection). Les liens entre les élus et les lobbys seraient activement contrôlés et des sanctions importantes pourront être prises pour ceux qui tentent d’influencer la vie politique par des pratiques de lobbying.

Les médias devront jouir d’une totale liberté d’opinions ; toute censure ou pression sera interdite. Néanmoins, nous contrôlerons et limiterons les liens entre industriels et groupes de presse en créant de nouvelles règles liées à la détention du capital des médias.

Enfin, tout les budgets des institutions et de la vie politique seront diminués pour montrer symboliquement l’exemple aux citoyens si ceux-ci doivent aussi supporter le prix de sacrifices et d’efforts.

 

Jordan Grosse Cruciani

« Appliquons à la lettre la maxime de Lincoln »

par Jordan Grosse Cruciani, le 17 septembre 2015

 

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Une étude du Cevipof (le Centre de recherches politiques de Sciences Po, ndlr) montre que 90% des Français « considèrent que les responsables politiques ne se préoccupent peu ou pas de gens comme eux » (avril 2014). Cette nouvelle préfigurait les résultats alarmants du Front national lors des élections européennes en mai 2014. Ce parti se nourrit du rejet de la politique et de ses représentants par les Français. Indéniablement, une réflexion sur les institutions et le système politique doit être ouverte pour tenter de comprendre les motifs de cette rupture durable entraînant la montée des partis extrêmes.

     1/ Pour une réforme profonde des institutions de la République

La France compte aujourd’hui 510 000 élus pour une population de soixante-six millions d’habitants. Cela représente un élu pour 130 habitants. Paradoxalement, l’impression des Français de n’être pas représentés coïncide avec cette hausse du nombre de politiques. Ceci témoigne donc d’abord d’un grave problème institutionnel.

Au Parlement, 577 députés et 348 sénateurs siègent. Dans les IIIème et IVème Républiques les élus avaient un rôle fondamental comme dans les régimes parlementaires classiques. Ils ont voté des lois socles de nos systèmes juridiques et représentaient parfaitement la société dans le cadre du scrutin proportionnel. Avec l’avènement du régime semi-présidentiel, le parlementarisme est « rationalisé » et les élus affaiblis face à l’exécutif pour une meilleure gouvernabilité.

Ils sont connus pour être trop bien payés, trop nombreux et asservis au mass media. Leur soi-disant « impossible ubiquité » conduit certains à vouloir limiter le cumul des mandats dans le même temps, voire dans la vie (pas plus de deux mandats de député dans toute sa vie). De la même façon, le Sénat est critiqué pour son mode de scrutin et son rôle. Ainsi, la désignation par des grands électeurs serait, selon ses détracteurs, anachronique. De plus, il sur-représenterait les régions rurales, car 98% des agglomérations françaises ont moins de 9 000 habitants et 48% de la population vit dans ces dernières.

Alors que faire ? On serait tenté de céder à la facilité et la démagogie en demandant la suppression du cumul des mandats. Toutefois, avec une équipe compétente autour de soi, il est possible de traiter tous les dossiers locaux ou législatifs. De plus, cela reviendrait à empêcher les citoyens de choisir l’homme politique qu’ils désirent véritablement puisque celui-ci pourrait être constitutionnellement empêché de se présenter aux élections, ce qui est profondément antidémocratique. Le cumul des mandats permet de donner la parole à des politiciens forts, affranchis de la tutelle du Parti, qui s’expriment au nom d’un nombre important d’habitants d’une circonscription et d’une ville. Les communautés locales sont de fait mieux représentées. En plus, des parlementaires plus forts permettent de faire contrepoids à l’exécutif qui gagne en importance.

Pour pallier la crise de représentation, on peut envisager une élection de liste à prime majoritaire (au moins la moitié des sièges pour la formation politique en tête) pour garantir la gouvernabilité au niveau national et permettre à des partis non moins importants de figurer au Parlement, miroir de l’opinion des Français. En tout cas, l’enjeu principal des années à venir sera de réduire le nombre de députés pour accélérer le processus législatif tout en luttant contre l’inflation de lois. De plus, les parlementaires disposeront d’une vraie équipe dotée de moyens plus importants pour engager des réflexions de fond avec des experts et davantage de collaborateurs. L’enveloppe de 6 500 euros nets à distribuer entre tous les assistants d’un élu paraît beaucoup trop faible pour recruter des professionnels capables de répondre de façon plus méticuleuse aux attentes des Français.

L’autre Chambre est vieillissante (moyenne d’âge de 61 ans) et jugée moins utile. Le Sénat est élu au suffrage indirect, grande source d’illégitimité. Sa mission de représentation est inadaptée et incohérente. En effet, la France s’urbanise et ses campagnes se vident ; elle doit rester une République jacobine indivisible et ne peut faire de distinction entre les territoires, source de tensions sociales et montée des extrêmes. Les sénateurs ne peuvent pas prétendre être les sages de la Républiques puisque le Conseil Constitutionnel remplit déjà ce rôle. Il reste alors deux solutions : élire les sénateurs au scrutin proportionnel sans changer les compétences du Sénat pour représenter des partis plus petits mais parfois innovants ; supprimer le Sénat et confier ses missions d’analyses au Conseil Economique et Social et ainsi décomplexifier le processus législatif.

     2/ Pour que les citoyens soient (enfin) placés au cœur du projet démocratique

La participation des citoyens à la rédaction des projets locaux

Étant personnellement engagé en politique, j’ai pu me rendre compte que les citoyens avaient besoin d’être associés à l’écriture des propositions. Pour les élections municipales, j’ai milité dans le 7ème arrondissement de Paris dans lequel je vis, près de Sciences Po où j’étudie. Pour moi, l’engagement local doit primer. L’année d’avant, j’ai participé dans ma ville natale de Chalon-sur-Saône à des forums de projets citoyens dans lesquels j’ai pu faire des propositions pour la jeunesse et l’économie de la municipalité aux côtés d’acteurs de premier plan pour la liste de Gilles Platret/Sébastien Martin. Cette expérience m’a permis de comprendre que de telles concertations étaient indispensables de la part des candidats pour mieux comprendre les attentes de leurs futurs administrés. Ce travail doit venir des formations politiques qui comptent gouverner. Le citoyen doit pouvoir participer à l’écriture des programmes, et être un acteur local. Le concerter pour connaître ses préoccupations de sa vie quotidienne doit être obligatoire.

Plaidoyer pour l’utilisation du numérique pour une démocratie 2.0

Depuis ma deuxième année d’études, je travaille dans une initiative civique, Initiative Commune Connectée. Elle a pour but de doter l’ensemble des mairies de France d’une application mobile performante. Grâce à cette solution déjà mise en place dans plusieurs villes, les citoyens ont la possibilité de s’informer sur toutes les actualités de la commune, de signaler des problèmes rencontrés dans leur vie quotidienne. La démocratie participative est accrue car les habitants envoient des propositions/questions à leurs élus municipaux. Ils peuvent ainsi interpeller le maire et ses adjoints sur des problématiques qui les concernent. Ces modules sont consultables notamment sur l’application du 8ème arrondissement de Paris.

Plus ambitieux encore sont les modules de consultation et de conseils numériques. Grâce à des sondages, la ville peut consulter ses administrés sur des projets urbains, des manifestations culturelles, etc. Il s’agirait de rendre référendaire ce type de consultation, de sorte que si elle n’obtienne un nombre de voix suffisamment important sur une part élevée de citoyens, la proposition soit rejetée. Cela sous-entend bien sûr qu’une grande partie des citoyens aient accès à internet ou à des smartphones sur lesquels ce type d’outils peut être téléchargé. Or, les structures telles que Initiative Commune Connectée s’adaptent à toutes les demandes et sont capables de fournir des outils conviviaux que tous peuvent utiliser. L’outil de conseils de quartiers numériques est une plateforme interactive sur laquelle les citoyens peuvent déposer des propositions et recueillir des voix sur ces initiatives. Les plus soutenues sont portées aux oreilles des services et des élus municipaux et peuvent être mis en œuvre.

La politique locale doit être ouverte à tous. C’est un chantier majeur pour pallier le rejet des Français des représentants publics. Le numérique est une solution pour répondre à ce besoin croissant et urgent. Bien entendu, il est un outil intéressant sur les questions nationales ou supranationales.

Initiative Commune Connectée a découlé d’une démarche citoyenne, Politiclic. C’est une plateforme de débat interactif lancée au moment des élections municipales. Chaque liste candidate pouvait s’y inscrire et indiquer les thématiques détaillées qui lui étaient chères. Les citoyens pouvaient retrouver des thèmes grâce à une recherche par proposition et non par nom pour permettre à tous les acteurs d’émerger (en gommant ainsi les privilèges de notoriété). Utilisée dans plus de 5000 villes et par plus de 20 000 listes candidates, cette plateforme a été une réussite pour faire émerger de nouvelles idées et permettre aux citoyens de découvrir des nouvelles propositions car « si leur devoir est de voter, celui des candidats est d’informer » (devise de Politiclic). Cette initiative a été réutilisée lors des élections européennes, cette fois-ci dans plus de vingt-sept pays pour favoriser le rapprochement entre les candidats européens.

Il ne s’agit pas bien sûr de créer une République de démocratie participative, irréaliste car des experts sont plus compétents pour statuer sur des problématiques précises. Il ne s’agit pas non plus de revenir à une démocratie athénienne, car les représentants sont indispensables pour une population de soixante-six millions d’âmes.

Néanmoins, pensons au numérique dans les processus de prises de décisions pour inclure les citoyens isolés dans la communauté politique et mettre fin à la montée des extrêmes, cancers de la démocratie et sources d’instabilité institutionnelle et sociale...

 

Camille Chevalier

« Vers une démocratie 2.0 »

par Camille Chevalier, le 17 septembre 2015

 

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Les principaux résultats de la troisième vague de l’enquête annuelle « Fractures françaises », publiée en avril 2015 par Ipsos/Steria, sont accablants ; en particulier, 76% des sondés estiment que le système démocratique fonctionne plutôt mal en France et que leurs idées sont mal représentées, soit une progression de quatre points par rapport à 2013. Pire, 86% d’entre eux considèrent que les décideurs politiques agissent principalement pour leurs intérêts personnels. De quoi s’interroger sur la pertinence de nos institutions, sur le caractère démocratique de leur fonctionnement et sur la façon dont doit se penser l’exercice du pouvoir aujourd’hui.

Un changement de paradigme institutionnel

Le fait est que ce désenchantement du politique accompagne un changement profond de paradigme institutionnel. L’idéal démocratique français, développé au XVIIIe siècle et concrétisé à l’occasion de la Révolution de 1789, s’est d’abord articulé autour d’un modèle parlementaire, reposant sur deux principes : l’universalité de la loi et la représentativité du législateur. Par universalité de loi d’une part, il faut entendre l’établissement d’une justice véritable, impersonnelle et épargnée de toute décision arbitraire. Par représentativité du législateur d’autre part, il faut appréhender la loi en tant qu’émanation de la volonté du peuple, par le biais de députés élus par celui-ci. À cet égard, l’article 6 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est formel :

« La Loi est l'expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. »

Seulement, il semble que désormais ce règne de la loi ait pris fin. Pierre Rosanvallon, dans son essai Le Bon Gouvernement paru en août de cette année, détaille l’idée selon laquelle nous serions passés d’un régime « parlementaire-représentant » à un régime « présidentiel-gouvernant ». Ce changement, opéré définitivement en 1962 avec l’instauration de l’élection du président au suffrage universel direct, correspond à un transfert de pouvoir effectué au détriment d’une assemblée de parlementaires et en la faveur d’un homme placé à la tête de l’exécutif. Si, sous la IIIe République, la conduite de la politique de la nation revenait au président du Conseil, dépositaire d’une coalition majoritaire au sein du Parlement et donc à la merci de la défection d’une de ses composantes, elle est aujourd’hui l’apanage d’un président, choisi au détour d’un « moment démocratique », celui d’une élection ponctuelle et qui ne saurait être contestée le temps du mandat attribué.

Vers un retour au parlementarisme ?

Les problèmes suscités par ce bouleversement sont multiples. L’effacement du Parlement au profit d’une figure présidentielle pose la question de la représentativité. Dans un régime parlementaire, le pouvoir est détenu par une assemblée plurielle qui de fait peut prétendre représenter les différentes franges d’une population donnée. A contrario, il apparaît difficile pour un homme de synthétiser en sa seule personne l’ensemble des composantes d’une même société. Plus encore, l’exercice du pouvoir, plutôt que de se manifester selon un mode représentant-représenté, garanti par le régime parlementaire, se concrétise selon un rapport gouvernant-gouverné : une fois élu, le président dispose des coudées franches pour appliquer la politique de son souhait, parfois bien différente des promesses avancées lors des campagnes antérieures, sans que le peuple – prétendu souverain – ne dispose de réels moyens de contre-pouvoir. « Monarchie républicaine », « démocratie d’autorisation » : les termes ne manquent pas pour qualifier les failles démocratiques qu’entrouvre la présidentialisation de notre régime politique.

De telle sorte que la tentation d’une VIe République parlementaire, en remplacement du régime semi-présidentiel actuel, revient régulièrement au centre du débat d’idées. Jean-Luc Mélenchon en a fait son cheval de bataille lors de la campagne présidentielle de 2012, et a lancé en 2014 le réseau citoyen nommé Mouvement pour la VIe République (M6R) ; Arnaud Montebourg, créateur dès 2001 d’une Convention pour la VIe République (C6R), déplorait dans son blog lors de la primaire socialiste de 2012 un président « élu pour cinq ans et qui concentre durant cette période l'ensemble des pouvoirs sans jamais en répondre devant qui que ce soit ». Plus récemment, le think tank Allons Enfants, lancé par Rama Yade, ambitionne de doter la France d’une nouvelle République, pour faire face à « l’essoufflement du débat public » et au « discrédit des partis politiques ».

Vertus du présidentialisme

Pourtant, il est difficile d’imaginer qu’une réactualisation du parlementarisme ait réellement un impact positif sur nos pratiques démocratiques. Historiquement, un tel régime ne s’est pas porté garant de l’intégrité des élus de la République : citons, au crépuscule du XIXe siècle, le scandale des décorations à l’origine de la démission de Jules Grévy ou bien encore le soudoiement de parlementaires dans le cadre de l’affaire de Panama, parmi tant d’autres. D’autant plus que les rivalités partisanes, exacerbées au sein d’un régime parlementaire, ont ankylosé les IIIe et IVe Républiques. Charles de Gaulle le rappelle amèrement dans ses Mémoires d’espoir : entre 1946 et 1958, « dix-sept présidents du Conseil, constituant vingt-quatre ministères, campèrent tour à tour à Matignon ».

La présidentialisation de la mécanique institutionnelle a le mérite de répondre à un triple défi, identifié par Pierre Rosanvallon. Celui de l’imputation, puisqu’en tant que « clef de voûte des institutions », le président porte la responsabilité de l’exercice du pouvoir, et il est alors possible de le sanctionner par les urnes si le jugement porté à l’égard de sa politique est majoritairement négatif à l’issue de sa mandature. Celui de l’identification ensuite, dans un contexte où les grands affrontements idéologiques ne sont plus, et où c’est aujourd’hui le soutien à telle ou telle personnalité qui constitue le moyen le plus évident d’être acteur de la vie politique. Celui de la simplification enfin, puisque le suivi possible de l’actualité gouvernementale par la voix seule de la tête de l’exécutif, dont toutes les paroles sont reproduites et largement diffusées, s’oppose à un système politico-administratif jugé opaque à bien des égards. À Pierre Rosanvallon de conclure : la stature de président est perçue par les citoyens comme un vecteur possible de « réappropriation sensible du politique ».

Repenser la stature de président

En ce sens, c’est moins le système qu’il s’agit de réformer que la façon dont sont exercées actuellement les fonctions présidentielles. Le président Charles de Gaulle incarnait la théorie des « deux corps du Roi » avancée dans les années 1950 par l’historien Ernst Kantorowicz. Selon ce concept, le Roi par nature dispose de deux corps : le corps « privé » de l’individu qui est porté à la fonction royale et un corps « public », qui transcende l’être humain et le situe au niveau de l’État dont il est la personnification. Nicolas Sarkozy a marqué une rupture fondamentale en brouillant la frontière entre ces deux corps. Par la surexposition volontaire de sa vie privée, par une succession d’incidents désacralisant ses fonctions, à l’instar du « casse-toi pauv’ con », il a fossoyé cette double identité que son successeur n’est pas parvenu à recouvrir.

L’enseignement du gaullisme est essentiel, puisqu’il associe le président à une conception unitaire de la nation. Le responsable politique, selon cette vision, rassemble les Français autour de projets de société en accord avec l’intérêt supérieur national. Évidemment, Charles de Gaulle lui-même n’a pas toujours suscité le consensus autour de ses décisions, mais il a toujours su porter et incarner la voix de la République. La Ve République, intrinsèquement, ne semble pas mal adaptée aux enjeux face auxquels la société française doit faire front. Les principes édictés par la Constitution de 1958 nous ont jusqu’ici préservés des crises politiques de la IIIe République et des atermoiements de la IVe. C’est davantage ce que Pierre Rosanvallon nomme le « mal-gouvernement » qu’il s’agit de combattre. À vouloir changer d’institutions, le risque est d’oublier de s’interroger sur la qualité de celles et ceux qui sont portés à la tête de l’État.

 

« Le président est mort, vive le président ! »

par Nicolas Germain, le 17 septembre 2015

 

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S’essayer à l’exercice que me propose Nicolas peut paraître prétentieux. Il le serait si je souhaitais apporter un modèle type idéal de l’organisation démocratique de notre société, de surcroît si je le faisais en m’absolvant de toutes considérations partisanes. Il est surtout utile, car j’ai la conviction que c’est à ma génération qu’il reviendra de trouver des réponses durables.

Cela nécessite d’abord de s’attarder un peu sur la manière dont se formule le débat autour de notre démocratie. De là uniquement peuvent émerger une vision d’ensemble, et un certain nombre de préconisations futures.

La première interrogation porte ainsi sur les causes et la nature réelle de la « crise  politique » que nous vivons et qui raffole des qualificatifs (de « confiance » envers les politiques, de la « représentation », « démocratique »...). Problème d’efficacité de l’action publique, déficit de leadership, démocratie supplantée par la technocratie, représentants corrompus…  ? Les réponses existantes sont multiples et variées.

Commençons par les symptômes. Le premier d’entre eux est l’abstention qui remet en cause la légitimité des représentants. Mais il y a aussi la réduction du nombre d’adhérents des grands partis qui remet en question les formes d’action politique traditionnelles. La baisse du nombre de salariés syndiqués qui affaiblit le rôle de l’action syndicale. Tout porte à croire qu’il s’agit d’une crise des pratiques et de la représentation politique.

Ce n’est pas tout. La confiance envers plusieurs institutions comme la justice ou l’éducation nationale est en baisse selon de récents sondages d’opinion. L’impôt, fondement du consentement à l’État démocratique, est aussi largement contesté dans les enquêtes. La perception selon laquelle la démocratie fonctionnerait de plus en plus mal est présente. Il y a certainement une remise en cause plus globale de la démocratie. S’agit-il pour autant d’une remise en cause de l’idée démocratique  ? Je ne pense pas.

Il est nécessaire pour préciser le diagnostic, de sortir du cadre national et d’adopter une vision plus large. Je partage l’idée que le monde traverse une crise « systémique », à la fois économique, sociale, écologique et politique. En d’autres termes une crise globale de nos modèles d’organisation sociale et de leurs institutions, régis en premier lieu par le capitalisme.

La capitalisme n’a cessé de creuser les inégalités en exploitant dans un même élan les Hommes et la nature, jusqu’à ce que les inégalités soient trop fortes et jusqu’à ce que les ressources naturelles aient atteint leurs limites pour qu’il se retrouve dans l’incapacité de se renouveler en faisant croître les profits par la croissance de la production.

De la même façon, le capitalisme organise la concentration et l’accumulation des pouvoirs aux mains d’une minorité. Avec le néolibéralisme, le pouvoir des forces économiques et financières s’est considérablement accru depuis les années 1980. De même, ceux qu’on appelle les « experts » ont acquis eux aussi un pouvoir véritable. Certains parlent même de technocratie (la tyrannie des experts).

L’écologie politique apporte un regard complémentaire sur nos sociétés capitalistes. Notamment à travers un courant particulier qui émerge depuis les années 1970 : l’écosocialisme. Celui-ci reprend la dialectique kantienne de l’hétéronomie et de l’autonomie. Nos sociétés sont décrites comme étant hétéronomes. C’est à dire qu’elles confèrent l’autorité à une instance extra-sociale : divin, lois naturelles, supériorité de l'économie (main invisible de la concurrence, domination des marchés financiers et de la technoscience, idée que le travail ne peut avoir d’autre forme que sa forme d’aliénation actuelle, etc.).

Pour Cornélius Castoriadis, penseur écosocialiste que j’affectionne, il faut reconnaître que les institutions de la société sont de type « auto-institution », c'est-à-dire une œuvre humaine, non quelque chose appartenant à des "ancêtres", à l'Histoire, à Dieu... Castoriadis s’oppose ainsi au système de représentation politique irrévocable, car les représentants aliéneraient la souveraineté des représentés qui ne seraient « libres qu’un jour tous les cinq ans » (référence aux élections présidentielles en France qui dirigent la vie politique du pays). C’est donc par la démocratie directe ou la plus locale possible, et l’autogestion des secteurs sociaux que la société accèdera à une pleine autonomie démocratique.

Depuis les années 1980, l’altermondialisme est le mouvement social mondial qui porte cette critique du capitalisme et qui a par là même cherche à s’organiser en réseau au fonctionnement horizontal.

Ces dernières années il y a eu aussi Maïdan, Tahrir, 15 de Mayo, Occupy Wall Street, etc… des mouvements sociaux qui sont apparus dans des contextes différents mais qui présentent néanmoins des similitudes importantes : ils mobilisent une grande majorité de jeunes et recherchent tous une forme d’organisation horizontale.

Certains se structurent aujourd’hui en mouvements politiques, à l’image de Podemos en Espagne (issu du mouvement 15 de Mayo), qui acquiert l’adhésion des masses dans un pays où la crise ravage la cohésion sociale et territoriale, où la classe politique est touchée par de nombreux cas de corruption et perçue comme une oligarchie à part entière et où la monarchie reste un pouvoir symbolique. Podemos surfe sur les dysfonctionnements du système politique espagnol pour transformer son modèle. Son leader, Pablo Iglesias, théorise en effet le remplacement du clivage gauche-droite traditionnel par un clivage peuple-oligarchie. Il y a la volonté de faire évoluer la représentation pour aller vers davantage de démocratie.

La crise « systémique » que nous traversons n’a donc pas mené à un rejet de l’idée de démocratie mais plutôt à une remise en cause de ses formes d’organisation.

Revenons-en à la France. Je le disais précédemment, la perception selon laquelle notre démocratie fonctionnerait mal est très présente. Elle l’est d’autant plus pour les électeurs de gauche, comme le démontrent plusieurs sondages. L’exercice du pouvoir par la gauche semble provoquer des déceptions majeures pour son camp. Cette situation est-elle pour autant immuable ? Je pense que la gauche, a fortiori parce qu’elle est au pouvoir, doit questionner notre démocratie, revenir aux racines et aux principes de la chose démocratique pour lui donner du sens et de l’espérance.

À l’origine de la démocratie il y a le peuple, entité concrète, à l’inverse de la nation, notion abstraite qui transcende le peuple, l’associe à un territoire et à un ensemble de valeurs, de rites, d’institutions... Le peuple est une association politique d’individus. Le droit fonde le peuple.

La gauche au pouvoir doit se ressaisir de la question du peuple. Elle doit être capable de mieux le définir dans la globalisation, mieux comprendre par là même ses réalités et son rapport à la démocratie représentative.

Face au marché qui n’a cessé de s’étendre, le peuple tend à s’effacer. L’extension de la sphère marchande apporte toujours plus de concurrence entre les individus, le citoyen est supplanté par le consommateur. Les inégalités entre les individus ne cessent de croître. Elles favorisent ainsi plus facilement les égoïsmes sociaux. Elles affaiblissent par là même le contrat social qui fonde le peuple.

Pour redonner de la substance au « peuple » je reprendrais la distinction faite par le sociologue Robert Castel entre les différentes formes de citoyenneté. La citoyenneté politique s’accompagne d’une citoyenneté sociale pour former les « socles » d’une citoyenneté démocratique, explique-t-il. « La citoyenneté sociale est le fait de pouvoir disposer d’un minimum de ressources et de droits indispensables pour pouvoir s’assurer une certaine indépendance sociale. (…) C’est la question de l’indépendance minimale dont on peut disposer pour être maître de ses choix », selon Robert Castel. En d’autres termes, la citoyenneté nécessite de s’interroger sur les conditions qui rendent possible ou impossible la participation des individus aux décisions qui engagent leur destin politique. D’après Castel, au fondement de la citoyenneté sociale en France, il y a l’accès à l’emploi et les conditions salariales. Force est de constater que le chômage de masse et la précarité croissante du salariat ont mené un nombre toujours plus grand d’individus à perdre ces conditions. Agir pour l’emploi et la dignité seraient donc des priorités pour renforcer la citoyenneté.

Au lendemain des attentats de janvier dernier, celles et ceux qui n’étaient pas « Charlie » (j’entends, ceux qui ne se retrouvaient pas dans la perception républicaine de la communauté nationale) sont surtout celles et ceux qui ont perdu les conditions de cette citoyenneté car exclus du droit commun : droit à l’emploi, au logement, à l’éducation ou encore à la santé. Ces personnes se définissent dès lors en contradiction vis à vis de cette république qui ne veut plus d’eux. Ils se définissent contre la nation et davantage par rapport à leur lieu de vie ou leur religion.

Rappelons maintenant que le ralliement du socialisme à la démocratie s’est historiquement accompagné de la consolidation de la citoyenneté politique par l’affirmation d’une citoyenneté sociale. Jaurès le théorisait au début du siècle dernier.

La gauche au pouvoir, qui souhaite reconquérir les esprits et les voix qu’elle a perdus, doit donc retrouver un imaginaire démocratique fondé sur le peuple. Le peuple qui existe concrètement par l’acquisition de la citoyenneté sociale pour le plus grand nombre. Le combat pour la dignité et, au-delà de l’accès à l’emploi, l’égalité en sont les conditions.

Force est de constater que le compromis social-démocrate échoue parce qu’il a cessé de poursuivre ce combat. Aujourd’hui, la poursuite de règles budgétaires absurdes, notamment par les sociaux-démocrates, dirige l’action politique. Si l’on ne peut s’en dissocier totalement, il faut savoir contester l’idéologie néolibérale qui les formule et remettre en cause les dogmes qui leur sont associés. Car cette situation affaiblit tout espoir dans le progrès collectif qui a toujours fondé l’adhésion au projet socialiste.

Elle participe aussi au repli et aux égoïsmes sociaux qui font l’apanage du vote réactionnaire. Le discours réactionnaire progresse en France. Il défend une forme de radicalisme au sens étymologique du terme  (revenir aux fondamentaux). Il propose de revenir aux institutions passées.

Et c’est le Front national qui incarne le mieux ce discours. Il s’imposa en suscitant l’indignation et la polémique. Avec cela il réussit à imposer ses thèmes à la sphère politico-médiatique. Il participa grandement à formuler les termes du débat politique, notamment sur la question de l’immigration, question sur laquelle il parvint à multiplier les amalgames et les stéréotypes. Il a compris qu’il fallait se battre sur le terrain des mots, ce qu’Antonio Gramsci appelait la « bataille culturelle ».

À lheure de nouvelles menaces qui attisent les peurs et les haines - à l’instar du terrorisme islamiste -, à l’heure de la domination des discours identitaires - à l’image du « choc des civilisations » -, il est temps que la gauche se souvienne des mots du Premier ministre norvégien, Jens Stoltenberg, au lendemain de la tuerie d’Utoya en 2011 où soixante-neuf jeunes travaillistes furent assassinés par un fanatique d’extrême droite : «  Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et plus de tolérance ». Face à la réaction et à la droitisation de la société, la gauche doit s’organiser et mener la bataille culturelle pour la dignité et l’égalité.

Mais, au-delà du peuple, de la dignité et de l’égalité, la démocratie doit intervenir plus concrètement dans le quotidien des Français. Cela passe par un rapprochement entre les institutions et les citoyens, en les intégrant davantage à la prise de décision au quotidien. La mise en place de budgets participatifs est un très bon outil qui émerge dans certaines grandes agglomérations, à l’instar de la Ville de Paris. Les villes sont précurseurs dans ce domaine et doivent être accompagnées pour inventer une démocratie locale plus directe et participative. Attention cependant à ne pas se limiter à de la concertation. De multiples outils sont à créer pour favoriser l’initiative citoyenne et le partage des savoirs qui permettra au plus grand nombre de participer.

Les progrès proviendront surtout d’en bas. Cependant il faut aussi penser à l’exécutif national, dont l’élection donne le « la » de la vie politique française.

Dans la Vème République, les pouvoirs sont concentrés dans les mains d’un seul dirigeant, le Président, qui nomme et révoque le gouvernement, alors même que la Constitution dans son article 20 stipule que c’est le gouvernement qui conduit et détermine la politique de la nation.

Une nouvelle république doit accompagner les transformations de la démocratie locale. Une république sociale permettant une réelle reconquête démocratique. Je soutiens à ce titre l’instauration d’une VIème République parlementaire et primo-ministérielle où le Parlement, au-delà de faire et de voter la loi, aurait un réel pouvoir de contrôle sur l’exécutif représenté par un Premier ministre détenant son pouvoir du Parlement. Pour éviter toute instabilité, des procédures pourraient être mises en place pour obliger les députés votant une motion de censure contre un Premier ministre à s’accorder sur le nom de son remplaçant. Mais la priorité réside dans le renouvellement et la représentativité du Parlement. Les règles de parité y participent mais la possibilité pour chacun d’exercer la démocratie passe par le non-cumul des mandats. Je suis personnellement favorable au mandat parlementaire unique, au non-cumul des fonctions exécutives et au non-cumul dans le temps. Le statut de l’élu local est aussi un outil intéressant pour permettre à tous d’exercer un mandat politique tout en retrouvant un emploi à la sortie. Voilà les mesures phares concernant l’évolution de nos institutions représentatives.

La VIème République passe aussi par la décentralisation pour approfondir la démocratie locale. Elle est un échelon nécessaire pour soutenir le développement de la démocratie dans toutes les sphères économiques et sociales à côté de l’État, du modèle coopératif à l’économie sociale et solidaire. Pour exister les ressources des collectivités doivent être pérennisées, à la fois par le biais de la fiscalité mais aussi de la solidarité entre collectivités.

Avec le processus de décentralisation doit être assumée une certaine vision de la République laïque, le « nous sommes différents donc nous sommes égaux ». Cela passe par la reconnaissance des langues régionales dans la Constitution, engagée par le gouvernement. Cela passe aussi par reconnaissance de toutes les mémoires de la France, notamment de ses diverses vagues d’immigration.

Ces mesures sont loin d’être exhaustives. Je n’ai pas parlé des partis politiques ou des syndicats, ni du numérique qui constitue une véritable opportunité pour la démocratie. Je préfère en rester à ces mesures qui posent, selon moi, les bases d’une réforme institutionnelle nécessaire pour la France - et pour la gauche.

Nous sommes en état de faire ces choix aujourd’hui. Nous avons la possibilité d’inventer les mots et les institutions d’un nouveau modèle démocratique écosocialiste. Nous avons la possibilité de redonner de l’espoir dans le projet démocratique socialiste. Après avoir permis plusieurs progrès tels que le non-cumul des mandats ou l’amélioration des règles déontologiques, le gouvernement peut et doit prendre cette direction.

 

LucasTrotouin 2015

« Le socialisme c’est la démocratie jusqu’au bout ! »

par Lucas Trotouin, le 24 septembre 2015

 

 

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Et vous, lecteur, quelles modifications apporteriez-vous à nos institutions ?

 

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16 septembre 2015

« Actualité et perspectives du message gaulliste », par Charles Aslangul

Le 10 juillet, suite à l’annonce par deux jeunes conseillers nationaux Les Républicains, Charles Aslangul, chef de l’opposition municipale à Bry-sur-Marne, et Pierre Gentillet, président des Jeunes de la Droite populaire, de la fondation du « cercle de réflexion souverainiste » qu’ils ont nommé « Les Républicains patriotes », j’ai souhaité proposer à l’un d’eux, Charles Aslangul, fidèle de Paroles d’Actu, d’écrire un texte sur la thématique suivante: « Actualité et perspectives du message gaulliste ». Tout un programme... Son texte, dont je le remercie, m’est parvenu le 16 septembre, jour de la mise en ligne du présent article. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

 

« Actualité et perspectives du message gaulliste », par Charles Aslangul

 

Jamais la France n’a compté autant de gaullistes… Vous me direz, l’Histoire a jugé et l’Histoire a, naturellement, érigé Charles de Gaulle en géant national. Géant dont la figure tutélaire fait encore, un peu, rayonner la France et écrase, beaucoup, la classe politique incapable de s’extraire de sa bassesse. De la gauche à la droite en passant par le centre ou l’extrême droite, tout le monde se réclame du grand Charles avec plus ou moins de légitimité, plus ou moins de sincérité et, pire, plus ou moins de cohérence.

Il est profondément lassant de voir ce gaullisme dévoyé servir de caution à des politiciens indignes de son héritage. Je n’aborderais pas toutes les « affaires » qui pourrissent l’action politique mais elles illustrent, à elles seules, le fossé abyssal qui sépare la classe politique actuelle du général de Gaulle qui, lui, posait un compteur EDF dans ses appartements privés de l’Élysée pour payer personnellement sa facture et refusait de percevoir sa retraite d’ex-chef d’État après 1969.

En réalité, le plus frustrant pour tous les gaullistes sincères est de voir trop de politiques qui se réclament de Charles de Gaulle mais qui trahissent son immense legs.

Les exemples sont trop nombreux pour tous les exposer, et je sais nos lecteurs assez lucides pour percevoir cette supercherie contemporaine dans laquelle se vautrent nos pseudo-gaullistes qui tentent d’endosser la gabardine, beaucoup trop grande pour leurs petites épaules. Alors, je ne prendrais qu’un exemple qui répondra à votre thème, tant il est d’actualité : le souverainisme.

Le gaullisme, c’est aussi et surtout la grandeur de la France (« La France ne peut être la France sans la grandeur »). Et la grandeur de la France passe inéluctablement par la capacité de ses dirigeants à la défendre, la développer et la faire prospérer. Cela s’appelle l’indépendance ou, terme plus actuel, le souverainisme.

Le Général a toujours incarné cette farouche volonté d’indépendance nationale pour compter parmi les nations d’une part et rester maître chez soi d’autre part. Se réclamer de Charles de Gaulle c’est bien, l’avoir compris c’est mieux. Encore faut-il l’avoir lu :

« L’essentiel, pour jouer un rôle international c’est d’exister par soi-même, en soi-même, chez soi. Il n’y a pas de réalité internationale qui ne soit d’abord une réalité nationale ». Ou, dans ses Mémoires d’espoir : « À quelle profondeur d’illusion ou de parti pris faudrait-il plonger, en effet, pour croire que les nations européennes, forgées au long des siècles par des efforts et des douleurs sans nombre, ayant chacun sa géographie, son histoire, sa langue, ses traditions, ses institutions, pourraient cesser d’être elles-mêmes et n’en plus former qu’une seule ? »

Le gaullisme c’est donc, disions-nous, l’idée de souveraineté nationale qui refuse toutes formes de subordination de la nation aux puissances étrangères. On pense à la sortie de l’OTAN par exemple, ou à la politique de la chaise vide en 1965, quand deux visions européennes s’affrontaient : l’Europe des nations du Général contre le fédéralisme européen des « pères de l’Europe », dont l’agent américain Jean Monnet.

 

Charles de Gaulle

Charles de Gaulle. Source : Britannica.com

 

Ainsi, être gaulliste en 2015, c’est rester attacher à la souveraineté de la France pour tenter de restaurer la grandeur qui fut la sienne. Concrètement, c’est refuser l’Union européenne de Bruxelles. C’est refuser de voir des technocrates étrangers nous imposer leur politique. Aucune grande nation digne de ce nom ne peut accepter ce transfert de compétence qui nie l’avis de son peuple. Rappelons-le, en France, le souverain est le peuple. En laissant Bruxelles décider pour la France, on bafoue la souveraineté nationale et on piétine le droit du peuple de France à disposer de lui-même.

Aucune grande nation digne de ce nom ne peut tolérer de voir une superstructure oligarchique imposer à son peuple une politique qui, en plus de ne pas avoir été voulue par lui, accroît, en son sein, les difficultés. Je pense, par exemple, aux travailleurs détachés européens qui créent une concurrence déloyale pour le travailleur français, à l’espace Schengen qui prive la France d’un véritable contrôle de son territoire en pleine crise migratoire ou encore aux normes qui tuent l’agriculture française.

Et quand la France assume le peu de souveraineté qui lui reste en votant des lois, l’UE la lui nie et lui impose sa vision par la toute puissance de ses juges et de la Cour européenne des Droits de l’Homme (sur la gestation pour autrui par exemple).

Bref, être gaulliste en 2015, c’est défendre une France libre et souveraine. Je souligne que cela n’empêche pas la coopération entre nations européennes dans une politique intelligente d’équilibre entre intérêt communautaire et respect des particularismes et intérêts nationaux : l’Europe des nations. Là encore, voir des « euro-gaga » demander toujours plus d’UE et s’autoproclamer gaullistes, ça ne manque pas de sel…

Bien sûr, en dissertant sur le gaullisme et notre époque, nous aurions beaucoup à dire sur d’autres sujets tels que l’ordre républicain bafoué, l’identité nationale reniée, la politique étrangère atlantiste, l’Éducation nationale dévaluée, la justice sociale, la culture décadente, etc. Mais pour ne pas être trop long et ennuyeux pour nos lecteurs et pour résumer ce qu’il est urgent de faire pour enfin s’inscrire dans une gouvernance nationale fidèle au gaullisme, alors je plaide sans hésitation pour un retour à une politique souverainiste. D’abord en reprendre le contrôle pour, ensuite, conduire la France vers les sommets qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Voilà à mon sens, la doctrine et les perspectives qui doivent animer les gaullistes authentiques en 2015.

Dans cette idée, nous avons crée avec Pierre Gentillet (président des Jeunes de la Droite populaire) le cercle de réflexion souverainiste « Les Républicains Patriotes ». Un cercle totalement libre et indépendant des partis politiques qui lancera dans les semaines à venir son activité consistant à faire intervenir des intellectuels, de droite comme de gauche, pour penser la France de demain à l’aune de l’idéal souverainiste, de l’idéal gaullien. Tous les patriotes, d’où qu’ils viennent, y sont les bienvenus.

 

Chevènement ? Villepin ? Guaino ? Dupont-Aignan ? Philippot ? Quelles sont, parmi les personnalités politiques d'importance aujourd'hui, celles que vous considérez dignes de lhéritage, de la pensée gaulliste ?

 

Premièrement, le gaullisme n’est pas la propriété d’un camp. Cela étant dit, le parti directement héritier des formations gaulliennes est l’ex-UMP, Les Républicains. C’est un fait historique. Cela ne veut pas dire que notre parti est toujours le plus fidèle à cet héritage et il serait malhonnête de nier que Debout La France est une formation gaullienne ou que le FN tente de faire oublier son passé pétainiste, OAS et anti-gaulliste au profit d’une nouvelle ligne « Philippot » se réclamant du gaullisme.

Pour Les Républicains, je citerai Henri Guaino, dont je recommande d’ailleurs l’ouvrage De Gaulle au présent. Henri Guaino est un pur gaulliste, il l’a d’ailleurs démontré lors des élections européennes en refusant de voter pour le candidat européiste de l’UMP. Il y a aussi Thierry Mariani, avec l’ensemble de son courant « Droite populaire », qui s’inscrit pleinement dans l’héritage gaullien. Et plus modestement, il y a de très nombreux jeunes, dont je suis, pour qui le gaullisme est encore une boussole idéologique à l’origine de leur engagement politique. Voilà je crois une belle source d’espérance pour les années à venir.

 

Charles Aslangul

 

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Et vous, que vous inspire le message du général de Gaulle aujourd’hui ?

 

Pour aller plus loin...

20 janvier 2015

Yann Morvan : "Ce livre, c'est une déclaration d'amour"

   Souvent, j'ai un peu de mal, avec mes intro. Je peine à trouver l'inspiration qui me permette d'éviter les lourdeurs ou les redites excessives par rapport au corpus de l'interview présentée. Bref... Je commencerai celle-là, tiens, par l'évocation d'une année, la nôtre : 2015. C'est un bon sujet, 2015... Si jeune avec, déjà, tant de vécu ; du très, très sombre... et quelques jolis rayons. Janvier y est propice : permettez-moi de m'associer aux bons vœux qu'à ce jour tout le monde vous a déjà prodigués ; de vous dire aussi que je partage ces pensées que vous avez tous dans un coin de la tête. Et que nous garderons. Ça, c'est fait.

   On reste sur 2015. Sur ce qu'elle aura, à coup sûr, de solaire. Elle sera, pour la scène musicale française, l'année du retour d'une de ses authentiques « grandes », j'ai nommé : Véronique Sanson. Bon, quand je la classe parmi les « grandes », déjà, ça me gêne. Parce que ça réduit d'à peu près 50% le groupe de référence. Le français est ainsi fait. Je sais qu'elle n'aime pas trop ça, les mots anglais qui s'immiscent dans la langue de Molière, mais tant pis. La classer parmi les « grands », ça ferait bizarre. Je remplace, donc, par un « one of the greats » plus shakespearien mais plus neutre, plus englobant bien qu'un brin plus pompeux. Je fais cela, je persiste et signe. Et précise, à ce stade, que je ne fais pas de la lèche. Et que je me suis toujours bien gardé d'être « fan » de qui que ce soit. Mais j'aime cette artiste. J'admire tout autant ses talents évidents d'auteure, de compositrice, d'interprète (chant et musique !). Ces émotions qu'elle sait transmettre comme personne (et dont on sait qu'elles ne sont pas feintes, de sa part) et que je reçois comme avec fort peu d'artistes. Au départ, j'aimais bien le peu que je connaissais d'elle. Des bribes, comme ça. De loin. Puis je me suis offert sa compil', « Petits moments choisis » (dont je recommande l'achat à tout le monde). Et là, le charme a opéré. Pour de bon...

   Plusieurs choses, donc, dans son actualité, en ce début d'année. Dès la fin janvier, elle remontera sur les scènes de province et de Paris (l'Olympia) pour se remémorer, avec ses admirateurs et -trices, ses « années américaines », qui comptent parmi les plus florissantes de sa riche carrière. Gravitent autour de ces spectacles à venir, en attendant la sortie de son nouvel album original, l'édition d'une compilation regroupant le meilleur de ces « années américaines » (Warner, le 2 février) et, surtout, la publication d'un beau livre de référence sur cette époque qui couvre une bonne partie de la décennie 70 (Grasset, le 21 janvier). Ses auteurs ne sont autres que Laurent Calut et Yann Morvan, deux très proches de Véronique Sanson.

   Le présent article, mis en ligne à la veille de l'apparition chez tous les bons libraires de cet ouvrage, se veut un hommage assumé et appuyé à une artiste d'exception, un peu comme le fut mon interview de son ancien manager, Bernard Saint-Paul (juillet 2014). Je remercie Yann Morvan d'avoir accepté, avec beaucoup de gentillesse, de répondre à mes questions ; de m'avoir offert de quoi illustrer ce document. Laurent Calut, pour l'infinie patience dont il a fait preuve à mon égard (c'est promis, Laurent, je ne vous relancerai plus jamais sur cette histoire d'interview). Véronique, enfin (si elle me permet, à ce stade, de l'appeler par son simple prénom). Pour tout ce qu'elle donne. Pour ce qu'elle est... Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

Yann Morvan

« Ce livre, c'est une

déclaration d'amour »

 

Véronique Sanson 1976

V. Sanson, somewhere in California, été 1976. Par Ken Otter.

 

Véronique Sanson, les années américaines

 

Q. : 24/12/14 ; R. : 19/01/15

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Yann Morvan. J'aimerais, avant d'aller plus loin, vous demander de vous présenter ; de nous dire tout ce que vous souhaiteriez que nos lecteurs sachent à votre sujet ?

 

Yann Morvan : Bonjour à vous et à tous. Pour aller vite, à côté d’une carrière classique de fonctionnaire, j’ai toujours eu un pied dans la musique. J’en joue modestement en amateur, mais surtout j’ai plaisir à écrire sur la musique, sur la chanson en particulier, et à ce titre, j’ai eu la chance de collaborer à divers festivals, les Francofolies, d’abord, puis les Nuits de Champagne à Troyes, les Muzik’elles à Meaux. J’écrivais de courts textes de présentation des artistes en découverte, jusqu’à des petites conférences sur la carrière des artistes majeurs. Mais hormis quelques piges et fanzines, les seuls travaux que j’ai publiés concernaient Véronique Sanson.

 

PdA : Racontez-nous l'histoire de, précisément, "votre" histoire avec Véronique Sanson, artiste dont il sera évidemment largement question au cours de cette interview ?

 

Y.M. : C’est un peu le conte de fée de l’adolescent fan qui devient petit à petit le confident de celle qu’il admire depuis toujours. J’ai croisé Véronique quand j’étais dans l’équipe des Francofolies à La Rochelle, j’ai eu l’occasion de lui exprimer maintes fois mon admiration, et le courant est vite passé entre nous (enfin, de son côté ! du mien, il était déjà branché depuis longtemps !). Et j’ai eu la chance de pouvoir lui consacrer un petit livre-portrait qui a été publié en 1995, que j’ai écrit sans chercher à l’interroger, avec ce que je savais d’elle, (et tout ce que je ne savais pas à l’époque !). Je lui ai simplement soumis le texte avant publication, elle m’a fait la joie de l’aimer sans réserve, elle qui se reconnaît généralement si peu dans ce qu’on écrit sur elle, et ça a été le début d’une amitié plus solide. Et d’une vraie collaboration, sous diverses formes, qui dure depuis vingt ans.

 

PdA : Vous avez donc coécrit et, ai-je envie de dire, co-composé, avec Laurent Calut, l'ouvrage Les Années américaines, qui paraîtra dès le 21 janvier chez Grasset. Qui a eu l'idée de ce livre, au départ ? Comment vous êtes-vous organisés, et qu'avez-vous entrepris, pour son élaboration ?

 

Y.M. : Laurent est un ami de plus de trente ans, qui connaît Véronique depuis encore plus longtemps que moi, et avec qui j’ai une vraie complicité et un grand plaisir à travailler. Nous sommes un peu les Véronicophiles officiels (et songeons à ouvrir une chaire de Sansonologie à la Sorbonne !).

 

Véronique m’avait demandé en 2007 de superviser le projet de son intégrale, et elle nous a chargés, il y a cinq-six ans, de gérer son site officiel, et plus généralement son image sur internet. Tout naturellement, nous avons commencé alors à classer, organiser, numériser tous les documents, les articles, les photos qu’on pouvait recenser, et surtout toutes ses archives personnelles, qui s’entassaient dans un joyeux désordre. En 2012, nous avons fortement suggéré à Warner de marquer les quarante ans de son premier album (Amoureuse, ndlr) par un réédition anniversaire, puisque nous avions de belles archives sonores rares ou inédites, et pour la période suivante, de 1973 à 1978, la découverte de belles photos inconnues et de ses cahiers manuscrits nous a plutôt dirigés vers l’édition. Là, c’est sa sœur, Violaine, qui est la business-woman de la famille, qui a remué tout Paris pour nous dégoter un contrat, et quand elle nous a annoncé que nous signions chez Grasset, nous nous sommes pincés pour vérifier que nous ne rêvions pas !

 

Ensuite, nous avons avancé parallèlement sur toute l’iconographie : les photos, les manuscrits, et sur le texte. Nous avons obtenu de Grasset une carte blanche totale sur la présentation et la mise en page, qui sont superbes. Je peux le dire sans prétention, puisque c’est Laurent, dont c’est le métier, qui a fait le gros du boulot. Pour le récit, plutôt que de partir de zéro avec Véronique, nous lui avons soumis un premier projet, qui lui a réveillé un flot de souvenirs, et que nous avons donc complété avec elle.

 

Couverture Les années américaines 

 

PdA : Les années américaines de Véronique Sanson s'ouvrent sur une rupture qui s'avérera aussi douloureuse qu'elle fut fracassante : elle quitte Michel Berger pour Stephen Stills (Crosby, Stills, Nash & Young), l'épouse en 1973 et s'envolera bientôt, avec lui, pour les États-Unis.

Sanson a souvent évoqué, après coup, cet épisode et ses choix d'alors; ce double sentiment qui, à côté de la griserie inspirée par ce pays où tout est plus grand, lui est venu très rapidement : sentiment de culpabilité envers Berger - certaines de ses grandes chansons à venir, je pense au Maudit (1973), à Mortelles pensées (1988), porteront la marque de ces remords, de ces regrets difficilement expiables -, sentiment d'avoir  « fait une connerie » avec Stills. Comment vit-elle, au plan personnel, les premiers mois de cette nouvelle vie ?

