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Paroles d'Actu
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21 mai 2017

« Contre la "nouvelle servitude" (l'enjeu des élections de juin 2017) », par Jérôme Maucourant

Il y a deux semaines et demie, trois jours avant le second tour de la présidentielle, était publié sur Paroles d’Actu « La science-fiction, viatique pour électeur indécis (France, 7 mai 2017) », texte inédit de Jérôme Maucourant, chercheur en sciences économiques, enseignant et auteur de Avez-vous lu Polanyi ? (Flammarion, 2011). Après le dénouement, après l’élection d’Emmanuel Macron, il a rapidement été question, sur le principe, d’une seconde contribution. Voici donc, pour résultat de cette nouvelle association, cette tribune, intitulée « Contre la "nouvelle servitude" (l’enjeu des élections de juin 2017) ». Celle, toujours, d’un citoyen éclairé et résolument engagé, et ce n’est jamais de trop... Merci à lui. Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Francogallia

Francogallia de François Hotman, monarchomaque français. © S.H.P.F.

 

« Contre la "nouvelle servitude"

(l’enjeu des élections de juin 2017) »*

par Jérôme Maucourant, le 13 mai 2017

Le vote en faveur d’Emmanuel Macron pouvait se justifier de bien des façons, mais sûrement pas en raison d’un supposé danger fasciste. Un véritable abus de pouvoir est en train d’être réalisé par celui qui n’avait qu’un mandat : éviter à la France une expérience à la Trump ou à la Orban. La souveraineté populaire se dissout sous nos yeux au profit de celle de l’argent dans un monde de simulacres. Nous devons conjurer la menace du parti unique de la pensée unique et de son jeune roi. Que vienne le temps des monarchomaques !

Nombreux d’électeurs, piégés par un système électoral inique, ont voté pour Emmanuel Macron, au second tour des élections présidentielles. Néanmoins, il ne cesse de faire comme si ce vote constituait une adhésion à son programme. Les appétits s’aiguisent déjà… pour bien de ses partisans, ces 66% de votants constituent le socle d’une légitimité qui autoriserait la liquidation de notre modèle social. Mais, bien sûr, il y a là une évidente usurpation de la légitimité que donnent habituellement les suffrages populaires. Il y aura, comme en 2002, un abus de pouvoir si E. M. persistait dans cette voie. Souvenons-nous de Jacques Chirac instituant le peu regretté François Fillon en maître d’œuvre d’une certaine politique d’allongement de la durée de cotisation, ce qui signifiait, en bonne logique économique, instituer une baisse de la valeur du travail, en récompense d’un mandat donné pour sauver la démocratie. En réalité, la campagne présidentielle n’a pas eu lieu. Elle fut réduite à un déversement d’immondices : pensons au feuilleton des affaires Fillon qui a occupé une partie significative du temps électoral. L’autre partie fut consacrée à la promotion sans vergogne d’E. M. devenu subitement « patriote » et sauveur suprême de la République en danger**

* En hommage à Guy Bois auteur, notamment de Une nouvelle servitude - essai sur la mondialisation, Paris, François-Xavier de Guibert et La mutation de l’An Mil - Lournand, Village Mâconnais, De L’antiquité Au Féodalisme, préface de Georges Duby, dont on peut lire un extrait dans l’URL : http://www.fayard.fr/la-mutation-de-lan-mil-9782213024202.

** Sur ce point, voir Jérôme Maucourant, « Refuser l’Âge des simulacres », Le Vent se lève, 6 mai 2017.

« La lutte qui s’engage vise aussi

à réhabiliter la dignité de la politique

à un moment où tout est fait pour l’effacer »

Pour renouer les fils vitaux unissant légitimité et légalité, il eût fallu s’engager à constituer un gouvernement d’union nationale décidant de mesures constitutionnelles permettant d’en finir avec les perversités d’un système où le « vote utile » s’impose dès le premier tour. Après quoi, ce gouvernement aurait été dissous. Le sommet de l’art démocratique eût même impliqué que le président récemment élu renonce à son mandat pour revenir devant les électeurs (ou les Grands Électeurs d’un nouveau régime, qui sait ?). Certes, au vu des positions développées à la mi-mai, cette décision, la seule à concilier, en nos temps de décomposition, la morale et la politique, est devenue impensable. C’est pourquoi la lutte qui s’esquisse à ce jour n’est pas seulement une opposition à l’eurolibéralisme, au parti unique de la pensée unique qui rassemble tant de forces et d’intérêts depuis quelques temps, c’est aussi une lutte pour réhabiliter la dignité de la politique à un moment où tout est fait pour l’effacer. Beaucoup ont pris quelques malins bénéfices secondaires à jouir de cet affrontement « fascisme contre démocratie », en anticipant que perdure la neutralisation de toute opposition au calendrier néolibéral. Il est devenu évident que ces procédés très efficaces utilisés dernièrement seront recyclés ad nauseam.

Toutefois, la fête est finie, la farce a assez duré : maintenant que Marine le Pen est renvoyée à quelques études de savoir vivre en société dûment policée, la République doit reprendre ses droits. Si E. M. persiste à se croire investi d’un quelconque mandat pour appliquer son programme économique, à servir l’actuel ordre européen, à ne pas refuser le soutien que lui accorde l’islam politique*, à contrer une laïcité supposée « revancharde »**, toutes choses pour lesquelles il n’a pas été élu, alors se constitueront les ingrédients d’une double crise, l’une tenant au social, l’autre au régime.

* Ce fut sa ligne de conduite lors du débat de l’entre deux tours. L’UOIF ose, par ailleurs, affirmer que le vote pour Macron s’explique par la lutte de cette association contre le racisme et… l’antisémitisme ! Voir : lien BFMTV.

** Fatiha Boudjahlat, « Macron ou Le Pen, la laïcité est perdante », Parole d’Actu, 4 mai 2017 : « Emmanuel Macron évoque avec une joie toute évangélique "l’intensité" de la pratique religieuse. C’est un élément de langage derrière lequel les extrémistes s’abritent quand on les renvoie à leurs pratiques rétrogrades : il ne s’agirait en fait que d’orthodoxie. Interrogé par Ali Baddou sur son refus de serrer la main des femmes, le président-fondateur de l’ONG religieuse Baraka City s’était justifié en donnant l’exemple des juifs orthodoxes qui s’en abstenaient tout autant. Il se décrivait lui et sa pratique religieuse comme "orthodoxes". On rejettera une pratique religieuse radicale, rétrograde, obscurantiste, mais si elle n’est qu’orthodoxe, nous ne nous y opposerons plus, notamment parce qu’une telle pratique se présente comme conforme au dogme, et que la critiquer reviendrait à s’en prendre au dogme. »

« La question de la survie de notre

contrat social est actuellement posée »

La question de la survie de notre contrat social est posée à l’heure présente, comme en attestent les coups de butoir portés par l’Union européenne. Évidemment, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, ancien dirigeant d’un paradis fiscal, a encore expliqué que les dépenses publiques devaient être revues à la baisse*. Ce genre de personnage nous fait les poches le matin et la morale l’après-midi. C’est cela, l’Europe réellement existante, sans que les forces qui ont poussé E. M. au pouvoir ne trouvent rien à redire à cette transgression des règles élémentaires de la morale publique. Pourtant, réduire la dépense publique, c’est porter atteinte, avant toute chose, aux dépenses sociales qui sont souvent les revenus de ceux qui n’ont rien ou trop peu. Le conflit de classe ne peut aisément se dissimuler : l’Europe, c’est la guerre de classe à peine voilée, c’est aussi la guerre douce menée par les États du nord de l’Union contre ceux du sud via l’inefficace et inique monnaie unique**.

* La Tribune (avec AFP), « Juncker à Macron : "Les Français dépensent trop" », 08/05/2017.

** « Regardez l’Espagne ou la Grèce : ils étaient en excédent avant la crise ! Ce n’est pas leur déficit qui a causé la crise, c’est la crise qui a causé leur déficit » ; Joseph Stiglitz, « Il faudra peut-être abandonner l’euro pour sauver le projet européen », Les Echos, le 16/09/2016. Plus généralement, le regard critique envers le principe même de l’euro ou de son fonctionnement sous la férule allemande n’émane pas seulement des économistes adeptes d’un certain interventionnisme, il émane aussi de l’aile libérale avec des arguments bien partagés dans le monde des économistes professionnels, et d’un bon sens que ne possède pas encore le récent président français, cf. Milton Friedman, « The Euro: Monetary Unity To Political Disunity ? », Project Syndicate, 28/08/1997, écrivant de façon prophétique « I believe that adoption of the Euro would have the opposite effect. It would exacerbate political tensions by converting divergent shocks that could have been readily accommodated by exchange rate changes into divisive political issues. Political unity can pave the way for monetary unity. Monetary unity imposed under unfavorable conditions will prove a barrier to the achievement of political unity. »

« Le développement des communautarismes

n’est pas sans lien avec le relâchement

progressif des liens de solidarité nationale »

Cette destruction de l’État social et la tolérance - voire le soutien - au communautarisme sont en réalité étroitement liées : le relâchement des liens qui unissait la nation républicaine implique, pour éviter le chaos, de fabriquer un ordre social où communautés, ethnies et confessions sont capables de régler, à leur façon bien particulière, la reproduction d’une société*. Il n’y a pas lieu d’opposer ainsi la lutte pour l’État social et le combat pour la laïcité, comme le fait une certaine gauche. On ne peut promouvoir le communautarisme et s’étonner, alors, que la redistribution soit de plus en plus vécue comme illégitime : une telle délégitimation est d’ailleurs fort utile à E. M. et les libéraux qui l’entourent ! En réalité, les idéologues de la diversité victimaire, à la manœuvre dans cette gauche, ne font ainsi que promouvoir un système clientéliste achetant la paix sociale. Ceci n’a rien à voir avec l’idéal de la solidarité républicaine auquel a donné forme, par exemple, le Conseil national de la Résistance.

* Voir ma contribution, « Devenir ce qu’on est : découvrir la laïcité comme idéal », Le Journal de Paris, mai 2017.

Nous courrons le danger de vivre dans un régime présidentiel où les potentialités monarchiques vont s’exacerber. Ceci est voulu par le monde des affaires qui sait que l’État doit être autoritaire pour instituer un capitalisme libéré le plus possible des entraves qui l’humanisent. C’est ainsi que le capitalisme libéral s’est institué il y a deux siècles** ; à ce jour, il veut reprendre son souffle en faisant payer à la société tout entière le fardeau d’une dette qui résulte de la seule crise de la finance. Nous tendons vers la monarchie absolue : l’opposition gauche-droite est balayée, la lutte des places remplace la lutte des classes.

* Voir Karl Polanyi, La Grande Transformation, Paris, Gallimard, 1983.

« Il faut lutter contre le désir du roi... ou

admettre que la liberté ne guide pas nos pas »

Contre cette monarchie absolue et son parlement de soumission qui s’annonce, il faut s’opposer à l’abus de pouvoir. On a appelé « monarchomaques » ceux qui, au temps des Guerres de Religion, s’opposaient à l’absolutisme royal. Nous avons besoin, aujourd’hui, de millions de monarchomaques. Il faut lutter contre le désir de roi ou admettre que la liberté ne guide pas nos pas. Construit-on une démocratie sur l’abus de pouvoir érigé en principe ?

 

Jérôme Maucourant

Jérôme Maucourant est chercheur associé en sciences

économiques (délégation CNRS au lab. HiSoMA) et auteur notamment

de l’ouvrage Avez-vous lu Polanyi ? (Flammarion, 2011).

 

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24 avril 2017

« Les défis du prochain président français en matière de défense », par Guillaume Lasconjarias

Le premier tour de l’élection présidentielle s’est tenu hier ; tirer les enseignements du scrutin n’est pas l’objet du présent article, dont le corps a d’ailleurs été écrit quelques jours avant le vote, le 18 avril. Son auteur, que je remercie ici, est un fidèle de Paroles d’Actu, Guillaume Lasconjarias, chercheur au collège de Défense de l’OTAN. Il a accepté, à ma demande, de plancher sur un sujet à enjeu majeur pour le futur locataire de l’Élysée : les priorités et défis à venir en matière de défense. Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche

 

Armée de l'air

Photo : O. Ravenel @ Armée de l’Air.

 

« Les défis du prochain président français

en matière de défense »

par Guillaume Lasconjarias, le 18 avril 2017

Celui ou celle qui entrera à l’Élysée le 7 mai prochain n’aura que peu de temps ou de latitude pour savourer sa victoire, tant son agenda diplomatique et sécuritaire requerra son attention. Après une campagne électorale où les questions de défense ont pris une place plus importante qu’à l’accoutumée, le nouvel élu se trouvera placé face à de lourdes responsabilités, dans un environnement stratégique volatile, complexe et en recomposition. Face à une administration américaine difficile à cerner, dans une Europe qui se cherche après le Brexit, avec un Moyen-Orient toujours rongé par la crise syrienne, et le suspens d’une Corée du Nord jouant avec le feu nucléaire, les incertitudes pèsent sur la place et le rôle que souhaite jouer la France.

Bien évidemment, les défis de l’heure nécessitent de jongler entre de multiples priorités, et quitte à faire des choix, il s’agit peut-être de souligner ceux qui permettront à la France de tenir sa place et de garder sa voix dans le concert des nations. Pour cela, cinq priorités doivent être considérées.

L’épineuse question du budget de défense.

Tous les principaux candidats se sont entendus sur une nécessaire hausse de la part du PIB consacré à la défense, pour atteindre – selon un horizon plus ou moins long – le chiffre de 2% (hors pensions, suivant les normes que retient l’OTAN). Pour la France, qui est actuellement à 1,79%, cela signifierait une hausse régulière pendant la durée de toute la prochaine législature. Si l’année 2016 a marqué un coup d’arrêt à l’érosion continue du budget de la défense avec, pour la première fois depuis 35 ans, un rebond (et près de 650 millions d’euros injectés), politiques et militaires s’accordent sur le besoin de poursuivre en ce sens. Encore s’agira-t-il de savoir à quoi consacrer ce budget : maintien et remplacement d’équipements dont certains sont à bout de souffle, acquisition de nouvelles capacités, modernisation de la dissuasion nucléaire ? Tout est urgent.

Le renouvellement de la dissuasion nucléaire.

Là encore, peu de divergences entre les candidats, qui jugent que la dissuasion nucléaire est la clé de voûte de la défense française. Donc, et à l’exception de Mélenchon, tous gardent les capacités duales (aéroportée et sous-marine), mais ils devront songer à leur modernisation. Pesant actuellement autour de 10% du budget total de la défense, le coût devrait progresser pour doubler dans les dix prochaines années, passant de 3,5 à près de 6 milliards par an. Les nombreux chantiers d’études – de la nouvelle génération de sous-marins lanceurs d’engins aux missiles – ne manquent pas ; ils forceront à des choix critiques : soit le renoncement à l’une des deux capacités, soit une cannibalisation accrue sur les forces conventionnelles, soit – et c’est le plus souhaitable – une augmentation réelle du budget de la défense. 

La lutte contre le terrorisme.

« Comment garantir la sécurité

des citoyens sans obérer les capacités

opérationnelles des armées ? »

Depuis le Livre blanc de 2008 qui a intégré la notion de continuum sécurité-défense, les armées se sont affirmées dans la lutte contre le terrorisme, autant par le biais d’interventions extérieures (en Afghanistan puis au Mali) que dans des opérations intérieures. Mais le choix de déployer plus de 10 000 soldats en permanence après les attentats de 2015 dans le cadre de l’opération Sentinelle pose de vraies questions sur la séparation des rôles entre forces de l’ordre et forces militaires, comme sur l’efficacité d’un tel dispositif. Comment garantir la sécurité des citoyens sans obérer les capacités opérationnelles des armées ? Les réflexions sur l’essor de la réserve militaire et la création d’une garde nationale semble une piste, comme sur une meilleure répartition des tâches entre les armées (dont la gendarmerie) et la police.

Accroître les cyber-capacités.

Après une campagne présidentielle américaine où l’on a accusé la Russie de manipuler les votes, le risque de cyber attaques ou pour le moins de cyber influence sur les élections semble suffisamment sérieux pour que les autorités françaises aient pris des mesures actives. La France s’est déjà dotée de moyens – avec l’Agence nationale de la Sécurité des Systèmes d’information (ANSSI) et la création en janvier dernier d’un « cyber commandement » –, mais il faut encourager cette priorité nationale. Cela passe notamment par un renforcement des capacités technologiques comme techniques, une politique de ressources humaines ambitieuse (en lien avec les entreprises privées et les écoles pour favoriser le recrutement) et une réflexion doctrinale pour adapter notre outil de défense en allant pourquoi pas vers une quatrième armée.

Europe de la défense ou volet européen de l’OTAN.

La France doit-elle revoir ce qu’elle attend de sa participation à des alliances de défense ? Qu’il s’agisse de sa réintégration pleine et entière à l’OTAN en 2009 ou de ce qu’elle espère de ses voisins européens, les dernières années n’ont pas permis de définir les attentes de Paris. Le BREXIT offre peut-être l’occasion d’une coopération renforcée avec l’Allemagne mais aussi avec l’Italie et l’Espagne, à condition que l’Union européenne accepte de passer à la vitesse supérieure. D’un autre côté, les effets de chaud et froid soufflés par l’administration Trump incitent les membres européens de l’OTAN à dépenser plus et mieux pour ne plus se satisfaire d’une position de « passager clandestin ». Dans tous les cas, Paris devra être au centre du jeu pour convaincre ses partenaires que la puissance militaire française sert les intérêts de ses alliances en même temps que les siens propres.

« Plus que des choix, les options du prochain

Président seront surtout des arbitrages... »

Entre grandeur militaire à retrouver, stratégie sur le long terme à définir et budget à consolider et préserver, le 8e président de la Ve République devra accepter que ses choix, quels qu’ils soient, seront avant tout des arbitrages.

 

Guillaume Lasconjarias 2017

Normalien agrégé, Guillaume Lasconjarias est chercheur au collège de Défense de l’OTAN.

 

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5 septembre 2016

« Le malheur français, selon Marcel Gauchet », par Nicolas Germain

Nicolas Germain, jeune homme de qualité et de talent, est le président-fondateur du club politique Les Vendredis de la Colline, un espace de réflexion et d’échanges qui se veut « apartisan », « indépendant », et dont je vous recommande vivement la découverte. Il y a un an, Nicolas Germain avait participé à l’article à plusieurs voix relatif aux institutions que j’avais proposé à des jeunes intéressés par la vie politique ; il a cette fois-ci accepté de nous livrer un compte-rendu synthétique et critique de sa lecture de Comprendre le malheur français, composé par le philosophe et historien Marcel Gauchet avec Éric Conan et François Azouvi et paru chez Stock cette année. Son texte est assez remarquable, et moi je suis ravi d’avoir pu publier à nouveau de ses écrits. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Comprendre le mal français

Comprendre le malheur français, de M. Gauchet, avec E. Conan et F. Azouvi. Éd. Stock, 2016.

 

« Le malheur français, selon Marcel Gauchet »

Recension par Nicolas Germain, le 1er septembre 2016

À la question « Qu’est-ce qu’un pays dans le monde d’aujourd’hui ? », Marcel Gauchet répond, en ouverture des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence de cette année 2016, qu’il s’agit d’une entité politique sur laquelle se fonde la mise en relation du monde moyennant un aménagement des espaces collectifs nationaux. Le directeur d’études à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales, ndlr) et rédacteur en chef du Débat formalise sa thèse comme suit : la globalisation repose sur une infrastructure politique constituée par les États-nations. La question, autant que la réponse, recouvre le champ problématique se présentant avec le plus d’insistance à l’Europe du XXIe siècle : comment les anciennes constructions politiques que sont les États-nations, dont le Vieux Continent fut le laboratoire et en est aujourd’hui le fossoyeur, doivent-elles se définir compte tenu de la marche d’un monde tout droit orienté vers la libéralisation des échanges et l’individualisation des sociétés ?

Cette tension, entre la mondialisation d’essence néolibérale et une communauté nationale structurée en un cadre étatique, constitue le point nodal retenu pour analyser dans son dernier ouvrage, Comprendre le malheur français (Stock, 2016), le pessimisme si caractéristique de la France. Après le remarquable historique du monde contemporain développé en trois volumes dans L’Avènement de la démocratie (Gallimard, 2007, 2007, 2010), c’est donc désormais cette sinistrose sans cesse présentée par les sondages comme constitutive à l’Hexagone que cet esprit libre s’attache à décrypter. Les quelque trois cents pages de cet exercice philosophique sont rythmées par les questions d’Éric Conan, journaliste à Marianne, et de François Assouvi, directeur honoraire de recherche au CNRS ; aussi l’essai porte-t-il la marque de la maïeutique socratique et, par le biais de ces questionnements, s’attaque-t-il aux croyances dont le siècle présent est tragiquement perclus.

« La rupture entre la base et le sommet

est symptomatique du mal français »

En un propos introductif intitulé « Pourquoi ce livre ? », le philosophe et historien justifie la pertinence de pareil sujet d’étude. Les Français, se demande-t-il, sont-ils devenus fous ? Au regard des innombrables atouts dont peut se prévaloir le pays, l’heure devrait être à la sérénité et à la confiance en l’avenir. Pourtant, grand est le décalage entre une population authentiquement pessimiste et des élites convaincues que le blocage de la société est dû au refus de celle-ci de se moderniser, et qu’il suffirait de quelques reformes libérales, visant à assouplir le marché du travail ou à accroître la compétitivité, pour amorcer une sortie définitive de la crise. Le pessimisme des élites n’en serait pas un, puisque traversé d’une conviction optimiste : « la solution est à portée de la main », et sa traduction est économique. Suivant ce prisme économiciste, l’on répond au déficit de puissance par l’obsession de la croissance, au malaise des classes populaires par le financement d’aides sociales. Non pas que parler économie ne soit pas légitime et pertinent, mais il ne peut s’agir de l’alpha et l’oméga de l’action politique. Car se manifeste alors une rupture entre la base et le sommet, rupture symptomatique du malheur français ; la première souhaite préserver la spécificité française du rouleau compresseur de la mondialisation tandis que le second n’ambitionne que de prolonger l’intégration du pays à l’espace globalisé. Il y a, en substance, le refus de la population de l’inféodation du politique à l’économique, inféodation d’ores et déjà intériorisée et consentie par les pouvoirs en place.

La perspective historique d’un déclin national

L’une des courroies qui alimentent puissamment ce pessimisme français est le sentiment de dissolution, au fil de l’histoire, d’un glorieux passé. L’auteur situe l’acmé de la puissance française au siècle de Louis XIV, dont Voltaire disait déjà en 1751 qu’il était « le plus éclairé qui fut jamais ». La France louis-quatorzienne connaît un moment hégémonique : démographiquement elle domine l’Europe, militairement elle défait la puissance espagnole aussi bien que l’empire des Habsbourg, culturellement elle rayonne à l’international du fait du génie littéraire d’un Racine ou architectural d’un Vauban, intérieurement elle consacre la pacification religieuse du pays et l’autorité souveraine de l’État. À cet instant, plus qu’à n’importe quel autre, se fonde l’universalisme français, et jamais plus les Français ne se contenteront de la seule prospérité économique mais appelleront de leurs vœux l’adhésion à un projet politique transcendant les particularités individuelles. L’État-nation n’existe pas encore, puisque seule la Révolution française en achèvera la formation, mais déjà s’opère une « prise de conscience d’une communauté politique de destin ».

« Le levier économique ne devrait être qu’un moyen

au service de l’idéal politique »

Depuis lors le pays n’a cessé de se déclasser à l’égard de l’histoire et du monde ; arrivé au sommet de l’Everest, l’alpiniste est condamné à amorcer sa descente. Ici et là, ont été observés des « sursauts », instants héroïques où se refuse le déclin et où la réalité du présent renoue avec la grandeur des héritages du passé. Ici avec Napoléon Bonaparte, là avec le général De Gaulle. Le chapitre portant sur la France gaullienne insiste sur l’alliance réussie à cette époque entre la « masse du peuple » et le « dirigeant responsable ». Tout concourt à l’intérêt général : l’incarnation présidentielle sert la souveraineté républicaine là où le dynamisme économique rend possible une politique de grandeur et d’indépendance, l’ensemble faisant corps avec l’identité historique du pays. Un lien de l’ordre de la transcendance et du sacré unit en un bloc collectif la communauté nationale. C’est précisément lorsqu’elle s’accompagne d’un souffle relevant presque de la métaphysique, dont est dépourvu le pragmatisme économique dans lequel elle s’enferme désormais, que la politique prend son sens véritable. Le levier économique ne devrait être qu’un moyen au service de l’idéal politique, l’idéal du Général ayant été celui de l’unité et de la grandeur. En définitive, peu importe la nature de cet idéal, peu importe que l’on souscrive ou non à cette vision gaullienne du devenir du pays (l’on pourrait tout à fait accorder par exemple sa sensibilité à un projet socialiste), ce qui demeure déterminant est de ne pas substituer le moyen à l’idéal. La croissance pour la croissance ? À quoi bon ! Marcel Gauchet en appelle à la primauté du politique sur l’économique, la fonction majeure du gouvernant étant ultimement de « produire un récit de notre histoire collective et en tirer les perspectives ».

Le constat d’un affaissement du modèle français

Le récit chronologique de l’histoire française, auquel sont entièrement destinés les chapitres II à V de l’essai (« La France et son histoire », « La France gaullienne », « Les années de crise », « La France changée par Mitterrand »), met en exergue le tournant mitterrandien que le philosophe résume en un mot : déboussolement. Contraint d’abandonner dès 1983 l’ambitieux programme socialiste en raison d’une politique de rigueur visant à ne pas sortir du Serpent monétaire européen, François Mitterrand découvre en l’Europe le projet supranational susceptible de sauver son bilan politique. Se met en place ce que Marcel Gauchet nomme le « piège européen », éloigné du projet gaulliste d’une Europe des nations, et dont sont dépositaires les instances de l’Union européenne telles qu’elles se manifestent à présent : concurrence économique et inclination à la bureaucratie plutôt qu’à la souveraineté populaire en interne, déficit de coopération et incapacité à se définir stratégiquement à l’externe. Concomitamment à ce choix d’effacement du fait national au profit de la supranationalité européenne, s’observe sous François Mitterrand une réorientation fondamentale de la pensée de gauche : puisque l’analyse ne se porte plus au premier chef sur la redistribution des richesses, elle se déplace sur la défense des minorités de toutes factures. Le concept de transformation sociale effectue sa mue, du socialisme traditionnel à une synthèse de libertarisme hérité de mai 1968 et de cosmopolitisme multiculturel. Sans compter, enfin, la faillite morale d’une gauche prétendue morale, entre affaires de corruption et d’écoutes téléphoniques, faussant définitivement le rapport de clarté qui prévalait entre les dirigeants et les dirigés, rapport que les successeurs de François Mitterrand ne sont pas parvenus jusqu’ici à rétablir. Cette désintégration du lien de confiance unissant le gouvernant au gouverné n’a pour seule issue que la généralisation du « principe de précaution sociale » : ne sachant plus quel est le cap poursuivi, ne reste qu’à préserver les acquis. Les grèves de 1995 sont à cet égard révélatrices de cet état de désemparement qui saisit le pays. Construction européenne, nouvelle définition de l’idée de progrès, absence de projet politique structurant venant d’élites qui ne seraient pas déconnectées, ainsi se caractérisent les premiers pas de la France dans le monde globalisé dont l’architecture générale se dessine en ces années décisives.

« Le triomphe de l’idéologie néolibérale a mis à mal

le collectif au profit de tous les individualismes »

L’explicitation de ce moment crucial, à savoir les deux dernières décennies du siècle passé où la France entre de plain-pied dans la mondialisation, pose les fondements du cœur de la démonstration de l’auteur : il existe une divergence profonde entre le modèle français tel que compris et intégré par les Français, et une « idéologie néolibérale » identifiée de la sorte par Marcel Gauchet. Cette idéologie, qui s’est imposée par le haut, comment la définir ? Par la règle ultime qu’elle fixe au fonctionnement d’une communauté politique : n’existent que des individus, définis par leurs droits juridiques et leurs intérêts économiques. La maximisation du bien-être collectif s’obtient par maximisation des droits et intérêts individuels. Cette pensée se décline mécaniquement en deux lectures : l’une de gauche exhortant à la multiplication des droits individuels, l’autre de droite prônant l’enrichissement personnel. Il y a dans ce catéchisme une réelle divergence avec le libéralisme classique, qui ne pouvait considérer la liberté des acteurs d’une société autrement que dans un cadre national et étatique. Marcel Gauchet fait de la dissolution des structurations religieuse et étatique, ce qu’il appelle « l’ultime tournant théologico-politique de la modernité », le point d’appui sur lequel s’est construite cette domination néolibérale. En conséquence, l’auteur déplore « l’oubli d’une histoire commune » et « un manque de perspective collective au profit d’un programme court ne s’adressant plus qu’aux individus », pour reprendre les termes de ses deux interlocuteurs, Éric Conan et François Azouvi. C’est pourtant dans cet arrachement aux singularités particulières que s’ancre les racines du modèle français dont les principales composantes semblent être la citoyenneté, la laïcité, l’école et la culture. Chacun de ces éléments a pour ambition l’élévation au-dessus de soi-même et la participation à un corps collectif. Tous sont désormais dévoyés dans le sillage idéologique exhibé précédemment : la citoyenneté devient la manifestation électorale des intérêts propres à chacun, l’école se range du côté de l’épanouissement personnel et de la construction d’une carrière future, la culture s’apparente aux libres loisirs. Pire, la laïcité n’est plus qu’un concept vide avancé ici comme un totem anachronique à abattre, et là comme la justification d’un séparatisme identitaire. Or, la France puise son rayonnement dans sa capacité à faire participer, au sein d’un même collectif national, des personnes aux convictions et origines différentes.

« L’Europe et la globalisation rendent paradoxalement

de sa pertinence, de sa légitimité à l’État national »

À rechercher des astres dans le désastre, trois optimismes se détachent dans cette lecture bien que placée sous le signe du pessimisme. Le premier fait écho à la question de l’Europe : la construction européenne a affermi la légitimité des nations qu’elle a voulu surplomber. Une nation, contrairement à un empire, se définit par rapport à autrui et s’inscrit dans un système de nations. L’aventure supranationale a en réalité rendu plus mûres les nations du Vieux Continent, pétries de bellicisme jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et désormais capables de reconnaissance mutuelle et de regroupement autour d’intérêts communs. Le second optimisme couvre la problématique néolibérale. Contrairement à la victoire de l’économique sur le politique qu’annonce cette pensée à potentialité radicale, c’est en fin de compte l’indispensabilité du politique qui émerge. On en revient aux propos tenus par le philosophe lors des Rencontres économiques : le jeu international de libre-échange nécessite la présence d’États comme puissance normative en premier ressort, et comme garants du vivre-ensemble en dernier lieu. Si l’État n’est plus une superstructure visible et dominant de façon ostentatoire la société civile, cette dernière ayant acquis son autonomie, il n’en demeure pas moins l’infrastructure assurant et sécurisant le déploiement des libertés individuelles. Quand bien même existerait-il un droit à l’école pour tous, que vaudrait-il sans le financement de structures éducatives et de personnel enseignant ? Enfin, et c’est sur ce point que se conclut l’essai, si la France ne fait plus office de grande puissance en raison même de la nature polycentrique du processus actuel de la mondialisation, il revient au pays d’assumer son rôle exemplaire et de conserver son élan pluriséculaire d’innovation politique. Tous les déterminants de l’analyse proposée par Marcel Gauchet convergent vers un unique point : la promotion d’un sort commun et collectif, pierre essentielle à l’édifice républicain dont la France doit réapprendre à être fière, pour épargner aux citoyens qui la composent le pessimisme dont ils sont frappés.

 

Nicolas Germain

 

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23 novembre 2016

« Si la Constitution m'était confiée », par Jean-Yves Narquin

Série « Si la Constitution m’était confiée... », nouvelle entrée. Après la tribune accordée au constitutionnaliste de renom Bertrand Mathieu sur le référendum, après celle accordée à Henri Temple quant au regard porté sur nos institutions, voici une contribution en deux parties de Jean-Yves Narquin. Au moment de nos premiers échanges dans la perspective de cet article, datés de mars dernier, le maire de Villedieu-le-Château (Loir-et-Cher) était délégué général du Rassemblement Bleu Marine ; il est aujourd’hui un collaborateur de l’eurodéputé Bernard Monot, et coordonnateur du think tank que ce dernier anime au Front national, Cap Éco (en charge de l’élaboration du programme économique du parti). M. Narquin s’occupe également, en interne, du pôle de réflexion « révolution numérique ». De cet aspect, il est question dans le document à venir ; je le remercie d’être resté fidèle à son engagement envers moi et pour les éléments qu’il apporte, intéressants pour la réflexion et le débat - la couleur politique des uns et des autres importe peu ici. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Si la Constitution m’était confiée...

par Jean-Yves Narquin

Constitution de 1958

Illustration : page des signatures de la Constitution de 1958,

avec le sceau de France (Archives nationales).

 

Partie I: l’article

Refonder la démocratie ? 

par Jean-Yves Narquin, le 25 octobre 2016

À l’approche de la campagne présidentielle, il faut présenter des mesures concrètes rapidement applicables et s’efforçant de remédier aux dysfonctionnements les plus évidents que constatent les Français.

Mais je pense que le moment est venu aussi d’une approche plus globale des concepts mêmes qui sont à la base des États ; la société a évolué et il faut s’y adapter. L’idée générale est que la démocratie n’est pas un état béat qui existerait naturellement, mais une exigence de tous les instants car le pouvoir a une tendance naturelle à se concentrer et à éliminer les moyens de contrôle.

A. DES MESURES PONCTUELLES

1) Qui est le personnel politique ?

La surreprésentation des hauts fonctionnaires en politique, qui est liée à leur statut, est incontestable.

Je ne préconise pas de supprimer l’ENA, comme le proposent avec un brin de démagogie certains énarques, car l’État a besoin de haut fonctionnaires formés, compétents, efficients.

Mais il s’agit de comprendre pourquoi la haute fonction publique a préempté la représentation politique grâce au statut de ses agents et à leur possibilité de se mettre en disponibilité « ad vitam aeternam ».

La disponibilité doit être limitée dans le temps (trois ou quatre ans), et ensuite il faut choisir : être homme politique ou être haut fonctionnaire.

Il en va de l’égalité de l’éligible, comme on est soucieux de l’égalité des électeurs.

 

2) Des déclarations d’intérêts incluant toutes les appartenances et affiliations

Les déclarations d’intérêts qui sont publiques doivent inclure, au-delà des biens matériels, l’appartenance à toutes les milieux pouvant générer des conflits d’intérêts. Au premier rang desquelles la Franc-maçonnerie qui par ses deux règles fondamentales - le devoir de fraternité et le secret de l’appartenance à l’obédience - pose rapidement des conflits dans la gestion des affaires publiques.

Il faut déterminer la liste des « incompatibilités » avec cette appartenance (magistrat, officiers, haut-fonctionnaires, etc…). Déterminer également la liste des déclarations publiques obligatoires, dans un devoir de transparence.

Ces deux premières mesures sont beaucoup moins anecdotiques qu’on peut le croire pour le bon fonctionnement de la « vie politique ».

 

3) Le cumul des mandats

Une mesure évidente, demandée par le peuple, mais que les cumulards qui votent les lois, déforment ou vident de son sens - quand ils ne « reculent » pas.

Au-delà de l’écrêtement et des marchandages assez sordides auquel il donne lieu, l’interdiction de tout cumul d’indemnités - au profit de la plus élevée - sera un puissant facteur en ce sens.

Encore plus radicale, il y a cette idée ne pas être en position de cumul potentiel au moment du « dépôt de candidature ».

 

4) La représentation et le mode de scrutin

Le sujet est compliqué, car on est tiraillé entre deux impératifs : donner une image juste et équitable de la représentation ; dégager une majorité donnant à l’exécutif les moyens de gouverner. D’où les systèmes mixtes de proportionnelle à prime majoritaire des conseils municipaux ou régionaux.

La proportionnelle est porteuse de deux vices fondamentaux : les partis choisissent les élus à la place des électeurs, et le mode de scrutin influence la vie politique en favorisant l’émiettement des formations politiques. Enfin les alliances de gouvernement se concluent au lendemain des scrutins, dans le dos des électeurs.

Le scrutin majoritaire a quant à lui un défaut fondamental, à savoir l’élimination de toute représentation des partis ne s’inscrivant pas dans une alliance électorale possiblement majoritaire.

L’Allemagne a trouvé un système mixte qui cherche à éliminer les inconvénients cités précédemment : scrutin majoritaire à un tour avec rééquilibrage proportionnel en faveur des partis sous-représentés, par repêchage des meilleurs candidats non-élus. Un système forcément un peu compliqué mais qui semble faire consensus dans les formations politiques au niveau des landers.

 

B) UNE ANALYSE D’ENSEMBLE

1) La démocratie moderne est basée sur le principe de séparation des pouvoirs issue de l’Esprit des lois de Montesquieu

Qu’en est-il de la réalité de la séparation des pouvoirs entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire aujourd’hui ?

L’exécutif a entièrement mis à sa main le législatif. Si le régime d’assemblée, propre par exemple à la Quatrième République, paralysait l’exécutif, aujourd’hui c’est l’inverse : une assemblée devenue chambre d’enregistrement de l’initiative législative, venant du gouvernement. Notons que ces déséquilibres ont été grandement accentués par le quinquennat et l’inversion du calendrier.

Quant à l’institution judiciaire, livrée au combat idéologique et sociologique, elle est partie à la dérive.

 

2) Séparation des pouvoirs ? Oui mais lesquels ?

Depuis 1648 et les principes de Montesquieu, la société a profondément évolué. Il est couramment admis que la Presse soit devenue un « quatrième pouvoir » ayant un impact majeur dans le débat démocratique.

L’économique est devenue prépondérant dans la vie de nos concitoyens : la consommation, le niveau de vie, le chômage, etc...

Enfin le poids de l’administration, ses pesanteurs, son pouvoir d’interprétation ou de mauvaise volonté modifient la gouvernance du pouvoir exécutif et législatif.

 

3) De la reconnaissance des six pouvoirs d’une société moderne

Il existe désormais six pouvoirs interdépendants : législatif, exécutif, administratif, économique, médiatique et judiciaire.

Si le fondement de la démocratie tient à l’absence de passerelles, de connivences, entre les pouvoirs, il faut dès lors organiser leur séparation.

Est-il concevable qu’une puissance économique fonde son pouvoir sur la détention de médias, rendant dépendant le personnel politique au point de s’assurer des rentes de situation au sein de la commande publique ?

Cet état de choses a été dénoncé depuis longtemps (citons par exemple l’ouvrage TF1, un pouvoir de Pierre Péan) et pourtant aucune mesure n’a été envisagée par le législateur car, pris au piège de cette dépendance, toute mesure restrictive serait considéré comme une déclaration de guerre.

Aujourd’hui, les grands capitalistes s’achètent des médias pour avoir barre sur les politiques et la législation leur étant applicable. La démocratie a un coût, et donc l’indépendance et la pluralité des médias en a un. Leurs statut et garanties liées sont un ensemble de « droits et devoirs » qui restent à définir avec la profession.

 

Cet exemple à propos des médias veut juste montrer le travail de fond que des penseurs politiques doivent aujourd’hui initier pour redéfinir la démocratie moderne, basée sur la séparation des pouvoirs réels tels que nous les connaissons dans la société du XXIème siècle.

 

 

Partie II: 5 questions

Faut-il conserver le bicéphalisme de l’exécutif (président de la République/Premier ministre) version Cinquième République ?

Bien sûr, ils ont chacun leur rôle différent : le président de la République est le président de tous les Français alors que le Premier ministre est le chef de la majorité parlementaire.

Je suis par principe opposé à ce que l’on rabaisse la fonction présidentielle en en faisant le chef de l’exécutif gouvernemental ; le Premier ministre, d’après la Constitution, n’est pas le simple « collaborateur » du président.

Faut-il changer les calendriers des élections présidentielle et législatives les unes par rapport aux autres ? Quid de la durée des mandats du président de la République et des députés ?

Commençons donc par la durée, qui est la clef. C’était une erreur de vouloir américaniser nos institutions en faisant coïncider les durées présidentielle et législative avec le quinquennat.

Plus la Constitution de la Vème République prend de la bouteille et plus on constate qu’elle était très subtilement écrite et équilibrée, capable de gérer y compris les cohabitations qui apparaissaient comme des hérésies à certains (cf: Raymond Barre). Je serais plutôt favorable en ce qui me concerne au septennat non renouvelable.

En conséquence, le découplage des échéances des mandats permettrait une réévaluation du rôle des parlementaires et du parlement, devenu au fil des années une chambre d’enregistrement de la législation voulu par l’exécutif.

Faut-il modifier les règles de présentation des candidats à l’élection présidentielle (système de parrainages) ?

Il faut assurer une représentativité minimum en évitant les candidatures fantaisistes et un nombre raisonnable de candidats ; une douzaine semble couvrir le panel des opinions. Mais on a progressivement instrumentalisé les parrainages en voulant verrouiller, voire empêcher certains d’être candidats, c’est inadmissible et anti-démocratique.

Soit on constate la représentativité par les scores électoraux aux élections, mais cela devienrait alors des candidatures de partis politiques, soit on élargit la base des parrainages (par exemple : 3000 conseillers municipaux, etc.), et l’on rétablit l’anonymat.

Comment restaurer un équilibre meilleur et sans doute plus sain entre législatif et exécutif ?

Vaste problème ! L’exécutif a phagocyté le législatif. Une fois ce constat effectué, que faire ?

Une représentation moins monolithique, type majorité/opposition, rendrait l’exécutif plus soucieux et respectueux de sa majorité, d’où la question du système électoral déjà évoquée précédemment. Ensuite, la maîtrise de l’ordre du jour et le droit d’initiative peuvent être largement améliorés.

Philippe Seguin s’était attaché à la revalorisation du parlement grâce à sa forte personnalité, mais depuis le chantier est resté à l’arrêt.

Faut-il généraliser l’utilisation de référendums de portée nationale et, si oui, à quels types de question les réserver/limiter ?

La consultation du peuple, directement, est la meilleure démocratie et les élites qui ont systématiquement échoué depuis quarante ans devraient faire preuve d’un peu plus de modestie dans leur rôle de « sachants ».

Le référendum d’initiative populaire peut être élargi et les sujets regroupés pour des votations, comme en Suisse ou aux États-Unis. Ensuite, les nouvelles technologies permettent des consultations simples et rapides, il faudra prendre des initiatives d’organisation de ces modalités, tout en gardant le caractère solennel des scrutins unipersonnels.

Propos recueillis le 23 novembre 2016.

 

Jean-Yves Narquin

Jean-Yves Narquin est maire de Villedieu-le-Château (Loir-et-Cher).

Ex-délégué général du Rassemblement Bleu Marine, il est aujourd’hui

un proche collaborateur de l’eurodéputé Bernard Monot...

 

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14 octobre 2016

Lauric Henneton : « Une victoire de Clinton pourrait déboucher sur une impasse institutionnelle »

Lauric Henneton, maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, est spécialiste de l’histoire et de la vie politique des États-Unis. Le 13 octobre, soit, trois semaines et demie avant l’élection présidentielle américaine, il a accepté de répondre à mes questions pour Paroles d’Actu. Je l’en remercie, ses réponses sont précises et éclairantes.

À lire ou relire également pour une bonne vision d’ensemble, toujours sur la présidentielle américaine, toujours sur Paroles d’Actu, mes interviews de Nicole Bacharan (janvier) et Thomas Snegaroff (août), et les textes qu’ont accepté de produire pour le blog André Rakoto et Nicole Vilboux (septembre). Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Une victoire de Clinton

pourrait déboucher

sur une impasse institutionnelle »

Interview de Lauric Henneton

Débat Trump Clinton

Photo : REUTERS/Shannon Stapleton.

 

De par ses attitudes et son comportement, Donald Trump s’est mis à dos une large part des soutiens traditionnels, des politiques, de l’appareil même du Parti républicain - pour ne rien dire des médias. De nombreuses personnalités ayant eu des responsabilités gouvernementales de premier plan, et tous les anciens présidents encore en vie se sont prononcés plus ou moins ouvertement contre lui. Est-ce que ça n’est pas finalement une espèce de « voie idéale » pour lui, qui veut jouer à fond la carte de l’anti-« système », de l’anti-« business as usual » à Washington - discours qui rencontre un écho certain auprès de larges pans de la population ?

En fait il y a deux niveaux de réponse, donc oui et non à la fois. Oui, c’est le cas notamment pour son électorat des primaires, ceux qui ont choisi Trump contre les autres candidats républicains, notamment ceux du « système ». Donc de ce point de vue là, que les voix du « système » s’expriment contre Trump, cela ne fait que confirmer qu’il est bien le bon candidat, celui dont ils souhaitent qu’il fasse le ménage dans une vie politique qui ne les satisfait pas, ou plus, parce que ses praticiens ne s’occupent à leurs yeux que de leurs intérêts. C’est le vote du coup de pied dans la fourmilière, du grand ménage. Dans cette optique-là, Trump, par son profil de non professionnel, est le seul vraiment qualifié, puisqu’il n’est pas compromis à Washington. C’est un peu ce que Ted Cruz essayait d’incarner : certes il est sénateur, mais il est tellement en marge du « système » qu’on peut dire qu’il prend soin d’avoir un pied dedans un pied dehors. Un peu comme les députés souverainistes au Parlement européen : y être ne veut pas dire en être. Cet électorat, qui récuse la classe politique dans son ensemble, aurait vu d’un mauvais oeil un recentrage de leur candidat afin de séduire les électeurs plus centristes, ou la droite plus classique.

« Trump semble avoir perdu les suffrages

des indépendants. Pour de bon ? »

Mais dans l’optique de l’élection de novembre c’est bien cet électorat-là dont Trump va avoir besoin, en plus des indépendants et des indécis. Un sondage récent (PRRI/The Atlantic) a mis en évidence un important glissement chez les indépendants : encore récemment favorables à Trump, ils penchent désormais pour Clinton. La grande question est de savoir si ce revirement sera pérenne.

Du côté de l’électorat de la droite classique, Trump est insupportable : c’est en fait la masse des électeurs qui a voté pour les autres candidats aux primaires. Eux attendaient un recentrage, un Trump plus policé, plus sage, plus consensuel sur les thématiques chères aux républicains, afin d’unifier son camp avant d’aller disputer les indépendants à Clinton. Trump aurait pu bénéficier d’une base plus large que la base républicaine de ces dernières années, mais au prix d’un grand écart assez difficilement tenable sur la durée.

Question complémentaire, liée à la précédente : on sait que, grosso modo, lors des élections, un Américain sur deux ne se déplace pas pour voter. Que sait-on des profils de ces abstentionnistes, et peut-on anticiper, peut-être, un frémissement inhabituel sur ce front, en faveur de ou peut-être contre Donald Trump ?

Le taux de participation est plutôt de l’ordre de 60% à la présidentielle, mais il est strictement corrélé à l’âge, au niveau d’éducation et au niveau socioprofessionnelle, mais aussi à l’assiduité de la pratique religieuse. En d’autres termes, ceux qui votent le plus sont les plus de 50 ans en règle générale, les classes moyennes et supérieures, diplômées et aux revenus confortables, et ceux qui vont à l’église au moins une fois par semaine, donc une partie des évangéliques blancs et des catholiques pratiquants, blancs aussi. Ceux qui votent le moins sont les jeunes, les minorités ethniques (notamment les Hispaniques, les Noirs sont de meilleurs citoyens), ceux qui sont détachés des Eglises (y compris les Blancs), et globalement ceux qui sont peu éduqués (niveau bac ou moins) et les faibles revenus (y compris les Blancs encore). Quand on combine ces facteurs (jeune hispanique sorti de la religion, ou blanc pauvre) on atteint des taux d’abstention très élevés.

« Il y a, parmi la population abstentionniste,

des réserves de voix à "gauche" comme à "droite"...

mais elles seront bien difficiles à mobiliser »

La candidature de Trump a trouvé un écho rare chez la deuxième catégorie, les Blancs pauvres, les fragilisés, ceux qui ont été victimes de plans sociaux, ou qui craignent pour leur emploi industriel, ceux pour qui la mondialisation est une source d’inquiétude et pas une chance comme c’est le cas pour les classes supérieures. On retrouve en filigrane des échos de la France périphérique analysée par Christophe Guilluy mais transposée outre Atlantique. Chez ces gens-là, il peut y avoir un réflexe xénophobe que Trump a su exploiter mais c’est aussi une xénophobie liée au « système » : « l’État s’occupe des illégaux mexicains et pas de nous ». Ce sont aussi des gens qui, quand ils sont peu qualifiés, sont en concurrence directe avec la main d’oeuvre peu qualifiée immigrée, qu’ils accusent de tirer les salaires vers le bas (c’était déjà ce qui nourrissait le rejet virulent des Irlandais au XIXe siècle). Donc l’immigré comme « autre », la peur du grand remplacement (à mesure que la part des Blancs et des chrétiens décroît aux États-Unis, ce que les médias relaient copieusement) et la peur de la concurrence pour le travail. Ces gens, généralement, ne croient plus à la politique, et votent peu. Ils ont été séduits par Trump, mais aussi parfois par Sanders. Sanders, lui, a su s’attirer le vote des jeunes, qui votent peu. D’ailleurs l’autre groupe (jeunes, Hispaniques, sans religion) est clairement démocrate - quand il prend la peine de voter. Il y a donc des réservoirs de voix à gauche comme à droite mais qu’il faut aller chercher, ce qui est loin d’être évident. Et beaucoup de candidats ne savent pas comment s’y prendre.

Côté partis, cette fois : Trump candidat, et candidat comme il l’est, c’est un peu un cauchemar devenu réalité pour le Parti républicain. Les deux grands partis vont-ils vraisemblablement tirer des leçons de cette saison électorale 2016, et peut-être modifier les règles de leurs primaires ?

Justement, pour les républicains, l’enjeu est de garder l’électorat Trump sans le candidat Trump. Il faut garder à l’esprit que ce n’est pas Trump qui a façonné cet électorat, il l’a mobilisé, il l’a capté. Mais il est clair aussi que Trump n’est pas le mal mais le symptôme d’un mal qui ne disparaîtra pas si Trump n’est pas élu. Tout l’enjeu pour les républicains est d’arriver, à défaut de réussir à capter le vote hispanique ou le vote jeune, à capter ce vote de l’Amérique périphérique, si l’on veut. Avec un candidat traditionnel, ce sera impossible : l’establishment, ils n’en veulent pas. Cependant, un candidat classique (je pense notamment à John Kasich) peut rassembler largement son camp (moins les « Trumpistes ») et grignoter des voix au centre.

« Le Parti républicain, mis face à la pluralité de ses

composantes, est à la croisée de chemins »

C’est tout le dilemme du Parti républicain pour les scrutins à venir : assumer un virage « populiste »/protectionniste (contre le libre échange, contre l’immigration...) ou revenir à un sillon plus classique. Entre les deux, une droite socialement conservatrice, religieuse et fiscalement très libérale a également un public captif. C’est donc la pluralité des droites américaines qui est un casse tête pour le Parti républicain. Changer les règles de la primaire peut-être une solution, mais tout dépend comment : sur quels critères objectifs pouvait-on exclure la candidature de Trump ? Et n’est ce pas alors le risque d’en faire un candidat indépendant avec les risques de divisions que cela engendre ? 

Quelle est votre intime conviction : Donald Trump a-t-il encore des chances de l’emporter ?

Je n’ai pas d’intime conviction, ce n’est pas mon rôle. Je ne peux qu’envisager des scénarios. Le premier est celui de la rationalité, dont on sait qu’elle a été plutôt contrariée ces derniers mois. Là, Clinton l’emporte notamment dans les États-clés, elle arrive à mobiliser les minorités (Hispaniques, musulmans) et les jeunes, et elle capte les indépendants, horrifiés par les dernières révélations sur Trump et les femmes.

Autre scénario : les défections ne sont que temporaires (on a vu ça entre août et septembre : l’écart s’est creusé puis resserré alors qu’on pensait que cette fois c’était « plié ») et l’écart se resserre. Les jeunes ne sont pas convaincus par Clinton, les minorités n’aiment pas Trump mais finissent par ne pas aller voter (comme c’est souvent le cas), et elle perd quelques États-clés pour quelques milliers de voix. À ce moment-là, même si elle l’emporte, ce sera grâce à un ou deux États, probablement de l’Ouest, mais peut-être de la Rust Belt (Pennsylvanie, Ohio) ou du nord du Sud (Caroline du Nord, Virginie). Dans ce cas, dans le scénario d’un résultat favorable à Clinton mais assez serré, je suis persuadé que Trump contestera les résultats et demandera un recount. On le sait procédurier et assez complotiste, donc ça ne serait pas du tout surprenant. Dans ce cas, les résultats définitifs pourraient être retardés de plusieurs jours voire plusieurs semaines.

« Si Clinton l’emporte sans éclat, je prédis

une "revanche" conservatrice forte lors des midterms

de 2018... ce qui pourrait aboutir à

une impasse institutionnelle complète »

On pourrait aussi avoir des gens qui estiment qu’on leur a volé l’élection. Ce qui nous amène à un troisième scénario : en réalité, ce qui se joue c’est la période 2016-2018 : si Clinton l’emporte, quel Congrès aura-t-elle ? Quelles seront ses marges de manoeuvre ? Que pourra-t-elle faire jusqu’aux élections de mi-mandat de 2018 où je prédis une « revanche » conservatrice très forte, comme c’était déjà le cas en 1994 (deux ans après la victoire de son mari) et en 2010 (deux ans après la victoire symboliquement si importante d’Obama). Pour moi, le véritable enjeu en 2016, c’est le Sénat, et ensuite c’est le rapport de forces en 2018. Une victoire de Clinton serait un soulagement pour beaucoup d’observateurs, mais cela pourrait également être une impasse institutionnelle complète.

 

Lauric Henneton

Photo : Philippe Matsas © Flammarion.

 

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8 septembre 2016

Jean Marcou : « La Turquie d'aujourd'hui, un mélange subtil de kémalisme et d'ottomanisme »

Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble, est un de nos meilleurs spécialistes de la Turquie ; il a d’ailleurs fondé il y a dix ans l’Observatoire de la Vie politique turque (OVIPOT), une structure de réflexion et de documentation fort active. Quelques semaines après le coup d’État raté contre l’appareil institutionnel dirigé par le président Erdoğan, j’ai souhaité lui poser quelques questions sur ce grand pays, que l’Histoire a positionné durablement au carrefour de deux mondes, et qui pourrait bien se trouver à la croisée de chemins... Merci, M. Marcou, pour ces réponses riches et éclairantes. Une exclusivité Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« La Turquie d’aujourd'hui, un mélange

subtil de kémalisme et d’ottomanisme »

Interview de Jean Marcou

Q. : 01/09/16 ; R. : 07/09/16

R

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Crédits photo : AFP Photo/Adem Alta.

 

Un mois et demi après la tentative ratée de coup d’État qui a semblé, un temps, pouvoir mettre en danger le pouvoir en place en Turquie - un échec en partie lié à des soulèvements populaires suscités par le président Erdoğan -, que peut-on dire de ce qu’est, précisément, l’assise populaire de l’État Erdoğan ? Quels en sont, au dedans, les soutiens indéfectibles ? Les opposants les plus résolus ?

L’assise du gouvernement de l’AKP (le Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002, ndlr) repose sur de nouvelles classes moyennes urbanisées dans un pays qui compte désormais près de trente villes qui ont le statut de métropole (750 000 habitants au moins). Ces populations ont fortement profité du développement économique des dernières années et, par ailleurs récemment urbanisées, elles restent attachées à des valeurs conservatrices. L’AKP et Recep Tayyip Erdoğan ont fondé leurs succès sur cette alchimie de tradition et de modernité. Au cours des dernières années, de surcroît, Erdoğan s’est attaché à renouveler les cadres du parti, qui étaient initialement principalement des cadres politiques issus de la mouvance islamiste traditionnelle et des politiciens ralliés. Il dispose ainsi d’une nouvelle garde provenant des élites politiques et sociales apparues au cours des dernières années.

Quant à l’opposition la plus résolue, elle est incarnée par la vieille élite laïque, le parti kémaliste CHP (le Parti républicain du peuple, ndlr), la gauche turque et kurde, en particulier le HDP (le Parti démocratique des peuples, ndlr) et bien sûr le mouvement Gülen (fortement affaibli depuis la tentative manquée de coup d’État du 15 juillet dernier). Toutefois, dans la période post-coup, les oppositions se sont émoussées. La nécessité de condamner unanimement le putsch a vu une sorte d’unanimisme équivoque prendre corps, le leader du CHP acceptant de rencontrer le président dans son nouveau palais ou participant au grand meeting de Yenikapı organisé pour célébrer l’échec du coup d’État et la sauvegarde de la démocratie. Il est probable néanmoins que cette unité ostentatoire ne durera pas...

 

L’islam en tant que projet politique et de société a-t-il réellement, comme on le lit souvent, gagné en puissance en Turquie, État laïque, depuis que M. Erdoğan a pris le pouvoir dans le pays en 2003 ?

L’islam et plus généralement le religieux est revenu dans l’espace public, au cours des vingt dernières années, et plus particulièrement depuis la prise de pouvoir de l’AKP. La laïcité turque a d’ailleurs toujours consisté en une sorte de concordat permettant à l’État de contrôler étroitement la religion majoritaire, le sunnisme hanéfite, et de promouvoir une sorte d’islam national turc. C’est d’ailleurs cet islam national qui a été conforté par l’AKP, et non un islamisme débridé où la pratique religieuse échappe au pouvoir politique, et peut se retourner contre lui. Mais l’énorme bureaucratie que constitue la direction des affaires religieuses (le fameux Diyanet) a pris, ces dernières années, une dimension spirituelle qu’elle n’avait pas antérieurement. Désormais elle intervient dans les débats de société, dans les modes de vie, dans les comportements quotidiens. Cela s’accompagne d’une présence beaucoup plus forte du religieux dans la vie politique, qui se traduit par une célébration des fêtes religieuses beaucoup plus officielle qu’auparavant, notamment pour le Ramadan ou la fête du sacrifice. Il est significatif de constater que le nom de ces fêtes a changé, depuis quelques années, en Turquie, qu’elles ont repris leurs noms arabes (Eid al-Adha et Eid al-Kebir) et délaissé leurs noms turcs (Şeker Bayramı et Kurban Bayramı), qui ne sont plus utilisés que par des laïques convaincus. Malgré ces évolutions, la pression religieuse quotidienne reste inférieure en Turquie à ce qu’elle peut être dans les pays arabes, en général.

 

Quelles places le souvenir de l’Empire ottoman des heures glorieuses et la figure du leader Mustafa Kemal Atatürk occupent-ils respectivement dans l’imaginaire collectif turc ?

En réalité, un changement majeur est intervenu sur ce plan, au cours des deux dernières décennies. L’histoire nationale, construite pendant la période kémaliste, rejetait l’Empire ottoman, en le regardant comme une époque de décadence, pour valoriser la guerre d’indépendance menée par Mustafa Kemal entre 1919 et 1922 afin de sauvegarder un État national turc et y conduire une « révolution ». Cet adieu à l’Empire a été favorisé en outre, en 1928, par la réforme de l’alphabet, qui a empêché les nouvelles générations turques de lire le turc ottoman, et donc d’accéder à la culture et à l’histoire de cette période. La fin du monde bipolaire a vu un regain d’intérêt pour l’époque ottomane. Mais, après la prise de pouvoir de l’AKP, et tout particulièrement depuis l’élection de Recep Tayyip Erdoğan à la présidence de la République, on a assisté à une véritable réhabilitation de l’Empire ottoman. Un ottomanisme assumé et revendiqué est très présent dans les discours de Recep Tayyip Erdoğan et de certains dirigeants de l’AKP. L’anniversaire de la prise de Constantinople est célébré avec faste, depuis deux ans, à Yenikapı, à Istanbul. En 2012, le film Fetih 1453, racontant cet événement (budget le plus important de l’histoire du cinéma turc) a été un grand succès populaire.

 

Fetih 1453 

Affiche du film populaire Fetih 1453, réalisé par Faruk Aksoy.

 

Un feuilleton célèbre (Muhteşem Yüzyıl), racontant le règne de Soliman le Magnifique, a eu lui aussi une forte audience en Turquie et à l’extérieur du pays (y compris en Grèce d’ailleurs), mais il n’a pas été du goût de Recep Tayyip Erdoğan qui l’a qualifié de « tentative de montrer notre histoire sous un jour négatif aux jeunes générations » et l’a fait interdire sur les lignes de la Turkish Airlines. Ceci prouve à quel point ce sujet est désormais sensible. Pour autant, si l’ottomanisme a le vent en poupe, il n’a pas complètement effacé la personne de Mustafa Kemal qui continue à être une référence incontournable, moins en raison de ses réformes (souvent critiquées et écornées) que parce qu’il reste l’icône nationale fondatrice de la Turquie contemporaine.

 

Mustafa Kemal Pasa dit Ataturk

Le leader nationaliste Mustafa Kemal Pasa, dit Atatürk. Crédits photo : éd. Larousse.

 

Quels objectifs de la Turquie croyez-vous pouvoir extraire des derniers signaux ou mouvements d’Ankara sur les théâtres moyen-orientaux - je pense à la Syrie notamment ?

L’opération militaire « Bouclier de l’Euphrate », conduite en Syrie par l’armée turque, depuis le 24 août dernier, marque un tournant et un grand retour d’Ankara dans la crise syrienne et les tentatives de règlement dont celle-ci est l’objet. Après avoir eu une attitude équivoque à l’égard de l’État islamique, la Turquie, confrontée aux nombreux attentats perpétrés par les djihadistes sur son territoire en 2015-16, et à des tirs transfrontaliers de rockets dans la zone de Kilis depuis janvier 2016, a dû en quelque sorte déclarer la guerre à Daech.

Le premier objectif de cette opération militaire est donc de se prémunir contre la menace que représente le voisinage frontalier des djihadistes. Mais ce n’est pas la seule raison de cette initiative qui vise aussi à empêcher les Kurdes syriens du PYD-YPG de tirer parti du recul de Daech en Syrie pour s’installer en particulier sur la rive occidentale de l’Euphrate, que la Turquie a définie dès 2015 comme une ligne rouge à ne pas franchir. Plus généralement, sur le plan intérieur, cette opération militaire conforte l’image du régime puissant qu’Erdoğan souhaite établir, en montrant les moyens qui peuvent être déployés pour atteindre des objectifs stratégiques sur des théâtres extérieurs.

 

Comment recevez-vous l’apparent rapprochement récent de la Turquie, membre de l’Alliance atlantique, avec la Russie de Vladimir Poutine ? Cela augure-t-il une redistribution plus profonde des cartes, et si oui, l’Occident n’a-t-il pas contribué à ce mouvement, peut-être en négligeant le pays, sa sensibilité à l’Histoire et à son statut ?

Je suis prudent à l’égard de ce rapprochement, qui a été surtout opéré à des fins économiques. Après six mois de brouille, les deux pays ont compris qu’ils se faisaient plus de mal que de bien par les sanctions mutuelles qu’ils s’appliquaient. En finir et renouer une relation normalisée présentent donc des avantages appréciables. Mais cela donne aussi à la Turquie la possibilité d’avoir une marge de manœuvre dans l’Alliance atlantique et de faire le cas échéant de petites misères, voire de petites infidélités, à ses alliés occidentaux. Pour autant, stratégiquement, même si l’on a mis de l’huile dans les rouages, il ne faut pas oublier qu’Ankara et Moscou restent sur des positions divergentes en Syrie, en Europe orientale, dans les Balkans et dans le Caucase. Donc je ne pense pas que la normalisation des relations russo-turques, et les assauts d’amabilité qui les ont entourées, augurent un changement d’axe de la politique étrangère turque. En atteste, une anecdote récente. Évoquant ces retrouvailles avec la Turquie, un sénateur russe a suggéré à Ankara d’ouvrir sa base d’Incirlik (qui accueille actuellement les avions des pays de la coalition internationale anti-Daech et où sont stationnées des armes nucléaires américaines), aux avions russes qui interviennent en Syrie. Le gouvernement turc s’est empressé bien sûr d’exclure une telle hypothèse (au demeurant surréaliste !).

Quant à la question de savoir si les Occidentaux n’ont pas un peu trop négligé leur allié turc, je pense qu’elle se pose plutôt au sein de l’Union européenne (UE) qu’au sein de l’OTAN. Lassée par l’allongement et l’incertitude de son processus d’adhésion, la Turquie évoque désormais ouvertement la possibilité d’un abandon de sa candidature à l’UE. Sans doute a-t-elle des torts dans l’enlisement de cette candidature, mais il est certain que les Européens n’ont pas non plus joué franchement la carte d’une entrée d’Ankara dans l’Europe, et qu’ils le regretteront peut-être un jour.

 

En quoi ce que l’on sait de ce que peuvent être les aspirations profondes du peuple turc peut nous éclairer sur ce qui pourrait survenir après Erdoğan ?

Comme je le disais précédemment, je pense que le succès de l’AKP et la popularité d’Erdoğan, correspondent à une phase de développement de la société turque : celle qui a vu l’urbanisation et l’enrichissement de populations antérieurement délaissées, voire méprisées par les élites laïques. Mais ces populations et les générations qu’elles engendreront vont elles aussi changer. Qui sait si l’AKP et Erdoğan seront toujours capables de répondre à leurs attentes, dans cinq, dix ou quinze ans...

 

Est-ce qu’il y a des traits de ce qui fonde l’identité, l’âme, la psychologie turques que l’on serait bien inspiré, pour mieux comprendre cette nation, d’avoir à l’esprit ?

Il est toujours difficile de répondre à ce genre de questions. Pour ma part, j’ai toujours été impressionné par l’aspiration au progrès que manifestent souvent les Turcs. Cette aspiration très forte à l’époque kémaliste, n’a pas disparu, loin s’en faut, depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir. On revendique haut et fort la restauration de valeurs religieuses, mais on ne renonce pas à la modernisation qui s’incarne actuellement, par exemple dans de grands projets : 3e pont sur le Bosphore, 3e aéroport à Istanbul, autoroute, lignes de TGV...

 

Jean Marcou

Jean Marcou. Crédits photo : Nathalie Ritzmann.

 

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3 août 2016

Philippe Tarillon : « La République est forte quand elle est une promesse... »

Philippe Tarillon a été le maire socialiste de Florange, en Moselle, de 2001 à 2014. Il y a près de quatre ans, en novembre 2012, et alors que sa ville était au cœur d’une actualité socio-économique brûlante, il avait accepté de répondre à mes questions. Récemment, je l’ai invité, comme d’autres, à composer sa propre partition autour des institutions, de la thématique « Si la Constitution m’était confiée... ». Rapidement, j’ai eu en poche son accord de principe. Plusieurs semaines ont passé, les attentats meurtriers, malheureusement, se sont succédé, à l’étranger comme sur le sol français ; Philippe Tarillon a finalement décidé d’adapter un peu le sujet traité à l’actualité brûlante du moment, ce que j’ai accepté. Ce texte reflète ce que peuvent être, clichés et caricatures laissés de côté, les questionnements d’un homme de gauche en pareilles circonstances. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

« La République est forte quand elle est une promesse... »

par Philippe Tarillon, le 31 juillet 2016

Notre pays connaît, depuis janvier 2015, une terrible série d’attentats terroristes organisés ou inspirés par l’organisation de l’État islamique, ou Daech. Certains ont dit que notre pays, qui compte plus de soixante millions de sélectionneurs au moment des grandes compétitions de football, avait également autant de ministres de l’Intérieur après un attentat. Loin de moi cette prétention, seulement l’envie de dire ce que je ressens, fort de mon expérience d’élu local.

Dans le passé, la France a été touchée par des vagues d’attentats, dans les années 80 notamment, qui étaient souvent liées à des puissances étrangères (Libye, Syrie...) ou des conflits extérieurs, comme la terrible guerre civile algérienne ou encore le conflit israélo-palestinien.

Ce qui est nouveau dans cette nouvelle vague terroriste, c’est la diversité des cibles, des lieux, des méthodes employées et des hommes de main, le caractère difficilement prévisible des actions ; tout cela donne à penser que la menace peut être partout.

En créant ainsi un climat légitime de psychose, Daech a ainsi atteint son premier objectif.

Force est de constater qu’il est en passe d’atteindre son second objectif, au vu de la division des forces politiques républicaines, loin du consensus au moins provisoire, ce qu’on pourrait appeler le délai de décence, qui avait pourtant suivi les attentats de janvier et de novembre 2015.

Au-delà de la réprobation et de la nausée que suscitent chez moi ces minables tentatives de récupération politique, et au-delà de mes engagements connus, je ne suis ni de ceux qui prétendent que rien n’est fait ni de ceux qui affirment que tout a été fait pour protéger les Français de cette sourde menace. Sans pour autant oublier la responsabilité de ceux qui, au cours de la gestion précédente, ont drastiquement diminué les effectifs et les moyens des forces de l’ordre et de la justice.

« Ne revenons pas à la "loi des suspects" de 1792 »

Le caractère multiforme et sournois de la menace a ouvert un débat qui est légitime sur le degré de restrictions que nous sommes prêts à accepter pour nos libertés afin de lutter contre le terrorisme, à l’instar du « Patriot Act » américain adopté après les attentats du 11 septembre 2001. Certains réclament un « Guantanamo à la française » pour les personnes fichées « S » à la suite de leur radicalisation. Il ne s’agit pas de revenir à la « loi des suspects » qu’avait mise en place la Convention nationale en 1792 et qui avait été à l’origine de la Terreur.

Je veux d’abord rappeler que nous avons tous les outils juridiques nécessaires pour répondre à la menace. L’état d’urgence, dans le cadre de la loi-cadre de 1955, permet des perquisitions administratives, en-dehors des heures habituelles. Elle autorise des mesures de rétention administrative et a aussi permis la fermeture de lieux de culte où la radicalisation était avérée. Faut-il rappeler que nous vivons sous le régime de l’état d’urgence depuis le lendemain des attentats du 13 novembre 2015, soit la plus longue période de notre histoire, y compris au moment de la guerre d’Algérie. Ce régime, qui étend les pouvoirs de l’État, sous le contrôle du juge administratif et judiciaire, est une réponse forte.

Je ne vois pas ce qu’apporteraient les autres dispositifs dont dispose l’État, à commencer par l’état de siège, instauré par une loi de 1878 et qui transfère le maintien de l’ordre à l’autorité militaire. De même, le recours aux pleins pouvoirs qu’attribue au président de la République l’Article 16 de la Constitution ne serait pas justifié car jusqu’à preuve du contraire, il n’est porté atteinte ni à « l’intégrité du territoire » ni au « fonctionnement régulier des pouvoirs publics » sur tout ou partie du territoire, comme ce fut le cas en 1961, au moment du putsch des généraux d’Alger.

Ceux qui préconisent des changements constitutionnels doivent dire précisément à quoi ils pensent. Remettent-ils en cause les fondements de notre ordre constitutionnel, à savoir le préambule de la Constitution et notamment la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 ? Ce serait à la fois dangereux, car durable, risqué, si d’aventure des pouvoirs étendus étaient confiés à des gens dont les intentions seraient « non-démocratiques », pour prendre un terme neutre, et parfaitement inutile au regard des caractéristiques de la menace, face à des gens fanatisés qui n’ont pas peur du « martyr ».

La réponse est plus complexe et multiforme. Elle a déjà été en partie engagée et doit être poursuivie.