 

Y.M. : Comme souvent chez Véronique, les sentiments sont extrêmes, violents, et contradictoires. Il y a d’abord une histoire d’amour intense, doublée d’une immense admiration pour Stills, qui est un musicien absolument exceptionnel ; la plongée dans un univers véritablement rock’n roll, avec tous les excès que ça suppose, beaucoup plus proche du caractère profond de Véronique que le milieu parisien bourgeois douillet dans lequel elle évolue jusqu’alors. Elle se retrouve dans un univers artistique formidablement plus excitant que pouvait l’être le milieu de la musique à Paris en 1972, et côtoie des musiciens de génie.

 

Mais le revers de la médaille, avec un personnage comme Stephen, aussi excessif qu’elle, est que l’histoire sentimentale n’est pas pavée de fleurs tous les jours. Berger, dont la folie était toute intérieure, était dans la vie un homme bien plus sage et raisonnable, qui tempérait un peu le caractère bouillant de sa fiancée, et d’une certaine façon la protégeait d’elle-même. Avec Stills, il n’y a plus de garde-fou, il y a même un plus fou qu’elle. Malgré la passion qu’ils ont l’un pour l’autre, et qui les dévore tous les deux, elle éprouve vite un profond sentiment de solitude. Et comme elle n’est pas fière de la lâcheté avec laquelle elle a abandonné Michel, sans oser lui parler, elle nourrit vite ce sentiment de culpabilité qui s’exprime dans ses chansons d’alors.

 

PdA : 1974 : leur fils, Christopher, voit le jour. On le retrouvera, pas beaucoup plus tard, au centre d'une bagarre épique. Le divorce était devenu inévitable ; salutaire, même, au sens premier du terme, pour ce couple qui jamais n'aura cessé de « danser sur des volcans ». Sex, drugs & rock'n'roll, version trash, parfois et, par périodes, à un cheveu des limites du polar : ce fut cela aussi, ses années américaines. Dans quelle mesure diriez-vous de ces expériences, qui couvrent deux bons tiers d'une décennie, qu'elles l'ont transformée ?

 

Y.M. : Encore une fois, elle a vécu le meilleur comme le pire, parfois en même temps, et toujours dans l’excès. Stills n’était pas protecteur comme l’aurait été Berger. Livrée à elle-même, elle n’a plus de limites. Moins couvée, moins soutenue, elle a aussi dû prendre sa carrière en main, et a énormément appris sur le plan professionnel. Le fait de devoir produire seule Le Maudit, son premier album enregistré là-bas, lui a apporté une expérience irremplaçable, un métier, une indépendance, qui serviront la créatrice géniale qu’elle était déjà.

 

PdA : Les lecteurs l'auront bien compris : vous comptez, avec Laurent Calut, parmi les meilleurs "spécialistes" de la vie, de l'oeuvre de Véronique Sanson. Avez-vous fait d'authentiques découvertes à l'occasion de l'élaboration de ce beau livre, Les Années américaines ?

 

Y.M. : Je ne dirais pas que nous avons fait de découverte fondamentale sur un sujet que, vous l’avez gentiment dit, nous commençons à maîtriser depuis un bout de temps ! Mais mille petites choses, oui. Avec Véro, il y a toujours quelque chose à découvrir. C’est plus du côté de l’anecdote, de la petite histoire. Elle a eu une vie tellement intense, elle a traversé tant de choses à une époque de créativité exceptionnelle, et aussi, elle a une mémoire tellement capricieuse, que parfois, lui revenait un détail que simplement, elle-même avait oublié, ou n’avait pas pensé à nous raconter avant. Plus nous avancions dans le récit, plus lui revenaient de souvenirs que nous ne connaissions pas. Mais il y a aussi beaucoup de choses de l’ordre de l’intime qui n’avaient pas leur place dans une publication !

 

PdA : « Ses » années américaines, ce fut surtout, évidemment, de la musique, de la très bonne musique. Elle côtoie, intègre et reprend à son compte des sonorités nouvelles qui, jusque là, ne s'écrivaient pas, ou quasiment pas, en français. Elle mariera bientôt l'ensemble ; les fruits de toutes ces rencontres et découvertes à son goût de la belle chanson française, à ses talents de compositrice.

Je ne citerai que quelques uns des titres de cette période, milieu-fin des années 70. Le Maudit, bien sûr ; Véronique, Bouddha, On m'attend là-bas (Le Maudit, 1974). Vancouver, Redoutable, Étrange comédie (Vancouver, 1976), Bernard's song,  Y'a pas de doute il faut que je m'en aille, Harmonies et, autre pépite méconnue, Les Délires d'Hollywood (Hollywood, 1977). Les sublimes Ma Révérence et Toute une vie sans te voir ; Lerida, Mi-maître, mi-esclave, Pour celle que j'aime (7ème, 1979)...

Quel regard portez-vous sur ces pages de sa carrière, bientôt à l'affiche dans le cadre de son prochain tour de chant ? Qu'est-ce qui, de votre point de vue, les caractérise, musicalement parlant ?

 

Y.M. : Vous me lancez sur un sujet où je suis intarissable, vous avez quatre heures ? ;-) Une grande partie du livre essaie d’analyser son travail, et encore nous sommes-nous surtout focalisés sur les trois premiers albums américains.

 

Disons, pour faire court que cet environnement américain lui a permis d’exprimer pleinement des qualités de compositeure (comme écrivent les Quebécois) qui étaient déjà présentes dans les deux albums précédents. Elle est un cas à peu près unique de synthèse d’influences classique, pop-rock, et latino-américaine. Seul peut-être Jonasz fusionne autant ces trois inspirations. Et quand je parle de synthèse, de fusion, je veux dire qu’on retrouve ces influences au sein d’une même pièce musicale, et non qu’elle peut un jour écrire un blues, le lendemain une bossa, etc. C’est, je crois, ce qui fait la richesse et l’originalité fondamentale de sa musique.

 

Et les Américains lui ont permis d’apprendre et de développer toutes les techniques de l’arrangement, l’écriture des cordes, avec un orchestrateur majeur comme Jimmie Haskell, celle des cuivres avec le fantastique Steve Madaio, qu’elle a d’ailleurs réinvité sur scène pour cette tournée.

 

Vancouver

 

PdA : Comment expliquez-vous, au vu de son talent dans les trois branches du métier d'artiste de musique, au vu de son aptitude à parler, à chanter et à écrire l'anglais, qu'elle n'ait jamais réellement percé à l'étranger, hors-francophonie ? L'a-t-elle simplement voulu ?

 

Y.M. : Vous avez mis le doigt dessus ! Ce qui semblait une évidence pour son entourage et tous les commentateurs, à partir du moment où elle a commencé à écrire en anglais, ne l’a jamais été pour elle. Véronique n’a jamais eu d’autre ambition que de pouvoir s’exprimer à travers la musique, mais l’idée d’une carrière de prestige (et donc de la conquête d’un public international) lui est étrangère. Elle a chanté une fois à Amsterdam, fait un petite tournée en Allemagne, où elle n’a pas eu que des spectateurs francophones, et où la presse germanophone a été assez intéressée. Mais elle n’a jamais vraiment creusé ce sillon.

 

Il était déjà bien compliqué de vivre et de composer aux États-Unis, et de venir tous les ans promouvoir et tourner en France (« On m’attend là-bas ! »), une carrière américaine lui aurait mangé le peu de temps qu’il lui restait pour vivre. Et elle savait avec beaucoup de lucidité qu’elle avait peu de chance de percer dans un pays où il y a déjà tellement de candidats, et si peu d’écoute pour ce qui viendrait de l’étranger. Quand on lui a suggéré quelques idées de marketing dans la composition, un adaptateur plus formaté pour ses textes, elle a définitivement compris que si en plus, elle devait abandonner une part de sa liberté de création, il n’y avait rien à espérer d’une tentative de carrière anglophone.

 

PdA : Cette question sera liée à la précédente. J'ai 29 ans et n'ai donc pas connu les périodes les plus fastes de son parcours musical et médiatique. Mais une chose, tout de même, me frappe : il me semble que les radios, les télés, le grand public lui-même tendent à la négliger un peu ; à ne pas la considérer tout à fait comme elle mériterait, à mon avis, de l'être. Pas volontairement, sans doute, mais en grande partie par méconnaissance de son oeuvre : l'erreur récente - et courante - d'Anne-Sophie Lapix à propos de M. Berger qui aurait écrit et composé des chansons pour V. Sanson est révélateur de cette méconnaissance qui, parfois, frise le malentendu. Est-elle, aujourd'hui encore, reconnue à sa juste valeur, d'après vous ?

 

Y.M. : L’erreur courante (Michel Berger composant pour Véronique) tient plus à l’image de Pygmalion de Berger, à ses chansons pour France Gall ou Françoise Hardy, qu’à une méconnaissance de Véronique. Et, bien sûr, la gémellité de leur inspiration musicale rend l’erreur très pardonnable.

 

Quant à l’importance de la place de Véronique dans le paysage musical français, j’ai la sensation que c’est vraiment en train de changer depuis quelques années. Elle a été au top pendant trois décennies, avec une vraie nouvelle génération dans les années 90, après Rien que de l’eau, puis sa carrière a continué sur ce socle d’admirateurs sans réel renouveau dans les années 2000. Mais il y a aujourd’hui une vraie redécouverte par les plus jeunes (pensez à Jay-Z ou à Tout ce qui brille), et surtout, toute une jeune génération de musiciennes qui témoigne de l’influence primordiale qu’elle a eue, et du modèle qu’elle représente pour toutes les filles qui font aujourd’hui de la musique. Il y a bien sûr eu le très beau travail de Jeanne Cherhal sur Amoureuse, mais des voix aussi variées que celles de Zaz, Nolwenn Leroy, Élisa Tovati ou Christine and the Queens font d’elle une figure tutélaire. Et l’énergie que Véronique a aujourd’hui, où elle apparaît dans une forme éblouissante après quelques années plus difficiles, et des événements comme cette tournée « Années américaines » devraient encore consolider ce travail de reconnaissance. Et notre livre, qui revient sur sa période « pop-star », espère bien modestement y contribuer !

 

PdA : Quelles sont, parmi toutes ses chansons, celles que vous préférez ; celles dont vous estimez qu'elles mériteraient d'être (re)découvertes - et que vous aimeriez voir dans un prochain setlist ?

 

Y.M. : C’est typiquement la question que vous pourriez me poser dix fois avec dix réponses différentes. Tellement dur de choisir. J’irais vers des chansons de cette période qui n’ont pas été chantées depuis trente ans, même si celles qui sont restées plus longtemps dans les set-lists sont toutes aussi bonnes. Mais je me réjouis à l’idée que (sans doute, elle est encore en pleine préparation), les plus jeunes pourraient avoir la chance d’entendre en scène Bouddha, pour laquelle j’ai toujours eu un gros faible, Étrange comédie ou Ma musique s’en va.

 

Véronique et Yann 

V. Sanson et Y. Morvan, 1995.

 

PdA : Citations, première :  « Qui prétendrait la connaître perdrait sa dernière chemise à parier sur ce qu'elle lui réserve dans l'heure qui suit. » Elle est de vous. Sur elle, of course. Pour l'avoir approchée, étudiée, qu'avez-vous appris d'elle et sur elle ? Quelle image de Véronique Sanson vous êtes-vous forgée ?

 

Y.M. : Je vais encore vous répondre : « Comment vous dire en quelques mots ce que j’ai déjà mis trois livres à essayer d’exprimer ! ». J’aime cette phrase que Julien Clerc a énoncée à l’occasion d’un récent duo à la télé : « Elle n’est que Musique ». C’est fondamentalement une artiste, pas une vedette. Elle paraît avoir une vie tout à fait ordinaire, elle est très abordable dans la vie, et en même temps, elle a une telle liberté, un tel refus des contraintes, que rien de ce qu’elle fait n’est tout à fait « normal ».

 

PdA : Citations, seconde et dernière (parce qu'il va falloir penser à conclure !) : « Rencontrer Véronique, c'est forcément l'aimer d'amour. Intensément. » Ces mots en disent long sur l'affection que vous lui portez. Elle s'apprête à remonter sur scène, à sortir un nouvel opus. 2015 sera l'année de son retour. Y a-t-il un message que vous aimeriez lui adresser ?

 

Y.M. : Je crois que ce livre, comme tous les travaux, petits et grands, que j’ai pu lui consacrer, est d’abord une déclaration d’amour. Et je suis sûr que c’est la même chose pour Laurent Calut. Une déclaration d’amour publique, il n’y a rien à ajouter à ça.

 

PdA : Quels sont vos projets, Yann Morvan ?

 

Y.M. : Je vis désormais le plus clair de mon temps sur une plage mexicaine, que j’ai quittée quelques jours pour accompagner la sortie du livre, et surtout, aller applaudir Véro à l’Olympia. Je continue à faire de la musique en amateur, et à gérer le site officiel de Véronique. Je n’ai pas d’autres projets pour l’instant, mais rien ne dit qu’une autre aventure ne surgira pas bientôt. Avec elle, bien sûr. On est monomaniaque obsessionnel ou on ne l’est pas.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

Y.M. : J’espère sincèrement que les lecteurs de ce livre, s’ils ne sont pas déjà mordus, tomberont comme nous sous le charme de cette artiste unique, et surtout, qu’ils se presseront nombreux dans les salles.

 

Il faut voir Véronique Sanson en concert, elle n’est jamais plus vraie et plus belle que sur scène. On en sort toujours un peu transformé.

 

PdA : Merci infiniment...

 

Y.M. : Merci beaucoup à vous, Nicolas.

 

Photo de groupe

Y. Morvan, V. Sanson, L. Calut, juin 2014. Par Julien Tricard.

 

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Pour aller plus loin...

 

26 août 2014

Micheline Dax : "Profitez de la vie, sans remords... et sans vergogne !"

   « Micheline est décédée tout à l'heure. C'est très étrange, car j'étais en train de récupérer des images de sa première apparition dans un film en 1948. On m'a appelé pour m'annoncer sa disparition alors que j'étais plongé dans mes "fouilles archéologiques", comme elle disait pour se moquer gentiment de moi. Je n'arrive pas à réaliser... » C'est par ces mots, par ce message qu'il m'a envoyé le 28 avril à 00h53 que l'ami Jean-Paul Delvor m'a appris la triste nouvelle. On la savait diminuée - elle venait de fêter ses 90 ans - mais on espérait qu'elle reprendrait le dessus, une fois de plus... Ce qu'elle laisse derrière elle est inestimable : des œuvres qui ont touché plusieurs générations d'un public qui lui est resté fidèle - en témoigne la déferlante d'hommages qui lui ont été rendus après l'annonce de son décès ; le respect et la reconnaissance que ses pairs du métiers réservent à l'une des leurs, une grande pro ; une belle famille, resserrée, élargie, une famille qu'elle aimait et qui n'a pas fini de l'aimer... Au revoir, Madame... et merci pour tout...

   Le document qui suit nous laissera, forcément, un goût d'inachevé. Au début de l'année, j'avais proposé à Jean-Paul Delvor, qui gère avec amour et dévotion sa page officielle, de réaliser ensemble une seconde interview de Micheline Dax, un an après la première, qui fut publiée le jour de son 89ème anniversaire. Elle n'était plus au mieux, son moral était fluctuant : cette interview-là serait solaire... ou ne serait pas. J'ai demandé à Jean-Paul, qui a eu avec elle d'innombrables conversations, de me faire une liste de ces points de son parcours d'artiste dont elle parlait avec plaisir. Une fois la liste reçue, j'ai rédigé les questions, les ai envoyées à celui qui fut son partenaire dans Arsenic et vieilles dentelles. Il a pu lui en poser quelques unes au téléphone, pas forcément dans l'ordre. Ses dernières réponses, tantôt drôles, tantôt émouvantes, forcément précieuses, elle les a livrées autour du 3 mars, de son 90ème anniversaire. Pour le reste, Jean-Paul a pris le relais. Il a complété une bonne partie des "blancs" par l'évocation de ce que Micheline lui avait raconté, avant. Et invité quelques amis à participer, eux aussi, à cet article, à cet hommage à une dame de cœur. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

MICHELINE DAX

 

« Profitez de la vie, sans remords...

et sans vergogne ! »

 

Micheline Dax

(Source des photos avec M. Dax : J.-P. Delvor)

 

Q. : 15/02/14 ; R. : jusqu'au 03/03/14 (?)

 

Paroles d'Actu : Bonjour, chère Micheline Dax... Je suis très heureux de vous retrouver, un an après la première, pour cette nouvelle interview réalisée pour Paroles d'Actu. Comment allez-vous ?

 

Micheline Dax :

 

Paroles d'Actu : Je tiens à remercier, à nouveau, et de tout cœur, notre ami Jean-Paul Delvor. Sans lui, aucun de nos entretiens n'aurait pu avoir lieu. Il est, grâce à la belle page qu'il gère avec passion sur Facebook, comme un trait d'union entre vous et vos nombreux admirateurs. Il était votre neveu dans la version d'Arsenic et vieilles dentelles que Thierry Harcourt avait mise en scène il y a quelques années. Comment votre relation, professionnelle, au départ, s'est-elle transformée en une amitié aussi fidèle ?

 

Jean-Paul Delvor : Le texte qui suit est la retranscription d'un extrait de conversation datant d'il y a plusieurs années. Ce soir-là, je l'avais accompagnée au théâtre. Un peu plus tard, au resto, elle s'est mise à parler de Facebook, de ses "fans". Peu après, j'ai pris quelques notes...

 

« Il fait partie de ma cour ! (rires) Je suis une personne assistée, tu comprends ? (rires) J'ai du bol, ce garçon me trimballait partout. J'ai de la chance, tu sais. C'est lui qui m'a fait mon site ! Sur Facebook (!?) J'ai jamais vu, moi... ! Je n'ai pas d'ordinateur, ni d'internet, j'm'en fous... Mais les messages que je reçois ! ... Il m'en lit de temps en temps. C'est irrésistible ! Et des gens jeunes ! "Madame, je vous aime depuis que je suis tout petit", "Vous êtes un monument"... non mais, tu comprends, c'est irrésistible ! ... Parce qu'avant ce... cette... chose... moi, j'savais pas qu'il y avait des jeunes qui me connaissaient encore ! ... Tu vois c'que j'veux dire ? ... »

 

Dax_Delvor

(Photo : J.-P. Delvor, Arsenic et vieilles dentelles, 2006)

 

Paroles d'Actu : J'aimerais, à l'occasion de cette interview, vous inviter à évoquer ensemble quelques dates-clés, quelques moments qui ont jalonné votre incroyable parcours... Quelques uns, évidemment, pas tous, il y en a tellement... Tout à l'heure, il y aura non pas une, mais deux surprises...

 

Micheline Dax : Ah, chic alors ! (Rires)

 

Paroles d'Actu : Nous sommes en 1954. Vous êtes sur les planches du théâtre Édouard VII pour Souviens-toi mon amour, une pièce écrite par André Birabeau et mise en scène par Pierre Dux...

 

Jean-Paul Delvor : Micheline m'avait demandé d'en rechercher le texte, elle souhaitait le relire, car elle avait gardé un excellent souvenir de la pièce - une très bonne pièce, selon elle - et de sa distribution - elle était très amie avec l'une de ses co-actrices. Je ne l'ai jamais trouvé...

 

Paroles d'Actu : En 1957, vous êtes à l'affiche de Ce joli monde, film réalisé par Carlos Rim. Darry Cowl est également de la partie...

 

Jean-Paul Delvor : Elle aimait me parler de Darry Cowl. Elle disait qu'il était complètement fou, délirant, insolite... Une fois, après une journée de tournage de ce film, il l'a raccompagnée chez elle. Il a fait dix fois le tour du rond-point des Champs-Élysées en lui parlant et en lui faisant la cour. Il lui racontait des blagues, des choses absurdes... Elle était écroulée de rire... Il était très adroit, au billard et au lancer de fléchettes. Micheline l'imitait très bien, la cigarette aux lèvres et, remettant ses lunettes, en train de viser une cible avec une fléchette.

 

Paroles d'Actu : Deux ans plus tard, en 1959, vous jouez dans Messieurs les ronds-de-cuir, d'Henri Diamant-Berger. À vos côtés, on trouve Noël-Noël, Michel Serrault, Pierre Brasseur et Jean Poiret. Je crois que vous avez une anecdote à nous raconter à propos de ce film...

 

Jean-Paul Delvor : Il faut savoir que Pierre Brasseur, disons... n'était pas insensible aux charmes féminins (si j'arrêtais de mettre des gants, je dirais : un "chaud lapin"). Clairement, Micheline ne le laissait pas indifférent... Un jour, Jean Poiret lui a fait une blague. Micheline était en train de se changer dans sa loge. Poiret a conduit Brasseur jusqu'à sa porte. Il la lui a ouverte. Brasseur a poussé un "Oh ! Micheline !" de surprise et de concupiscence... Et il l'a poursuivie sur le plateau pendant de longues minutes. Elle riait beaucoup quand elle me racontait ça... même si elle en a voulu à Poiret pour cette "vacherie".

 

M

 

Paroles d'Actu : Un peu de temps s'écoule... On est en 1967. La Vie parisienne, d'Offenbach est interprété par la compagnie Renaud-Barrault. Jean-Louis Barrault est aux commandes...

 

Jean-Paul Delvor : Je n'ai pu lui poser cette question, mais ce que je sais, c'est que Micheline était très fière d'avoir fait ça. Elle adorait les costumes, elle disait que c'était somptueux (elle prononçait "sompetueux", en accentuant le "p")... Elle était très admirative du couple que formaient Simone Valère et Jean Desailly, et de leur jeu...

 

Paroles d'Actu : La même année, vous êtes la voix du personnage éponyme de Titus, le petit lion, une série télévisée d'animation pour laquelle vous avez gardé une grande tendresse...

 

Micheline Dax : Ah oui alors ! J'ai fait ça avec Bodoin, qui faisait le Grand Yaka au pays de Jaimadire... (rires) C'était drôle, naïf et poétique. Je faisais la voix de Titus, et aussi de Bérénice, qui était une petite souris... et y'avait Carel, qui faisait un pingouin et un pélican ! (rires)

 

Paroles d'Actu : Le Francophonissime, jeu télévisé créé par Jacques Antoine et Jacques Solness, apparaît sur les écrans à la fin des années 60...

 

Jean-Paul Delvor : Elle en a déjà parlé dans quelques interviews. Elle aimait beaucoup cette émission, surtout la première version, avec Georges de Caunes. Et elle avait beaucoup d'admiration et d'amitié pour Jean Valton et Michel Deneriaz, dont elle parlait toujours avec tendresse.

 

Paroles d'Actu : Entre 1978 et 1983, vous participez aux Bubblies et jouez des rôles, disons... assez improbables. Y compris, si je ne me trompe pas... un hachis parmentier ?

 

Micheline Dax : C'était un truc anglais d'une connerie ! Je faisais Madame Poubelle (rires) et Gwendoline, une jeune blonde qui changeait d'apparence. Et un jour, je dois dire : "Eh bien mes amis, aujourd'hui, je serai un hachis parmentier" ! (avec la voix de Gwendoline, ndlr) Va faire le bruitage d'un hachis parmentier, toi ! (rires) Alors, j'ai fait prrrrrrr... (bruit d'une chose molle, qui s'écrase, comme une bouse, ndlr)

 

Paroles d'Actu : Au milieu des années 80, vous êtes de l'aventure N'écoutez pas, mesdames !, de Guitry, mise en scène par Pierre Mondy. Une expérience qui vous a laissé, je crois, un très bon souvenir...

 

Micheline Dax : Ah, ça, mon p'tit garçon, Guitry, c'est un tel bonheur à jouer... Qu'est-ce que tu veux, c'est tellement drôle ! et intelligent ! et c'est d'une cruauté... Et ce rôle (Valentine, ndlr), c'était pile le genre de personnage que j'avais envie de jouer à ce moment-là... Et jouer avec Pierre Dux, c'était divin ! Et je me suis beaucoup amusée, ensuite, en tournée, avec Paturel !

 

N'écoutez pas mesdames

 

Paroles d'Actu : En 2004, Stephan Meldegg reprend pour le théâtre Saint-Georges Miss Daisy et son chauffeur, d'Alfred Uhry...

 

Ndlr : Pour évoquer cette pièce, Jean-Paul Delvor a eu l'excellente idée d'inviter M. Jean-Loup Horwitz, qui en partagea l'affiche avec Micheline Dax, à évoquer pour Paroles d'Actu cette aventure commune... (03/05/14)

 

Jean-Loup Horwitz : Miss Daisy et son chauffeur... Que de souvenirs. Que de rires avec Micheline, Jean-Michel Martial, le chauffeur, et moi dans le rôle du fils, Boolie ! Quel bonheur aussi de travailler avec Stephan Meldegg... C'était la première fois que Micheline et Stephan travaillaient ensemble. Il faut dire que c'étaient deux mondes différents. Quand nous avons commencé à répéter, Micheline connaissait toute la pièce par cœur, comme à son habitude. Jean-Michel et moi, pas un mot. Petit à petit le texte entrait, encore incertain. Et quand l'un de nous se trompait, Micheline tapait du pied... Ça énervait tout le monde, et surtout, cela déconcentrait Jean-Michel... Alors, ce qui devait arriver arriva : Jean-Michel s'arrête et demande à Micheline de cesser, soutenu par le metteur en scène. Micheline, renfrognée, se fait violence, et pendant quelques temps, le travail reprend... Au fil des jours, avec le travail sensible et exceptionnel de Meldegg, nous avions et le texte et l'émotion des personnages. Et là, à notre grand étonnement, c'est Micheline qui se trompait ! Il a fallu qu'elle reconstruise son personnage selon les consignes de Stéphan pour devenir l'exceptionnelle Miss Daisy quelle fut. C'était l'affrontement de deux techniques... Micheline jouait en musicienne qu'elle était. Meldegg travaillait sur l'âme des personnages. Miss Daisy, c'est aussi le début d'un changement radical : Stephan Meldegg s'est battu pour que Micheline porte une perruque blanche... Elle a trouvé que ça lui allait bien et a abandonné sa couleur noire.

 

Je parlerai aussi des 80 ans de Micheline. Micheline m'avait fait promettre de ne rien faire... Mais sa fille Véronique, avait convoqué au Théâtre Saint-Georges les vieux complices de sa mère... Et au dernier rappel, ce fut une avalanche de personnalités ! Micheline troublée, avait quand même trouvé le mot - « Revenez dans vingt ans ! » - pour faire rire la salle. Pour ses 81 ans, nous étions en tournée à Metz. Au dernier rideau, l'immense salle, prévenue par les ouvreuses avant le début du spectacle, s'est mise à chanter Joyeux anniversaire ! tandis que du fond de scène roulait un immense gâteau lumineux fabriqué par les machinistes du théâtre ! Quelle émotion !

 

Je finirai par un petit secret... Nous avions un rituel, Micheline et moi. Avant le lever de rideau, Micheline avait toujours les mains gelées par le trac. Et comme j'ai toujours les mains chaudes, Micheline tendait vers moi ses deux mains et nous restions là, tous les deux, écoutant le merveilleux bruit de la salle avant l'ouverture du rideau... En jouant Boolie, je suis devenu le presque fils de Micheline... et quand elle m'envoyait un mot, Micheline signait : "Ta presque mère" ! C'est dire le lien qui nous unissait et la tristesse qui est la mienne aujourd'hui... (05/05/14)

 

Jean_Loup_Horwitz

(Photo : agent)

 

Paroles d'Actu : Dans la deuxième moitié des années 2000, vous interprétez, avec d'autres femmes, les fameux Monologues du vagin. Il y en a une qui a accepté, à ma demande, de me parler de vous... Et, au travers de ce témoignage, de vous transmettre toute son affection... Voici ce que m'a dit Marie-Paule Belle...
 
« Dites-lui que j'ai sur mon bureau la photo de Sara Giraudeau, elle et moi prises devant le miroir de sa loge quand nous jouions Les Monologues du vagin au Théâtre de Paris !
 
Le 3 mars, c'est son anniversaire, et je me souviens que nous l'avions fêté au Bistro des deux théâtres, où elle avait sa table ! Nous avons souvent dîné ensemble : elle me racontait sa vie, des anecdotes sur Piaf, et d'autres... Nous avons partagé beaucoup d'émotions... et de fous rires ! Et de trac, aussi. Par exemple, à l'Olympia, pour le concert de William Sheller : elle sifflait magnifiquement un Aria écrit pour elle par William et je chantais seule au piano une très belle chanson que William m'avait écrite, L'Homme que je n'aime plus... Elle voulait s'en aller avant d'entrer en scène, tellement elle avait peur ! On se tenait la main, on s'encourageait...
 
Je vis maintenant dans le sud , au soleil. Elle me manque et je l'embrasse bien fort, comme ces souvenirs... »

 

Ndlr : Message lu par Jean-Paul Delvor à Micheline Dax le 3 mars 2014, jour de son anniversaire...

 

Micheline Dax : Oh que c'est gentil ! Elle m'a appelée tout à l'heure ! C'est vrai, je suis partie... On m'a rattrapée ! (rires) Elle est tellement gentille avec moi... Dis-lui que je l'embrasse fort fort fort !

 

Belle_Dax_Giraudeau

(Photo : collection personnelle M.-P. Belle)

 

Paroles d'Actu : La seconde surprise, c'est un autre message qu'un grand nom du théâtre, qui a pour vous une grande tendresse, a tenu à vous adresser... C'est Monsieur Jean-Claude Dreyfus.

« Pour la divine Micheline : Nous qui avons partagé durant des années le même quartier, celui des Batignolles, ainsi que le même parking de l'Europe, où nous nous sommes retrouvés soudain en fourrière - celles du beauf de Tonton, face au Paris Rome. Je pense à son patron, retrouvé découpé en morceaux dans une valise au bois de Boulogne et qui, de son vivant, me harcelait pour que j'écoute des musiques militaires sorties du juke-box... Oh... comme j'aurais aimé prendre une boisson à vos côtés, et que vous me siffliez « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle... » en sirotant un Fernet-Branca... Bref, je vous adore et vous embrasse tendrement... et amitieusement ! JcD » (02/03/14)

 

Micheline Dax : (Rires) C'est très gentil... Merci beaucoup...

 

Paroles d'Actu : Je crois savoir que vous n'avez rien perdu de votre amour du cinéma... Quels sont vos films préférés ?

 

Micheline Dax : Ah... J'ai une passion pour L'Aventure de Mme Muir, (J. Mankiewicz, 1947, ndlr) avec Rex Harrison et Gene Tierney - elle est d'une beauté... J'en pleure à chaque fois. Je l'ai vu un nombre incalculable de fois, tout comme Le Plaisir d'Ophüls (1952, ndlr), qui est un chef d'oeuvre... Gabin et Darrieux, magnifiques ! La scène où Gabin fait la cour à Darrieux... (rires) c'est un régal, une merveille ! ça repasse de temps en temps sur le câble, je n'en rate jamais une miette !

 

(...) Madame Bovary (V. Minnelli, 1949, ndlr), avec Jennifer Jones, qui était d'une beauté insolente ! Ah, la garce ! (rires) le moment où elle se voit dans le grand miroir... et la scène du bal, avec Jourdan ! (...) Le Père tranquille (R. Clément, 1946, ndlr), avec Noël-Noël ! (...) et tous les Guitry ! tous sans exception...

 

Jean-Paul Delvor : Micheline m'a aussi fait découvrir un film qu'elle adorait et que je lui avais retrouvé en VHS. Elle en connaissait les dialogues absolument par cœur. Elle gloussait de rire et de plaisir quand on évoquait certaines scènes. Elle connaissait aussi le nom de tous les interprètes : Elvire Popesco, Victor Boucher, - qu'elle adorait comme acteur et dont elle me parlait souvent - André Lefaur, Blier dans un tout petit rôle ! Ça s'appelle L'habit vert (R. Richebé, 1937, ndlr), une pépite...

 

Paroles d'Actu : Vous êtes devenue Commandeur des Arts et des Lettres en 2006, Chevalier de la Légion d'Honneur en 2012. Que vous inspirent-elles, ces distinctions ?

 

Jean-Paul Delvor : Un matin, Micheline, très remontée, me laisse un message sur mon répondeur :

« Bonjour mon p'tit coco, c'est Micheline... On vient de me laisser un message pour me dire que j'ai été "nommée" Chevalier de la Légion d'Honneur... mais c'est pas possible, il faut la demander ! et moi, j'ai rien demandé ! on me l'aurait proposé, je l'aurais refusé... oh, tu sais alors ! qu'est-ce que c'est que cette histoire ?! Si tu pouvais faire une enquête, ça m'arrangerait. Tu me tiens au courant, tu seras gentil... C'était aujourd'hui, ou hier soir, je ne sais pas, enfin, je suis nommée aujourd'hui... non mais quelle connerie... ! (rires) Je t'embrasse, mon garçon... »

 

Paroles d'Actu : Quel message souhaiteriez-vous adresser à nos lecteurs, notamment celles et ceux qui comptent parmi vos fidèles et seront heureux d'avoir de vos nouvelles, de lire vos mots ?

 

Micheline Dax : Je suis bienheureuse de savoir que l'on ne m'oublie pas, et je vous embrasse tous très fort...

 

Paroles d'Actu : Que peut-on vous souhaiter, chère Micheline ?

 

Micheline Dax :

 

Paroles d'Actu : Aimeriez-vous ajouter quelque chose avant de conclure cet entretien ?

 

Micheline Dax : Profitez de la vie, sans remords... et sans vergogne !

 

 

Quelques lignes...

 

Claire Nadeau

Claire_Nadeau

(Photo : agent)

 

(...) Bien que j'aie rencontré Micheline très tard, à l'occasion des Monologues du Vagin que nous avons joués ensemble plusieurs mois, elle a tout de suite pris une grande place , et je l'ai tout de suite aimée. Micheline et ses indignations légendaires ! Quand je la retrouvais en arrivant au théâtre, elle m'accueillait souvent par un : "Non mais, tu as vu ça, ce pauvre gosse, ce que les gens peuvent être salauds !" en référence à un quelconque fait divers (et il y en avait beaucoup). Pour la taquiner, je lui répondais : "Ah bon, tu connaissais le gamin ?", ce qui avait le don de la faire redoubler de fureur, contre les "salauds", contre moi qui ne compatissais pas autant qu'elle aurait voulu, et puis, très vite on se racontait des histoires joyeuses, et sa bonne humeur revenait, et elle descendait sur le plateau comme une jeune fille, pleine d'entrain et jubilant de jouer ces Monologues. Et, bien souvent, la soirée se poursuivait au restaurant, avec toujours une petite coupe de champagne : "Ça fait un bien fou, tu ne trouves pas ?".

 

Micheline qui n'aimait pas aller se coucher, qui aimait tant la vie tout en râlant contre les uns, les autres, les cons et les salauds, Micheline que je chérissais tendrement, et qui me manque... Merci à vous de perpétuer son souvenir.

 

Bien amicalement,

 

Claire Nadeau. (12/07/14)

 

 

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Et vous, quels souvenirs garderez-vous de Micheline Dax ?

 

 

Quelques liens...

 

 

13/07/14

30 novembre 2014

Jeunes Socialistes : Jugements de mi-mandat

   Le 26 septembre, je publiai la tribune que M. Pierre-Yves Le Borgn', député socialiste, avait accepté d'écrire pour Paroles d'Actu à propos de l'état de l'opinion, clairement défavorable à François Hollande, à sa majorité et à son gouvernement. Au tout début du mois de novembre, j'ai voulu contacter quelques jeunes militants socialistes. Leur demander de se prêter, à leur tour, à un exercice similaire. Sur la base de la proposition qui suit.

   « Ce mois de novembre marque la mi-mandat de François Hollande. Deux ans et demi après l'élection de celui qui évoquait le 'réenchantement du rêve français' et entendait réconcilier ses concitoyens avec la politique, les faits sont là, les chiffres cruels : l'économie, grande affaire du quinquennat, demeure désespérément plate ; le pays n'est en rien apaisé et la confiance des Français dans leurs dirigeants atteint des planchers historiques. Le FN n'a jamais été aussi haut et si des élections avaient lieu aujourd'hui, nul ne doute qu'elles seraient catastrophiques, pour le président , pour le PS et ses élus, et probablement pour l'ensemble de la gauche. Vous comptez parmi les jeunes militants socialistes - ce qui ne doit pas être simple, ces temps-ci. J'aimerais vous demander de me dire dans quel état d'esprit vous vous trouvez en ce moment ; comment vous envisagez l'avenir et, s'il y en avait un, ce que serait votre message pour François Hollande. »

   À l'heure où j'opère la mise en ligne de cet article, le 30 novembre, peu avant 17 heures, six réponses me sont parvenues. D'autres suivront peut-être. Une constante, frappante : ces jeunes socialistes sont tous, plus que jamais, fermes dans leur engagement. Qui, dans leur esprit, paraît de plus en plus éloigné de ce qu'a fait la gauche au pouvoir depuis 2012. Et des orientations qui semblent désormais prévaloir au sein de l'exécutif - et probablement, au-delà, chez les parlementaires de la majorité. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

UNE EXCLUSIVITÉ PAROLES D'ACTU

Jeunes Socialistes Jugements

de mi-mandat

 

François Hollande

(Illustration : Reuters)

 

 

Mathurin Levis

Mathurin Levis« La victoire du 6 mai s'est rétrécie ». (11/11/14)

   À mi-mandat, force est de constater que le gouvernement est dans une impasse. Les choix politiques qui ont été faits ces derniers mois sont en décalage profond avec les engagements qui étaient ceux du Président de la République alors candidat à l’élection présidentielle. Cette forme de hold-up démocratique, permise par les institutions à bout de souffle de la Ve République, a nourri la désillusion des électeurs qui nous font habituellement confiance. Ceux-ci se sont massivement détournés des urnes lors des élections municipales et européennes. Cette résignation constitue un terreau fertile pour une extrême-droite en embuscade.

   Le choix d’une politique d’austérité, n’a pas permis de redresser notre économie. Pire, à l’égard des effets produits partout en Europe, elle a engendré de la souffrance sociale. Depuis deux ans et demi et alors que la gauche est au pouvoir, la paupérisation a progressé dans notre pays, notamment chez les jeunes.

   Le choix d’une politique de « l’offre », toute tournée vers d’immenses cadeaux fiscaux au patronat, n’aura en aucun cas permis de réduire le chômage. Faute de contreparties, les milliards d’euros d’aides publiques auront rempli les poches, déjà bien pleines des actionnaires qui ne semblent plus craindre grand-chose de l’action de la gauche au pouvoir. Quelques mois après que les entreprises ont touché les premiers euros du CICE, on apprenait que les dividendes versés par celles-ci avaient bondi de plus de 30%, faisant de la France la championne du monde, alors que l’investissement, au premier trimestre 2014… reculait de près de 1%.

   Ce n’est pas dans les plis de la modernité ou du pragmatisme que s’est drapé Manuel Valls, mais dans ceux d’un libéralisme éculé et destructeur qui plonge la gauche en état de mort cérébrale. À travers un discours largement inspiré du « There is not alternative » de Margaret Thatcher, à travers un lexique emprunté à la rhétorique libérale (« coût du travail », « compétitivité », « ras-le -bol fiscal »…), à travers ses choix politiques et en réduisant toute perspective de progrès social à des croyances « passéistes » et « marxistes », le Premier ministre a confisqué et rendu caduc la belle idée qui nous anime : changer la vie pour vivre mieux.

   Depuis près de deux ans et demi, la victoire du 6 mai s’est rétrécie. Nos amis communistes n’ont jamais intégré la majorité gouvernementale. Les écologistes l’ont quittée. Certains socialistes en ont été écartés. Et les radicaux de gauche s’en sont distingués. Une majorité rétrécie pour une politique de gauche qui n’en est plus vraiment une, tant elle tord le cou à nos aspirations de justice et d’égalité.

   Il n’y a pourtant aucune fatalité à ce que la gauche, lorsqu’elle parvient au pouvoir, tourne le dos à son ambition de transformation sociale et oublie pourquoi des millions de citoyens lui ont fait confiance en la portant aux responsabilités.

   Ces choix doivent être remis en question. Le débat doit avoir lieu. Une autre politique est possible, souhaitable, indispensable pour réanimer le camp progressiste. Il n’est pas trop tard, mais il est juste temps.

   Les voix sont de plus en plus nombreuses à refuser le cap austéritaire du Premier ministre. Il faut désormais être capables de dépasser nos chapelles politiques respectives pour que toutes les forces fidèles à la transformation sociale mettent en commun leurs énergies et jalonnent les contours d’une prochaine gauche. Une gauche populaire, décomplexée et anti-libérale qui offrira à ce peuple orphelin un nouvel horizon progressiste.

   Manuel Valls a d’ores et déjà divorcé avec la gauche. Sa volonté de changer le nom et l’identité du Parti socialiste et sa proposition de gouverner avec le centre sont autant de témoins d’une relation désormais consommée. Il ne peut continuer son action en notre nom. Nous n’accepterons pas que l’on supprime les seuils sociaux, que l’on revienne sur le repos dominical ou bien que l’on déverrouille les 35h. Tout cela ne pourra être fait en notre nom.

   Ce dont nous avons besoin c’est de réanimer le camp du progrès autour de ce qui fait sa raison d’être, au croisement de l’idéal socialiste, de l’impératif écologique et de l’ambition démocratique.

   Restaurons la souveraineté populaire par l’instauration d’une VIe République qui redonne les clés du pouvoir au peuple. Orientons la dépense publique vers les besoins populaires, la recherche publique et la transition écologique pour protéger et préparer l’avenir. Interdisons les licenciements boursiers et instaurons un droit de veto salarié dans les entreprises pour lutter contre le chômage et défendre notre appareil industriel. Engageons-nous en faveur d’un réel pôle public bancaire pour libérer notre économie des griffes du monde de la finance. Finançons une véritable allocation d’autonomie pour permettre à chaque jeune de prendre toute la place qui est la sienne dans la société. Augmentons les bas salaires et les minimas sociaux pour partager les richesses et abolir la précarité. Enfin engageons une réforme fiscale en taxant les dividendes des actionnaires, les revenus spéculatifs et mobilisons les moyens nécessaires à la lutte contre la fraude fiscale pour restaurer les finances de l’État. Nationalisons la distribution de l’eau pour soustraire ce bien commun de la loi du marché.

   Ces quelques pistes doivent permettre de jalonner une alternative pour renouer avec les aspirations des Français et les intérêts du plus grand nombre. Car c’est bien là que réside le cœur battant de la gauche : bousculer l’ordre établi et les privilèges de quelques-uns pour rendre meilleurs les lendemains du plus grand nombre.

   La gauche a trop de choses à faire dans notre pays pour disparaître.

 

Florian Humez

Florian Humez: « Ayons l'exigence de nos ambitions ». (17/11/14)

   Nous sommes à la mi-mandat de François Hollande, et le candidat Hollande le disait lui-même, « Si nous sommes élus, c’est parce que les Français savent que la tâche qui nous attend est immense, et que nous seuls sommes capables d’y faire face ». Pourtant, aujourd’hui, comme vous le rappelez, les attentes n’ont pas encore trouvé toutes leurs réponses.

   La gauche municipale a connu une déroute sans précédent dans son histoire. Alors que les camarades partout en France se sont mobilisés pour faire gagner notre camp, nous n’avons pu que constater, sur le terrain, le climat de plus en plus délétère et le mélange, bien dommageable, entre l’action, les projets des candidats socialistes ou, plus généralement, de gauche, et le manque de résultats de l’action du gouvernement.

   Ce n’est pas faute de mettre en place certaines mesures, comme les contrats aidés, qui ont permis de retourner la situation en ce qui concerne le chômage des jeunes, les contrats de générations qui, malheureusement, ne trouvent pas suffisamment d’écho.

   Beaucoup de mesures sociales vont également dans le bon sens : la mise en place d’un compte pénibilité, pour les travailleurs les plus exposés physiquement dans leur activité, même si je pense que les modalités devraient être éclaircies pour les PME afin de rendre cette avancée lisible pour le plus grand nombre. Le projet de loi portant sur l’économie sociale et solidaire va également être une avancée significative. Enfin, la mise en place d’un système de conditonnalité quant à l’obtention des allocations familiales va permettre, enfin, de remettre du sens et de l’équité dans notre action, que doit être celle de tout socialiste, à savoir transformer la société.

   Au niveau économique, le développement de la Banque publique d’investissement, qui a pour vocation de devenir le fer de lance du développement économique de nos territoires, est un point trop peu souligné par nos représentants. Alors que les banques, de plus en plus frileuses, ferment les vannes du crédit, la BPI se révèle être un complément idéal, notamment en ce qui concerne les investissements en recherche et développement ou le financement de la trésorerie.

   L’éducation a également connu de nombreuses avancées. La réforme des rythmes scolaires, souhaitée par la majeure partie des spécialistes, va dans l’intérêt de l’enfant. L’accès au numérique dès le plus jeune âge, à l’école, doit aussi permettre à nos enfants d’être en phase avec le monde qui les entoure, mais également de donner à tous l’accès à cet outil, et dans ce sens, vaincre certains déterminismes sociaux.

   L’objectif d’une égalité véritable homme-femme doit permettre de retrouver de l’équité dans notre société. Il n’est pas normal, dans la France du 21e siècle, que pour un travail égal le salaire ne le soit pas.

   Enfin, il faut évoquer ces ambitions que porte le gouvernement, que ce soit au niveau de la transition énergétique, avec le projet de loi de Mme Royal, ou de la lutte contre les rentes, avec le projet de loi de M. Macron - qui vise à casser les monopoles de certaines professions connaissant une forte reproduction sociale et ambitionne de remettre en cause les contrats des sociétés d’autoroutes et leurs résultats, bâtis sur une cession contestable.

   Toutefois, le malaise des Français est grand vis-à-vis de l’action gouvernementale, nous ne pouvons le cacher. Nous connaissons les sondages et la confiance, ou plutôt le manque de confiance de nos concitoyens eu à égard à notre action et, surtout, à leur avenir.

   Si les avancées sont nombreuses dans de nombreux domaines, on ne peut que critiquer la communication du gouvernement et de son action, parasitée par les querelles internes mais également par les petites phrases clivantes qui ne font pas avancer les débats.

   Outre ce manque de communication, on ne peut que regretter, par moment, un manque de clarté, une difficile lisibilité du sens politique que nous souhaitons donner à notre action. C’est le cas, par exemple, de la fiscalité. Alors que le candidat à la primaire, François Hollande, promettait une refonte totale de notre système d’imposition au lendemain de son élection, nous ne pouvons que regretter, aujourd’hui, l’empilement des décrets qui rendent encore moins lisible ce système et ne permettent pas de lui redonner du sens, pourtant bien mis à mal par nos prédécesseurs dans son essence, l’équité.

   Au niveau économique, le CICE était certes nécessaire pour le soutien de notre industrie - nous en voyons quelques prémices de résultats, le coût horaire d’un salarié français etant passé en dessous de son collègue allemand -, il n’apparaissait pas prioritaire d’en faire profiter des géants de l’industrie qui, comme Total, paient pas d’impôts en France, ou encore les géants de la grande distribution qui, en plus de profiter de la précarité des salariés, leur imposent des emplois au temps de travail saccadé. De plus, à ce niveau, nous avons donné à l’opinion le sentiment de nous être enfermés dans le carcan d’une politique de l’offre devant permettre de solutionner nos maux. Or, si un renforcement de notre offre était primordial, un accompagnement de la demande, toujours fortement déprimée, demeure impératif.

   Il est donc frustrant de voir notre gouvernement proposer de nombreuses avancées, mais des avancées qui se retrouvent brouillées par un manque de clarté, alors que, bien plus qu’une incapacité d’action, notre pays fait face aujourd’hui à une crise de ses institutions. La Ve République a été construite pour un homme, dans un temps médiatique et un contexte international qui n’ont plus rien à voir avec ce que nous connaissons aujourd’hui.

   On constate une hyper-médiatisation de nos institutions, de nos politiques. Alors, bien sûr, les différents responsables nationaux ont leur part de responsabilité dans cette spirale, mais c’est également, plus en profondeur, un changement de civilisation dont il est question, et, en cette ère du numérique, il nous faut nous remettre en question, changer notre fonctionnement. Est-il pensable, qu’un président de la République puisse, alors qu’il est censé ne penser qu’à l’intérêt général, à celui de ses concitoyens, se représenter pour un deuxième mandat ? N’est il pas envisageable, afin d’être en capacité d’observer les conséquences de ses réformes, qu’un mandat - qui serait unique - soit d’une durée supérieure à cinq ans ? Je pense que nous devons nous poser toutes ces questions, en dépassant les clivages partisans, afin de revenir à l’essentiel et de donner du sens à notre action, et notamment vis à vis de la population. En somme, faire à nouveau de la politique.

   L’enchaînement des crises depuis 2008, et l’incapacité des pouvoirs publiques à nous en extraire, la globalisation de l’économie et la peur du déclassement qui en découle sont autant de questions et craintes auxquels les gouvernements successifs n’ont su répondre. En ce sens, je pense que nous devons sortir de notre vision gaulliste de l’économie, qui repose sur l’idée que seule la grandeur de la France nous permettrait d’exporter et de voir notre économie croître. Nous devons apprivoiser la mondialisation, car ce n’est pas en restant enfermés sur nous mêmes, comme le proposent certains politiciens, que nous pourrons développer des partenariats d’échanges.