« Il faut rétablir, renforcer les forces de sécurité et de justice »

Elle passe naturellement par le rétablissement et le renforcement de toutes les forces de sécurité et de justice. Cela concerne également  :

  • La douane, pour que les contrôles aux frontières soient effectifs ;

  • L’administration pénitentiaire, car il est essentiel de limiter au maximum l’endoctrinement au sein des prisons ;

  • Les services de renseignement, qui furent désorganisés il y a quelques années. L’enjeu, pour ce qui les concerne, est à la fois de relever le défi technologique pour traquer les terroristes potentiels et leur propagande insidieuse sur internet et les réseaux sociaux, mais aussi d’être au plus proche du terrain, comme c’était le cas à l’époque des « Renseignements généraux ».

La « cure d’amincissement » de l’armée française, qui a été considérable depuis plusieurs années, au nom des actions extérieures, a enfin été interrompue. Le recours à l’armée, pour des opérations de sécurisation dans le cadre de « Sentinelle », montre à quel point cette politique a été une erreur, en détricotant le maillage territorial de notre armée.

Les décisions prises en matière d’effectifs, qui ne font que compenser partiellement les réductions antérieures, n’auront pas d’effets immédiats, au regard des délais nécessaires au recrutement et à la formation. C’est d’autant plus délicat que le niveau d’emploi des forces, depuis de nombreux mois, est très élevé et que, bien souvent, les personnels sont au bord de la rupture. Le recours aux réservistes ou à des dispositifs comme la réserve citoyenne, l’idée d’une garde nationale, sont des réponses intéressantes, mais partielles. Les personnes concernées doivent en effet avoir un minimum de formation, y compris quand l’objectif est de rassurer par des opérations de sécurisation.

Il faut en fait dire la vérité aux Français. Que la menace est de longue durée. Que, si tout doit être fait pour le meilleur niveau de sécurité possible, c’est mentir que de prétendre que quiconque détient les solutions miracles et puisse garantir qu’il n’y aura pas de récidive sanglante. Si guerre il y a, elle sera de longue haleine et, je le répète multiforme.

Elle passe aussi par l’éradication des bases arrière de Daech, l’intensification des frappes aériennes ne suffira pas. Reste à trouver les alliés crédibles capables de reconquérir le terrain sur l’EI. De ce point de vue, il faut dénoncer la stratégie à géométrie variable des monarchies du Golfe, qui ont soutenu le fondamentalisme, mais aussi de la Turquie, qui se préoccupe d’abord de combattre les Kurdes et a des rapports plus qu’ambigus avec Daech. Il faut aussi mener, à l’échelle internationale une guerre économique sans pitié contre Daech, empêcher le trafic du pétrole ou des antiquités. Nous aurions enfin besoin d’un Interpol du net, pour couper les accès des djihadistes et combattre la diffusion de la propagande de haine sur les réseaux sociaux. À cet égard, nos amis américains ont une remise en cause à faire, par rapport au fonctionnement des réseaux sociaux où actuellement le tableau de Courbet, L’Origine du monde est immédiatement censuré, alors que les appels au meurtre ne font que rarement l’objet de réactions

En réalité, le combat n’est pas que sécuritaire, il est global. Il concerne tout le monde, y compris les élus locaux, dans l’organisation d’événements publics ou le rôle des polices municipales, compte tenu de leur proximité du terrain.

« Le combat doit être culturel autant que sécuritaire »

Le combat doit être aussi culturel. Il s’agit d’éviter les amalgames et les stigmatisations, et les réactions récentes des différents cultes, à la suite de l’attentat de Saint-Étienne de Rouvray, vont dans le bon sens. Pour autant, la République, l’État comme les élus locaux, tout en restant fidèle à la vocation laïque, ne passera pas à côté des réponses qui doivent être apportés avec les intéressés sur des sujets importants comme l’origine et la formation des imams ou le financement des lieux de culte. De même, les valeurs républicaines doivent s’inculquer dès le plus jeune âge, à l’école. Cessons de parler d’instruction publique, faisons-la !

Le combat passe enfin par l’intégration, la résorption des ghettos, l’accès à l’emploi. Vaste programme, mais il est, à mon sens, le seul qui puisse garantir un succès durable contre ce qui apparaît de plus en plus comme une fatalité.

Oui, la République est forte quand elle est une promesse. Cela implique une action de longue haleine, la mobilisation et la responsabilité de tous. À commencer par ceux qui prétendent nous représenter. Faute de quoi d’autres viendront aux discours trompeurs et faciles, et nous feront vivre dans une autre société, tournant le dos à des efforts séculaires de liberté, d’égalité et de fraternité.

 

Philippe Tarillon

 

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26 avril 2016

« Le secrétaire général de l'Élysée, concurrent du Premier ministre ? », par C. Armand et R. Bongibault

César Armand et Romain Bongibault, deux jeunes journalistes politiques (à visiter : le site du premier, le blog du second) viennent de publier, chez Fayard, Dans l’ombre des présidents, un ouvrage qui s’intéresse - l’initiative est heureuse car rare - au personnage méconnu mais hautement stratégique qu’est le secrétaire général de la présidence de la République ; s’il était un vice-président dans nos institutions, sans doute serait-il cet homme-là. Il est sur le papier et, souvent dans les faits, le premier des collaborateurs du Président et le patron de l’appareil élyséen. J’ai souhaité inviter MM. Armand et Bongibault à rédiger pour Paroles d’Actu un texte inédit autour de cette problématique qui se pose naturellement : « Le secrétaire général de l’Élysée, concurrent du Premier ministre ? ». Et les ai conviés au jeu de l’interview. Je les remercie d’avoir accepté ces propositions ; également pour nos échanges, fort agréables. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

Partie I : l’article

« Le secrétaire général de l’Élysée,

concurrent du Premier ministre ? »

Le secrétaire général de la présidence de la République, de par sa situation géographique au Palais, est le premier conseiller politique du chef de lÉtat. La proximité du monarque présidentiel est si forte qu'il peut sy brûler les ailes...

« La difficulté principale, c’est que c’est une difficulté de tous les instants. Il faut tout le temps anticiper et imaginer. C’est un défi sarkozyste, si j’ose dire. Nicolas Sarkozy est quelqu’un qui va beaucoup sur le terrain et qui s’exprime beaucoup. », témoigne Claude Guéant. Même si le Premier ministre est censé « déterminer et conduire la politique de la Nation », selon l’article 20 de la Constitution de la Vème République, le secrétaire général de la présidence est aux premières loges quand il s’agit de définir et de guider la ligne politique du chef de l’État et de son gouvernement.

Le chiraquien Philippe Bas confirme l’expérience de son successeur pour l’avoir expérimentée en temps de cohabitation  : « Il fallait s’appuyer sur les éléments qui soient au niveau d’un président de la République et non au niveau d’un gouvernement, c’est-à-dire uniquement des éléments fondamentaux. Il faut que le conseiller s’adapte aux circonstances. »

Des circonstances parfois cocasses, quand le chef de l’État fait céder le Premier ministre de cohabitation sur le terrain psychologique : « Jacques Chirac est en train d’essayer d’arrêter de fumer. Et, une des premières fois où il y arrive, François Mitterrand, avec une certaine forme de sadisme, dit : "Apportez un cendrier pour Monsieur le Premier ministre !" - lequel ne peut se retenir de fumer. Là aussi, vous voyez le rapport de forces psychologique. », se souvient Jean-Louis Bianco, champion toutes catégories confondues des secrétaires généraux.

Le giscardien François de Combret ne dit pas autre chose : « C’est d’organiser la vie et le travail du Président. C’est un poste de majordome. C’est un poste de chambellan, j’allais dire de valet de chambre en chef. (Vous avez beau être "secrétaire", vous pouvez être "général") ». Autre acteur de l’époque, Claude Pierre-Brossolette se définit d’ailleurs comme le confesseur de ministres : « Les ministres orphelins, car détestés par Jacques Chirac [Premier ministre], je m’en occupais, j’étais un peu leur nounou. »

Edouard Balladur arrive, lui, sans le savoir, dans la dernière année du mandat présidentiel de Pompidou : « Il m’a souvent été reproché d’avoir exercé un pouvoir excessif. Si je l’ai fait, c’est parce que le Président me l’avait demandé en me disant qu’il me faisait confiance, quitte pour moi à lui parler de l’essentiel et à lui rendre un compte précis des événements. Si j’ai pu le faire, c’est en raison aussi de mes excellentes relations avec le Premier ministre Pierre Messmer, pour qui j’ai toujours eu beaucoup d’estime et de respect, sans jamais connaître avec lui ni désaccord ni rivalité. »

par César Armand et Romain Bongibault, le 18 avril 2016 

 

Partie II : l’interview

« À l’Élysée, quand on considère le "secrétaire général",

les deux mots sont d’égale importance »

 

Dans l'ombre des présidents

Dans l’ombre des présidents (Fayard, mars 2016)

 

Quelle est l’histoire de ce livre : pourquoi avez-vous eu envie de vous intéresser, au point de leur consacrer une longue enquête, aux secrétaires généraux de l’Élysée ?

César Armand : Personnellement, j’avais rédigé un mémoire sur la communication présidentielle sous la Vème République à Paris-Dauphine et, devenu journaliste politique, j’avais envie de creuser ce sujet. J’en ai parlé à Romain.

Romain Bongibault : En janvier 2014, nous nous sommes retrouvés à une table-ronde informelle sur l’intérêt général avec notamment Frédéric Salat-Baroux. Nous nous sommes dit qu’il fallait écrire sur cet homme de l’ombre dont nous ne connaissions, comme tout le monde, que la version du « type sur le perron » qui, une fois par an, cite les noms des ministres.

 

La composition de votre ouvrage a-t-elle été difficile ? Les intéressés ont-ils été, globalement, facilement accessible d’une part, ouverts à des confidences d’autre part ?

C.A. et R.B. : Nous avons eu énormément de chance de ce côté-là. Après avoir essuyé trois refus, la maison d’édition Fayard, à travers la personne de Sophie Kucoyanis, a accepté notre projet.

En ce qui concerne les personnes rencontrées, cela a été une partie de bluff et de bonne entente. Il a fallu jongler avec les divers secrétariats et éviter les services de communication pour prendre les rendez-vous.

En matière de confidences, comme toujours, la critique est aisée mais l’art est difficile. Certains ont joué le jeu des confessions et d’autres non. Pour cela, nous vous donnons rendez-vous dans notre ouvrage.

 

Une anecdote/confidence qui vous a particulièrement surpris ?

C.A. et R.B. : Nous n’avons rencontré que quatre femmes parmi les trente-sept personnes interviewées. Un constat commun en ressort : l’incroyable cruauté du machisme en matière politique ! Ce livre leur rend hommage.

 

Parlez-nous, l’un, l’autre, de vos parcours ? Où vous voyez (espérez)-vous dans cinq ans ?

C.A. : Journaliste politique depuis trois ans, je couvre l’actualité parlementaire et européenne. Dans cinq ans, j’espère encore être en pleine écriture de livres sur ces sujets.

R.B. : Blogueur politique, j’observe la vie politique de mon pays, mais aussi celle mondiale, depuis sept ans. Pour la boule de cristal, je laisse le soin à Madame Irma de le découvrir. Qui vivra, verra !

 

Secrétaire général de l’Élysée, c’est un job qui pourrait vous séduire ou, vraiment, c’est « too much » ?

R.B. : Compte tenu de la place que prennent les communicants sur les politiques, tout a l’air d’être mis en place pour que le poste de secrétaire général de l’Elysée, au sens défini par notre ouvrage, disparaisse. Si tel devient le cas en 2017, la question devient caduque.

C.A. : Non merci ! ;) Je préfère rester de l’autre côté de la barrière.

 

Si vous deviez qualifier cette fonction, sa place comme rouage au cœur des institutions françaises, en quelques mots ?

C.A. et R.B. : Général en chef et secrétaire administratif. À moins que ce ne soit l’inverse. Car comme le souligne très bien François de Combret, il ne faut pas oublier que dans secrétaire général, il y a "secrétaire" et "général" : « Il y en a qui pensent que c’est "général" le mot important, d’autres que c’est "secrétaire". Vous avez beau être secrétaire, vous pouvez être général. »

 

Pour cette question, je m’adresse à vous en tant que passionnés de politique : qui sortira du lot en 2017 ?

C.A. et R.B. : En politique, tous les scenarii sont à envisager. Le 21 avril 2002 avait placé le Front national pour la première fois au second tour d’une élection présidentielle. Une première hypothèse possible. En mai 2011, une arrestation à l’aéroport de New-York a changé la donne pour la course présidentielle française. Autant d’hypothèses qui peuvent être prises au sérieux pour l’élection de 2017. Reste aussi à savoir quelle attitude adopteront les électeurs du premier parti de France  : les abstentionnistes ?

Q. : 21/04/16 ; R. : 25/04/16.

 

César Armand et Romain Bongibault

Romain Bongibault, blogueur politique (https://romainbgb.wordpress.com)

et César Armand, journaliste politique (https://culturepolitique.net).

 

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9 mars 2016

Julien Benhamou : « Avec le nu, mon travail est plus abouti, le résultat plus radical »

Il y a neuf mois, le photographe de grand talent Julien Benhamou acceptait de se confier sur son métier, sa passion, dans les colonnes de Paroles d'Actu. Voici aujourd’hui, partant d’une conversation récente, un nouvel exercice auquel il a bien voulu se livrer : une réflexion autour du « nu » auquel il s’est converti après quelques réticences comme « metteur en scène » sur papier glacé. Il partage pour nous cette expérience, avec quelques uns de ses clichés, qui sont tous sublimes... Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

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Autoportrait, juin 2015. Signé Noémie Graciani.

 

En tant que portraitiste, je me suis refusé au nu pendant très longtemps, ayant peur de tomber simplement dans de l’érotisme ou l’esthétisation des corps. Je ne me sentais aucune légitimité à demander à mes modèles de se déshabiller.

Mais c’est tout naturellement, au cours de mes recherches personnelles sur la danse, que le nu s’est imposé ; les images l’exigeaient.

Ma première expérience fut avec Aurélien Dougé pour notre projet Blessed Unrest. Le corps étant le sujet principal, le visage toujours occulté. La pose était en slip noir, et je travaillais ma lumière pour « sculpter » le corps et les muscles...

 

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Blessed Unrest #1 (Aurélien Dougé)

« Les recherches réalisées avec Inkörper Company pour la série Blessed Unrest m’ont incité

à m’interesser au corps sans vêtement. »

 

Ensuite, au cours d’une séance photo avec Valentin Regnault, un ami et model qui participe à la plupart de mes projets. Je le photographiais de dos en pantalon noir et le travail des muscles du dos me faisais penser aux dessins de nus de Léonard de Vinci. Je lui ai proposé de faire un nu intégral, de dos par pudeur, et il a accepté. C’était notre première expérience de nus à tous les deux ! Notre complicité a fait que cela s’est merveilleusement passé.

 

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Valentin Regnault

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Depuis je suis très décomplexé par rapport au nu et je sais que mes modèles sont prêts à poser nus si la photo l’impose. Je pense qu’il y a une confiance mutuelle qui fait que l’on ose.

Aujourd’hui, je considère que mon travail personnel s’en trouve plus abouti, le résultat est plus radical.

L’ambiance lorsqu’on fait du nu n’est pas du tout tendue mais, au contraire, très amusante de par la situation. Tout cela est pris au deuxième degré et il n’y a, du coup, pas de place pour la gène.

Mon dernier projet a été une séance photo avec Inkörper Company ; nous avions une vingtaine de personnes qui posaient nues, pour la plupart des amateurs et donc des « premières fois ». Ils ont répondu à un casting que l’on a posté sur Facebook et étaient tous d’accord pour poser ainsi. Au bout de cinq minutes, tout le monde oubliait qu’il était nu.

Le nu apporte plus d’authenticité aux photos. Que ce soit avec des hommes ou des femmes, il s’agit, réellement, de se mettre « à nu » et de faire confiance. De plus, le corps, la beauté et la sensualité sont des notions très importantes pour moi...

Julien Benhamou, le 8 mars 2016

 

Peut-on occulter totalement les aspects d’attirance, de fantasmes quand on prend des corps nus en photo ou quand on pose nu ? Comment, si tu me passes l’expression, « garder la tête froide »... ?

Lors d’une séance photo de nu, l’attirance peut exister pendant les premières secondes... mais elle est très vite oubliée au profit de la création artistique.

 

Serais-tu prêt à poser nu toi-même ?

Mais... qui prendrait la photo alors ? ;-)

 

Tes projets pour la suite ?

Du 24 mars au 2 mai, une expo présentée par la No Mad Galerie autour de Blessed Unrest.

Je m’occupe également, à l’Opéra, de la production Roméo et Juliette, jusqu’à la fin avril.

 

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Mickael Lafon
« Au cours de mes séances de portraits, le nu s’imposait de plus en plus
car les poses qu’on imaginait avec les danseurs devenaient plus lisibles et plus pures. »

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« Photo réalisée pour une exposition de mon travail sur le nu masculin à la librairie Les Mots à la Bouche. »

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Mathilde Froustey
« Mathilde Froustey est principal dancer au San Francisco Ballet. Je la connais et la photographie depuis plusieurs années. » 

 

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Pierre-Antoine Brunet

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Mathilde Froustey et Pierre-Antoine Brunet

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Utku Bal et Elena

« Recherches sur le graphisme... »

 

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Mickael Lafon

 

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Antonin Rioche

  

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Valentin Regnaut et Rafaëlle Cohen

 

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Juliette Gernez

 

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Germain Louvet

 

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Vous pouvez retrouver Julien Benhamou...

21 septembre 2015

Julien Alluguette : Mes « Vœux du cœur »

Il y a cinq semaines, il nous racontait, en exclusivité pour Paroles d’Actu, son rapport au personnage de James Dean et les coulisses des shootings réalisés par David Alouane sur la base de clichés célèbres de l’acteur américain. La première de la pièce à laquelle Julien Alluguette, comédien de talent, se préparait alors - Les vœux du cœur, écrite par Bill C. Davis et mise en scène par Anne Bourgeois -, a eu lieu depuis ; d’autres représentations se sont enchaînées après le 26 août, sous le regard ravi des spectateurs et, souvent, conquis des critiques. J’ai proposé à Julien Alluguette de coucher sur papier numérique cette expérience telle qu’il l’a vécue personnellement, avec sa sensibilité propre. Je le remercie d’avoir accepté, une fois de plus, de répondre à ma sollicitation. Et ne peux que vous encourager à aller voir la troupe sur scène. Vous aussi, vous allez être séduits par ces Vœux du cœur... Une exclusivité Paroles d'Actu, par Nicolas Roche.

 

 

Avril 2014. Je reçois un appel d’Anne Bourgeois, une metteur en scène qui m’avait vu dans Equus,  quelques années plus tôt, sur la scène du théâtre Marigny. Elle m’avait exprimé, à l’époque, son envie de travailler avec moi un jour… Elle fait partie de ces gens de parole : elle souhaite m’auditionner pour Les vœux du cœur, une pièce de Bill C. Davis. Elle m’explique que Davy Sardou est déjà distribué pour le rôle de Tom, et que la pièce se jouera à la rentrée 2015, au théâtre La Bruyère.

Elle m’envoie le texte. Et je découvre le rôle de Brian… Je suis immédiatement séduit ; je ris, je suis ému, je suis touché. Une pièce qui parle, avec humour, d’amour, de sexualité(s), de religion(s), d’engagement... C’est un petit bijou.

Quelques jours plus tard, l’audition se déroule au théâtre. L’accueil est chaleureux et tout se passe à merveille.

Je sais que nous serons plusieurs comédiens envisagés, alors je prie pour que ça soit moi. Et puis, le lendemain matin, Anne me laisse un message vocal : « Julien, je suis folle de joie. Nous avons stoppé les auditions, nous voulons que Brian, ce soit toi ! » J’en ai les larmes aux yeux. Puis sont choisis ceux qui deviendront ma sœur - Julie Debazac - et le Père Raymond - Bruno Madinier.

Un an plus tard, les lectures et répétitions commencent. Elles sont à l’image de la metteur en scène : pleines de joie, d’humanité, de bienveillance, et de travail. Cette équipe devient une véritable petite famille.

De mon côté, je cherche ce qui définira au mieux Brian : c’est un amoureux, homo et catho, utopiste et intransigeant. Il croit en l’Autre et dans l’évolution possible et positive de la société et de sa religion. Il est dans la vérité et la sincérité de ses sentiments. J’apporte un soin particulier à la relation fusionnelle qu’il a avec sa sœur Irène, à l’amour qu’il porte à Tom, à sa foi et son respect pour l’Église et le Père Raymond.

Le 26 août 2015, vient le soir de la première. On a peur, mais on a hâte de raconter, ensemble, cette histoire au public.

C’est un moment inoubliable : les éclats de rire, l’émotion qui plane dans la salle, les applaudissements si chaleureux… Et les retours des spectateurs, de la presse… Tous semblent être touchés, émus, parfois même changés.
 
Pour moi, c’est cela, la plus belle des récompenses ; quand quelqu’un, à la fin d’une représentation, vous dit : « Merci. C’est un spectacle qui va marquer ma vie… »

Julien Alluguette, le 21 septembre 2015

 

B

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Les voeux du coeur

Photos : dossier de presse

 

Les vœux du cœur, pièce écrite par Bill C. Davis et mise en scène par Anne Bourgeois, est à l’affiche du théâtre La Bruyère (9e ar. de Paris) depuis le 26 août : du mardi au samedi à 21h, également en matinée le samedi, à 15h30, ce jusqu’à, au moins, la fin décembre. Julien Alluguette y joue aux côtés de Davy Sardou, Bruno Madinier et Julie Debazac - pour ne citer que les acteurs, le reste de l’équipe méritant lui aussi d’être salué.

 

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Quelques liens...

26 novembre 2015

« Manque-t-il un roi à la France ? » par Jean-Christian Petitfils

« Il manque un roi à la France » : la formule d’Emmanuel Macron, ministre volontiers iconoclaste de l’Économie dans l’actuel gouvernement socialiste (Le 1 hebdo, 8 juillet 2015), n’a pas manqué de faire réagir. Sans doute aurait-elle mérité de susciter davantage de débats, tant il est vrai qu’elle pointe une réalité - le déficit d’incarnation au sommet de l’État - prégnante au cœur de nos institutions (le président de la République, premier des représentants de la nation sur le papier, est aussi l’acteur numéro un de la vie politique ; élu au suffrage universel direct, il émerge de mécanismes partisans et demeure dans les faits, de plus en plus, l’homme d’un camp - sous entendu : « face à l’autre camp/homme »).

À la mi-octobre, j’ai souhaité proposer à M. Jean-Christian Petitfils, historien populaire de renom (une nouvelle édition de son Louis XVI de référence vient de sortir chez Perrin, en même temps que Lauzun, biographie du célèbre courtisan de Louis XIV, chez Tempus/Perrin), de composer autour du thème que nous venons de poser sa propre partition. Je le remercie d’avoir une fois de plus - il avait déjà répondu à des questions pour Paroles d’Actu en décembre 2014 - accepté de se prêter au jeu, pour notre plus grand plaisir. Un document éclairant en plus d’être passionnant. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Jean-Christian Petitfils 

 

« Manque-t-il un roi à la France ? »

par Jean-Christian Petitfils, le 25 novembre 2015

 

Qu’un ministre de la République en fonction - et qui plus est, l’un des plus importants -, Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique depuis août 2014, ait pu affirmer qu’il manquait « un roi à la France » et que « la démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude car elle ne se suffit pas à elle-même » peut paraître étonnant assurément (Le 1 hebdo du 8 juillet 2015). Cependant, en privé, bien des hommes politiques de gauche comme de droite le rejoignent sur le fait qu’il manque à la tête de l’État une figure impartiale – un « pouvoir neutre », comme disait Benjamin Constant - capable de représenter la France dans son unité et sa continuité. Ils s’accommoderaient très bien d’une monarchie parlementaire, comme en Grande-Bretagne, en Espagne, en Belgique, aux Pays-Bas ou dans les pays scandinaves. Mais, en politique, il ne suffit pas de rêver pour transformer en réalité ce qui est aujourd’hui de l’ordre de la chimère.

La France a connu une histoire très différente de ses voisins. Le roi y est mort trois fois. La première fois, le 10 août 1792, lorsqu’une petite minorité de sans-culottes parisiens, de sectionnaires et de fédérés (les Marseillais venus à Paris en chantant le « Chant de guerre de l’armée du Rhin », qui devint ainsi La Marseillaise) s’est emparée des Tuileries et a renversé la monarchie constitutionnelle issue de la Constitution de 1791. Comme chacun sait, dans la turbulence des événements, la Révolution fut conduite à la proclamation de la République, à instruire le procès de Louis XVI et à le faire décapiter le 21 janvier 1793, lors d’une cérémonie publique assimilable à un découronnement sanglant. Ce ne fut pas seulement le roi constitutionnel qui fut alors exécuté sur la place de la Révolution (actuelle place de la Concorde), mais le roi Très-Chrétien, l’Oint du Seigneur, héritier de la longue dynastie des Capétiens ayant reçu l’onction du sacre (le fait qu’on ait appelé Louis XVI « Louis Capet » est éloquent à cet égard).

La seconde fois, ce fut le 2 août 1830, lorsque Charles X, retiré à Rambouillet après la Révolution de Juillet, abdiqua.

La troisième et dernière fois, ce fut à l’automne de 1873. Alors que la restauration paraissait sur le point d’aboutir – la majorité appartenait aux royalistes à l’assemblée -, le comte de Chambord, petit-fils de Charles X, crispé dans une attitude contre-révolutionnaire, réaffirma son attachement au drapeau blanc et rejeta le drapeau tricolore qui aurait fait de lui, selon ses propres termes, « le roi légitime de la Révolution ». Son lointain cousin Juan Carlos, de la branche espagnole de la maison de Bourbon, n’a pas eu de tels scrupules lorsqu’il prêta serment en 1975 au Movimiento Nacional franquiste, tout en préparant secrètement le retour à la démocratie… « Paris vaut bien une messe », avait dit Henri IV ! Le dernier rendez-vous de la monarchie et de l’histoire de France fut ainsi raté, stupidement. L’Histoire ne repasse pas les plats.

Si l’Action française a pu devenir un mouvement royaliste relativement attractif entre les deux guerres, ce fut en raison de la faiblesse congénitale de la IIIe République, de son système parlementaire instable et des scandales à répétition qui avaient terni son image. Mais elle fut loin de s’imposer ou de dominer la droite.

Le régime de la Ve République a changé la donne avec l’instauration d’un parlementarisme rationalisé, l’élection au suffrage universel du président de la République. Certes, tout n’est pas parfait dans l’actuel système constitutionnel, et ses défauts se sont aggravés avec le référendum du 24 septembre 2000 instaurant le quinquennat : le président n’est plus que le chef d’un parti majoritaire, soignant sa clientèle en vue de sa prochaine réélection plutôt que l’homme de la Nation au-dessus des partis, comme l’avait voulu Charles de Gaulle. Mais cette monarchie républicaine à laquelle les Français sont très attachés, particulièrement à l’élection du président au suffrage universel, a détruit, semble-t-il à jamais, le principe même de la monarchie héréditaire.

En attendant une très hypothétique restauration monarchique, contentons-nous de défendre notre belle cathédrale pluriséculaire qu’est la France, aujourd’hui si douloureusement assaillie. Qu’on le veuille ou non, « la République une et indivisible, comme le disait Charles Péguy, c’est notre royaume de France. »

 

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23 août 2015

« Une année dans les coulisses de la diplomatie internationale », par Claude-Henry Dinand

Claude-Henry Dinand, jeune étudiant de Sciences Po, vient de passer une année aux États-Unis dans le cadre de son cursus. Il a eu l’opportunité, de Washington à New-York, d’approcher certains cercles de pouvoir majeurs. Et d’avoir, vu de l’ONU, une appréciation de la place véritable de la France dans le concert des nations. Loin de chez lui et de ses proches, loin du pays, il a vécu, en janvier dernier, les attentats de Paris avec un océan d’écart. Je lui ai demandé d’écrire un texte dans lequel il raconterait cette expérience personnelle : ce qui l’a marqué, ce qu’il a appris au cours de ce séjour. En plus de son texte, il m’a transmis, à ma demande, quelques unes des photos qu’il a prises sur place. Je le remercie de cette collaboration. Une exclusivité Paroles d'Actu, par Nicolas Roche.

 

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« Présidence de la France au Conseil de Sécurité des Nations unies, mars 2015 »

 

« Agissez comme s’il était impossible d’échouer » Après un an passé dans les arcanes de la diplomatie internationale, cette conception du grand Winston Churchill fait désormais partie intégrante de mon credo. La vie d’un homme est faite d’expériences qui le façonnent, le forgent, lui procurent les moyens nécessaires pour découvrir sa voie et la suivre malgré les épreuves. L’année 2014 – 2015 aura partie de celles-ci pour l’étudiant de Sciences Po que je suis. En rejoignant cette filière qui tend à s’instaurer comme norme et voie d’excellence dans l’esprit de beaucoup de jeunes, j’étais, pour ma part, animé à l’origine par un idéal, un objectif qui pourrait paraître désuet pour beaucoup de citoyens d’aujourd’hui : celui de servir mon pays. J’ai eu ainsi la chance d’avoir cet honneur pendant presque un an en effectuant ma mobilité professionnelle aux États-Unis, aux côtés des acteurs de la communauté internationale.

Septembre 2014, la France « de Voltaire et de Saint Louis »1 que j’incarnais allait avoir l’occasion de vivre des moments uniques dans la vie d’un homme. Ayant dépassé la vingtaine depuis peu, j’allais avoir le privilège de travailler dans la plus grande représentation diplomatique de notre république : l’ambassade de France aux États-Unis, située à Washington D.C. À peine étais-je sorti de l’aéroport que la rêve était devenu réalité : les drapeaux américains flottant sur leur hampe, les autoroutes avec leurs flux continus de voitures de marques americaine ou asiatique, les camions avec leurs imposantes remorques, les trottoirs avec leurs agrégats de boîtes aux lettres, pancartes ou autres feux de signalisation. À la manière de Claude Nougaro en 1989, je peux dire que « dès l’aérogare j’ai senti le choc » ; dès cet instant, j’ai compris qu’aux États-Unis tout allait être plus grand.

 

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« Le siège des Nations unies, vu depuis la Seconde Avenue »

 

Véritable pôle de refléxion et de décision en matières de politique nationale et de questions internationales, la capitale américaine allait me livrer, au fil des mois, quelques uns de ses nombreux secrets sur les coulisses de notre monde. Cette immersion en plein dans l’univers de House of Cards et de Scandal, par le biais du prisme de l’analyse en politique spatiale - pour le compte du CNES, l’agence spatiale française -, m’a donné l’opportunité de vivre autant d’expériences que les auditions au Congrès américain sur les questions de politique spatiale, les cocktails et réceptions dans les ambassades ou les conférences dans les think tanks. Chacune de mes rencontres avec des acteurs d’influence - de Charles Bolden, administrateur de la NASA à Christine Lagarde, directrice du FMI - m’auront convaincu de l’importance de la France et de son rayonnement sur la scène internationale.

Ce constat, bien loin de s’imposer comme une évidence lorsque l’on se limite à l’approche stato-centrée du territoire national, n’en fut que renforcé lorsque mes pérégrinations m’ont mené de Washington à New York. Nouvelle expérience, mon séjour de quelques mois au cœur de la « Grosse Pomme » m’aura en effet permis de me rendre compte de la place centrale qu’occupe la France au sein de l’Organisation des Nations unies. Travaillant pour la Mission permanente de la France à l’ONU, j’ai ainsi eu l’occasion d’observer son rôle prépondérant autant que sa force d’influence dans les instances diplomatiques que sont l’Assemblée générale et le Conseil de Sécurité. Membre fondateur, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de la plus grande des organisations internationales, la France jouit d’un statut privilégié au sein de la communauté d’États membres - ils sont cent quatre-vingt-treize à ce jour. Les séances passées au Conseil de Sécurité, les rencontres et échanges avec les diplomates au cours des workshops et tables rondes organisées par les think tanks m’ont ainsi démontré que notre pays demeure plus que jamais une puissance à part entière dans le système international.

 

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« Vue sur Manhattan, depuis la Mission permanente de la France auprès des Nations unies »

 

À l’heure du bilan et des premières conclusions de cette année, le souhait de m’engager pour la France, pour l’aider à conserver et renforcer cette image et cette notoriété auprès de la communauté internationale, ne s’en trouve que renforcé. À l’heure du bilan, certains souvenirs aussi reviennent, plus intenses que d’autres, plus douloureux également. 7 janvier 2015... Je n’oublierai jamais cette journée. En ouvrant l’œil le matin, une notification RTL sur mon iPhone : attentat à Charlie Hebdo. La France venait de vivre son 11 septembre, ce même 9/11 dont j’avais vécu le treizième anniversaire quelques jours à peine après mon arrivée à Washington D.C. Vivre une telle épreuve alors qu’un océan me séparait de la mère patrie a constitué la période la plus difficile de mon expatriation. L’incompréhension, la colère, l’angoisse pour mes proches restés en France, mes parents ayant repris leur avion pour Paris ce même jour, l’impuissance de l’éloignement... : un mélange de sensations indéfinissables s’entrechoquait en moi. Chanter La Marseillaise aux côtés de mes collègues, le 8 janvier, et marcher au premier rang du cortège aux côtés de l’Ambassadeur et de la directrice du FMI, avec la communauté française des expatriés, pour porter le deuil national, auront alors à cette période été autant source d’apaisement que de renforcement de ce que le député Marc Fraysse qualifie, dans son ouvrage éponyme, de cette « fierté d’être français ».

À l’heure du bilan, c’est avant tout sur une note d’espoir que je souhaite conclure. Au cours de cette année, j’ai eu l’occasion de voir la puissance de la France à l’international, mais aussi la force de l’unité, du rassemblement, de la cohésion nationale face aux attentats de Charlie Hebdo. Certains, peut-être à juste titre, l’auront considérée comme éphémère. Or, pour ma part, j’ai pu constater notre grandeur, celle de la France, notre France, qui a plus que jamais sa carte à jouer dans le jeu des relations internationales. De même, au cours de cette année, j’ai eu l’occasion de réaliser la force et le rôle que l’on représente, nous la jeunesse, pour notre pays, pour construire son avenir en portant les valeurs de la République française. Être le témoin des avancées de nombreux projets ambitieux, comme le Parlement des Étudiants ou l’Avenir Jeune, m’aura fermement convaincu du devoir qu’est celui de tout jeune : s’engager pour son pays.

Aujourd’hui, après une telle année, je fais partie de ceux qui considèrent, comme Théodore Roosevelt, qu’« il n’y a pas de vent contraire pour celui qui sait où il va ». En provincial sorti tout droit de l’Angoulême décrite dans les Illusions perdues de Balzac, rien ne me destinait à une telle immersion au cœur de la diplomatie internationale. Cette réalité fait désormais partie de mon vécu, de mon passé et, je l’espère, de mon avenir. Chacun a ses rêves, chacun a les moyens de les réaliser. L’avenir de notre pays se construit aujourd’hui. Oser. Perséverer. Proposer. Se projeter. C’est ce que j’ai fait pendant un an, sans me décourager, car comme le disait si justement Oscar Wilde : « le seul véritable échec, c’est lorsqu’on abandonne ».

 

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« La façade Nord de la Maison Blanche, vue depuis Pennsylvania Avenue »

 

Citation extraite du discours en date du 8 janvier 2015 de l'ambassadeur de France aux États-Unis, Gérard Araud, en hommage aux victimes des attentats de Charlie Hebdo.

« Une année dans les coulisses de la diplomatie internationale »,

par Claude-Henry Dinand, le 7 août 2015

 

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14 octobre 2015

Marie-Christine Arnautu : « L'idée de quitter le FN ne m'a jamais effleurée »

Marie-Christine Arnautu, conseillère municipale de Nice et eurodéputée, est depuis 2011 vice-présidente du Front national de Marine Le Pen. Elle compte aussi, depuis longtemps, parmi les proches de Jean-Marie Le Pen. Les conditions de l’exclusion par l’organe exécutif du parti - dont elle est membre - de son vieux leader historique, le 20 août dernier, n’avaient d’ailleurs pas manqué, à l’époque, de la faire réagir.