   Alors que certains nous promettent des lendemains qui chantent, en remettant du barbelé à nos frontières, nous ne pensons pas qu’il soit concevable d’imposer des barrières. Nous le voyons au quotidien, si nous en sommes capables, les autres le sont également, et alors notre économie, et donc nos emplois en pâtissent. C’est dans ce domaine que notre action, et notamment celle des Jeunes Socialistes, doit s’amplifier. Nous devons mener la bataille idéologique contre les conservateurs, ceux qui ont fait entrer dans l’imaginaire collectif l’idée que la frontière était la solution à tous nos problèmes, alors même que nous n’avons jamais autant échangé, et notamment grâce à internet, à travers le monde.

   Dans cette situation économique et sociale sans précédent, nous ne devons pas nous disperser à distribuer les bons points ou les avertissements à notre gouvernement - même si des questions sur la ligne politique appliquée peuvent légitimement être posées - mais bien pousser le gouvernement à aller dans le sens du programme qui nous a permis d’être élu, à lui rappeler, même si je ne pense pas que cela soit foncièrement nécessaire, que ce qui nous anime, ce qui nous a fait militer lors des présidentielles et législatives en 2012, c’est l’ambition de transformer la société, c’est l’ambition de changer la vie, afin que chacun vive mieux en 2017 qu’en 2012, tout en garantissant aux générations futures un héritage sain. Il nous reste encore deux ans et demi pour porter des réformes ambitieuses dans ce sens. Ayons l’exigence de nos ambitions.

 

Benjamin Lucas

Benjamin Lucas: « Réassocier 'gauche au pouvoir' et 'progrès' ». (21/11/14)

   Il y a quelques jours à peine, lors d'un repas de famille, où tout le monde autour de la table est de gauche, un cousin m'a dit, « Ça ne doit vraiment pas être facile en ce moment ce que tu fais, militer, débattre, avec l'étiquette socialiste marquée sur le front ».

   Cette remarque on me la fait souvent, à moi et à toutes celles et tous ceux qui partagent cet engagement dans la famille socialiste.

   Il est vrai que ce n'est pas aussi simple que nous l'espérions. Sans doute que mon cousin, qui cherche du travail depuis plus d'un an, ne m'aurait pas fait cette remarque si nous avions créé 150 000 emplois d'avenir supplémentaires dans la transition énergétique et qu'il avait bénéficié de l'un d'entre-eux, si l'encadrement des loyers qui lui aurait permis de ne pas consacrer 550 euros de loyers mensuels pour un studio de 9 mètres carrés avait été maintenu, et si son meilleur ami ne s'était pas fait contrôler son identité quatre fois dans la même journée du seul fait de sa couleur de peau, parce que nous aurions mis en oeuvre une Attestation de contrôle d'identité.

   Il y a pire que de décevoir parce que l'on a échoué dans la mise en oeuvre de sa politique, c'est de renoncer à mener celle pour laquelle nous avons été élus.

   Je me souviens de la campagne de 2012, de ces amis convaincus, au fil des soirées, que la gauche changerait leur vie, du moins essaierait, qu'une autre politique était possible et que pour cela nous taperions du poing sur la table en Europe. Après dix années avec Sarkozy sur nos écrans, c'était le changement. "Les jeunes vivront mieux en 2017 qu'en 2012", c'était cette promesse qui avait donné de l'espoir, dans nos quartiers, dans nos villages et sur les bancs de nos facs.

   Deux ans et demi plus tard, c'est la désillusion, ma génération construit massivement son rapport au vote dans l'abstention et laisse ainsi le FN s'installer confortablement dans nos assemblées. C'est le sentiment que le bulletin de vote n'est qu'un bout de papier vide de sens et de pouvoir et que la gauche ne peut rien face aux lois de l'économie, face à la Commission européenne et à ses dogmes.

   Mais rien, j'en suis convaincu, n'est jamais figé. Malgré cette ambiance politique qui invite à rentrer chez soi "cultiver son jardin", nous restons déterminés.

   Partout où je vais, je vois que les Jeunes Socialistes sont dans le même état d'esprit, combatifs, refusant de baisser la tête. De Nice à Caen, de Bordeaux à Strasbourg en passant par Palaiseau, je n'ai vu que des militants qui savent d'où vient leur famille politique, quelle est l'histoire de la gauche, son apport décisif et quasi-exclusif dans les progrès sociaux des décennies passées. Ils savent aussi où ils veulent aller, et pour quel modèle de société, de partage des richesses, des savoirs et des pouvoirs, de sobriété énergétique et de justice, ils se battent.

   Militer aujourd'hui avec les Jeunes Socialistes, c'est refuser la résignation qui laisserait le champ libre à l'extrême-droite. Nous n'avons ni complexes ni tabous, nous assumons notre volonté d'incarner une gauche de transformation sociale, qui est écologiste parce qu'elle est socialiste, qui veut s'attaquer aux inégalités pour combattre la reproduction sociale, qui veut en finir avec les discriminations.

   Nous avons fait récemment un texte de cinquante pages sur la Priorité jeunesse, partant des constats et formulant des propositions précises pour transformer la vie des jeunes. Nous voulons être utiles, dans notre militantisme quotidien et dans nos réflexions, à l'action de la gauche au pouvoir aujourd'hui, mais aussi à la société que nous ferons pour demain.

   Mon message pour François Hollande ? Écoutez-nous. Nous avions promis le redressement dans la justice, nous n'avons aujourd'hui ni redressement, car les politiques de réduction aveugle des dépenses publiques et de compression budgétaire ne fonctionnent pas, ni la justice. Il est encore temps de donner du sens à ce quinquennat, de remettre dans la même phrase gauche au pouvoir et progrès, nous pouvons encore réussir.

 

Léa Charbonnier

Léa Charbonnier: « Une responsabilité dans la poussée du FN ». (25/11/14)

   Il y a trois ans, le candidat François Hollande faisait son premier discours en tant que candidat investi par le Parti socialiste. Ce discours a eu lieu devant nous, les Jeunes Socialistes, réunis alors en congrès. Il parlait de la jeunesse comme d'une priorité. On sortais des primaires qui avaient lancé les élections, des primaires qui avaient rassemblées trois millions de participants quand, aujourd'hui, seulement 2,6 millions de citoyens ont voté aux Européennes pour le PS - et plus de 4,7 millions pour le Front National. Alors, forcément, on s'interroge. On s'interroge sur la raison du détournement de nos électeurs. Mais en réalité, c'est pas tant sur le détournement de nos électeurs qu'il faut s'interroger mais sur le détournement du gouvernement envers les électeurs et surtout du détournement du gouvernement des aspirations légitimes qu'il avait pourtant réussi à porter en 2012.

   Pourquoi les Français ne votent-ils plus pour nous ? Simplement parce que le gouvernement n'applique pas ce pourquoi les électeurs ont voté, et non pour un manque de pédagogie ou de communication du gouvernement. Mais, pire encore, il applique un programme qui idéologiquement n'est pas celui d'un gouvernement socialiste. La gauche dans l'histoire et dans la mémoire commune fait des augmentations de salaires en arrivant au pouvoir, elle réduit le temps de travail, elle est unie avec toutes ses composantes (socialistes, écologistes, communistes) pour mettre en place de grandes avancées sociales, longtemps réclamées par les citoyens (création des congés payés, mise en place de la CMU). Au lieu de cela, le gouvernement stigmatise les chômeurs (parfois désignés comme des "assistés" ou des "fraudeurs") et mène une politique économique qu'un gouvernement libéral aurait pu mener (exonération de cotisations sociales patronales pour une baisse du prix du travail, sans aucune contrepartie).

   Le quotidien des Français ne s'améliore pas, les jeunes sont loin de mieux vivre qu'en 2012 malgré les quelques bonnes réformes concernant la jeunesse (augmentation des bourses, Garantie universelle des loyers). 8,6 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté, le revenu disponible brut moyen est de 1 500 euros et, de l'autre côté, on estime entre 60 à 80 milliards le montant de l'évasion fiscale, et  la France est le pays versant le plus de dividendes en Europe. Le gouvernement s'entête à mener des politiques austéritaires dont le FMI même indique l'inefficacité, alors que des solutions alternatives existent à commencer par la relance - possible ! - de la consommation, grâce à une vraie réforme fiscale.

   Alors, en tant que jeune socialiste, je ne peux qu'être inquiète. Inquiète que les Français perdent toute confiance dans nos responsables politiques, parce qu'ils ne sont pas tous respectables (Thevenoud, Cahuzac, etc). Inquiète que les Français ne croient plus à la capacité de la politique à changer leur vie, et surtout inquiète de la montée du Front National comme réponse. La gauche porte une responsabilité forte dans la montée du Front National, car quand le gouvernement mène une politique austéritaire, il confirme la théorie "UMPS" du FN. Alors, en tant que jeune socialiste, je suis évidemment inquiète, mais aussi en colère que le gouvernement dont j'ai participé à l'élection ne respecte ni ses militants, ni ses électeurs.

   En revanche, je ne suis pas résignée. Pour moi, des solutions existent ; une autre politique est possible, elle est surtout nécessaire. Cette politique qui redonnera confiance dans le politique et sa capacité à transformer la société ne viendra que de notre camp social, le camp du progrès. Maintenant, il faut que le Président et le gouvernement reviennent à leurs engagements de 2012 et décident d'améliorer radicalement la vie des gens et par conséquent d'encadrer la finance, de redonner du pouvoir au citoyen, de mener le combat pour le progrès et ne pas céder au Medef ou à la Commission européenne. Si ce n'est pas le cas, cette solution devra venir du reste de la gauche, ce par tous les moyens. L'union doit se construire par les communistes, écologistes et socialistes résistants de la ligne de 2012.

   Reste au Président à choisir où il veut être. Personnellement, je l'invite à écouter ces paroles : « Il n’y a jamais, je dis bien jamais, une seule politique possible, quelle que soit la gravité de la situation. L’Histoire n’est pas l’addition de fatalités successives, elle nous enseigne qu’il y a toujours plusieurs chemins. La voie que je vous propose, c’est le redressement dans la justice, c’est l’espérance dans la promesse républicaine. » Elles furent prononcées par un certain François Hollande, candidat à l'élection présidentielle en 2012.

 

Sarah Martins

Sarah Martins: « Le congrès tranchera... ». (28/11/14)

   Je reconnais être dans un sentiment plutôt contradictoire. D'un côté, c'est une grande déception vis-à-vis de ce gouvernement. Bien sûr, on peut noter quelques progrès ; je pense notamment au mariage pour tous ou bien à la généralisation du tiers payant.

   Néanmoins, ces avancées sont à la marge, et on ne peut que constater l'absence totale de grande réforme servant le changement tant attendu par les Français. François Hollande avait soulevé un espoir, celui de changer la vie des gens. Force est de constater qu'il y a échec en la matière.

   Mais, bien plus grave, durant ce quinquennat, c'est le renoncement aux engagements pris pendant la campagne pour, en fait, développer un programme en contradiction avec les idées défendues au sein des socialistes : pacte budgétaire européen, réforme des retraites, Accord sur la compétitivité et la sécurisation de l'emploi, CICE, etc. Toutes ces mesures ont été perçues comme une réelle trahison pour de nombreux sympathisants de gauche.

   Mais d'un autre côté, mon engagement auprès du Mouvement des Jeunes Socialistes n'a jamais eu plus de sens que durant cette période. En effet, plusieurs batailles vont être déterminantes pour l'avenir de la gauche.

   Tout d'abord, au sein de la famille socialiste car, avec l'annonce d'un congrès du PS courant juin, une réelle bataille idéologique va être menée : ce sera l'occasion pour chaque sensibilité de défendre haut et fort ses idées.

   Ensuite, un travail plus large au sein de la gauche est à envisager afin de reconstruire un paysage politique actuellement dévasté. La gauche ne semble plus audible face à la progression des néo-libéraux et de l'extrême droite. C'est pourquoi socialistes, écologistes et communistes, nous devons nous ressembler autours de projets communs. Cela a déjà débuté avec des initiatives comme le Collectif 3A : j'espère qu'elles se développeront à l'avenir en rassemblant toujours plus à gauche. Ainsi, elles pourraient voir émerger une candidature en 2017 permettant l'union de la gauche, seule chance de peser face à Marine Le Pen.

   S'agissant d'un message à adresser à François Hollande... Je souhaiterais qu'il écoute davantage le mouvement social. Lorsque les jeunes se mobilisent autours de questions comme la Palestine, les sans-papiers, l'écologie, ce qu'ils attendent d'un gouvernement de gauche, ce n'est pas l'interdiction des manifestations et la répression policière. Ces rassemblements auraient dû être, au contraire, le moment d'écouter sa jeunesse et de traduire ces aspirations concrètement.

   Aussi, il doit revenir à ses engagements : mener une réelle politique de l'emploi pour inverser la courbe du chômage, effectuer une grande réforme fiscale, faire enfin avancer la priorité jeunesse, etc. Cela ne pourra pas se faire sans effectuer une réelle rupture avec la politique d'austérité menée actuellement.

 

Lucas Trotouin

Lucas Trotouin: « Il faut un sursaut démocratique ». (29/11/14)

   Des militants, une majorité me semble déboussolée, et certains sont en colère. Je trouve que la colère a quelque chose de bon. Contrairement à la résignation, elle mène à la confrontation des idées.

   Pour ma part, je tente d’analyser les raisons de cette situation d’un œil objectif, puis de me concentrer sur les idées. Alors que les difficultés économiques et sociales persistent, que les données macro-économiques alarmistes inondent les médias (elles sont souvent peu pertinentes pour comprendre la réalité de notre situation économique d’ailleurs), que la crise de confiance envers le personnel politique se pose comme l’ultime composante d’une crise systémique qui touche l’ensemble du continent depuis 2007, les idées doivent se renouveler, se confronter et apporter de l’espoir. Je crois vraiment en la force des idées.

   Il est très probable que le désespoir soit le terreau fertile de l’extrême droite. Et nous nous tromperions si nous pensions que nous devons combattre le retour d’une idéologie raciste ou fascisante en France. Le racisme régresse en tant qu’idéologie, ce sont les mécanismes du repli sur soi qui menacent aujourd’hui notre République et notre avenir. C’est sur eux que repose l’émancipation des préjugés racistes et du vote FN.

   Ce qui semble clair, c’est qu’il existe un lien fort entre le chômage de masse, l’augmentation des inégalités sociales, le déclassement, le délitement du lien social, notamment à travers le mode de vie péri-urbain, et le repli sur soi. Ma génération est, plus que les autres générations, en proie à ces difficultés. Le chômage est pour elle deux fois plus élevé que pour le reste de la population, les inégalités en son sein ont mené à ce qu’une partie d’entre elle (les classes les plus pauvres) se trouve dans l’impossibilité de prendre l’ascenseur social et le déclassement est un phénomène qui touche presque toutes les classes sociales. Elle est la première à s’abstenir et, ne nous y trompons pas, sa tentation pour le Front National reste un épiphénomène particulièrement présent dans les territoires défavorisés.

   De l’espoir donc. Mais comment ? Commençons par des réponses efficaces pour améliorer ses conditions de vie, d’accès à l’emploi, au droit commun, et faire progresser l’égalité. Le socialisme est un projet qui œuvre en ce sens. Si on devait le définir en quelques mots, je dirais que c’est l’idée de garantir la liberté de chacun par l’égalité des droits et des conditions de vie. La gauche au pouvoir agit en ce sens avec la priorité jeunesse, l’investissement dans l’éducation, la garantie jeunes, les emplois aidés, l’encadrement des stages, la fusion RSA-PPE ou encore le mariage pour tous. Les données macro-économiques sont mêmes plutôt positives pour elle.

   Pourtant, tout cela manque d’ambition. L’investissement public décroit. Une montée en puissance des bourses pour tous les jeunes, d’un montant suffisant pour réussir ses études et accéder à l’autonomie ? Le développement de filières d’avenir dans la transition énergétique pour améliorer la compétitivité hors coût dans des secteurs très fortement créateurs d’emplois ?... Non.

   Le choix d’une politique budgétaire très restrictive ferme la porte à toutes ces possibilités. « La relance doit venir de Bruxelles », affirmait Emmanuel Macron, il y a quelques jours. Dans l’idéal je suis d’accord, et j’irais même jusqu’à dire que l’union budgétaire et fiscale européenne, pour palier les asymétries régionales, est la solution la plus fiable dans les années à venir pour pérenniser notre système de redistribution ! Mais la très faible croissance actuelle et la situation sociale nous permettent-elles d’attendre une évolution de l’Union européenne ? L’urgence est bien là. Pour éviter que le coût social de la rigueur soit trop élevé et devienne irréversible pour notre génération, nous devons donner la priorité à l’emploi par l’investissement et à l’égalité par la redistribution. La restructuration de la dette est nécessaire mais ne peut être prioritaire aujourd’hui. Elle doit s’étaler dans le temps.

   Même à contresens vis à vis des orientations économiques du gouvernement, notre engagement reste utile. C’est bien le message que je souhaite porter aux militants. N’attendons pas de François Hollande qu’il invente le socialisme du XXIe siècle. C’est notre rôle, et c’est le moment de s’y mettre. Car, aux crises citées précédemment, il y en a une bien plus longue et structurelle, c’est la crise écologique. Le capitalisme évolue constamment depuis la première révolution industrielle. Certains tentent aujourd’hui de le verdir. Pourtant, c’est l’appropriation des moyens de production par une minorité, fondement même du système capitaliste, qui explique que les progrès techniques et sociaux de nos sociétés développées aient été permis par l’exploitation à la fois des hommes (des femmes aussi) et de la nature dans un même élan. Nous devons le dépasser, lui opposer par la réforme un nouveau modèle micro-économique et macro-économique plus juste et soutenable. De nombreuses initiatives existent, des entreprises gérées par leurs salariés à de nouvelles pistes de calculs pour la croissance.

   Pourtant, force est de constater que le Parti socialiste n’a plus, aux yeux des citoyens, l’utilité d’antan. Qu’y a-t’il d’étonnant, finalement ? Les militants des partis de gouvernement sont dix fois moins nombreux qu’au milieu du siècle dernier, au moment de l’apogée des partis de masse. Un nombre décroissant d’entre eux sont syndiqués, de moins en moins sont impliqués dans le monde associatif. 15% des adhérents du PS sont des collaborateurs d’élus. Le Parti se repli sur lui même. Comment pourrait-on dès lors le considérer comme un lien entre la société civile et les sphères de décisions politiques ? Le rebond des partis doit être démocratique. Du renouvellement des méthodes de militantisme au renouvellement des candidats, les partis doivent privilégier le pouvoir d’agir des militants. Les partis doivent s’ouvrir. C’est la démarche actuelle prise par les Jeunes Socialistes qui, je l’espère, bousculera le parti dans ce sens. Une chose est sûre, je me sens toujours utile et fier d’être un Jeune Socialiste.

 

Quentin Henaff

Quentin Henaff: « Reprenons le temps de transformer la société ». (07/12/14)

   « Il n'y a presque aucune arène de la vie sociale qui ne soit pas affectée ou transformée aujourd'hui par les diktats de la vitesse. » Rosa HARTMUT, Aliénation et accélération, 2010.

   Notre époque politique et sociale est marquée par une quête toujours plus grande de rapidité. On zappe aujourd'hui d'une information à l'autre sous la pression de l'innovation technique, de l'accélération médiatique et de la soif naturelle de l'homme pour l'autonomie. Toutefois, loin de nous libérer, cette quête de vitesse dégrade nos institutions (l'école, la politique, la justice, etc) et nos relations aux autres. Au final, notre autonomie recule chaque fois que nous faisons le choix d'une quête déraisonnable de rapidité.

   Si j'ai souhaité commencer par cette citation et ce court passage, c'est que je crois pertinemment que la priorité pour la gauche est de reprendre le temps d'analyser le présent et de politiser le débat démocratique, afin de faire émerger un désir d'avenir commun dans un monde plus égalitaire.

   La gauche arrive toujours au pouvoir quand la situation des Français saggrave, quand les inégalités explosent, quand l’avenir est assombri par la crainte que « demain sera pire qu’aujourd’hui ». Ce fut le cas en 1981, ce le fut de nouveau en 2012, lorsque François Hollande a été élu président de la République.

   Comme tout militant, je n'ignore pas le mécontentement d’une partie grandissante de la population. En l’espace de deux ans, le spectacle politique et médiatique, auquel se sont livrés nos dirigeants, sous la pression de l'urgence et de l'immédiateté, a fait reculer l’idée que la gauche pouvait être une alternative crédible à la droite dans ce pays, pire, que la politique, que le « bulletin de vote », ne pouvaient plus changer nos vies. En dépit de mesures de gauche, de la refonte de l'école à la loi sur la transition énergétique en passant par la loi sur l'économie sociale et solidaire, les Français sont déçus et se sentent de plus en plus à l'écart du débat politique.

   Si nous ne faisons rien, la progression du Front national sera inévitable. Derrière les difficultés du gouvernement à incarner l'alternative que représentait son élection, c'est la question de la capacité de la gauche à proposer un chemin pour le pays sur le long terme qui est posée. Dans un monde où le politique démissionne sur la transformation d'une société vers plus de justice et d'autonomie, ce sont toujours les forces réactionnaires et communautaires qui en profitent. Cette réalité est insupportable pour un jeune militant de gauche.

   Est-ce donc la fin de l’histoire ? La fin de la bataille ? Je ne le pense pas. Nous pouvons toujours inverser cette résistible ascension vers le post démocratique. Je le constate chaque fois que je milite, sur les bancs de ma fac ou dans les quartiers de Grenoble. Toutes les semaines, je rencontre des militants, en Isère ou ailleurs, mus par le même espoir de transformation sociale. Face au « c'était mieux avant » qui désespère et dépolitise les enjeux, la société civile se dresse comme jamais auparavant. Le politique doit dialoguer avec elle.

   La gauche n’est pas à la hauteur quand elle ne porte plus fièrement ses valeurs. Elle n’est pas non plus à la hauteur quand elle préfère la critique à l'action. Elle n’est enfin pas à la hauteur quand elle agit sans prendre le recul nécessaire pour critiquer ce qui ne va pas. Notre responsabilité est de ne pas reproduire le pire de ce qu’ont fait nos anciens. Pour cela, nous devons faire évoluer notre méthode, nos pratiques militantes, et politiser notre vision du monde.

   Des mobilisations citoyennes à la « ferme des milles vaches », en passant par le rejet européen d'ACTA (traité de lutte contre la contrefaçon, ndlr) en 2012, c'est une révolution moderne qui prend forme sous nos yeux. Grâce aux progrès techniques, à l'extension de l'éducation et aux technologies de la communication moderne, il est désormais possible à chacun de prendre part aux débats et de s'exprimer. La politique ne peut donc plus être l'affaire de quelques uns. Il est grand temps pour nos partis politiques de passer au 2.0 et d'accroître leurs liens avec la société civile, ce monde des indignés et des anonymes désireux de mieux vivre. Il en va de la survie même du politique.

   Outre la méthode, il faut ensuite reprendre la bataille culturelle sur nos valeurs et sur notre identité socialiste. En quelques mots, politiser les débats là où l'économisme et la gestion à courte vue l'ont emporté sur la confrontation d'idées. Non, le travail le dimanche n'est pas qu'une question d'emplois et d'ouverture des magasins. C'est un projet de société, et il n'est pas le mien, car il réduit les droits et la qualité de vie des travailleurs. Non, l'écotaxe n'est pas qu'une question fiscale, c'est avant tout la possibilité de changer de modèle de société, un transition du tout pétrole vers le tout durable. Pour être plus audible sur la réduction des inégalités, sur l’amélioration des conditions de vie de nos concitoyens, il faut donc développer une vision claire et offensive, une histoire positive à raconter sur la France face aux changements climatiques, à la mondialisation et à l'individualisme.

   Le premier combat de la gauche doit être celui de la lutte contre la défiance qui s’est installée dans ce pays. La défiance envers le politique se répercute aujourd’hui sur nos institutions républicaines, sur ce qui fonde notre pacte social et notre capacité à vivre ensemble. Parmi nos institutions, il y en a un qui doit être prioritairement consolidée. C’est notre école.

   Symbole d'espoir, l’école ne parvient pas à remplir sa mission quand sept enfants d’ouvriers sur dix sont condamnés à occuper des métiers d’exécution tandis que sept enfants de cadres sur dix occuperont des fonctions d’encadrement. Les dés sont donc pipés à la naissance, et chacun le sait. Rejetons fortement le fatalisme ! On peut agir là-dessus, on le doit et on le fait. Je suis fier que François Hollande ait fait de la jeunesse la priorité de son mandat en donnant à chacun selon ses besoins. Nous avons créé 60 000 postes d’enseignants, renforcé l’éducation prioritaire, adapté les rythmes scolaires et favorisé la scolarisation dès 2 ans. Je milite pour que l'on aille plus loin avec la fin de la note « sanction », la refonte du parcours commun de réussite du primaire aux lycées, la lutte contre le décrochage scolaire. C'est à ce prix que nous réduirons la reproduction sociale et l’emprise des milieux d’origine sur le destin des enfants.

   Si je crois que l’école est un des leviers essentiels de l’action publique, rien ne sera possible si nous ne défendons pas un cap pour la France à moyen et long terme, un grand projet fédérateur, une idéologie moderne au service de l'humain. Cest ça qui nous fera retrouver l’adhésion des classes populaires et moyennes. Une autre politique est possible, une politique où les objectifs de justice et de transformation sociale et écologique prennent le pas sur la réduction des déficits et de la dette.

   Ainsi, refonte de la méthode de gouvernement et politisation de la société vont de pair. Associés aux décisions, les citoyens seront plus actifs dans une république rénovée. Maintes fois promise, anticipée, esquissée, la VIe République doit devenir une réalité. Elle est le prix d'une démocratie revivifiée et d'une quête pour l'autonomie enfin accessible. Je ne crois pas et n'ai jamais cru dans la perpétuelle « douloureuse expérience du pouvoir par la gauche ». Nous avons deux ans pour faire réussir ce quinquennat en posant ensemble le chemin de sortie de crise économique, sociale et politique. Rien nest perdu.

 

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18 novembre 2025

Pascal Louvrier : « Malraux, vivant aujourd’hui, serait sur le front ukrainien »

Le 23 novembre, ceux qui aiment les livres, l’aventure (l’évasion ?) et la liberté - ceux-là ne sont-ils pas au fond les mêmes ? - se souviendront peut-être que, 49 ans plus tôt (en 1976 donc) disparaissait un de leurs grands champions, car vainqueur sur les trois tableaux : André Malraux. Pour le grand public, comme pour votre serviteur avant lecture de Malraux maintenant (Le Passeur, octobre 2025), il était d’abord l’homme d’une séquence, d’un discours : celui évidemment du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, en 1964. C’était beaucoup. Mais s’y arrêter serait peu, au regard de ce que furent son œuvre, ses engagements, et sa vie.

 

Dans cette bio qu’il vient de lui consacrer, Pascal Louvrier nous rappelle, avec sa plume toujours sensible et chaleureuse, combien Malraux a incarné un imaginaire particulier, un idéal même, depuis pas loin d’un siècle. Il n’élude rien, pas même ses rapports fort compliqués avec sa famille, ses femmes, ses enfants, son enfance que lui-même a voulu passer un peu sous silence. Un homme dans toute sa complexité, et si l’homme fut grand, sa complexité l’était au moins autant que lui. Que penserait, que ferait Malraux, aujourd’hui ? Je me suis dit, en lisant le livre, qu’il aurait rejoint les nouvelles brigades internationales en Ukraine, comme jadis en Espagne. En Ukraine, et ailleurs, tant de possibilités... Sur cette question comme d’autres, Pascal Louvrier nous donne des clés de compréhension, parfois des hypothèses. Un grand merci à lui, pour notre interview, ses intéressantes réponses (10 novembre), et pour sa fidélité. Vive Malraux, son esprit en tout cas ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Pascal Louvrier : « Malraux, vivant

 

aujourd’hui, serait sur le front ukrainien »

 

Malraux maintenant (Le Passeur, octobre 2025).

 

Pascal Louvrier bonjour. Écrire cette bio d’André Malraux un jour, c’était pour vous une évidence ? Que représente-t-il à vos yeux ? Comme un repère, un phare ?

pourquoi Malraux ?

Ça ne l’était pas, mais ça a fini par s’imposer avec le temps. Son engagement politique – métapolitique – a fini par l’emporter, surtout par rapport à la situation actuelle de la France. Il faut une voix pour retrouver la grandeur, l’indépendance, la sécurité du territoire. Il faut résister face au nihilisme qui nous plombe, au dénigrement systématique de notre passé, de ce que nous sommes, à l’effacement même de notre récit national. Et cette voix, c’est celle de Malraux, impossible à canceliser.

 

Son enfance, comme toutes les enfances, semble avoir eu un impact majeur sur le reste de sa vie, mais de manière peut-être plus prononcée que d’autres. Notamment, au regard de sa relation compliquée avec sa mère, un rapport particulier aux femmes qui croiseront son chemin...

Malraux et les femmes

Ses parents se sont séparés très tôt, il a été élevé par sa mère, sa grand-mère, sa tante, dans une épicerie à Bondy. C’est ce que je nomme le triangle noir. Il ne fut pas heureux, étant le mal-aimé, l’enfant laid – c’est sa mère qui le lui dit – surtout après la mort de son frère cadet. Il assiste à son enterrement, voyant la fosse où, inconsciemment, il est confronté à la finitude de la vie, la fameuse condition humaine. Il imagine cette fosse grouillante, d’où sortent des araignées. Son frère cadet, Raymond, avait à peine trois mois. Malraux avait 1 an et quatre mois. C’est un véritable trauma, un « souvenir plus fort que la mémoire », comme il l’écrit dans Les Conquérants, son premier roman. Sa mère n’hésite pas à le gifler quand il rentre trop tard à la maison. Il lui avait récité une tirade, apprise comme ça, car il est hypermnésique, en voyant une pièce de théâtre avec son unique camarade. Il croyait se faire pardonner ainsi. Il a pris une gifle pour toute réponse. La frustration, l’humiliation, la tristesse. L’envie de se tirer. « Il y a des enfants sans état civil, il n’y a pas d’enfant sans mère », écrira-t-il plus tard. D’où ses relations complexes avec les femmes. Il préfère la fraternité de combat, les copains qui tiennent le front. « La guerre m’a rendu chaste », écrira-t-il encore. Cela ne veut pas dire qu’il ne respecte pas les femmes. Il ne savait pas les aimer, c’est différent. Il leur rendra hommage dans un discours célèbre prononcé à Chartres, le 10 mai 1975, s’adressant avant tout aux combattantes déportées à Ravensbrück.

 

Malraux était-il pour vous un idéaliste authentique - je pense à ses participations à la guerre civile en Espagne, à la résistance et aux combats durant la Seconde Guerre, à ses engagements francs contre le fascisme et envers la décolonisation, etc. - ou bien plus prosaïquement a-t-il surtout tout fait pour fuir un quotidien, la normalité d’une vie de famille ? L’évasion, avant tout ?

l’aventure pour des idées ou pour s’enfuir ?

Il a tout fait pour tenter de gommer l’absurdité de la vie. Il s’est « évadé », il le dit dès la première page des Antimémoires. Son idéal, c’est la liberté. Liberté des peuples. Quand il découvre en Indochine les méfaits du colonialisme, il devient un anticolonialiste acharné. En Espagne, il monte une escadrille pour combattre les franquistes. Deux obus dans les murs de la cathédrale Saint-sauveur de Saragosse, qui n’ont pas explosé, obus lancés par l’un de ses avions, peut-être le sien, l’attestent. Il est là où il faut être quand la liberté l’exige face aux dictatures.

 

Sur quoi sa relation si particulière avec De Gaulle a-t-elle reposé fondamentalement ? Un vrai respect mutuel intellectuellement parlant ? Camus, récipiendaire en 1957 du Nobel de littérature, a déclaré que Malraux aurait dû l’avoir. Sa proximité avec le futur chef d’État lui a-t-elle coûté, alors et ensuite ?

avec de Gaulle, les ressorts d’un couple d’Histoire

De Gaulle, c’est l’homme qui sauve l’honneur de la France. Il incarne la grandeur, le sens des responsabilités, le courage. C’est un père de substitution. Il remplace avantageusement le sien, Fernand, qui a quitté sa famille et a fini par se suicider. De Gaulle incarne l’élan irrationnel comme par exemple en juin 1940, quand il rejoint Londres et continue le combat. C’était un coup de poker. De Gaulle a joué, il a gagné. Malraux aussi, c’est un aventurier qui réussit des coups. C’est un corps en mouvement. Il n’a pas un corps, il est un corps. L’énergie qu’il dégage contamine son entourage. Ou ses lecteurs. C’est violent, électrique, il y a un volontarisme frénétique qui habite ses personnages. Rien de nombriliste comme aujourd’hui où l’on se perd dans des histoires familiales qui n’intéressent que les auteurs eux-mêmes. Il y avait, bien sûr, un respect mutuel. Les deux hommes ont formé un couple romantique. Malraux, ministre de la Culture du Général, ça lui a sûrement coûté le Nobel. La gauche ne le lui a pas pardonné. Quant aux communistes, ils avaient une patrie : Moscou. Malraux a fini par les combattre.

 

Vous suggérez qu’il y a aujourd’hui encore des zones d’ombre à propos de la mort des deux fils de Malraux, survenue dans un contexte très particulier (guerre d’Algérie et guerre froide). Avez-vous une intime conviction en la matière ?

la mort des deux fils Malraux, un mystère ?

Ses deux fils sont morts dans un accident automobile, le lundi 23 mai 1961. Nous sommes en effet en pleine guerre d’Algérie, d’une part. De Gaulle est la cible de l’OAS, en partie financé par la CIA – ne pas oublier que de Gaulle veut sortir de l’OTAN. Il est possible qu’en s’attaquant aux fils de Malraux, on ait cherché à atteindre de Gaulle, à le déstabiliser. D’autre part, Vincent, le fils cadet du ministre, fréquentait Clara Saint, une jeune et riche héritière d’origine argentine, attachée de presse de la maison de couture Saint-Laurent. Amie du célèbre danseur russe Rudolf Noureev, qui se produisait à Paris, dans la troupe du Kirov de Leningrad, elle l’aida à échapper à la vigilance du KGB et lui permit de passer à l’Ouest. Elle fut soupçonnée d’agir pour le compte de la CIA. Gauthier et Vincent fréquentaient des personnalités douteuses, voire dangereuses. Alors CIA ? OAS ? KGB ? L’hypothèse que l’accident de voiture n’en soit pas un est plausible. Elle est sur la table. La période était féroce. Tous les coups étaient permis pour atteindre de Gaulle.

 

 

Humainement parlant Malraux semble être assez insondable... Un mélange on l’a vu d’idéalisme sur les grands principes et de froideur envers ses plus proches. Comment décrivez-vous cet homme tel que vous pensez l’avoir compris ?

qui était André Malraux au fond ?

Cet homme reste assez énigmatique, en effet. Mais il y a chez lui une soif d’absolu. Il convient de « se résoudre dans l’action. » La vie est absurde, d’accord, alors autant la vivre avec grandeur, la tête haute. Il faut aussi, pour l’artiste, postuler posthume, c’est-à-dire transformer sa vie en anti-destin. L’art est un anti-destin, il échappe en cela à la mort. Il métamorphose le périssable en éternel. Quand l’homme a-t-il pensé qu’il pouvait être immortel ? Dès les peintures rupestres de Lascaux, répond Malraux. C’est sa grande affaire. Il tourne autour du trou noir, possédé. Le reste n’est qu’un « misérable petit tas de secrets. » Le plus surprenant, c’est qu’il n’a pas sombré après la mort tragique de sa compagne, Josette Clotis, ni de celles de ses deux fils. Perdre la mère et ses deux fils, c’est terrifiant. Malraux a surmonté l’ordalie. L’alcool et les antidépresseurs n’ont pas eu raison de son corps. Il a failli mourir, il s’en est sorti, et il a écrit, selon moi, son plus beau livre, Lazare. Il fait dire à l’un de ses personnages, dans L’Espoir : « Si je me regarde, je me tue. »

 

Quel regard portez-vous sur son œuvre, son impact, et sur son héritage littéraire ? Qu’est-ce qui, entre tout, livres ou citations (vous avez déjà donné quelques pistes...), vous transporte chez Malraux ?

que retenir de son œuvre ?

Héritage immense. Malraux fait entrer le bruit des mitrailleuses dans La Condition humaine. Il annonce un siècle cruel, où le terrorisme va être une arme redoutable. Ses personnages luttent contre la mort en jouant leur vie. Certains se sacrifient pour une cause dont ils savent qu’elle n’éloignera pas forcément les hommes de la barbarie. Cette barbarie qui accouche des camps d’extermination nazis. C’est le grand tournant de l’humanité. Mais Malraux c’est aussi le – faux – mémorialiste des Antimémoires. Ce livre, par son style, son lyrisme, ses événements métamorphosés par la vision malrucienne, est sûrement l’un de ses plus brillants livres. Il faut y ajouter, j’insiste, Lazare et sa prose poétique. Sans oublier ses ouvrages sur l’art qui révolutionne l’analyse classique. Il faut relire Les Voix du silence, dans la nuit d’hiver. C’est bouleversant d’intelligence. Pour un autodidacte, chapeau.

 

L’une de ses plus belles citations : « Le grand artiste n’est pas le transcripteur du réel, il en est le rival. »

 

Vous évoquez son bilan comme ministre, notamment la création saluée des Maisons de la Culture. Rappelez-nous ce qu’elles étaient et ce qu’elles ont changé dans le contexte d’alors, et en quoi Malraux a-t-il été, comme vous l’écrivez, l’exact contraire de Jack Lang ?

son empreinte à la Culture

Les Maisons de la Culture ont été créées en 1961. Ma génération, c’est celle de ces Maisons-là. Nous sommes les enfants spirituels de Malraux. C’était des lieux de rencontre, où nous trouvions les outils pour nous cultiver, nous les petits provinciaux sans bibliothèque dans la maison familiale froide. La culture pour tous et non pour chacun. C’était une sorte de cathédrale. La culture venait à nous, mais c’était nous qui devions faire l’effort intellectuel pour la comprendre, en voir la diversité, la complexité. Internet n’existait pas, il n’y avait pas la télévision dans tous les foyers. Mais la verticalité était préservée. Tandis qu’avec Jack Lang, qui a été un ministre de la Culture charismatique, l’horizontalité a été programmée. C’était la culture qui se mettait au niveau du peuple, quitte à la dévaluer et à faire d’un crachat multicolore sur une toile l’équivalent de Guernica, de Picasso. C’est insupportable. Le peuple n’est pas idiot. Il suffit de lui donner les clés pour comprendre l’art. C’est le principe de la « guerre du goût », si cher à Sollers.

 

Que serait aujourd’hui à votre avis une politique culturelle digne de l’esprit malrucien ?

faire du Malraux en 2025 ?

Il faut surtout revenir à des projets culturels débarrassés de l’idéologie égalitariste. Tout ne se vaut pas. L’Éducation nationale a failli à sa mission. L’illettrisme progresse, la confusion prospère, la marchandisation a remporté la mise. C’est affligeant. On coule, et on fait la fête, seul, dans sa chambre avec vue sur Netflix.

 

Vous écrivez qu’il a très tôt pressenti, non pas que le 21e siècle serait religieux ou ne serait pas, mais que l’islam en tant que projet politique gagnerait en puissance dans ses terres traditionnelles. Voulez-vous préciser ce point, et aussi rappeler au lecteur ce qu’était son rapport à la spiritualité, à la transcendance ?

Malraux, l’islam et les mysticismes

Olivier Germain-Thomas m’a dit que c’est le mot mystique qui convient, et non celui de religieux. C’est vrai que l’Occident a perdu ses valeurs suprêmes, tandis que les pays musulmans gardent une foi vibrante qui prospère. Nous, on attend le prochain smartphone. Le consumérisme finit de faire de nous des esclaves. Dans les Antimémoires, Malraux écrit : « Ce qui m’angoisse, c’est de voir Lazare revenir de chez les morts pour discuter avec irritation de la forme des tombeaux. » Remplacez « tombeaux » par « smartphones », et on s’aperçoit que l’angoisse existentielle de Malraux se justifie pleinement.

 

Quant à l’islam radical, qui ne cesse de se développer, avec les attentats terroristes, annoncés par le personnage de Tchen, dans La Condition humaine, avec cette phrase : « Assassiner n’est pas seulement tuer », la poussée de l’islam radical a été « vue » par Malraux dès 1956. Dans une note, que je cite, il prophétise : « C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamiste. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable au début du communisme au temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. » On peut donc dire que Malraux envisageait un « renouveau mystique » qui pourrait prendre la forme d’une nouvelle confrontation entre l’islam radical – caché parfois sous les oripeaux du gauchisme – et l’Occident chrétien. « Préparez-vous à l’imprévisible », avait ajouté l’auteur du Musée imaginaire.

 

Si vous pouviez, par une extraordinaire déviation prise dans les couloirs du temps, vous adresser à Malraux, lui dire quelque chose ou lui poser une question, ce serait quoi ?

un bon dans le passé, pour un café (ou un verre)

Faites entendre à nouveau votre voix, de là où vous êtes, car la France est en grand danger.

 

(Illustration générée par ChatGPT le 18/11/25, sur demande de votre serviteur)

 

Malraux maintenant, justement : quel message, quel espoir, ou quel désespoir ? Malraux en 2025 ce serait quoi, aller combattre aux côtés des opprimés, ici ou là ?

Malraux dans les brigades en Ukraine ?

Malraux, jusqu’à son dernier souffle, a toujours voulu l’engagement. En 1967, il confie à Shimon Peres, que, plus jeune, il se serait engagé dans Tsahal. En 1971, il s’enflamme pour l’indépendance du Bangladesh, dont le peuple et les intellectuels seront victimes de la répression au Pakistan, auquel ils étaient rattachés depuis la partition du sous-continent indien en 1947. Il va au Bangladesh, son arrivée fait un tabac. Il est reçu comme un chef d’État. Il se rend à l’université de Rajshahi, prononce un discours mémorable devant les étudiants en liesse. Il leur dit, voix tremblante : « Soyez fiers de votre histoire et des combats qui vous ont forgés. » Voilà ce que j’aimerais entendre aujourd’hui de la part des écrivains et intellectuels, pour la France. Malraux, vivant – mais il est plus vivant que certains vivants – serait sur le front ukrainien. Il aurait acheté des drones et les lancerait en direction de Moscou. Du reste, le prix Malraux 2025 a été attribué au livre Volia, paru chez Grasset, qui est un témoignage vibrant et violent d’une infirmière, engagée volontaire dans la résistance ukrainienne, Anastasia Fomitchova. Son livre, par l’esprit, me fait penser à L’Espoir, roman épique sur la guerre d’Espagne.

 

 

Dans les périodes de spleen, de découragement, ça vous fait plutôt du bien, ça vous inspire, de penser à Malraux et peut-être à d’autres auteurs ?

Malraux, lecture feel good ?

Malraux m’insuffle l’énergie pour ne pas jeter l’éponge, dire que tout est foutu. Je relis quelques pages des Antimémoires, et ça agit aussitôt. Son discours prononcé à Athènes, le 28 mai 1959, où il s’adresse à la jeunesse, ne peut laisser indifférent. Il y a le verbe, le souffle, l’inspiration. C’est de l’ordre de la mystique : « Au seuil de l’ère atomique, une fois de plus, l’homme a besoin d’être formé par l’esprit. »

 

Au moment où certains célèbrent une messe en hommage à Pétain, l’homme de la collaboration d’État avec l’Allemagne nazie, j’ai l’image de Malraux, à la tête de la brigade Alsace-Lorraine, qui délivre Strasbourg et demande au père Bockel, son fidèle ami, de célébrer une messe en la cathédrale pour symboliser la victoire de la liberté sur la barbarie. Le message de Malraux est plus que jamais actuel. (Éd. 19/11)

 

L’écrivain Malraux était volontiers mythomane. Et vous ? ;-)

un écrivain, ça mythomane énormément ?

Entendons-nous sur le terme de mythomanie. Sans mythe, il n’y a pas d’histoire possible. On est vite happés par le néant. Il faut de la légende. « Seul ce qui est légendaire est vrai », dit Malraux. Après, Malraux est un écrivain, ce n’est pas un journaliste. Il raconte ce qu’il a vécu ; dans les Antimémoires, il rend la scène ductile, il métamorphose la réalité en récit magnifié. C’est ainsi qu’il frappe nos imaginations. Guernica n’a rien à voir avec la réalité de la situation. On ne retient pourtant de ce village ravagé par l’aviation nazie que le tableau de Picasso. Il est l’un des symboles de la barbarie totalitaire. Il faut, de plus, chercher le souvenir fondateur, celui d’avant la mémoire. Il donne la clé de l’œuvre.

 

Pour ma part, je m’autorise tout dans un roman. Et j’aime à dire que tout y est vrai puisque j’ai tout inventé. Mais je respecte scrupuleusement les faits lorsque j’écris une biographie, même si je n’hésite pas à les passer au tamis de l’analyse psychanalytique.

 

Vos projets et surtout vos envies pour la suite, Pascal Louvrier ?

vers la suite...

Je viens de publier également un roman noir, Portuaire, chez Kubik Éditions. J’en achève un autre. En ce qui concerne la biographie, après Malraux, j’avoue que les sujets me paraissent assez fades. J’attends un peu.

 

Pascal Louvrier a aussi publié, dernièrement, Portuaire (Kubik Éd.)

 

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20 juin 2025

Olivier Da Lage : « Israël/Iran/Russie : l'UE doit être constante quant au respect du droit international »

Le monde assiste depuis quelques jours à une escalade inédite de violence entre l’État hébreu et la République islamique d’Iran. Depuis la Révolution islamique, en 1979, Israël était une cible désignée par la théocratie au pouvoir à Téhéran. 46 ans après l’intronisation de Khomeini, et alors que l’Iran semble être en passe de devenir un État nucléaire, on n’a jamais été aussi près d’un conflit à grande échelle entre la première puissance militaire du Moyen-Orient et le pays le plus peuplé de la région (à supposer que tout le pays soit derrière le régime des mollahs, rien n’étant moins sûr).

 

Jusqu’où le très contesté Premier ministre israélien Netanyahou, qui jouit du soutien explicite de l’Amérique de Trump et de celui, tacite, d’une bonne partie de l’Union européenne, poussera-t-il son avantage face à un Iran isolé sur les plans stratégique et matériel, mais qui bénéficie sans doute de nombreux sentiments solidaires au sein du "Sud global" ? Le régime iranien, d’ailleurs, est-il comme on l’entend ici ou là réellement en danger de disparition ?

 

Éléments de réponses avec Olivier Da Lage, journaliste fin connaisseur de la région (il y a un mois, il nous éclairait à propos du conflit entre l’Inde et le Pakistan, une autre de ses zones d’expertise). Merci à lui pour la clarté de son propos, et pour sa conclusion qui incitera le lecteur à considérer d’autres points de vue que le nôtre, vu d’Occident. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (20/06/2025)

Olivier Da Lage : « Israël/Iran/Russie : l’Union européenne

 

doit être constante quant au respect

 

du droit international... »

 

Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique dIran (depuis 1989), en 2025.

 

Le conflit actuel entre Israël et l’Iran marque-t-il une page réellement nouvelle dans les rapports entre l’État hébreu, ses voisins et peut-être, le monde musulman ? Israël aurait-il seul, les moyens d’une telle escalade ?

 

Si on se replace dans le monde qui précédait l’attaque israélienne contre l’Iran, Israël avait été de droit reconnu par de nombreux pays arabes : traité de paix avec l’Égypte et la Jordanie, accords d’Abraham avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc, et de fait par Oman, l’Arabie Saoudite et même la Syrie d’Ahmed al-Charaa.

 

L’hostilité entre Israël et la République islamique était ancienne et une guerre secrète et indirecte les opposait depuis l’origine ou presque, mais si le Guide de la République islamique, l’ayatollah Khamenei menaçait rituellement l’État hébreu de disparition et Benyamin Netanyahou appelait à bombarder l’Iran depuis une trentaine d’années, jamais les deux n’avaient été en guerre ouverte. Aujourd’hui, Israël, première puissance militaire du Moyen-Orient et l’Iran, le plus grand pays de la région ont franchi le pas. Donc, oui, certainement, on peut parler de tournant.

 

Israël a certainement les moyens, seul, d’une escalade, ce qui ne veut pas dire qu’il a seul les moyens de mettre fin à la crise et à la guerre. C’est pourquoi l’objectif de Benyamin Netanyahou, depuis le début, consiste à placer les États-Unis dans une situation où ils seraient contraints d’intervenir aux côtés d’Israël.

 

La République islamique est-elle aussi fragile qu’on le dit, et dispose-t-elle encore d’alliés puissants suffisamment motivés pour la soutenir ?

 

Elle est certainement très affaiblie après les différents bombardements israéliens qui, en octobre et en avril, ont fortement diminué ses défenses anti-aériennes (aujourd’hui, le ciel iranien à l’ouest de Téhéran appartient sans conteste à l’aviation israélienne), l’assassinat  de nombreux ingénieurs atomistes et des principaux dirigeants de l’armée et des Gardiens de la révolution. L’extraordinaire précision de ces attaques et assassinats illustre la pénétration de l’appareil de la République islamique par les agents du Mossad, ce qui génère en outre une paranoïa au sein des instances dirigeantes qui les paralyse davantage encore.