Par-delà les troubles internes au parti, déjà largement commentés (sur ce site notamment, voir : les interviews de jeunes militants FN et celle de Lorrain de Saint Affrique), j’ai eu envie d’interroger Mme Arnautu sur son engagement, ses convictions profondes et quelques points d’actualité, tant il est vrai que, toute vice-présidente du FN qu’elle est, on ne l’invite finalement qu’assez rarement dans les matinales. Ses réponses - dont je la remercie - me sont parvenues le 13 octobre sur la base de questions préparées dès la fin août. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Marie-Christine Arnautu: « L’idée de quitter

le FN ne m’a jamais effleurée »

 

Marie-Christine Arnautu

 

Paroles d’Actu : Bonjour Marie-Christine Arnautu. J’ai lu que vous vous êtes attelée il y a un peu plus de deux ans au toilettage et à la retranscription informatique d’écrits de Jean-Marie Le Pen, en vue d’un projet d’autobiographie. Qu’avez-vous « appris » que vous ne sachiez déjà à son propos lors de cet exercice ? Le projet dont on parle est-il toujours, à votre connaissance, d’actualité ?

 

Marie-Christine Arnautu : Avec Jean-Marie Le Pen, on n’en finit pas d’apprendre... J’avoue qu’en transcrivant la première partie de ses Mémoires, je me suis souvent surprise à chercher dans le dictionnaire la signification de tel ou tel mot, tant son vocabulaire est riche et précis.

 

« Les Mémoires de Jean-Marie Le Pen ?

C’est toujours d'actualité. »

 

Ce projet est plus que jamais d’actualité, même s’il reste un immense travail à faire. Je déplore le manque de temps pour m’y consacrer davantage et je vais tout faire pour y remédier. Les Mémoires de Jean-Marie Le Pen seront sans aucun doute un témoignage politique nécessaire sur toute une période de notre Histoire mais elles permettront aussi aux lecteurs d’avoir une vision de l’homme extrêmement différente de celle dépeinte dans les médias ou dans les multiples ouvrages écrits à son sujet.

 

PdA : Comment vous qualifieriez les liens qui vous unissent à cet homme, compagnon de route et de combats de longue date qui est aussi - ce n’est pas rien - le parrain de votre fille ?

 

M.-C.A. : Il m’est difficile de les résumer. Je l’ai rencontré à la veille de mes 21 ans, il fut donc pour moi un chemin de vie, une valeur d’exemple, tout comme le fut mon père, autre personnalité très forte. Ces deux personnes ont profondément contribué à mon combat viscéral pour la défense de la liberté, ils m’ont aussi inculqué, je crois, le sens de l’honneur, valeurs que j’ai essayé de transmettre à mon tour à mes enfants.

 

PdA : Plusieurs élus et militants du Front national ont fait part ces derniers temps de leur décision ou intention de rendre leur carte du parti en protestation de la sanction infligée à celui qui en est toujours, à cette heure, président d’honneur. Cette idée vous a-t-elle, ne serait-ce qu’un temps, traversé l’esprit pour ce qui vous concerne ?

Jean-Marie Le Pen a, pour sa part, clairement appelé ses partisans au sein du FN à y rester pour y peser et restaurer de son influence à votre « ligne » commune au sein du parti. Marion Maréchal-Le Pen est-elle, aujourd’hui et pour la suite, de facto, le chef de file de la ligne, disons, « traditionnelle » du Front national, celle à laquelle vous appartenez ?

 

M.-C.A. : Cette idée ne m’a jamais effleurée. Je milite pour le Front national aux côtés de Jean-Marie Le Pen depuis plus de quarante-deux ans. Le Front national est une partie importante de ma vie et j’ai toujours été d’une loyauté sans faille. Je ne m’imagine pas une seconde le quitter et je compte bien rester sur cette ligne de loyauté et de fidélité envers le Front national, envers sa présidente Marine Le Pen, envers son fondateur Jean-Marie Le Pen et, bien sûr, envers les idées nationales que le Front promeut depuis sa création et qui sont le moteur de mon engagement.

 

PdA : Je vous propose maintenant d’aborder quelques questions touchant, ici à l’actualité, là à votre parcours et au sens de vos engagements. La première de ces questions s’ancre pleinement dans une actualité décidément bien sombre. Vous vous insurgez, comme beaucoup de personnalités politiques et de nos concitoyens, contre les exactions abominables que commettent au quotidien les criminels de l’État islamique (contre les femmes, les Chiites et les Chrétiens d’Orient notamment). Comment faudrait-il s’y prendre pour les arrêter, selon vous ?

 

M.-C.A. : Il faut tout d’abord cesser les imprécations et les leçons de morale. Depuis quatre ans, la diplomatie française n’a qu’un seul mot à la bouche : le départ du président syrien Bachar el-Assad. Outre le fait que cela est d’abord le problème des Syriens, puisque la Syrie est un pays souverain, et ne concerne absolument pas la France, cela ne fait pas une politique. Nous nous en rendons bien compte aujourd’hui puisque François Hollande se retrouve absolument seul à continuer à réclamer son départ.

 

« Il faut soutenir ceux qui combattent

réellement l’État islamique »

 

Comme le réclame le Front national depuis le début du conflit, le meilleur moyen pour lutter contre l’organisation État islamique, c’est de soutenir les forces qui, sur le terrain, le combattent jour après jour, c’est à dire les armées régulières syrienne et irakienne, ainsi que les milices kurdes de ces deux pays. Plutôt que d’envoyer des armes et de l’argent à des groupes armés terroristes bien peu recommandables et toujours plus islamistes, nous ferions mieux d’envoyer cette aide à l’Armée arabe syrienne ! Et, puisque la Turquie est membre de l’OTAN, il serait temps de taper du poing sur la table pour exiger qu’elle ferme enfin sa frontière avec la Syrie afin que cesse l’afflux incessant d’armes, de combattants et d’argent aux organisations terroristes qui combattent en Syrie.

 

PdA : Il y a eu, récemment, au sein de l’Église catholique notamment, un débat quant à l’opportunité de l’organisation par des autorités ecclésiastiques d’un dialogue avec, entre autres personnalités politiques de tous bords, des membres éminents du Front national (Marion Maréchal-Le Pen, pour ne pas la citer). La question touche un peu à l’intime, j’en conviens : vos convictions politiques s’accordent-elles totalement avec votre foi telle que vous la vivez, telle que vous la ressentez ?

Je pense en particulier à la problématique de la peine capitale, à laquelle le Vatican, traditionnellement attaché par principe à la sauvegarde de la vie, paraît de plus en plus hostile ; le Front national, lui, envisage toujours de revenir sur son abolition en France ou, en tout cas d’en proposer le rétablissement par référendum...

 

M.-C.A. : Mon engagement politique est directement lié à mes convictions. À ce jour, le Front national est le seul parti qui défend véritablement la famille. Dans notre programme, nous prévoyons l’abolition de la loi Taubira ouvrant le mariage aux personnes de même sexe, contre laquelle j’ai manifesté à de nombreuses reprises. Sur la question de la protection de la vie, le Front national est le seul parti à plaider pour la mise en place d’une véritable politique familiale, avec un accompagnement et une aide pour les femmes qui souhaitent ne pas avorter. La politique actuelle est clairement un échec puisque le nombre d’avortements en France n’a jamais été aussi élevé : 225.000 l’an dernier !

 

Concernant la peine de mort, le paragraphe 2267 du Catéchisme de l'Église catholique dispose que « L’enseignement traditionnel de l’Église n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort, si celle-ci est l’unique moyen praticable pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’êtres humains. »

 

« L’Église n’est pas par principe opposée à la peine de mort »

 

Vous le voyez, l’enseignement de l’Église n'est pas, par principe, opposé à la peine de mort. Il est vrai que le Vatican, aujourd’hui, ne l'estime ni nécessaire ni opportune mais cela n'est pas une position de principe. Je ne partage pas cette analyse, en particulier envers les personnes reconnues coupables d’acte terroriste, d’assassinat ou de viol d'enfant, ou de crime particulièrement odieux.

 

PdA : Vous êtes issue, Marie-Christine Arnautu, de racines d’Europe multiples et diverses. Vos parents ont été naturalisés français ; une identité que vous avez choisi d’embrasser pleinement, passionnément même, comme eux et comme des millions d’immigrés et descendants d’immigrés qui ont eu la volonté et la chance de devenir, eux aussi, des Français.

Je ne vous interrogerai pas sur votre définition de l’identité française, définition que vous avez du reste déjà explicitée pour un autre site ; j’aimerais en revanche que vous me disiez, partant notamment de ces origines que l’on vient d’évoquer, s’il existe à votre sens, des traits forts d’identité communs, une communauté de destin qui, de manière spécifique, rassembleraient les peuples européens ?

 

M.-C.A. : Une des grandes richesses de l’Europe est justement sa diversité, sa multitude d’identités, de cultures, de langues. L’uniformisation et le nivellement par le bas voulus par l’Europe de Bruxelles, qui applique l’idéologie cosmopolite de ses maîtres, sont un désastre culturel et identitaire. Bien évidemment, cette diversité n’exclut pas de fortes convergences : l’héritage philosophique de la Grèce et de la Rome antiques, une histoire commune faite de résistance contre les invasions et de conquêtes glorieuses, une créativité, une inventivité et une ingéniosité qu’aucune autre civilisation n’a égalées, et une religion commune, le christianisme, même si elle se décline sous diverses confessions (orthodoxie, catholicisme, protestantisme...)

 

PdA : Le message du Front national est souvent celui d’un constat fort sombre s’agissant de la situation et, a fortiori, de l’avenir de la France. Sincèrement, parvenez-vous encore à être optimiste quant à l’avenir de notre pays ?

 

M.-C.A. : Oui, je suis pleine d'espoir, sinon je ne battrais pas depuis des années pour la France. Je suis pleine d'espoir quand je vois nos militants qui travaillent sans rien exiger en retour et sans compter leur temps. Je suis pleine d'espoir quand je vois ces jeunes familles françaises qui se fondent et élèvent droitement leurs enfants. Je suis pleine d'espoir quand je vois cette jeune génération qui est descendue dans la rue à de multiples reprises pour défendre la famille traditionnelle. Je suis pleine d'espoir quand je vois, si j'en crois les sondages, que les Français prennent enfin conscience des dangers qui les menacent. Et je suis pleine d'espoir quand je vois la progression du Front national, élection après élection. Les Français en sont de plus en plus conscients : il faut porter le Front national au pouvoir afin de mettre un coup d'arrêt à cette entreprise méthodique de destruction de la France, de son peuple, de ses valeurs, de ses traditions.

 

PdA : Sur quelles thématiques entendez-vous vous mobiliser avec une conviction, une force particulières dans le cadre de vos engagements politiques - je pense notamment à votre mandat de parlementaire européen - et citoyens pour les années à venir ?

 

M.-C.A. : Je continuerai à me battre sur les thématiques qui sont les miennes depuis le début de mon engagement politique : la défense de la liberté,  la protection des plus faibles, que ce soit les plus pauvres, les enfants, les handicapés ou les personnes âgées ; la sécurité morale et physique des Français, la défense de la famille, cellule de base de la société ; la préservation de nos identités et de notre peuple car, s’ils venaient à disparaître, la France ne serait plus la France.

 

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30 décembre 2014

Jean-Christian Petitfils : "Le sursaut de l'aristocratie fut le moteur premier de la Révolution"

Pour cette dernière publication de l'année, c'est un invité de choix qui a accepté de répondre à ma sollicitation : l'historien de renom Jean-Christian Petitfils, auteur de nombreuses biographies - de rois de France, notamment - de référence. La thématique du jour : la Révolution, 225 ans après 1789. Je remercie M. Petitfils pour la bienveillance qu'il a manifestée envers ce projet ; pour sa générosité, dont témoignent les réponses qu'il a apportées à mes trois questions. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

QUESTIONS D'HISTOIRE - PAROLES D'ACTU

Jean-Christian PETITFILS

 

« Le sursaut de l'aristocratie fut

le moteur premier de la Révolution »

 

Le Serment du Jeu de paume

Le serment du Jeu de Paume le 20 juin 1789

(Jacques-Louis David)

 

Q. : 17/12/14 ; R. : 29/12/14

  

Paroles d'Actu : Bonjour, Jean-Christian Petitfils. La Charte « octroyée » par Louis XVIII en 1814 maintient, dans une large mesure, les acquis de la Révolution, l'égalité civile notamment. La Révolution a éclaté vingt-cinq ans plus tôt en partie parce que Louis XVI, attaché à d'anciennes traditions du royaume, avait rendu de leurs prérogatives - et de leur capacité d'opposition - aux privilégiés. S'ensuivit, face aux difficultés financières aiguës de l'État, face à l'immobilisme né de la restauration de ces corps intermédiaires, la convocation des états généraux - assemblée qui allait rapidement sur la question de sa représentativité, ou plutôt de sa non-représentativité, se rebiffer...

Louis XIV, marqué au fer du souvenir de la Fronde, avait en son temps installé, affermi le pouvoir personnel du roi, qui était souvent, jusqu'alors, menacé, par les reliquats puissants de la société féodale. L'erreur majeure des rois de France n'a-t-elle pas été, avant 1789, de n'avoir pas joué la carte de la représentation nationale, populaire face à une société de classes ? Une telle évolution eût-elle été possible, sérieusement envisageable ?

 

Jean-Christian Petitfils : La Charte constitutionnelle de 1814, « octroyée » par Louis XVIII, était une tentative, comme dit son préambule, de « renouer la chaîne des temps que de funestes écarts avaient interrompue ». Tout en acceptant les grands principes d’égalité civile et de liberté d’opinion, proclamés par la Révolution, la Restauration instituait une monarchie équilibrée, avec un pouvoir royal limité et une représentation du pays, chargée de voter les lois, au moyen d’une Chambre des pairs et d’une Chambre des députés, cette dernière désignée par le suffrage censitaire. En réalité, le régime revenait sur un événement majeur survenu dès le début de la Révolution, en juin-juillet 1789 : l’accaparement par les états généraux de la souveraineté nationale et, de ce fait, des pouvoirs législatif et constituant. De là avait surgi une nouvelle légitimité, sur laquelle il était bien difficile de revenir vingt-cinq ans plus tard. En tout cas, la monarchie rénovée n’eut pas le temps de s’ancrer dans le pays, et le régime fut emporté par suite des erreurs de Charles X, dernier petit-fils de Louis XV.

 

La monarchie d’Ancien Régime pouvait-elle installer un régime représentatif, comme l’avait fait l’Angleterre en 1688, avec la « Glorious Revolution » ? On observera que les Anglais s’épargnèrent de poser la question de la souveraineté et se contentèrent de limiter les prérogatives du trône par un contre-pouvoir de nature aristocratique. Aujourd’hui encore, la souveraineté pleine et entière appartient à la reine s’exprimant au milieu des conseillers du « Parliament ». Pure fiction sans doute, mais qui garde sa force symbolique et sa puissance stabilisatrice. Les habitants du Royaume-Uni sont à la fois sujets de Sa Gracieuse Majesté et citoyens de la démocratie la plus tolérante du monde. L’évolution institutionnelle s’est faite en douceur à partir du XVIIIe siècle.

 

Il en est allé autrement en France, pour au moins deux raisons. D’abord, le refus obstiné des Bourbons de s’appuyer sur une représentation de la nation (fût-elle différente de l’archaïque système corporatif des états généraux, réunis, pour la dernière fois avant 1789, sous la régence de Marie de Médicis en 1614). Ensuite, l’incapacité de la noblesse française à limiter la puissance royale, tout en contenant l’effervescence populaire. La noblesse, en effet, n’avait ni la richesse terrienne et commerciale de la Gentry anglaise, ni sa position dans la société. À la fin du règne de Louis XIV, ses effectifs étaient tombés, du fait de la Guerre de Succession d’Espagne, de 200 000 personnes à 130 000. Sous le règne de Louis XV, pas plus les anoblissements que les usurpations de noblesse ne furent suffisants pour combler les rangs du second ordre. Au contraire, au moment où une bourgeoisie industrieuse aspirait à s’y intégrer, on assiste à son repli identitaire. C’est certainement cette réaction aristocratique qui fut le moteur premier de la Révolution, qui commence en 1787 et non en 1789.

 

PdA : La tentative de fuite de Louis XVI, au mois de juin 1791, encouragée en partie par la violence de certaines factions révolutionnaires, contribuera à précipiter, dans leur déroulé tragique, les événements à suivre : l'entrée en guerre de la France contre l'Autriche et les couronnes européennes, la chute de la monarchie, l'exécution du roi déchu.

Quelle image, quels sentiments l'historien que vous êtes prête-t-il à l'homme, au souverain que fut Louis XVI ? A-t-il sincèrement été, bon an mal an, prêt à endosser, pour lui et la suite de sa dynastie, le costume du monarque constitutionnel ?

 

J.-C.P. : Louis XVI était un roi réformateur. Les historiens ne l’ont pas suffisamment souligné. Bien avant 1789, il avait pris conscience de la nécessité de transformer les institutions, en introduisant une fiscalité plus égalitaire et une représentation des administrés par la généralisation des assemblées provinciales, en pays d’états comme en pays d’élections. Les projets de Turgot, de Calonne et même ceux moins audacieux de Mgr de Loménie de Brienne se heurtèrent à l’obstruction systématique des ordres privilégiés et des parlements.

 

Après la fin de l’absolutisme et les tragiques journées d’octobre 1789, qui virent le retour du roi à Paris, Louis XVI a tenté de s’accommoder de la Révolution. Son discours du 4 février 1790 devant l’Assemblée nationale était, à mon avis, sincère. Il souhaitait trouver un terrain d’entente avec les parlementaires. Même après Varennes, il chercha la voie de la conciliation en jurant fidélité à la Constitution le 14 septembre 1791 : s’il n’en approuvait pas toutes les dispositions, il demeurait persuadé qu’avec le temps on en corrigerait les erreurs. En attendant, il les respectera scrupuleusement, se contentant d’exercer les prérogatives qui lui avaient été concédées, comme le droit de veto suspensif. Mais, la nouvelle assemblée, la Législative, nettement plus à gauche que la Constituante, sabota le système, s’acharnant à humilier le roi et à restreindre ses pouvoirs. Elle sera finalement balayée comme la monarchie constitutionnelle par le coup de force du 10 août 1792, préparé et déclenché par les sans-culottes.

 

PdA : Avançons dans le temps... Si l'on regarde son histoire, il apparaît que la France a mis longtemps avant de trouver, puis de stabiliser le régime dans lequel les valeurs issues de sa Révolution allaient, sur la durée, s'incarner. À quel moment positionneriez-vous l'installation de la République en tant qu'organisation stabilisée, légitimée pour de bon aux yeux du plus grand nombre ?

 

J.-C.P. : On peut estimer que le régime républicain ne se stabilise vraiment qu’après la Première Guerre mondiale, lorsque les catholiques, qui avaient combattu dans les tranchées avec les autres Français, mais qui s’étaient tenus à l’écart jusque-là de la République anticléricale, se rallièrent massivement aux institutions avec la Chambre Bleue horizon. Ultérieurement, le pays traversa sans doute de graves tensions, notamment lors du 6 février 1934 ou de l’arrivée au pouvoir du Front populaire, mais à aucun moment l’idée d’un retour à la monarchie ne parut sérieuse. De ce point de vue, la Révolution était close, le régime de Vichy n’étant qu’une tragique parenthèse.

 

Jean-Christian Petitfils

 

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Vous pouvez retrouver Jean-Christian Petitfils...

 

14 juin 2015

"Deux ans pour faire une véritable politique de gauche", par Martial Passi

Il y a de cela six mois, M. Martial Passi, maire PCF de Givors (Rhône), vice-président du Grand Lyon et de lAMF, acceptait de coucher sur papier numérique l’expression de ses inquiétudes et revendications d’homme de gauche sous forme d’une « lettre au président de la République » de ma suggestion, pour Paroles d’Actu. Fin mai, je lui ai proposé de prendre part à une série d’interventions de personnalités politiques autour d’une thématique posée simplement : « vingt-quatre mois ». Le temps qui nous sépare des grandes échéances électorales nationales du printemps 2017. Les élus auxquels j’ai soumis cette invitation (outre M. Passi, un socialiste, deux UMP devenus LR et une Front national) étaient invités à réfléchir aux perspectives des deux années à venir et, en particulier, aux orientations de leur famille politique respective telles qu’ils les souhaitent. Le texte de M. Passi - que je remercie ici pour sa contribution - m’est parvenu le 12 juin. Plus que jamais, il s’inscrit dans la ligne de cette gauche qui, au-dehors comme au-dedans du Parti socialiste, n’entend pas abandonner au couple exécutif Hollande-Valls le monopole des possibles en matière d’idéaux progressistes. Une exclusivité Paroles dActu. Par Nicolas Roche. 

 

 

« Deux ans pour faire une véritable politique de gauche »

par Martial Passi, maire de Givors (Rhône), vice-pdt de la Métropole de Lyon et de lA.M.F.

 

Il y a trois ans, une majorité d’électrices et d’électeurs se prononçaient pour le changement en élisant François Hollande à la présidence de la République. Chacun se souvient de son slogan, « Le changement c’est maintenant », et de sa phrase choc, lancée lors d’un meeting au Bourget : « Mon véritable adversaire, [...] c’est le monde de la finance ».

Cette victoire et ces orientations sont malheureusement restées lettre morte.

Trois ans après, une politique d’austérité sans précédent, dictée par les marchés financiers et l’Union européenne, étouffe littéralement les collectivités locales, les services publics, le dynamisme économique, les organismes sociaux et les associations de notre pays. Le chômage n’a jamais été aussi élevé. Le pouvoir d’achat des populations ne cesse de dégringoler et les protections sociales continuent d’être démantelées, générant une aggravation alarmante des inégalités et une destruction du tissu social, ce qui met gravement en cause les valeurs et les fondements de la République et du vivre ensemble. Seule une minorité de riches et de privilégiés profitent de cette politique qui permet à la bourse de battre des records.

Exsangues financièrement et corsetées par des décisions prises au plus haut niveau de l’État, les collectivités locales sont menacées dans leur souveraineté et leur existence mêmes. Après des années de gel désastreux sous les gouvernements précédents, les dotations d’État sont amputées de façon historique (28 milliards d’ici 2017 et 53 milliards d’euros d’ici 2019), causant des effets cataclysmiques. 1 500 communes et la moitié des départements sont en quasi cessation de paiement et 18 000 communes pourraient l’être en 2017. Stigmatisés en permanence, les élus locaux font face à une situation devenue inextricable et l’on ne compte plus les fermetures de services, les annulations de projets, l’explosion de l’endettement et la hausse des impôts locaux. L’agonie programmée de nombreux territoires peut conduire à des drames terribles tant pour les populations que pour les territoires.

Politiquement et moralement, le pays est profondément atteint. La gauche est divisée du fait d’un exécutif socialiste qui applique une politique qui doit plus à la droite qu’à la gauche. La responsabilité de cette déstabilisation profonde des repères et des résistances collectives, où l’égoïsme et le rejet de l’autre prennent de plus en plus le pas sur la solidarité et la lucidité, est également portée par l’UMP, devenue « les Républicains », qui choisit d’aggraver ces dérives en se positionnant de plus en plus à l’extrême droite, et par le Front national qui se trouve aux portes du pouvoir, en instrumentalisant et dévoyant les frustrations, le désarroi et les humiliations des populations.

Ce bilan est accablant, le pays court à la catastrophe. Il est plus qu’urgent de changer de cap, de reconstruire l’espoir et de fédérer le rassemblement des énergies pour répondre aux besoins des populations.

Dans les deux ans qui restent,

● au lieu de prendre l’argent dans les budgets des collectivités locales, des services publics et des populations, c’est le contraire qu’il faut faire : donner la priorité à l’intérêt général en faisant contribuer les plus gros patrimoines et la spéculation financière, qui ne cessent de battre des records boursiers.

Dans les deux ans qui restent,

● au lieu de plomber les carnets de commandes des petites et moyennes entreprises par l’assèchement suicidaire de l’investissement public, et d’asphyxier l’activité économique dans les territoires par le coût exorbitant des dividendes versés aux actionnaires, la limitation drastique du crédit aux acteurs économiques et l’étouffement de la consommation intérieure par une paupérisation généralisée des populations, c’est le contraire qu’il faut faire : réorienter les richesses créées dans l’économie réelle, les salaires, la formation, la recherche et la satisfaction des besoins humains.

Dans les deux ans qui restent,

● au lieu de remettre en cause les moyens et les mesures pour mettre en œuvre une véritable transition énergétique et faire reculer tout ce qui contribue au réchauffement climatique, à l’exemple des conférences internationales sur le climat sans aucun engagement contraignant pris par les États, ou a celui, scandaleux, des coups portés au transport collectif (TVA apportée à 10%, hausse du seuil de 9 à 11 salariés pour les entreprises soumises au versement transport, casse des trains intercités, loi Macron favorisant la mise en concurrence de la SNCF par les cars privés, etc.), c’est le contraire qu’il faut faire : créer une véritable alternative au tout routier en faisant des transports collectifs une priorité nationale, développer la recherche pour innover dans tous les domaines pour un développement durable, mobiliser toutes les énergies pour changer les façons de produire, de consommer et de vivre, afin de préserver notre environnement et notre planète, en mettant en cause les sources de profits générées par des activités qui portent atteinte à l’avenir même de l’humanité.

Dans les deux ans qui restent,

● au lieu d’imposer une austérité insupportable aux peuples européens et de combattre Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, les mouvements syndicaux, sociaux et alternatifs en Allemagne et dans d’autres pays, et le Front de gauche et l’ensemble des composantes d’une vraie alternative de gauche en France, c’est le contraire qu’il faut faire : contribuer à faire entendre la voix des peuples contre le diktat des institutions financières et des grandes fortunes.

Dans les deux ans qui restent,

● au lieu de spéculer sur la montée des extrémismes de toutes sortes et la recherche de boucs émissaires qui divisent nos concitoyens, fragilisent notre société et remettent en cause nos valeurs républicaines de liberté, d’égalité, de fraternité et de solidarité, c’est le contraire qu’il faut faire : mettre en œuvre une vraie politique de gauche pour répondre aux besoins des populations et reconstruire une espérance collective, permettant à nos concitoyens de vivre ensemble en paix, de se sentir considérés, quels que soient leur origine, leur milieu social, leur engagement politique ou philosophique et leur croyance.

De toute l’histoire de l’humanité, il n’y a jamais eu autant de richesses produites par le travail, mais aussi autant de prélèvements gavant les grandes fortunes et les privilégiés, et autant d’inégalités, d’injustices, d’exclus de tout. La situation catastrophique dans laquelle se trouve notre pays et la grande majorité de ses habitants appelle à des changements de cap urgents dans tous les domaines pour les deux années qui restent.

Avant qu’il ne soit trop tard et que le pire arrive.

 

Martial Passi

 

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29 juin 2014

Frédéric Quinonéro : "Sardou a traduit en chansons l'âme d'un peuple"

   L'histoire commence il y a une bonne douzaine d'années. L'auteur de cette intro - entamée un 27 juin, jour de la St-Fernand - devait avoir dix-sept ans. Il, ou, pour plus de facilité, je, venais, alors, de créer mon forum d'actu sur la plate-forme Aceboard, le Forum 21 - disparu depuis, en même temps que la plate-forme. J'ai invité quelques contacts à m'y rejoindre, démarché quelques admin inscrits sur le forum support d'Aceboard. Parmi eux : un certain Giros, webmaster d'un site dédié à Michel Sardou. Sardou, je connais, pas mal, sans plus. De lui, j'aime quelques chansons, dont Le France. Avec Gianni - alias Giros -, nous sympathisons. Il a rejoint F21, je rejoins sa communauté, dédiée au chanteur. J'y rencontre des gens très sympa - dont Dominique, alias Lanatole, je la salue ici, ainsi que Gianni, et ceux qui me reconnaîtront -, y trouve une belle ambiance conviviale. J'y ai découvert, ai aimé de nombreux titres - dont L'An Mil, qui donne son nom au site, à la communauté bâtis par Gianni. Une œuvre parfois controversée. Une œuvre, une carrière riches, incontestablement.

   Automne 2012 : Paroles d'Actu existe depuis une quinzaine de mois. Pouvoir poser quelques questions à Sardou ? J'adorerais, évidemment. Je cherche les coordonnées de son agent sur internet, je lui présente mon blog, lui soumets ma proposition. Je réessaierai à la toute fin de l'année, puis au début de 2013. Une réponse de l'agent m'encourage à accélérer un peu, à rédiger mes questions - chose que je ne fais pas sans un "OK" préalable en général. Je n'ai pas le "OK" de principe, mais j'ai les questions en tête : perte de temps ou pas, on verra... Elles sont un peu différentes de celles qui lui sont posées habituellement dans les médias, lors des interviews de promo, parce que, je le crois en tout cas, je connais bien son répertoire. La rédaction et l'envoi se font le 26 janvier 2013 - jour de son anniversaire, je le sais et ne manque pas de le lui souhaiter, au passage. Le 28, je reçois un mail. Je le découvrirai rapidement : il ne connaîtra pas de suite... mais constitue déjà, en soi, une belle victoire.

   « Je serais ravi de répondre à vos questions (...) mais, de grâce, n'en posez pas trop à la fois. Cela ressemblerait à un livre écrit à deux. De plus, je n'aime pas parler de moi. À la question des regrets, je n'en ai aucun. Ceux qui n'ont pas compris à l'époque ne comprendront pas plus demain. Pour le reste, j'ai suivi une route; celle qu'il y avait devant moi. J'ai commencé à écrire très jeune, ce qui pourrait expliquer quelques maladresses, mais je ne m'excuse jamais. Sauf quand je suis impoli. L'avenir ? Je verrai bien. Ou mieux, je ne le verrai pas. Il est désormais derrière moi. Bien à vous, Michel. » Sa tournée-marathon de 2012-2013 - qui sera interrompue par ses problème de santé - vient de démarrer. Il a pris le temps de m'écrire ces quelques mots. Il n'y aura pas - en dépit des quelques amendements apportés au texte - de suite... mais je suis content. Et je l'en remercie.

   Sardou, Vox populi, écrit par le biographe Frédéric Quinonéro, est sorti il y a tout juste un an, à la fin juin 2013. Je saisis l'occasion, lui propose une interview autour de son livre, autour de Sardou. Cet entretien, je le veux construit autour de chansons souvent méconnues, que j'aime et que j'aimerais inviter nos lecteurs à découvrir ou redécouvrir. J'ai pris le temps de parsemer ce document de liens vidéo qui sont, de la part de celles et ceux qui les ont publiées sur YouTube ou Dailymotion, autant de témoignages d'affection, d'admiration pour lui. S'il exige un procès, je le perdrais, tant pis... Et le blog s'en irait, j'ai pas payé l'crédit... Que ces vidéos soient prises comme telles : elles ne détourneront pas celui qui les aimera d'une consommation tarifée de l'artiste, elle l'inciteront au contraire à l'achat de titres en téléchargement légal, d'album physiques.

   Merci, un grand merci à Frédéric Quinonéro : il a joué le jeu, il l'a fait rapidement, avec beaucoup de générosité. Ses réponses sont éclairantes, passionnantes, empreintes de sympathie, de respect pour un chanteur qu'il a appris, au fil des années, à aimer. Sardou, Vox populi est à découvrir chez tous les bons libraires. Il mérite d'être découvert, de la même manière que son sujet qui, lui, gagnerait à être redécouvert. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

FRÉDÉRIC QUINONÉRO

Auteur de Sardou, Vox populi

 

« Sardou a traduit en chansons

l'âme d'un peuple »

 

Sardou Vox Populi

(Source des photos : F. Quinonéro)

 

Q. : 26/06/14 ; R. : 26/06/14

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Frédéric Quinonéro. Quel était votre rapport à Michel Sardou, à son œuvre, au personnage, avant de vous lancer dans le projet Vox populi ?

 

Frédéric Quinonéro : J’ai des souvenirs de disques de lui, achetés quand j’étais enfant : J’habite en France, Je t’aime, je t’aime, La Maladie d’amour. Adolescent, quelques chansons m’ont marqué, mais le personnage me rebutait. Élevé dans les valeurs humanistes de gauche, je ne pouvais tolérer qu’on use de son statut d’artiste pour se prononcer publiquement en faveur de la peine de mort, à un moment crucial où l’opinion publique réclamait à cor et à cri la tête d’un homme – finalement, cet homme fut emprisonné, puis un innocent, inculpé dans une autre affaire, fut guillotiné. Je ne pouvais tolérer davantage que soit évoqué sur le mode nostalgique « le temps béni des colonies » (j’avoue que je ne percevais pas le second degré).

 

Avec le recul, je me rends compte que je ne le détestais pas tant que ça, Sardou. Je me souviens de fêtes de village où j’aimais entendre l’orchestre entonner Je vais t’aimer, La Vieille ou Le France, alors que je m’interdisais d’acheter les disques. Même J’accuse, j’aimais bien ! Notamment son intro très pompière… C’était beaucoup pour le principe : dans une famille de gauche, il ne faisait pas bon être fan de Sardou. D’autant qu’il avait construit son image et sa notoriété sur l’art de la provocation, un art qu’il partageait avec son parolier Pierre Delanoë, qui était tout de même un vieux réac ! Le temps aidant, les esprits s’apaiseront de façon bilatérale.

 

PdA : Quelle est l’histoire de cet ouvrage, publié l’année dernière aux éditions Didier Carpentier ?

 

F.Q. : Deux déclarations du chanteur : l’une contre l’exil fiscal, l’autre en faveur du mariage pour tous – avec sa façon très personnelle de l’exprimer, se déclarant « pour le mariage des tantes » -, ont eu raison de mes réticences. J’ai même pris beaucoup de plaisir à la rédaction de ce livre et au travail de recherche qu’il a demandé. J’en profite pour remercier les fans, très sympathiques, qui m’ont aidé à l’iconographie, en particulier Fabien Chaise, webmaster d’un site dédié au chanteur. Le titre s’est tout de suite imposé à moi : Vox populi. Mon éditeur n’était pas très emballé, il voulait que j’en change. Mais j’ai insisté.

 

PdA : Commençons... par le commencement. Michel Sardou, né le 26 janvier 1947, est un authentique enfant de la balle : Fernand et Jackie, ses parents, sont comédiens. Le théâtre le tente; il suit des cours, se lie d’amitié avec un camarade, un certain Michel Fugain... avec lequel, bientôt, il s’essaiera à la chanson (1965). C’est le début de l’épisode Barclay. Le prologue...

 

F.Q. : Chez les Sardou, la tradition du spectacle se transmet en effet de génération en génération. Michel a fondé son éducation dans les salles de théâtre et de cabarets, ou sur les tournages de films de cinéma, où il suivait ses parents. Le déclic s’est opéré un dimanche après-midi sur la scène du Châtelet où sa mère, qui jouait dans une opérette, l’a attiré en fin de représentation sous les applaudissements du public. Pour lui, cependant, la chanson prendra le pas sur la comédie. Presque par accident. Apprenti comédien qui court le cachet, il s’associe avec Michel Fugain, copain de galère, pour écrire des chansons. Un jour de 1965, ils présentent l’une d’entre elles, Les Arlequins, devant Régis Talar, chez Barclay. Sardou chante, Fugain l’accompagne à la guitare. Un contrat est bientôt signé. Et le disque sort le 10 novembre, dans l’indifférence.

 

PdA : 1967 : il agace, déjà... Face à l’escalade vietnamienne, la France de De Gaulle prend ses distances avec Washington. Sardou, lui, chante Les Ricains. S’ils n’étaient pas là, affirme-t-il, « vous seriez tous en Germanie ». C’est sans doute vrai. Mais loin, dans le contexte, d’être du goût de tout le monde...

 

F.Q. : Et pour cause. Sardou réagit surtout contre la vague prosoviétique qui rejette l’Amérique, impliquée dans la guerre du Vietnam. Il rappelle au passage que la France était bien contente d’accueillir les Américains en 1944. La chanson sort en janvier 1967, au moment où De Gaulle, au nom de la souveraineté nationale, a sorti la France de l’OTAN et demandé aux Américains d’évacuer les bases implantées dans le pays. Le Général va donc « déconseiller » (comme on dit alors) la chanson polémique de Sardou à l’ORTF. Elle passe alors inaperçue et sera réhabilitée à l’orée des années 70. Dans l’intervalle, Sardou aura enfoncé le clou avec Monsieur le Président de France !

 

PdA : On avance un peu dans le temps... Eddie Barclay, estimant - il a du nez ! - que Sardou n’est pas fait pour ce métier, rompt leur contrat. Le chanteur saisit la balle au bond : il crée, avec le compositeur Jacques Revaux et le producteur Régis Talar - deux futurs fidèles parmi les fidèles - le label Tréma. Les premiers gros succès publics émergent au tout début des années 70... En 1973, ce sera, l’air de rien, la chanson-miracle : La Maladie d’amour...

 

F.Q. : La carrière de Sardou explose au début de 1970, avec Les Bals populaires. S’ensuivent, dans la même cuvée, J’habite en France, Bonsoir Clara et Le Rire du sergent. Il hésite entre ce répertoire pompier et la chanson sentimentale, représentée par Je t’aime, je t’aime ou Un Enfant. Fort de ces succès, le chanteur s’offre son premier récital à l’Olympia, en janvier 1973. Puis, La Maladie d’amour devient le tube incontournable de l’été et lui permet de gagner la fidélité d’un très large public populaire.

 

PdA : Son meilleur album est sans doute celui de 1976. Parmi les chansons moins connues, deux pépites : La Vieille, Je vous ai bien eus... Sur ce 33T, on retrouve la torride Je vais t’aimer. Et cette supplique d’une ancienne gloire nationale, Le France, qui fait mouche dans un pays qui, depuis quelques années, s’interroge, doute de lui et de son avenir...

 

F.Q. : C’est aussi son album le plus controversé, avec des titres revendicateurs comme J’accuse et l’insupportable Je suis pour. On y trouve aussi Le Temps des colonies, qui aborde sur un ton humoristique un sujet tabou. Sa tournée 1976 est émaillée de manifestations. On veut l’interdire de chanter, et on finit par y parvenir. Un journal titre « Heil Sardou ! » C’est dire la violence dont il fait l’objet.

 

On en oublie que, sur le même album, Sardou est capable de tendresse avec La Vieille et aborde le sujet délicat du suicide dans Je vous ai bien eus, une chanson mal comprise à sa sortie. Personnellement, j’adore l’emphase de Je vais t’aimer et le lyrisme du France, que je prends toujours plaisir à entendre et dont la puissance de l’interprétation m’émeut aux larmes.

 

PdA : Les tubes s'enchaînent sans discontinuer... les polémiques aussi. L’album de 76, (vous en parliez à l'instant) c’est aussi celui de Je suis pour, de J'accuse, du Temps des colonies. Quelques années plus tôt, il y avait eu Les Villes de solitude. Sardou est un artiste engagé, il se fait, dans le texte, volontiers provocateur. Chacun de ces titres va, pour des raisons différentes, en faire la cible de nombreuses attaques - parfois excessives ou à côté de la plaque, quelquefois violentes... En 1977-78, le climat est tendu, très tendu : des « comités Anti-Sardou » voient le jour, on retrouvera même une bombe au Forest National de Bruxelles... Comment vit-il cette époque ?

 

F.Q. : Il la vit très mal, forcément. En mars 1977, lassé d’être escorté par un commando de CRS et sans doute affolé de la tournure prise par les événements – on a tout de même attenté à sa vie ! -, il met un terme à sa tournée et s’offre des vacances en attendant que le calme revienne. Heureusement, il trouve des soutiens dans le métier, y compris parmi des personnalités de gauche, comme Yves Montand ou Jean Ferrat, qui réprouvent cette façon radicale de condamner un artiste et de porter atteinte à la liberté d’expression. Cependant, Sardou met la pédale douce et aborde pour son retour un répertoire qui ne prête pas à conséquence. Pour un temps, du moins. Ainsi, il triomphe à nouveau avec En chantant et La Java de Broadway.

 

PdA : Le temps s’écoule... il semble avoir un peu perdu de son goût pour la provocation. La décennie 80 s’ouvre, elle sera difficile pour pas mal d’artistes de sa génération. Lui va s’offrir une nouvelle jeunesse, conquérir de nouveaux publics. Sur son album de 1981, il y a cette chanson obscure qui raconte un banal mariage irlandais, chanson à laquelle – c’est ce qu’il affirmera plus tard, en tout cas - il ne croyait pas. Le morceau s’appelle Les Lacs du Connemara...

 

F.Q. : Elle fait partie de ces chansons tellement rebattues – il n’y a pas de mariage ou de fête familiale sans Les Lacs du Connemara - qu’elle en devient insupportable. En 1981, une autre chanson à succès suscitait tout de même un tollé chez les féministes : Être une femme, qui ravivait avec un humour douteux le caractère macho et misogyne du chanteur.

 

PdA : Milieu-fin des années 80 : les « comités anti-Sardou » ont vécu. L’époque est moins passionnée politiquement parlant. Lui s’est assagi, il divise moins. Ces années-là, il y aura, tout de même, deux chansons coup-de-poing, parmi ses plus emblématiques, ses plus belles aussi : il s’insurge des dérives, des trahisons du régime communiste soviétique dans Vladimir Ilitch (1983), s’interroge sur la condition féminine en terre d’Islam dans Musulmanes (1986)...

 

F.Q. : Même si Sardou se défend de les avoir écrites en réaction à une actualité, ces deux thèmes empruntent à l’air du temps. Vladimir Ilitch s’inscrit à une période de « guerre fraîche » entre l’Est et l’Ouest, juste avant la chute du régime soviétique et la fin d’une ère qui opposait deux systèmes. La chanson, qui semble glorifier Lénine et une certaine idéologie égalitaire, s’avère en fait un pamphlet anticommuniste, selon le parti pris du co-auteur Pierre Delanoë. Plus enclin aux envolées romanesques, Michel Sardou privilégie le souffle épique de l’Histoire.

 

C’est dans cet esprit qu’un soir, au milieu du désert saharien, alors qu’il court en pleine aventure du Paris-Dakar, il écrit Musulmanes, l’une de mes chansons préférées. L’album sort en 1986, après une vague d’attentats islamistes. Sardou s’élève contre l’amalgame fait entre musulmans et islamistes et se réjouit que son public entonne avec lui un hymne à la gloire des femmes arabes. Le métier semble réhabiliter Sardou : la chanson est récompensée aux Victoires de la Musique.

 

Sardou Vox Populi 2

 

PdA : Sardou a souvent chanté l’Amérique, ses mythes éternels et, plus souvent qu’à son tour, les désillusions qu’elle lui a inspirées : La Vallée des poupées (une très belle chanson de 1976), Huit jours à El Paso (1978), Happy birthday (1986)... La fascination est toujours là (Préservation en 1981, Chanteur de jazz en 85, Mam'selle LouisianeLe Blues black brothers et Au nom du père en 90...) mais le rêve a du plomb dans l’aile...

 

F.Q. : Dans mon livre, je consacre un chapitre à cette fascination de Sardou pour l’Amérique. Son répertoire est en effet riche de références au pays de l’oncle Sam, à commencer par Les Ricains, bien sûr, et affirme un proaméricanisme nourri dès l’adolescence par le cinéma et l’image d’un pays sublimé par ses grands espaces, ses voitures rutilantes et la possibilité fantasmée d’y faire fortune. C’est aussi la mère patrie du blues et du jazz. Longtemps, Sardou sera habité par cet attrait pour l’Amérique.

 

PdA : Dans son répertoire, on trouve également de nombreuses chansons épiques, des chansons sur lesquelles souffle un vent d’histoire... Il y a Danton en 1972, La Marche en avant en 73, Verdun en 79, Qu’est-ce que j’aurais fait moi en 98, La Bataille en 2000, sans oublier, bien sûr, les grandioses L’An mil, datée de 1983, et Un jour la liberté, de 89... Sardou aime l’Histoire, et quand il la chante, il y a toujours un message en filigrane...

 

F.Q. : C’est un autre chapitre du livre, « Notre histoire et la mémoire des vieux », titre emprunté aux Routes de Rome. Outre sa passion pour l’Histoire, qu’il transmettra à son fils Romain, Sardou aimait imposer ce type de chansons dans ses spectacles, afin de leur conférer une composante théâtrale. Ce fut notamment le cas d’Un jour la liberté, qui célébrait en 1989 le bicentenaire de la Révolution française et faisait l’objet d’un final de douze minutes à Bercy, avec le renfort de cent comédiens, mis en scène par Robert Hossein.

 

Dans ce répertoire, j’ai une tendresse particulière pour Verdun - j’aimais beaucoup cet album en 1979, en particulier Je ne suis pas mort, je dors et L’Anatole - et aussi pour Qu’est-ce que j’aurais fait, moi ?, un titre hélas méconnu, sur un thème déjà abordé par Jean-Jacques Goldman dans Né en 17 à Leidenstadt.

 

PdA : « Qu’est-ce qu’ils vont dire à la maison ? Un garçon qui aime un garçon... » Le Privilège sort en 1990. Avec cette très belle chanson, qui nous dit le désarroi d’un jeune garçon s’apprêtant à faire son coming out, il espère surclasser Comme ils disent d’Aznavour. Et amende - en même temps qu’une phrase de J’accuse - un peu plus son image...

 

F.Q. : Il m’a paru évident de consacrer un chapitre au thème de l’homosexualité, tant le sujet semble interpeller le chanteur. Il y fait allusion dans nombre de chansons, par des allusions souvent moqueuses ou méprisantes à ses débuts : Le Rire du sergent, Le Surveillant général et J’accuse qui, en effet, sera revu et corrigé dans les années 90. Sardou s’excusera de ses dérapages de jeunesse, en créant notamment Le Privilège, qui dénonce l’amalgame entre homosexualité et perversion.

 

Sardou a cette qualité d’évoluer de façon intelligente et de reconnaître ses torts. C’est ce qui le rend attachant. Une image m’a marqué lors des manifestations pour le mariage homosexuel : cette pancarte levée où était écrit « Même Sardou est pour ! ». J’avais contacté l’auteur de la photo, afin de la publier en illustration de ce chapitre. Hélas, il n’a pas voulu la céder, même moyennant rétribution.

 

PdA : Sa mère Jackie disparaît en 1998, vingt-deux ans après Fernand (« 1976, c’est la mort de mon père, et cette impression folle que ses dernières paroles n’étaient pas les dernières... » in 1965, datée de 1985). Il leur a consacré, au fil des années, de nombreux hommages (reprenant dans ses tours de chant Aujourd’hui, peut-être, de son père), écrit des textes plus ou moins biographiques mais empreints de tendresse : Une fille aux yeux clairs (1974), Les Noces de mon père (1981), Il était là (Le fauteuil) et le sketch Maman (1982), Les Yeux de mon père (2006)... Quels rapports entretenait-il avec ses parents ?

 

F.Q. : Michel Sardou disait de son père qu’il lui avait tout appris sans jamais lui avoir rien enseigné. Ils n’ont pas eu le temps de beaucoup se parler, tous les deux. Fernand Sardou est mort trop tôt, et Michel a idéalisé ce père un peu bougon et taiseux, mais tendre, comme l’étaient ces hommes du Midi que Pagnol a immortalisés dans ses films.

 

L’image de la mère a naturellement pâti de cette idéalisation du père, d’autant que Jackie était plutôt dirigiste et envahissante. La mère et son fils, qu’elle appelait « Mon minou », étaient très proches. Michel Sardou a mesuré le poids de son absence au lendemain de sa mort. Ce soir-là il chantait à Nancy. Et a failli craquer en interprétant Une fille aux yeux clairs, la chanson que Jackie disait sienne.

 

PdA : À partir de la fin des années 90, celui qui n’est « plus un homme pressé » a desserré les poings. Il s’est trouvé un nouvel équilibre personnel, se soucie moins de politique, - la dispensable Allons danser (2006) ou la trop méconnue Le Monde où tu vas (1994) mises à part. Il entame de nouvelles collaborations; ses créations à venir toucheront, au fond, à l’essentiel : l’amour (Tu te reconnaîtras, en 1997, Je n’oublie pas, Même si, Dis-moi en 2004, Nuit de satin et Je serai là en 2006, Et puis après en 2010...), le temps qui passe, ses bilans... (Putain de temps, en 1994, La Rivière de notre enfance et La vie, la mort, etc. en 2004, Les Jours avec et les jours sans, La dernière danse en 2006...) Que vous inspirent-elles, ses années les plus récentes ?

 

F.Q. : Vous oubliez un succès marquant : Le Bac G, dont j’aime beaucoup la mélodie et le texte, en dépit de ce passage polémique sur les lycées poubelles, qui avait enragé Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale. J’aime aussi Putain de temps, Le monde où tu vas, Rebelle, Je n’oublie pas. Des chansons qui me parlent.

 

Cette période est teintée d’une douce mélancolie et d’une nostalgie parfois amère que je partage. J’aime aussi l’homme qu’il est devenu. Je pense que la présence d’Anne-Marie Périer à ses côtés n’y est pas pour rien.

 

PdA : J’ai eu à cœur, tout au long de cet entretien, d’évoquer des titres peu connus, parmi ceux que j’aime. J’aurais également pu citer - même si l’occasion ne s’est pas présentée - d'autres chansons qui mériteraient d’être découvertes ou redécouvertes, comme Un Enfant (1972), Les vieux mariés (1973), Un Roi barbare (1976), les superbes Je vole (1978) et Je ne suis pas mort, je dors (1979), les émouvantes Victoria et La Pluie de Jules César (1980), Le mauvais homme (1981), Si l’on revient moins riches (1983), L’Acteur (1987), Le Successeur, Dans ma mémoire elle était bleue, Vincent (1988), Espérer (2004), Rebelle (2010)... J’en passe... Quelles sont, dans son répertoire, les chansons que vous préférez, et pourquoi ?

 

F.Q. : Ma préférée d’entre toutes est Je vole. Quand elle est sortie, je n’avais pas compris qu’elle évoquait un suicide, je pensais simplement que le garçon de la chanson faisait une fugue. Et pourtant, cette chanson m’émouvait aux larmes. Parmi celles que vous citez, j’aime surtout L’Acteur - j’étais élève au cours Florent quand elle est sortie, elle parlait donc forcément au cœur d’un apprenti acteur -, Les vieux mariés - j’aime cette idée que la vieillesse puisse être sereine -, Je ne suis pas mort, je dors et Vincent. Je pourrais encore citer Dix ans plus tôt, un tube d’été sur lequel j’ai connu mes premiers flirts, et Je viens du Sud, pour des raisons géographiques évidentes (Frédéric Quinonéro est un enfant du Gard, ndlr). Il y en a plein d’autres…

 

PdA : Qu’avez-vous appris à propos de Sardou à l’occasion du travail, des recherches que vous avez menés pour l’écriture de votre livre ?

 

F.Q. : Je ne crois pas avoir appris beaucoup de choses sur Sardou que je ne savais déjà, car malgré tout j’ai toujours suivi sa carrière et grandi avec ses chansons. J’ai surtout appris à passer outre les idées préconçues. J’ai appris qu’il était très agréable d’écrire un livre sur un artiste dont on n’est pas a priori fan et de se rendre compte qu’au fond on l’apprécie beaucoup plus qu’on ne le pensait. Le répertoire de Sardou se prête en outre à l’analyse, ce qui est pain bénit pour un écrivain.

 

Dans le travail d’écriture d’un livre, il y a toujours un moment difficile où l’on cale, où c’est douloureux et où l’on éprouve le besoin de faire un break. Ça n’a pas été le cas avec ce livre-là. Ce fut un vrai bonheur du début à la fin. J’ai trouvé un rythme dès le départ, et il ne m’a pas quitté.

 

PdA : « Qui êtes-vous, Michel Sardou ? » On ne compte plus les pages qui, années après années, ont été noircies autour de cette question. Il n’a jamais cessé d’être populaire - et cela dure depuis quarante-cinq ans - mais dans pas mal d’esprits subsistent, bien ancrés, quelques résidus de sa mauvaise réputation... Quelle image vous êtes-vous forgée de lui ?

 

F.Q. : L’image d’un homme rebelle, mais ce n’est pas fait pour me déplaire. Il est, selon le mot de François Mitterrand, un « homme à angles aigus », mais qui a tendance à les arrondir avec le temps.

 

PdA : Ses contours sont encore - et c’est heureux - en train d’être dessinés, affinés : il est toujours actif et reviendra probablement à la chanson dans les années à venir. Cela dit, quelle est et quelle sera, à votre sens, l’empreinte Sardou sur le patrimoine musical français ?

 

F.Q. : Pour moi, Sardou est le chanteur populaire par excellence, d’où le titre éloquent de mon livre. C’est un artiste fédérateur, qui a su plaire à toutes les couches sociales et traduire en chansons l’âme d’un peuple. Quand on est populaire un jour, on l’est toujours. Cette image de lui restera. Inévitablement.

 

PdA : Quel message souhaiteriez-vous lui adresser, à l’occasion de cette interview ?

 

F.Q. : Pourquoi ne pas m’avoir répondu quand je vous ai informé de mon projet d’écrire ce livre ? Je suis sûr que nous aurions eu des tas de choses intéressantes à nous dire et que nous aurions passé un agréable moment. Dommage.

 

PdA : Quels sont vos projets pour la suite, cher Frédéric Quinonéro ?

 

F.Q. : Le 14 octobre prochain, je publie une énorme biographie de Johnny Hallyday aux éditions de l’Archipel. J’ai hâte !

 

PdA : Un dernier mot ?

 

F.Q. : Espérer.

 

PdA : Merci... Salut !

 

Frédéric Quinonéro

 

 

Que vous inspirent l'œuvre, le personnage de Michel Sardou ? Quelles sont, parmi ses chansons, celles que vous préférez ? Postez vos réponses - et vos réactions - en commentaire ! Nicolas alias Phil Defer

 

 

Pour aller plus loin...

  

4 octobre 2023

Frédéric Quinonero : « 60 ans après sa mort, Piaf reste la référence »

Le 10 octobre 1963, soit, il y aura soixante ans dans quelques jours, disparaissait Édith Piaf. Elle n’avait que 47 ans, mais à la fin elle en faisait plus, beaucoup plus, usée par la vie, rongée par les malheurs et les excès. Un destin souvent tragique qu’elle a partagé avec celles et ceux qui l’aimaient, jusqu’à la limite de l’impudeur, ça a donné quelques unes de ses grandes chansons. Et quand on parle de "grandes chansons", s’agissant de Piaf, le mot n’est pas à prendre à la légère : qui, 60 ans après sa mort, et même parmi les plus jeunes, n’a jamais eu dans la tête un des titres de Piaf ? En revanche, au-delà de son répertoire, de l’image qu’elle pouvait renvoyer, de ce qu’on sait d’elle via le film La Môme ou autre, qui sait ce que fut réellement sa vie ? J’accueille l’ami Frédéric Quinonero, qui vient de lui consacrer une bio complète, une évocation sensible de ces Cris du cœur (La Libre édition, septembre 2023) qui sonnent comme un cri d’amour, un amour communicatif. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Frédéric Quinonero : « 60 ans

après sa mort, Piaf reste la référence »

Piaf

Piaf, cris du cœur (La Libre édition, septembre 2023)

 

Frédéric Quinonero bonjour. Qu’est-ce qui, en 2008, t’avait donné envie de consacrer une bio à Édith Piaf, artiste qui pour le coup ne correspond pas vraiment à ceux sur lesquels tu as écrit la plupart du temps, ceux des 60s et 70s, les Johnny, Sylvie, Sheila... ?

Même si je revendique ma culture populaire, faite par la télévision et le transistor, je n’ai pas choisi pour autant d’être enfermé dans un «  genre  ». Ce qui a été le cas en écrivant d’abord sur Johnny, Sylvie, Sheila, etc. J’aurais pu écrire sur Brel, Ferrat, Barbara, mais on ne m’attendait pas sur ce terrain-là. J’ai quand même réussi dès 2008 à imposer Piaf, grande figure populaire de la chanson, qui a marqué mes jeunes années, tant elle m’impressionnait par sa voix et ce qui se dégageait d’elle.

 

Piaf est morte en 1963, année de ta naissance. C’était quelqu’un qu’on écoutait dans ta famille ? L’annonce de sa mort, ça avait eu un écho autour de toi ?

Ma mère adorait Piaf. Lors des dîners familiaux, lorsqu’on lui demandait de chanter, elle reprenait Piaf. Aujourd’hui encore, quand elle entend La Vie en rose, elle dit  : «  C’est ma chanson...  » Je lui ai dédié ce livre… J’étais trop petit pour avoir le souvenir d’un quelconque écho de la mort de Piaf. Mais le fait de la savoir morte et la voir tout le temps habillée de noir me la rendaient encore plus impressionnante, au point d’en faire des cauchemars après avoir visionné un hommage télévisé  : on montrait le plus souvent les images de ses dernières années, une Piaf malade et chétive, le cheveu rare et les mains déformées.

 

Nous commémorerons donc dans quelques jours le 60e anniversaire de la mort de la Môme Piaf. À cette occasion donc, tu publies Piaf, cris du cœurune réédition de ta bio, chez La Libre Édition. As-tu modifié des éléments, revu ton premier écrit ?

J’ai tout relu, revu et corrigé mon texte initial, écrit un peu comme un roman, tant la vie et le destin de Piaf sont romanesques. Quand on se relit longtemps après, j’ai remarqué qu’on retranchait beaucoup, les mots inutiles, adjectifs, adverbes, qui polluent le texte.

 

Quel regard portes-tu sur ton style de 2008 ? Il y a des choses à propos desquelles tu te dis : je ne l’écrirais plus de la même manière aujourd’hui ?

Globalement, j’ai été assez épaté (rires). À vrai dire, je n’avais pas l’impression que j’en étais l’auteur. Je m’arrêtais parfois dans ma lecture, me disant  : «  Mais c’est vraiment bien ce que t’as écrit là  » (rires). J’ai relevé quand même quelques maladresses que j’ai corrigées. En quinze ans, on évolue forcément dans l’écriture, la façon de percevoir et de dire les choses, dans le vocabulaire, la tournure des phrases.

 

 

La chanteuse Juliette signe une sympathique préface, Fred Mella s’en était chargé la première fois. Raconte-moi comment ça s’était fait, pour l’un comme pour l’autre  ? Est-ce que Juliette fait un peu partie à ton avis de la filiation artistique de Piaf ?

La préface de Fred Mella avait été demandée par mon éditeur de l’époque, je ne l’ai jamais rencontré et je n’ai pas le souvenir d’avoir beaucoup échangé avec lui au téléphone. Dans cette préface, qui stricto senso n’en était pas une, il racontait brièvement son expérience avec Piaf et une anecdote, en particulier, sur leur premier voyage en Amérique. Juliette, que j’ai pu contacter par l’intermédiaire d’un ami, me fait l’honneur d’ouvrir mon livre de belle façon, elle en a aimé d’abord le titre, «  Cris du cœur  », d’après un texte de Prévert, puis le texte, et elle a axé son discours sur la voix de Piaf et sur son art. Je suis très heureux de cette rencontre, car j’aime beaucoup Juliette qui est une des plumes les plus intelligentes de la chanson française et une artiste à découvrir sur scène. Son premier répertoire, lorsqu’elle chantait dans les pianos-bars de Toulouse, empruntait à Piaf, comme à Brel ou Anne Sylvestre. Elle s’étonne toutefois qu’on voie en elle une héritière de la chanson réaliste. Je la qualifierais plus justement d’héritière d’Anne Sylvestre ou de Brassens, même si j’ai pensé à elle pour cette préface de Piaf en souvenir de son éblouissante interprétation de Padam, padam.

 

Piaf c’est une voix, puissante dans un petit corps, des ritournelles aussi qui résonnent encore. C’est aussi des chants de désespoir, reflets d’une vie souvent tragique. Que t’inspire-t-elle, cette femme ?

Elle m’inspire tout cela, en effet. Piaf c’est avant tout une voix, un chant d’amour, un cri… Une voix si incroyable qu’elle résonne encore soixante ans après sa mort. C’est sa voix, chantée, parlée, qui s’entend, je l’espère, dans mon récit.

 

D’ailleurs, question liée, mais en ne connaissant très bien ni l’une ni l’autre, je mets souvent dans ma pensée en parallèle Dalida avec Piaf, pour le côté séductrice sensible, le destin tragique, la mort des hommes aimés, la fin prématurée. Il y a quelque chose qui les lie ces deux-là ou «  pas plus que ça  » ?

J’aime beaucoup Dalida, mais je ne les compare pas, même si ce que tu dis se défend – elles ont cette tragédie en commun qui a accompagné leur vie. Piaf est incomparable, d’ailleurs.

 

Quels ont été les hommes qui ont le plus compté dans sa vie ? On évoque surtout Marcel Cerdan, mais a-t-il véritablement été son «  grand amour  », à supposer qu’on puisse le savoir ?

Beaucoup d’hommes ont compté, de Raymond Asso, qui fut son Pygmalion, à Théo Sarapo, dont la présence a adouci sa fin de vie, d’Yves Montand, à qui elle a fait gagner quelques années en lui offrant un répertoire à sa mesure, et tous les autres qu’elle a pygmalionnés. Elle a connu une vraie complicité avec Paul Meurisse, puis Jacques Pills, qui fut son premier mari. Mais Marcel Cerdan a eu une importance particulière du fait de sa disparition aussi tragique qu’inattendue, en plein ciel. Comme elle était croyante, le savoir mort en plein ciel lui faisait dire qu’il y était. Peut-être que s’il avait vécu, elle l’aurait quitté comme à peu près tous les autres. Mais qui le sait  ? Il était, en tout cas, l’un de ses rares compagnons qui était sur un même niveau de notoriété qu’elle, dont elle pouvait penser qu’il l’aimait vraiment pour ce qu’elle était, et non pour ce qu’elle représentait.

 

Piaf/Johnny, c’est quoi la vraie histoire ?

Ils se sont rencontrés à deux reprises, vers 1962. Johnny avait enregistré ses premiers grands succès, Retiens la nuit et L’idole des jeunes, et triomphé à l’Olympia. Elle croyait en lui, elle lui prédisait une grande carrière à condition qu’il trouve de grands auteurs pour améliorer son répertoire. Johnny était très intimidé. Il a raconté, en riant, qu’elle lui avait fait des avances, en lui caressant le genou, et qu’il avait fui. Mais faut-il le croire  ?

 

 

Tes chansons préférées de Piaf, celles, connues et peut-être moins connues, qu’on devrait réécouter encore et encore ?

Je ne me suis jamais lassé de L’Accordéoniste et de Non, je ne regrette rien, parmi les plus connues. Parmi les moins connues, spontanément je dirais  : J’m’en fous pas mal, Comme moi, Les amants de Venise, Le gitan et la fille, C’est un gars, Tiens v’la un marin.

 

 

Celles qui disent le plus qui elle était ?

Toutes la racontent, ou presque. Chacun de ses auteurs lui a fait du sur-mesure. Depuis Elle fréquentait la rue Pigalle jusqu’à Non, je ne regrette rien. Évidemment, sa quête d’amour absolu s’exprime dans Hymne à l’amour, qu’elle a elle-même écrite en pensant à Cerdan. On retrouve cet absolutisme dans Mon Dieu ou La Foule.

 

 

On évoquait Juliette tout à l’heure. Piaf a-t-elle des successeurs, ou des filiations évidentes, non tant dans le style que dans sa manière presque impudique de mettre sa vie entre les oreilles de tous ?

Il y avait du Piaf chez Hallyday. Sa vie brûlée, consumée. Sa façon de vivre son art jusqu’au sacrifice du reste. Comme Piaf, Hallyday n’existait que sur scène, c’était l’endroit où il se donnait entièrement, jusqu’au bout de ses forces. Jusqu’au bout de sa vie.

 

C’est quoi, Piaf, en 2023 ?

Elle incarne la chanson française dans le monde entier. Elle reste la référence. Elle continue d’inspirer les chanteuses débutantes, qui se risquent à chanter Hymne à l’amour ou Non, je ne regrette rien. Elle a traversé le temps et les modes. Elle est éternelle.

 

 

Un dernier mot ?

Aimer (c’est le verbe que Piaf savait conjuguer à tous les temps).

 

F

 

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23 septembre 2021

S. Gauthier, B. Blary : « Cutshin Creek », interview

Avec ce nouvel article, qui entend mettre en lumière un bel album, Cutshin Creek (Passés/Composés, 2021) du duo Séverine Gauthier-Benoît Blary, je suis heureux d’accorder une fois de plus sur Paroles d’Actu, un espace pour rendre à cette inspirante forme d’expression artistique qu’est la bande dessinée, les hommages qu’elle mérite. Faire une BD, c’est un exercice exigeant, qui suppose un gros travail préparatoire (documentation, etc...) mais aussi, de scénariser au plus serré (donc l’essentiel) pour respecter un cadrage strict, d’exprimer par le dessin ce que les mots ne peuvent décrire. Et, souvent, les BD sont des œuvres composées à quatre mains, ou plus, donc il faut s’accorder. Je salue S. Gauthier et B. Blary, qui ont accepté de répondre à mes questions, ainsi que les artisans des albums précédemment chroniqués : Isabelle Dethan et Antoine Ozanam (Severiano de Heredia), Noël Simsolo (Napoléon), Alcante, Denis Rodier et Laurent-François Bollée (La Bombe). Place maintenant, avec Cutshin Creek, à une héroïne féminine inspirante, une book lady qui, dans les Appalaches de la Grande Dépression, va se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Cutshin Creek

Cutshin Creek (Passés/Composés, 2021)

 

EXCLU PAROLES D’ACTU

I. Séverine Gauthier, scénariste

Comment est née l’aventure Cutshin Creek ?

L’album est né parce que Benoît et moi avions envie de collaborer sur une nouvelle histoire. Nous trouvions intéressant de mettre en scène une poursuite, une traque. Et puis, cette idée de traque a rencontré l’univers fascinant de ces femmes qui, dans les années 30, ont participé à ce programme culturel dans les Appalaches. Les deux idées se sont amalgamées pour devenir Cutshin Creek. La naissance d’un album et la construction d’un scénario sont des processus assez longs (enfin, en ce qui me concerne…), et le projet s’est construit petit à petit, après pas mal de recherches sur le sujet.

 

Que retiendrez-vous de cette collaboration avec Benoît Blary ?

Nous n’en sommes pas à notre première collaboration. Benoît est un dessinateur qui s’investit énormément dans les univers et les histoires qu’il met en images. Il se documente beaucoup pour apporter aux récits ce qu’il faut de réalisme pour qu’on entre dans l’histoire. Il est très précis, très organisé dans son travail. Ce rend la collaboration facile et très enrichissante. Il a l’habitude de lire mes scénarios et sait parfaitement transcrire en image mes intentions d’écriture.

 

Que vous inspirent-elles, ces book ladies qui parcouraient les terres parfois sauvages et hostiles d’Amérique pour promouvoir la lecture ?

L’histoire de ces femmes est incroyable, leurs parcours sont fascinants. Elles ont été des pionnières, des aventurières, et ont assuré une mission méconnue souvent salutaire pour les communautés des Appalaches particulièrement impactées par la crise économique des années 30. En me documentant sur leur histoire, je n’ai pu ressentir que de l’admiration pour leur engagement.

 

Vous avez beaucoup travaillé sur les nations amérindiennes des États-Unis : estimez-vous qu’au-delà de symboles affichés, il y a du mieux dans la manière dont on les considère aujourd’hui ?

Il y a du mieux, il y a du moins bien aussi. Il reste encore tellement à faire qu’il est difficile de le résumer en quelques mots.

 

La BD est-elle une belle manière, peut-être de plus en plus populaire, d’entraîner des publics jeunes vers la lecture, et vers une sensibilité à l’histoire?

Je ne pense pas que la bande dessinée entraîne vers la lecture. La bande dessinée, c’est de la lecture, une expérience de lecture différente, exigeante, qui demande que le lecteur en maîtrise les codes. Je pense que, même enfant, un lecteur est attiré par différents types de livres  : albums illustrés, romans, bandes-dessinées, etc. l’un ne conduisant pas nécessairement à la lecture des autres.

Je pense que les lecteurs qui se tournent vers les bandes dessinées historiques ou historiennes ont déjà un intérêt marqué pour l’histoire en général ou pour le sujet abordé dans le livre et sont désireux d’en découvrir davantage.

 

Parmi vos publications jusqu’à présent, lesquelles ont une place particulière dans votre cœur, et lesquelles nous recommanderiez-vous d’aller découvrir ?

Tous mes albums ont une place particulière parce qu’ils correspondent à un moment de ma vie ou une étape de ma carrière d’autrice. Si vous avez aimé Cutshin Creek, je peux vous conseiller la lecture de Virginia, une histoire en trois tomes, également mise en images par Benoît. Mais j’ai vraiment du mal à choisir, je ne peux que tous vous les recommander  !

 

Virginia

Virginia, intégrale (Éd. du Long Bec, 2019)

 

Vos projets, et surtout vos envies pour la suite ?

Je travaille en ce moment sur l’écriture d’une série de romans intitulée Aliénor, fille de Merlin publiée par L’école des loisirs. Les deux premiers tomes sont déjà disponibles. Ça occupe une grande partie de mon temps. J’ai plusieurs projets de bande dessinée et de romans en préparation, mais rien n’est encore signé pour le moment.

 

Séverine Gauthier

 

 

II. Benoît Blary, le dessinateur

Que retiendrez-vous de cette aventure, et de votre travail avec Séverine Gauthier ?

Que j’aimerais avoir l’occasion de travailler une nouvelle fois avec elle. J’aime sa façon d’écrire et ses lignes de dialogues. Il y a un réel travail d’écriture sur lequel je peux appuyer mon dessin. Ses découpages sont précis tout en me laissant une grande liberté dans la mise en scène, le choix des cadrages. Ce qui est vraiment plaisant pour moi dans le travail de la mise en images.

 

Votre dessin très caractéristique, colle parfaitement à l’atmosphère sombre de ce western. Qu’est-ce qui a nécessité le plus de travail pour cette réalisation ?

Une grosse partie du travail se joue lors de la réalisation du storyboard, qui va définir le ton et le rythme du récit, déjà amorcés à l’écrit par Séverine. La recherche de documentation a aussi son importance afin de retranscrire l’ambiance de l’époque. Les gammes colorées jouent aussi une part non négligeable dans la narration, pour rendre les atmosphères.

 

Cutshin Creek visuel

Visuel Cutshin Creek, aimablement transmis par B. Blary.

 

Votre œuvre compte pas mal d’histoires, d’univers différents. Est-ce qu’à chaque fois, pour s’immerger dans un autre monde, une autre époque, un dessinateur de BD se réinvente ?

En ce qui me concerne, j’essaie de faire ressentir l’univers concerné par la mise en scène, le rythme du récit. Le rôle des décors a aussi une grande importance dans ce cas. Pour ce qui est de la part graphique, j’essaie d’évoluer mais je ne me «  réinvente  » pas vraiment, surtout du fait des contraintes diverses et variées liées à la production d’un album qui incitent à aller à l’efficacité, à ce que je maîtrise (plus ou moins…). Je me sers parfois de mes «  coins de feuilles  » publiés sur Facebook pour tester des outils, des rendus différents, pour éventuellement les intégrer à la réalisation de mes planches de bandes dessinées.

 

Est-ce qu’on pense plus ou moins à des acteurs, ou à des gens qu’on connaît, quand on dessine des personnages ?

Sans doute inconsciemment. Je ne me base que très rarement sur une personne réelle, sauf si le récit l’impose, bien entendu.
Je suis davantage inspiré par mes lectures de romans, la musique, etc., pour retrouver des ambiances plutôt que des éléments précis tels une tête de personnage. Mais tout ceci reste assez informel, c’est une sorte de bagage me nourrissant. Je fais parfois des clins d’œil dans mes planches aux peintres, musiciens, etc., qui me sont chers. C’est dans Virginia que l’on en trouve le plus à ce jour.