 

De plus, le Hamas et le Hezbollah ont été décapités et ne sont plus en mesure de venir au secours ou en appui de Téhéran, Bachar al-Assad, son seul allié dans le monde arabe est tombé et les nouveaux dirigeants considèrent l’Iran comme un pays hostile. Quant aux Houthis du Yémen, ils sont encore en mesure de résister, mais on a toujours surestimé leur dépendance à l’égard de Téhéran. Ils ont leurs propres objectifs et raisons d’agir qui sont presque toutes exclusivement yéménites. Par conséquent, il n’est pas exagéré de dire que l’Iran est aujourd’hui isolé, même de pays comme la Chine et surtout la Russie qui, certes, n’approuvent pas, voire condamnent l’attaque israélienne qui a ouvert cette guerre, mais qui ne vont pas mettre en péril leurs intérêts fondamentaux pour les beaux yeux du Guide iranien.

 

L’Arabie saoudite, grand rival sunnite de l’Iran chiite, compterait-elle forcément parmi les grands gagnants d’un affaiblissement de Téhéran ?

  

C’est possible, mais c’est loin d’être une certitude. Tout dépend de l’issue de cette guerre. Si le régime survit, même affaibli, Riyadh ne pourra que se féliciter d’avoir, au moins verbalement, condamné l’attaque israélienne du 13 juin dernier. Si, au contraire, la chute du régime se traduisait par un chaos et une guerre civile en Iran, les risques de débordements régionaux seraient très grands et l’Arabie serait en première ligne de ses éventuelles retombées. Si, en revanche, un nouveau pouvoir stable prenait la suite de la République islamique, ce serait un cas de figure idéal du point de vue saoudien  : un Iran affaibli, à reconstruire, préoccupé par cette reconstruction et ne cherchant pas querelle à ses voisins, avec l’appui d’Israël et des États-Unis. Cette troisième hypothèse, je la mentionne pour la forme, mais à mes yeux elle est loin, très loin, d’avoir la moindre probabilité de se réaliser.

 

La perspective d’un Iran nucléaire militairement parlant constitue-t-elle, au-delà de la problématique générale de non-prolifération, un danger particulier et inédit ? On peut penser à la nature théocratique du régime, ce qui suppose une rationalité particulière, mais aussi au risque de prolifération régionale...

 

Oui, indiscutablement, du fait de la répétition au fil des ans par un grand nombre de dirigeants iraniens – à commencer par le Guide lui-même – qu’Israël est illégitime, une verrue ou une tumeur au sein de la région qui finira par disparaître. C’est suffisant pour engendrer une crainte existentielle chez la plupart des Israéliens, convaincus que si l’Iran dispose de la bombe, il finira par s’en servir contre l’État hébreu, ce qui, en soi, crée les conditions d’une instabilité stratégique permanente, d’où la volonté israélienne de prendre les devants en attaquant l’Iran.

 

Pourtant, en dépit de ces déclarations incendiaires de la part de certains dirigeants iraniens, le comportement pratique de la République islamique, et ce pratiquement depuis les lendemains de la Révolution islamique, est beaucoup plus réfléchi et rationnel que ces déclarations ne pourraient le laisser penser. Certes, l’Iran a eu recours à la subversion et au terrorisme contre ses adversaires. Mais au cours des quarante dernières années il ne s’est pas lancé, contrairement à l’Irak (et aussi Israël) dans des aventures militaires irréfléchies. Il y a même un contraste saisissant entre cette logomachie guerrière et millénariste et une pratique au contraire très rationnelle. Il ne faut pas négliger l’importance de la fatwa prise en 2003 par l’ayatollah Khamenei et qui prohibait la construction d’une bombe nucléaire. Bien entendu, ce qu’une fatwa d’un ayatollah interdit, une autre fatwa du même ayatollah peut l’autoriser, et l’on comprend que cet argument soit insuffisant à rassurer les voisins de l’Iran...

 

L’autre raison d’être inquiet est effectivement le risque de prolifération. La dissuasion nucléaire repose sur la théorie des jeux et un nombre d’acteurs très réduit, comme durant la guerre froide. Le récent conflit de quatre jours entre l’Inde et le Pakistan a fait craindre un dérapage nucléaire, mais là encore, il n’y avait que deux acteurs, analysant réciproquement la probabilité que l’autre recoure à l’arme atomique, au risque d’être annihilé par une deuxième frappe.

 

Mais si on multiplie les acteurs, dans une région historiquement instable comme le Moyen-Orient, en y ajoutant l’Iran, puis l’Arabie Saoudite, la Turquie et même les Émirats arabes unis, tout calcul rationnel lié à une stratégie de dissuasion devient extrêmement difficile, voire impossible, au risque d’augmenter considérablement la probabilité d’une utilisation alors que l’arme nucléaire est théoriquement, par sa nature même, une arme de non emploi.

 

A-t-on une idée de ce qui pourrait advenir en cas d’effondrement du régime ?

  

Les précédents irakien et libyen n’incitent pas à l’optimisme. Or l’Iran est un pays immense, très peuplé (plus de 90 millions d’habitants). C’est aussi une mosaïque de peuples et de religions. Contrairement à ce que beaucoup croient, l’Iran n’est pas peuplé que de Perses chiites. Il y a des Azeris, des Kurdes, des Arabes, des Baloutches avec pour chacune de ces ethnies des tentations sécessionnistes, durement réprimées par la République islamique. Les chiites sont largement majoritaires, mais il existe une importante minorité sunnite. Bref, un cocktail tout prêt à détonner si le pouvoir central perd la main.

 

Or, ni Israël, ni les États-Unis n’ont la solution de rechange (on a vu ce que cela avait donné en Afghanistan et en Irak). Certes, ils semblent promouvoir le fils de l’ancien Chah d’Iran, mais s’il compte des partisans en Iran même, rien n’indique à ce stade qu’ils soient en nombre suffisant pour garantir la stabilité de son pouvoir et, contrairement à l’Irak après 2003, les Américains n’ont aucune intention de diriger l’Iran en installant un proconsul et des troupes d’occupation, et Israël, bien entendu, n’en a ni les moyens, ni surtout l’intention. Donc, même s’il est impossible aujourd’hui de dire à quoi ressemblera l’Iran en cas de chute du régime islamique actuel, il y a de nombreuses raisons de penser que le chaos s’installera pour de longues années, et surtout, très peu d’arguments crédibles militant en sens contraire.

 

Quelle devrait être votre sens, la position raisonnable et équilibrée que devraient porter les diplomaties française et européenne ?

 

Celle qu’elles ont eue tout au long de la première négociation, celle qui a permis la signature de l’accord du 14 juillet 2015, et après le retrait unilatéral des États-Unis en 2018. Mais ce n’est pas du tout le positionnement actuel. Le président français Emmanuel Macron oscille entre la condamnation de l’attaque israélienne et l’admission que cette attaque contribue à éliminer le programme nucléaire iranien  ; le chancelier Merz est allé beaucoup plus loin en affirmant qu’Israël faisait le «  sale boulot  » pour le compte des démocraties  ; enfin, la haute représentante pour la politique étrangère de l’UE a donné quitus à Israël «  qui a le droit de se défendre  » dans le respect du droit international tout en appelant l’Iran à revenir à la table de négociation, ignorant délibérément le fait que le droit international ne permet en aucun cas une attaque préventive non autorisée par le Conseil de sécurité, et que l’Iran était précisément en train de négocier avec les États-Unis.

 

La seule boussole de l’Union européenne, construction fondée sur le respect du droit, devrait être l’application du droit international et le rappel inlassable à son respect à l’égard de ceux qui s’en écartent. On en est loin, très loin. Et bien au-delà du dossier israélo-iranien, ces critères à géométrie variable selon qu’il s’agit de la Russie ou d’Israël vont causer un tort très profond et très durable à l’Union européenne dont les pays du «  Sud global  » dénoncent déjà le double langage et les «  double standards  ».

 

Olivier Da Lage.

 

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24 mai 2025

Anny Duperey : « Sans le vouloir, j'ai un peu fait un autoportrait en kaléidoscope »

Le 28 avril, au lendemain d’un joyeux salon du livre à Châteauroux, Anny Duperey s’est prêtée pour Paroles d’Actu, une nouvelle fois, au jeu de l’interview par téléphone : une heure durant nous avons évoqué ses projets, sa carrière, parlé de sa vie et de la vie, nous appuyant notamment sur toutes ces anecdotes qu’elle partage avec bonne humeur dans son dernier livre en date, Respire, c’est de l’iode ! (Seuil, avril 2025). Il faut s’en emparer, de ce recueil de petites nouvelles autobiographiques, qui la racontent beaucoup en voulant pourtant, souvent, mettre le projecteur sur d’autres, personnages illustres ou illustres inconnus (mais dont certains méritent bien de voir leur existence prolongée sur papier). On passe du rire (et il y a matière à rire !) à l’émotion, en passant parfois par la révolte, à la lecture de ces pages qui feront aussi réfléchir le lecteur sur l’importance de la volonté dans le parcours de chacun, sur son rapport à l’Autre, au temps qui passe, au paraître, à la postérité. 33 ans après Le Voile noir, qui fit partie d’une thérapie difficile, cet ouvrage, c’est celui d’une femme apaisée, heureuse autant qu’on peut l’être et avec des tas de projets ; celui d’une artiste authentiquement populaire qui, de par son parcours et la sympathie qu’elle dégage, inspire nombre de ses contemporains.

 

Je remercie Anny Duperey pour la confiance qu’elle m’accorde depuis notre premier entretien, réalisé il y a 15 mois. Comme pour le premier article, j’ai voulu faire un long format, essentiellement retranscrit "comme on l’a dit", pour en préserver l’authenticité, et même, si vous avez un peu d’imagination, nous "entendre" parler en nous lisant. Je signale que Viens Poupoule !, ce spectacle auquel elle tient tant, n’aura pas de représentations à Paris en juin comme il était prévu, la salle Réjane du Théâtre de Paris étant sous le coup de travaux imprévus. Il y aura en revanche une représentation à Ramatuelle, le 6 août, puis la tournée du Duplex, du 15 septembre au 20 décembre de cette année. Je signale également que le très bon documentaire que Ninon Brétécher a consacré à mon invitée du jour est toujours disponible sur le service de replay de France Télévisions. Bref, bonne lecture, et merci ! Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

>>> Anny Duperey, artiste en équilibre <<<

 

 

Respire, c’est de l’iode ! (Seuil, avril 2025)

 

Anny Duperey : « Sans le vouloir,

 

j’ai un peu fait un autoportrait

 

en kaléidoscope »

 

Bonjour Anny, comment allez-vous ?

Bien. J’étais à un très beau salon du livre hier, à Châteauroux. Je suis même partie en avance, tous mes livres étaient vendus. Je préviens souvent les libraires que je vends plus de mes anciens livres que de mes nouveaux. J’ai un souvenir un peu cuisant, de quelqu’un qui avait commandé six cartons du nouveau, un carton des anciens : ce dernier est parti en un quart d’heure, et lui est reparti avec quatre cartons... Donc depuis, je préviens !

 

Chouette succès, Viens Poupoule !, peut-être même plus inattendu que celui du Duplex ?

J’espère qu’on pourra faire encore pas mal de dates ! Même si je ne ferai plus forcément des 300 dates par an !

 

Le Duplex s’en rapproche !

Oui...

 

Nous allons maintenant parler longuement de ce que vous racontez dans votre livre. L’odeur des balades à Dieppe, qui ne renvoyaient pas que de l’iode d’ailleurs, cette histoire qui donne son titre à l’ouvrage, et la compagnie de votre tante et de votre grand-mère, c’est votre madeleine de Proust ?

Oh oui bien sûr... Y compris les épinards mélangés au maquereau bouilli que cuisinait ma grand-mère. Là, c’est tellement ma madeleine de Proust à l’envers que je ne peux plus manger d’épinards ! J’ai l’impression que ces pauvres épinards sentent toujours la poiscaille, malgré eux ! "Oui d’accord, ça sent la poiscaille !", comme disait ma grand-mère... Une madeleine négative !

 

Mais que vous associez à la compagnie de votre tante et de votre grand-mère.

Bien sûr. Ma grand-mère surtout. Ma tante ne s’occupait pas tellement de la bouffe. Elles cuisaient à l’eau. On cuisait beaucoup à l’eau, à l’époque.

 

Et ces balades à Dieppe, avec elles...

Avec tout ce que j’ai à faire là, je n’y arriverai pas, mais j’avais le projet d’y aller. Vous avez compris que j’adore le cabaret et que j’ai une amitié particulière pour les garçons qui aiment se déguiser en fille. Il y a un cabaret magnifique, très touchant, à Dieppe, qui s’appelle "La Sirène à Barbe". Un gars qui a subi une agression homophobe terrible il y a des années... il a mis un temps fou à s’en remettre, et pour réagir il a créé un cabaret sur le port de Dieppe ! J’ai vu un de leurs spectacles à Paris - ils ont m’a-t-il dit 400 numéros qui sont prêts, pour présenter toujours quelque chose de nouveau !

 

Il faudrait que vous puissiez y jouer Viens Poupoule !

On y a pensé. Il croyait, ne l’ayant pas vu, qu’on pouvait l’insérer à un spectacle, mais pas du tout, c’est une pièce ! On y raconte le café concert, j’ai écrit des textes, expliqué les personnages, etc... Ça ne peut pas s’intégrer dans un spectacle de music-hall.

 

Vous rendez en tout cas, j’y reviens, un très bel hommage dans votre livre à votre tante. Je pense aussi à l’évocation de ses derniers instants. Est-ce que vous diriez qu’elle a été véritablement l’accoucheuse de votre épanouissement ?

Oh oui, complètement ! J’avais déjà fait un grand chapitre à Tata dans Le Rêve de ma mère. J’étais sa revanche ! Elle a été une fille sacrifiée aux frères.

 

Elle voulait être prof...

Oui, mais elle a été sortie de l’école à 11 ans pour servir au bistrot. Ça l’avait profondément marquée, si bien qu’elle continuait d’essayer à apprendre le dictionnaire par cœur ! Il y avait chez elle un tel complexe, une douleur disons-le carrément, de ne pas avoir fait d’études, que quand mon fils a eu son Bac, elle s’est mise à refuser de jouer au Scrabble avec lui ! "Je ne peux plus jouer avec un bachelier"... C’est dire la douleur ancrée en elle qu’on l’ait privée de son rêve d’être professeur. J’en avais parlé avec Annie Ernaux, avec laquelle nous avions fait un interview croisé. Ses parents à elle tenaient un bistrot à Yvetot, certainement à la même époque que les parents de ma tante tenaient un bistrot à Yvetot ! Même milieu, peut-être même se connaissaient-ils, je n’en sais rien. Toujours est-il qu’Annie a eu cette chance d’être fille unique ! Pas de frère à privilégier... Et elle a pu faire ce qu’elle voulait. J’ai été la revanche de Tata, complètement.

 

J’ai raconté dans Le Rêve de ma mère un souvenir datant de quand j’ai quitté l’école pour rentrer aux Beaux-Arts - dont j’ai passé le concours à 14 ans et demi, pour y rentrer à 15 ans pile. Il y avait eu un conseil de famille, et je suppose, enfin j’en suis absolument certaine, que les autres ne comprenaient pas cette idée de me faire entrer aux Beaux-Arts : "elle n’a qu’a travailler tout de suite, pour gagner sa vie". Je me souviens très bien, par contre, du doigt de ma tante pointé vers moi, et de cette phrase qu’elle a martelée : "Celle-là fera ce pour quoi elle est douée !".

 

Sacrée phrase...

Sacrée phrase. Elle m’a défendue comme ça. J’ai un souvenir très précis de ce doigt pointé vers moi, et de cette phrase, avec les blancs entre chaque mot. Histoire de dire : celle-là, vous ne l’aurez pas !

 

Elle a eu l’occasion, la chance de vous voir réussir.

Oui, mais je vous dirais que le métier, ça elle n’a jamais compris.

 

>>> Un éléphant ça trompe énormément <<<

 

Le succès vous l’avez eu, vous, non pas en tant qu’instit, mais en tant qu’auteur. Est-ce que vous évitez de penser à votre enfance (dont je sais qu’il ne vous reste que des bribes) et à votre adolescence pour vivre mieux, ou bien avec le temps êtes-vous apaisée ?

Je n’ai aucun souvenir de mon enfance. Après Le Voile noir, il y a eu toutes ces lettres de lecteurs, et je peux dire que véritablement ils m’ont changé la vie. Quel auteur peut dire ça ? Pour le reste, je n’y pense pas tellement, à l’enfance, à l’adolescence. Je vais vous faire rire : en écrivant les petits textes qui composent ce livre, j’étais mentalement fixée sur les anecdotes sur les personnages. Sur Marielle, sur Rochefort, sur Varda. Je n’ai pas songé une seconde que je faisais une sorte d’autoportrait incroyable ! Enfin, lorsque j’écrivais des choses intimes, comme la phrase de Bernard sur mon refus d’avoir des enfants, j’en étais bien consciente. Mais je pensais surtout à la clocharde, à tous ces gens. Et ensuite les journalistes m’ont posé des questions très personnelles ! Je me suis dit, mince, je me suis encore dévoilée plus que je le pensais, en écrivant. Ma franchise me joue toujours des tours !

 

Justement vous venez de l’évoquer. Cette phrase de Bernard Giraudeau...

Oui... C’est extraordinaire quand on aime les mots. Vous savez que je suis devenue comédienne parce que j’écrivais. Des Beaux-Arts, on m’a envoyée au conservatoire deux fois par semaine pour que je continue à étudier des textes. On n’aurait pas pensé à m’envoyer au conservatoire sans cet orientateur professionnel génial qui avait dit : "Elle va perdre le contact avec les mots, or elle écrit, elle lit tout le temps, il est crucial qu’elle continue à étudier des textes". C’était ça, au départ. Comédienne c’est venu ensuite peut-être parce que, n’ayant aucun investissement là-dessus, j’y étais plus à l’aise que les autres. Quand on n’a aucune projection de soi dans quelque chose, je crois qu’on le fait assez aisément, comme ça pour s’amuser. Je n’avais pas le trac, d’ailleurs je ne l’ai toujours pas. C’est comédienne qui l’a finalement emporté pour me faire gagner ma vie, mais je reconnais que c’est un destin un peu bizarre, d’avoir bifurqué comme ça des Beaux-Arts vers la comédie. Mais, revenant en arrière, je comprends. J’avais beaucoup connu la solitude comme gosse à l’école, et la solitude du travail de peintre m’a effrayée. C’est la découverte des partenaires, des copains, de l’échange, qui m’a complètement séduite dans ce métier. Pour moi l’échange, cette découverte, ça a été un émerveillement. C’est ce qui m’a décidée à être comédienne.

 

Mais vous avez toujours plaisir à dessiner, à peindre ?

C’est très rare. C’est resté un peu comme, vous savez, ces gens qui vous disent qu’un jour ils feront le tour du monde à la voile. Moi je me dis parfois que peut-être un jour j’entrerai en peinture. Les dons restent, donc je peux faire d’assez jolies choses, mais je n’ai pas peint assez pour me dire peintre.

 

Mais quand vous le faites, ce plaisir vous l’avez ?

Dessiner, moins. Peindre oui. Mon truc c’est la couleur.

 

Bernard Giraudeau vous a donc fait comprendre que le refus d’avoir des enfants pour ne pas reproduire le drame de votre enfance était une forme de suicide. Diriez-vous que cette phrase a sauvé votre vie de la même manière que tous les retours que vous avez eus après Le Voile noir ?

Oh oui, certainement. Je suis encore ébahie. D’abord qu’il l’ait prononcée, parce que malgré l’amour que j’avais pour lui, il n’était pas un fin psychologue. C’était plutôt à l’emporte-pièce. Là il a fait preuve d’un coup de génie. Aimant les mots, j’ai compris tout de suite, à la seconde, à quel point c’était une vérité profonde. Et ça c’est étonnant. Ça a fait son chemin, et on n’en a plus parlé. Pas un mot de commentaire, rien du tout. Juste, j’ai compris qu’il avait raison. Et que c’était le suicide de toute une lignée, en fait. Par colère.

 

Vous en parlez beaucoup, de la colère, d’ailleurs.

Oui. Puisque c’est comme ça, je ne vous donnerai pas de descendants. Quelque chose comme ça. Et aussi la peur de renouer avec ce que j’appelais froidement le "merdier". C’est-à-dire le danger de perte, l’attachement, tout ce qui vous amène à souffrir un jour ou l’autre. J’en voulais plus !

 

Vous évoquez cette mesure-étalon du pire, précisément basée sur cette épreuve horrible de l’enfance. Est-ce que la maturité, la force que vous ont apporté la première de vos grandes épreuves, avec toute cette colère comme moteur, a eu tendance à plutôt accroître votre compassion, ou au contraire votre impatience envers les gens qui parfois se plaignent sans forcément qu’il y ait de bonnes raisons ?

Non, je n’ai pas beaucoup d’impatience. Je crois être assez tolérante envers les autres. Sauf envers une certaine bêtise crasse qui de temps en temps m’énerve. Je cherche toujours à voir le bon côté des choses.

 

Et vous avez fait de cette colère quelque chose de positif, éloigné de la rancœur ou de la haine.

Je l’ai transformée. Il y avait le projet d’un symposium sur l’orphelinat qui n’a pu avoir lieu à cause de questions budgétaires. Si j’avais pu parler là-bas, j’aurais dit ça : ne soyez pas trop pressés de mettre le nez des enfants dans leur malheur pour qu’ils l’acceptent, pour qu’ils pleurent. Faire pleurer les enfants qui veulent ignorer qu’ils souffrent, d’accord, mais pas trop vite. La colère aussi est salvatrice.

 

>>> Donnez-lui la passion <<<

 

Il y a une très belle chanson de Lynda Lemay qui s’appelle Donnez-lui la passion : il y est question d’une mère qui, de peur de partir trop tôt, fait la prière qu’au moins, même s’il est seul, son enfant ait une passion à laquelle s’accrocher. Cette prière vous l’avez faite pour les vôtres ?

Je crois avoir été à peu près comme ma tante, avec mes enfants. J’ai été à l’affût de leurs goûts et de leurs envies, en leur donnant tout de suite toutes les cartes en mains. Vous avez envie de prendre des cours de ceci, de cela ? OK, allez-y, mais attention, c’est vous qui êtes responsables. Si vous réussissez, ou si vous ratez, c’est votre responsabilité.

 

Dans la bienveillance et la complicité, comme votre tante...

Oui. Comme je l’ai dit, je ne savais pas trop quelle mère être, n’ayant pas moi-même de modèle de mère à imiter ou au contraire à rejeter. Je crois remarquer que les gens font souvent cela : soit les filles s’attachent à reproduire ce que leur mère a été, soit elles font exactement l’inverse.

 

Et est-ce que vous diriez que les parents devraient faire tout ce qui leur est possible pour faire éclore chez l’enfant une ou des passions ?

Oh oui je pense. Mais c’est compliqué maintenant, avec ces études à rallonge, et cette compétition souvent qu’on inculque aux enfants... J’en parlais encore avant-hier avec des amis qui étaient là et qui trouvaient effectivement extrêmement dur qu’on pousse les enfants à toujours mieux, toujours ceci... sans réellement se préoccuper de ce que sont leurs dons à côté. Maintenant, on va leur demander ce qu’ils ont envie de faire à 6 ans ? C’est inouï. On ne les laisse plus rêver, il faut tout de suite se spécialiser : lui c’est un matheux, lui plutôt cela, etc...

 

D’ailleurs vous avez déclaré lors d’une interview récente que vous ne pourriez plus faire les Beaux-Arts aujourd’hui, parce que dorénavant il faut le Bac...

Bien sûr... On ne peut plus prendre ce que j’appelle des chemins de traverse pour les enfants qui sont "spécialisables" très tôt. Ceux qui ne savent pas, enfin, laissez-les rêver, s’éclore avant de se décider. En troisième il faut absolument se choisir un parcours, et après on est coincé... Le reste de sa vie en dépend.

 

Il y a dans votre livre, nous l’avons un peu évoqué, beaucoup de moments très souriants et aussi des portraits très touchants. Comme celui de cette femme noire qui errait à Paris, détruite par la mort de ses enfants. Ou comme celui de Robert, cette homme de la Creuse qui était devenu un ami cher. Parler d’eux c’était pour vous comme une évidence ?

Oh oui... J’ai toujours cette phrase de Robert dans l’oreille : "J’me fais un p’tit bouquet", avec l’accent creusois. J’avais été frappée par ça. Vu la vie qui avait été la sienne, ses rêves brisés, et tous les renoncements, qu’il trouve toujours le plaisir de se faire un "p’tit bouquet". Moi ça me fait pleurer... Et cette femme, cette clocharde, je la vois encore, elle est gravée en moi. D’ailleurs c’est le premier truc que j’ai écrit. Vous savez, quand j’écrivais ces petits textes cet été, dans mon chalet en Creuse, j’ai retrouvé un papier jauni sous une pile : "Respire c’est d’l’iode, bon titre, mais je n’ai pas le livre qui va avec". Voilà, j’avais le livre. J’avais le titre depuis quelques années. Moi ça m’évoquait quelque chose comme "Vos gueules les mouettes !" Mais depuis je le trouve moins drôle, parce que les journalistes le prononcent correctement : "Respire, c’est de l’iode". Mais ça, ça me fait pas rire du tout. Ma grand-mère disait : "Respire, c’est d’l’iode", mais c’était compliqué d’écrire ça de cette manière. Le titre est drôle si on le prononce dans sa version originale.

 

C’est en tout cas un livre qui nous trimbale d’émotion en émotion. Une autobiographie qui n’en est pas une...

Non ça n’en est pas une mais effectivement, à la longue, ça devient un portrait en kaléidoscope. Un kaléidoscope aussi de manières de voir les choses. Il y a eu des débats avec mon éditrice, sur la pertinence d’y parler ou non des maçons de la Creuse ou de l’horrible déportation des enfants de la Réunion. Pour moi il fallait en parler. Et c’est un livre à digressions. C’est l’occasion de parler de cette histoire. Je ne sais pas si vous en aviez entendu parler, vous, des 2000 enfants de la Réunion. C’est totalement fou... Mais on n’en parle jamais. Les Réunionnais appellent encore ces déportés, envoyés dans la Creuse pour la repeupler, les "enfants de la Creuse". J’ai vu à la télévision, il y a peut-être deux mois, en rentrant du théâtre, la fin d’un film de télévision qui leur rendait hommage. Je ne les ai pas inclus, mais il y a des témoignages abominables... Notamment d’un jeune Réunionnais qui dormait avec les bêtes et à qui on donnait pour nourriture les excréments des animaux. Certains sont bien tombés, accueillis véritablement comme des enfants adoptifs. D’autres ont été traités comme des esclaves. Et ça a duré jusqu’en 1983. 20 ans !

 

Extrait de Respire, c’est de l’iode.

 

C’est bien que vous ayez mis ce fait en lumière...

Oui je crois. Comme l’histoire de l’origine des quartiers d’artistes à Paris. À cause des cimetières ! C’est un petit-fils de maçon de la Creuse qui m’a appris ça. Quand il y a eu le chemin de fer et que ces maçons se sont établis à Paris, à la fin du 19e, ils se sont installés là. Avant, je suppose qu’ils dormaient en chambrées, etc, mais à partir du moments où ils ont emmené leurs familles ils se sont établis là où ils travaillaient. Et ils ont emmené les copains dessinateurs, les copains peintres, les copains musiciens, et tout le monde s’est retrouvé autour des cimetières !

 

Mais c’est vrai qu’on apprend plein de trucs dans votre livre ! J’ai une dernière question sur un sujet pas très marrant, après ce sera plus léger, promis ! Autre passage émouvant, celui où vous racontez, vous qui aimez tant les chats, le dernier voyage de votre chatte Missoui. Et la façon bien différente qu’avaient vos enfants Gaël et Sara de vivre leur deuil...

Chacun a eu sa façon très différente de le vivre, l’un à l’opposé de l’autre. On connaît maintenant l’aspect transgénérationnel des choses. Je savais depuis longtemps que Sara était un peu le prolongement de moi. Souvent elle a fait les choses au même âge. On a même joué le même Shakespeare au même âge ! C’est un hasard qu’on le lui ait proposé, mais elle l’a joué exactement au même âge ! Et elle, instinctivement, compensait tout ce que je n’avais pas fait. Mon fils lui prenait l’option opposée, et il a réagi comme moi : pas la peine de se faire souffrir en plus, aller pleurer sur une tombe à quoi ça sert, déjà assez de chagrin comme ça...

 

C’est une question qui longtemps vous a fait peur, leur rapport au deuil ?

Je crois qu’ils sont assez sains et vivent cela avec un peu de distance. Mais je ne me suis pas vraiment posé la question. Il y a beaucoup de choses auxquelles je n’ai pas pensé, et c’est très bien !

 

Il est question dans le titre de votre livre d’évocations libres, manière de dire que ce n’est pas une autobiographie classique mais des bribes de vie racontées comme vous avez envie. La liberté c’est vraiment quelque chose qui vous caractérise depuis toujours ?

Complètement oui. C’est pour ça d’ailleurs que je termine sur ce sujet difficile de la fin de vie, et de décider de sa fin de vie. S’il y a une chose qui me terrorise, c’est la perte de ma liberté...

 

Est-ce qu’il y a des choses que vous auriez eu envie de raconter dans ce livre mais que, pour x ou y raison, vous auriez renoncé à inclure dans sa version finale ?

Pas vraiment... J’ai simplement coupé une phrase, ça valait mieux...

 

C’est trop compliqué de faire dans la nuance de nos jours ?

On ne va pas revenir sur des questions un peu polémiques. Une dame m’a dit un jour, en s’excusant, que peut-être après ce que j’ai vécu, je ne pouvais pas comprendre certaines choses. Notamment le fait d’être sous influence. Peut-être avait-elle raison...

 

Je remarque Anny que ce livre, comme la grosse majorité de tous les autres parus depuis presque un demi siècle, ont été édités au Seuil. Il y a une raison particulière à cela ?

Je n’ai jamais eu de bonne raison de changer d’éditeur. Il a toujours été épatant avec moi, depuis le début. Je ne me suis engueulée avec personne. Mon éditeur depuis trois ou quatre livres est parti récemment, et je me suis très bien entendue avec ma nouvelle interlocutrice. Je trouve ça bien d’avoir tous ses livres chez le même éditeur. Quand on fait des salons c’est pratique. Ils ont tout en s’adressant au même.

 

Vous vous êtes porté bonheur réciproquement, disons. Qu’est-ce qui vous manque de Paris quand vous êtes dans la Creuse, et a contrario pourquoi voulez-vous rentrer vite dans votre paradis creusois quand vous êtes à Paris où ailleurs ?

Ce qui me manque à Paris, c’est la vraie nature. Des arbres avec de l’herbe autour, et pas du béton. J’aime vraiment les arbres et je suis atterrée, en Creuse, de voir que les chênes sont à peu près condamnés, à coup sûr. Ils meurent les uns après les autres. Le chêne a des racines en surface, pas pivotantes. Les arbres qui ont des racines en surface sont les premières victimes du réchauffement climatique... Les chênes vivent, mais toutes les grandes branche du haut sont mortes. On sait qu’immanquablement, en trois ou quatre saisons, il y a pas mal de chênes morts au milieu des champs... C’est vraiment triste. Donc oui la vraie nature, l’espace me manquent à Paris. Par contre, quand je suis dans la Creuse, au bout d’un moment, si je n’ai pas de jardinage à faire, pas de livre à écrire, je m’enquiquine franchement. J’aime bien avoir des gens autour ! D’autant que je vis seule. J’en parle d’ailleurs, de cet échange avec Mme Varda...

 

Et vous avez vos chats dans la Creuse et à Paris ?

Oui ils font le voyage, ils sont habitués.

 

Vous en avez combien en ce moment ?

Trois. Mais un de vingt ans qui... Il va y avoir un deuil, j’essaie de m’y préparer. Je lui parle en lui disant, je t’en supplie, ne me fais pas ça un matin d’émission ou de salon du livre, je vais partir dégoulinante. Un jour où j’aurais au moins trois jours pour pleurer dans mon coin.

 

>>> Les Compères <<<

 

Touchons du bois... J’ai revu il y a peu, avec plaisir, Les Compères de Francis Veber. Je sais que c’est compliqué en ce moment d’évoquer Depardieu...

Oh, il vieillit très, très mal...

 

Quels souvenirs gardez-vous de ce tournage ?

Je n’en ai pas beaucoup de souvenirs, à vrai dire. J’ai un souvenir, un peu anecdotique. Je ne connaissais rien à l’alcoolisme, pas de cas autour de moi, à part des grands-pères qui sont morts de ça. On a pris un pot un jour, une glace, et un de mes camarades de tournage a demandé au serveur s’il y avait de l’alcool dedans. J’ai ri, "bah, de l’alcool dans une glace..." Il m’a répondu que les papilles avaient de la mémoire, que les petites cellules avaient une mémoire, et qu’un microgramme d’alcool dans une glace, ou dans une sauce, pouvait vous faire replonger. Il était en train de se soigner. J’avais été frappée par ça. Et ça m’a ouvert les yeux sur ce combat.

 

Si on parle de souvenirs, il y a un film que j’ai revu avec grand plaisir, mais qui malheureusement n’a pas vraiment été numérisé. On a réussi à organiser une projection avec une amie, j’avais demandé à le revoir parce que pour le coup j’en ai de grands souvenirs : c’est Psy, de Philippe de Broca. Ils ont trouvé des bobines. Le film est un peu sépia, un peu rougi, mais moi en tant que photographe ça ne me gêne pas. On l’a revu en public, les gens étaient tordus de rire. Je ne l’avais revu, j’avais peur qu’il ait vieilli mais non. J’avais eu une belle complicité avec Patrick Dewaere, et j’ai rencontré lors de ce tournage deux comédiens au tout début de leur carrière, je les avais repérés dans l’idée de faire quelque chose avec eux un jour, c’était Darroussin et Catherine Frot...

 

>>> Psy <<<

  

Vous avez eu du flair !

Oui, je ferais pas un mauvais casting. Ce film vaudrait le coup d’être numérisé. Et quel rythme ! Moi ça m’a sciée. Si les gens qui nous pondent des comédies maintenant pouvaient le voir... Extraordinaire.

 

Après notre première interview de février 2024, j’avais mis La Face de l’Ogre en ligne. Pourquoi pas Psy...

Oui... Après, je sais qu’il y a des DVD qui existent. Mais on ne peut pas les projeter sur grand écran. J’avais proposé ça pour un ciné-club à Aubusson, en Creuse, mais ils m’ont dit que c’était impossible. Sur une télé à la rigueur...

 

Je note ! Merci. Vous avez souvent été sur la scène de théâtres pour porter les textes d’autres. Auriez-vous envie d’y porter un texte à vous ? Et pourquoi pas quelque chose de plus personnel, où par exemple vous raconteriez vos anecdotes ?

Nous avons monté un jour un spectacle qui n’a pas eu de chance... C’est tombé en plein pendant les Gilets jaunes. J’ai eu la chance, vous le savez, d’avoir "mon" documentaire dans la collection "La France en vrai" de France 3, par Ninon Brétécher. Il y a quelques années, Ninon m’avait appelée pour me proposer de monter un spectacle où j’aurais lu de grands passages des Chats de hasard, qu’elle avait beaucoup aimé. Nous avons toujours sous le coude ces textes choisis, avec des idées pour quelque chose de mi-lecture mi-joué. Il n’est pas impossible qu’un jour me prenne l’idée d’y revenir. Pourquoi pas dans ce théâtre où j’ai adoré jouer Mes chers enfants de Jean Marbœuf, Le Lucernaire ! J’adorerais. Mais sinon, je n’ai jamais vraiment eu envie d’écrire pour le théâtre.

 

Mais raconter votre vie un peu comme ça, sur scène...

Non, je ne crois pas... Si c’est lu ça n’a pas grand intérêt. Me raconter moi, je l’accepte parfois, quand on fait ce qu’on appelle des "rencontres" à propos d’un livre ou autre. Mais une fois de temps en temps.

 

Vous m’avez confié que vous adoreriez jouer la clocharde de votre Tour des arènes...

Oui ! Mais c’est mal parti... Je viens justement de refuser quelque chose pour la télévision. On n’en sort pas, du flic et de la fliquette... Il n’y a plus que ça. Comme s’il y avait une charte d’écriture où il fallait un rebondissement toutes les dix minutes, etc. Alors que mon histoire, c’est un conte. Je crois que les petites histoires qui se déroulent comme ça, simplement, sans qu’il y ait un suspense, n’est pas dans leur charte d’écriture.

 

D’ailleurs vous voyez que la plupart des chaînes sont passées, pour leurs fictions, au format 55 minutes...

Oui de plus en plus. De temps en temps ils se paient un unitaire, mais il faut toujours des rebondissements, du suspense... Ce roman, je ne vois pas comment ça pourrait se faire. Pourtant, indubitablement, c’est un film ! Comme un peu tous mes romans d’ailleurs. Je pense à Une soirée, qui pour moi est aussi un film.

 

J’ai lu aussi L’Admiroir, qu’on pourrait pareillement imaginer adapté à l’écran...

Ou Le Nez de Mazarin, qui est terrible... Il y a trois mois, quelque chose comme ça, j’ai eu par mon agent un message qui disait en substance : "Je voudrais dire à Mme Duperey qu’elle a peut-être contribué à sauver la vie de quelqu’un avec un de ses livres". J’ai été surprise, et ai été un peu plus tard en contact avec lui. Dans Le Nez de Mazarin, il y a une femme qui sommeille dans la voiture de son mari, en Camargue. Et tout à coup elle voit sans réagir, les yeux mi-clos, une espèce de tache. Son mari peut croire qu’elle dort, mais elle s’aperçoit sans réagir que c’est un blessé qui est couché sur le bas-côté. Elle ne réagit pas et comprend en même temps que son mari n’a pas ralenti... Et en un an, elle détruit sa vie, à cause de ça. Elle refoule le truc. Ça la gangrène et ça finit par la tuer, à la fin. Terrible ! Et donc, ce type me dit qu’il se gare dans un de ces parkings à escargot, vous savez. Tout à coup, il voit un type qui remonte à toute vitesse du côté voiture avec une longue corde à la main. L’homme me dit qu’il s’est garé, et mon roman, qui l’avait beaucoup marqué, lui est revenu, paf, comme ça. Cette femme était passée à côté d’un truc, lui ne voulait pas passer à côté. Il remonte, le type était en train de se pendre au premier étage. Heureusement m’a-t-il expliqué, il a réussi à le maintenir, et comme c’était au premier étage, le téléphone passait et donc il a pu appeler les secours. Un roman ! 30 ou 40 ans après ! C’est étonnant...

 

C’est vraiment une belle histoire ça ! À propos de la clocharde du dernier roman justement, est-ce qu’il y a d’autres types de rôles auxquels vous aimeriez vous essayer ?

Je n’ai jamais vraiment planifié ces choses. Mais c’est vrai que j’aime les rôles très différents, très éloignés de moi. J’aime faire des compositions... Et j’ai eu du pot ! Quand on a terminé les Famille formidable, j’étais persuadée qu’on n’allait me proposer que des rôles de grandes gentilles. Mais le premier truc qu’on m’a offert après, ça a été un personnage monstrueux, qui était la mère du tueur, dans une fiction qui s’appelait Le Tueur du lac. Elle n’aimait rien ni personne. Monstrueuse, vraiment ! Un peu plus tard j’ai joué une psychopathe pour un téléfilm qui s’appelait Petit Ange, pour la télévision. Une femme qui rendait ses enfants malades. Jusqu’à une paysanne qui va se retrouver au milieu d’une histoire terrible, un de mes derniers rôles en date, dans Mort d’un berger. J’ai eu une chance incroyable !

 

Ce n’est donc pas vous qui avez sciemment fui les rôles qui vous auraient raccrochée à Catherine Beaumont ?

Non. Mais je dois aussi le dire honnêtement : il n’y a pas des milliards de propositions. Quand je refuse quelque chose, c’est vraiment parce que c’est inintéressant à jouer. Ou bien je ne m’en souviens plus. J’oublie vite. Mais on ne m’a pas trop proposé de rôles à la Catherine Beaumont.

 

>>> La Face de l’Ogre  <<<

 

Très bien... Comment réagiriez-vous si quelqu’un vous disait vouloir faire une nouvelle adaptation de La Face de l’Ogre ?

Je ne sais pas du tout... Après, il faut avoir en tête que c’est le roman de Simone Desmaison. Je n’en ai rien gardé, à part le principe de base. D’ailleurs on a failli ne pas le faire. C’est grâce à son frère, José Giovanni, qu’on a trouvé une solution : elle ne retrouvait tellement pas son livre dans mon histoire que le film a failli ne jamais exister. Il m’a suggéré de lui faire cosigner les dialogues. Et elle a accepté. Je n’ai gardé que la base de l’histoire : le pendu, la femme dans la montagne... Donc pour vous répondre, il faudrait adapter le roman. Ce n’est pas un scénario complètement original.

 

La Face de l’Ogre avait été réalisé par Bernard Giraudeau, auquel vous rendez justement hommage dans le livre. Mais j’ai l’impression qu’on l’a pas mal oublié. Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de lui ?

Bernard avait une écriture très poétique. C’était un voyageur... Mais vous savez, on ne parle pas beaucoup de lui c’est vrai, mais c’est pareil pour les autres. Les acteurs ou même les écrivains sont très vite oubliés. Certains jeunes acteurs ne connaissent même pas Rochefort ! Si vous leur parlez de Delphine Seyrig, de gens du théâtre d’avant, alors là...

 

On oublie vite...

Il y a cette histoire où je raconte avoir connu Elvire Popesco à la fin de sa vie. Elle était immense, mais personne ne sait plus, même des acteurs de 40 ou 50 ans, qui est Popesco !

 

>>> Les Haricots <<<

 

Vous avez chanté pas mal de chansons dans Viens Poupoule ! et d’autres récemment avec Frédéric Zeitoun...

Justement, on a fait quelque chose hier au salon du Livre de Châteauroux. À 11h30, sous un endroit qui est fait pour des spectacles ou des conférences, on a eu 200 personnes qui ont écouté les deux chansons que nous avons interprétées, avec Frédéric (dont la chanson qu’il m’a écrite) et un pianiste. On a vu que c’était comble, on s’est dit : bientôt l’Olympia ! J’aime beaucoup Frédéric, et hier je lui ai fait une surprise, moi qui n’aime pas les surprises ! Je me suis entendue avec le pianiste, au débotté, sans répéter : il y a une vieille chanson de Bourvil que j’adore, une chanson de saison, au moment des semis pour les jardiniers, Les Haricots. Si vous ne l’avez jamais écoutée, allez voir, c’est une petite splendeur de chanson ! Je crois qu’il l’avait d’abord chantée dans une opérette qui s’appelait La Route fleurie. Et j’ai eu l’immense surprise de voir que Frédéric ne la connaissait pas. J’ai été ravie de la lui faire connaître !

 

Mais par exemple ces chansons-là, y compris celle de Bourvil, vous pourriez vouloir les reprendre, pas dans Viens Poupoule ! mais dans un spectacle musical à vous ? 

Pourquoi pas !

 

Vous m’aviez dit il y a quelque temps qu’écrire vous-même des chansons ne vous intéressait pas du tout. Mais enregistrer vous-même un album avec des chansons que vous aimez bien ou que des gens auraient écrites pour vous, ça pourrait vous tenter ou pas du tout ?

 

Le problème c’est que je pense à ça, je pense tout de suite à spectacle, et pas à album. On me dit, pas de spectacle sans album. Moi je suis dubitative... Oui, j’ai déjà noté, bien évidemment, des chansons que j’aimerais chanter un jour, sur un thème qui serait peut-être "une vie de femme", en partant de l’enfance, en passant par l’adolescence, etc... Histoire d’imager le parcours différent d’une femme, sous tous ses angles. Mais penser "album", j’ai du mal. Je veux tout de suite imaginer le piano sur scène et être face aux gens.

 

Mais l’album ne précède pas forcément le spectacle ?

Oui, peut-être...

 

Vous êtes consciente d’être pour pas mal de gens, femmes mais pas que, une vraie source d’inspiration ?

Oui, c’est assez marrant. C’est assez troublant, même... Tout cela tient beaucoup aux Famille formidable, que les gens ont tellement aimées. Il y a un vrai amour pour cette série. Il y a eu Le Voile noir aussi... Et le fait que ce livre ait été finalisé juste avant le début de la série, encore une fois c’était inouï.

 

Trop bien organisé, comme vous dites !

Trop bien organisé, oui... Mais quand on me dit : "Vous nous faites du bien parce que vous amenez un rayonnement", là je suis très contente. Dans ce monde qui va de plus en plus mal, j’avoue faire ce que je ne pensais jamais faire : l’autruche totale. Je ne veux plus voir... La multiplication des dictateurs, les dangers de partout, cette bagnole électrique qu’on veut nous fourguer à tout prix, les fausses bonnes idées, etc !!! Ce monde ne progresse pas. Si j’amène une petite lumière je suis contente.

 

D’où ce besoin désespéré de rire que vous évoquiez...

Oui, c’est vraiment la meilleure chose à faire en ce moment. Et arriver à se protéger. On n’en peut plus de ces infos...

 

J’ai eu la chance l’an dernier d’interviewer à deux reprises Françoise Hardy, peu avant son décès. Elle m’a notamment confié que sa grande fierté, c’était son fils Thomas, pas simplement ce qu’il faisait mais ce qu’il était. Vous diriez la même chose ?

Oh oui, bien sûr... J’ai des enfants épatants. Très bien sur leurs pieds. Aux mères qui doute je dis : ayez confiance en vos enfants. Je n’ai pas été spécialement éducatrice, mais quand ils étaient ados, j’entendais dire que les enfants avaient besoin de révolte pour se construire contre quelque chose. Moi j’étais terrifiée : contre quoi allaient-ils se construire vu que j’étais d’accord avec tout ? Je vais en faire des chiffes molles. Mais ils se sont construits avec, pas contre, et ça va !

 

Très bien. Vous m’avez confié ne pas beaucoup dessiner, mais comment croqueriez-vous un autoportrait un peu caricatural ?

Oh... Un jour j’en ai fait un, en deux-trois coups de crayon ! Je vous l’envoie, c’est moi un peu plus jeune. J’ai trouvé que ça me ressemblait bien !

 

Anny vue par Anny. Date : indéterminée. ;-)

 

Quels sont vos projets et surtout vos envies pour la suite Anny ? Vous avez touché à tout ou presque, est-ce qu’il y a encore des choses qui vous font rêver ?

Pas forcément... Je veux surtout continuer à jouer. Par exemple j’ai réalisé un rêve avec Viens Poupoule !, un spectacle chanté. Je ne l’avais pas fait depuis Bernard, depuis notre comédie musicale. À l’époque on n’avait pas eu envie de réitérer le genre parce qu’on avait beaucoup souffert en tournée. C’était parfois compliqué dans certaines salles. "Ils chantent, ils dansent ou ils jouent la comédie ?", les trois mon capitaine ! On a été parmi les précurseurs. Chanter aujourd’hui c’est ce qui m’enchante le plus. Je pense aussi à une chanson de Marie-Paule Belle que j’ai chantée un jour pour elle et que j’adore : Les Petits Dieux de la maison... Je pourrais la rechanter ! Et j’adore Marie-Paule, tellement heureuse qu’elle ait retrouvé la scène !

 

Un dernier mot Anny ?

Tâchons d’être heureux !

 

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8 avril 2024

Frédéric Quinonero : « Il y aura beaucoup de larmes aux adieux de Sylvie Vartan... »

Lors de mon interview du mois dernier avec Jacques Rouveyrollis, « magicien » des lumières pour nombre des plus grands, a rendu hommage à celles et ceux qui ont croisé sa route - route qui d’ailleurs se prolonge pour le plaisir de tous. Parmi eux, une artiste, une femme qu’il appelle invariablement son « porte-bonheur », Sylvie Vartan - il l’accompagnera d’ailleurs pour sa tournée d’adieux qui débutera cet automne.

 

C’est justement d’elle dont il sera question aujourd’hui, puisque le biographe Frédéric Quinonero, fidèle de Paroles d’Actu, vient de consacrer à Sylvie Vartan une bio complète et touchante, empreinte de sa part d’une tendresse, d’une nostalgie qui renvoient à sa propre jeunesse, lorsqu’elle fut, aux côtés de Johnny, de Sheila et de Françoise, une des idoles qui l’ont fait rêver et qui l’ont aidé à grandir. Merci à lui pour cet échange. Les adieux de Sylvie Vartan, Michel Delpech les évoquait il y a longtemps, on y est presque, et c’est pour beaucoup un peu une page qui se tourne... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU. Q. : 17/03 ; R. : 04/04.

Frédéric Quinonero : « Il y aura

 

beaucoup de larmes aux adieux

 

de Sylvie Vartan... »

 

Sylvie Vartan, les chemins de sa vie (Mareuil Éditions, février 2024)

 

Frédéric Quinonero bonjour. Sylvie Vartan fait partie de ces figures qui depuis toujours accompagnent et rythment ta vie. Ça a été quoi ton histoire avec elle ? Quelle place l’enfant que tu étais lui a-t-il accordée aux côtés des Johnny, Sheila, Françoise ?