 

Si vous deviez donner quelques conseils à un(e) jeune aimant dessiner et qui aurait envie de se lancer sérieusement dans la BD ?

Je ne suis pas certain d’être bien placé pour cela, mais disons que la curiosité et la constance dans le travail me semblent importants. Il faut être endurant et ne pas compter ses heures… Même si ce n’est pas évident, surtout lorsque l’on débute, il ne faut pas hésiter à montrer son travail aux professionnels pour en retirer des critiques constructives et ainsi progresser.

 

Parmi vos créations, lesquelles comptent particulièrement à vos yeux, celles que vous auriez envie de faire découvrir à nos lecteurs ?

Virginia me tient à cœur, par son personnage principal, Doyle, et l’univers western et guerre de sécession oscillant sur la frontière de l’étrange et du fantastique. Ceci étant un mélange me plaisant beaucoup et sur lequel j’aimerai encore travailler. Sigurd & Vigdis, aussi, pour son couple de Vikings. Mais je dirais qu’il faut lire tous mes albums qui ont tous un intérêt particulier pour moi, bien entendu  !

 

Sigurd & Vigdis

Sigurd & Vigdis (Le Lombard)

 

Vos projets, vos envies surtout pour la suite ?

J’ai le plaisir de travailler sur un nouvel album avec Stéphane Piatzszek et un autre avec Marzena Sowa. J’ai d’autres projets de BD sur le feu, plus divers travaux réguliers d’illustration, etc.

 

Benoît Blary

 

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17 novembre 2020

André Rakoto : « N'en déplaise à certains, nous n'en avons pas terminé avec Trump et ses idées »

La victoire de Joe Biden à l’élection présidentielle américaine, par 306 grands électeurs (et 51% des voix) contre 232 (et 47,3% des suffrages) pour le sortant Donald Trump, constitue à l’évidence un évènement majeur pour les États-Unis. Historique ? Too early to say. Ce qui est sûr c’est que, pour l’heure, derrière ce résultat, s’anime une réalité plus contrastée : un avantage net de 6 millions de voix pour le candidat démocrate, mais un recul significatif de la majorité détenue à la Chambre des représentants par le camp des vainqueurs, tandis que le Sénat restera aux mains du GOP.

De nombreuses questions se posent alors que Donald Trump (gratifié tout de même de 73 millions de bulletins de confiance), l’appareil et une partie de l’électorat républicains refusent toujours de reconnaître leur défaite, sur fond de divisions exacerbées. Décryptage, avec André Rakoto, fin connaisseur des institutions militaires américaines, au moment où s’ouvre une des périodes de transition les plus inflammables de l’histoire du pays. Exclu, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

SPÉCIAL ÉLECTION AMÉRICAINE - PAROLES D’ACTU

André Rakoto: «  N’en déplaise à certains,

nous n’en avons pas terminé avec Trump et ses idées  »

Rally for Trump

Manifestation pro-Trump. Photo : Ostap Yarysh (Voice of America)

 

André Rakoto bonjour. Quel regard portez-vous sur cette élection présidentielle américaine qui s’est soldée par la défaite de Donald Trump et la victoire de Joe Biden ? Et que restera-t-il de la présidence Trump, notamment au niveau du Parti républicain ?

un scrutin décisif

Commençons par nous féliciter que la victoire de Joe Biden permette pour la première fois à une femme, Kamala Harris, d’accéder au poste de vice-présidente, une femme de couleur qui plus est, ce qui est aussi une première. Ceci étant dit, il convient de reconnaître qu’une nouvelle fois les sondages qui prévoyaient une vague démocrate, Sénat inclus, se sont trompés. C’est d’autant plus intéressant que, contrairement à 2016, la participation au vote a été exceptionnelle. On estime que près de 160 millions d’Américains ont validé un bulletin, contre 139 millions il y a quatre ans. Compte tenu d’un écart actuellement estimé à 5 millions de voix en faveur du démocrate, l’apport de ces plus de 20 millions de votants par rapport à 2016 aura été décisif. Certes, Joe Biden sera le prochain président américain, mais très probablement sans majorité au Sénat, à moins d’un miracle en Géorgie en janvier.

«  Une leçon de cette élection : les Républicains élisent

en priorité les candidats qui sont totalement

loyaux au président et à sa politique.  »

L’autre grande leçon des élections, c’est la solidité du soutien populaire à Donald Trump avec un score de plus de 73 millions de voix au décompte actuel. Preuve est faite que le «  Trumpisme  »  va durer, avec ou sans Trump, notamment avec l’entrée au Congrès de sénateurs directement issus de cette mouvance, à l’image de Marjorie Taylor Greene, qui s’est faite remarquer, entre autres excentricités, par son adhésion à la théorie complotiste Qanon. Cela ne l’a visiblement pas empêchée d’être élue… Donald Trump a donc profondément modifié l’ADN du Parti républicain, au sein duquel les voies modérées se sont tues. Le cas du Sénateur de Caroline du Sud Lindsey O. Graham est édifiant. Compagnon de route de John McCain, il s’était publiquement moqué du candidat Trump au moment des primaires républicaines. Il a ensuite fait partie de ceux qui pensaient pouvoir manœuvrer le président après son élection. C’est à cette époque que je l’ai rencontré lors d’une visite à Paris, au cours de laquelle il était venu rassurer ses homologues français quant au fait que le tumultueux locataire de la Maison Blanche était sous contrôle. Près de quatre ans plus tard, Graham est l’un des plus fervents défenseurs de Donald Trump, sur lequel il n’exerce évidemment aucun contrôle, et c’est grâce à ce positionnement sans nuance qu’il a été réélu au Sénat malgré une opposition démocrate coriace. Le message est clair  : les Républicains élisent en priorité les candidats qui sont totalement loyaux au président et à sa politique. Donald Trump l’a très bien compris. Il aurait déjà déclaré à ses proches vouloir se représenter en 2024, et il dispose pour cela d’un comité d’action politique, «  Save America  », qui engrange pour l’instant les donations destinées à soutenir les procédures en cours contre le résultat des urnes, mais qui pourrait demain financer une campagne présidentielle. N’en déplaise à certains, nous n’en avons pas terminé avec Trump et ses idées.

 

André Rakoto avec le sénateur de Caroline du Sud Lindsey O

André Rakoto en compagnie, à sa droite,

du sénateur de Caroline du Sud Lindsey O. Graham.

 

Des troubles, voire des violences entre factions sont-ils à votre avis à craindre, au vu du climat actuel de tensions, alimenté par l’attitude disons, très discutable du président sortant ?

après les urnes, la violence ?

Les États-Unis sont politiquement très divisés, comme ils ne l’ont sans doute pas été depuis l’époque qui a précédé la guerre de Sécession, quand la question de l’esclavage avait polarisé le pays jusqu’au point de non-retour. Nous n’en sommes heureusement pas là et le spectre d’une nouvelle guerre civile agité par certains paraît plus qu’improbable, ne serait-ce que du fait de la solidité des institutions régaliennes. La grande manifestation de soutien à Donald Trump samedi n’a donné lieu à aucune vague d’incidents graves malgré la présence de nombreux militants radicaux. Et même si le limogeage récent du ministre de la Défense, Mark Esper, a fait craindre à certains observateurs une volonté d’utiliser l’outil militaire à des fins politiques, le légalisme des forces armées ne doit pas être remis en cause. Parmi la frange la plus extrême des militants qui soutiennent Trump, seuls quelques illuminés sont effectivement tentés par la radicalité, comme ceux qui ont voulu enlever le gouverneur du Michigan il y a quelques semaines. La présidence de Donald Trump a toutefois donné une visibilité inhabituelle aux milices civiles armées d’extrême droite, comme les Proud Boys, les Boogaloo Bois ou encore les Three Percenters, qui font dorénavant partie du décor dans les manifestations.

Pour ne rien arranger, l’actuel rejet du résultat des urnes par Donald Trump et par les principaux chefs républicains contribue malheureusement à entretenir parmi sa base un sentiment de révolte et de défiance vis-à-vis du système, dont on peut difficilement mesurer l’impact politique une fois que la victoire de Joe Biden aura été certifiée. Même si Trump sait qu’il a perdu, persister à ne pas l’admettre finira par avoir un coût pour sa crédibilité personnelle comme pour la réussite de la transition avec la prochaine équipe présidentielle. Les plaintes déposées par les Républicains concernent quelques centaines de voix seulement, et même si certaines aboutissent c’est nettement insuffisant pour retourner le résultat des urnes. Alors que la loi fédérale demande depuis 1963 à la General Services Administration de déterminer quel est le «  vainqueur apparent  » des élections pour pouvoir faciliter l’installation de l’équipe de transition, sa directrice nommée par Donald Trump, Emily W. Murphy, persiste à refuser d’en démarrer le processus.

«  En niant publiquement l’évidence de la défaite,

les Républicains risquent de jeter pour longtemps

le discrédit sur les institutions démocratiques

américaines auprès d’une partie de l’électorat.  »

En niant publiquement l’évidence, non seulement les Républicains renforcent la division à l’intérieur et affaiblissent le pays à l’extérieur, mais ils risquent de surcroît de jeter pour longtemps le discrédit sur les institutions démocratiques américaines auprès d’une partie de l’électorat. La conduite actuelle du président sortant est donc dangereuse à plus d’un titre, et le risque de violences au moment où sa défaite sera définitivement acquise n’est bien sûr pas à écarter.

 

Petit focus d’ailleurs, sur un sujet que vous connaissez bien. Qui se charge de la sécurité intérieure (police) aux États-Unis, et quelles sont les forces en présence ? Qu’est-ce qui dépend de l’échelon fédéral ? des États ? des collectivités locales ?

quelles forces de maintien de l’ordre ?

Aux États-Unis, la sécurité intérieure est avant tout une affaire locale gérée par près de 600.000 policiers disséminés dans 18  000 agences différentes, du bureau des sheriffs de comtés jusqu’à la police des États, en passant par les polices municipales. À titre d’exemples, le sheriff du comté de Los Angeles, qui est un élu, est à la tête du plus grand bureau avec 10.000 «  adjoints  », tandis que le chef de la police de la ville de New-York, désigné par le maire, dirige la plus grande force du pays avec 38.000 agents. Lorsque la situation se dégrade et qu’il est nécessaire de maintenir ou de rétablir l’ordre, les autorités déploient des policiers disposant d’équipements individuels et collectifs anti-émeutes. Toutefois, contrairement à la France, qui possède des forces spécialisées pour ce type de missions, en l’occurrence la gendarmerie mobile et les C.R.S., les policiers américains qui interviennent alors le font complémentairement à leurs autres tâches.

«  Le président Trump a menacé à plusieurs reprises

d’envoyer l’armée fédérale dans les rues des grandes villes

en invoquant la loi dite d’Insurrection, mais les conditions

légales, très restrictives, n’étaient pas réunies...  »

Ceci étant, les gouverneurs des États peuvent déployer la Garde nationale, force de réserve militaire territoriale placée sous leur autorité, pour intervenir en cas de troubles civils. En effet, l’armée fédérale n’a légalement plus le droit d’agir sur le sol américain dans un contexte civil depuis 1878. Le président Trump a menacé à plusieurs reprises d’envoyer l’armée fédérale dans les rues des grandes villes en invoquant la loi dite d’Insurrection de 1807, mais les conditions légales n’étaient pas réunies, notamment la nécessité d’une crise grave au point qu’un gouverneur demande lui-même le soutien de l’armée au gouvernement. Donald Trump a utilisé des forces de sécurité et de défense fédérales pour protéger certaines emprises administratives nationales lors des émeutes provoquées par la mort de George Floyd, mais il a dû se contenter de déployer dans les rues de sa capitale la Garde nationale de Washington, seule force territoriale habilitée placée sous son autorité.

 

L’Amérique de 2020 est-elle réellement, au-delà des discours et des postures, un pays désuni et fracturé ne s’entendant  plus, même sur l’essentiel  ? Quelle sera l’ampleur de la tâche de Joe Biden en la matière ?

une maison divisée, à quel point ?

Comme je le disais précédemment, les États-Unis sont divisés comme ils ne l’ont pas été de très longue date. Même aux pires moments de la lutte pour les droits civiques dans les années 1960 ou encore de l’opposition à la guerre du Vîet-Nam à la même époque, Républicains et Démocrates avaient continué à travailler ensemble au Congrès, tandis la fracture n’était pas aussi nette au sein de l’ensemble de la population. Aujourd’hui on ne compte d’ailleurs plus les amitiés brisées ou les membres d’une même famille qui ne s’adressent plus la parole. On se croirait dans ce fameux dessin de Caran d’Ache évoquant l’affaire Dreyfus. La peur d’aborder les sujets politiques devient palpables dès lors qu’on se sent en minorité d’opinion au sein d’un groupe.

«  La polarisation est totale, exacerbée par la diffusion

constante de désinformation sur les réseaux sociaux.  »

La polarisation donc est totale, exacerbée par la diffusion constante de désinformation sur les réseaux sociaux. Ces derniers ont réagi tardivement par une censure maladroite, qui a actuellement pour conséquence le départ de nombreux militants républicains vers de nouvelles plateformes non-censurées, comme Parler. L’outrance et l’inexactitude – ou les faits alternatifs, pour reprendre les termes de Kellyanne Conway – sont devenus une norme imposée par Donald Trump. Sa base est persuadée que Joe Biden va transformer les États-Unis en pays socialiste et que ce sera la fin de cette grande nation. 70% des Républicains n’ont pas confiance dans le résultat des élections, alors que les autorités de régulation continuent à affirmer que les élections ne sont pas entachées de fraude.

Joe Biden devra donc tenter d’atteindre des millions d’Américains qui vivent dans une dimension parallèle et qui s’expriment massivement sur les réseaux sociaux pour affirmer qu’ils n’accepteront jamais sa main tendue. L’autre difficulté de Joe Biden va consister à conserver l’unité de son propre camp. Entre les démocrates centristes et les plus progressistes, la synthèse ne sera pas évidente. Une des fondatrices du mouvement Black Lives Matter, Patrisse Cullors, a déjà demandé à rencontrer le futur président et sa vice-présidente, en laissant entendre qu’ils sont maintenant attendus au tournant.

 

Dans quelle mesure Biden risque-t-il d’avoir à gérer un divided government, entre un Sénat hostile et une Cour suprême conservatrice ? Ses talents de négociateurs hérités de son expérience de parlementaire l’aideront-ils à huiler la machine ?

Biden, quelles marges de manœuvre ?

Tout va dépendre des deux Sénateurs qui seront élus en Géorgie en janvier prochain. Si les pronostics qui placent les candidats Républicains en tête se confirment, Joe Biden sera alors le premier président démocrate depuis Grover Cleveland en 1885 à être élu sans avoir le contrôle des deux chambres. Lorsque Joe Biden deviendra le 46e président des États-Unis le 20 janvier 2020, il devra procéder à la nomination de près de 4.000 personnes à différents postes de la fonction exécutive. 1.200 d’entre aux requièrent l’approbation du Sénat, notamment les membres du gouvernement. La tradition voudrait que les sénateurs laissent la main au président pour nommer ses ministres, mais selon des sources proches du Parti républicain, Mitch McConnell, sénateur du Kentucky et actuel président du Sénat, refusera la confirmation de ministres trop progressistes. De même, McConnell a déjà mené une politique d’obstruction quasi-systématique face au président Barack Obama, avec des résultats désastreux pour ce dernier. La route des réformes voulues par Joe Biden pourrait bien se transformer en cul-de-sac, à moins de gouverner par décrets…

«  En cas de confirmation de la majorité républicaine

au Sénat, l’attitude que choisira d’adopter Mitch McConnell,

le président de la chambre haute, sera décisive.  »

En outre, sans majorité au Sénat, non seulement Joe Biden perdrait tout espoir d’obtenir la confirmation d’un juge démocrate à la Cour Suprême, mais de surcroît il lui serait impossible de renverser l’actuelle majorité conservatrice de la Cour en réformant le nombre de juges qui la composent, au nombre de neuf depuis une décision du Congrès adoptée en 1869. Avec un Congrès favorable, Joe Biden pourrait obtenir une nouvelle décision portant par exemple le nombre de juges à treize, lui donnant ainsi l’opportunité de mettre les conservateurs en minorité grâce à la nomination de quatre juges Démocrates. Malgré tout, en dépit de l’extrême polarisation du paysage politique, l’antériorité des relations entre Mitch McConnell et Joe Biden pourraient jouer un rôle capital dans les mois à venir. Il existe entre les deux hommes une amitié ancienne qui s’est exprimée à titre privé, McConnell étant le seul sénateur républicain présent aux obsèques de Beau Biden en 2015, et à titre public, lors de négociations cruciales quand Barack Obama était président. McConnell maintiendra certainement la pression jusqu’au résultat final des sénatoriales, mais ses liens avec Biden pourraient conduire ensuite à une certaine normalisation de leurs relations.

 

Le système présidentiel américain est probablement plus équilibré (exécutif/législatif/judiciaire) que notre système français, mais plusieurs points posent perpétuellement question : les injustices induites par le collège électoral, les conséquences de la nomination politicienne et à vie des juges de la Cour suprême, et le poids croissant de l’argent en politique. Des espoirs que ça bouge un peu pour atteindre une "union plus parfaite", sur tous ces fronts ?

de la démocratie en Amérique

Cette question est une belle façon de conclure notre entretien. Effectivement, vu de France, le système des élections reposant sur un collège électoral peut paraître rétrograde, voir obsolète, tout comme la nomination des juges fédéraux à vie. Toutefois, si en France nous élisons le président par suffrage direct depuis le référendum de 1962, nos sénateurs sont encore élus par un collège électoral, quand leurs homologues américains sont directement choisis par les électeurs. L’élection du président des États-Unis par un collège électoral, qui permet la victoire d’un candidat n’ayant pas forcément réuni la majorité du vote populaire, avec à la clef des crises comme celle de 2000 entre George Bush et Al Gore, est bien sûr régulièrement remise en cause. Cependant, c’est le seul moyen d’équilibrer la représentativité entre les États fortement peuplés, comme la Californie ou encore New-York, et ceux qui le sont moins, comme le Delaware ou le Montana, dans un système où ces États sont tous égaux dans l’Union. C’est donc le recensement de 2020 qui déterminera le nombre de grands électeurs pour les élections de 2024 et 2028.

«  Clairement, la volonté de réforme qui a contribué

à porter Joe Biden au pouvoir va se heurter à la majorité

conservatrice qui domine la Cour suprême.  »

Quant aux juges fédéraux, deux mesures sont en réalité prévues par la Constitution pour préserver leur intégrité et les protéger de toute pression  : la nomination à vie, effectivement, mais aussi la garantie que leur salaire ne pourra être diminué au cours de leur carrière. Ces mesures leur assurent une grande liberté d’action. Cependant la nomination à vie des juges par le pouvoir du moment, comme on a pu l’observer avec Donald Trump, conduit inéluctablement au verrouillage politique des cours fédérales, avec pour conséquence des blocages sur les questions notamment sociétales. Ainsi la volonté de réforme qui a contribué à porter Joe Biden au pouvoir va se heurter à la majorité conservatrice qui domine la Cour suprême. C’est pourquoi certains Démocrates appellent maintenant à limiter dans le temps la nomination des Justices de la Cour suprême.

Enfin, le poids de l’argent dans les campagnes électorales américaines est choquant pour les Français, habitués au plafonnement des dépenses de campagnes dans un souci d’égalité et d’indépendance des candidats. Néanmoins, un sondage indiquait en 2018 que deux tiers des Américains étaient en faveur d’une limitation des contributions privées aux fonds de campagnes, jugeant l’influence des grands donateurs préjudiciable. Cependant, n’est pas forcément élu celui qui lève le plus d’argent. Lors de la campagne sénatoriale qui vient de s’achever, Lindsey O. Graham avait accumulé un retard financier tel sur son concurrent démocrate, Jaime Harrison, qu’il avait supplié en direct sur Fox News les téléspectateurs conservateurs de lui adresser des dons. Il n’a jamais comblé son retard, et pourtant il a été réélu…

En conclusion, je ne suis pas certain qu’il faille s’attendre à des réformes radicales imminentes sur ces différents sujets. Et même si Joe Biden a prévu de s’attaquer au financement des campagne, ou encore de nommer une commission pour réformer la Cour suprême, il a pris le contre-pied de nombreux élus démocrates en se prononçant pendant les primaires contre une réforme du collège électoral. Compte tenu de difficultés prévisibles avec un Sénat républicain et du contexte de pandémie qui s’aggrave de jour en jour, d’autres priorités vont certainement l’accaparer.

 

André Rakoto 2020

 

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29 juillet 2015

(Auto)portraits d'artistes : Germain Louvet

À l’extrême fin du mois de décembre 2014, je contactai Germain Louvet, jeune danseur tout juste promu au cœur du saint des saints, l’Opéra de Paris, pour lui offrir un espace d’expression pour un autoportrait. Je tenais à réaliser cet article, parce que ce que j’ai pu voir ou lire de lui m’a touché - pour ne pas dire séduit -, et parce que j’avais envie, à travers lui, d’évoquer un peu cette forme d’art dont on ne parle finalement que très peu, et qui de fait demeure largement méconnue (pour moi au premier chef) : la danse au sein de l’opéra.

Le temps a passé. Après de multiples relances, j’ai cru le projet avorté. Au mois de juin, dans le même esprit, je publiai lautoportrait auquel j’avais convié, le mois précédent, Julien Benhamou, photographe de talent qui sest spécialisé dans l’univers de lOpéra. La proposition faite à Germain Louvet tenait en ces termes : coucher sur papier numérique un texte dans lequel il se raconterait ; sélectionner et commenter quelques unes de ses photos. Son texte m’est finalement parvenu le 24 juin ; ses photos commentées le 23 juillet.

Je ne puis désormais que vous inviter à le lire, à regarder, à aller le voir. Ses mots, la sensibilité qui en transparaît vont vous toucher, forcément. Pour le reste, pour en prendre pleinement la mesure, il faut aller le voir ; cela concerne aussi votre serviteur. Voici, en attendant, la belle histoire d’un gosse qui, depuis ses quatre ans, a toujours eu envie de danser et qui, à force de travail et de persévérance, semble bien parti pour tutoyer les sommets - et les plus belles étoiles. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

« Les sensations que procure la danse permettent, l’espace

d’un instant, de lever le voile, d’effleurer l’impalpable... »

On me demande souvent pourquoi j’ai commencé la danse. Je n’ai pas vraiment de réponse. Je crois qu’il me serait plus facile de répondre à la question inverse : pourquoi j’aurais fait autre chose ? Alors là, oui, la réponse me vient d’elle-même : c’était évident.

À quatre ans, j’ai demandé à mes parents s’il était possible de m’inscrire à un club de danse. Ravis d’avoir à s’éviter la peine de me trouver une activité pour m’occuper, ils ont accepté avec plaisir. J’ai donc débuté au club de danse de Givry (Saône-et-Loire, Bourgogne), tenu par une personne pleine d’enthousiasme et de douceur, un parcours d’éveil où, enfin, je pouvais canaliser mon hyperactivité.

À la suite de ces trois années de « tremoussage » en musique qui m’ont apporté beaucoup de plaisir, il m’a été proposé d’intégrer le Conservatoire national de région de Chalon-sur-Saône, pour poursuivre un enseignement plus poussé, si tel était mon souhait.

Je me suis ainsi retrouvé, à sept ans, à la barre, à entreprendre le long apprentissage des rudiments de la danse dite « classique ». J’y ai appris à mêler mon envie irrépressible de danser avec la rigueur qu’impose cette discipline. J’en garde un souvenir d’insouciance et de bonheur, dépourvu de toute question du genre : « pourquoi il faut fermer ses cinquièmes », « à quoi ça sert d’être en-dehors »...

Mon professeur, Sylvie Mondoulet, une femme pétillante et tendre, pleine de bienveillance à mon égard, proposa à mes parents, au bout de ma cinquième année au Conservatoire, s’ils étaient partants pour que je tente l’audition de l’École de danse de l’Opéra de Paris, étant donné que j’avais toutes les aptitudes physiques requises. Mes parents, légèrement anxieux dans le souci de mon bien-être, ont accepté, et me voilà parti à la découverte d’un tout nouveau monde qu’est celui de l’Opéra de Paris, alors encore totalement inconnu de moi. J’ai eu l’impression d’être Harry Potter découvrant Poudlard avec, pour baguette magique, mes rêves de scène et mon envie de flirter avec l’apesanteur.

Les six années qui ont suivi se sont déroulées comme s’emboîtent les rouages d’une horloge bien huilée. J’ai eu un cursus des plus classiques, sans sauter de classe ni en redoubler, mais surtout, j’ai passé six ans remplis d’allégresse durant lesquels j’ai rencontré des personnes extraordinaires qui m’ont aidé à me connaître mieux et, donc, à donner le meilleur de moi-même.

À dix-huit ans, un bac mention « Bien » en poche, j’obtiens le Saint Graal de tout petit rat, un CDI avec le prestigieux ballet de l’Opéra de Paris. C’est une page qui se tourne et le début de ce qui va être, et qui continuera à être ma plus riche aventure.

Je suis aujourd’hui « Sujet » au sein de la hiérarchie de la compagnie. Je travaille avec des danseurs incroyables, des artistes époustouflants, qui me nourrissent chaque jour ; tout cela contribue à mon épanouissement dans ce que j’ai toujours aimé faire, danser.

Car c’est là qu’à toujours résidé ma volonté de continuer, de travailler et d’aller toujours plus loin. Au-delà de toute envie de réussir, de désir de satisfaction ou d’ambition, de reconnaissance et de fierté ; cette pulsion, inhérente à ma personnalité depuis toujours, à utiliser mon corps comme outil d’expression, comme moyen de voyager à travers l’espace, le temps, les histoires, les personnages, les hommes et les femmes, à travers soi. Le langage lui-même n’a pas cette faculté à témoigner autant de la beauté du monde et de l’humanité dans sa complexité, dans ce qu’elle a de plus infâme à ce qu’elle a de plus pure. Je dirai finalement que, par la danse comme par beaucoup d’autres formes artistiques, on arrive, pendant certains instants suspendus au-dessus de toute réalité socioculturelle, de lieu ou de temps, à lever le voile, et à effleurer l’impalpable. Ce qui nous entoure, qui fait ce que nous avons été, ce que nous sommes, et ce que nous pouvons devenir. Cette sensation est tellement grisante ! Au point d’en devenir addict, voire religieusement fervent. Et pour rien au monde je ne m’en priverai. Tant que j’en ai la force et le courage...

Alors bien sûr, je ne mets pas en lumière les périodes de doutes et de démoralisation que j’ai pu traverser, comme toute personne choisissant ce chemin. Mais c’est tellement dérisoire comparé à tous les moments de béatitude et de jouissance que j’ai pu vivre en dansant, que ce soit sur scène, en studio, chez moi, ou ailleurs...

J’oublie également de parler de l’importance du partage qui a lieu avec le public, sans qui l’histoire est racontée à un mur de pierre. C’est le public qui crée l’artiste, et c’est ensemble qu’ils vont dessiner les traits d’une émotion, les contours d’une larme ou les soubresauts d’un frisson, modelant avec la sensibilité qui est propre à chacun ; la silhouette d’un souvenir perdu, un amour de jeunesse oublié, un deuil à apaiser, le feu d’un espoir qui était éteint…

Alors, quand parfois je me sens un peu perdu, je pense à tout ça, je pense à la chance que j’ai d’avoir la possibilité de vivre de ma passion et de mon art, et je pense à ce petit garçon qui mettait de la musique dans la chaîne hi-fi de ses parents et qui se mettait à bouger, timidement d’abord, puis de façon de plus en plus fluide, à danser, jusquà en perdre la notion de gravité, mais toujours en dansant.

Germain Louvet, le 24 juin 2015

 

Germain Louvet 2005

« Ma première année à l’École de danse, en 2005. »

 

Germain Louvet 2009

« Les Sept Danses grecques de Maurice Béjart, au spectacle de l’École de danse,

un moment de pur bonheur, autant dans le travail que sur scène. En 2009. »

 

Germain Louvet 2010

« Aux démonstrations de l’École de danse, en première division,

avec Jacques Namont comme professeur. En 2010. »

 

Germain Louvet 2011

« Mon premier concours annuel de promotion. Colas, dans

La fille mal gardée de Spoerli, en 2011. Copyright : Sebastien Mathé. »

 

Germain Louvet, Le Lac des Cygnes

« Le concours de promotion pour monter Sujet. Le Prince Siegfried dans

le Lac des Cygnes de Noureev. Copyright : Sebastien Mathé. »

 

Germain Louvet, Caligula, I

« Spectacle Jeunes Danseurs. Incitatus dans Caligula de Nicolas Le Riche,

avec Alexandre Gasse. Une rencontre exceptionnelle avec un monstre sacré

de la danse et de la scène, Nicolas... En 2014. Copyright : Isabelle Aubert. »

 

Germain Louvet, Caligula, A

« Copyright : Agathe Poupeney. »

 

Germain Louvet et Léonore Baulac, Casse-Noisette, S 

 

Germain Louvet, Casse-Noisette, S

« Premier rôle de soliste. Drosselmeyer/le Prince dans Casse-noisette de Noureev, avec la merveilleuse Léonore Baulac dans le rôle de Clara. Une expérience inoubliable qui ne donne qu’une envie : en vivre d’autres...

Le travail avec Aurélie Dupont comme maître de ballet a été une de mes aventures les plus enrichissantes, tant la personne et l'artiste est généreuse et sensible. Cette rencontre aura marqué un tournant dans mon évolution artistique. 2014. Copyright : Sebastien Mathé. »

 

Germain Louvet, Casse-Noisette, I

 

Germain Louvet, Casse-Noisette, I

« Copyright : Isabelle Aubert. » 

 

Germain Louvet, Mad Rush

« Mad Rush de Sébastien Bertaud, avec Charlotte Ranson, 2015. »

 

Germain Louvet, Julien Benhamou

« Shooting avec Julien Benhamou. Copyright : Julien Benhamou. » 

 

Germain Louvet, Polaroïd, M

 

Germain Louvet, Les Danseurs, M

« Premier polaroïd du photographe Matthew Brookes, avant une magnifique collaboration

qui a abouti à la sortie du livre Les Danseurs, d’abord en édition limitée (Colette)

avant sa sortie officielle en septembre. 2014. »

 

Son actu...

Germain Louvet sera sur scène à partir du 22 septembre dans la nouvelle création de Benjamin Millepied, lors de la soirée d'ouverture de la saison Robbins/Balanchine/Millepied. Le même soir, il sera remplaçant du rôle principal pour Opus 19 / The Dreamer, de Jérôme Robbins.

Toujours en septembre, il figurera, au côté d’Hanna O’Neill, dans une vidéo présentée sur la nouvelle surface multimédia de lOpéra de Paris, 3ème Scène. La chorégraphie est de Benjamin Millepied, la musique signée Nico Muhly, le tout réalisé par Jacob Sutton.

 

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Vous pouvez retrouver Germain Louvet...

28 novembre 2025

Frédéric Quinonero : « Michel Jonasz a choisi de croire que la vie pouvait être belle... »

Frédéric Quinonero, biographe d’artistes, compte depuis pas mal d’années maintenant parmi les interviewés réguliers de Paroles d’Actu. Lorsqu’il m’a parlé, il y a quelques mois, de son prochain ouvrage à venir, consacré à Michel Jonasz, je ne savais pas forcément si un article suivrait dans ces colonnes. Le personnage de Jonasz m’était plutôt sympathique a priori, mais je connaissais finalement bien peu son œuvre. Et je n’étais pas certain d’être totalement chaud à l’idée de me plonger dans sa bio.

 

Finalement j’ai lu Mister Blues (L’Archipel, novembre 2025), redécouvert, en texte(s) et en musique, la patte originale de l’artiste, et peut-être plus important encore, été séduit par l’humanité, par l’optimisme même de cet homme dont la famille a pourtant traversé les pires épreuves du 20è siècle. Un ouvrage rare (on a très peu raconté Michel Jonasz), instructif et honnête dans son approche, qui intéressera à coup sûr les fans et les amateurs de Mister Swing, actuellement en tournée. Merci à Frédéric Quinonero pour cette nouvelle interview, réalisée fin novembre. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU.

Frédéric Quinonero : « Michel Jonasz

 

a choisi de croire que la vie

 

pouvait être belle... »

Michel Jonasz, Mister Blues (L’Archipel, novembre 2025)

 

Pourquoi avoir choisi de consacrer cette nouvelle bio à Michel Jonasz ? Quelle place tient-il dans ta vie, et comment expliques-tu que personne n’ait jamais vraiment raconté la sienne jusque là ?

 

Le fait qu’il n’existait pas de livre consacré à sa carrière – tu remarqueras que je ne dis pas «  biographie  » – a justifié ma décision de le faire. Ça permet une plus grande liberté. La voie est ouverte, elle n’a pas été balisée. Et c’est très excitant aussi de partir seul à l’aventure, sans livres comme repères. Essuyer les plâtres, défricher le terrain. Parce que cette période-là, de recherche et collecte d’archives, est la plus passionnante dans mon travail. Quant au sujet «  Jonasz  », il revenait souvent dans les propositions qu’on me faisait et dans mes envies. J’ai beaucoup écrit sur les artistes qui ont marqué mon enfance, et j’ai ensuite abordé ceux qui ont bercé mon adolescence. Mes années lycée, quand j’ai commencé à découvrir des chanteurs à textes, dont l’œuvre a un sens et se prête à l’analyse et à la réflexion. Avec des textes qui racontent l’artiste, ce qui est l’idéal pour un biographe. Jonasz est de ceux-là. Avec Souchon, Le Forestier, Clerc, Renaud, etc. Ils ont marqué une époque. J’ai beaucoup écouté l’album live au Théâtre de la Ville (1978), puis le live au Palais des Sports (1985) — deux albums mythiques. J’aimais aussi le personnage, ses valeurs humaines et idéalistes. Même si je le connaissais peu. J’ai aimé aller à sa découverte. Pourquoi personne ne l’a fait avant moi  ? Sans doute parce qu’il ne le souhaitait pas lui-même — il me l’a fait savoir —, et parce qu’il a toujours pris une certaine distance vis-à-vis de la célébrité, au point que sa carrière depuis les années 1990 s’est déroulée de façon presque marginale, sans tube. 

 

Comment continue-t-on un tel projet justement, lorsque la personne qui en est le sujet exprime clairement son souhait qu’il n’y ait pas de livre sur elle ?

 

On le continue ou pas. On peut décider d’arrêter, tout dépend de l’échange avec l’artiste, s’il y a échange. En général, il n’y en a pas. Ce que je regrette. Pour un souci d’équilibre et de valeur humaine. L’équilibre repose sur la confiance et l’artiste ne peut être rassuré (ou pas) que s’il y a rencontre et échange. Par ailleurs, je peux comprendre son point de vue, à condition qu’il fasse l’effort de se mettre aussi à ma place. Donc on continue parce qu’on est engagé par contrat. Puis surtout parce qu’écrire, en plus de la chanson, est une passion, une respiration nécessaire, et qu’on n’a pas la possibilité de l’exercer autrement. Et comme l’artiste, lui, exerce un métier public, on a tout à fait le droit de porter un regard analytique sur sa carrière.  Sa façon d’exprimer ensuite son désaccord sera d’ignorer le livre à sa sortie et de faire en sorte qu’il n’ait aucune visibilité dans les médias. C’est pourquoi les ventes de ce genre de livres «  non autorisés  » (ou «  nono  », comme je dis) ne sont jamais mirobolantes. C’est dommage car ils se conçoivent généralement sans malveillance, à partir d’une même passion pour la chanson.

 

Comment t’y es-tu pris pour le recueil de témoignages ?

 

Comme je le fais d’habitude, en recueillant un maximum d’interviews dans la presse et dans les médias, en consultant les documents sonores et visuels de l’INA. Et pour dynamiser le récit, en contactant quelques témoins qui me racontent leur expérience et des anecdotes avec l’artiste. Je vais à la pêche tous azimuts du moindre détail, du plus petit élément qui va s’imbriquer dans mon récit. Comme un môme qui fait un puzzle.

 

L’histoire de sa famille est intimement liée à celle de cette Europe de l’Est ballottée par les vents mauvais du 20e siècle. Il en est resté quelque chose en lui, profondément, dans la mélancolie à laquelle on l’associe comme dans son optimisme sincère ?

 

Michel Jonasz est fatalement héritier d’un lourd passé familial, en particulier du côté maternel où presque tous ont été déportés et assassinés par les nazis. Tout en poursuivant la quête de ses racines et la trace de ses ancêtres, il a choisi de croire en effet que la vie pouvait être belle et porteuse de joie, d’allégresse. Comme sa mère qui chantait tout le temps dans sa cuisine, il y a au plus profond de son être — legs familial — cet optimisme qu’ont généralement les gens déracinés qui ont connu le pire. Et toute son œuvre artistique, portée par son vibrato aux accents tziganes, va véhiculer ces notions indispensables d’amour et de fraternité, sans lesquelles il n’y a plus d’espoir possible.

 

Il a été des artistes de son temps, a connu le Golf Drouot, etc., mais sa musique s’est rapidement singularisée. Qu’est-ce qui l’a amené au blues, au jazz et à la soul ? Là encore les origines, et l’idée que le blues, ça matchait bien aussi avec le fait d’être juif en Europe de l’Est ?

 

Oui, le blues est là depuis toujours, il coule dans ses veines comme le sang tzigane. C’est pourquoi j’ai appelé ce livre Mister Blues, et non pas le plus évident Mister Swing – dont il a raconté «  la fabuleuse histoire  » (1988). Musique hongroise et blues sont très proches. Puis, le blues de Piaf le bouleverse un soir à l’Olympia, où son père l’a emmené. Il découvre le génie de Brel, la poésie de Brassens, la fougue de Ferré… Mais comme tous les jeunes, il s’emballe pour la musique de son âge. Dans les années 60, c’est le rock venu d’Amérique, le rhythm’n’blues. Rythme et blues. Jonasz, fidèle du Golf Drouot, vient de trouver sa voie. Car contrairement à ce que l’on se figure parfois, à cause de son plus gros succès discographique, La Boîte de jazz (1985), Michel Jonasz est un enfant du rock !

 

>>> La Boîte de jazz <<<

 

Il y a eu avant lui des Django, des Trenet ou des Nougaro qui ont fait découvrir au public francophone des sonorités qu’il ne connaissait pas forcément en français. Quelles sont à cet égard les influences évidentes de Jonasz, et a-t-il apporté véritablement quelque chose de nouveau dans la chanson française des années 70 et 80 ?

 

Son originalité musicale réside en ce mélange de genres que je viens d’évoquer, ajouté à sa voix mouillée comme les sanglots d’un violon. Adolescent, il reçoit la musique de Ray Charles comme un révélateur – What’d I Say qui surgit du juke-box dans un bar et qui lui donne envie de taper sur un piano. Plus tard, lorsqu’il lira dans l’autobiographie de Ray Charles que, selon lui, seuls les Noirs et les Juifs ont une légitimité à chanter le blues, il se sentira béni du dieu de la soul. Le rock et le rhythm’n’blues vont libérer son énergie et son élan créateur au sein de groupes sur différentes scènes parisiennes, en particulier le Golf Drouot, où il croise Johnny, Eddy et les jeunes rockeurs qui bousculent le paysage musical français. D’abord pianiste, puis chanteur, il fait ses armes en empruntant les succès de Little Richard, Otis Redding, Wilson Pickett ou James Brown. Jusqu’à ce qu’il invente un blues à la française. Une couleur bien à lui, qui trouve l’essentiel dans l’émotion. Qui puise sa force dans son histoire personnelle. Ses compositions d’abord le singularisent, puis son écriture, ainsi que sa voix bouleversante et son aptitude à faire swinguer les mots. Il s’impose rapidement comme un de ces artistes qui comptent, parce qu’ils s’inscrivent dans une famille musicale tout en ne ressemblant à personne.

 

Quels titres de Jonasz sont les plus significatifs de ce que sera à ton avis son empreinte ?

 

De Mister Swing je retiens bien sûr La Boîte de jazz et Joueurs de blues. Ceux qui, comme moi, se laissent envoûter par la voix mouillée de Mister Blues garderont au cœur Guigui, Les Fourmis rouges, Les Odeurs d’éther, Tombent les feuilles, Le Boléro… Certains titres, seuls, donnent le frisson : J’veux pas qu’tu t’en ailles, Celui qui t’aimait c’était moi. Et, bien sûr, resteront dans la mémoire collective Les Vacances au bord de la mer, Super Nana, Dites-moi, Je voulais te dire que je t’attends.

 

>>> Les Fourmis rouges <<<

 

On redécouvre dans ta bio à quel point Jonasz prend aussi plaisir à être comédien, peut-être autant que chanteur. Il semble aimer jouer la comédie même si souvent, on l’emploie dans des rôles qui font écho au passé des siens. Lui-même a écrit et composé un spectacle touchant à cet égard, basé sur la vie de son grand-père. Il y a chez lui, au-delà de l’amusement qu’il peut ressentir dans ces exercices, une vocation de passeur de mémoire ?

 

Il a commencé sur scène au théâtre. Adolescent, il a fréquenté pendant près de trois ans le cours d’art dramatique de Guy Kayat à la Maison des jeunes et de la culture de la porte de Vanves. Pour la première fois, il a éprouvé cette sensation électrisante de jouer et d’être regardé par un public. Ce plaisir à la fois narcissique et généreux ne l’a jamais quitté. Plus tard, on lui donnera souvent à jouer des personnages dont l’histoire fait écho à la sienne. Comme celui du Poète juif assassiné, dans l’adaptation au cinéma du livre d’Élie Wiesel. Il joue comme il respire, par un élan physique, l’impulsion d’un combat personnel. C’est le cas lorsqu’il décide d’incarner son grand-père maternel et de lui faire dérouler son histoire lors de ses derniers instants à Auschwitz. Pour lui donner corps et vie, lui dont il ne reste aucun trace, pas même un nom inscrit dans un Mémorial. Parce que pire que la mort il y a l’oubli.

 

Est-ce que le comédien Jonasz ressemble au chanteur Jonasz ?

 

Jonasz est acteur en permanence, même quand il chante. Sur scène, entre deux chansons, il se raconte. Comme dans un one-man-show.

 

On comprend également combien Jonasz est engagé, pour la planète et pour l’humain, et optimiste envers et contre tout. C’est rafraîchissant par les temps qui courent de voir qu’il y a encore des gens comme ça...

 

Oui, son optimisme est touchant. Notamment quand il prétend que l’être humain est foncièrement bon. Je pense plutôt le contraire, qu’il est fondamentalement mauvais, et que la vie est une lutte permanente pour ne pas céder à cette part de méchanceté en nous. Jonasz refuse le discours politique, mais l’effort permanent pour ne pas céder à la haine c’est peut-être une façon de se maintenir à gauche. On retrouve au fil de son œuvre un idéal humaniste, des valeurs d’union et de partage. Avec une conscience écologique pour sauver la planète et ses occupants.

 

Si tu pouvais lui poser une question, les yeux dans les yeux, ce serait quoi ?

 

Je n’ai pas vraiment de question… En dehors de la chanson, je suppose que l’ésotérisme nous rapprocherait. Je lui parlerais de ça, sans doute.

 

Michel Jonasz en trois mots ?

 

Émouvant, joyeux et lumineux.

 

>>> Dites-moi <<<

 

Tu as donné il y a quelques semaines une conférence sur ton métier de biographe, que tu exerces depuis une quinzaine d’années. C’était intéressant, de raconter un peu ce qu’on fait auprès d’un public de lecteurs, de curieux ?

 

C’est toujours intéressant de rencontrer ses lecteurs ou les curieux qui peuvent le devenir. Et il est amusant de constater que ce sont souvent les mêmes questions qui reviennent, sur le comportement des artistes, la relation qu’on a avec eux en tant que biographe, notre légitimité, etc. L’intérêt c’est de pouvoir parler de chansons, et éviter le people. Comme dans mes livres.

 

Est-ce que tu dirais qu’exercer ce métier aujourd’hui, c’est plus compliqué qu’à tes débuts ?

 

J’y prends le même plaisir et j’en supporte la même frustration qu’à mes débuts. Avec deux inconvénients en plus  : les livres se vendent moins, en particulier les bios de chanteurs, donc on s’interroge de plus en plus sur l’avenir, comment on va faire, si on continue ou si on fait autre chose, et quoi  ?

 

>>> La Maison de retraite <<<

 

La fiction, c’est quelque chose que tu as envie d’explorer un peu plus encore ?

 

Bien sûr. Je viens d’ailleurs de terminer l’écriture d’un nouveau roman. Comme je n’ai plus trop d’espoir en la possibilité d’intéresser un éditeur dans ce domaine, je pense que je vais l’autoéditer. Sous mon label de La Libre Édition.

 

Tes autres projets et surtout tes envies pour la suite ?

 

En plus du roman dont je viens de te parler et pour lequel je n’ai pas encore prévu une date de sortie, je prépare un livre sur Julien Clerc pour les éditions Mareuil. Et je prévois de fêter mes 20 ans de biographe, avec une reprise de mon éphéméride Johnny Hallyday (mon premier livre, en 2006). Pour les fans.

 

Un dernier mot ?

 

Résistance !

 

 

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30 décembre 2024

Bernard Violet : « Delon a façonné un personnage dont il a fini par devenir prisonnier »

La disparition, à 88 ans, d’Alain Delon au cœur de l’été fut à l’évidence un des évènements marquants, sur le plan culturel, de cette année 2024 qui s’achève. Delon, c’était un grand acteur, mais c’était aussi un magnétisme étonnant, que n’expliquait qu’en partie son physique avantageux. J’ai eu il y a un peu plus de trois mois la chance d’interviewer Samuel Blumenfeld, critique cinéma au Monde, pour un regard conjoint - et critique - sur les carrières cinématographiques d’Alain Delon et de Jean-Paul Belmondo.

 

Pour ce dernier article de l’année (sans doute), je vous propose le fruit d’un autre entretien, différent : l’objet en est toujours Delon, mais vu cette fois, principalement à travers le prisme non de son œuvre, mais de sa vie - à supposer que l’un et l’autre puissent être distingués. Pour ce faire, j’ai lu Les derniers mystères Delon (Robert Laffont, novembre 2024), un ouvrage très documenté, une véritable enquête qui a pas mal fait parler il y a quelques semaines. Dans la foulée, j’ai pu interviewer son auteur, Bernard Violet. Et je dois dire que ce biographe, redouté des grandes stars, s’est montré avec moi d’une grande gentillesse, je l’en remercie.

 

Si vous voulez en savoir plus sur Delon, qui fut dans sa jeunesse un des personnages les plus fascinants de la culture française, mieux en connaître le clair ET l’obscur, alors ce livre est fait pour vous. Bonne fin d’année à toutes et tous ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (fin décembre 2024)

Bernard Violet : « Avec le temps,

 

Delon a façonné un personnage dont

 

il a fini par devenir prisonnier »

Les derniers mystères Delon (Robert Laffont, novembre 2024).

 

Bernard Violet bonjour. Y a-t-il eu des hésitations, de votre part et de celle de votre éditeur, avant la parution de ces Derniers Mystères Delon ? La version publiée est-elle exactement celle que vous aviez écrite, celle que vous avez voulue ?

 

En 2000, les premiers Mystères Delon s’étaient imposés comme un best-seller, dépassant la barre des 100 000 exemplaires vendus. Pourtant, ils ne racontaient pas toute l’histoire. Je n’avais pas pu en effet tout écrire, par crainte de représailles judiciaires de la part du très procédurier Samouraï.

 

Près de 25 ans plus tard, une nouvelle version, intitulée Les Derniers Mystères Delon, a finalement vu le jour chez Robert Laffont. Mon éditeur a peut-être misé sur mon regard expérimenté pour apporter une perspective inédite. Ce livre est très différent du précédent, tant par son style que par sa tonalité. Plus distanciée, la nouvelle biographie n’hésite pas à manier l’humour, tout en dévoilant de nombreux faits inédits sur la star et son entourage, toujours omniprésents dans l’actualité.

 

De nombreux commentaires post-parution ont mis l’accent sur la bisexualité d’Alain Delon dans sa jeunesse, point que d’ailleurs vous n’affirmez pas catégoriquement mais que vous estimez probable sur la base d’un faisceau d’indices et de témoignages. Les réactions vous ont-elles surpris, et en quoi pensez-vous que cette bisexualité si elle est avérée dit quelque chose de Delon, et pas uniquement de sa vie intime ?

 

L’une des révélations phares de la nouvelle biographie a en effet fait grand bruit : la bisexualité d’Alain Delon. Bien que connue de certains cercles, cette réalité n’avait jamais été exposée publiquement. C’est Le Parisien/Aujourd’hui en France qui, à la sortie du livre, a choisi de mettre en lumière cet aspect. Mais les autres médias se sont contentés de reprendre cette information sans même lire mon ouvrage. La paresse journalistique…

 

Quoi qu’il en soit, mes affirmations reposent sur plusieurs témoignages recoupés et fiables. En même temps, soyons clairs : Delon était un adulte consentant, libre de ses choix. Mais, à l’époque, il lui était impensable de parler de sa bisexualité. Cela aurait grandement contredit l’image qu’il projetait : celle d’un symbole absolu de la virilité.

 

Au-delà des témoignages que j’ai recueillis, il y a aussi celui d’un biographe de Romy Schneider confirmant cette orientation en se basant sur des confidences reçues de proches de l’actrice. Aujourd’hui, je peux également vous révéler une anecdote et marquante provenant d’une amie intime de Nathalie Delon, qui avait écrit au juge lors de l’enquête sur l’assassinat en 1968 de Stevan Markovic, l’homme à tout faire de l’acteur.

 

Dans ce témoignage, l’amie rapporte une scène troublante survenue lors d’un déjeuner chez Alain Delon. « Avant de passer à table, Alain s’était enfermé dans son bureau avec un homme surnommé Jeannot le Corse. Après son départ, une dispute a éclaté entre Alain et Nathalie. Furieuse, elle a hurlé : ‘‘Tu n’es qu’un jaloux, un pauvre type. J’ai fait de toi un homme, alors que tu n’étais qu’un pédéraste !’’ Alain, imperturbable, a continué son repas comme si de rien n’était. »

 

Ce moment, chargé de tension, illustre l’ambiguïté d’un personnage qui a toujours cultivé le secret, mais dont chaque révélation éclaire un peu plus les zones d’ombre.

 

La beauté rare d’Alain Delon jeune, le magnétisme qui était le sien l’ont évidemment servi. Mais cette beauté a-t-elle été aussi, au cours de sa vie, comme un cadeau empoisonné ? 

 

Alain Delon, figure mythique du cinéma, a mené une existence marquée par la complexité et les contradictions. Cette double, voire triple vie, qu’il a adoptée aura contribué à mon sens à un mal-être profond perceptible par ceux qui l’entouraient. Il se mentait à lui-même et donc aux autres. Était-ce par crainte de confronter sa véritable nature ? Pourtant, sur le thème de l’amour, il s’est souvent montré audacieux, clamant qu’ « en amour, tout est permis ».

 

Delon avait compris très tôt que son physique avantageux était une arme puissante, autant auprès des femmes que des hommes. Il en a tiré parti tout en s’imposant par son intelligence, son ambition et son acharnement au travail. Cela lui a permis de collaborer avec des cinéastes de renom pour des œuvres devenues des classiques. Toutefois, cette beauté s’est parfois révélée être un fardeau, notamment lorsqu’il a cherché à s’en affranchir, comme dans Le Professeur de Valerio Zurlini (1972).

 

>>> Le Professeur <<<

 

Delon a vous le suggérez voulu réécrire son histoire, sans doute pour mieux écrire sa propre légende. À quels sujets cela est-il le plus évident ? L’Indochine par exemple ?

 

Comme beaucoup de célébrités, Delon a souvent enjolivé sa propre histoire. Il aimait inventer des récits valorisants, comme celui de son passage en Indochine, où il fut pourtant renvoyé de la Marine pour indiscipline et chapardages. Des anecdotes qu’il aurait parfois puisées dans des livres, une pratique qu’il partage avec d’autres comédiens. François Périer, par exemple, avait intitulé ses mémoires Profession : menteur.

 

Cependant, chez Delon, ce phénomène va plus loin. Avec le temps, il a façonné un personnage qu’il a fini par incarner pleinement, jusqu’à en devenir prisonnier. Reste à savoir s’il a choisi des rôles à son image – souvent des rebelles ou des truands – ou s’il a cherché à ressembler à ses personnages, brouillant encore davantage la frontière entre l’homme et l’acteur.

 

Parmi les témoignages très intéressants de votre ouvrage, celui de France Roche, avec notamment cette phrase très parlante que j’ai relevée : "À ses débuts il faisait la cour à tout le monde. Il pensait évidemment à sa carrière. Lorsqu’il a estimé être arrivé, il est devenu infect." C’est aussi votre analyse ?

 

France Roche, critique acerbe, résumait Alain Delon en des termes tranchants. Elle n’était pas la seule. À travers mes nombreuses rencontres, j’ai noté que beaucoup admiraient l’acteur, mais beaucoup moins l’homme. Une opinion partagée jusque dans son propre entourage professionnel.

 

Conscient très jeune du pouvoir de la séduction, Delon a appris à manipuler : flattant les vanités, comblant les attentes avec des cadeaux somptueux. Mais derrière cette façade de conquérant se cachait un individualisme assumé.

 

L’utilisation de la troisième personne pour parler de lui-même – une habitude née en 1969 avec Borsalino – illustre cet égotisme. C’est à cette période qu’il adopte une posture plus dure et intransigeante, marquée par une personnalité parfois cassante.

 

Vous développez des éléments au moins aussi instructifs que sur sa bisexualité présumée, à propos de ses rapports personnels, notamment avec, disons cela pudiquement, de "mauvais garçons". Si l’on doit reconnaître une qualité, un trait honorable à Delon, c’est sans doute sa grande fidélité en amitié. Ses amitiés l’ont sans doute bien servi à ses débuts. Ont-elles pu lui nuire par la suite ?

 

Dès sa jeunesse, Delon a entretenu des relations étroites avec des voyous, animées par un goût de la transgression et le besoin de combler l’absence d’un père. L’image paternelle, rapidement effacée par une mère autoritaire, aurait laissé un vide qu’il a cherché à combler dans ces amitiés à la fois viriles et dangereuses.

 

Son cercle s’est ensuite élargi à des figures issues des milieux yougoslaves, des hommes aussi charismatiques qu’encombrants. Parmi eux, son « ami » Stevan Markovic devenu maître chanteur, aura été l’un des plus problématiques. Leur relation, mêlant fascination et conflit, faillit faire basculer la carrière de l’acteur dans le chaos. Autant de révélations qui contribuent à éclairer les multiples facettes d’une légende du cinéma, oscillant entre lumière et ombre, entre gloire et abîme.

 

Vous proposez d’ailleurs un long développement sur la fameuse affaire Markovic, et faites un tour complet me semble-t-il des pistes étudiées par la justice, avec notamment un témoignage riche du principal suspect du meurtre, François Marcantoni. Sans jamais trancher complètement au final, pas plus que la justice elle-même n’a tranché. Avez-vous à ce sujet une intime conviction ? Delon, qu’il ait été impliqué ou non, a-t-il eu à payer pour les graves retombées politiques qu’elle a eues ?

 

Par honnêteté intellectuelle, j’expose tous les éléments de l’affaire Markovic que j’ai réussi à réunir. Au final, près de 2000 pages et PV et autres rapports judiciaires. Mais ma conviction personnelle est claire :  Delon aurait été victime d’un chantage au sexe, orchestré par Markovic. L’objet du chantage ? Une photo compromettante montrant l’acteur dans les bras d’un jeune prostitué homosexuel, dont le témoignage, long et détaillé, est rapporté dans le livre.

 

Selon ma thèse, Delon, homme de caractère, n’aurait pas cédé à ce chantage. Le rôle d’exécutant d’une punition qui aurait dégénéré serait revenu à Marcantoni. Mais par humilité, je dois aussi avouer que  la vérité définitive, si elle existe, est enterrée avec les protagonistes.

 

>>> Notre histoire <<<

 

Je rebondis sur la phrase de France Roche. À peu près après l’affaire Markovic, après Le Cercle rouge, Delon semble vouloir prendre un contrôle nouveau sur sa carrière. Dès lors il ne fera plus vraiment de grand film, à l’exception de Monsieur Klein et peut-être de Notre histoire. L’égo hypertrophié de l’acteur-producteur (et j’ajoute, businessman plus ou moins avisé) Delon a-t-il été néfaste à sa carrière d’acteur, ou bien imputez-vous ce déclin à un changement dans l’écosystème cinématographique (la disparition d’une génération de cinéastes avec lesquels Delon était plus en phase) ?

 

Delon a brillé sous la direction de réalisateurs d’exception comme Luchino Visconti et René Clément. Pourtant, à partir du moment où il a voulu cumuler les rôles de comédien, réalisateur et producteur, la qualité de ses films a décliné. Par ailleurs, il ne s’est pas rendu compte que le public ne voulait plus de lui, avec pour exceptions notables quelques œuvres qui ont marqué les esprits : Monsieur Klein en effet, et Notre histoire.

 

Quel regard portez-vous, comme biographe et comme spectateur, sur sa carrière, qui au moins pendant les 15 ou 16 premières années, fut remarquable ? L’a-t-il globalement bien menée, avec toutes les nuances apportées plus haut ? Quel est le Delon qui vous "parle" le plus, et quels sont ceux de ses films que vous ajouteriez volontiers à votre panthéon ciné perso ?

 

Les dix premières années de sa carrière, commencée en 1958, demeurent un sommet inégalé, et plus précisément  jusqu’au Samouraï de Jean-Pierre Melville. Un chef d’œuvre grâce à la sobriété des dialogues et son esthétique maîtrisée. Et un rôle magistralement interprété qui a inspiré la fameuse critique de François Mauriac : « Alain Delon ne parle jamais si bien que quand il se tait. »

 

>>> Le Samouraï <<<

 

Alain Delon n’était pas le personnage public qui, spontanément, inspirait la plus grande sympathie. Mais on ne pouvait que la ressentir pour lui, à la fin de sa vie, le sachant très malade et déprimé, avec comme climax pathétique la guerre de succession que se sont livré ses enfants de son vivant. Delon à son crépuscule était touchant, bien malgré lui. Est-ce qu’à d’autres moments de sa vie, cette jeunesse où il se cherche, ou sa première grande histoire d’amour avec Romy Schneider, il vous a touché ?

 

La fin de vie de l’acteur, que je qualifie de « pathétique », pose question. Pourquoi ce choix d’avantager sa fille au détriment de ses deux fils ? Pour moi, une décision d’autocrate devenu star.

 

En revanche, son idylle avec Romy Schneider reste l’un des épisodes les plus fascinants de sa vie privée. Ces deux-là surnommés « les petits fiancés de l’Europe » formaient un couple apparemment idyllique, mais l’amour d’Alain était-il sincère ? J’émets des doutes. Notamment à travers les tensions, les disputes, et autres épisodes troublants qu’on m’a rapportés. Ou à l’image de cette « partouze » à Megève en 1961 que rapporte une note policière inédite évoquant une soirée agitée à l’hôtel du Mont d’Arbois, réunissant Delon, Schneider, et six Yougoslaves, avec à la clé, deux lits cassés et une facture réglée par l’acteur.

 

Même dans les colonnes de Paris Match, les critiques sur le tandem furent parfois acides. Ainsi lorsque Michel Clerc, grande plume de l’hebdomadaire, écrit dans un large portrait de Rocco/Delon : « Romy Schneider, folle de lui, devient son esclave, la fiancée, la couverture romanesque dont il a besoin pour faire pleurer les chaumières. »

 

Y a-t-il encore à vos yeux, de vrais mystères Delon ?

 

Je pense que d’autres révélations vont émerger, moins sur le talent du Guépard que sur ses zones d’ombre. Le pire est peut-être à venir.

 

Si vous aviez pu faire face à Delon, un échange entre quatre yeux, et si alors vous aviez pu lui poser une question une seule, quelle aurait-elle été ?

 

Johnny Hallyday, à qui je demandais en 2003 l’épitaphe qu’il aimerait voir figurer sur sa pierre tombale, m’avait répondu, levant son étonnant regard bleu avant d’articuler d’une voix nette : "Rappelez-vous de moi comme d’un homme sincère". Et vous Alain Delon, pourriez-vous faire vôtre cette magnifique formule de Johnny ?

 

Trois adjectifs pour définir au mieux cet Alain Delon que vous avez tant étudié, et tel que vous croyez l’avoir compris ?

 

Le comédien : surdoué. L’homme : charmeur et démoniaque. Une double facette qui continue de fasciner et d’interroger.

 

Vos projets et surtout vos envies pour la suite ?

 

Je travaille sur de nouveaux éléments que j’ai recueillis ces dernières semaines et qui enrichiront une future réimpression de mon ouvrage. Des détails inédits, des pistes non explorées, et des secrets encore bien gardés, à commencer par ceux que je vous ai livrés aujourd’hui. De quoi peut-être relancer le débat autour du personnage magnifique et complexe que fut Alain Delon.

 

Selfie raté, dixit son auteur, mais néanmoins sympathique !

 

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7 octobre 2025

Marion Pilat : « Il faut choisir la difficulté qui vous rendra le plus heureux ! »

Il est parfois des rencontres qui, sur le moment, sont incontestablement sympathiques, mais auxquelles on n’imagine pas forcément de suite. Travaillant pour Easydis, la filiale logistique de Casino, j’en ai croisé, du monde, surtout des intérimaires, de passage pour quelques semaines ou quelques mois. Parmi eux, au printemps 2021, une certaine Marion Pilat : nous n’étions pas plus proches que cela au taf, mais nos quelques conversations m’ont fait comprendre qu’elle voulait entreprendre de longs voyages, plus en tant qu’aventurière qu’en tant que touriste lambda. Et ça, forcément ça m’avait plu, en tout cas intrigué. Alors, comme souvent dans ces cas-là, on avait échangé les Facebook, pour prolonger un échange après sa fin de mission. Sachant que, la plupart du temps, on ne reprend pas les échanges interrompus.

 

Il y a quelques mois, j’ai vu passer des stories Facebook dans lesquelles elle documentait, avec talent, le grand trip qu’elle était en train d’accomplir en Amérique latine : les moments incroyables, les rencontres qui marquent, les galères aussi (et de galères elle a eu son lot). J’ai à cette occasion repris la discussion avec elle, et de fil en aiguille, je lui ai parlé de Paroles d’Actu. Je lui ai notamment présenté mon interview avec Sophie Mousset, voyageuse humaniste comme on en fait peu. J’ai proposé à Marion une interview, dans laquelle elle pourrait raconter un peu son parcours, son voyage (377 jours, entre septembre 2024 et septembre 2025), son état d’esprit et ses engagements. Et nous dire deux mots de l’asso qu’elle a créée il y a deux ans, Inamoroad. Je la remercie pour ses réponses, et pour son message, aussi généreux qu’inspirant ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (23/09-07/10/25)

Marion Pilat : « Il faut choisir

 

la difficulté qui vous rendra

 

le plus heureux ! »

PALLAY PUNCHO, PÉROU : LA RÉALITÉ

Photo représentative du voyage au global : beaucoup de montagnes, mon van,

la liberté, la spontanéité et les galères, mais le bonheur presque tout le temps.

Cette journée était un énième échec pour accéder aux montagnes colorées du Pérou.

Boue, éboulement, routes effondrées, j’avais dû m’arrêter sans pouvoir continuer,

mais finalement cette journée est un superbe souvenir...

 

 

Marion Pilat bonjour. Qu’aimerais-tu que l’on sache de toi avant d’aller plus loin dans la discussion ?

 

Hello ! Eh bien déjà, merci pour ta démarche, je me sens très privilégiée. Ce que j’aimerais qu’on sache avant tout, c’est que je ne suis pas une personne hors du commun. Je viens de la classe moyenne, je n’ai pas de talent particulier, je ne suis pas plus douée que quelqu’un d’autre. Mon parcours, c’est simplement le résultat d’une volonté profonde de réaliser mes rêves et d’une détermination à toutes épreuves. C’est quelque chose que tout le monde peut entreprendre.

 

D’où te vient ce goût pour les voyages, pas ceux qu’on fait comme un touriste du samedi au samedi, ceux qu’on fait, mieux qu’on "vit" comme un aventurier ? T’est-il venu sur le tas, ou aussi par des récits, des livres que tu aurais lus ?

 

Très bonne question. Je ne sais pas trop... Ce qui est sûr, c’est qu’il ne m’a pas été transmis, puisque personne dans ma famille proche, ni éloignée, ne voyage !

 

La piste des récits est vraiment très possible. J’ai toujours été une très grande fan d’aventuriers. Autant mes lectures se tournent souvent vers des récits inspirés d’histoires réelles, autant j’adore les histoires complètement irréalistes d’aventuriers et aventurières hors normes via le grand écran, et ça depuis toujours ! Indiana Jones, Lara Croft, La Momie, Pirates des Caraïbes, Mission Impossible, Voyage au centre de la terre… Ce sont des aventures qui m’ont profondément marquée, comme pour, j’imagine, beaucoup d’autres.

 

Ce qui m’a mis le pied à l’étrier, ce sont les colonies de vacances. Ma mère bénéficiait d’un très bon CE, qui nous permettait de partir en vacances pendant 3 semaines l’été, à moindre coût. Recevoir le catalogue, tourner ces feuilles de papier glacé et découvrir les programmes pour choisir la colo, c’était une sensation incroyable. Tu imagines, là, on te glisse un magazine dans les mains avec des pages entières de choix entre la colo équestre, celle où tu feras du quad, du surf, celle où tu resteras à un endroit paradisiaque ou celle où tu feras un voyage itinérant… Et ton seul rôle c’est de choisir une page et préparer ta valise. Aucune autre responsabilité, Incroyable. Bien sûr, j’ai rapidement compris que les voyages itinérants me correspondaient parfaitement, ils stimulaient ma curiosité, mon hyperactivité, mon besoin de changement perpétuel, de rencontres, et c’est de là que la passion du voyage est née. Après, pendant plusieurs années, j’ai voyagé surtout en couple. L’amour du voyage solo, je l’ai découvert un peu plus tard, quand j’avais 24 ans, après une rupture difficile.

 

MAP DU VOYAGE

Mon voyage a commencé au Brésil, en sac à dos, pendant 1 mois, le temps

que mon van traverse l’Atlantique sur un cargo et que je le retrouve en Uruguay.

Je suis d’abord remontée au Brésil pour aller découvrir les merveilleuses chutes

d’Iguazu, puis j’ai roulé sur l’interminable Ruta 3 argentine jusqu’au bout du monde :

Terre de Feu, Ushuaia. J’ai zig-zagé dans les Andes, entre le Chili et l’Argentine,

puis je suis remontée jusqu’en Colombie avant de remettre Zarsha (mon van)

sur un bateau, et de voyager à travers l’Amérique centrale jusqu’au Mexique.

La suite au prochain épisode en 2026...

 

Tu as arpenté, pendant pas mal de temps, les coins et les recoins de l’Amérique latine. Qu’est-ce qui t’a attirée dans cette zone-ci du monde en particulier ?

 

J’ai beaucoup hésité c’est vrai quant à la destination pour ce voyage ! En fait, au départ ce devait être un «  simple  » voyage en couple de 6 mois à travers l’Europe. Puis les choses ont changé : j’étais célibataire et alors, le champ des possibles s’est élargi. Il y a des pays qui m’attirent particulièrement partout dans le monde. En Amérique du Sud, la Bolivie et le Guatemala étaient en haut de la pyramide, mais je suis très attirée aussi par le Kirghizistan, par la Mongolie, l’Éthiopie… Sur chaque continent, j’ai une ou plusieurs destinations de rêve (rires).

 

Si j’ai fini par choisir l’Amérique du Sud c’est parce que c’est ce qui me paraissait le plus compliqué. Je suis jeune, énergique, je n’ai jamais choisis la facilité et j’ai toujours fini par sauter dans le grand bain, comme on dit. Alors, comme l’Atlantique à traverser c’est pas une mince affaire, j’ai foncé dans cette direction en me disant que l’Afrique et l’Asie pouvaient attendre encore un peu.

 

Qu’est-ce qui t’a le plus frappée lors de tes voyages jusqu’à présent ? On imagine que beaucoup des gens que tu as rencontrés ne roulaient pas nécessairement sur l’or... Dirais-tu que ces expériences t’ont ouvert les yeux comme nulle autre sur les réalités du monde ?

 

Alors mes yeux étaient déjà bien ouverts sur les réalités du monde. Avant ce voyage, je suis notamment allée en Égypte et au Pakistan, pour ne citer que ces deux pays, et je suis quand même assez engagée pour m’être intéressée au monde avant même de voyager. Mais ce qui est sûr, en effet, c’est que voyager te sort d’un narratif, ce n’est plus une histoire que tu lis, qu’on te raconte, c’est une vérité immédiate et contemporaine. Et pour le coup, je ne connaissais pas grand chose de l’Amérique latine. Je me suis renseignée lorsque j’ai entamé des recherches pour connaître la situation socio-économique des pays que j’allais traverser, dans l’objectif de mener des actions humanitaires pour améliorer les conditions de vie justement, via notre association Inamoroad.

 

J’ai cependant été très surprise de constater que dans ces pays là aussi, l’extrême pauvreté existe, et à large échelle. Je ne sais pas, dans mes a priori, c’était le cas en Afrique, en Inde, mais je ne croyais pas la situation si grave en Amérique latine. Il faut dire que quand on entend parler de l’Amérique latine, c’est surtout pour parler du Brésil, de la Colombie, on s’imagine les favelas en périphérie des villes, on se souvient de ces images aux contrastes de richesses saisissants dans nos livres d’histoire-géo… Mais ce que j’ai vu va bien au-delà de tout ça...

 

Peut être aussi parce que je voyage en van et que j’ai traversé les campagnes reculées de tous ces pays. Des millions de familles vivent dans des maisons de briques ou de terre, avec en guise de fenêtres de simples ouvertures, un toit de tôle ou parfois seulement de tissu, et pour seul aménagements le lit, le frigo et la cuisinière, parfois un canapé à l’extérieur, et toujours une ou deux chaises en plastique. Bien sûr, le sol reste en terre : ici, pas de dalle de béton, donc quand il pleut tout devient boue... Les chiffres donnent le vertige : 170 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, dont 66 millions en extrême pauvreté, c’est à dire l’équivalent de toute la population française qui n’aurait même pas de quoi se nourrir.

 

Quelques visages qui t’ont vraiment marquée à vie ?

 

Oh que oui ! En général, les humains qui nous marquent à vie sont ceux que l’on rencontre lorsque nous sommes vulnérables. C’est mon cas en tout cas.

 

Je pense notamment à Patricia, cette Argentine qui m’a tendue la main pendant que je désespérais, luttant contre ce que je croyais être des punaises de lit dans mon van. Elle m’a vu vider l’intégralité de mes affaires sur le trottoir en face d’une laverie et prendre d’assaut toutes les machines de ce commerce de quartier. Au lieu de me traiter comme une pestiférée, elle m’a invitée chez elle, présenté sa famille, offert une douche et un déjeuner, et même glissé des cadeaux souvenirs avant mon départ. Je crois que ce sont les premières larmes que j’ai versées, celles qui coulaient sur mes joues alors que mon van reprenait la route et s’éloignait de leur maison.

 

Toujours en Argentine, on m’a brisé les vitres de mon camion et je me suis retrouvée chez mon ami Hernan et sa famille pour plusieurs jours : je me suis sentie si bien entourée qu’une partie de mon cœur est vraiment restée là-bas avec eux...

 

Il y a aussi la famille de Ronald et Reina, des Vénézuéliens réfugiés en Colombie, sans papiers, mais qui ont construit un refuge très utile, que je suis venue aider avec l’association. Ce sont les personnes les plus généreuses, combatives, résilientes et aimantes que j’ai jamais rencontrées. 