 

Sylvie Vartan a eu tout de suite une place privilégiée du fait qu’elle était la femme de mon idole. Mais comme elle n’était pas que cela, bien sûr, elle a accompagné toute ma vie… J’ai d’abord connu Johnny, puis j’ai vu Sylvie à la télé, elle chantait Loup et Annabel. C’était son époque pop-rock, avec ses musiciens Micky Jones et Tommy Brown. J’ai adoré son style. Je trouvais que Johnny et elle formaient un couple idéal. Je continue à penser qu’ils sont indissociables… Sheila a marqué mon enfance, mais j’étais assez frustré de ne pas la voir « en vrai », c’est-à-dire sur scène. Elle y est venue, mais trop tard selon moi… J’ai été ébloui devant Sylvie, en 1973, avec Johnny dans les arènes d’Alès. Puis, à l’adolescence, la mélancolie de Françoise m’a happé. Comme elle j’avais une vision absolue de l’amour, avec une propension pour les amours de dépendance ou faux amours, et j’ai beaucoup pleuré en écoutant en boucle ses chansons les plus désespérées (rires).

 

Ce qui frappe, quand on découvre Sylvie Vartan via ton livre, c’est sa personnalité, une force de caractère peu commune. Pour l’expliquer, faut-il avant tout chercher dans ses chemins d’enfance, l’exil de sa famille face au communisme sauce Staline, la conscience aussi d’inégalités de fait ?

 

L’épreuve de l’exil forge la maturité. Très jeune, Sylvie a compris sans le formuler, ni l’analyser comment fonctionne le monde. Elle a vu ses parents se sacrifier pour que leurs enfants ne manquent de rien, son père qui était un artiste obligé de se lever aux aurores pour aller travailler aux Halles… Elle a su très tôt qu’il lui faudrait batailler plus qu’une autre pour réussir et elle se l’était promis pour rendre à ses parents ce qu’ils avaient perdu en quittant leur pays.

 

>>> La Maritza <<<

 

Tu évoques longuement, notamment en début d’ouvrage, ses retours émouvants en Bulgarie, jusqu’à cette petite fille qu’elle a adoptée. Ses racines, sa famille, ont eu pour elle plus que pour d’autres artistes, une importance capitale, j’ai envie d’écrire « décisive », dans sa vie ?

 

Oui, car une partie de sa famille était restée là-bas, notamment son grand -père qu’elle adorait et qu’elle n’a plus jamais revu. Revenir en Bulgarie, retrouver ce pays qui l’a vu naître était un désir brûlant pendant de longues années, qui ne pouvait se réaliser qu’à partir du moment où le régime totalitaire qui avait fait fuir ses parents serait tombé. C’est arrivé en 1989, avec la chute symbolique du mur de Berlin. Plus tard, il lui était naturel d’adopter un enfant bulgare, quelqu’un qui lui ressemble.

 

Son histoire avec Johnny mériterait à elle seule de remplir plusieurs saisons d’une série télé. Ils se sont aimés à la folie, admirés, quittés, remis ensemble, et en tout cas toujours gardé l’un pour l'autre, jusqu’à la mort d’Hallyday, respect et tendresse. Peut-on dire qu’il y avait réellement incompatibilité entre eux s’agissant d’un projet de vie en commun, elle très mature, stable, lui « trop » en quête de tout cela ?

 

Ce fut un amour passionnel, un amour de jeunesse qui a duré bon an mal an deux décennies. Leur couple est devenu mythique, car symbole d’une époque faste et glorieuse. Ensemble ils ont connu les turbulences de cette génération éprise de rythme et de liberté. Mais ils n’ont pas évolué de la même façon : Johnny n’aspirait pas à la vie bourgeoise souhaitée par Sylvie, il est toujours resté ce rebelle déraciné qui ne se sentait vraiment à l’aise et heureux que sur scène, au contact du public. Leur fils David les a unis à jamais. La tendresse entre eux est demeurée intacte jusqu’au bout, malgré l’adversité. Ils l’exprimaient en se retrouvant quelquefois pour des duos.

 

>>> Tes tendres années <<<

 

Johnny, 50 ans, Parc des Princes. Johnny, Sylvie, Tes tendres années. J’ai revu la séquence qui donne quand même des frissons. Ça t’avait fait quoi, à toi ?

 

C’était encore plus émouvant dans le stade, au milieu de la foule. Subitement, c’est comme si tout le monde s’était arrêté de respirer. Il y a eu un étrange silence d’église dans ce lieu bondé, et seule la voix de Sylvie, tremblante elle aussi d’émotion, a résonné. Des frissons m’ont parcouru, bien sûr. Des larmes coulaient sur les visages autour de moi. Ça a été le moment le plus émouvant de ce spectacle des 50 ans de Johnny. À la sortie, quelqu’un a dit : « Johnny a chanté avec sa femme ».

 

Tony Scotti, c’est l’anti-Johnny par excellence ? L’adulte qui a su lui apporter peut-être une sécurité à laquelle elle aspirait ? Est-ce qu’à partir du moment où elle a été avec lui, artistiquement parlant son influence bénéfique s’est ressentie ?

 

Tony est moins rock’n’roll (rires). C’est un homme plus responsable, plus rassurant. Sylvie l’a rencontré lorsqu’elle avait 37 ans, à un âge où elle avait envie d’un certain confort. Même si sa vie professionnelle continuait à être trépidante, elle avait enfin trouvé une épaule solide où s’appuyer. Également artiste, ancien acteur et chanteur, Tony a été son conseiller puis le producteur de ses spectacles. Il l’a accompagnée partout à travers le monde. Il la rencontre en 1981, lorsqu’elle prépare son show au Palais des Sports. L’image qu’elle lui renvoie est glamour – elle chante Le Piège dans une gigantesque toile d’araignée –, et c’est cette Sylvie-là, inspirée dans ses shows de la chanteuse et actrice américaine Ann-Margret, qui fait succomber Tony. Grâce à lui, elle se produira à Las Vegas et Atlantic City.

 

J’ai découvert en lisant ce livre à quel point elle était admirée, y compris pour ses shows impressionnants, notamment vers la fin des années 70. Mylène Farmer avant l’heure, vraiment ?

 

Les deux artistes sont très différentes. Sylvie était moins nimbée de mystère, mais côté spectacle elle dominait la scène à cette période, avec des shows grandioses qu’elle promenait à travers le monde et qui en ont inspiré plus d’une, dont Mylène probablement. Sylvie rêvait ses spectacles et s’entourait des bonnes personnes, chorégraphes, danseurs, metteurs en scène et en lumières, pour les réaliser. Elle a toujours choisi ses chansons en fonction de la scène.

 

Comment expliques-tu qu’elle ait connu après cette folie un parcours à mon avis plus confidentiel ? Une envie justement de faire des choses plus intimistes ?

 

Toutes les chanteuses et les chanteurs issus des années 1960 ont eu un passage à vide dans les années 1980, y compris Johnny qui a connu un second souffle grâce à Berger et Goldman. Seule France Gall a eu sa période de gloire dans cette décennie-là. Pour Sylvie, cela coïncidait avec les débuts sur la scène musicale de son fils David, qu’elle a accompagnés avec Tony Scotti. Le vrai tournant a été son retour en Bulgarie, en octobre 1990. On a découvert à travers le concert émouvant à l’auditorium de Sofia et le reportage réalisé pour « Envoyé spécial » une Sylvie nouvelle, vraie, à fleur de peau. Une proximité avec les gens qu’on ne lui connaissait pas. Une intimité qu’elle va ensuite entretenir avec le public français, pour son plus grand bonheur.

 

Je ne savais pas non plus, avant de lire cette bio, combien elle a eu plaisir, tout au long de sa carrière, à reprendre des standards très variés, française, U.S., j’en passe, au cours de ses spectacles. Ses influences musicales, en résumé ?

 

Sylvie Vartan a toujours eu un goût marqué pour la comédie musicale et ne perdait jamais de vue la possibilité pour elle de concevoir un visuel autour des chansons. On se souvient de ses formidables tableaux chorégraphiés et des entrées prestigieuses sur No more tears (Enough is enough), le hit féministe de Donna Summer et Barbra Streisand, Flashdance / Danse ta vie, ou encore It’s raining men des Weather Girls. Plus loin dans le temps, mis en scène par Jojo Smith, le chorégraphe de Saturday Night Fever, le final de l’Olympia 70 sur Let the Sunshine in avait marqué les esprits et opéré un virage dans la carrière scénique de Vartan. À l’époque, elle avait plaisir à puiser aux influences blues et country américaines (Creedence Clearwater Revival) ou soul (Isaac Hayes). Lors des concerts produits par Tony Scotti à Vegas et Atlantic City, elle s’est appropriée des standards français connus outre-Atlantique et des hits américains, dont Bette Davis eyes, plus tard accompagnée d’une chorégraphie sensuelle au Palais des Congrès de Paris… Elle a aussi emprunté des classiques de la chanson française pour les faire connaître au Japon, où elle est une véritable star. Et lors de son retour en Bulgarie, elle a repris des chansons locales et livré une version émouvante de la chanson de Lennon, Imagine, qui s’imposait. Rythme et émotion, toujours.

 

>>> Imagine <<<

 

Comprends-tu, justement, sa grande popularité au Japon ?

 

C’est La plus belle pour aller danser qui fut le détonateur de cet engouement des Japonais pour Sylvie Vartan. Elle l’explique par la partition musicale de la chanson qui aurait évoqué chez eux quelque chose de familier. Les Japonais étaient également fascinés par sa chevelure blonde. Une blondeur surnaturelle. Ils ont aimé aussi la personnalité de l’artiste, son élégance, sa beauté.

 

>>> La plus belle pour aller danser <<<

 

Sa chanson signature à ton avis, La Maritza ou La plus belle pour aller danser ? C’est la même personne qui interprète ces deux titres emblématiques ?

 

C’est la même personne à deux moments importants de sa vie. Lorsque Charles Aznavour écrit le texte de La plus belle pour aller danser, la chanteuse vit ses fiançailles avec Johnny qu’elle épousera l’année suivante. Ils incarnaient tous deux la jeunesse de l’époque et elle était cette jeune fille de la chanson à qui les adolescentes rêvaient de ressembler. La Maritza sort en 1968. L’événement pour Sylvie c’est son premier Olympia en vedette. Jusqu’alors elle avait partagé l’affiche avec quelqu’un. Jean Renard décide alors de lui composer une chanson intemporelle, de celles qui s’inscrivent dans une carrière et dans le patrimoine musical. Pierre Delanoë s’inspire de son histoire, de ses origines. Et Sylvie en fait un hymne qui ne quittera plus son répertoire.

 

>>> Par amour, par pitié <<<

 

Les chansons que tu préfères d’elle, celles qui, aujourd’hui comme hier, t’ont particulièrement touché ?

 

Celles qui me viennent spontanément : La Maritza, dont on vient de parler, Par amour, par pitiéToutes les femmes ont un secret, Je croyais, La drôle de fin, Quand tu es là, Je pardonne, C’est fatal, Loup, Aimer. Cela fait un bon top 10 !

 

Celles dans lesquelles elle se dévoile le plus, bien que les mots ne soient pas d’elle ?

 

Beaucoup de chansons la racontent, finalement. Les volets bleus, La Maritza, Le bleu de la mer Noire évoquent sa Bulgarie natale et l’exil. Elle se raconte beaucoup aussi dans Il y a deux filles en moi, Sensible, Forte et fragile, Je n’aime encore que toi, Toutes les femmes ont un secret… Elle s’adresse à ses enfants et petits-enfants dans Ballade pour un sourire, Le roi David, P’tit bateau, Darina, Les yeux d’Emma. Quant au couple qu’elle formait avec Johnny, ils échangeaient beaucoup en musique : Que je t’aime pour lui, Aime moi pour elle. Et les chansons Non je ne suis plus la même, Pour lui je reviens, L’amour au diapason, Bien sûr et tant d’autres semblent raconter leurs ruptures et réconciliations. Sans parler de leurs duos J’ai un problème et surtout Te tuer d’amour, passionné et torride.

 

>>> Forte et fragile <<<

 

Quelques mots justement sur son entourage artistique, notamment ceux qui ont écrit et composé pour elle ? À cet égard aussi, elle a toujours fait preuve de discernement ?

 

La plupart des auteurs qui ont écrit pour elle la connaissent bien pour avoir partagé des moments de sa vie, de Gilles Thibaut à Jean-Loup Dabadie, en passant par Didier Barbelivien et Michel Mallory. Ce dernier a écrit des centaines de chansons pour elle et pour Johnny. Il a raconté leur histoire. Chacun, comme je l’ai dit, se renvoyait la balle.

 

Un mot sur sa collaboration avec Jacques Rouveyrollis ?

 

Je suis ravi d’apprendre qu’il éclairera son dernier spectacle. C’est un merveilleux metteur en lumières, un magicien. Je l’évoque dans mon livre à plusieurs reprises. Je me souviens en particulier d’une séquence au Palais des Sports 1981 pour la chanson Mon père. Jacques Rouveyrollis avait conçu près de Sylvie une fenêtre filtrant une lumière bleutée. Très symbolique.

 

>>> Mon père <<<

 

Cet automne, elle repartira pour une tournée d’adieux, « Je tire ma révérence », où on imagine d’ailleurs qu’elle reprendra le titre de Jean Sablon, ou peut-être celui de Véronique Sanson ? Je sais que tu compteras parmi ses spectateurs. Qu’attends-tu de ce moment ?

 

Qu’on se dise je t’aime une dernière fois. C’est une longue et belle histoire l’amour entre une chanteuse et son public. On va probablement beaucoup pleurer.

 

Si tu pouvais, les yeux dans les yeux, lui poser une question, une seule, à cette femme que tu aimes depuis toujours, quelle serait-elle ?

 

Est-ce qu’on peut dîner tous les deux ensemble, Sylvie ?

 

Trois adjectifs, trois mots pour la qualifier ?

 

Mélancolique, forte et fragile.

 

Françoise Hardy vient d’avoir 80 ans. Sylvie Vartan les aura cet été. Ça te fait quoi, de voir tes idoles de jeunesse atteindre ce cap-là ?

 

Cela me renvoie à mon propre vieillissement… La vie passe vite. C’est assez douloureux, en fait, de voir ses idoles vieillir. On les voudrait éternellement jeunes.

 

Tu as lu l’autobio de David Hallyday, plusieurs fois cité dans le livre. Qu’est-ce qu’il a reçu de sa mère, qu’est-ce qu’il a reçu de son père s’agissant des traits, de la personnalité ? C’est quelqu’un dont tu aimerais écrire toi-même la bio ?

 

Il a probablement reçu de sa mère et de sa grand-mère, sa chère Néné, des valeurs refuge, un bel équilibre et une force de caractère. De Johnny il a sûrement hérité de quelques failles qui le rendent vulnérable et touchant. Et le sens de la dignité, commun aux deux. Et bien sûr le goût viscéral de la musique.

 

Qui te transporte dans les artistes d’aujourd'hui ?

 

J’essaie autant que possible de me tenir au courant. Mais je n’ai plus le comportement de fan que j’avais à l’adolescence. Ce sont surtout les chansons qui m’interpellent. Je ne suis plus trop inconditionnel d’un artiste, même si je peux me laisser séduire par la personnalité de quelques-uns. Récemment, la voix de Zaho de Sagazan. L’énergie de Suzane. La mélancolie et le romantisme de Pomme. Le côté engagé et populaire de Gauvain Sers. Et quelques artistes plus en marge, comme Benoît Dorémus et Frédéric Bobin. Et plein d’autres. J’essaie d’aller à la découverte de chanteuses et chanteurs que les médias n’invitent pas.

 

>>> Aimer <<<

 

Tes projets et surtout, tes envies pour la suite ?

 

Aucun projet précis de livre, pour l’instant. Envie de prendre encore du plaisir à écrire sur la chanson, malgré les difficultés qu’on peut rencontrer. Envie de me faire plaisir. Et de pouvoir vivre à côté…

 

Un dernier mot ?

 

Le mot de passe ? C’est l’amour (dixit Sylvie) !

 

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1 janvier 2026

Didier Alcante : « C'est un honneur d'avoir mon nom aux côtés de celui de Ken Follett »

En ce 1er janvier 2026, qu’il me soit permis, l’espace d’un instant, de laisser de côté l’actualité rarement rose - et avec le drame survenu en Suisse elle est particulièrement tragique ce jour - pour vous souhaiter, lecteurs fidèles de Paroles d’Actu, pour vous et vos proches, une année aussi chaleureuse et exaltante que possible. Avec la santé, sans laquelle on ne peut rien. Des moments de joie : même petits, ils sont toujours bons à prendre. Et c’est précisément quelque chose comme ça que je suis heureux de pouvoir vous proposer, pour ce premier article de l’année.

 

Mon invité est un grand scénariste de BD, que je suis fier de compter parmi les habitués de notre site : Didier Alcante. Il a accepté, un peu avant Noël, d’évoquer longuement avec moi le troisième tome de son adaptation des Piliers de la Terre (de Ken Follett), Le Chantier de l'espoir (Glénat, novembre 2025). Il nous ouvre, parfois dans un détail qu’on n’aurait même pas voulu solliciter (allez lire l’histoire du marché de la laine et on en reparle ^^), les coulisses de sa création, évoque son complice Steven Dupré, le romancier Ken Follett qu’il a rencontré cette année, l’IA et ses projets, nombreux, à venir... Avec en prime, un dessin collector (et fort rare) offert à vous autres, lecteurs de Paroles d’Actu, petites veinards ! Merci, Didier, pour ton implication, et que cet article donne à tous l’envie de découvrir cette série BD des Piliers de la Terre, elle en vaut vraiment la peine ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Didier Alcante : « C’est un honneur

 

d’avoir mon nom aux côtés de celui

 

de Ken Follett »

Les Piliers de la Terre : Le Chantier de l'espoir (Glénat, novembre 2025)

 

!!! SPOILER !!!

IL Y A DES MATHS DANS CET INTERVIEW

ALLERGIQUES, NE PAS S’ABSTENIR

 

Didier Alcante bonjour. Mettre la dernière touche au troisième tome d’une série graphique amenée à en compter d’autres encore, ça commence à être un peu une routine, ou bien est-ce toujours aussi excitant ?

 

La routine, non, mais c’est vrai qu’il y a certaines choses qui sont déjà bien installées et qui ne doivent donc plus être réglées, comme le « casting » des personnages, les décors (et notamment les plans du prieuré), la manière de collaborer avec Steven (mais ça c’est déjà le cas depuis longtemps) etc...

 

Mais on a accueilli deux nouveaux coloristes pour ce tome 3, puisque Jean-Paul Fernandez a pris sa retraite après le tome 2. Je le remercie au passage pour son excellent travail. Sébastien Gérard (un des meilleurs coloristes de la BD franco-belge) a donc pris la relève et on s’en réjouit. Et suite à des imprévus indépendants de notre volonté, Raphaël Baudouin (un jeune coloriste très prometteur) est également intervenu sur plusieurs planches, en se « calquant » sur Sébastien pour compléter l’album.

 

Pour en revenir à ta question, c’est toujours excitant de travailler sur cette série, et l’histoire est suffisamment variée pour ne jamais s’ennuyer. Après deux tomes plutôt centrés sur Tom le bâtisseur, ici on met plus de focus sur Aliena, la noble déchue, en tous cas dans la première partie de l’album. Et cette première partie va aussi parler du marché de la laine, ce qui change du chantier de la cathédrale (qu’on retrouve dans la seconde partie). Le titre « le chantier de l’espoir » (qui est de moi) parle donc non seulement du chantier de la cathédrale mais aussi du chantier de « reconstruction » d’Aliena après ce qui lui est arrivé à la fin du tome 2. On est donc globalement dans un tome plus intime que les précédents, on peut davantage creuser les personnages.

 

Dans ce tome 3 on apprend effectivement à connaître davantage les personnages, tandis que l'intrigue - comme la cathédrale - avance à grand pas. On assiste à des revers de fortune, à des reprises d'espoir, à des cours d’éco et d'architecture médiévales, à des manipulations de la part d’hommes d'église. Vraiment ce Moyen Âge, est-ce qu’il arrive à trouver grâce à tes yeux de citoyen épris de justice et d’opportunités sociales ?

 

Je ne me pose pas vraiment la question en ces termes, ou je ne suis pas certain de bien la comprendre. Le Moyen Âge est certes une période qui a été marquée par des guerres, la famine, le froid, la peste etc… mais c’est aussi durant cette période que des hommes et des femmes ont bâti d’immenses cathédrales qui défient les siècles, donc je trouve que c’est une période très passionnante et inspirante pour un scénariste !

 

Des difficultés particulières, par rapport aux deux précédents, pour scénariser et mettre sur pied ce tome 3 ?

 

Ce qui nous a posé le plus de soucis, c’est tout ce qui a trait au marché de la laine. Déjà, le système monétaire anglais au Moyen Âge, c’est l’enfer par rapport à ce qu’on connaît chez nous de nos jours ! La base, c’est le penny. Et dès qu’on passe au pluriel, ça se complique déjà car le pluriel est différent selon qu’on parle des pièces de monnaie physiques ou de la valeur qu’elles représentent. Si on parle des pièces, le pluriel d’un penny, ce sont des pennies. Mais si on parle de la valeur, le pluriel d’un penny, ce sont des pence. Autrement dit si on veut acheter 3 pommes (disons) qui coûtent chacune un penny, le prix total sera de 3 pence qu’on pourra payer avec 3 pennies ! Ensuite, il y a le farthing qui représente un quart de penny, le shilling qui vaut 12 pence, et la livre (pound) qui vaut 20 shillings, donc 240 pence. Ça n’a l’air de rien, mais pour certaines scènes ça m’a donné mal à la tête. Quand on donne un prix à l’unité exprimé en pence mais qu’on en prend plusieurs et qu’on paye avec des livres et qu’on nous rend la monnaie en shilling et en farthing, bon amusement 😊 (on dirait presque un examen de math ^^).

 

Un autre point qui nous a posé des difficultés, ce sont les « sacs » de laine. Quand Aliena et son frère commencent à faire le commerce de la laine, ils travaillent régulièrement avec ce qui est décrit dans le roman comme des "sacs" contenant 240 toisons (une "toison" étant ici le résultat de la tonte d'un mouton). Ce chiffre m'avait l'air énorme, mais on retrouve plusieurs fois ça dans le roman, par exemple dans cet extrait : "Quatre semaines après Pâques, Aliena et Richard entraient à Winchester aux côtés d’un vieux cheval tirant une charrette improvisée. Dedans, un énorme sac contenait deux cent quarante toisons, le chiffre exact que représentait un sac de laine normal." (Plus tard, Philip et d'autres moines amènent un chargement de 10 sacs pareils). En comptant 2 kg de laine par mouton, ça faisait 2x240 = 480 kg, et à la grosse louche, ça représenterait environ 2,5 mètres cube de volume. J'imaginais mal un sac d'un tel volume, surtout au Moyen Âge ! Ce serait énorme... mais c'est justement ce qui est écrit dans le roman: "un énorme sac". En tous cas, dans la série et dans le jeu vidéo, nulle trace de si grands sacs. C'était un peu embêtant car toutes les négociations sur le marché tournent autour du prix par sac, donc pour 240 toisons, ce qui est représenté plus ou moins comme l’unité standard...

 

Je me suis donc tourné comme d’habitude vers notre consultant historique, Nicolas Ruffini-Ronzani, qui comme d’habitude également, nous a été très utile. Il a fait quelques recherches pour essayer de trouver une réponse à cette question, ce qui n’était pas facile. Si les sources et l’iconographie médiévales illustrent plutôt bien le processus de tonte et de tissage, elles ne disent rien du transport des marchandises. Par une série de recoupements, il a quand même réussi à trouver que ces sacs contenant des toisons étaient dénommés « curons ». C’est un terme qui est encore employé aujourd’hui. On en trouve une série d’occurrences en faisant des recherches du type « curon + toison » ou « curon + mouton » sur Google. Visiblement, ces gros sacs actuels ne font jamais plus de quelques dizaines de kilos. Un sac d’une demi-tonne, cela lui paraissait vraiment trop gros… Il imaginait plutôt quelques gros sacs rassemblés sur une charrette. Sur cette base, nous avons finalement décidé qu’un « sac » contiendrait 60 toisons, et ferait un peu moins d’un mètre cube et environ 60 kg, ce qui est déjà énorme mais nous semblait plus réaliste, et plus conforme à ce qu’on voit dans la série et dans le jeu vidéo. Mais du coup, on a dû aussi adapter les prix par rapport à ce qui était mentionné dans le roman, puisqu’on passait de 240 toisons à 60, donc revoilà les farthings et les pence, livres et autres shillings et les calculs liés…

 

Toujours par rapport au commerce de la laine, il y avait des termes techniques comme le « foulage » par exemple, qu’il nous a bien fallu comprendre (en l’occurrence, le foulage est une opération « mécanique » qui a pour but de dégraisser et de feutrer la laine en resserrant les fils), et comprendre comment ça se pratiquait concrètement au Moyen Âge, avec quels outils, etc. Bien sûr, tout ça est décrit dans le roman, mais ce n’est pas facile de se le visualiser concrètement, et donc de le représenter en dessin. À nouveau, c’est là où Nicolas Ruffini-Ronzani est très utile, il parvient toujours à nous dégoter rapidement des illustrations adéquates. Je dois vraiment lui rendre hommage pour ça.

 

 

(Pour la petite histoire, Steven nous a représentés, Nicolas et moi, dans l’album, page 54 case 2) sous les traits d’ouvriers en train de creuser péniblement les fondations de la nouvelle cathédrale, tout un symbole 😊 !)

 

Une scène en particulier dont tu aimerais nous raconter la transposition du roman au script, puis du script à la BD ?

 

Je pense que le flash-back sur la jeunesse de Philip est un exemple intéressant.

 

Ce flash-back intervient assez tôt dans le roman, quand le bébé abandonné par Tom est retrouvé par des moines et emmené dans le petit prieuré dans la forêt. Les moines se demandent ce qu’ils vont en faire, Philip propose que les moines s’en occupent eux-mêmes, en arguant que c’est un don de dieu et qu’ils l’instruiront de sorte qu’il devienne lui-même moine. Un autre moine lui rétorque que c’est impossible, qu’un enfant ne peut pas être élevé par des moines. Philip répond qu’il est certain que c’est possible, et qu’il le sait d’expérience. Dans le roman, le flash-back survient alors à ce moment-là, comme une espèce de sous-chapitre assez long, dans lequel on présente quasiment toute sa vie jusque-là. On apprend donc que les parents de Philip ont été massacrés par des soldats durant une guerre civile et que Philip et son frère ont eux-mêmes été sauvés in extremis par un moine qui s’est interposé et a brandi la croix devant le soldat, avant de recueillir les enfants.

 

Ça passe très bien dans le roman, mais pour l’adaptation en BD, le reprendre tel quel aurait été trop tôt, trop long, aurait été un peu artificiel et aurait ralenti le rythme. Or pour le premier tome, je voulais un rythme assez élevé et j’avais déjà suffisamment de choses à caser. J’ai donc « sauté » ce flash-back dans le tome 1, en y faisant simplement une petite allusion. On voit (dans le tome 1, page 42, case 6) Philip qui dit « Impossible ? Au contraire, je suis tout à fait certain que cela peut se faire. C’est une longue histoire, peut-être te la raconterais-je un jour, mais j’ai moi-même été élevé par des moines ». De la sorte, le lecteur a l’information principale délivrée par le flash-back (Philip a été élevé par des moines), sans en connaître les détails. Ça rend en principe le lecteur curieux d’en savoir plus, et au lieu de lui donner la réponse directement, il doit juste attendre que je la lui donne au moment qui me semble le plus opportun. Ça le rend curieux plus longtemps 😊.

 

Et pour moi, ce moment, c’était justement dans le tome 3, juste après que les hommes de Bartholomew ont pris la carrière de Philip, et empêchent Tom d’y travailler, par la force et la menace des armes. Je me suis dit que ce serait pas mal d’insérer le flash-back à ce moment là sous forme de rêve. On peut y voir comme un signe de Dieu, j’ai pensé que Philip se donnait suffisamment de mal pour sa cathédrale, il avait droit à un peu d’aide de Dieu quand même ! Et ce rêve, du coup, ne nous apporte pas seulement un éclairage sur le passé de Philip, mais surtout il projette aussi l’histoire vers l’avant en donnant l’idée à Philip de comment résoudre cette nouvelle crise : par la puissance de la Foi, et pas par la violence ! Et c’est ce qui va se produire juste après. De la sorte, le flash-back n’est pas seulement explicatif et tourné vers le passé, il fait avancer l’histoire en donnant une idée pour le futur.

 

Au niveau graphique, Steven a choisi de changer de technique pour illustrer ce rêve / flash-back, à savoir qu’il n’a pas encré le dessin, mais simplement scanné directement le crayonné. Et Sébastien Gérard, le coloriste, a ensuite apposé des couleurs dans des tons très différents du reste de la BD, qui accentuent le côté dramatique et onirique de la scène.

 

Est-ce que parfois tu peux avoir justement la tentation non pas simplement de raccourcir ou de modifier pour des raisons d’adaptation en album, mais carrément de transformer en profondeur des éléments d’intrigue ? Si oui te faudrait-il l’accord de Ken Follett ?

 

Si je désirais apporter une modification majeure au roman, oui, j’imagine que j’aurais besoin de l’aval de Ken Follett. Mais la question ne s’est jamais posée car personnellement je ne suis pas fan des adaptations qui changent trop de choses à l’histoire de base, encore moins quand celle-ci est extrêmement bien écrite et construite, comme c’est le cas des Piliers de la Terre. Donc j’ai toujours eu l’intention de rester très fidèle au roman. J’y apporte des modifications mineures, telle que celle que j’ai décrite ci-dessus avec le flash-back sur la jeunesse de Philip, que j’ai simplement déplacée et raccourcie.

 

Autre exemple : j’adore la façon dont Steven représente le personnage de Cuthbert (le cellérier de Kingsbridge), il a un petit côté malicieux qui me fait penser à Maître Yoda ^^. Par conséquent, comme je l’aime bien, je le fais intervenir un peu plus souvent que dans le roman, je lui donne un peu plus d’importance.

 

Dans le roman, Philip persuade les fidèles de venir travailler bénévolement sur le chantier de la cathédrale en leur disant que ça remplacera leurs prières et leurs offrandes. J’ai trouvé que c’était un peu trop facile, et j’ai eu l’idée que ça ne donne que de piètres résultats dans un premier temps, et qu’il faille l’intervention de Cuthbert qui, lui, menacerait plutôt les villageois de brûler en enfer s’ils ne venaient pas aider, et c’est surtout ça qui fonctionne pour amener les gens sur le chantier. Je trouvais que c’était à la fois crédible, dans l’esprit du roman, et ça me permettait de revoir ce personnage que j’aime bien. C’est donc une scène qui ne figure pas dans le roman, je l’ai inventée. Mais pour ce genre de petites modifications, nous ne demandons pas l’autorisation de Ken Follett et de son équipe, il n’y a pas besoin.

 

À propos de Follett je remarque sur la couverture que son nom apparaît au moins deux fois plus gros que le tien et que celui du dessinateur Dupré. Pour vous, c’était une évidence ?

 

On n’en a jamais parlé entre nous, mais je n’en prends vraiment pas ombrage. C’est un honneur d’avoir mon nom aux côtés de celui de Ken Follett sur la couverture. Pour la petite histoire, il y a 25 ans quand j’ai commencé à faire des démarches pour percer comme scénariste, je m’étais inscrit sur le site bdamateur.com qui permettait à des scénaristes amateurs de travailler avec des dessinateurs amateurs, de tous les niveaux. J’avais rédigé une mini biographie pour me présenter, et je citais notamment Ken Follett et Jean Van Hamme dans mes idoles. Aujourd’hui, j’ai la fierté de pouvoir dire que je suis devenu le seul co-scénariste de Van Hamme, et le seul scénariste ayant adapté un roman de Ken Follett. Donc je ne vais certainement pas « tiquer » parce que le nom de Ken Follett est écrit en plus grosses lettres ! Il a vendu environ cent fois plus de livres que moi, c’est clairement plus son nom que le mien qui fait vendre, donc aucun souci à cet égard !

 

 

Ken Follett vous a exprimé à plusieurs reprises son respect pour votre travail. As-tu eu d’autres retours de sa part, peut-être pour projet de travailler directement avec lui ? D’ailleurs aurais-tu envie, après Les Piliers, d’adapter un autre de ses romans ?

 

Travailler en direct avec lui, je ne pense pas que ce soit possible, mais lorsque j’ai pu lui parler quelques minutes cette année en mars, je me suis permis de lui suggérer d’écrire un roman qui se passerait durant les guerres de l’opium (comme notre série Lao Wai), j’adorerais voir ce qu’il en ferait. On verra s’il suit ma suggestion… Pour le reste, nous savons qu’il apprécie beaucoup notre travail, il a eu des mots très flatteurs et il a fait plusieurs posts sur les réseaux sociaux en ce sens. Et la meilleure preuve que son équipe et lui nous font confiance, c’est qu’il va nous confier l’adaptation d’un autre de ses romans ! 😉

 

Mr Follett vient d’ailleurs d'obtenir la nationalité française (cocorico). Et toi c’est pour quand ? ;-)

 

Alors j’aime beaucoup la France et j’ai beaucoup d’amis français, mais je suis très content d’être belge et de le rester. Et puis après la demi-finale du Mondial 2018, devenir français est juste inconcevable. ^^

 

Mauvais perdant ! Te verrais-tu écrire un roman ?

 

Pour faire court, non, ça me tente plus. Ça m’a tenté quand j’étais (beaucoup) plus jeune, mais la BD et la TV ou le cinéma m’attirent dorénavant bien davantage. Je n’aime pas écrire de longues descriptions, et en roman il en faut beaucoup plus que dans l’écriture de scénarios BD ou TV / cinéma. Je lis énormément de BD, et regarde énormément de séries télé ou de films, mais finalement très peu de romans (maximum 4 par an je pense).

 

Il a beaucoup été question cette année de la montée en puissance de l’IA, des craintes qu'elle fait naître y compris auprès de métiers intellectuels et artistiques. L’utilises-tu à titre perso ou pro, et la redoutes-tu en tant que scénariste ?

 

En tous cas, ce qui est certain, c’est que c’est un sujet à la mode. On m’a interrogé sur ce sujet lors de mes trois dernières interviews ! Personnellement j’utilise l’IA principalement pour me documenter, ça me fait gagner quand même beaucoup de temps. Par exemple, pour savoir quel modèle précis de voiture utiliserait un personnage vivant dans tel pays à telle époque et étant de telle classe sociale. Je demande aussi parfois à l’IA de me résumer de longs textes pour gagner du temps. Je travaille aussi sur une BD de vulgarisation scientifique et l’IA m’est très utile pour moi-même pouvoir comprendre certains concepts très complexes. En gros, c’est une espèce d’assistant très performant et disponible tout le temps quand j’en ai besoin.

 

Je ne crains pas encore vraiment l’IA au niveau de la créativité littéraire car pour l’instant l’IA peut générer énormément de textes ou d’idées mais ne me donne pas l’impression d’être capable de juger si ce qu’elle écrit est de qualité ou pas du tout… Et on « sent » encore quand un texte est écrit par l’IA, qui a tendance à répéter les mêmes structures de texte etc. Mais les progrès de l’IA sont aussi très rapides, et je pense qu’il n’est pas du tout exclu que dans un futur proche des BD ou des romans soient entièrement réalisés par des IA. Globalement je pense que ça va être un tsunami pour tout le monde. Les interprètes – traducteurs, les illustrateurs, les médecins, etc… tout le monde va être impacté et il n’y a pas de raisons que les scénaristes ne le soient pas. Je crois que c’est inéluctable et qu’il va falloir apprendre à se débrouiller d’une manière ou d’une autre avec ça. On peut le regretter, c’est sûr, mais je n’imagine pas qu’un retour en arrière soit possible. L’IA fait déjà partie de nos vies, et ce sera encore bien davantage le cas dans le futur.

 

En tant qu’auteurs, à nous de continuer à travailler notre sensibilité propre, nos constructions dramatiques, notre originalité etc.

 

Tu m’as confié dans ces colonnes, il y a un an quasiment jour pour jour, que 2024 avait probablement été ta plus belle année professionnellement parlant. Quel bilan tires-tu à cet égard de 2025 qui s’achève ?

 

2025 a été une année plus calme, voire très calme, en termes de parutions (juste deux albums, Les Damnés de l’or brun, T3 et Les Piliers de la terre, T3). Des soucis personnels m’ont pris malheureusement beaucoup de temps et d’énergie, mais j’ai tout de même mis en route plusieurs projets bien excitants (voir ci-dessous). Donc on va dire que c’est (c’était) une année de transition.

 

J’ai tout de même eu deux belles satisfactions en 2025 par rapport à mon activité de scénariste. La première, c’est d’avoir pu rencontrer Ken Follett en mars et d’avoir pu lui parler personnellement à Londres. Ça n’a duré que quelques minutes, mais c’est évidemment un souvenir très fort.

 

 

Et la deuxième, c’est que notre album Whisky San (co-écrit avec Fabien Rodhain, illustré par Alicia Grande et mis en couleurs par Tanja Wenisch) a obtenu une très belle médaille de bronze au « International Manga Award » (organisé par le ministère des Affaires étrangères du Japon), ce qui m’a valu d’être reçu en mai par l’ambassadeur du Japon en Belgique avec Tanja Wenisch (qui est belge), Fabien et Alicia étant quant à eux conviés par les ambassades du Japon en France et en Allemagne.

 

Bravo ! Et est-ce que ça avance un peu sur le front de l'adaptation potentielle d’une ou plusieurs de tes œuvres en audiovisuel ?

 

Eh bien, il y a en tous cas l’adaptation audio de La Bombe qui est déjà disponible sur Audible, avec des voix de fantastiques acteurs (-trices) et des effets sonores immersifs, pour une durée de 5H au total. Et il y a aussi une option qui a été prolongée par des producteurs TV pour en tirer un documentaire. Il y a aussi un scénariste américain qui est très fan de ma série Jason Brice et qui rêverait d’en faire une série Netflix, les chances semblent faibles mais sait-on jamais…

 

>>> La Bombe en audio, pour en savoir plus... <<<

 

Tes projets et surtout tes envies pour 2026 ? Un petit scoop ?

 

Dans le désordre, je travaillerai sur la suite des Piliers de la Terre et donc l’adaptation d’un autre roman de Ken Follett (mais je ne peux pas en dire plus pour l’instant). Le tome 2 de notre série Golgotha (co-écrite avec L.-F. Bollée, illustrée par Enrique Breccia et mise en couleurs par Sébastien Gérard) paraîtra début 2026. Ensuite, je serai encore bien occupé sur l’écriture d’une BD de vulgarisation scientifique chez Futuropolis, co-écrite avec le physicien Thomas Hertog qui fut le collaborateur de Stephen Hawking pendant 20 ans, et qui sera illustrée par Christian Durieux.

 

Avec L.-F. Bollée et Denis Rodier, nous sommes en train de travailler sur une suite à La Bombe, qui couvrira 80 années de prolifération nucléaire, de l’immédiat après-guerre jusqu’à nos jours. À ce jour, la moitié est écrite, et le quart dessiné. Enfin je vais en principe être amené à travailler sur une série phare de la BD franco-belge… mais là aussi je ne peux pas encore en dire plus.

 

J’aimerais à présent te lancer un petit challenge. Pour une fois tu vas prendre la place de ton complice Steven Dupré, te saisir d’un stylo ou d’un crayon, et dessiner pour nous, au choix, ton perso préféré des Piliers, ou bien Alcante en autoportrait ?

 

 

Voilà. Il était inutile que je dessine de mémoire (ça aurait été proche d’un bonhomme têtard) mais en recopiant un dessin, je peux encore faire un peu illusion. Ici ça m’a pris une demi-heure environ. Je suis un peu parti en vrille sur l’œil à droite, qui est un peu excentré et le visage est sans doute un peu trop allongé. Dessiner de manière réaliste une bouche, des oreilles, et les yeux, c’est ultra-compliqué. En recopiant le dessin de Steven (dernière case de la p42 du tome 1), j’ai pris conscience du nombre incroyable de petits traits, quel boulot, pff, ça me rend encore plus admiratif de son travail ! Au total, on va dire que je me donne 6,5/10. Merci de m’avoir proposé ça, ça faisait longtemps que je n’avais plus dessiné et ça m’a rappelé de bons souvenirs d’enfance. Je pense que quand j’étais jeune je dessinais plutôt mieux que la moyenne, voire pas mal, mais c’est sans la moindre contestation possible très nettement en-dessous d’un dessin professionnel ! On va dire qu’il vaut mieux pour tout le monde que je reste scénariste. ^^

 

Mieux que pas mal, bravo ! Un dernier mot ?

 

Eh bien, merci à toi de suivre ainsi mon travail et de contribuer à le faire connaître ! Bonne année à toi et à tous les lecteurs et toutes les lectrices de cette interview. 😊

 

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19 décembre 2025

Jean-Daniel Belfond : « Anne Sylvestre a souffert toute sa vie du syndrome de l'imposteur »

Il y a un peu plus de cinq ans, à la fin de novembre 2020, disparaissait l’auteure-compositrice-interprète Anne Sylvestre. Elle a laissé comme héritage à celles et ceux qui l’aiment, et aux autres qui plus tard la découvriront, des textes d’une grande sensibilité portés par une voix belle, reconnaissable entre mille. Daniel Pantchenko, que j’avais interviewé il y a deux ans et demi à son sujet, avait sous-titré la réédition de sa bio Elle enchante encore. Jean-Daniel Belfond lui, a écrit cette année Anne Sylvestre, la magicienne (Le Cherche-midi, novembre 2025). L’idée est la même... Clin d’œil à un de ses titres les plus fameux : une sorcière, bienveillante à l’évidence, en tout cas pas tout à fait comme les autres ?

 

Je remercie Jean-Daniel Belfond, qui a accepté de répondre à mes questions lors d’un long entretien téléphonique, le 26 novembre (de larges extraits en sont ici reproduits). Par deux fois auparavant, il avait déjà joué le jeu pour Paroles d’Actu : en 2022 notamment, pour une évocation de Barbara, qu’il aime autant qu’il aime Anne Sylvestre. On en parle d’ailleurs, dans notre entretien, de ces deux artistes et femmes engagées, qu’on a souvent opposées. Cet ouvrage touchera tout amoureux d’Anne Sylvestre, qui mérite à l’évidence qu’on la redécouvre, et surtout qu’on la diffuse davantage qu’on ne le fait aujourd’hui.

 

Je salue M. Belfond bien sûr. Daniel Pantchenko, s’il tombe sur cet article. Sans oublier une « autre Anne », l’auteure Anne Goscinny, que j’ai interviewée en début d’année : elle est une fan inconditionnelle d’Anne Sylvestre, et quelques belles pages du livre lui sont consacrées... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Jean-Daniel Belfond : « Anne

 

Sylvestre a souffert toute sa vie

 

du syndrome de l’imposteur »

Anne Sylvestre, la magicienne (Le Cherche-midi, novembre 2025).

 

Jean-Daniel Belfond bonjour. Qu’est-ce qui vous a incité à écrire ce récit biographique, paru en novembre 2025, pour les cinq ans de la disparition d’Anne Sylvestre ?

 

À la maison, mes parents avaient quelques disques de chanson française : Guy Béart, Brassens, Jacques Brel et les quatre premiers 33 tours d’Anne Sylvestre. Durant mes premières années, vers 1962-65, avec mon frère et ma sœur j’ai entendu Anne Sylvestre presque tous les jours. Elle a été la magicienne de mon enfance. On reprenait en famille ses chansons, qui étaient devenues comme des comptines : on les entonnait tous en chœur. Elles ont façonné mon imaginaire. Cela a déclenché en moi, dès mes premières années, une passion pour la chanson française, qui ne m‘a jamais quitté. Je suis allé la voir en spectacle à partir de 1975, au Théâtre Montparnasse. J’avais 17 ans. Plus tard, je lui ai demandé une interview. On était à l’automne 1978, elle se produisait au Théâtre du Forum des Halles. Elle m’a reçu dans son appartement rue Lecourbe, dans le 15e arrondissement. J’avais préparé des questions pour la revue annuelle de l’ESCP. Ce jour-là, une grande complicité est née entre nous, qui a duré jusqu’à la fin de sa vie. J’ai fait des interviews d’elle dans les années 80 lorsque j’ai animé des émissions sur la chanson dans les radios libres, j’ai chroniqué ses disques dans le mensuel Paroles et Musique. J’ai vu tous ses spectacles, et il y en a eu beaucoup, dans des genres très différents. J’ai aimé tous ses disques. Elle m’appelait son «  fan de choc  ».

 

>>> Écrire pour ne pas mourir <<<

 

Quels sont les titres d’Anne Sylvestre qui vous ont le plus marqué et pourquoi ?

 

L’œuvre discographique est très riche, avec 280 chansons enregistrées par elle en studio. Elle court de 1959, date de son premier 45 tours à 2022, lorsque sort l’ultime album posthume, soit plus de soixante ans. Et il n’y a pas beaucoup de chansons faibles. «  Tout est bon chez elle, aurait dit Brassens, il n’y a rien à jeter  ». Mes dix chansons favorites, comme je suis très sensible à la mélodie, sont celles qui conjuguent un contenu fort et une belle ligne musicale. Les voici, par ordre chronologique de parution, telles que je les cite dans le livre : Les cathédralesMon mari est parti, Maumariée, Marie Géographie, Ma chérie, Carcasse, Écrire pour ne pas mourir, Comme un personnage de Sempé, Le lac Saint-Sébastien, Bye mélanco.

 

Quelles chansons aimeriez-vous inciter nos lecteurs à découvrir ou redécouvrir ?

 

Il y a des chansons clés dans son œuvre. Par exemple la toute première qu’elle a enregistrée devait s’appeler La Terre, et Guy Béart lui a suggéré, à raison, de l’intituler Porteuse d’eau. Son héroïne, en portant l’eau porte l’humanité tout entière, avec ses souffrances. Elle y écrit  : «  J’ai pleuré les rivières  ». Cette idée que les larmes des femmes ont généré toutes les cours d’eau de la Terre est à la fois douloureuse et poétique. L’oppression des femmes sur des centaines d’années, on la retrouve inscrite, en 1975, dans sa chanson monument, le texte essentiel de son œuvre, Une sorcière comme les autres qui dure sept minutes et véhicule à la fois sa propre histoire et la souffrance des femmes au fil des siècles.

 

>>> Porteuse d’eau <<<

 

Dans ses chansons, Anne Sylvestre se fait aussi chroniqueuse de son époque. Ainsi, avec Des fleurs pour Gabrielle, elle est la seule femme à écrire une chanson après le suicide de Gabrielle Russier, en 1969, qui a été condamnée pour avoir aimé un de ses élèves. En 1978, le naufrage du Torrey Canyon, ce tanker qui a maculé les côtes du Finistère, est à l’origine de Un bateau mais demain. C’est une chanson très punchy sur la façon dont l’homme détruit la nature. Science sans conscience...

 

Sur le plan des mœurs, elle est en avance sur son temps. Elle écrit Non, tu n’as pas de nom pour prôner le choix de garder ou non un fœtus, en 1973. La loi sur l’avortement de Simone Veil ne sera promulguée que début 1975. Quand elle sort Gay, marions-nous, qu’elle présente comme une pochade sur le mariage entre personnes de même sexe, elle a six ans d’avance sur la loi sur le mariage pour tous qui sera votée en 2013, sous François Hollande.

 

Vous aviez auparavant écrit un livre sur Barbara…

 

C’est un récit biographique, que j’ai publié en l’an 2000. J’y raconte à la fois son parcours d’artiste, ses chansons, la folle passion que j’ai nourrie pour elle depuis l’adolescence, et le choc éprouvé lorsque je lui ai parlé la première fois. 

 

Barbara et Anne Sylvestre sont deux personnalités marquantes de la chanson. Leurs débuts dans la chanson sont-ils analogues ?

 

Si Barbara a mis quinze ans à percer, Anne Sylvestre a été très vite adoubée par le métier. Leurs débuts ont eu lieu à la grande époque des cabarets, dans les années 1950, à L’Écluse pour Barbara, Le Colombe pour Anne. Barbara écrit dans Ma plus belle histoire d’amour c’est vous : «  Quelle fut longue la route qui menait jusqu’à vous.  » C’est vrai qu’elle a connu la grande précarité au début de sa carrière. Pour Anne Sylvestre, cela commence à marcher assez vite. Jacques Canetti la programme dès 1959 dans son Théâtre des Trois Baudets, le lieu de passage obligé des jeunes artistes. Il organise des tournées pour elle. Elle passe des auditions dans les cabarets et, à chaque fois, elle est retenue. Elle est adoubée par ses pairs : son talent d’autrice est éclatant.

 

Barbara, elle, c’est tout le contraire. Elle commence en 1950 à chanter les autres. Partout, on lui dit, c’est mauvais, tu chantes mal. Elle crée un cabaret à l’arrière d’une friterie à Bruxelles, Le cheval blanc, mais ça ne dure pas. Elle épouse un jeune architecte belge qui veut devenir son impresario. Lorsqu’ils reviennent à Paris, ils sont en désaccord sur sa carrière. Barbara ne supporte pas que quelqu’un la cornaque, décide à sa place, et ils se séparent. C’est à partir de L’Écluse que la qualité de son jeu pianistique, de sa prestation vocale s’affine, que sa personnalité s’affirme. Pierre Hiégel, directeur artistique de la maison Odéon, l’appelle «  la chanteuse de minuit  » : sa réputation est faite. L’Écluse est pleine dès qu’elle se produit : tout Paris accourt voir le phénomène, la nouvelle Gréco. Mais, rappelons-le, à l’époque, elle n’est connue que comme l’interprète de Brel, Brassens, Ferré, Xanrof… Elle ne dit pas que certaines de ses chansons sont… d’elle !

 

Elles n’ont à ma connaissance jamais travaillé ensemble ?

 

Elles ont fait des tournées en province avec le même tourneur, au début des années 1960. Il y a une photo où on les voit toutes deux participant à une émission de France Inter, en mai 1966, de part et d’autre de leur ami commun, le chanteur Claude Vinci. À l’écoute de cette émission, on voit qu’elles sont complices. Quelques semaines auparavant, pour un «  poisson d’avril  », elles ont même enregistré des tubes de yéyés tels Claude François et Hervé Vilard et, ensemble, Les zozos, de Pierre Perret. La bande n’est jamais sortie…

 

 

Au milieu des années 1960, elles se sont retrouvées en concurrence… malgré elles, étant dans la même maison de disques, Philips. Sorti à l’automne 1964, l’album dit «  à la rose  » de Barbara a été un gros succès, dans le sillage de son passage à Bobino en première partie de Brassens. Elle va devenir une vedette. Anne Sylvestre, sur ses premiers disques, est quatre fois lauréate d’un Grand prix du disque de l’académie Charles Cros. Mais ses ventes demeurent plus modestes. Dès lors, inévitablement, les gens de Philips vont mettre en avant, favoriser Barbara. Anne Sylvestre en est très malheureuse. Elle va chercher à quitter Philips.

 

Vous parlez de cette espèce de rivalité qu’il y a eu entre elles. Mais, par la suite, y a-t-il eu entre elles un rapport personnel ?

 

À l’époque des cabarets, elles se sont connues et appréciées. Barbara a chanté à l’Écluse Mon mari est parti, d’Anne Sylvestre. Et elle sont restées amies par la suite, comme me l’a confié Roland Romanelli, qui a été lié à Barbara pendant vingt ans. Pourtant, interrogée à la radio suisse, Barbara dit : «  Les chansons de Mme Sylvestre lui appartiennent tellement que les chanter, ce serait comme un viol !  » Anne Sylvestre a avoué qu’elle aurait souhaité interpréter Dis quand reviendras-tu ? mais qu’elle n’a pas osé. En 1986, Barbara se produit au Printemps de Bourges avec Lily Passion, l’opéra rock qu’elle a monté avec Gérard Depardieu. Je suis dans le public, près d’Anne Sylvestre. Quand je l’interroge ensuite, elle me dit qu’elle a fait la queue parmi les spectateurs qui voulaient saluer Barbara, et qu’elles sont tombées dans les bras l’une de l’autre.

 

Entre elles, il y a un respect, une camaraderie mais sans doute une pointe de jalousie du côté d’Anne que celle-ci ne formulera jamais. Une année, Anne s’est rendue à Lignières (Cher), pour chanter dans un festival où était présentée une exposition de portraits photo de grands de la chanson. Y figurait en bonne place une photo de Barbara mais aucune d’elle, ce qui l’a attristée. Elle était consciente de l’aura grand public de Barbara, du nombre de ses chansons devenues des succès. Elle n’a jamais connu une popularité de cette ampleur et a parfois regretté d’avoir eu de trop petites salles. Elle s’est souvent plainte, à juste titre, que la télévision ne lui ait pas accordé la place qui lui aurait permis de rencontrer le très grand public. Ses chansons ont été peu diffusées sur les radios périphériques, alors que Barbara a eu nombre de «  Stop ou encore  » sur RTL, par exemple. En 2017, lorsqu’Anne participe à des journées Anne Sylvestre et Barbara au Hall de la chanson, à aucun moment elle ne s’exprime sur Barbara, ce qui en dit long tout de même sur leur rapport complexe, entre sororité et rivalité. Anne l’évoque à mots couverts dans sa chanson Frangines  : «  C’est tout pareil dans nos métiers / On nous oppose et on nous monte / En épingle…  »

 

>>> Trop tard pour être une star <<<

 

Elles semblaient n’avoir pas du tout le même rapport au public...

 

Elles sont très différentes dans leur comportement face aux spectateurs. Barbara est dans la séduction, dans l’hyperféminité. Anne Sylvestre dans l’humour, dans la critique sociétale. Barbara, à partir de 1967, est en chemin pour devenir une star. Les jeunes filles ont un rapport passionnel avec elle  ; certaines dorment sur le paillasson de son appartement, rue de Rémusat. Dans un roman intitulé La Barbaresque, une jeune femme raconte comment elle traquait Barbara au pied de son immeuble du XVIe arrondissement, rue de Rémusat, dans l’espoir de l’entrapercevoir. Anne Sylvestre, elle, ne s’est jamais considérée ni comportée comme une vedette. En 1985, elle a écrit une chanson, Trop tard pour être une star, où elle se moque d’elle-même. Elle n’a jamais voulu «  faire  » des tubes. Même quand elle a eu un gros succès avec Les gens qui doutent, en 2007, après la reprise de cette chanson par Jeanne Cherhal, Vincent Delerm et Albin de la Simone, elle n’a pas voulu la mettre en avant dans ses spectacles, de peur qu’elle masque ses autres créations. Elle avait conscience de l’importance de son œuvre mais avait horreur qu’on la qualifie de «  grande dame de la chanson  ».

 

Leur passé, aussi, les différencie…

 

En effet, l’autre différence avec Barbara, et elle est majeure, c’est qu’Anne Sylvestre est issue de la bourgeoisie catholique. Elle est la fille d’Albert Beugras, bras droit du patron du PPF, Jacques Doriot. À la Libération de Paris, il fuit en Allemagne et sera bientôt remis aux autorités françaises. Ses deux procès, en 1948 et 1950, le désignent à la vindicte publique, manchettes de journaux à l’appui. Il manque de peu d’être condamné à mort. En tout, il fera neuf ans de prison. Anne est élevée chez les bonnes sœurs de l’institution Saint Pie X, à Saint-Cloud et subit une quarantaine de ses camarades de classe, en tant que fille de collabo.

 

Barbara s’appelle en réalité Monique Serf. Elle vient d’une famille juive modeste, son père est représentant en chemises. Durant une bonne partie de la guerre, la famille est traquée par la Gestapo et fuit à travers la France. La famille Serf doit parfois déménager à la dernière minute et manque de très peu d’être arrêtée. À cela s’ajoute le viol que Barbara subit à partir de 11 ans.

 

>>> Roméo et Judith <<<

 

Des traumatismes de la guerre qu’elles vont devoir surmonter ?

 

Oui, toutes deux vont devoir se reconstruire. Barbara raconte que, lorsqu’on frappe chez elle, son réflexe est de se cacher sous l’escalier. Anne Sylvestre, durant toute sa vie, s’interdit de signer une pétition de peur qu’on lui dise qu’elle n’en a pas le droit en tant que fille de collabo. Elle a écrit une chanson magnifique, Roméo  et Judith, sur la difficulté de pardonner lorsqu’on est issu du peuple persécuté. Elle dit durant son spectacle au Théâtre de la Potinière, en 1995 : «  Tant que les enfants devront porter les haines et les malheurs de leurs parents, ce sera toujours la même chose.  » Jusqu’à la soixantaine, il est impossible à Anne Sylvestre de parler de sa guerre : l’absence du père pendant des années, les visites qu’elle lui rend en prison, une fois par semaine, ce père qu’elle adore et qui continue à régenter la vie de la famille depuis sa cellule. Ce père qui a toujours soutenu sa fille et sera son premier soutien lorsqu’elle fera ses débuts dans les cabarets, à partir de 1957. Toute sa vie, Anne Sylvestre souffrira du syndrome de l’imposteur  : malgré la reconnaissance, les pages entières des journaux qui la célèbrent à la fin de sa vie, les salles pleines partout où elle se produit, les spectateurs qui lui font des ovations debout pendant des minutes à l’Olympia, elle a du mal à admettre que des gens puissent l’aimer, se déplacer pour le bonheur de l’entendre. De la dure école des cabarets où les spectateurs font du bruit, elle perçoit à ses débuts le public comme hostile, devant être conquis. Elle se dit qu’elle n’a pas le droit d’avoir du succès, qu’elle n’est pas à sa place sur une scène… tout en adorant se produire en public. Il se peut qu’elle se soit interdit inconsciemment de devenir une vedette. Nombre de ses chansons auraient sans doute été des tubes si elles avaient été largement diffusées à la radio. Jamais elle n’est vraiment parvenue à surmonter le péché originel du père.

 

Du côté de Barbara, y a-t-il la même réticence à parler de son passé ?

 

C’est pire encore. Les années de guerre de Barbara sont si douloureuses que dans aucune interview, de son vivant, elle ne revient de façon précise sur cette période. C’est dans ses mémoires, parus dix mois après sa mort, qu’on comprend ce qui s’est passé. On ne peut l’imaginer, mais Barbara a tellement souffert de la guerre que son corps a parlé. Au lendemain du conflit, elle est boulimique et obèse. Il lui faudra dix ans pour sculpter son corps, pour façonner la silhouette de la longue dame brune que l’on connaît.

 

Barbara déteste sa propre image, elle interdit quasiment toutes les photos d’elle. À Pantin, en 1981, elle exige de ne pas voir les caméras qui filment le spectacle. En 1990, l’affiche de son spectacle à Mogador ne reproduit que son pied qui dépasse du rideau. J’ai eu une longue conversation avec elle où elle insistait sur le fait que ses textes n’étaient pas de la poésie, pas dignes de figurer dans une intégrale que je me proposais d’éditer. Je n’ai pu publier cette intégrale aux éditions de l‘Archipel qu’après sa mort, grâce à son frère aîné, Jean. Un livre que nous avons réédité jusqu’en 2022, dans quatre versions augmentées. Lorsque j’ai mené la première enquête sur Barbara, pour le mensuel Paroles et Musique à l’automne 1984, j’ai appelé dix fois la secrétaire de son impresario, Charley Marouani. Barbara a fui, elle a refusé de me parler, de peur de devoir évoquer son passé, dont on ignorait tout à l’époque. Pour elle, l’idée qu’on s’intéresse à son enfance, à ses années d’avant la notoriété qu’elle connaît à partir de son récital de 1962 au Théâtre des Capucines, la rendait malade. 

 

Parlez-moi de leurs combats, des causes qu’elles ont défendues ?

 

Toutes deux ont participé aux combats de leur temps. Barbara, en 1987, au Théâtre du Châtelet, à l’époque où le sida fait des ravages, crée Sid’amour à mort et demande aux spectateurs de mettre des préservatifs… pour sauver leur vie. Ils sont à disposition dans de grandes corbeilles, à l’entrée de la salle. Elle est insomniaque, et fait installer une ligne spéciale pour dialoguer, la nuit, avec des détenus. Elle se produit en prison, consacre une chanson aux Rêveuses de parloir, ces femmes qui sacrifient leur vie pour soulager la solitude des détenus. Elle veut aider les gens en difficulté, ayant elle-même eu une jeunesse terrible. Et puis, elle s’engage en faveur de Mitterrand. Le premier jour de son spectacle à Pantin en 1981, elle crée Regarde, une chanson hommage au nouveau président, inspirée par l’espoir qu’a suscité sa victoire du 10 mai.

 

>>> Non, tu n’as pas de nom <<<

 

Et Anne Sylvestre, même si on en a déjà un peu parlé... ?

 

Tour le monde le sait : Anne Sylvestre s’est battue toute sa vie pour les droits des femmes à travers ses chansons. On se souvient de Non, tu n’as pas de nom, chanson sur la liberté de choisir qu’elle écrit en 1973, deux avant la promulgation de la loi Veil sur l’IVG. De Une sorcière comme les autres, qui est une chanson monument, la chanson clé de son répertoire, où elle passe en revue des siècles d’oppression. Et, en 2013, de Juste une femme, une chanson coup de poing. Elle est née d’un coup de colère, à la suite de l’affaire DSK, lorsque certains ont prétendu que «  cette histoire n’était pas si grave  » ou qu’il «  n’y avait pas eu mort d’homme  ».  Souvent, Anne Sylvestre a recours à l’humour pour faire passer ses messages. Lorsque Giscard déclare 1975 «  année de la femme  », elle chante L’année de la vache où elle écrit  : «  Les vaches ont une âme aussi / C’est le boucher qui me l’a dit  ». Nombre de ses chansons, comme Des fleurs pour Gabrielle (1971), sont des réponses à de grandes affaires, comme le suicide de Gabrielle Russier, professeur coupable d’avoir aimé l’un de ses élèves, en 1969. Rose (1981) fait suite à l’infanticide commis par une mère de 16 ans livrée à elle-même. Et on pourrait en citer beaucoup d’autres. Anne Sylvestre a toujours été aux avant-postes sur les questions de société : sur le viol, le mariage gay, la défense des océans, les maladies professionnelles, les personnes âgées qu’on malmène. Barbara et Anne Sylvestre avaient une sensibilité et un talent exceptionnels, tant pour les textes que pour les mélodies, et cela leur confère une place majeure dans l’histoire de la chanson française. Elles seront encore connues dans cent ans, quand le nom de la plupart des artistes qui remplissent les stades et les zéniths sera oublié.

 

>>> Une sorcière comme les autres <<<

 

 Jean-Daniel Belfond

 

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2 décembre 2024

Luc Mary : « À quoi rêvez-vous, Thomas Pesquet ? »

J’ai eu il y a neuf mois la joie de vous proposer une interview avec l’historien et passionné d’espace Luc Mary, autour de sa bio d’Elon Musk. Depuis, Donald Trump a été élu une seconde fois à la présidence des États-Unis, et son allié Musk a, un peu à la surprise générale, accepté un job dans la future administration républicaine. De cela, de cette histoire encore à écrire, il sera question dans ce nouvel article, fruit d’un deuxième entretien avec M. Mary. Mais on y parlera surtout d’une personnalité beaucoup plus solaire que les deux personnages cités plus haut : le spationaute Thomas Pesquet, sujet (lui aussi passionnant) d’un autre ouvrage fort intéressant et instructif de mon interlocuteur : Thomas Pesquet, l’enfant des étoiles (L’Archipel, juin 2024). Merci à lui pour ses réponses et pour sa disponibilité ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (fin novembre 2024)

 

Luc Mary : « À quoi rêvez-vous,

 

Thomas Pesquet ? »

 

Thomas Pesquet, l’enfant des étoiles (L’Archipel, juin 2024).

 

Luc Mary bonjour. Thomas Pesquet est un modèle formidable pour la jeunesse, et pas simplement pour la jeunesse d’ailleurs : brillant, entreprenant, pugnace, inspirant. À quel moment décide-t-on d’écrire la bio de Monsieur Parfait ? Qu’est-ce qui vous a poussé dans cette démarche ?

 

Historien des sciences et surtout suivant pas à pas toutes les étapes de l’exploration du Cosmos, j’ai d’abord suivi les traces d’Elon Musk et de Jeff Bezos, les champions du New Space. Après avoir retracé leur épopée, il me semblait naturel de me pencher sur ce «  Tom Cruise de l’espace  » qu’est Thomas Pesquet. A la fois héros des enfants et pionnier d’une nouvelle ère, Thomas Pesquet est en effet un modèle d’excellence. S’il est le dixième français à avoir tourné autour de la Terre, il n’en reste pas moins le premier à avoir su communiquer sa passion pour le Cosmos, mieux encore à avoir réconcilié les Français avec la conquête de l’espace, en la faisant apparaître plus proche, plus humaine et plus concrète, et c’est en cela un grand champion. Car Thomas Pesquet est autre chose qu’un simple spationaute, c’est le champion d’une nouvelle race d’hommes, celle des «  Homo Spatiens  »,  à savoir un colon qui a à la fois le regard tourné vers le lointain Cosmos et vers la Terre, mettant ainsi en garde ces concitoyens contre les dangers de la pollution et du réchauffement climatique à court et à long terme.  Scientifique, technicien mais aussi musicien, sportif et polyglotte, il coche toutes les cases du parfait astronaute. En d’autres termes, la conquête de l’espace n’est pas seulement une aventure technologique, c’est aussi une philosophie de l’avenir.

 

« Thomas Pesquet a réconcilié

 

les Français avec la conquête de l’espace... »

 

Le parcours de Thomas Pesquet tel que vous le racontez est en effet exceptionnel : celui d’une élite intellectuelle qui va se frotter aux plus grandes des exigences physiques et mentales. Ces personnalités-là sont-elles, plus encore qu’il y a trente ou soixante ans, des exceptions qui tranchent avec le reste de l’humanité ?

 

Exceptionnel, Thomas Pesquet l’est évidemment, puisqu’il a remporté un énorme concours à l’échelle européenne. En 2009, seulement six astronautes sur un total de plus de 8 000 candidatures ont ainsi été recrutés par l’Agence spatiale européenne pour participer à la grande aventure de l’ISS, perchée à quelque 400 kilomètres d’altitude. Cela étant, les spationautes ne sont pas des «  surhommes  », seulement des hommes et des femmes qui doivent faire preuve d’une exceptionnelle endurance, d’une solidarité à toute épreuve et d’une réactivité impeccable. « Pour pouvoir aller dans l’espace, il faut savoir rester terre à terre » précise Thomas Pesquet. Car si l’aventure à bord de l’ISS est un privilège, c’est loin d’être un luxe. L’inconfort, l’insécurité et l’exiguïté sont ainsi totales.  On peut même parler de véritable camping sous l’œil de l’infini. Dans le milieu de l’apesanteur, les hommes doivent en effet réapprendre à dormir, à boire et à manger. À seul titre d’exemple, il est impossible de boire de l’eau dans un verre ; il faut l’aspirer d’un sachet au moyen d’une paille. Et la plupart du temps, cette eau n’est autre que de l’urine d’astronaute recyclée. Qui plus est, c’est le dépaysement le plus total. À seulement 400 kilomètres au-dessus du plancher des vaches, il n’y a plus de haut ni de bas, plus de jour ni de nuit, le Soleil se lève toutes les quatre-vingt-dix minutes. Pour couronner le tout, nos aventuriers de l’espace perdent à la fois des muscles, des os, des globules rouges, de l’acuité visuelle et même du capital-vie ! Autant dire que les spationautes, à défaut d’être des gens au-dessus du commun des mortels, sont surtout des êtres doués d’une santé exceptionnelle.

 

 Si vous pouviez, à l’occasion de cette interview, lui poser une question, quelle serait-elle ?

 

Après avoir effectué près de 400 jours dans l’espace au terme de deux longues missions, celles de Proxima avec les Russes, et d’Alpha avec les Américains, respectivement en novembre 2016 et avril 2021, Thomas Pesquet n’est toujours pas rassasié d’espace mais aspire encore à flirter avec les étoiles. Son ambition première est de marcher sur la Lune. Il l’a dit et répété plusieurs fois devant les caméras. D’une certaine façon, pour paraphraser un célèbre publicitaire, je dirais qu’un astronaute qui ne contemple pas la Terre depuis la Lune a raté sa carrière. Jusqu’à présent, seuls douze hommes, douze Américains, ont arpenté l’astre sélène. N’en déplaise aux complotistes, les traces des six missions Apollo (1969-1972) sont toujours imprimées sur le sol lunaire. Ma question à Thomas serait la suivante : ses rêves de conquête spatiale s’évanouiraient-ils s’il n’était pas désigné pour marcher prochainement sur la Lune, disons avant 2030 ? Comment verrait-il alors son avenir ? Grand communiquant devant l’Éternel pour prêcher la colonisation et la connaissance du Cosmos, ou alors aspirerait-il à un rêve encore plus grand malgré tout, celui d’être le premier Français à marcher sur la planète rouge ?

 

« Trump-Musk ? On ne peut imaginer

 

deux Jupiter sur le mont Olympe... »

 

Dans quelle mesure peut-on comparer Thomas Pesquet à Elon Musk, auquel vous avez aussi consacré un livre ? Par ailleurs, Donald Trump, qui vient d’être de nouveau élu président des États-Unis, a nommé son allié Musk à la tête d’une nouvelle administration qui sera chargée de rationaliser les dépenses fédérales américaines. Croyez-vous que ce sera faisable ? Que Musk devra céder le contrôle de certaines de ses sociétés, pour être confirmé ? Et que l’attelage Trump-Musk, deux personnalités fortes qui n’ont pas les mêmes idées sur tout, tiendra ?

 

Même s’ils partagent le même rêve, celui d’explorer l’espace lointain, Thomas Pesquet et Elon Musk sont vraiment aux antipodes. L’un rend l’espace attractif, l’autre veut y transporter toute l’Humanité. Quand Pesquet veut marcher sur la Lune, Musk veut mourir sur Mars. Le premier est astronaute, ingénieur et bardé de diplômes ; le second est un autodidacte patenté mais doué d’une énergie et d’une imagination débordantes. Encore une fois, notre Normand de 45 ans symbolise l’excellence, la rigueur, le courage, le dynamisme et la soif de découvertes. En comparaison, même si on ne peut pas nier l’esprit pionnier et aventurier de l’ex-Sud Africain de 53 ans, Elon Musk se distingue aussi par son éclectisme mais surtout par ses folies et ses extravagances. L’image féérique du Docteur Jekyll du spatial est aussi quelque peu ternie par le Mr Hyde du social ; Elon Musk considère ainsi ses employés comme des pions que l’on peut jeter d’une minute à l’autre. Ces derniers temps, le Walt Disney de l’espace s’est même transformé en un Kissinger un peu déjanté de la diplomatie mondiale. Pour couronner le tout, depuis la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américaines, Elon Musk a accepté en effet un poste en tant que ministre de l’efficacité gouvernementale. À ma grande surprise. À mon humble avis, cette expérience politique ne durera pas. Elon Musk n’aime ni les règles, ni les normes, contre lesquelles il peste régulièrement quand elles le freinent dans ses affaires. Il pourrait aussi profiter de son poste pour en finir avec ses adversaires, comme Boeing ou Lockheed. Son ambition est aussi de gérer les États-Unis comme il préside X (ex-Twitter), c’est-à-dire en se fichant radicalement du quotidien des Américains. Enfin, Elon Musk a un ego surdimensionné, à l’égal de Donald Trump. Leur collaboration ne peut donc pas tenir à long terme. On ne peut imaginer deux Jupiter sur le mont de l’Olympe. Parions qu’il reviendra vite à ses premiers objectifs, offrir la planète Mars à l’Humanité.

 

 

Vos projets et surtout vos envies pour la suite, Luc Mary ?

 

Depuis la parution de mon livre sur Thomas Pesquet, je n’ai pas quitté le domaine de l’espace. Mieux encore, j’ai pris un billet pour le lointain Cosmos en imaginant un voyage au cœur de notre Galaxie, à près de 1 500 années-lumière de notre berceau céleste. Intitulé Vers l’infini mais pas au-delà, il s’agit d’un vrai routard galactique,  le premier guide touristique interstellaire pour être précis. À bord d’un vaisseau spatial construit d’ici mille ans, nous explorons ainsi toutes les planètes du Système solaire, mais surtout toutes les exoplanètes exubérantes et sidérantes qui gravitent dans un rayon relativement proche. À la fois ludique et scientifique, ce guide d’un genre nouveau répartit ainsi les planètes en quatre catégories, des plus fréquentables aux plus infernales en passant par les plus incontournables et les plus improbables. Ces planètes sont parfois aussi fascinantes qu’étranges. Certaines sont ainsi éclairées par deux soleils quand d’autres sont littéralement collées à leur étoile. D’autres encore interdisent toute implantation d’un club Med ; à l’exemple d’Osiris, une planète infernale tapie à 154 années-lumière où les vents dépassent plus de 10 000 km/h. À l’inverse, d’autres mondes s’avèrent presque aussi hospitaliers que notre vieille planète, comme Kepler 452-b, une super terre cachée dans la constellation du Cygne. Voyez-vous, la conquête de l’espace nous réserve encore plusieurs siècles de surprises. Nous vivons aujourd’hui encore dans la préhistoire de l’exploration du Cosmos…

 

« Nous vivons aujourd’hui encore dans la

 

préhistoire de l’exploration du Cosmos… »

 

 

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25 août 2024

Anthony Burgoyne : « I am concerned for American democracy »

Nine years ago, in 2015, at the end of Barack Obama’s term and before the explosion of the Trump phenomenon, I interviewed, with great pleasure, a very talented video game developer with a passion for politics: Anthony Burgoyne, founder of studio 270Sims. The latest version of his technically enhanced US presidential simulation, President Infinity 2024, offers greater depth than ever, and a fun experience for anyone interested in US politics. Perhaps most importantly, its gameplay - because it really is one! - can be an invaluable asset for anyone wishing to better understand the American electoral system “from the inside”.
 
My warmest thanks to Mr. Burgoyne, who once again agreed to answer my questions for Paroles d’Actu (August 19, 2024, before Robert Kennedy Junior stepped down). Nine years ago, the catchphrase I put forward was “America has never been more democratic”. This year, against a backdrop of heightened political tensions, the mood is less optimistic... Don’t wait to be asked to exercise your role as a citizen. And, between now and November, give this game a chance: at worst you’ll learn something, at best you’ll love it. A Paroles d’Actu exclusive report. By Nicolas Roche.

 

 
En français :
 
(J’ai pris le parti de ne pas traduire l’article dans sa globalité, l’interview ayant été réalisée en anglais, tout comme le jeu qui n’est disponible que dans cette langue, mais si cela m’est demandé je le ferais).
 
Il y a neuf ans, en 2015, à la fin du mandat de Barack Obama et avant l’explosion du phénomène Trump, j’interviewai, avec grand plaisir, un très talentueux développeur de jeux vidéo passionné de politique : Anthony Burgoyne, fondateur du studio 270Sims. La dernière version de sa simulation de présidentielle américaine, President Infinity 2024, techniquement améliorée, offre une plus grande profondeur que jamais, et une expérience fun pour qui s’intéresse à la politique des États-Unis. Plus important sans doute, son jeu - parce que c’en est réellement un ! - peut être un atout précieux pour qui voudrait entreprendre de mieux comprendre le système électoral américain "vu de l’intérieur".
 
Je remercie vivement M. Burgoyne, qui a accepté à nouveau de répondre à mes questions pour Paroles d’Actu (19 août 2024, avant le retrait de Robert Kennedy Junior). Il y a neuf ans, la phrase d’accroche que j’avais mis en avant était "L’Amérique n’a jamais été aussi démocratique". Cette année, dans un contexte de tensions exacerbées, l’atmosphère est moins optimiste... En attendant les résultats du scrutin, début novembre, donnez une chance à ce jeu : au pire vous apprendrez toujours quelque chose, dans le meilleur des cas vous allez kiffer ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

PAROLES D’ACTU EXCLUSIVE

Anthony Burgoyne : « I am

 

concerned for American democracy »

 

President Infinity 2024

 

How important are politics and video games in your life, Anthony Burgoyne? How has this evolved since our first interview, back in 2015 ?

 

It’s interesting getting more depth and perspective on both. Back in 2015, the Trump phenomenon was brand new, and no one knew what sort of impact it was going to have. 9 years later, Trump is still the centre of attention and very well may be a major force for another 4 years or more in U.S. and in the Republican party.

Video games haven’t changed that much, but the tools to make them are getting better.

 

It’s been over 20 years since the release of your first game. In what areas do you think you’ve evolved the most? In terms of game mechanics - and I don’t mean graphics - are there any possibilities today that you didn’t have in 2004 ?

 

There are some computation intensive algorithms that one could use now that practically speaking one couldn’t use back then, because it would make things too slow, but I find the game mechanics work best when they’re clear to the player and relatively simple.

 

Specifically in terms of gameplay, what’s new in President Infinity 2024 ? What features have you added or improved, and to what extent do you owe it all to the suggestions of fans of your games ?

 

A lot of the distinctive aspects of the 2024 version in game play are putting in place simpler game mechanics, and making how they work clearer to the player. A lot of feedback was "I don’t understand how it works !", so a major goal is making things clearer and simpler. A lot of suggestions from fans are incorporated into the game, and these range from UI tweaks, to help, to game mechanics. For ex., 2024 now has an in-game Tutorial button on certain screens - this was inspired by a suggestion from a fan. Going back to a simpler polling system was also based on feedback from fans.

 

Tell us about the fans of your games, with whom I imagine you communicate regularly.

 

The fans like politics and like computer games ! They often know more than I do about politics, and so I look for feedback from them regularly on political topics and game design on X.

 

In your opinion, is the track record of the Biden-Harris administration, particularly in economic terms, an asset or a liability for the vice-president ?

 

I think it’s net an asset, although obviously there are big question marks on the economy, such as persistent inflation and a concerning debt. Being VP, she has an ability to run as not responsible for current policy (which is true, she’s not) but also as able to take partial credit for good things. We’ll see if the Democrats are able to successfully sell this approach.

 

How do you quantify, in the game, the strengths and weaknesses of Kamala Harris in relation to Joe Biden, and in relation to Donald Trump ? Do you think that the presidential election will be decided on personal qualities, on political platforms, or on something else ?

 

I have a personal sense, but then I ask for feedback on attributes. Often, people’s assessment of a politicians’ attributes varies by partisan status. It’s "Where you sit determines where you stand" on various questions. For ex., some people think Trump has negative charisma, but others think he’s highly charismatic. What’s the answer ? You have to look at the various viewpoints and try to figure out the objective values.

 

Trump’s personal qualities are highly important here. Those who think his lack of integrity makes him a threat to the Republic want to vote for someone - anyone else. But mounting questions about Biden’s ability to carry out Presidential duties for another 4 years I think were pushing more and more away from supporting him. The big question I think will be : is Harris good enough ? So far, it seems many voters have decided : yes. And so now the Democratic ticket has a polling advantage again and is favoured to win. But of course that might change over the next 3 months.

 

Which ticket is best placed to win the most of the swing states that will be decisive in the election ? Does the simulation part of your game most of the time match your personal feeling about the outcome of the vote ?

 

We’re at a unique place this election cycle at this point in time, because we have a nominee for one of the major parties who hasn’t been tested much in terms of her campaigning abilities at the national level as the presumptive nominee. So there are more unknowns this time. My guess is that Harris is better positioned at this point, and Trump will require significant movement his way to win enough swing states.

 

To understand a lot of what happens in U.S. Presidential elections, you have to understand they are basically fighting over a handful of swing states, and those states have more specific concerns. If you understand tips are a big part of the Nevada economy, and that Nevada is a swing state, you might better understand why both campaigns are promising to make tips tax-exempt. Similarly, economic concerns in Michigan or Pennsylvania. And so on.

 

 

Since the emergence of Donald Trump on the national political scene in 2016, are we really witnessing something completely different in the United States ? If so, is it a time-limited episode, or a new way of doing politics and conceiving power for generations of Republicans ?

 

Yes, but parts of it we saw with the Buchananite wing of the Republican party with his surprisingly strong bid in 1992 against the incumbent President, then again in 1992 with the Perot independent bid, which was the strongest since Teddy Roosevelt’s in 1912. You then had the Tea Party movement. So there were lots of precursors. Trump combined these populist elements with a celebrity persona. The reasons driving the populist elements he has catalyzed will probably remain, but he’s almost 80, and so I think the celebrity persona can only last so long. In this sense, "Make America Great Again !" is time-limited. But it has now consolidated control over the Republican party, and my guess is that’s the general direction of the party for at least awhile, even if Trump loses in 2024.

 

What advice would you, a seasoned political expert, give Kamala Harris ? To Donald Trump ? To Robert Kennedy Jr ?

 

The major candidates (and to an extent R.F.K. Jr.) have access to all sorts of data analytics and polling data that I don’t. But Trump’s major problems are message discipline and petty, irrelevant attacks. Even at this point, I think many independents are concerned about the Democratic party but want to see him acting more Presidential. I don’t think it’s possible for him to change at this point, but that would be my advice.

 

Harris’ major problem is perceived inauthenticity, so I think she has to work on coming across as authentic and connecting emotionally with voters. We’ll see how well she can campaign - whether she’ll become more like Obama or Hillary Clinton, say, in her campaigning.

 

Are you worried that this 2024 campaign will be dirty, or rather dirtier than usual ?

 

The good news is probably almost all of the dirt on Trump has been used up in previous campaigns, and so voters aren’t interested in it. But yes, politics in the US has gotten nastier, and if there’s a way to slime an opponent, I think it will be seized upon by either side.

 

A difficult question: are the United States, between Democrats and Republicans, between blue states and red states, more divided than at any time since the 1960s ? Are you among those who think the country is in a cold civil war ? And would you say the complexity of the American electoral system (with the over-representation of small states in the electoral college) prevent this from exploding ?

 

Yes, I think there’s an increasing divide. You see this with lack of competitive Congressional districts, by the way, and of course divisive politicking. Or look at Florida, which has gone from a purple state to a strongly red state, in part because of domestic migration. To an extent, people are sorting out along ideological lines into different states. Leaving California, the largest state, and going to Idaho, Utah, Texas, or Florida. I don’t think the electoral college is preventing this from exploding - if anything, the electoral college which is largely state-winner-take-all exacerbates it, in my opinion. There is an incentive to make a state ’safe’ for a political party by getting the opposing party’s political supporters to move to another state.

 

Are the foundations of the American democratic edifice solid ? Will the balance of power be more or less maintained, whoever the next occupant of the White House may be ?

 

There’s the fiery partisan rhetoric about how this will be the last election if the other side wins, and then there’s the historical record. However, looking at Trump’s actions after 2020 is concerning to me, with the alternate electors plan, pressure on his V.P., and calling of supporters to Washington, DC during a joint session of Congress, while still claiming the election was won fraudulently. Similarly, the politicized legal persecutions of Trump are concerning, although some of this has been self-inflicted, it seems. But I think things are definitely getting worse, and it does concern me.

 

9 years ago you told me that you didn’t want to get into politics, or even political strategy yourself. Is that still the case ?

 

I know people in politics. I have no desire to be a politician. :) I’m open to the idea of something related to strategy.

 

Do you know of any politicians, or staff of politicians, who use your games to train for their own campaigns ?

 

Yes, various staff have contacted me who have used the game, although I’m not sure how much they use it for training ! But many educators use it for helping students understand the American Presidential political system in a first-hand way. Playing is similar to being a campaign manager or chief strategist, so you quickly gain an appreciation for why certain things are the way they are with campaigns, and what hard decisions have to be made.

 

What do you think of France’s rather atypical semi-presidential system ? Would you be interested in adapting it to a future game, as you’ve done for the UK or Canada, or do you just think it wouldn’t interest enough people ?

 

France has a very interesting system of electing a President, which allows for less of a duopoly than in the US. However, it would probably take a lot of adapting to make the game engine work properly for the French election. For the foreseeable future, all focus for elections games is on PI24 and CI24.

 
Do you make a lot of money from developing these games ? Do you think it would be in your interest to team up with a major game publisher to reach a wider audience ?

 

It might be worth it. But I also value the autonomy and freedom that come with not having one. The games are a success on the independent level, though.

 

What arguments would you like to put forward to encourage our readers to play President Infinity 2024 ?

 

This will help you understand American politics from the inside.

 

Your plans and, above all, your desires for the future, Anthony Burgoyne ?

 

I want to solidify President Infinity 2024 as the best in the series going back to 2004. There will be more game mechanics tweaks, 2024 campaign updates, and help improvements going forward, to continue to set it out as the best in the series yet.

 

 

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A few links...

4 juillet 2024

Frédéric Quinonero : « Françoise Hardy ne se considérait pas comme quelqu'un d'important »

Sans lui, je n’aurais probablement pas eu l’opportunité, disons même le privilège inouï, d’échanger avec Françoise Hardy dans les derniers mois de sa vie. Frédéric Quinonero connaissait bien mieux que moi la vie, la carrière de celle qu’il adora dès son adolescence : elle le touchait au cœur, comme personne, en chantant si justement ce que lui vivait. Il écrivit ensuite pas mal de bio de ses idoles, dont Françoise, en 2017. Françoise avec laquelle un échange à distance s’installa, à partir de 2019, alors qu’il avait entreprit d’écrire l’histoire de Jacques Dutronc.

 

Sa bio de Françoise Hardy, finement intitulée Un long chant d’amour, vient d’être rééditée dans une version actualisée (L’Archipel, juin 2024). Un document rigoureux et en même temps, plaisant à lire, empreint de la tendresse que l’auteur portait à cette artiste exceptionnelle. Un hommage dans le meilleur esprit, hommage auquel je ne peux évidemment que m’associer. Parce qu’on n’a pas fini de découvrir l’œuvre de Françoise Hardy. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU. Q. : 16/06 ; R. : 01/07.

Frédéric Quinonero : « Françoise

 

Hardy ne se considérait pas

 

comme quelqu’un d’important »

 

Françoise Hardy, un long chant d’amour (L’Archipel, juin 2024)

 

Frédéric Quinonero, bonjour. On s’y attendait depuis longtemps, ce moment on le craignait, ça y est Françoise Hardy est partie... Raconte-moi un peu comment sa musique était entrée dans ta vie, comment elle avait trouvé sa place dans tes playlists, entre Johnny, Sheila, Sylvie, etc. ?

 

Enfant, je préférais les chansons de rythme, de préférence joyeuses, et je trouvais Françoise Hardy austère et triste. La première chanson qui m’a accroché et dont j’ai voulu le disque, c’est Message personnel en 1973. J’avais 10 ans. C’est dire si cette chanson avait un potentiel fou, capable de toucher le public le plus large. J’ai découvert le répertoire de Françoise Hardy à l’adolescence, lorsque ses textes ont parlé au cœur d’un amoureux qui passait son temps – comme elle – à attendre désespérément quelqu’un. J’ai découvert alors la magie des chansons tristes, qui sont souvent les plus belles, surtout lorsqu’elles subliment les sentiments humains et élèvent l’esprit. C’est le cas de beaucoup de chansons de Françoise Hardy.

 

>>> Message personnel <<<

 

Je suis bien placé pour le savoir : de toutes les personnalités dont tu as dressé le portrait, Françoise était, de loin, celle avec laquelle tu avais su tisser le lien le plus durable. Depuis quand échangiez-vous ? Tu as vraiment pris cela comme un privilège ?

 

Depuis son départ, j’ai rassemblé tous les mails que nous avons échangés, toute ma correspondance avec elle  : elle commence exactement le 13 septembre 2019. J’écrivais alors la biographie de Jacques Dutronc. Nous nous étions ratés lorsque j’écrivais la sienne. Mon éditeur m’avait communiqué une adresse mail qui était obsolète et la lettre que je lui avais adressée via son éditeur ne lui avait pas été remise. Plus tard, elle m’écrira  : «  Vous pensez bien que si j’avais reçu une telle lettre, j’aurais répondu.  » Et on pouvait la croire sur parole. J’hésitais à l’aborder, je la savais malade et craignais de l’importuner. Je cherchais une façon légère et délicate d’entrer en contact avec elle. Je l’ai trouvée un jour en découvrant une chanson que j’aimais beaucoup et qui m’a fait penser à elle : La rose et l’armure d’Antoine Élie. J’ignorais alors qu’elle aussi l’écoutait en boucle depuis quelques semaines – elle parlera de son engouement pour ce titre plus tard dans son livre Chansons sur toi et nous (2021). Elle était très surprise de cette synchronicité. Je n’ai pu m’empêcher d’y voir un signe du destin. Pour répondre à mes questions sur Jacques Dutronc, elle voulait qu’on se rencontre, mais la distance nous séparait, puis le Covid-19. Alors elle répondit à mes questions par écrit. C’est mon plus grand regret  : ne l’avoir jamais approchée. En cinq ans, nous avons communiqué sur divers sujets, la musique surtout, Thomas, Jacques, les livres, la politique… Cette correspondance s’est achevée le 25 mai, elle m’annonçait son départ «  imminent  ». Elle écrivait souvent qu’elle était «  aux portes de la mort  ». Cette fois c’était vrai.

 

>>> La rose et l’armure <<<

 

Elle t’appelait «  Quinero  », et cela aussi, ça restera. Que retiens-tu de tous tes échanges avec elle ? As-tu réellement appris des choses à son contact direct ?

 

Elle avait nommé «  ITW QUINERO  » le fichier word envoyé en 2019 de ses réponses à mes questions sur Dutronc (rires). On m’a rapporté aussi ses propos au sujet de mon livre sur elle  : «  La biographie de Quinero est juste sur le fond, très bien écrite pour la forme  », ce qui venant d’elle était un compliment précieux. En revanche, elle avait interrompu sa lecture au moment où j’évoque un épisode qu’elle ne souhaitait pas voir apparaître et me l’avait fait savoir de façon abrupte, selon son habitude. J’aimais sa franchise, sa sincérité, sa sensibilité. C’est ce que je retiens d’elle. Elle ne raisonnait pas en termes d’intérêt personnel, elle fonctionnait au feeling et ne se souciait pas de l’importance des gens, de leur notoriété. Elle n’avait pas l’attitude d’une star, ne se prenait pas pour une idole, une icône, jamais. Elle entretenait avec les gens des rapports d’une grande simplicité. Elle ne s’embarrassait pas non plus de formules de politesse, de salutations, de formules cérémonieuses. Ses réponses étaient directes et concises. Cela pouvait surprendre parfois. Une seule fois, elle m’a écrit «  Mon cher Frédéric  », car elle était touchée d’un compliment que je lui avais fait.

 

Ta bio de 2017, Un long chant d’amour, est rééditée par L’Archipel, dans une version actualisée, augmentée. Est-elle une version définitive ? Je précise ma question : as-tu encore des interrogations, que peut-être tu n’aurais pas osé ou pas pu lui soumettre directement, à propos de Françoise Hardy ?

 

Je n’aime pas le terme de «  biographie définitive  ». Comme si on ne pouvait plus rien écrire après. Je ne veux pas m’interdire cette possibilité-là. On a toujours des interrogations sur un artiste à l’œuvre aussi riche. J’ai plein de questions en suspens, des sentiments, des émotions dont je n’ai pas osé lui faire part. J’espère qu’on lui rendra encore longtemps l’hommage qu’elle mérite.

 

Dans une interview Françoise Hardy m’a confié avoir voulu écrire son autobiographie précisément pour éviter que des choses fausses ne soient écrites sur elle. Mais, a contrario, dans quelle mesure t’es-tu justement attaché, en tant que biographe, à aller au-delà de ce qu’elle-même a pu raconter ?

 

Elle me disait même qu’elle ne comprenait pas qu’on puisse encore écrire sur elle alors qu’elle estimait avoir tout dit dans son autobiographie. Mon livre, même si elle le trouvait bien écrit, faisait partie du lot de ceux auxquels elle faisait allusion (rires). Un jour, elle m’a clairement demandé pourquoi j’avais jugé nécessaire de sortir ce livre. J’avais répondu que Le désespoir des singes, son autobiographie, était l’histoire de sa vie personnelle, le reflet de ses états d’âme et le récit de tout ce qui paraissait essentiel à ses yeux dans le domaine privé comme professionnel. Et que mon livre était arrivé ensuite comme un complément, relatant des épisodes qu’elle avait occultés, ou simplement oubliés, mais qui intéressaient ses admirateurs. Il était aussi un regard extérieur porté sur sa carrière, son œuvre. Elle avait admis que j’avais sûrement raison. D’autant que certains fans qui correspondaient avec elle lui disaient beaucoup de bien de mon livre.

 

A-t-elle jamais été heureuse à ton avis ? Peut-on dire, à cet égard, qu’elle n’a pas eu de chance, ou plutôt qu’elle plaçait tellement haut la barre de ses attentes, pour les autres, pour la vie, pour elle-même surtout, qu’elle ne pouvait jamais être réellement satisfaite ? Masochiste, ou simplement d’un grand réalisme ?

 

Je ne dirais pas ça. On peut penser qu’elle a été au moins heureuse d’avoir le privilège de vivre de son métier, de sa passion. De bénéficier tout au long de sa vie d’un confort matériel et de la liberté de ses choix. Pour tout ce qui est d’ordre sentimental, on évolue selon différents critères liés à l’enfance, à l’éducation. On cherche souvent chez l’autre ce qui nous a manqué. Et la dépendance affective découle de ce qu’on est systématiquement attiré par le même genre d’individu, que l’on considère comme un idéal amoureux et qui ne se sent pas forcément à l’aise sur le piédestal où on l’a érigé et s’avère difficilement capable de combler votre besoin, votre manque, votre attente. Masochiste  ? Non. Lucide, assurément. On n’est jamais satisfait lorsqu’on est en quête d’absolu. Et de cette complexité des sentiments, Françoise a fait une œuvre, un long chant d’amour…

 

Elle était drôle aussi, parfois sans le vouloir...

 

Ah oui  ! Elle l’était, et probablement qu’elle aimerait qu’on retienne cela d’elle. Sa vivacité et sa franchise implacable prêtaient souvent au rire. Je raconte une anecdote dans le prologue de mon livre  à propos d’un jour d’anniversaire. Elle estimait qu’à partir d’un certain âge, prendre une année de plus n’était pas forcément un événement joyeux. De même pour les vœux de nouvel an, elle ne trouvait pas approprié que l’on souhaite une bonne année à une personne âgée et malade. Alors, pour lui manifester mon affection en ces jours particuliers, je cherchais un prétexte  : le clip d’une chanson, une anecdote, une photo. Ce jour que je raconte dans mon livre, j’avais choisi une photo de Jacques et d’elle riant aux éclats en trinquant au champagne. Je l’avais trouvée sur le Net, elle n’était pas d’une grande qualité, ce devait être une photo tirée d’un magazine de l’époque genre Bonne soirée ou Ciné revue. C’était pour le clin d’œil de les voir ensemble et joyeux. Elle avait répondu  : «  Quelle vilaine photo  !  » Puis, en dessous  : «  Mais merci quand même  ». J’en ris encore.

 

La photo en cause. À chacun de juger. ;-)

 

Comment qualifier, justement, le couple mythique, mais compliqué, qu’elle forma avec Jacques Dutronc ?

 

Un couple atypique. Jacques a coutume de dire qu’il s’est comporté avec Françoise à l’inverse des autres hommes  : absent au début - et préoccupé de ses copains -, plus présent ensuite. Françoise reconnaissait que cette relation intermittente expliquait en partie la durée de leur histoire. L’absence, l’attente ont inspiré ses plus belles chansons. Ce que je trouve admirable dans l’attitude de Françoise, c’est d’avoir accepté que son mari vive auprès d’une autre femme tout en restant «  l’homme de sa vie  ». Elle en parle magnifiquement lorsque je l’interroge à ce sujet. Le plus beau de leur histoire est sans doute d’avoir su rester complices jusqu’au bout, au point de s’appeler tous les jours.

 

>>> Tant de belles choses <<<

 

Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes le 16 juin, et c’est l’anniversaire de son fils Thomas, son rayon de soleil et sa grande fierté. Ont-ils souvent travaillé ensemble ? Que peux-tu nous dire sur leurs liens, leurs ressemblances, leurs différences aussi ?

 

Elle ne vivait que pour Thomas, les dernières années. Elle disait qu’elle ne voulait pas lui faire de la peine en partant trop tôt. Que, sans lui, elle serait morte depuis longtemps. Il était sa plus grande fierté, oui, sa plus belle réussite. Il avait l’avantage sur Jacques de ne jamais l’avoir fait souffrir. Leur relation était fusionnelle. Ils ont travaillé une fois ensemble, en 2005, pour l’album Tant de belles choses, dont la chanson-titre a été écrite à son attention. Il se dit moins sérieux que sa mère pouvait l’être dans le travail, plus décontracté, plus proche en ce sens de son père. Mais il a en commun avec sa mère la simplicité et une certaine forme de générosité. Comme avec sa mère, j’ai pu échanger quelque temps avec Thomas, lors du second confinement. Au fil des jours, il me faisait le compte-rendu de la lecture de ma biographie de son père, dont il écrira ensuite la préface.

 

>>> Ma jeunesse fout le camp <<<

 

Si tu devais ne garder que cinq, six ou sept chansons d’elle, pas forcément les plus emblématiques, mais celles qui te touchent le plus, quelles seraient-elles ?

 

Quelques chefs-d’œuvre, comme Tant de belles choses, Message personnel, Mon amie la rose, L’amitié, Ma jeunesse fout le camp et La question. Et encore Soleil, Tu ressembles à tous ceux qui ont eu du chagrin, À quoi ça sert, Tu es un peu à moi, Dans le  monde entier, Il vaut mieux une petite maison dans la main qu’un grand château dans les nuages, Personne d’autre, Que tu m’enterres… J’ai beaucoup aimé aussi, quand j’étais ado  : J’écoute de la musique saoule.

 

>>> J’écoute de la musique saoule <<<

 

Les hommages à sa musique ont été nombreux depuis son départ. Comment la positionnerais-tu dans le paysage musical français ? S’inscrit-elle dans une tradition particulière, et a-t-elle des héritiers ou héritières évident(e)s ?