 

Et puis il y a les visages de ces vieilles personnes, à la peau brûlée et fripée par des années d’exposition au soleil, qui travaillent dans le froid en Bolivie, portent des charges lourdes sur le dos au Pérou, dorment dans le rues derrière leurs kiosques de marchandises etc… Oui, je n’oublierai jamais tous ces visages.

 

Tu évoquais tout à l’heure une forme de désespoir. Est-ce que parfois, au cours de tes voyages, tu as ressenti un découragement tel que tu aurais pu rentrer en France ? Voire même, parfois, une peur réelle pour ta vie ?

 

Oui, et non. Jamais je n’ai eu l’envie de jeter l’éponge et de rentrer. Mais j’ai eu plusieurs fois peur pour ma vie. La foudre est tombée à trois mètres de moi, je me suis retrouvée sur une route très étroite à flan de falaise avec des éboulements et de la boue en Équateur… Ce sont surtout les éléments naturels qui m’ont fait peur pour ma vie. Après bien sûr, j’ai eu beaucoup de challenges pas simples à gérer, des embourbements, un pneu crevé, une fois j’étais bloquée dans un canyon, le chemin n’existait plus et se transformait en grosse rivière… Beaucoup d’anecdotes de galères, mais jamais au point de me décourager !

 

Parle-nous un peu des actions que tu entreprends, notamment via l’association que tu as fondée et que tu as déjà un peu évoquée ? Être utile, faire ce qui a un sens, c’est vraiment quelque chose d’essentiel à tes yeux ?

 

Oui c’est essentiel ! Je pense qu’on a tous notre part à jouer dans le monde. Toi, moi, et sûrement tous tes lecteurs, s’ils vivent en France et ont un toit sur la tête, alors on fait parti des 20% des personnes les plus riches du monde. Même si on est au RSA. Et je crois profondément que chaque petite action compte, mais que nous devrions tous choisir au moins une cause qui nous tiens à cœur et agir dans cette direction. Chacun à son échelle ! Ça peut être de s’abonner à des associations sur les réseaux sociaux, c’est gratuit, ça prend cinq secondes, et aujourd’hui c’est vraiment utile pour démarcher des sponsors et organiser des actions à plus grande échelle (c’est le moment de s’abonner à Inamoroad s’il vous plaît, haha). Ça peut être sous forme de dons, si on a pas de temps à y consacrer, ou de bénévolat si on n’a pas d’argent à donner, ça peut aussi être des dons matériels, etc… Il y a beaucoup de façons de s’impliquer plus ou moins, et je crois sincèrement qu’un petit peu, plus un petit peu… ça peut faire la différence !

 

Dans quelle mesure dirais-tu que ces expériences t’ont changée ? Orientée dans tes choix de vie à venir ? Pour être plus précis : quel job ne pourrais-tu plus faire maintenant, et comment comptes-tu être utile à l’avenir ?

 

Je ne sais pas si j’ai beaucoup changé dans le sens où, avant de partir, je n’étais pas perdue comme j’ai pu l’être à la fin de mes études, je n’étais pas brisée comme après une rupture ou un deuil, j’allais bien et j’étais heureuse. Mais ce voyage m’a quand même apporté certaines réponses. Je questionnais mon désir de maternité, maintenant je sais que j’aimerai être maman un jour, je repense à l’adoption. Professionnellement, même si mon travail est en totale contradiction avec certaines de mes convictions, il me permet de vivre de ma passion, de financer un peu l’association, d’être libre et de dégager du temps, donc je continuerai de produire des événements dans la mode. Je réfléchis cependant de plus en plus à m’orienter vers d’autres secteurs qui me faisaient rêver et que je n’ai jamais approchés encore, comme celui du cinéma ou du sport auto. Ce voyage m’a changée au niveau de mes peurs : j’en ai vaincu certaines, comme ma peur des chiens par exemple, et à l’inverse, de nouvelles sont apparues. Maintenant j’ai peur de la foudre...

 

Perçois-tu le décalage a priori gigantesque entre cette réalité que tu as touché du doigt et le milieu pro dans lequel tu évolues (la mode) comme quelque chose de difficile à concilier à terme, ou peut-être essaies-tu justement d’insuffler un peu plus d’éthique, de développement solidaire dans tes activités ?

 

Oui le décalage est très important et j’évolue dans une industrie qui nourrit le capitalisme, l’élitisme, et beaucoup de concepts auxquels je suis moi-même réfractaire... Mais on ne choisit pas vraiment ses passions et je pense que lorsqu’on se sent à sa place en termes de compétences et d’utilité, qu’on se sent bien avec les personnes qui évoluent autour de nous, alors  il faut aussi savoir accepter de ne pas être parfait et accueillir le bonheur que ça nous procure, car il est suffisamment rare et difficile de trouver sa place. Et la réalité c’est que ce travail me permet d’être libre, d’organiser mon temps comme je le décide, de financer des projets personnels et caritatifs à côté... Donc j’y trouve mon équilibre comme ça et je suis très heureuse.

 

J’intègre aussi une dimension RSE dans les projets sur lesquels je travaille et j’essaie d’insuffler des plus ou moins grandes améliorations à mon échelle. La mode est destructrice et inutile, comme pourrait l’être le cinéma. Nous n’avons pas besoin de nouveaux vêtements, ni de regarder la télé, mais c’est un art, qui crée beaucoup d’emplois dans plein de secteurs différents, qui fait rêver les gens dans un monde assez déprimant, et qui est un véritable moyen d’expression et outil d’émancipation sociale. Donc c’est une contradiction de plus à mon arc (rires) mais je suis bien avec ça.

 

SALAR UYUNI, BOLIVIE : LE RÊVE

 ​​​​​​Photo qui me rappelle une période du voyage que j’affectionne particulièrement.

Ma meilleure amie était venue me rejoindre, on visitait le Salar d’Uyuni, c’est-à-dire

l’un des deux endroits qui m’ont fait venir sur ce continent. On était très bien entourées,

les paysages étaient époustouflants et Bilma, ici sur la photo, nous avait fait

les meilleurs fluffy pancakes de toute ma vie (rires).

 

Quels prochains voyages rêves-tu d’entreprendre ? Ceux que tu ne te verrais vraiment pas faire ?

 

Je rêve de traverser l’Asie centrale en moto jusqu’en Mongolie, je rêve d’explorer l’Afrique en 4x4 aménagé… Ce sont des projets de plutôt grande envergure, et j’ignore s’ils deviendront réalité, mais j’ai des étoiles dans les yeux quand je l’imagine (rires). Sinon j’ai très envie de découvrir les paysages de l’Islande, les coutumes birmanes, la philosophie de vie en Indonésie… mais je ne me verrais pas du tout aller en Inde seule ni aller visiter en tant que touriste des pays qui souffrent, tels qu’actuellement le Venezuela par exemple.

 

Lorsque j’ai interrogé une autre grande aventurière, Sophie Mousset, elle m’a parlé de son expérience en Afghanistan, et du fait que sous les talibans elle s’y est sentie "comme une afro-américaine qui séjournerait dans un pays dont l’esclavage n’est pas aboli". Te verrais-tu voyager dans des pays où les femmes sont véritablement considérées comme étant inférieures à l’homme, où leurs droits élémentaires sont à peine reconnus ?

 

Non pas vraiment, je ne suis pas journaliste, et je ne pourrais rien faire pour les aider directement. Je ne souhaite pas du tout participer à l’économie d’un pays qui opprime ouvertement une catégorie de personnes. Ne jamais dire jamais, mais ce qui est sûr c’est que si je me rends dans un pays avec une telle situation, ce sera pour documenter, reporter, dénoncer ce que je verrais, ce que je vivrais. Certainement pas pour visiter et découvrir de merveilleux paysages.

 

C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai décidé de ne pas aller au Venezuela, qui est pourtant un pays magnifique en termes de nature et biodiversité, de culture. Mais j’étais très mal à l’aise avec les voyageurs se vantant d’y être allés et véhiculant le discours du "n’écoutez pas les préjugés et allez-y, c’est pas si dangereux"... Tout n’est pas toujours une question de sécurité envers SOI, il faut aussi parfois penser aux autres. Bien sûr que l’expérience en tant que voyageur dans un pays n’est pas comparable à celle de la population locale et ce, peu importe notre façon de voyager. Je refuse d’aller profiter de mes privilèges dans un pays où la majorité de la population est en danger et fuit à l’étranger pour survivre, c’est pas un mouvement naturel d’aller à contre-sens. C’est comme courir vers un incendie que tout le monde fuit, juste parce qu’on a la chance d’être équipé d’une combinaison anti-feu, et tout ça non pas pour éteindre le feu mais pour prendre une photo des flammes. C’est non !

 

Quels conseils donnerais-tu à qui aurait envie de voir le monde, de s’y frotter, mais sans forcément oser le faire, parce que c’est difficile de tout plaquer du jour au lendemain pour partir à l’aventure ?

 

C’est difficile de tout plaquer, oui, c’est vrai, mais c’est aussi difficile de se réveiller un matin le cœur rempli de regrets. Il faut choisir la difficulté qui vous rendra le plus heureux ! Aussi, ne pas donner trop d’importance aux bruits du monde, aux avis d’ici et là de personnes qui n’ont jamais bougé à l’étranger et qui vous diront que tout est dangereux risqué et effrayant. Écouter votre instinct et vos désirs profonds. La vie, vous n’en avez qu’une. Il s’agit de la VIVRE, comme bon vous semble. Et si je l’ai fait, tout le monde peut le faire !

 

Un message pour quelqu’un en particulier, à l’occasion de cette interview ?

 

Merci à mes parents, qui m’ont permis d’économiser pour financer le voyage en supprimant le loyer de mes dépenses mensuelles. Même s’ils n’ont jamais trop compris mon désir d’aventures, sans eux je n’aurais jamais pu aménager mon van et partir aussi rapidement, et avec un budget limité.

 

Merci à ma sœur et ma mère, mes amies Laurène et Mélodie, et mon cousin Jérémy, qui m’ont beaucoup aidée pour l’association Inamoroad. Merci au sens large à tous ceux qui ont encouragé la démarche, qui continuent de la soutenir comme ils le peuvent, qui participent à nos actions…C’est vraiment très significatif.

 

Merci à ceux qui ont vécu mon voyage à travers leur écran. J’adore voyager seule, mais je ne suis pas quelqu’un de solitaire, c’est l’une de mes nombreuses contradictions, et j’ai vraiment adoré, au-delà de vivre cette aventure à 100%, le fait de pouvoir la partager, déclencher des conversations avec des personnes avec qui je n’avais plus parlé depuis le collège, le lycée... Tu en es d’ailleurs le parfait exemple, et ma vie à tellement changé depuis Easydis ! Quand j’étais sur ce banc à la pause déj, je cherchais une opportunité professionnelle, je voulais réaliser mes rêves, et aujourd’hui je peux dire que je me construis vraiment la vie qui me faisait tant rêver et qui m’enthousiasme. Et je souhaite à tout le monde de trouver et de suivre sa voie !

 

Merci à ceux qui partagent leur vie sur internet et qui m’inspirent tous les jours (rires) ! Et merci la vie, je suis vraiment reconnaissante de tout ce qui arrive, jour après jour.

 

Parle-nous, précisément, des activités d’Inamoroad ? Des événements de sensibilisation sont-ils prévus bientôt, à Lyon, Paris, ou ailleurs ?

 

Les activités d’Inamoroad sont variées et se distinguent en deux catégories grosso-modo.

 

D’abord, les manifestations qui permettent de financer l’asso : collectes (de matériel scolaire, vêtements, conserves, pharmacie...), vide-dressing, tournois sportifs, vide-grenier... D’ici la fin 2025, il y aura peut être une participation à un tournoi sportif du côté de Lyon et un vide-dressing où nous sommes basés, à Saint-Étienne-le-Molard, mais je n’en dit pas plus car il est encore tôt pour le confirmer. Et puis ensuite, les actions terrain : don de matériel, bénévolat dans des refuges, sensibilisation dans des écoles...

 

Actuellement, la suite est un peu floue. Je vais profiter de mon retour en France pour faire le bilan de ces deux premières années d’activité, la première en France ayant servi à financer les actions de la seconde en Amérique latine. Il est désormais temps de réfléchir à la suite et à la prochaine destination. Malheureusement, ce ne sont pas les possibilités qui manquent et les besoins humanitaires ne font que croître...

 

REFUGE DE MIGRANTS VÉNÉZUELIENS, COLOMBIE :

CHACUN SA PART AU MONDE

Celle photo, elle m’émeut beaucoup parce qu’elle représente la semaine que j’ai passée

avec cette famille vénézuélienne, migrante en Colombie, qui a construit un refuge

qui aide jusqu’à 400 autres migrants par jour, fournissant nourriture, douche, WC,

internet, appel, soutien psychologique... Autrefois appuyés par des organisations

internationales telles que lUNICEF, SOS International, On the Ground, World Vision, etc...

Aujourd’hui, ils sont seuls. Eux-mêmes sont dans une situation très difficile : sans papiers,

sans ressources fixes, travaillant d’arrache-pied... Ce sont les personnes les plus combatives,

résilientes et généreuses que j’ai rencontrées. Ils sont devenus mes amis,

et la rencontre la plus marquante de mon voyage.

 

Un dernier mot ?

 

Je vous laisse avec ma citation préférée : soyez la personne que vous aimeriez rencontrer. Et comme j’aime à le dire : je vous souhaite la santé tous les jours, de rire et pas qu’à moitié, d’aimer entièrement et sans limite, et de vivre des aventures à n’en plus savoir que dire ! Et si vous voulez découvrir mes aventures passées et à venir, c’est sur inamorizon !

 

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7 septembre 2025

Olivier Da Lage : « La bipolarisation du monde n'est pas inexorable... »

L’impressionnante parade militaire, et le discours très vigoureux que le président chinois Xi a donné à voir au monde, le 3 septembre, ont peut-être constitué, tout combiné, l’acte de défiance le plus explicite de la République populaire envers l’ordre occidental. La présence à ses côtés, comme invités d’honneur, des présidents russe et nord-coréen, tous deux vus comme des parias par une bonne partie des Occidentaux, n’était à cet égard évidemment pas anodine. On observe dans le même temps que la brutalité des annonces du président Trump en matière de politique commerciale, y compris envers les alliés traditionnels des États-Unis, a eu pour effet de refroidir nombre de ces partenaires quant à la fiabilité de l’alliance américaine, voire de pousser certains adversaires historiques, comme l’Inde et la Chine, à se rapprocher.

 

J’ai souhaité interroger une nouvelle fois Olivier Da Lage, ancien journaliste à RFI et spécialiste de l’Inde (il a signé en 2022 L’Inde, un géant fragile, aux éd. Eyrolles), sur cette nouvelle donne stratégique, à supposer qu’elle soit à prendre comme telle, et sur les leçons à en tirer pour les Européens. Je le remercie pour ses réponses comme toujours précises et éclairantes, et signale qu’il sera le mois prochain présent dans l’ouvrage collectif Les Maîtres du monde (même éditeur), en tant qu’auteur d’un portrait de Julian Assange.

 

Avant de conclure cette intro, et s’agissant du monde qui nous entoure, il me faut évidemment rendre hommage à Gérard Chaliand, grand spécialiste de géopolitique décédé le 20 août dernier. En janvier 2023, il avait longuement répondu à mes questions quant à la guerre en Ukraine, à la Chine, à l’islam radical et, encore et toujours, à l’impérieuse nécessité pour l’Europe en tant qu’agglomérat d’individualités et en tant que bloc, à prendre pleinement en main son destin et à assumer son rôle face aux réalités nouvelles. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (06/09/2025)

Olivier Da Lage : « La bipolarisation

 

du monde n’est pas inexorable... »

 

Narendra Modi et Xi Jinping, en août 2025. Photo : Reuters.

 

Olivier Da Lage bonjour. Assiste-t-on, s’agissant des relations traditionnellement compliquées entre les deux géants que sont la Chine et l’Inde, à un tournant historique ? Donald Trump a-t-il, avec sa politique douanière agressive, poussé New Delhi dans les bras de Pékin ?

 

Davantage que d’un tournant, je parlerais d’une inflexion marquée. Il ne fait pas de doute que la mise en scène par Narendra Modi de sa proximité retrouvée avec Xi Jinping est entièrement due à la brutalité des déclarations et décisions de Donald Trump à l’encontre de l’Inde qui avait pourtant stoïquement tenté au cours des six mois précédents de ne rien dire qui puisse fâcher le président américain fraîchement réélu. Mais si Modi a bien posté sur X la photo le montrant aux côtés de Xi et de Poutine, tout sourire, il ne s’est pas attardé en Chine et est reparti avant la grande parade militaire à laquelle le président nord-coréen Kim Jong-un, en revanche, est venu assister.

 

Car rien n’a fondamentalement changé dans la nature des relations Inde-Chine, qui étaient au plus bas depuis les affrontements de Galwan sur les hauteurs de l’Himalaya dans lesquels vingt soldats indiens avaient trouvé la mort face à l’Armée de libération populaire chinoise. Mais depuis octobre 2024 et la rencontre Xi-Modi à Kazan (Russie) lors du sommet des BICS+, un dégel sensible avait été amorcé entre Pékin et New Delhi, qui s’est graduellement traduit par des mesures concrètes  : délivrance de visas, reprise de liaisons aériennes, annulation de l’embargo indien décrété contre des entreprises et investissements chinois…

 

Quelles que soient les vicissitudes, la relation sino-indienne est marquée par un triptyque immuable  : hostilité-rivalité-coopération. Au fil du temps, la proportion relative de ces trois composantes peut varier, mais aucune d’entre elles ne va disparaître.

 

Par conséquent, il s’agit bien d’un dégel et d’un rapprochement sensible, accélérés par Trump, mais certainement pas d’un revirement de la politique indienne ni d’une rupture entre l’Inde et les États-Unis.

 

Plus généralement, comment lis-tu la politique étrangère de Donald Trump, qui semble essentiellement être une politique de rapports de force commerciaux ? N’est-il pas en train de rendre l’Amérique moins indispensable à des partenaires traditionnels, qui risquent fort de ne plus prendre son alliance comme un acquis solide ?

 

Il est clair que l’Inde (comme d’ailleurs l’Europe, la Corée ou le Japon, entre autres) a été fortement ébranlée par les foucades successives de Donald Trump et son évident manque de respect pour ses partenaires les plus proches. S’agissant de l’Inde, ce sont 25 ans de rapprochement calibré mais constant avec Washington, entrepris par tous les gouvernements (Congrès comme BJP) qui ont été brutalement remis en cause. La parole de Washington est à l’évidence fortement démonétisée. Qui peut désormais croire à un engagement pris par les États-Unis, que ce soit pour maintenant ou pour l’avenir  ? Non seulement Trump peut changer d’avis au cours de son mandat, mais même si un successeur tente de réparer la relation, qui peut garantir qu’un futur président, à l’instar de l’actuel, ne viendra pas tout casser à l’avenir, tenant pour nul et non avenu les engagements pris dans le passé  ?

 

Il faut toutefois rappeler qu’en vertu de sa politique de «  multi-alignement  » et d’autonomie stratégique, l’Inde n’a aucun allié et ne veut en avoir aucun  : une alliance oblige et New Delhi refuse de laisser une puissance étrangère, même amie, la forcer à prendre des décisions contre sa volonté, ce qui est la marque d’une alliance en bonne et due forme. Elle n’a que des «  partenaires stratégiques  », ce qui se rapproche le plus d’une alliance, sans en comporter les obligations.

  
Quels sont, pour être complet, d’abord les griefs et points de désaccord majeurs, ensuite les possibilités d’entente stratégique entre l’Inde et la Chine ? Les nationalistes hindous conduits par N. Modi ont-ils intérêt à s’éloigner davantage encore de Washington et de l’Occident pour se revendiquer pleinement comme un des leaders du "Sud global" ?

 

Avec la Chine, les désaccords ne manquent pas. Il y a bien évidemment le litige territorial sur la frontière himalayenne, qui a été l’origine d’une guerre en 1962 et de tensions récurrentes, y compris armées comme les incidents de Galwan (2020) déjà évoqués. L’ALP occupe depuis plus de 1 000 km² de territoire indien au Ladakh, Pékin ne reconnaît pas l’indianité de l’État d’Arunachal Pradesh et l’Inde reproche à la Chine d’occuper une partie du Cachemire (Aksai Chin).

 

Il y a ensuite une rivalité d’influence au sein du Sud global, la Chine étant plus que réticente à reconnaître à l’Inde un statut de puissance globale. Par ailleurs, Pékin continue de s’opposer à ce que New Delhi obtienne un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

 

Enfin sur le plan commercial, les échanges n’ont cessé de progresser, malgré les tensions, mais il s’agit d’échanges inégaux, l’Inde étant très dépendante de la Chine en ce qui concerne des importations stratégiques  : terres rares, microprocesseurs, principes actifs des médicaments produits en Inde.

 

Que manque-t-il à l’Inde pour être ce géant diplomatique qu’elle est si peu actuellement mais qu’elle aurait presque tout pour incarner ?

 

Une modernisation de son armée, qui est en cours, mais très en retard en comparaison de l’ALP chinoise, une plus grande égalité économique et sociale de ses citoyens, car si l’Inde est actuellement la quatrième puissance économique du monde (et bientôt la troisième), en revenu par habitant, elle se situe au niveau ou même derrière des pays beaucoup plus pauvres comme le Bangladesh. Enfin, son réseau diplomatique est notoirement insuffisant  : l’Inde ne compte qu’un peu plus d’un millier de diplomates, ce qui ne lui permet pas de peser comme elle le voudrait dans les différentes instances où sa présence pourrait faire la différence.

 

 

Le méga défilé militaire de Pékin le 3 septembre, avec en guests vedettes le président russe Poutine, et le nord-coréen Kim, et le discours très connoté historiquement parlant du leader chinois Xi, marquent-ils une nouvelle étape dans ce qu’il conviendrait peut-être d’appeler une nouvelle bipolarisation du monde, entre partisans et opposants de l’ordre occidental ?

 

C’est en tout cas la perception de nombre de médias occidentaux qui semblent avoir découvert à cette occasion que la «  Communauté internationale  » ne se limitait pas, ou plus, à l’Occident. Il ne fait aucun doute que c’est le message que voulait envoyer Xi Jinping au reste du monde. La suite des événements dépendra largement de l’attitude qu’adopteront les pays occidentaux. S’ils continuent d’ignorer et de tenir pour quantité négligeable ces pays du Sud global et/ou de les traiter en adversaires, voire en ennemi, cette bipolarisation ne peut évoluer qu’au détriment des pays occidentaux dont l’influence ira inéluctablement en déclinant. Si en revanche, ces mêmes pays occidentaux traitent en partenaires égaux ces puissances émergentes, voire émergées pour certaines d’entre elles, l’avenir sera beaucoup moins sombre. Du reste, il est exact que le Sud global est un ensemble hétérogène – et l’Occident est beaucoup moins homogène qu’on ne l’avait cru jusqu’à présent, comme le montre l’attitude nouvelle des États-Unis envers leurs alliés. La bipolarisation du monde n’est donc pas inexorable et il n’est pas écrit qu’on aille vers une nouvelle guerre froide. Mais l’inverse n’est pas davantage écrit  !

 

L’Europe a-t-elle à ton sens, de par ses valeurs défendues et ses intérêts stratégiques, pour vocation de craindre et de s’opposer frontalement à l’ascension de la Chine, en restant dans le camp de l’Amérique, fût-elle trumpienne, ou bien peut-elle incarner une forme de voie, de voix particulière ?

 

Il ne s’agit pas pour l’Europe de trahir son histoire, ses valeurs ni ses intérêts stratégiques. Mais ce n’est pas par un alignement aveugle sur les États-Unis, qu’il soit consenti ou subi, qu’elle leur sera fidèle. Si Trump a emporté les élections sur le slogan America First, il n’y a rien d’illogique à ce que l’Europe prenne elle-même les décisions qui lui appartiennent sans sous-traiter celles-ci à un allié, même puissant, et qui désormais estime qu’il n’a pas à prendre en compte les intérêts de l’Europe. Pareillement, l’Europe, à condition qu’elle soit unie, peut tenir tête à la Chine sans pour autant la traiter en ennemie. Le point fort de l’Europe, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, est d’être un partenaire fiable et prévisible et dont les valeurs sont fondées sur le droit international, sans lui appliquer des interprétations inégales selon les circonstances (on pense évidemment ici au double discours selon qu’il s’agit de l’Ukraine ou de Gaza). Une grande partie de la réponse est donc entre les mains de l’Europe, et d’elle seule.

 

Olivier Da Lage, auteur de L’Inde, un géant fragile (Eyrolles, 2022),

sera l’auteur du portrait de Julian Assange dans Les Maîtres du monde (même éditeur),

ouvrage collectif dirigé par Pascal Boniface et qui paraîtra début octobre.

 

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5 août 2025

« Hiroshima, Nagasaki, 80 ans plus tard » par Jean-Marc Le Page

Que reste-t-il, dans les mémoires et dans les consciences de 2025, des bombardements atomiques de Hiroshima (6 août 1945) et de Nagasaki (9 août 1945) qui tuèrent entre 150 et 250 000 personnes ? 80 ans après, il n’y a plus guère dhibakusha, ces survivants de l’horreur nucléaire, ces témoins rappelant à l’humanité qu’elle avait inventé, en 1945, et surtout en 1952 (premier test d’une bombe à hydrogène), un outil rendant possible son propre suicide. Après 80 années d’équilibre et de modération relatifs des grands dirigeants du monde (dont 76 de cohabitation d’au moins deux États nucléaires), on est en droit de se demander, au vu de l’actualité, de l’apparente instabilité géostratégique, et des signaux envoyés par les uns et les autres, si la raison et la modération guident toujours ceux qui ont pouvoir de déclencher le feu suprême. 80 ans après, on est en droit de se demander si le spectre d’une apocalypse nucléaire, qui reste heureusement une hypothèse très improbable, continue de terrifier autant qu’il le doit, ceux qui pourraient la subir mais surtout, ceux qui pourraient la déclencher.

 

A-t-on oublié les leçons, le traumatisme d’Hiroshima et de Nagasaki ? Cette question, je l’ai posée à Jean-Marc Le Page, docteur en histoire et spécialiste de la question. Je le remercie d’avoir répondu positivement à ma sollicitation. La première édition de son récent ouvrage, La Menace nucléaire : De Hiroshima à la crise ukrainienne (Passés/Composés, 2022), un historique passionnant de l’armement atomique, avait fait l’objet pour Paroles d’Actu d’un long entretien (septembre 2021). Je ne puis que vous inviter à lire son ouvrage, tout à la fois glaçant et rassurant, et à vous emparer si ce n’est déjà fait de l’album graphique La Bombe (Glénat), mené de main de maître par Didier Swysen. À quelques heures du 6 août, une pensée pour ces hibakusha d’Hiroshima, que petit à petit on oublie... et au moins autant pour ceux de Nagasaki, qu’on a tendance à oublier encore plus, presque comme une double peine. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« Hiroshima, Nagasaki, 80 ans plus tard »

par Jean-Marc Le Page, le 3 août 2025

Hiroshima, après la bombe... Source : Getty Images.

 

Hiroshima, Nagasaki, le nom de ces deux villes japonaises résonnent toujours dans les esprits comme étant l’acmé de ce que l’humanité peut faire de pire. En une fraction de secondes, des dizaines de milliers de vies se sont évaporées. Albert Camus, dans son article paru dans Combat le 8 août 1945, a bien compris le changement de paradigme dans lequel l’humanité s’engageait : « le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. » Deux années plus tard, les scientifiques étatsuniens qui ont remporté la course à la bombe décident de publier tous les ans un état de la menace nucléaire et du risque de sombrer dans l’apocalypse : en 1947, la Doomsday Clock, présentée chaque mois de janvier dans le Bulletin of American Scientists affichait alors 23h53, sept petites minutes avant la fin du monde. Aujourd’hui nous en sommes à 23h58 et 31 secondes. Jamais nous n’avons été aussi proches de Minuit... Cette évolution, qui est également liée aux menaces technologiques et du changement climatique – intégrées dans le décompte depuis 2007 – semble montrer que les « leçons » de l’été 1945 ont été oubliées.

 

Les crises de la guerre froide ont laissé quelques traces, en particulier celle de Cuba, la seule qui aurait pu éventuellement déboucher sur un conflit majeur. Elles ont conduit à une régulation internationale dont le Traité de non-prolifération de 1968 est la clé de voûte. Les grandes puissances ont appris à gérer l’arme nucléaire, ses implications politiques comme militaires. Le principe du Non-use, de la non utilisation en premier, semble généralement partagé – bien qu’il puisse y avoir des nuances selon les doctrines – comme celui de la dissuasion. C’est une arme avant tout politique, et comme le dit l’adage, trop sérieuse pour être laissée entre les mains des militaires. La chute du mur de Berlin laisse penser qu’un nouvel ordre mondial va naitre des décombres de l’URSS et nous faire entrer dans un deuxième âge nucléaire, qui voit s’éloigner le spectre de la destruction mutuelle assurée. Pourtant, c’est également une période durant laquelle la prolifération s’accroît : le Pakistan et la Corée du Nord entrent dans le club fermé des puissances nucléaires. L’Inde, dont le premier essai date de 1974, n’est pas en reste et s’affirme alors clairement, pour ne pas laisser toute la place à son ennemi intime qu’est Islamabad. Mais ces menaces paraissent périphériques et rien ne vient troubler l’optimisme ambiant. En 1991, un premier traité de réduction des armements stratégiques est signé (START I), il est reconduit en 2010 (New START). Cela entraîne une forte réduction des arsenaux. Barack Obama, en 2013, peut réfléchir à un désarmement et l’ONU s’engager dans un Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), entré en vigueur en 2021. Plus que la Corée du Nord, c’est alors l’Iran qui concentre les regards. Le pays des mollahs est accusé de vouloir proliférer, de s’engager dans un programme nucléaire militaire. C’est inacceptable pour Israël, pour son allié américain, pour de nombreux pays européen. Les discussions aboutissent au JCPOA, l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien en 2015.

 

Puis tout semble se « dérégler ». Un troisième âge émerge, corollaire de l’affirmation de puissances révisionnistes qui souhaitent retrouver ou prendre toute leur place dans le concert des nations. Le discours prononcé par Vladimir Poutine à Munich en 2007 en est sans doute le premier marqueur. Il énonce le retour de la Russie et affirme que la force peut être une solution. L’année suivante, l’armée russe entre en Géorgie et entraine l’Europe dans une première crise. La Chine décide de s’affranchir, de donner vie au Rêve Chinois – The China Dream de Liu Mingfu, repris par Xi Jiping – et de prendre sa revanche sur les traités inégaux, sur le siècle de l’humiliation et ainsi retrouver la place qui était la sienne avant l’entrée des Occidentaux, c'est à-dire la première. Les tensions se font de plus en plus vives et aboutissent à l’agression de l’Ukraine, aux exercices réguliers de blocus de Taiwan. La réélection de Donald Trump en 2024 ne fait qu’accélérer un état de fait dans lequel la puissance brute, le rapport de force, le choc des volontés ou la voie de la pression maximale fait voler en éclat les bases de l’ordre mondial construit sur les cendres de 1945.

 

Les armes nucléaires, toujours présentes mais quelque peu oubliées par l’opinion, font leur retour de manière fracassante. Le Kremlin, par la voix de Vladimir Poutine ou de ses séides, à l’image de Dimitri Medvedev, n’hésite pas à lancer des menaces d’utilisation dès que la situation militaire en Ukraine est difficile. D’ailleurs, l’invasion est menée sous parapluie atomique pour enlever à l’Occident, à l’OTAN, toute velléité d’intervention directe. C’est une première depuis des décennies. La prolifération est de retour, pour le moment verticale : le Royaume-Uni décide d’augmenter son nombre d’ogives et, surtout, la Chine populaire souhaite quadrupler son arsenal d’ici à 2030 pour atteindre environ 1 000 têtes. La France, en réaction à la menace russe et face au risque de désengagement de Washington, questionne une dissuasion à l’échelle de l’Europe qui peut se traduire par le renoncement à la « stricte suffisance » et à la limitation de son arsenal à moins de 300 têtes. L’abandon du New START est également le signe d’un retour à une course aux armements qui semblait arrêtée. Le 1er août 2025, Donald Trump, en réaction à une nouvelle déclaration de l’inénarrable D. Medvedev, annonce qu’il a ordonné le déploiement de deux « sous-marins nucléaires » à proximité de la Russie, au cas où…

 

L’époque est anxiogène, les crises violentes, et la rhétorique est une arme. La guerre de l’information fait rage, les réseaux sociaux sont un champ de bataille sur lequel impressionner l’opinion publique adverse. À ce niveau, la mémoire de Hiroshima et Nagasaki joue toujours à plein. Le nucléaire, à juste titre, fait peur. C’est un magnifique levier pour qui veut toucher la population adverse dans le but de l’orienter dans un sens favorable. Dans un État démocratique, cette dernière peut avoir une action sur la gouvernance et les décisions du pouvoir politique. Pourtant, la grammaire nucléaire ne change pas. Les postures stratégiques de la Russie, des États-Unis restent les mêmes. Il y a une plus grande prudence – la France a déployé ses trois sous-marins lanceurs d’engins (SNLE) en février 2022, au moment de l’attaque sur l’Ukraine, par précaution – mais aucun des pays dotés n’a intérêt à utiliser le feu nucléaire : les régimes russe, chinois, nord-coréen n’y survivraient pas, alors que c’est la raison première de leur présence ; l’Inde et le Pakistan dans leur dernière confrontation ont encore fait la preuve de leur grande maitrise de l’action militaire pour éviter une escalade mortifère.

 

Pourtant, il ne faut pas sous-estimer la montée des périls. Dans un monde de plus en plus désordonné, alors que les assurances d’hier s’étiolent, de nombreux pays se posent des questions : Pologne, Corée du Sud, Japon réfléchissent à mettre en œuvre un programme militaire. La réaction de l’Iran après les bombardements de la « guerre des 12 jours » est à surveiller. Son programme est ralenti mais pas éteint. L’Ayatollah Khamenei a réaffirmé son opposition à l’arme nucléaire, mais il n’est pas éternel… Si Téhéran devait entrer dans le club, il est à peu près certain que ses grands voisins et concurrents souhaiteraient également y accéder.

 

Cependant, le pire n’est jamais sûr. Le tabou nucléaire fonctionne encore. Par contre, face à la montée des risques, le dérapage, l’accident mal maîtrisé, peut conduire à l’impensable. C’est le scénario de tous les ouvrages d’anticipation publiés depuis le début des années 2020 comme 2034 ou La flotte fantôme. D’une certaine manière nous sommes proches de la situation de la crise des missiles de 1962 : aucun des belligérants ne souhaite une guerre et encore moins utiliser leurs arsenaux nucléaires. Mais il faut se souvenir du choc sur l’opinion publique internationale du discours de John F. Kennedy le 22 octobre et des treize jours qui ont tenu le monde en haleine. Beaucoup de discours, un bras de fer pour finalement trouver une solution qui réduise le danger. Cependant, durant ces longues journées d’octobre 1962 comme de nos jours, les accidents sont toujours possibles, liés à une erreur humaine, à un bug informatique ou à la mauvaise lecture d’une situation.

 

La solution face au risque nucléaire parait simple en théorie et a été portée par les hibakusha, les survivants des bombardements sur le Japon depuis 1945 : l’application du traité d’interdiction des armes nucléaires. Le souvenir des explosions est toujours prégnant et régulièrement ravivé. La flamme de Paix brûle toujours à Hiroshima, elle sera éteinte lorsque toutes les armes nucléaires auront disparu, mais dans le contexte actuel c’est un vœu pieu dont la perspective ne fait que s’éloigner...

 

par Jean-Marc Le Page (03/08/25)

 

Jean-Marc Le Page est auteur de La Menace nucléaire : De Hiroshima à la crise ukrainienne (Passés/Composés, 2022).

 

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