 

En 2023, elle était désignée par la revue Rolling Stone comme la seule Française parmi les 200 meilleurs chanteurs de tous les temps  ! Un honneur amplement mérité. J’avais alors saisi l’occasion pour lui présenter mes vœux de nouvel an. Je lui avais écrit ces mots qui l’avaient touchée  : «  Ce classement salue votre créativité, votre voix unique et votre interprétation magique. Je m’en réjouis pour vous.  » Oui, je pense qu’elle était unique. Déjà, enrôlée à ses débuts dans le clan Salut les copains, elle était à part. Différente des autres. Plus grave, plus impliquée. Elle a inspiré plus d’une chanteuse, comme Clara Luciani et Juliette Armanet qu’elle aimait beaucoup – nous nous sommes un peu disputés, elle et moi, à leurs propos, car je trouvais les textes de Luciani un peu faiblards et je ne goûte guère la voix aiguë d’Armanet (rires). Mais elle reste incomparable.

 

Que retiendras-tu de Françoise Hardy, l’artiste que nous admirons tous, et au-delà, la femme que tu as connue ? Penses-tu avoir saisi quelque chose de sa vérité profonde ?

 

Je ne l’ai pas vraiment connue. Je le regrette. Si j’avais habité Paris et eu l’opportunité de lui rendre visite, peut-être aurions-nous davantage sympathisé. Cependant, même si je sais qu’elle communiquait beaucoup par mail, je me sens privilégié d’avoir partagé quelques mots et quelques coups de cœur avec elle pendant cinq ans. Ce que j’ai retenu d’essentiel, c’est qu’elle ne se considérait pas comme quelqu’un d’important. Et cela faisait qu’elle pouvait s’attacher à quiconque parvenait à l’émouvoir, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne.

 

Entretiens-tu toujours l’espoir d’établir un tel lien avec d’autres artistes que tu aimes, comme Sheila ou Sylvie Vartan, ou bien estimes-tu, un peu fataliste, que ce que tu as vécu avec Françoise était exceptionnel, parce qu’elle l’était ?

 

Je penche pour la seconde estimation, mais je laisse la porte entrouverte à toute bonne surprise.

 

Tes projets et surtout, tes envies pour la suite ? D’autres parutions à venir notamment avec La Libre Édition ?

 

À la rentrée, on relance la promotion de mon livre sur Sylvie Vartan, Les chemins de sa vie, avec la sortie aux éditions Mareuil d’un coffret qui va le coupler avec le best-seller de Patrick Roussel, ancien chauffeur et garde du corps de Johnny Hallyday, Tout le monde l’appelait Johnny. Un projet qui me réjouit car il fait l’objet d’une sympathique rencontre et de possibles dédicaces à deux. Je pense proposer à La Libre Édition un roman que j’avais autoédité en 2013 mais que je ne trouvais pas vraiment abouti, donc j’y retravaille… Côté chanson, j’attends que des projets se concrétisent, mais cela devient de plus en plus difficile.

 

Un dernier mot ?

 

Une pensée, plutôt  : je pense que Françoise, qui s’intéressait beaucoup à la politique, n’aimerait pas beaucoup ce qui est en train de nous arriver… Dieu s’il existe l’en a préservée.

 

Frédéric Quinonero avec Thomas Dutronc.

 

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>>> La piste cachée <<<

9 mai 2018

Antoine Capet : « Churchill avait les défauts de ses qualités. Nobody's perfect... et c'est tant mieux ! »

Alors qu’était célébrée hier, à l’occasion de son soixante-treizième anniversaire, la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, comment ne pas penser, encore et toujours, à celles et à ceux qui l’ont subie, et qui l’ont faite ? J’ai choisi de consacrer un nouvel article « grand format » à Winston Churchill, sans doute l’homme qui, seul, pesa dès mai 1940 du poids le plus déterminant pour la suite des événements, en des heures sombres où à peu près tout paraissait perdu face au funeste rouleau compresseur nazi. J’ai l’honneur de recevoir, pour cette interview, M. Antoine Capet, qui comme son nom ne l’indique pas (!) est un historien grand spécialiste du Royaume-Uni. En janvier de cette année était publié son ouvrage qui, je le crois fera date, de ce côté-ci et bientôt sans doute de l’autre côté de la Manche : Churchill, Le Dictionnaire (Perrin). Tout Churchill y est : c’est riche, très riche, hautement lisible car bien pensé et bien rangé, et épuré de tous les fantasmes (vraies-fausses petites phrases, etc.) que l’on peut voir passer ici ou là, souvent, à propos du « Vieux Lion » britannique. Je remercie M. Capet d’avoir accepté de répondre, avec enthousiasme et précision, à mes questions. Je remercie amicalement Isabelle Bournier, directrice culturelle et pédagogique du Mémorial de Caen, pour avoir facilité cette prise de contact, et pour sa fidélité en général. Et je vous invite enfin, lecteurs, à lire cet article, long mais qui en dit beaucoup sur Churchill. Et à lire ou relire également, à côté, mon interview de François Delpla - que je salue ici - sur Churchill, les deux se complètent bien. Un document exclusif Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Q. : 29/04/18 ; R. : 04/05/18.

Antoine Capet: « Churchill avait les défauts de ses qualités.

Nobody’s perfect... et c’est tant mieux ! »

Churchill Le Dictionnaire

Churchill, Le Dictionnaire, Perrin, 2018.

 

Antoine Capet bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Voulez-vous, avant d’entrer dans le vif du sujet, nous parler un peu de votre parcours ? Et de ce goût pour l’histoire du Royaume-Uni : d’où vous vient-il ?

pourquoi le Royaume-Uni ?

C’est en fait mon enfance au Havre qui a déterminé la suite. Tous les Havrais connaissent le Quai de Southampton, à l’entrée du port, d’où partaient depuis le XIXe siècle les «  bateaux d’Angleterre  ». J’avais hâte d’entrer en 6e pour commencer l’anglais. Dès l’âge de dix-sept ans, j’avais obtenu une bourse offerte par les Anciens Élèves du Lycée du Havre et j’ai pris le Normannia pour faire un petit voyage d’étude sur le Wessex en auto-stop pendant les vacances d’été, logeant en auberge de jeunesse. Depuis, je ne compte plus les fois où j’y suis retourné en bateau, en voiture, en train ou en avion. Certains anglicistes sont attirés par la littérature ou la linguistique – dans mon cas, cela a toujours été ce que les universitaires appellent dans leur jargon «  la civilisation britannique  » : cela va au-delà de l’histoire pour englober les arts, les pratiques religieuses, les idées et institutions politiques, les questions sociales et les syndicats, le système d’enseignement, le service de santé, etc. Ces choix, dictés par les goûts et les aptitudes de chacun, sont impossibles à expliquer rationnellement.

 

Pourquoi avoir choisi de consacrer à Winston Churchill cet ouvrage massif, Churchill, Le Dictionnaire, publié chez Perrin en janvier dernier ? Manquait-on d’ouvrages de référence sur le Vieux Lion britannique, de ce côté-ci de la Manche ? Et comment avez-vous procédé pour rassembler, classer et restituer de manière digeste tous ces morceaux éparpillées d’une vie aussi riche ?

pourquoi Churchill ?

Ma thèse d’État – soutenue il y a bien longtemps – portait sur «  Les classes dirigeantes britanniques et la réforme sociale, 1931-1951  », et Churchill figurait bien sûr au premier rang de ces dirigeants à partir de 1940. Mais la thèse ne traitait que de cet aspect du personnage, alors dans une phase de son existence où, quand il ne la chassait pas de ses préoccupations, il freinait des quatre fers face à la «  Reconstruction  » d’une société britannique sur de nouvelles bases après la guerre. Ce n’est que peu à peu que je me suis véritablement penché sur les autres – et fort multiples – aspects de sa vie et de son action, avant puis après la guerre.

Je me suis alors aperçu qu’il existait une véritable «  industrie Churchill  ». Souvent avec une dimension méprisable  : on mettait son nom à toutes les sauces dans les titres pour faire vendre (on dit que les deux noms figurant sur le titre qui font le mieux vendre les livres en Grande-Bretagne sont ceux de Churchill et d’Hitler). D’où les multiples intitulés du genre «  L’armée de Churchill », «  Les armes secrètes de Churchill  », etc, où en fait il n’apparaît guère ou pas du tout. On publiait aussi de lucratifs «  recueils de bons mots de Churchill  » qui n’étaient nullement attestés et que l’on répétait d’édition en édition sans jamais en vérifier l’authenticité. À côté de cela, cependant, au Royaume-Uni, et encore davantage aux États-Unis, il existait tout une catégorie d’admirateurs et d’amateurs éclairés qui s’efforçaient au contraire de cerner la vérité de leur «  idole  » au plus près. Ils ont fondé des associations qui ont finalement et récemment fusionné sous le nom de International Churchill Society, publiant depuis maintenant quelque cinquante ans un trimestriel consacré à l’étude du grand homme sous tous ses aspects – du plus anecdotique (ses cigares ou ses chats) jusqu’aux plus austères (ses complexes relations avec la religion). Les plus distingués des historiens et biographes churchilliens anglophones n’ont jamais refusé d’y apporter leur contribution. Cumulativement, tous ces numéros de Finest Hour – The Journal of Winston Churchill and his Times, comme il s’appelle actuellement (simplement Finest Hour à ses modestes débuts) m’ont fourni une matière abondante et précieuse sur tous les débats qui subsistent autour de son action, de ce qu’il a dit ou n’a pas dit, de ce qu’il a fait ou n’a pas fait – le pourquoi alimentant des interprétations qui ne cesseront vraisemblablement jamais, et qui personnellement me passionnent.

 

« Je voulais livrer au public francophone un ouvrage

qui dissipe tous les malentendus et toutes les rumeurs

à caractère non fondé qui circulent sur Churchill. »

 

Un collègue britannique de l’université de Nottingham, Chris Wrigley, avait fait paraître aux États-Unis en 2002 Churchill : A Biographical Companion, désormais épuisé. C’est là bien sûr l’«  industrie Churchill  » dans ce qu’elle a de meilleur. Je le trouvais très commode pour trouver très vite une précision de date ou de lieu, mais en même temps je me disais bien souvent que je n’y trouvais pas ce que je cherchais, malgré l’excellent index. C’est à mon sens parce qu’un ouvrage de cette nature doit être tout ou rien. Soit vous dites tout – soit vous ne dites rien : vous vous abstenez alors de l’écrire. Mais «  tout dire  » sur Churchill représente évidemment une tâche considérable. Tâche irréalisable, d’ailleurs – mais on peut tenter de s’approcher au mieux de cet idéal. D’où les 862 pages du Dictionnaire. On ne peut décemment faire moins sans tromper l’acheteur, sans l’induire en erreur, faute de place, par des silences (qui valent cependant mieux que des notices à demi fausses), des approximations hâtives qui équivalent à des contre-vérités, ou des simplifications de problèmes qui exigent un examen nuancé, donc approfondi. Je voulais livrer au public francophone, qui n’en disposait pas sous cette forme, un ouvrage qui dissipe tous les malentendus et toutes les rumeurs à caractère non fondé qui circulent à la fois dans certains opuscules ficelés à la va-vite et surtout sur Internet, où l’on le replace les sempiternelles «  citations  » apocryphes et répète les mêmes âneries sur Churchill sans se poser de question.

J’ai donc dressé une liste des notices qu’il me semblait indispensable d’inclure – elle faisait dix pages – et je suis parti du noyau de fiches cartonnées que j’ai toujours conservées depuis les premiers pas dans la rédaction de ma thèse, il y a quelque quarante ans  : cela me donnait un bon point de départ sur la pensée philosophique, politique et sociale de Churchill. J’ai étoffé ensuite chaque notice, sur le principe de la boule de neige, à partir des innombrables sources sérieuses que l’on a sur Churchill – au premier chef l’admirable série de Churchill Documents en cours de publication depuis 1966, initialement intitulés Churchill Companions. On en est au volume 20, qui nous mène à décembre 1944, et les éditeurs en prévoient encore trois pour parvenir à 1965, année de la mort de Churchill. Chaque volume compte désormais quelque 2 500 pages de correspondance publique et privée, de procès-verbaux gouvernementaux alors ultra-secrets, de brouillons de discours, de lettres aux journaux, de factures : Churchill ne jetait jamais rien, ce qui nous facilite la tâche. Par ailleurs, je me suis constitué au fil des ans une copieuse bibliothèque où figurent les volumineux écrits, notamment autobiographiques, de Churchill lui-même, ainsi qu’une bonne partie (je crois qu’aucun particulier n’en possèdera jamais l’ensemble) des biographies et commentaires qui le concernent – notamment sous la plume de ceux qui l’ont côtoyé, leurs témoignages étant bien sûr à vérifier par recoupement.

C’est l’informatique qui aujourd’hui permet de mettre progressivement et impeccablement la chair sur le squelette (les dix pages initiales de liste de notices à prévoir), en autorisant tous les ajouts à chaque notice à mesure que l’on rencontre un élément intéressant à y inclure.

 

Deux biopics ont récemment été consacrés à Winston Churchill, au cinéma : Churchill de Jonathan Teplitzky en 2017, avec Brian Cox dans le rôle-titre, et Les Heures sombres de Joe Wright (2017 également), film qui valut à Gary Oldman l’Oscar du Meilleur Acteur, cette année. Deux films évoquant deux périodes critiques de la Seconde Guerre mondiale : l’avant-Débarquement en Normandie pour le premier, les bouleversements de mai-juin 1940 pour le second. Avez-vous vu ces deux films, et si oui, qu’en avez-vous pensé en tant qu’historien et en tant que spectateur ? Quid des deux acteurs ?

les deux films sur Churchill ?

J’ai parlé plus haut de l’International Churchill Society et de Finest Hour : évidemment les plus fins limiers churchilliens se sont attelés à débusquer toutes les erreurs factuelles ou psychologiques, petites ou grosses, de ces deux films (auxquels, puisque l’on parle de 2017, on pourrait ajouter – ce que je ne ferai pas ici – la série The Crown, où Churchill joue un grand rôle dans les premiers épisodes). Commençons donc, chronologiquement selon le mois de sortie (et non de la vie de Churchill) par le Churchill de Jonathan Teplitzky. Tout le monde a à la fois salué le beau travail d’acteur de Brian Cox et démoli – le mot est encore trop faible – le travail de la scénariste, dont il vaut mieux passer le nom sous silence par charité. J’en étais gêné pour elle en voyant le film pour la première et unique fois : je n’avais pas encore lu les réactions de mes collègues churchilliens d’Outre-Manche et d’Outre-Atlantique, mais je l’appréhendais en pensant à ce qui l’attendait. Ils se sont déchaînés à juste titre sur le tissu d’invraisemblances que constitue le film, avec des acteurs qui ne ressemblent en rien aux personnages qu’ils incarnent (en ne prononcent aucunement leurs paroles réelles) : le roi, Eisenhower, Montgomery, dont tous les spectateurs d’un certain âge connaissent les traits et parfois la voix. Cependant il y a toujours une exception pour confirmer la règle : le maréchal sud-africain Smuts, proche ami et conseiller écouté de Churchill, est plus vrai que nature – mais il est peu connu, voire inconnu, du grand public visé par les producteurs…

 

Churchill 

Affiche du film Churchill de J. Teplitzky.

 

« Imagine-t-on les services de sécurité laisser le Premier ministre

échapper à leur vigilance, au risque de l’exposer à un attentat

perpétré par des nazis infiltrés dans la foule londonienne ? »

 

Pour les invraisemblances de Darkest Hour, antonyme bien évidemment de «  Finest Hour  », qui parle au premier degré à un Britannique cultivé qui connaît les discours et les ouvrages de Churchill, alors que «  Les Heures sombres  » n’ont pas ce sous-texte pour un francophone, Joe Wright est venu s’expliquer en personne dans un colloque devant les spécialistes de l’International Churchill Society qui – ce n’est pas un mince compliment – lui ont donné quitus. Je passe sur les nombreuses invraisemblances mineures, pour aborder d’emblée les trois plus criantes. Les War Rooms souterraines n’étaient pas encore utilisées par le Conseil restreint à l’époque du film (fin mai 1940) : elles ne le seront qu’à partir du mois d’août. La jeune dactylo n’était pas encore au service de Churchill – elle ne le sera qu’en 1941. Enfin, invention – inventivité diront les défenseurs de la licence poétique et de l’écriture cinématographique – exceptionnelle, il y a la scène du métro, qui naturellement n’aurait jamais pu avoir lieu : imagine-t-on les services de sécurité laisser le Premier ministre échapper à leur vigilance au risque de l’exposer à un attentat perpétré par des nazis infiltrés dans la foule londonienne ?

 

Darkest Hour

 Visuel du DVD Les Heures sombres, de J. Wright.

 

Sur ces trois points, Joe Wright avance qu’il s’est borné à concentrer des faits réels soit en les avançant en date, soit en les transposant dans un lieu que la chronologie lui imposait. Nous avons vu que les War Rooms en sous-sol ont bien été utilisées ensuite et que la dactylo a bien été recrutée un an plus tard. Pour le métro, le réalisateur a un autre argument. Il a voulu symboliser le soutien bien réel dont Churchill a bénéficié lors des bombardements de l’automne 1940 : il est avéré de source absolument sûre qu’il était acclamé par les sinistrés quand il se rendait au milieu des décombres le lendemain pour constater les dégâts de la nuit – ce n’étaient pas des figurants rémunérés. Or, son film se déroule fin mai : l’invraisemblance aurait été mille fois supérieure, et en fait intolérable, s’il avait montré Churchill parcourant des quartiers bombardés.

(...) À mon avis, Gary Oldman a reçu l’Oscar du Meilleur Acteur pour les mauvaises raisons, à savoir qu’on a salué le fait qu’il avait un physique a priori très éloigné de celui de Churchill et que grâce aux miracles du maquilleur-prothésiste japonais il a fini par lui ressembler. On récompense là le tour de force de l’équipe technique, pas le talent de l’acteur. Reste qu’il est excellent – mais pour moi ce n’est pas le meilleur «  Churchill  »  : c’est Albert Finney, immense acteur britannique qui, lui, ressemble à Churchill, dans The Gathering Storm (2002, disponible en DVD et à voir naturellement en V.O.), avec à côté de lui la grande Vanessa Redgrave, elle aussi très ressemblante à Clementine, contrairement à Dame Kristin Ann Scott. Les costumes et les décors de Darkest Hour sont quant à eux splendides de véracité, qu’il s’agisse de la reconstitution des War Rooms, de la Chambre des communes ou du grand salon de Buckingham Palace où le roi reçoit Churchill pour le nommer Premier ministre.

 

The Gathering Storm

DVD du film The Gathering Storm, de Richard Loncraine.

 

Vous venez d’évoquer un peu ce point... Dans le film Les Heures sombres, il est déterminé à refuser tout compromis avec Hitler. Et pourtant, on l’y pousse fortement, y compris des voix fort influentes (Halifax, Chamberlain) au sein de son propre parti. À un moment donné, on le voit sortir dans Londres et, dans une scène marquante, prendre le métro. Une fois la glace brisée, il y échange avec des Londoniens. S’ensuit un moment de communion patriotique au cours duquel toute la rame crie, à l’unisson, que never ils ne céderont, et qu’ils sont prêts à se battre pour défendre leur terre. Est-ce qu’il y a du vrai là-dedans : a-t-il rencontré des citoyens en ces heures critiques ? A-t-il utilisé, comme il est suggéré dans le film, un soutien populaire pour emporter l’adhésion du Parlement à ses vues ?

Churchill... dans le métro ?

Fin mai 1940, Churchill n’a aucun témoignage concret d’un quelconque soutien populaire. Ce qui fait de lui ce qu’il est : un homme politique d’une clairvoyance parfois exceptionnelle, c’est que lui, haut personnage totalement éloigné du petit peuple par sa naissance, son éducation, son mode de vie et sa carrière, a l’intime conviction qu’il sait – contrairement à ses collègues défaitistes – que les petites gens veulent qu’on poursuive la lutte quoi qu’il en coûte. Toutefois, ce ne sont pas eux qui emportent la décision, mais les ministres de second rang qui ne font pas partie du Conseil restreint et assurent unanimement Churchill de leur soutien contre les partisans de la négociation. Chacun jugera s’il trouve les explications de Joe Wright convaincantes. Je dois dire que lors du premier visionnement, j’avais été indigné par la scène du métro – mais à écouter ces arguments, je me laisse désormais un peu fléchir.

 

Dans quelle mesure peut-on considérer que l’histoire passée de Winston (67 ans au compteur lorsqu’il devient Premier ministre du Royaume-Uni) détermine ce que sera Churchill à partir des heures critiques de 1940 ?

Churchill ’40 était-il prévisible ?

C’est là une question éminemment controversée. Si l’on en croit l’intéressé lui-même qui, parlant de sa nomination dans ses mémoires écrits en 1948, indique : «  J’avais l’impression d’accompagner le Destin, comme si toute ma vie antérieure n’avait été qu’une préparation pour cette heure d’épreuve », la réponse va de soi. Mais évidemment tous les commentateurs s’accordent pour dire que ses mémoires sont en grande partie un plaidoyer pro domo. Certes, dès sa prime jeunesse, il proclame urbi et orbi que son ambition est simple : devenir un jour Premier ministre. Certes, il se juge supérieur à tous les Premiers ministres (à l’exception peut-être de Lloyd George) qu’il a connus dans sa carrière jusqu’à 1940 – en particulier Chamberlain à partir de mai 1937. Certes, il pense que ce dernier «  ne fait pas le poids  » face à Hitler après la déclaration de guerre. Mais rien de tout cela ne prouve objectivement qu’il sera pleinement l’homme de la situation après la décisive percée allemande en France de mai 1940.

 

« Par un extraordinaire retournement de l’histoire, ses

pires défauts, dénoncés en se gaussant par ses adversaires

au fil des années 1930, vont précisément devenir les qualités

nécessaires pour résister au choc que provoqua

l’effondrement des armées alliées en mai 1940. »

 

Par un extraordinaire retournement de l’histoire, ses pires défauts, dénoncés en se gaussant par ses adversaires au fil des années 1930, vont précisément devenir les qualités nécessaires pour résister au choc psychologique, politique et diplomatique de l’effondrement des armées alliées en mai 1940. Ces défauts d’avant-guerre sont au premier chef son obstination (démontrée par son rejet viscéral de l’indépendance indienne, qu’il maintient au prix de son exclusion des postes de pouvoir après 1930), son «  anti-hitlérisme primaire  » (alors dénoncé comme irrationnel) et surtout son bellicisme : être le plus vocifère des va-t-en-guerre, comme ses adversaires le décrivaient de 1933 à 1939, fait de lui le dirigeant le plus apte à mobiliser le pays pour la guerre totale qui s’annonce. Par ailleurs, sa formation d’officier et sa passion pour les affaires étrangères sont une parfaite préparation aux décisions lourdes de conséquences qu’il aura à prendre à Downing Street. Le proche entourage politique, militaire et diplomatique de Churchill ne cachera pas après la guerre qu’il a commis un certain nombre d’erreurs extrêmement graves (un seul exemple : le catastrophique raid de Dieppe, qu’il a laissé lancer en août 1942) – mais tous s’accordent sur un point : qui d’autre aurait su faire, non pas mieux, mais aussi bien avec le peu d’atouts qui restaient à la Grande-Bretagne en mai-juin 1940 ?

 

La lutte à mort dans laquelle Churchill se résout à entraîner tout l’empire britannique contre l’Allemagne hitlérienne s’appuie-t-elle véritablement sur de hauts principes moraux, ou bien les arguments décisifs sont-ils plus terre-à-terre (mais certes pas moins légitimes) : perception lucide des ambitions de Hitler, du risque d’asservissement du Royaume-Uni et de l’effondrement du système d’équilibre sur le continent ?

du réalisme et des valeurs

Comme toujours, il y a vraisemblablement un peu de tout cela. Nous ne saurons jamais ce qui traversait l’esprit de Churchill quand il prenait telle ou telle décision, et ses mémoires ne sont pas d’un grand secours car nous n’avons que sa parole – or, c’était un grand manipulateur, au sens où c’était un grand séducteur d’hommes, toujours prompt à avancer l’argument décisif au bon moment. Donc, son argumentaire varie en fonction de son interlocuteur, de ce qu’il perçoit comme l’aspect le plus apte à le séduire. Quand son interlocuteur est l’électorat britannique (qui se contente d’écouter sans pouvoir répondre, mais dont le soutien tacite est capital), il joue sur la corde sensible du patriotisme, de la fierté de ne pas avoir «  vu un bivouac ennemi  » sur le sol britannique depuis 1066, avec un brin de flatterie du petit peuple renfrogné, râleur, difficile à convaincre – mais impossible à faire reculer quand il a pris une décision, ici celle de se battre. Les Britanniques n’aiment pas les grands discours moralisateurs, surtout dans la bouche de leurs hommes politiques, d’autant qu’on «  leur a déjà fait le coup  » en 14-18 du combat du bien contre le mal – et Churchill a la présence d’esprit de personnaliser le conflit en en faisant une querelle personnelle entre chaque citoyen et Hitler, incarnation non pas seulement du mal absolu dans l’abstrait, mais de tous ces importuns de par le monde qui empêchent le bon peuple britannique de vivre sa vie comme il l’entend, en toute tranquillité.

Devant ses chefs militaires ou son ministre des Affaires étrangères, il tient certes le même discours : tant qu’Hitler sera là, la Grande-Bretagne ne pourra espérer voir un monde vivable. Mais ce maître de ce que l’on appellera plus tard la géo-politique fait des calculs pour l’après-guerre dès l’effondrement de la France. Le premier de ces calculs, c’est que toute perspective de victoire ne peut être envisagée qu’avec l’entrée en guerre des États-Unis. L’alliance étant acquise en décembre 1941, il va s’agir de l’entretenir, de faire en sorte qu’une fois la victoire acquise les États-Unis ne repartent pas sur-le-champ Outre-Atlantique, en laissant la Grande-Bretagne seule face au géant soviétique dont elle a certes souhaité le triomphe sur l’Allemagne, mais dont il craint au plus haut point les volontés expansionnistes.

 

« Churchill est parfaitement sincère lorsqu’il répète, dès 1940,

qu’il veut revoir une France forte jouant un rôle de premier plan

en Europe, par francophilie mais aussi comme élément

pour assurer la sécurité britannique et l’équilibre continental. »

 

Quand il répète dès 1940 qu’il veut revoir une France forte jouant un rôle de premier plan en Europe, voire dans le monde (en Indochine, par exemple) après la victoire, il est parfaitement sincère. En partie, peut-être, pour sa francophilie indéniable, mais par-dessus tout parce qu’il a besoin d’un État-tampon entre son île et l’Allemagne, et éventuellement l’URSS.

Qui plus est, comme il l’a indiqué dans un discours resté célèbre, il «  n’a pas été nommé premier des ministres du roi pour procéder à la liquidation de l’empire britannique  » : or, les Américains, que cela soit sincère ou non, se proclament, eux qui sont si fiers d’avoir été les premiers à se libérer du joug d’un colonisateur européen, les ennemis de tous les empires coloniaux et les champions du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Objectivement, les intérêts de l’empire britannique et de l’empire français sont identiques face aux remontrances américaines, qu’il lui faut cependant faire semblant d’écouter. Et les intérêts des trois convergent devant la menace de l’expansion communiste, en Europe comme en Asie.

Churchill passera par conséquent la guerre à jongler entre les discours lénifiants destinés à flatter son auditoire, les arguments moraux, les hymnes à la liberté et les nécessités inavouables en public de la Realpolitik. Cela n’en fait pas un hypocrite, mais simplement un membre éminent des «  grands de ce monde  », qui ne peuvent sans péril pour leur pays se soustraire à ces contraintes.

 

Comment qualifier ses relations avec de Gaulle, chef des Français basés à Londres : il lui donne bien des moyens pour préserver et réorganiser de la résistance en France, parce qu’il veut coûte-que-coûte qu’un maximum de forces puissent se tenir de son côté, mais a-t-il à titre personnel estime, peut-être affection pour le Général ? Comment leurs rapports vont-ils évoluer au fil du temps ? Après Mers el-Kébir ? Après l’entrée en guerre et la montée en puissance des géants russe et américain, Staline et Roosevelt ? Qu’est-ce qui a caractérisé leurs rapports après-Guerre ?

Churchill et De Gaulle

Si peu d’ouvrages ont été exclusivement consacrés aux relations entre Churchill et de Gaulle, en revanche le nombre de «  témoignages  » plus ou moins orientés, de commentaires destinés à mettre l’un en valeur au détriment de l’autre et d’articles dictés davantage par des préoccupations nationalistes que par un souci de vérité, est considérable. Que retenir de tout cela ? Que la nature profonde de leurs rapports est inévitablement difficile, voire impossible, à cerner – et ce pour plusieurs raisons. Dans ses mémoires, de Gaulle avance que les nations ne peuvent pas avoir d’amies – leur politique doit être dictée par leurs seuls intérêts égoïstes. Churchill, moins franc ou moins provocateur, ne le dit pas : mais tout porte à croire qu’il partage cette opinion.

Ainsi, chacun des deux se voulant le meilleur porte-parole des intérêts égoïstes de son pays, tout va bien quand ces intérêts convergent – ce qui sera fondamentalement le cas la plupart du temps entre 1940 et 1945. On verra alors de Gaulle veiller tard dans la nuit, un verre de vieux cognac dans une main, sa fidèle cigarette dans l’autre, lors des interminables soirées où le Premier ministre invite à tour de rôle des hôtes étrangers de marque dans la résidence officielle de week-end des Chequers.

 

« De Gaulle faisait une fixation sur le Proche-Orient, notamment

le Liban, où il croyait voir partout et la plupart du temps

à tort des complots britanniques pour en éliminer la France. »

 

Mais les meilleurs commentateurs actuels estiment désormais que de Gaulle faisait une fixation sur le Proche-Orient, notamment le Liban, où il voyait partout et la plupart du temps à tort des complots britanniques inspirés par Churchill pour en éliminer la France. Quand les questions du Levant se posaient, c’était alors le conflit – non pas vraiment entre les deux hommes, mais bien plutôt entre les intérêts de leur pays perçus par chacun. Ce n’était pas véritablement à Churchill en tant qu’homme que de Gaulle s’opposait, mais à la volonté de l’empire britannique de «  pousser ses pions  » à travers lui au détriment de l’empire français, dont de Gaulle se considérait alors comme l’unique protecteur de poids. En renversant les rôles, on explique alors facilement la scène houleuse du 4 juin 1944, où un Churchill en rage lance à de Gaulle qu’il choisira toujours Roosevelt contre lui : les intérêts supérieurs de la Grande-Bretagne sont alors de ne rien faire qui puisse introduire la moindre fausse note dans l’harmonie anglo-américaine indispensable à la réussite du Débarquement. En se proclamant chacun les champions uniques d’une cause qui de par l’importance de leur pays à l’échelle mondiale les dépassait largement, ils semaient de facto les graines d’un conflit entre eux en tant qu’hommes alors qu’il s’agissait bien davantage d’un conflit entre les deux empires.

Autant qu’on puisse en juger, car là encore on ne peut pénétrer dans l’âme d’autrui, l’estime qu’ils avaient l’un pour l’autre était considérable, même si pour des raisons d’État telles qu’ils les percevaient, elle était occasionnellement éclipsée par des querelles fracassantes auxquelles la presse et la TSF donnaient un retentissement encore plus grand. Churchill a dû comprendre qu’il avait fait le bon choix en pariant en juin 1940 sur de Gaulle quand quelques semaines plus tard, au moment de la tragédie de Mers el-Kébir, le général prit publiquement la parole avec une grande dignité pour à la fois faire part de son émotion devant ce gâchis et surtout ces victimes innocentes qu’étaient les équipages et indiquer qu’il était conscient que les autorités de Vichy n’avaient laissé d’autre issue à Churchill.

Leur bonne entente culminera au cours de la guerre lors de la grande cérémonie du 11 novembre 1944 dans le Paris récemment libéré, où Churchill est l’invité d’honneur – de Gaulle pour sa part jouissant de son statut tout juste reconnu par les Anglo-Américains (à l’initiative de Churchill, qui avait fini par emporter le consentement d’un Roosevelt fort réticent) de chef du gouvernement provisoire de la République Française. Quand à Yalta Churchill obtiendra pour la France, face à un Roosevelt indifférent et un Staline sceptique, à la fois un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies et une zone d’occupation en Allemagne prélevée sur la portion britannique, on pourra estimer comme de Gaulle que Churchill n’a fait là que servir les intérêts bien compris de la Grande-Bretagne à long terme. La gratitude n’existant pas selon de Gaulle entre les nations, il n’en montrera alors pas la moindre vis-à-vis de Churchill.

Viendra pour les deux une «  traversée du désert  », de six ans pour Churchill, de douze pour de Gaulle. Les retrouvailles, avec la remise en novembre 1958 de la croix de la Libération à un Churchill qui n’est plus aux affaires, seront plus que chaleureuses. Après deux autres rencontres, à Londres et à Nice au début des années 1960, ce sera le lent déclin, puis la disparition de Churchill en janvier 1965. Venu pour les funérailles nationales de Churchill dans sa tenue de général, le président de la République Française adressera à la reine d’Angleterre le message protocolaire de rigueur, avec une formule admirative d’une magistrale concision, qui résume tout : « Dans ce grand drame, il fut le plus grand ».

 

De Gaulle et Churchill

C. de Gaulle remettant la croix de la Libération à W. Churchill, en 1958.

Photo © Keystone Pictures USA

 

Est-ce que, comme il est suggéré dans le film Churchill, le désastre de la bataille de Gallipoli durant la Première Guerre mondiale a rendu Churchill très frileux par rapport à la perspective d’un débarquement allié en Normandie ?

Churchill et le projet de débarquement

Les Dardanelles, c’est comme les rapports avec son père : la bouteille à l’encre, une bénédiction pour quiconque se pique de psychologie – freudienne dans le deuxième cas – et s’embarque dans la rédaction d’un livre ou le tournage d’un film sur Churchill où cela explique tout. Inutile de dire que les choses sont infiniment plus compliquées. Un seul fait est certain : Churchill a toute sa vie entretenu le douloureux souvenir du désastre des Dardanelles (1915) – non pas tant l’hécatombe militaire, ce que lui reprocheront toujours les Australiens et Néo-Zélandais, dont les troupes ont proportionnellement subi les pires pertes, que l’injustice perçue de l’accusation de légéreté dirigée contre lui. On discute encore parmi les experts d’histoire militaire pour savoir où se situent les responsabilités de l’échec, et quelle part attribuer à Churchill. Là en fait n’est pas la question : Churchill estimera toujours qu’en le traitant comme un malpropre, ses adversaires ont commis une inexcusable injustice à son égard devant l’histoire. Dans le film Churchill de Jonathan Teplitzky, cela tourne à l’obsession : c’est évidemment une grossière exagération, comme l’est sa panique de dernière minute à la veille du Débarquement.

 

« Churchill craignait des pertes considérables les premiers jours

du Débarquement, et il fut agréablement surpris au soir

du 6 juin 1944 d’apprendre que les pertes humaines

avaient été inférieures aux prévisions. »

 

Reste que Churchill avait insisté auprès de Roosevelt pour qu’on ne lance pas une offensive mal préparée, où les assaillants se feraient décimer sur les plages. Mais d’une part, il y avait le massacre de Dieppe de 1942 tout frais dans sa mémoire (les Américains n’y avaient pas participé) et d’autre part il s’était rendu à la raison à l’automne 1943 et n’avait jamais depuis tenté de remettre en question la décision de procéder au Débarquement en mai ou en juin 1944. Tout est donc faux dans l’extrapolation que fait le film à partir du souvenir de Gallipoli. Reste un point parfaitement avéré : Churchill craignait des pertes considérables les premiers jours, et il est agréablement surpris au soir du 6 juin 1944 d’apprendre que non seulement les alliés ont fermement pris pied sur le sol français, mais de surcroît avec des pertes humaines inférieures aux prévisions.

 

Est-il vrai, comme suggéré également par le même film, qu’il avait songé sérieusement à prendre part au Débarquement, aux côtés des marins et militaires britanniques, aux côtés du roi George VI ? Et qu’il a renoncé, après avoir été raisonné par le souverain ("Si nous mourons tous les deux, ce serait une catastrophe pour la cause que nous défendons") ?

Churchill, dans le Débarquement ?

L’épisode – que l’on retrouve dans plusieurs (télé)films – du petit jeu entre Churchill, le roi, et leurs conseillers est parfaitement véridique. De fait, le 16 mai, Churchill demande à l’amiral responsable des opérations navales de lui réserver une place dans un croiseur pour qu’il puisse lui aussi y assister. L’entourage de Churchill, mis en alerte, organise aussitôt un complot avec la complicité du roi – le seul à pouvoir le faire renoncer. S’ensuit tout un scénario d’intrigues bien intentionnées entre les protagonistes, à l’insu de Churchill, évidemment. Une première lettre du roi, rédigée le 31 mai, contient en substance les propos que vous citez, mais elle ne réussit qu’à le faire changer d’avis sur un point  : il embarquera seul, sans le roi. La lettre décisive du roi, datée du 2 juin, rédigée par ses conseillers, est un petit bijou d’appel au « fair play » du Premier ministre : puisque le souverain n’a pas été autorisé à partir par les chefs militaires, ce ne serait pas juste que le Premier ministre soit de la fête sans lui. Churchill s’incline à regret, mais il s’incline.

 

Churchill and the Royals

W. Churchill en compagnie du roi George VI et de la reine, en 1940.

 

Churchill a-t-il eu des problèmes d’addiction à l’alcool, et si oui, a-t-on connaissance de conséquences que cela aurait pu avoir sur sa vie, publique comme privée ?

Churchill et l’alcool

La question de Churchill et l’alcool constitue une autre bouteille à l’encre, sans mauvais jeu de mots. Non seulement des quantités de demi-vérités ont toujours été colportées sur le sujet, mais Churchill lui-même est souvent intervenu dans le débat – soit par des «  bons mots  », soit par de vraies ou fausses confidences, soit par des mises en scène délibérées destinées à entretenir sa légende. Dans la première catégorie on trouve : «  Quand j’étais jeune, j’avais pour règle de ne jamais boire avant le déjeuner – maintenant, ma règle c’est de ne jamais boire avant le petit-déjeuner  ». Dans la deuxième (à son médecin) : «  J’essaie de réduire l’alcool. J’ai arrêté le cognac [silence et sourire] – et je prends du Cointreau à la place  ». Enfin, ses domestiques ont révélé plus tard que l’éternel verre de whisky qui trônait sur sa table de nuit – même à l’hôpital – contenait infiniment plus d’eau que de whisky, et qu’il le sirotait à toutes petites gorgées pour le faire durer. Bien sûr les visiteurs ne manquaient pas de remarquer ce qui était en fait un manège pour leur faire croire qu’il ingurgitait des quantités considérables d’alcool à longueur de journée. Ils s’étonnaient alors de ne voir chez lui aucun signe d’ébriété.

 

« Churchill buvait certes énormément, notamment pendant

les repas, mais sa résistance à l’ivresse était hors du commun.

On ne l’a jamais vu rouler sous la table. »

 

C’est exact qu’il buvait énormément à table, principalement du champagne (midi et soir) et passait ensuite de longues soirées arrosées de vieux cognac. Mais sa résistance à l’ivresse était hors du commun et on ne l’a jamais vu rouler sous la table. Il était certes alcoolique dans le sens où il était alcoolo-dépendant – mais sa dépendance ne le conduisait pas à la dépression : il soutenait au contraire que l’alcool avait un effet roboratif, tonifiant et stimulant pour lui. «  J’ai tiré plus de l’alcool que l’alcool n’a tiré de moi  », aimait-il à proclamer : lui seul aurait pu dire si c’était une bravade provocatrice ou la conclusion qui s’imposait à lui à la suite d’une longue vie bien arrosée. Un fait est certain : il n’est pas mort de cirrhose du foie mais de thrombose et artériosclérose cérébrales conjuguées à une congestion pulmonaire.

 

A-t-il connu des instants véritables d’abattement ? A-t-il songé au suicide ?

la tentation du suicide ?

Deux passages à vide sont absolument indiscutables : mai 1915, lorsqu’il est limogé de l’Amirauté à la suite de l’enlisement aux Dardanelles ; et juillet 1945, lorsqu’il prend connaissance du désastre électoral qui l’élimine du pouvoir. Dans les deux cas, outre l’humiliation, il y a la crainte de l’inactivité, que Churchill, «  hyperactif  » comme on dit de nos jours, ne supportait pas. Son entourage redoutait le jour où il serait contraint par l’âge de quitter les affaires – ce qui se fit en 1955. Le remède infaillible, même s’il prend du temps, c’est le soleil de la Méditerranée, en septembre 1945 comme en avril 1955.

 

« Il avouait ne jamais attendre un train trop près du quai

au cas où une subite impulsion morbide l’aurait poussé à

se jeter sous les roues de la locomotive qui approchait. »

 

Il avait peur de la tentation du suicide, et il avouait ne jamais attendre un train trop près du quai au cas où une subite impulsion morbide l’aurait poussé à se jeter sous les roues de la locomotive qui approchait. À l’inverse, au cours des multiples combats auxquels il a participé dans sa jeunesse, et jusqu’à la quarantaine dans les tranchées, en y frôlant la mort à plusieurs reprises, il se révèle comme un risque-tout, un trompe-la-mort qui ignore la peur de se faire tuer : le «  feu de l’action  » ne lui laisse aucun répit qui pourrait conduire à des réflexions existentielles. Ce «  feu de l’action  », au sens propre comme au sens figuré, est de toute évidence pour lui nécessaire à son équilibre psychologique.

 

Est-ce qu’à Yalta, Churchill a été clairvoyant quant aux intentions de Staline ? A-t-il, par réalisme, « trahi » la Pologne avec Franklin Roosevelt ?

Churchill, Staline, et la Pologne

Les accords de Yalta continuent d’alimenter commentaires savants et polémiques orientées, et il est inévitable que Churchill, l’un des «  Trois Grands  » de la conférence, soit lui aussi au cœur des controverses qui se poursuivent. Il expliquera lui-même dans ses mémoires – et tout porte à le croire – qu’il n’avait d’autre choix que de faire le pari que Staline tiendrait parole quand il promettait le retour à des élections libres dans la Pologne libérée et restaurée dans de nouvelles frontières. Toute l’histoire de l’humanité, fait-il valoir, démontre que la possession militaire du sol vaut possession politique. Là où l’armée Rouge était indélogeable, tout reposerait sur la bonne volonté des Russes (Churchill ne disait jamais «  Soviétiques  » en dehors des contraintes diplomatiques et protocolaires). Que veut dire «  trahir la Pologne  », comme l’en accusaient les «  Polonais de Londres  » comme les Soviétiques les appelaient désormais, par opposition aux Polonais prosoviétiques mis en place par l’armée Rouge à mesure qu’elle «  libérait  » le pays ?

 

« Au printemps 1945, Churchill fit étudier la possibilité d’un

retournement d’alliances pour une croisade antibolchévique,

mais, inconcevable militairement comme politiquement,

l’initiative, évidemment ultra-secrète, fit long feu. »

 

Churchill était parfaitement conscient que jamais les Soviétiques n’accepteraient volontairement la présence d’un gouvernement anticommuniste et anti-russe sur leur frontière – or, accepter des élections libres, c’était assurer une majorité conservatrice et donc hostile. On apprit plus tard qu’en fait Churchill n’était pas resté inactif au printemps de 1945 : il avait fait étudier la possibilité d’un retournement d’alliances, les Anglo-Américains libérant dans cette hypothèse tous leurs prisonniers allemands pour qu’ils se joignent à eux dans une croisade antibolchévique. Baptisée «  Operation Unthinkable  » (Opération Impensable), cette initiative évidemment ultra-secrète fit long feu. D’une part les responsables militaires faisaient valoir l’écrasante supériorité de l’armée Rouge en hommes et en chars, de l’autre ses conseillers politiques objectaient que l’opinion publique ne suivrait pas, vu l’immense prestige dont jouissait l’héroïque peuple russe en 1945 à la suite de tous ses sacrifices. Churchill n’avait donc plus comme issue que de s’en remettre au bon vouloir de Staline : nulle fourbe trahison là, mais perception réaliste du rapport de forces en Europe au sortir de la guerre, qui prendra plus de quarante ans à s’inverser.

 

 

Yalta

Churchill, Roosevelt et Staline à Yalta, 1945.

 

En 1945, sa majorité est renversée lors d’élections qui propulsent le travailliste Clement Attlee au 10 Downing Street. Peut-on dire qu’à ce moment-là, il n’a pas su sentir ce qu’étaient les aspirations profondes du peuple britannique tout juste sorti d’une guerre épuisante ? Qu’il était sur les questions intérieures un conservateur manquant de souplesse ? Qu’il a été meilleur chef de guerre que chef de temps de paix ?

Churchill comme dirigeant de pays en paix ?

Alors qu’on discute encore des actions militaires et diplomatiques de Churchill pendant la guerre, la cause est depuis longtemps entendue sur son action en matière de politique intérieure entre 1940 et 1945 – action qui conduira à son éviction. On est très vite tenté de dire «  qui conduira logiquement à son éviction  ». Tout indiquait en fait que Churchill était hostile à ce qu’il voyait comme une «  utopie  » ou un «  Eldorado  » proposé par des idéalistes qui «  brassaient de l’air  » dès les premiers éléments concrets de plans de «  Reconstruction  » (au sens propore comme au sens figuré), publiés en décembre 1942, où l’on envisageait la création à la fois d’un État-Providence et d’un Service national de santé accessible à tous, ainsi que la mise en œuvre des idées de Keynes pour éliminer le chômage, notamment «  l’économie dirigée  » et «  l’économie mixte  » accompagnées d’une acceptation provisoire du déficit budgétaire qui selon lui serait comblé lors du retour à la croissance soutenue.et donc au plein emploi. Logiquement, donc, les classes populaires avaient tout intérêt aux législatives de juin 1945 à voter pour le Parti travailliste, qui promettait de traduire ces projets de «  Reconstruction  » en institutions bien réelles, et non pour le Parti conservateur emmené par un Churchill, certes au faîte de sa gloire, mais bien décidé à prolonger l’austérité au nom du refus du désarmement face aux Soviets et de la défense des possessions impériales menacées par des courants nationalistes qu’il exécrait.

 

« Après sa défaite électorale de 1945, Churchill laissera à des

conservateurs plus jeunes et plus souples le soin d’adapter

la doctrine du parti aux nouvelles problématiques sociales

pour éviter qu’il ne soit exclu perpétuellement des affaires. »

 

L’erreur de tous les observateurs de l’époque – y compris les experts électoraux travaillistes – avait été de surestimer le prestige de Churchill chef de guerre qui, pensait-on, bouleverserait cette logique et lui ferait gagner les élections malgré son lourd handicap sur les questions sociales. Aussitôt les résultats connus, tout le monde s’est aperçu de son erreur – Churchill au premier chef, qui retiendra l’amère leçon et laissera les conservateurs plus jeunes et plus souples que lui adapter la doctrine pour que leur parti ne soit pas à jamais condamné à la défaite. De sa défaite cuisante de juillet 1945 à sa démission volontaire d’avril 1955, il leur laissera dans les faits carte blanche pour «  acheter la paix sociale  », au prix de toutes les dérives budgétaires, comme le dénoncent aujourd’hui a posteriori ses adversaires «  thatchériens  ».

 

Churchill a-t-il été un combattant d’arrière-garde sur l’affaire, gigantesque pour le Royaume-Uni d’après-guerre, de la décolonisation ? Quel fut son sentiment quant à la perspective d’une indépendance de l’Inde et du Pakistan ?

Churchill et l’impérialisme

Churchill lui-même se proclamait fièrement «  victorien  » – après tout, il avait 25 ans quand la souveraine est morte : ses schémas mentaux étaient évidemment déjà en place. Si l’on y ajoute que son premier poste de militaire de carrière l’a conduit aux confins des Indes face aux redoutables «  insoumis  » de la frontière afghane, qu’il a obtenu d’en être détaché pour pouvoir aller combattre les musulmans soudanais en révolte au sud de l’Égypte, puis qu’il a été fait prisonnier par les Boers lors d’une sanglante embuscade en Afrique du Sud avant de quitter l’uniforme – le tout dans les dernières années de règne de Victoria (1837-1901), on comprend que l’empire britannique à son heure de gloire de la fin du XIXe siècle n’était pas pour lui une abstraction livresque, mais un ensemble de territoires bien réels qu’il fallait en permanence défendre pied à pied : il parle souvent du «  tribut du sang  » que payaient les Britanniques pour asseoir leur domination.

 

« Cette tutelle, Churchill en avait l’intime conviction,

n’était pas égoïste : elle était dans l’intérêt de ces

"peuplades barbares" elles-mêmesIl soutiendra jusqu’à

sa mort que la colonisation concilie les intérêts bien compris

du colonisateur britannique et du colonisé "indigène". »

 

Cependant, à ses yeux, cette tutelle n’est pas égoïste : au contraire, elle est dans l’intérêt de ces «  peuplades barbares  » elles-mêmes. Churchill avait lu Gibbon, Adam Smith, Malthus et Darwin entre deux confrontations avec les «  rebelles  » quand il était posté aux Indes. Il est presque contemporain de Kipling (1865-1936), qui lance la formule du «  fardeau de l’homme blanc  » en 1899 – concept auquel Churchill souscrit totalement. Il ne va pas jusqu’à dire que la colonisation est désintéressée : il soutiendra en revanche jusqu’à sa mort qu’elle concilie les intérêts bien compris du colonisateur britannique et du colonisé «  indigène  ». Chez Gibbon et Darwin, il puise l’idée que les civilisations sont périssables (Gibbon) et que seules celles qui sont les plus aptes à suivre le progrès des techniques et des lumières pourront survivre (Darwin) : il est clair en 1900 que la Grande-Bretagne répond aux critères «  darwiniens  » tels que les impérialistes victoriens les ont façonnés (on sait qu’en fait Darwin ne parlait pas des civilisations, mais seulement des espèces animales), alors qu’avec leur démographie galopante, les «  populations arriérées  » sont vouées à l’extinction par famine si rien n’est fait pour les préserver de leurs errements (Malthus). Par ailleurs, il suit Adam Smith à la fois dans son idée que le progrès passe par la libération de l’initiative potentielle qui sommeille en chaque individu – les règles tribales ancestrales maintenant le primitif dans un carcan obscurantiste d’où il ne pourra jamais sortir – et dans celle selon laquelle l’intérêt général n’est que la somme des intérêts individuels quand on leur donne libre cours.

Pour Churchill, les Britanniques – qui sont pourtant selon lui les premiers au monde à y être parvenus – ont mis des siècles traversés de sanglantes luttes internes pour trouver tant bien que mal les règles de gouvernement qui garantissent à peu près paix civile, liberté politique et prospérité relative à tous les habitants du pays. Comment espérer que des territoires qui pour certains vivent encore à l’âge de pierre ou presque puissent du jour au lendemain se voir confier une indépendance fondée sur les canons du «  Westminster Model  », un homme-une voix ?

Certes, les Britanniques apportent chaque jour scolarisation et adoucissement des mœurs auprès de ces miséreux – mais vu leur nombre et l’ampleur de la tâche, on ne peut envisager ni autonomie ni a fortiori indépendance dans un avenir prévisible : ce serait livrer ces populations à la loi du plus fort, du plus cruel, du moins scrupuleux, les soumettre à un nouvel esclavage dont beaucoup ont été tirés en ce XXe siècle naissant.

Viennent s’y greffer les rivalités ancestrales, ethniques et religieuses, auxquelles la Pax Britannica avait imposé une trêve, l’exemple le plus frappant étant les Indes (qui englobaient Ceylan et la Birmanie) avec leurs multitudes de groupes toujours prêts à s’entretuer. Churchill se gardera bien de tenir des propos triomphants quand éclateront les massacres liés à l’indépendance et à la partition des Indes en 1947, et il avait fini par céder, résigné, à la pression des dirigeants plus jeunes qui l’entouraient pour annoncer in extremis que le Parti conservateur allait entériner la législation travailliste qui conférait l’indépendance à l’ancien Raj. La mort lui épargnera de voir entre autres les crimes d’Amin Dada en Ouganda (colonie à laquelle il promettait un avenir radieux dans l’empire quand il l’a visitée en 1907) ou la perpétuation des massacres de Tamouls à Ceylan. On peut supposer qu’il avancerait que ses refus constants jusqu’à 1947 d’accepter l’accession à l’indépendance de peuples non encore formés à établir des institutions durables autres que fondées sur la violence permanente n’étaient en aucune façon un combat d’arrière-garde, mais un combat humanitaire pour protéger le faible contre le fort.

 

Quels sentiments, au fond, vous inspire Churchill ? Quelle est l’image que vous vous êtes forgée de lui ?

Churchill, d’après vous ?

Vaste question ! La première idée qui me vient, c’est le jugement du maréchal Alanbrooke, chef suprême des armées britanniques, qui côtoyait Churchill tous les jours pendant la guerre, et qui écrit dans ses Carnets publiés dix ans après : «  c’est de loin l’homme le plus difficile avec qui j’aie été amené à travailler, mais pour rien au monde je n’aurais raté la chance de travailler auprès de lui  ». Je me permettrai de le paraphraser en disant que Churchill a constitué de loin le sujet le plus difficile sur lequel j’aie été amené à travailler mais que pour rien au monde je n’aurais raté la chance de travailler sur lui.

 

« Ce qui, au-delà de tout "présentisme", exaspère, c’est la vaniteuse

confiance en lui dont il a fait preuve à de multiples reprises,

se comportant en goujat. Mais le plus souvent il regrettait de s’être

laissé emporter par la passion, et faisait amende honorable. »

 

Dans ces mêmes Carnets, il a aussi écrit : «  Jamais je n’ai simultanément admiré et méprisé un homme à un tel point. Jamais de tels extrêmes contraires n’ont coexisté chez le même être humain  ». De fait, Churchill exerce une sorte de fascination sur quiconque passe du temps à étudier les multiples facettes de sa personnalité, de son action et de ses écrits ; mais en même temps on peut éprouver une certaine répulsion face aux défauts criants de la cuirasse. Je ne parle pas des accusations faciles pour les adeptes du «  présentisme  », le travers qui consiste à juger les hommes du passé à l’aune de nos critères actuels : raciste, nationaliste, ultra-patriote, militariste, belliciste, anti-féministe, anticommuniste primaire, sybarite, dépensier avec l’argent des autres, écornifleur, expert dans l’art de l’évasion fiscale, buveur invétéré, gros fumeur même en présence de non-fumeurs, élitiste, ouvertement méprisant vis-à-vis des pas-doués et des incultes – bref un sale réactionnaire à l’égotisme démesuré. Non, ce qui exaspère au-delà de tout «  présentisme  », c’est la vaniteuse confiance en lui : «  nous sommes tous des vers, mais moi je suis un ver luisant  », déclara-t-il tout de go à sa voisine de table au cours de sa jeunesse. On a mille témoignages de situations où il s’est comporté comme un goujat – et ce aussi bien face à des gens du peuple qu’à de hauts personnages. Mais le plus souvent il regrettait de s’être laissé emporter par la passion et son tempérament impétueux et il faisait amende honorable en envoyant un télégramme d’excuses ou un bouquet de fleurs peu après en espérant se faire pardonner – ce qui était le plus souvent le cas.

Nous ferons comme les personnes offensées qui passaient sur ses écarts d’humeur : nous jugerons qu’il avait les défauts de ses qualités et qu’à côté de ses dons et qualités hors du commun les défauts apparaissaient certes irritants, mais comme la rançon à payer pour qu’il reste humain. «  Nobody’s perfect  » – et c’est tant mieux.

 

Quels sont vos envies, vos projets pour la suite, Antoine Capet ?

Je ne veux surtout pas les divulguer – j’ai trop peur qu’on me vole mes bonnes idées d’ouvrages à venir sur Churchill ! Une exception, cependant : je suis très désireux de proposer une édition du Dictionnaire adaptée pour un lectorat anglophone. J’y suis encouragé par mes collègues et amis churchilliens d’Outre-Manche et d’Outre-Atlantique qui l’ont lu ou parcouru – selon leur degré de compréhension du français. Des pourparlers sont en cours avec un éditeur prestigieux, qui a soumis le projet à son comité de lecture pour avis. J’attends le verdict : nous verrons bien.

 

Antoine Capet

Antoine Capet.

Un événement à noter, le 26 mai au Salon du Livre de Caen.

 

Un dernier mot ?

Oui – ce sera pour mettre en garde tous vos lecteurs contre toutes les choses fausses qui circulent sur Churchill. Ce n’est pas la peine d’inventer des «  bons mots  » de toute pièce ou de lui attribuer ceux qu’il a empruntés à d’autres : les authentiques traits d’esprit churchilliens sont assez nombreux et savoureux comme cela. Ce n’est pas la peine non plus d’inventer des péripéties amusantes ou émouvantes autour de sa personne : sa longue existence en est suffisamment riche pour remplir des ouvrages aussi épais que le Dictionnaire. Il faut donc toujours tout vérifier avant d’avancer quoi que ce soit sur Churchill – et ce n’est pas une mince affaire vu l’ampleur de la «  désinformation  » hagiographique, malveillante, ou simplement ignorante, qui entoure le personnage.

 

Churchill V

Cheers, Mr Capet ! À la vôtre !

 

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1 mars 2025

Dominique Trinquand : « Il ne faut pas imposer notre système, mais le rendre admirable »

J’ai beaucoup appris, depuis quelques jours, depuis la lecture de l’ouvrage D’un monde à l’autre (Robert Laffont, octobre 2024), à propos des enjeux de notre temps (guerres et tensions à telle ou telle frontière), et notamment de ces réseaux officiels (commerce traditionnel, systèmes d’alliances et puissances en devenir) et officieux (mafias et terrorismes) qui régissent notre univers d’humains. Dans ce deuxième livre, le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU et spécialiste reconnu des questions de défense et de diplomatie, expose avec méthode et pédagogie les grandes questions que l’on devra se poser collectivement non dans les décennies mais dans les années, voire les mois à venir. Je le remercie d’avoir une nouvelle fois accepté de répondre à mes questions et ne peux qu’inviter le lecteur curieux de prendre plus à coeur son statut de citoyen à s’emparer de ses écrits. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (01/03/2025)

Dominique Trinquand : « Il ne faut pas

imposer notre système aux autres,

mais essayer de le rendre admirable. »

 

D’un monde à l’autre (Robert Laffont, octobre 2024).

 

Le 28 février, Donald Trump et son vice-président ont sermonné et même humilié devant les caméras du monde le leader ukrainien Zelensky, apportant sans doute à Vladimir Poutine une victoire symbolique inespérée. Assiste-t-on véritablement à "something completely different", depuis la seconde élection de Trump, peut-être à une brêche devenue profonde au sein de l’ancien camp occidental ? Y’a-t-il derrière la position de Trump à votre avis le désir d’éviter à tout prix un rapprochement trop définitif entre Pékin et Moscou ?

 

Il y a réellement quelque chose de différent non seulement sur le plan géopolitique mais aussi sur le plan sociétal. L’Amérique de Trump s’éloigne de la démocratie pour devenir un empire privilégiant la force contre le droit. Sa tentative d’éloigner Moscou de Pékin a peu de chance d’aboutir car Trump sera soumis au verdict des élections, alors que Xi et Poutine n’ont pas cette crainte...

 

Votre ouvrage, remarquable, dresse un état des lieux des points chauds du moment et des grands enjeux et défis à venir. Croyez-vous que la montée bien perceptible des illibéralismes au sein des démocraties est quelque chose d’inéluctable, au moins temporairement, et si oui la redoutez-vous ? Dans quelle mesure peut-on l’attribuer à des manipulations de la part d’États autoritaires ?

 

Cette montée est une menace grandissante. Il s’agit d’utiliser la désinformation et de la manipulation pour aggraver les inquiétudes de la population en utilisant des idées simples (immigration). Il faut renforcer les capacités de lutte informationnelle.

 

L’Europe a à l’évidence, vous le rappelez, de par son caractère démocratique, de par son histoire et de par sa non recherche d’hégémonie, un rôle particulier à jouer dans ce monde qui s’ouvre à nous. Les citoyens européens en général, et les citoyens français en particulier, ont-ils conscience des enjeux globaux que vous exposez, et comment pensez-vous qu’il soit possible d’instruire davantage les populations, pas forcément en formation initiale, face à tous ces points que vous soulevez, face à la désinformation et à tout le reste ?

 

Le citoyens européens ne sont pas toujours conscients de la chance qu’ils ont de vivre dans une aire de paix et de prospérité. Il faut leur rappeler que cela se défend et que parfois cela nécessite des sacrifices. "Se reposer ou être libre, il faut choisir" disait Thucydide.

 

L’État doit-il d’une manière ou d’une autre, via les médias publics notamment, diffuser davantage de messages de vigilance (désinformation) et d’information sur les nouveaux défis du monde ?

 

Il faut effectivement utiliser l’information pour contrer la désinformation.

 

Dans votre conclusion vous faites montre d’optimisme, pour peu justement que les citoyens dotés d’un esprit critique s’emparent des grands défis du jour et du lendemain, et que les digues de la démocratie tiennent. J’ai noté avec intérêt ce que vous écrivez sur les embargos qui ne sont que rarement efficaces, et sur la prépondérance accordée à la libre circulation des biens, des personnes, et surtout des idées. La liberté, c’est votre crédo fondamental ? C’est une grande part de la solution à ces enjeux que vous pointez ?

 

Notre liberté individuelle (état de droit) et collective sont des trésors qu’il faut défendre pour rallier les forces qui y aspirent. il ne faut pas essayer d’imposer notre système aux autres mais le rendre admirable.

 

Deux questions plus personnelles...

 

Dans ce livre comme dans le premier, il y a pour chaque nouveau thème traité un récit d’expérience personnelle, comme pour dire, avec humilité : "voilà d’où je viens pour aborder ce sujet". Parfois il y a là dedans des éléments de vécu tout à fait intimes. Est-ce qu’écrire vos mémoires, raconter votre histoire, comme l’ami Gérard Chaliand récemment, c’est quelque chose qui pourrait vous tenter ?

 

Oui, j’ai ébauché cela déjà pour mes enfants et petits enfants. Les récits personnels dans mes livres en sont une part pour le public.

 

Vous excluez de partager votre histoire pour le grand public ? Peut-être aussi par pudeur ?

 

Peut être. Mon histoire n’intéresse pas le public, seules mes expériences mettant en lumière les événements ont un intérêt.

 

Cet ouvrage sonne comme une somme d’érudit bien au fait des questions de son siècle, il peut aussi sonner comme le manifeste de quelqu’un qui veut agir, qui à certains égards sait quoi faire. Est-ce que l’idée d’un engagement politique direct à un poste de responsabilité peut vous séduire Dominique Trinquand, non pour votre égo parce que je sens bien que la vanité vous touche peu, mais pour porter vos idées et espérer emporter l’adhésion ? Si oui votre statut de militaire pourrait-il y faire obstacle ?

 

J’ai essayé cet engagement politique mais échoué devant les "appareils de parti". J’ai choisi maintenant de ne plus tenter cela mais de diffuser ces idées à ma manière (media, livres, conférences). La politique est très décevante car souvent elle sert ceux qui la font au lieu de servir les autres. Il est maintenant un peu tard pour moi pour changer de registre...

 

 Dominique Trinquand

 

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20 juillet 2016

Frédéric Salat-Baroux : « Ne soyons pas la première génération qui laissera la France petite... »

Frédéric Salat-Baroux occupa, deux années durant, le poste hautement stratégique de secrétaire général de la présidence de la République (à lire : le livre et linterview de César Armand et Romain Bongibault) auprès de Jacques Chirac, à la toute fin du second mandat de l’ancien président (2005-2007). Fort de ses expériences à la fois dans le public et dans le privé, qui ont chacune nourri ses réflexions, il publie cette année chez Plon La France EST la solution, ouvrage érudit qui entend dresser un diagnostic clair de l’état de la France de 2016 et, surtout, proposer des pistes d’actions concrètes, d’horizons vers lesquels tendre afin d’enrayer le déclin de notre pays. On n’est pas sans penser au Mal français qu’écrivit Peyrefitte il y a quarante ans ; sur le fond, Salat-Baroux demeure optimiste quant à la capacité de la France à rebondir... si elle agit vite et ferme. Le texte mériterait réellement d’être lu par celles et ceux qui s’intéressent aux grandes questions qu’aura à aborder le pays à l’occasion des échéances électorales de l’an prochain. Qui sait si M. Salat-Baroux ne comptera pas parmi les acteurs qui, demain, auront à gérer la France - n’est-il pas à l’évidence de ceux qui en ont l’étoffe ? Je le remercie en tout cas d’avoir accepté de se prêter au jeu de l’interview, ainsi que Julien Miro, pour sa précieuse intermédiation. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« Ne soyons pas la première génération

qui laissera la France petite... »

Interview de Frédéric Salat-Baroux

Q. : 07/06/16 ; R. : 15/07/16

La France EST la solution

La France EST la solution (Plon, 2016)

 

Paroles dActu : Frédéric Salat-Baroux bonjour, merci de m’accorder cette interview, que j’ai choisi d’axer en particulier sur des questions touchant aux institutions de la république et à des considérations historiques...

Dans votre ouvrage, La France EST la solution (Plon, avril 2016), vous appelez à des clarifications institutionnelles, à une présidentialisation accrue du régime qui verrait le chef de l’État propulsé seul responsable de la branche exécutive (exit donc le Premier ministre et son gouvernement). Est-ce que, comme les historiens Thierry Lentz et Jean-Christian Petitfils dans les colonnes de Paroles d’Actu, vous considérez que la réforme dite du « quinquennat » qui dans les faits conduit à une concordance des mandats présidentiel et parlementaires, a été une mauvaise réforme au regard de l’équilibre des institutions et de la bonne santé démocratique du pays ?

Le quinquennat...

Frédéric Salat-Baroux : Le principal intérêt du quinquennat est de conduire à la concordance, de fait, entre le mandat présidentiel et le mandat parlementaire. Pour l’avoir vécue, la cohabitation est une situation préjudiciable dans laquelle tout à la fois le Président et le Premier ministre chef de la majorité travaillent ensemble dans l’intérêt du pays mais, dans le même temps, rivalisent sur le terrain politique et, souvent, se préparent à s’affronter à la prochaine élection présidentielle. Ce n’était acceptable ni sur le plan de l’efficacité de l’action publique ni sur le plan démocratique. L’inconvénient du quinquennat est, en revanche, qu’il réduit le temps d’action du Président. On le voit un mandat dure, en fait, quatre ans, puisqu’un an avant commence la double campagne : primaires-élection présidentielle.

 

Ma proposition de suppression de la fonction de Premier ministre répond à la fois à l’objectif de clarté et d’efficacité des institutions : sur un exercice de quatre ans le Président doit devenir le moteur et le chef de la majorité, il ne peut plus être l’arbitre. Mais la seconde raison, la plus importante à mes yeux, est qu’il faut simplifier l’organisation institutionnelle pour ouvrir un espace à la démocratie participative, c’est-à-dire, comme le font les entreprises avec les logiques d’Open Source, s’appuyer sur les forces de propositions et d’innovation des citoyens pour améliorer l’action publique. Je prends en exemple le budget participatif d’investissement de la ville de Paris et je propose d’étendre cette démarche jusqu’au droit d’amendement citoyens, à partir du moment où il recueillerait plus de 50.000 signatures et devrait alors être examiné en Commission parlementaire. Ce chantier est le plus prioritaire en terme de réforme de l’État avec le passage à deux échelons seulement d’administration territoriale, comme je le propose également dans le chapitre sur les institutions.

 

PdA : Quel regard portez-vous sur les dix dernières années de pratique de la charge présidentielle, dans les deux cas les plus récents plus directement engagée dans l’arène publique, donc moins « rare », plus « clivante » même si les choses ont le mérite d’être clarifiées ? Est-ce que d’une certaine manière vous considérez, comme Emmanuel Macron l’a formulé l’an dernier, qu’il manque, au moins symboliquement bien sûr, un « roi » en France - non un monarque absolu mais une figure qui se tienne réellement au-dessus des débats partisans pour se concentrer sur les enjeux de long terme, « incarner » pleinement la Nation tout entière ?

La figure du Roi...

F.S.-B. : L’exécution du Roi est une blessure toujours béante dans notre inconscient collectif. Il faut relire les premières pages de l’Histoire de la Révolution française de Michelet pour comprendre l’immense attachement du peuple au monarque et la terrible déception qui a conduit à la Révolution. D’où l’aspiration permanente à un monarque républicain, que de Gaulle avait parfaitement comprise et traduite dans l’élection du Président de la République au suffrage universel. D’où également la tentation tout aussi permanente de lui « trancher la tête », dès son accession au pouvoir. Cela rend la charge présidentielle doublement difficile : exigence d’incarnation de la Nation et contestation permanente de son action à défaut de sa légitimité, qui n’est jamais mis en cause. Même le général de Gaulle, qui est l’exemple par excellence de la capacité à exercer la double mission d’incarnation et de projection du pays dans le futur, a fini par subir ce syndrome avec Mai 1968 et le fameux « dix ans ça suffit ! ».

 

PdA : Vous énoncez une idée fort intéressante dans votre livre : la tenue dans la foulée des élections présidentielles et législatives, après passage par les assemblées, d’un référendum visant à faire approuver et valider directement par le peuple l’essentiel du programme du président nouvellement élu. La prise de décision politique s’en trouverait grandement accélérée et nombre de frustrations post-électorales seraient ainsi évitées. Mais n’est-il pas à craindre tout de même, dans cette hypothèse, et partant d’un système où la domination du présidentiel est déjà très forte (beaucoup plus par exemple qu’aux États-Unis) que cela contribue davantage encore à affaiblir la branche législative par rapport à l’exécutif ? Plus généralement, quel est votre idéal d’articulation entre les concepts de « démocratie représentative » et de « démocratie directe » ?

Un grand référendum en début de mandat...

F.S.-B. : Le cœur de mon analyse est que nous avons à relever un double défi : rattraper les retards accumulés (pression fiscale, code du travail, 35 heures, réforme des retraites) et nous adapter à la révolution numérique, qui bouleverse tout. Il faut donc aller vite sur le premier volet pour consacrer le quinquennat à la reconstruction de notre modèle (instauration de l’État participatif, basculement dans un système scolaire décentralisé et centré sur les outils pédagogiques numériques, encouragement à l’émergence d’un nouveau secteur économique fondé sur l’économie du partage en réponse aux risques d’ubérisation, nouveau droit du travail pour protéger les travailleurs dits indépendants mais travaillant pour des donneurs d’ordres uniques comme souvent dans la nouvelle économie, reconstruction d’une ligne de partage entre le temps de travail et le temps pour soi, en allant au-delà du seul droit à la déconnexion… et, bien sûr reconstruction du projet européen pour le recentrer sur les logiques d’efficacité économique et de grands projets).

 

D’où ma proposition de referendum pour faire adopter les mesures de rattrapages. Par rapport au recours aux ordonnances, qui a le même objectif de rapidité d’exécution, le referendum donne aux textes adoptées une légitimité démocratique incomparable. On contestera des ordonnances signées dans le secret du bureau du Président de la République, beaucoup plus difficilement des lois adoptées directement par une majorité de Français. Bien sûr, il y a le risque de perdre le referendum, comme en 2005 ou plus récemment sur le Brexit. Il est réel même si les Français sont un grand peuple politique et devraient donner au Président à la fois une majorité et la validation des mesures qu’il aura clairement annoncées durant sa campagne. L’urgence et la gravité de la situation actuelle exigent que l’on prenne ce risque, car sans redressement rapide et projection dans la nouvelle économie, le danger est considérable que nous en arrivions à un point de non-retour. Sans dramatiser ni employer de grands mots : que nous soyons la première génération qui laissera la France petite, qui la laissera s’enfoncer dans la pauvreté et la confrontation intérieure. Julien Benda le disait justement : n’oublions jamais que la France est le pays des tragédies.

 

PdA : Où entendez-vous placer le curseur entre les principes d’efficacité de la décision politique/puissance publique (qui suppose des majorités nettes dans les assemblées) et de juste représentation des opinions diverses des citoyens ? En quelques mots comme en cent : estimeriez-vous souhaitable l’introduction d’une part de proportionnelle pour l’allocation des sièges de l’Assemblée nationale ?

Une dose de proportionnelle ?

F.S.-B. : Revenir aux logiques de IVème République en l’appelant VIème serait une folie. Comment peut-on imaginer conduire la projection du pays dans un futur si incertain et si violent en revenant à la dilution du pouvoir et à son instabilité, ce que ne manquera pas de provoquer la proportionnelle ? L’enjeu principal est d’installer, à tous les niveaux d’administration, les instruments participatifs non dans une logique d’apparence ou démagogique mais avec la conscience qu’il peut s’agir d’un puissant moteur d’amélioration de l’action publique.

 

PdA : Le gros de votre ouvrage, qui pose un diagnostic juste, bien argumenté et empreint d’une culture historique et économique fort agréable et profitable, s’attache à démontrer où ont été les décrochages de notre pays dans un cadre de globalisation accrue, et à proposer des solutions pour, sinon les effacer, du moins les corriger. En résumé : restaurer la « valeur travail » / alléger les contraintes administratives et fiscales qui pèsent sur l’entrepreneuriat, sur l’investissement / prendre à bras le corps en s’adaptant à ses traits ce qui fonde l’économie nouvelle (l’économie du partage notamment) / point lié : prioriser l’éducation non sans la moderniser / faire le choix du pragmatisme pour atteindre une meilleure efficience quant aux affaires liées aux administrations, à la gestion de la protection sociale collective, etc...

 

Quelle place doit être dévolue dans votre esprit, partant de ce constat de prescriptions philosophiquement libérales, à l’État en tant que « stratège » ? Dans votre chapitre sur les institutions et la décentralisation, vous accordez la compétence économique aux Régions mais l’État en tant que tel, fort de sa vision d’ensemble, a-t-il encore, hors la non-oppression fiscale/réglementaire des acteurs de l’économie, un rôle d’impulsion, d’initiative, d’investisseur à jouer en matière d’économie ?

Quelle place pour l’État stratège dans le cadre européen ?

F.S.-B. : Plus que jamais l’action politique et son bras armé, l’État, devront jouer un rôle déterminant. Il y a d’abord la nécessité de montrer la voie : poser un diagnostic de la situation et proposer des options précises et, à bien des égards radicales. Le redressement de 1958 tient ainsi à deux décisions majeures, et pas trois, prises par le général de Gaulle : sortir de l’économie coloniale pour faire le choix de la construction européenne fondée sur les logiques de marché et de concurrence ; mettre fin au régime parlementaire et à son instabilité par l’élection du Président de la République au suffrage universel. Il y a ensuite la transformation de l’État pour le rendre plus efficace notamment par la simplification de l’organisation territoriale et l’ouverture aux logiques participatives. Il y a également le chantier rattrapage/projection dans la nouvelle économie qui est considérable à conduire dans une période où chaque jour compte. Il y a enfin la nécessité de faire du Brexit un levier pour construire une autre Europe. C’est le sens des propositions visant à tourner la page du rêve d’une Europe politique pour en faire un instrument d’efficacité économique. Cela passe par la nécessité de revoir de fond en comble notre droit européen de la concurrence et des aides d’État. Il faut aussi ouvrir un droit d’exception pour réformes structurelles, c’est-à-dire pouvoir faire temporairement exception aux critères de déficits afin, par exemple pour la France, de pouvoir conduire en même temps une forte baisse des impôts et des réformes structurelles (35 heures, code du travail, réformes des retraites…). Surtout l’Europe doit retrouver sa légitimité en étant porteuse de projets puissants et susceptibles de changer le quotidien. J’en propose deux : lancer la transformation des 180 millions de bâtiments en Europe en petites centrales de production d’électricité verte. C’est une réponse au réchauffement climatique et un moteur de croissance pour des décennies. Mais cela suppose une politique globale et notamment des instruments de financements qui ne peuvent être mis en place qu’au plan européen. Autre projet possible : lancer un Google européen. C’est le portail et le point d’entrée de la nouvelle économie. Est-ce acceptable que Google en ai le monopole alors qu’il y a pas de fatalité à cela comme le montre le moteur de recherche russe Yandex, qui est au moins aussi performant. Seule l’Europe peut relever ces défis. Mais une autre Europe, post Brexit. Une Europe fer de lance de la performance économique que la France doit pousser dans un dialogue qui doit être désormais clair avec l’Allemagne.

 

PdA : On peut penser ce que l’on veut des mouvements sociaux actuels, il y a sans doute matière à parler dans certains cas de prises de position outrancières de part... et d’autre. Ceci étant posé, ne sont-ils pas révélateurs d’un phénomène plus profond et sans doute assez répandu au sein de la société, à savoir : un questionnement quant au sens à donner à la vie collective et à la vie tout court ? Vos propositions, qui souvent sont en matière économique celle de la droite dite « libérale » (augmentation du temps hebdomadaire de travail, allongement de la durée des cotisations...), ne vendent pas précisément du rêve à des salariés pas toujours bien dans leur emploi et qui, de bonne foi, aspirent à autre chose que forcément toujours « travailler plus » sans pour autant « gagner plus », des salariés qui ne se sentent pas nécessairement responsables de la dérive des comptes publics. Qu’auriez-vous envie de dire à, par exemple, une personne proche de la gauche, de celles qui ne se sentent pas proches pour le coup du gouvernement actuel, de celles qui aimeraient encore rêver d’un monde « différent » ?

Quel message pour un électeur de gauche ?

F.S.-B. : Mes propositions ne sont pas marquées par une dimension idéologique. Elles sont le fruit de ma double expérience au service de l’État et, depuis près de dix ans maintenant, dans le secteur concurrentiel. Il y a un effort de rattrapage à conduire qui passe, vous avez raison de le résumer ainsi, par plus de travail. Comment pourrait-il en être autrement dans le monde dans lequel nous vivons. Mais la principale originalité du livre est, à mon sens, d’analyser avec un prisme politique la nouvelle économie. Pour la première fois de l’histoire industrielle, les systèmes coopératifs sont plus efficaces que les structures hiérarchisées et de masse. Le logiciel libre est plus performant que Microsoft. C’est une opportunité fantastique pour construire une société plus juste, plus sobre et tout autant innovante. Pour la gauche, qui s’épuise à vouloir composer avec le capitalisme, c’est une source de renouvellement idéologique considérable. La nouvelle ligne de partage droite-gauche est dans la place faite à l’économie du partage. Je fais en ce sens de nombreuses propositions. Mais il y a urgence, car la nouvelle économie a un double visage. Il y a aussi l’ubérisation. Sans prise de conscience rapide, sans action politique vigoureuse, c’est ce second visage porteur de précarité et de violence économique qui risque de s’imposer.

 

PdA : Question liée : quels arguments opposeriez-vous à ceux de nos compatriotes qui, aimant comme vous notre pays et son histoire, ressentiraient là aussi de bonne foi vivement ce qu’ils verraient comme une espèce de marche forcée et intangible vers une uniformisation généralisée, vers une globalisation porteuse de concurrence toujours plus féroce, de menaces pour les habitudes, les traditions et les identités ? Cette France qui lit Éric Zemmour ou Philippe de Villiers, cette France qui vote Front national... et qui ne le fait pas forcément toujours pour les raisons « contestables » qu’on pointe trop souvent.

Quel message pour un électeur du Front national ?

F.S.-B. : L’esprit patriotique fait cruellement défaut aujourd’hui. Je suis souvent révolté de voir à quel point nous sommes passés maître dans l’art de dénigrer notre pays, qui est pourtant exceptionnel par son histoire, ses qualités, ses atouts et sa générosité.

Là où je diffère totalement des personnes que vous avez mentionnées, c’est que, pour reprendre le mot du général de Gaulle, il n’y a pour moi que deux catégories de Français : ceux qui font leur devoir et ceux qui ne le font pas. Il y a aussi la question de l’esprit de conquête. Nous sommes tiraillés, de manière permanente, entre la tentation du repli et la volonté d’affronter le grand large. J’ai écrit sur ce sujet à travers un de mes livres qui fait le portrait croisé de Pétain et de Gaulle.

C’est en offrant un projet patriotique, libéré du poison des préjugés et conquérant que l’on apportera une réponse à la montée du Front national. Les Français n’ont aucune envie de faire un choix qui les rapetisse.

 

PdA : Vous connaissez très bien l’histoire de notre pays : est-ce que vous considérez, comparant ce qui est comparable, et au vu du contexte global des puissances et forces en place, que la France est dans une situation de déclin relatif plus difficile à enrayer et à rattraper que par le passé ?

Le déclin de la France est-il inexorable ?

F.S.-B. : Bien sûr, l’Occident a perdu sa prééminence et, à l’intérieur, la France est parmi les pays qui ont accumulé le plus de retard. Mais notre histoire le montre, nous avons toujours raté le démarrage des révolutions industrielles et nous avons toujours su « recoller ». D’où le titre du livre.

 

Là où il faut être très vigilant est que le temps s’accélère et que si nous retardons le rattrapage nécessaire et si nous ne nous imposons pas de prendre le virage de la nouvelle économie, nous porterons la terrible responsabilité d’avoir fait de notre pays une puissance de second rang et, peut-être plus grave encore, un pays banal.

 

PdA : La France a-t-elle encore, dans un monde aussi globalisé qu’est le nôtre, un message réellement original et particulier à porter, et si oui comment le définiriez-vous ?

La France, une voix particulière, toujours ?

F.S.-B. : Plus que jamais et notamment sur les valeurs de respect du droit et de dialogue des cultures la voix de la France est attendue. Souvenons-nous de la guerre en Irak : l’Allemagne, la Russie, la Chine se sont placées derrière Jacques Chirac face à l’aveuglement américain. Mais il ne peut pas y avoir durablement d’influence intellectuelle et politique sans puissance économique. D’où la nécessité de donner aujourd’hui la priorité à l’économie. Nous n’en sacrifierons pas nos idéaux mais nous nous donnerons, au contraire, les moyens de les rendre audibles au monde.

 

PdA : Vous avez déclaré à plusieurs reprises soutenir Alain Juppé dans la perspective de l’élection présidentielle de l’an prochain. Cette question-là, comme la suivante, je la pose sans malice ; votre parcours, la profondeur qui transparaît de votre ouvrage la légitiment largement : auriez-vous l’envie de servir votre pays de manière directe (à la tête d’un ministère par exemple...) si le président élu demain vous le demandait, s’il vous promettait que vous pourriez être utile au pays ?

Demain, au cœur de l’action ?

F.S.-B. : J’ai eu le privilège d’exercer très jeune des hautes fonctions - je crois que j’ai été un des plus jeunes secrétaires généraux de la présidence de la République. Cela permet de prendre de la distance par rapport aux attributs du pouvoir. Reste le service de son pays. Il peut prendre de multiples formes. Il y en a une à laquelle je pense depuis des années. Nous sommes aveugles aux ravages de la souffrance mentale, en terme de santé publique et sur ceux qui en sont victimes et leurs familles. En 2002, auprès du Président Chirac, j’ai beaucoup poussé au lancement du plan cancer. Je pense aujourd’hui qu’il faut le faire sur ce sujet essentiel. Pour ce type de mission, je serai évidemment toujours présent.

 

PdA : Vous êtes, vous le rappeliez à l’instant, de ces rares hommes qui connaissant parfaitement pour l’avoir touchée de très près, le Saint des saints, la présidence de la République : qu’avez-vous retenu de votre expérience en tant que secrétaire général de l’Élysée auprès de Jacques Chirac (2005-2007) ? Quel regard portez-vous sur cette charge, incroyablement lourde, sur ce qu’elle implique à titre personnel ? Est-ce que dans l’absolu vous pourriez vous y voir ?

L’Élysée, au poste numéro 1, vous vous y verriez ?

F.S.-B. : Je suis heureux que vous me donniez l’occasion de parler des responsables politiques que j’ai bien connus et dont je peux aujourd’hui comparer les conditions d’exercice avec les responsables du secteur privé. Les élus assument une tâche très difficile, ingrate, leurs efforts sont rarement payés de retour alors qu’ils y sacrifient, bien souvent, leur famille, leur vie. On ne cesse de parler des privilèges des responsables politiques, c’est franchement injuste. Il y a, comme partout des exceptions, mais nos responsables politiques sont le plus souvent d’un dévouement et d’un engagement qui les honorent comme ils honorent la Nation.

 

PdA : Un dernier mot ?

F.S.-B. : C’est celui du Maréchal Foch, il y a bientôt cent ans et qui est d’une incroyable actualité : mon centre cède, ma droite flanche, situation idéale, j’attaque !

 

Frédéric Salat-Baroux

Source de la photo : Sipa Press.

 

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22 mars 2016

« Samouraïs : au-delà des mythes », par Julien Peltier

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une pensée attristée, en ce 22 mars, pour le peuple belge, pour les victimes directes et indirectes des attentats lâches et aveugles perpétrés ce jour en plein cœur de la ville de Bruxelles...

Julien Peltier est un passionné, spécialiste du Japon et en particulier de lhistoire militaire de ce pays. Son dernier ouvrage en date, Samouraïs : 10 destins incroyables, paraîtra dès le 7 avril prochain aux éditions Prisma. Il a accepté d’évoquer cette sortie en avant-première pour Paroles d’Actu ; surtout, de nous gratifier d’un texte inédit, écrit spécialement pour le blog, une composition passionnante à propos de la mythologie qui entoure l’univers des samouraïs. Qu’il en soit, ici, remercié : la lecture de ce récit ne pourra qu’inciter ceux que la thématique intéresserait à se procurer son livre. S’agissant de Paroles d’Actu, je vous invite également à lire ou relire linterview de Bruno Birolli publiée en décembre dernier, car les deux articles se complètent bienUne exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

Partie I : l’article

Samouraïs : au-delà des mythes

par Julien Peltier (29 février 2016)

Champion des valeurs chevaleresques nippones pour les uns, incarnation d’un militarisme singulièrement meurtrier pour les  autres, le samouraï continue de fasciner et d’interroger. Guerrier emblématique de l’archipel, il se confond avec le citoyen japonais moderne, se cuisine à toutes les sauces, s’affiche en devanture des librairies sous les oripeaux les plus improbables, guidant ici les futurs corporate warriors frais émoulus des écoles de commerce, ouvrant là les portes du développement personnel. À l’instar de son cousin, le preux chevalier de nos chansons de geste, le samouraï charrie dans son sillage un fatras d’idées reçues et d’images d’Épinal tout droit sorties des belles pages du roman national. Il faut dire que les dirigeants politiques du Japon, qui entendent bien se mettre au diapason des grandes puissances à la fin du XIXe siècle, s’emploient à bâtir un récit capable de faire pièce aux modèles européens, et où le fécond imaginaire qui se déploie autour du samouraï occupe une place de choix. La nécessité de remettre la société sur le pied de guerre afin de se tailler un empire colonial s’inscrit dans ce prolongement en invoquant les figures martiales d’un passé plus ou moins fraîchement révolu. Quant aux généraux fascisants qui tiennent le haut du pavé durant les années 1930 et jusqu’à l’issue funeste de la Seconde Guerre mondiale, ils n’auront qu’à s’inscrire dans les pas de leurs prédécesseurs, érigeant le samouraï et son code d’honneur prétendument inflexible en idéal de sacrifice auquel tout jeune homme nippon se doit d’aspirer sans réserve.

Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis que les cendres d’Hiroshima et Nagasaki ont cessé de rougeoyer. Le regard que nous portons n’a pourtant guère évolué. Or, sans prétendre à se livrer à une analyse historique, il n’est qu’à jeter un bref coup d’œil au parcours de quelques-uns des personnages les plus chers au cœur des Japonais pour que les masques tombent.

 

Kusunoki Masashige, champion de l’empereur… et dindon de la farce

Gardant l’entrée de l’esplanade qui conduit au palais impérial à Tôkyô, la statue de Kusunoki Masashige, héros médiéval situé à mi-chemin entre Robin des bois et Du Guesclin, domine de toute sa hauteur les badauds. Champion de l’empereur à l’orée des années 1330, Masashige aide le souverain à rétablir son autorité politique sur les guerriers, qui ont fondé leur propre gouvernement parallèle, aux ordres du shôgun, un siècle et demi plus tôt. Cette restauration fait cependant long feu, et le brave Masashige est tué à la tête des armées impériales au cours d’une bataille qu’il savait perdue d’avance. Vous avez dit « fidélité » ? Le vainqueur du jour, habitué des voltefaces et trahisons, avait servi le shogunat dans un premier temps, se déclarant ensuite opportunément en faveur de la cause impériale, avant de s’en aller finalement ferrailler pour son propre compte. Et ce en l’espace de trois brèves années ! Bien loin de s’attirer l’opprobre, le félon rallierait à lui la majorité des samouraïs, et fonderait l’une des dynasties shogunales les plus pérennes – les Ashikaga – qui donnerait à Kyôto deux de ses plus remarquables monuments : les pavillons d’Or et d’Argent. Le cas n’a d’ailleurs rien d’isolé. L’issue de la guerre de Genpei, qui avait conduit à l’avènement du premier shôgun en 1192, s’était en partie jouée sur la traîtrise d’un général. Dans le même registre, le fondateur du régime Tokugawa remporterait en octobre 1600 la bataille de Sekigahara grâce à l’aide décisive d’un jeune capitaine passé à l’ennemi.

 

Kusunoki Masashige 

Statue équestre de Kusonoki Masashige, Tokyo. Source : Scubasteve51387, DeviantArt.

 

Quant au malheureux Masashige, il sombre dans l’oubli durant plus de cinq siècles. Ce n’est en effet qu’à la fin du XIXe siècle, lorsque l’archipel se trouve de nouveau confronté à un contexte politique comparable, que le héros de la première restauration devient un parangon de la loyauté la plus indéfectible, conforme au mythe du samouraï alors en voie de cristallisation. Les exemples abondent, qui démontrent que la fidélité aveugle tant vantée ne fut guère plus qu’un vœu pieu, au mieux une exhortation faite aux échelons subalternes de la classe militaire, et dont les seigneurs et maîtres s’estimaient, ici comme ailleurs et en d’autres temps, exonérés de tout devoir.

 

Miyamoto Musashi, du bretteur au best-seller

Si Kusunoki Masashige est un personnage particulièrement populaire au Japon, aucun samouraï ne peut se targuer d’avoir atteint le degré de notoriété internationale auquel culmine le légendaire Miyamoto Musashi, idole de générations d’écoliers. Fin connaisseur du pays du Soleil-Levant, Edwin Reischauer écrit d’ailleurs que l’insulaire aime à se considérer comme un « Musashi moderne », guerrier et poète sensible aux plaisirs simples, chevalier errant, combattant invincible en communion permanente avec les éléments naturels. C’est oublier que ce portrait flatteur se fonde avant tout sur une fiction romanesque. En effet, l’écrivain Yoshikawa Eiji publie à la veille de la Seconde Guerre mondiale un feuilleton appelé à connaître un succès retentissant, et intitulé La Pierre et le Sabre. L’auteur y réinterprète le parcours de l’illustre duelliste, parant son héros de toutes les vertus. Il s’autorise cependant quelque licence avec la vérité historique, d’autant que si le principal intéressé a bien laissé une œuvre testamentaire, la plupart des commentateurs en sont toujours réduits à le croire sur parole. Faut-il prêter foi au jugement que Musashi porte sur sa propre personne, alors même qu’il rappelle lui-même avoir cherché à se faire valoir auprès d’un suzerain susceptible de l’embaucher ? Si sa technique était aussi irréprochable et supérieure qu’il le prétendait, pourquoi a-t-il échoué, par deux fois, à devenir le maître d’armes de la maison Tokugawa ? Et que penser de son duel le plus célèbre ? S’il s’est déroulé loyalement, comment expliquer que les contemporains des protagonistes aient rebaptisé le théâtre du combat en hommage au vaincu ? Pour être anecdotiques, ces zones d’ombre incitent à la distance. Or, rien ne permet de conclure que Miyamoto Musashi, qui était animé d’une ambition si dévorante qu’il n’hésita pas à abattre un enfant pour se tirer d’un mauvais pas et asseoir sa victoire, partageait quelque trait de caractère avec le personnage attachant dépeint par Yoshikawa.

 

Miyamoto Musashi, Vagabond

Miyamoto Musashi tel que représenté dans le manga Vagabond de Takehiko Inoue. Source : Zabimaru-Manga.

 

Là encore, le mythe a supplanté la réalité, nourrissant un imaginaire dont la fonction était alors, précisément, de favoriser l’identification entre les jeunes japonais et ce guerrier idéalisé, devenu outil d’endoctrinement chargé d’assurer la militarisation du pays. Nul besoin de s’attarder sur les dérives qui résultèrent de ce culte martial…

 

Saigô Takamori, le dernier samouraï, Hollywood et le roman national

En 2003, le réalisateur américain Edward Zwick porte à l’écran la fin tragique du « dernier samouraï », aux côtés d’un Tom Cruise qui brandit pour l’occasion le redoutable sabre du guerrier japonais. La fresque hollywoodienne s’efforce de restituer l’atmosphère troublée de la restauration Meiji, qui marquera la chute du système dominé par les samouraïs. Elle s’inspire très librement du personnage de Saigô Takamori, qui périt bien sous les balles de la toute jeune armée impériale en 1877. La comparaison s’arrête là, car le quotidien des paysans du Satsuma, région d’où Takamori était originaire, était à cent lieues de l’osmose, idyllique et bucolique, entre classes sociales décrite dans le film. Le fief comptait en effet au nombre des plus pauvres, au moins en partie du fait de la très forte proportion locale de samouraïs à nourrir, alors même qu’en principe, interdiction formelle avait été faite aux guerriers de cultiver la terre. Durant ses tournées de magistrat itinérant, Takamori se désole d’ailleurs des conditions de vie abjectes dans lesquelles croupissent les couches les plus humbles. Souvent présenté comme un ardent défenseur de la tradition nippone, Takamori n’en est par autant un technophobe répugnant à user de méthodes modernes jugées déloyales. Il fut même du reste l’un des principaux artisans de la formation des troupes qui allaient causer sa perte, et veilla à pourvoir les rebelles sous son commandement des armes à feu dont il avait pu se rendre maître. Si le colosse de Kagoshima imaginait sans doute un destin moins funeste pour ses confrères samouraïs, il regardait l’avenir avec une certaine lucidité. Ironie du sort, le projet d’annexion de la Corée, qui avait semé la zizanie au sein du gouvernement oligarchique de Meiji et conduit à une nouvelle disgrâce du « dernier samouraï », serait finalement mis à exécution quelques décennies après sa mort au champ d’honneur.

 

Saigo Takamori

Saigô Takamori. Source : Kinsei Meishi Shashin vol.1.

 

Entre temps, Saigô Takamori serait passé du statut d’infâme renégat à celui de victime expiatoire du nouveau Japon. Plutôt que de se féliciter d’avoir enfin jeté à bas le joug des samouraïs, le jeune État en manque de repères chercherait au contraire à les réhabiliter afin d’en faire les hérauts guerriers d’une nation désormais conquérante.

 

La voie de son maître

Ce que nous croyons savoir de l’univers mental des samouraïs, et la remarque vaut pour les Japonais, s’appuie pour bonne part sur le fantasme du Bushidô, le fameux « Code du Guerrier ». Or, il s’agit d’une construction relativement récente, en tout cas postérieure aux temps les plus mouvementés, aux périodes durant lesquelles le climat de violence endémique pouvait justifier la domination politique des guerriers. Le terme même n’est forgé qu’au XVIIe siècle, par les adeptes d’un courant de pensée patronné par le shogunat des Tokugawa. Autant qu’un guide moral et spirituel, le Bushidô est ainsi une arme idéologique. Il puise d’ailleurs à deux sources  principales : d’une part un ensemble assez décousu de prescriptions, jusqu’alors essentiellement transmises de manière orale et remontant à l’antique kyûba no michi, « la voie de l’arc et du cheval » ; et d’autre part l’ultra-conservatisme du néoconfucianisme, doctrine d’origine chinoise qui prône le respect scrupuleux d’une hiérarchie sociale perçue comme idéale. Soucieux d’enraciner leur pouvoir et d’éviter tout retour à l’anarchie des « Royaumes combattants », les Tokugawa adoptent et adaptent cette philosophie, en prenant soin de redonner aux guerriers, leurs premiers obligés, la place de choix qu’ils ne détenaient aucunement chez Confucius. Qu’importe, le tour est joué, et garantira la pérennité du régime pour deux siècles de plus.

 

Confortés dans leur mission de bergers et protecteurs du peuple, les samouraïs deviendront pour la plupart de zélés fonctionnaires, portant toutefois le sabre en toute occasion. Il en restera toujours quelques-uns pour trancher dans le vif un débat houleux, ou venger dans le sang un ombrageux honneur froissé. Reste qu’au fil des âges, davantage que l’observance consciencieuse d’une éthique admirable, s’il est un dénominateur commun entre les personnages émergeant des chroniques, celui-ci réside dans la volonté farouche de défendre ses intérêts. En cela, « celui qui sert », étymologie du mot samouraï, était fidèle à la loi universelle, et n’aura pas démenti Oscar Wilde lorsque le facétieux Irlandais ironisait de la sorte : « Appuyez-vous sur vos principes, ils finiront bien par céder »…

 

Samouraïs

Samouraïs : 10 destins incroyables, disponible dès le 7 avril aux éditions Prisma.

 

Partie II : les questions

D’où vous vient cet intérêt marqué que vous portez au monde asiatique en général et au Japon en particulier ?

C’est ma passion pour les samouraïs qui m’a conduit à élargir mon champ de vision, d’abord par souci de mieux comprendre le contexte historique, politique mais aussi culturel et géographique dans lequel s’inscrivent les sept siècles de domination de l’archipel par la classe guerrière. On ne peut appréhender les singularités de l’histoire du Japon sans aborder celle de la Chine, elle-même influencée par ses voisins coréens, mongols, vietnamiens, voire centre-asiatiques.

 

Pourquoi avoir choisi d’écrire ce nouvel ouvrage sur l’univers des samouraïs ? Qu’est-ce qui les rend si remarquables, si singuliers à vos yeux ?

Avec une telle longévité, une telle diversité de parcours parmi les personnages, le sujet me semble inépuisable. Et puis, l’extraordinaire rayonnement de la culture populaire nippone invite à interroger ses fondements, parmi lesquels figure en bonne place un « roman national » dont les samouraïs persistent à compter au nombre des principaux protagonistes. Leur influence continue ainsi de s’exercer.

 

Vos projets, vos envies pour la suite ?

Repartir en voyage dès que mes deux enfants seront en âge de nous le permettre ! Je brûle d’impatience de parcourir les sentiers de haute Asie à leurs côtés. Mais avant cela, j’espère publier prochainement un conte, qui semble avoir enfin trouvé un éditeur. Il ne me reste qu’à croiser les doigts.

 

Julien Peltier

 

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